ADE
ET
RÉCITS, CHRONIQUES ET VOYAGES
EN TERRE SAINTE
XII e -XVI e SIÈCLE
ÉDITION ÉTABLIE SOUS LA DIRECTION DE
DANIELLE RÉGNIER-BOHLER
Professeur à l’université' de Bordeaux III, Michel-de -Montaigne
ROBERT LAFFONT
© Éditions Robert Laffont, S. A., Paris, 1997, pour la présente édition.
ISBN : 978-2-221-06826-7
Ce volume contient :
PRÉFACE
par Jean Subrenat
Professeur à l’université de Provence
INTRODUCTION GÉNÉRALE
par Danielle Régnier-Bohler
Professeur à l’université de Bordeaux III , Michel' de 'Montaigne
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
CARTES
ARBRES GÉNÉALOGIQUES
LITTÉRATURE ET CROISADE
Chansons de croisade
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté
par Danielle Régnier-Bohler
La Chanson d’Antioche
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté
par Micheline de Combarieu du Grès
Maître de conférences à l'université de Provence
La Conquête de Jérusalem
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté
par Jean Subrenat
Le Bâtard de Bouillon
Traduit du moyen français, présenté et annoté
par Jean Subrenat
Saladin
Traduit du moyen français, présenté et annoté
par Micheline de Combarieu du Grès
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Chronique de Guillaume de Tyr
Traduit du latin, présenté et annoté
par Monique Zerner
Professeur à l’université de Nice'Sophia Antipolis
La Conquête de Constantinople
Traduit de l’ancien français, présenté et annoté
par Jean Dufournet
Professeur émérite à l’université de Paris III Sorbonne nouvelle
La Fleur des histoires de la terre d’Orient
Traduit du moyen français, présenté et annoté
par Christiane Deluz
Professeur émérite à l’université Fi ançois-Rabelais de Tours
PÈLERINAGES EN ORIENT
Récits de saint Willihald, Bernard le Moine, Thietmar,
Symon Semeonis, Guillaume de Boldensele, Ludolph de Sudheim,
Nompar de Caumont, Louis de Rochechouart, l’Anonyme de Rennes
Traduits du latin et du moyen français,
présentés et annotés par Christiane Deluz
et Béatrice Dansette
Docteur en histoire
Traité sur le passage en Terre sainte
Traduit du moyen français, présenté et annoté
par Danielle Régnier-Bohler
PRÉFACE
par Jean Subrenat
Quelle joie quand on m 'a dit :
allons à la maison de Yavhé !
Nous y sommes, nos pas ont fait halte
dans tes portes, Jérusalem !
(Ps 122, 1-2)
Voici que nous montons à Jérusalem...
(Mt xx, 1 8 ; Mc x , 33 ; Le xvm, 3 1 )
Il est tout de même étonnant, et sans doute unique, dans l’histoire de
l’humanité, qu’un lieu, un pays, une ville aient exercé une aussi grande
fascination pendant de si nombreux siècles — depuis la fuite d’Egypte
sous la conduite de Moïse jusqu’à nos jours — et, sans doute, jusqu’à la
fin du monde, sur des civilisations et des courants spirituels aussi diffé-
rents, en notre Occident, que le monde juif, le monde musulman, le
monde chrétien. Et c’est, assurément, dans ce qu’il est convenu d’appeler
le Moyen Âge que cet enthousiasme apparaît le plus fortement dans sa
diversité. Telle est l’une des constatations immédiates que suggèrent
l’abondance et la variété des textes réunis dans le présent livre.
Jérusalem, ville sainte et centre de la Terre promise aux pères par
l’Étemel, ville du Temple et de l’Alliance, terre où vénérer les tombeaux
des prophètes et des « grands maîtres de l’époque talmudique ».
Jérusalem, « fief » de Jésus, qu’il convient de restituer au seigneur
auquel il appartient — qui est précisément le Seigneur. Tout chevalier
conscient de ses engagements et de ses devoirs féodaux pouvait faire la
transposition de son allégeance vassalique au suzerain suprême, le « Sei-
gneur des seigneurs » ; tout chrétien ne pouvait que désirer « d’un grand
désir » mettre ses pas humains dans ceux, terrestres, de son Seigneur et
se préparer ainsi à le suivre jusque vers la Jérusalem céleste, apothéose
de celle d’ ici-bas.
VIII
PRÉFACE
Tout bon musulman, fils d’Abraham lui aussi, souhaitait évidemment
garder l’accès à des tombeaux chers à sa foi et se trouvait idéologique-
ment tout à fait désemparé devant la guerre que lui fait le monde chrétien
pour « vangier Jhesu », alors qu’il n’a eu aucune responsabilité dans la
crucifixion du Christ à une date où son Prophète n’avait pas encore fondé
sa foi ; l’auteur de La Conquête de Jérusalem a raison de le faire dire au
roi (musulman) de Jérusalem.
On conçoit que cette multiplicité de points de vue ait donné lieu à un
foisonnement assez extraordinaire de textes, reflet d’opinions plus ou
moins nécessairement conflictuelles, même si l’on s’en tient à l’Occident
latin du Moyen Âge, sans intégrer de textes arabes ; les musulmans, pour
simplifier, n’allaient pas « outre-mer » à Jérusalem ; ils y étaient.
À ces données fondamentales, essentielles, celles de la foi, s’ajoutent
assez vite des points de vue plus immédiats : l’attrait de l’Orient fabuleux,
merveilleux, le tourisme, mais aussi à travers lui un désir de découverte,
d’admiration pour un monde qu’il faut comprendre, au-delà même de
Jérusalem. L’on songe au voyage de Marco Polo, mais lisons ici le Livre
de messire Jean de Mandeville et, plus encore, La Fleur des histoires de
la terre d’Orient dans lesquels se constatent des intentions scientifiques,
voire encyclopédiques : Hayton traite d’abord de la Chine et des autres
royaumes d’Asie, des Arabes, des Turcs et des Mongols, avant d’aborder
le problème des croisades. Cette soif de découverte et d’explication qui
annonce évidemment la Renaissance n’est pas en contradiction avec l’es-
prit d’« outre-mer » ; c’est un hommage indirect à la Création. Lorsque
Christophe Colomb, sachant que la Terre était ronde, part vers l’Occident
pour rejoindre l’Orient, il croit un moment avoir redécouvert le Paradis
terrestre ; en cela, il ne fait guère, à son tour, qu’une synthèse, qui a sa
cohérence, de « l’Histoire sainte ».
Jérusalem est d’abord, fondamentalement, le terme d’une marche, d’un
pèlerinage, d’un retour. Il s’agit de la Terre promise à « nos pères », vers
laquelle il faut toujours tendre. J. Shatzmiller insiste sur « l’importance
des pèlerinages et des voyages pour la vie juive de tous les temps »,
conformément aux prescriptions scripturaires. On en mesure le désir et
l’ardeur pour une diaspora nombreuse et très solidaire, avide de redécou-
vrir ses lieux saints, d’en reprendre, à tout le moins, comme une posses-
sion spirituelle, ainsi qu’en témoignerait le grand voyage en 1211 de trois
cents rabbins de France et d’Angleterre.
Qu’un mouvement analogue — même si ses finalités sont différen-
tes — inspire les chrétiens n’étonne pas dans la mesure où nous y sommes
habitués. Ce n’était pas cependant toujours aussi évident. Tout d’abord,
le centre de gravité du christianisme est, de fondation même, Rome, le
tombeau de Pierre (« Tu es Pierre et sur cette pierre... »), Rome où il y a
des reliques tangibles à vénérer, comme à Compostelle, alors qu’à Jérusa-
lem le pèlerin va se recueillir devant un cénotaphe. Mais ce tombeau vide
PRÉFACE
IX
est précisément preuve de résurrection ; c’est pourquoi il est important de
« suivre » les pas du Christ, pour sortir à son tour de son propre tombeau
quand les temps seront accomplis. Jérusalem est le lieu d’une piété très
christocentrique, mais aussi très spiritualisée, qui va à l’essentiel : consta-
ter que Dieu s’est incarné pour sauver. C’est pourquoi il faut, sur place,
toucher la terre qu’homme II a touchée et s’assurer, si l’on ose dire, que
le tombeau est bien vide. Un voyageur à l’esprit curieux de tout, formé à
la spiritualité, tel le jeune évêque Louis de Rochechouart, ne manque pas
d’insister sur cette nécessité d’un contact quasi charnel avec la réalité tan-
gible, le Sépulcre en particulier. Ainsi, en la seconde moitié du xv e siècle,
perdure cette caractéristique du pèlerinage déjà visible dans les premiers
récits que nous pouvons ici lire, celui de Bernard le moine en un certain
sens et celui, très recomposé, de saint Willibald.
À la respectable dévotion du pèlerinage qui fit toujours partie de la spi-
ritualité chrétienne, rattachée à la tradition vétéro-testamentaire, mais
aussi symbole de la vie terrestre qui n’est qu’une longue marche, qu’un
passage, s’ajoute, dans un certain nombre de cas, la conception du pèleri-
nage comme source d’une grâce de pardon, comme « satisfaction » d’une
pénitence, imposée par un confesseur. Telle est la situation de Guillaume
de Boldensele en 1334-1335. Son cas ne doit pas être exceptionnel ; la
littérature profane, qui accorde une large place aux pèlerins, raconte quel-
ques pèlerinages émouvants, comme celui de Renaut de Montauban, le
héros de la célèbre légende des Quatre Fils Aymon, qui, après avoir reçu
l’absolution du pape en personne, ira vénérer le Saint-Sépulcre pour
obtenir une réconciliation avec son seigneur Charlemagne. Aller à Jérusa-
lem, c’est, dans cette optique, revivre presque en vraie grandeur les souf-
frances de la Passion — la dévotion du chemin de croix se développe à
partir du xiv e siècle — et s’assurer donc de son propre salut.
Partir en pèlerinage pour Jérusalem, reconquérir par les armes la Terre
sainte, deux notions, à nos yeux contemporains, radicalement différentes,
deux aspects d’une même et unique réalité aux yeux d’un monde fort
éloigné de subtilités politiques parfois hypocrites et qui vit volontiers sa
relation à Dieu comme celle à son seigneur humain. La « croisade »,
terme dont les connotations sont le plus souvent perçues comme négati-
ves, n’est à l’origine que la libre décision de «prendre la croix», de
« porter sa croix », le symbolisme de la cérémonie religieuse de départ
est limpide sur ce point. Que la réalité historique, avec ses violences, ses
exactions, parfois une volonté délibérée de meurtres et de destructions,
soit douloureuse, la relation de Robert de Clari est là, parmi d’autres, pour
le montrer presque jusqu’à la caricature puisque l’on sait le fâcheux abou-
tissement de la quatrième croisade.
Il n’empêche que la version romancée, si l’on ose dire, de l’histoire
de la première croisade, celle que les poètes épiques ont aimé retenir et
développer pour un public en totale communion avec leur propre adapta-
X
PREFACE
tion apologétique, sans gommer les violences, les souffrances, propose
une finalité plus subtile au déroulement des événements. Restituer, en
effet, à Dieu son domaine (l’« héritage du crucifié », disait Rutebeuf au
xm e siècle), c’est aussi préparer la parousie. Il fallait que Jérusalem rede-
vînt terre du Christ, afin qu’il pût, conformément à la vision prophétique
de Jean, la « glorifier » à la fin des temps. C’est, en somme, une médita-
tion composée avec un siècle de recul par rapport à la réalité historique.
Le déroulement des faits, tant sur le plan géographique qu’événementiel,
est respecté, mais le regard a changé. Il s’agit d’interpréter l’histoire et
aussi de glorifier ses acteurs.
La lecture de La Chanson d'Antioche montre qu’il n’est guère fait
silence sur l’horreur que fut la prise de la ville. Le siège de Jérusalem, tel
que le chant épique le présente, repose encore sur des données réelles.
Mais là ne semble plus être l’essentiel. La Ville sainte devait être, confor-
mément à la réalité historique, conquise, mais dans quel but ? Etablir un
royaume stable ? Non. Tous les grands chevaliers se récusent pour en
prendre la couronne. Un miracle est nécessaire pour forcer la main à
Godefroy de Bouillon, encore n’accepte-t-il qu’une couronne de brancha-
ges qui lui sera imposée sur la tête par le plus pauvre des chefs militaires.
Tous ces brillants chevaliers n’ont qu’une hâte : retrouver leurs domaines
européens où se situe leur devoir d’état, où les attendent fidèlement des
êtres chers, mais après avoir — car là strictement était leur serment de
croisés — vénéré le Sépulcre. La croisade n’avait plus alors été qu’un
long pèlerinage plus douloureux, donc plus méritoire sans doute, qu’un
autre, faisant courir aux chevaliers les risques inhérents à leur ordre. La
mission était accomplie : permettre l’accès libre aux Lieux saints ; ils en
avaient fait la preuve par leur expérience même. Historiquement, les
choses furent moins limpides, mais que pouvaient représenter pour l’opi-
nion publique occidentale les implications politiques et militaires de la
constitution d’un royaume chrétien à Jérusalem ?
Une telle idéalisation littéraire des faits rejoint une évolution des
esprits au xm e siècle. 11 devient difficile de trouver des renforts militaires,
un certain pacifisme se fait jour. L’acte le plus marquant de ce nouvel
état d’esprit sera le voyage malheureux mais hautement symbolique de
François d’Assise en terre musulmane. La lecture du récit de Thietmar,
frère mineur précisément, à cette époque, fait comprendre son attention
chaleureuse aux êtres humains qu’il rencontre, ainsi que son estime
presque admirative pour la foi des musulmans qu’il sent confusément
comme « aimés de Dieu » eux aussi.
Ces divers points de vue occidentaux devaient être assez incompréhen-
sibles pour les musulmans, des musulmans d’ailleurs souvent assez tolé-
rants à l’égard des voyageurs et des pèlerins. L’auteur de La Conquête de
Jérusalem en a conscience au fond de lui-même. Contrairement à nombre
de ses confrères en poésie épique de la fin du xn e ou du début du
PREFACE
XI
xin e siècle, il ne brosse pas un tableau totalement négatif ou indifférent
des ennemis. Il va jusqu’à une certaine tendresse dans la description de
leurs malheurs ; il donne à plusieurs une personnalité attachante, Comu-
maran au grand cœur par exemple. Tout le personnage du beau Saladin
procède du même état d’esprit, comme si ces guerres étaient déjà démo-
dées et que l’on devait aller vers une réconciliation totale de l’humanité
entière, qui, du point de vue de nos auteurs, ne pouvait évidemment être
que chrétienne. C’est encore ce que suggère, mais sur un mode dégradé
et peu sérieux. Le Bâtard de Bouillon , montrant la chrétienté étendue, au-
delà de La Mecque, jusqu’à la mer Rouge, c’est-à-dire jusqu’aux extrémi-
* *s de la terre.
Une autre ambiguïté demeure dans cette littérature d’imagination,
néanmoins appuyée sur des événements historiques. Quel degré de bonne
conscience y trouvons-nous ? Très bonne conscience, quand il s’agit d’un
pèlerinage pacifique, comme celui qu’une légende attribue à un Charle-
magne dont l’humilité n’est pas la vertu cardinale. Mais quand il s’agit
d’une expédition armée ? Certes, c’est un acte de foi et, de ce point de
vue, une conduite positive. Cependant, les grandes pertes humaines dans
les rangs chrétiens ressemblent parfois à une punition infligée par Dieu
en des terres arides à un peuple pécheur. Il devait, d’autre part, être diffi-
cile, à la fois pour les personnages et pour le public, de rester insensible
aux souffrances supportées par l’ennemi, tout autant qu’à la propre
cruauté des croisés qui en était la cause. L’on se rassérène en pensant aux
quarante années de la longue marche du peuple choisi dans le désert, et
les poètes, s’appuyant sur des récits de première main, font état d’encou-
ragements célestes : inventions de reliques (la sainte lance à Antioche),
apparitions, miracles, assistance militaire de légions célestes surgissant,
toutes blanches, à la droite des armées. N’y a-t-il pas là comme une sorte
d’occultation d’un jugement sain sous une imagination symbolique desti-
née à rassurer le croisé sur le bien-fondé de sa démarche, quand le clergé
s’agite beaucoup devant des chevaliers plus réservés, parfois réticents ?
L’émotion individuelle des grands chevaliers devant Jérusalem, telle
que la présentent les œuvres de fiction, dut être bien réelle. Plusieurs his-
toriens ou témoins l’attestent ; presque tous les grands voyageurs font
état, chacun pour son propre compte, de la spontanéité de leurs impres-
sions et de la vivacité de leurs sentiments. Il s’agit d'une attitude
complexe faite d’action de grâce religieuse, de soulagement humain et
d’admiration plus ou moins profane. L’ouverture du chant II de La
Conquête de Jérusalem donne bien le ton. Pierre l’Ermite ne cache pas
son émotion en décrivant, à la manière d’un guide, le panorama de Jérusa-
lem : beauté de la ville, rappel historique qui s’ancre dans la foi et pro-
messe de salut. Dans la réalité, le voyageur juif Benjamin de Tudèle aura
une attitude qui présente quelques points communs lors de son voyage en
Terre sainte.
XII
PREFACE
Les historiens et chroniqueurs nous ramènent évidemment à une appré-
hension des faits plus immédiate et objective. On verra le scrupule
« scientifique » de Guillaume de Tyr qui justifie le soin avec lequel il a
travaillé, et revendique même la consultation de recueils arabes pour
écrire sa chronique. Il adopte le point de vue réaliste de l’homme politi-
que qu’il est et le concilie avec le regard chrétien de l’évêque qu’il est
également, parlant par exemple « des hommes vaillants et des princes
chers à Dieu, qui, sortant des royaumes d’Occident à l’appel du Seigneur,
entrèrent dans la Terre promise et revendiquèrent presque toute la Syrie
à la force du poignet ». Pour lui, la croisade est une expédition militaire
voulue par Dieu ; il rejoint en cela l’opinion des évêques mis en scène
dans les épopées de croisade.
Robert de Clari, en revanche, quelques décennies plus tard, adopte, par
la force des choses, un point de vue beaucoup plus modeste ; il laisse voir
à la fois sa curiosité devant sa découverte de l’Orient, cette fois-ci chré-
tien, de Constantinople, et aussi ses inquiétudes religieuses devant la per-
version de la croisade à laquelle il participe. Sa chronique de modeste
chevalier se rapproche en cela de certains récits de voyages.
Les relations particulières de pèlerinages, rassemblées ici en un fais-
ceau très riche, vont nous renseigner, en outre, sur les conditions matériel-
les de routes et de transports, les motivations individuelles de différentes
personnalités dans ces déplacements.
Ces textes, même si l’on devine parfois l’existence d’un genre littéraire
qui a ses stéréotypes, mêlent le regard curieux de l’honnête homme
souvent étonné ou admiratif à la méditation du pèlerin. Visiter, comme
l’ont fait l’Anonyme de Rennes au xv e siècle ou Guillaume de Bolden-
sele, les hauts lieux de l’Ancien Testament — le Sinaï en particulier où
sont érigés, il est vrai, des monastères chrétiens — participe de l’associa-
tion des deux motivations. Une constante perdure donc depuis Y Itinéraire
de Bordeaux à Jérusalem , au iv e siècle, jusqu’au xv e siècle, avec des
vicissitudes diverses selon les situations politiques ou militaires, tandis
que l’on voit se mettre en place divers circuits de voyage surtout mariti-
mes, au départ de Venise en particulier, ainsi que des réseaux d’accompa-
gnement et d’accueil sur les routes et à Jérusalem, où les Franciscains
s’implantent officiellement dès la fin du xm e siècle : accueil hospitalier,
mais aussi direction de conscience.
Tonalités des textes très diverses donc, reflets des personnalités et des
circonstances également. Certains, comme Nompar de Caumont, pren-
nent plaisir à raconter leurs découvertes d’étapes : la Sicile, Chypre,
Rhodes, glissant même des anecdotes personnelles. Symon Semeonis,
quant à lui, parti de la lointaine Irlande, laisse voir, dès la traversée de
Londres et de Paris, son admiration un peu naïve pour des grandes villes
comme il n’en avait encore jamais vues. En revanche, un homme réfléchi
comme l’évêque Louis de Rochechouart, qui avait sérieusement préparé
PREFACE
XIII
son voyage par diverses lectures, montre dans son récit un intérêt particu-
lier pour la géopolitique du Moyen-Orient. Et Guillaume de Boldensele
profite même de son pèlerinage pour visiter l’Egypte, dont il donne des
descriptions attentives.
Ces différences d’approche font découvrir des personnalités souvent
originales et donnent à l’ensemble des récits un aspect attachant. À côté
de la dévotion du pèlerin apparaissent la curiosité du voyageur, la décou-
verte de nouveaux horizons, l’admiration pour de riches civilisations
(musulmane ou byzantine) qui, à leur tour, se sont reflétées dans la littéra-
ture profane. Une constante de la plupart de ces récits, il est important de
le remarquer, est l’ouverture d’esprit, un sens de l’accueil intellectuel. La
littérature d’outre-mer ne véhicule que très rarement la haine, tout au plus
un sentiment d’incompréhension que l’auteur tente de résoudre, quand il
ne découvre pas, comme Hayton, les mérites de l’Etranger ou qu’il n’af-
fine sa foi à la lumière de la raison, comme Guillaume de Boldensele,
esprit particulièrement ouvert et chaleureux.
À cela s’ajoute une impression générale d’enthousiasme, d’attirance per-
manente de tous. 11 faut aller, pour y retrouver ses sources, fouler la terre
symbolique des ancêtres où doit renaître le royaume de David selon la Pro-
messe dont on attend l’accomplissement. Il faut « prendre sa croix », selon
le précepte évangélique, pour « suivre » Jésus. Cette démarche, presque
processionnelle, passant par le Tombeau vide, ne peut donc se continuer
que vers l’Éternité, la Jérusalem céleste, entrevue déjà par Isaïe et Baruch,
annoncée par l’Apocalypse, où Dieu séchera toutes larmes, les larmes de la
croisade, comme pour les Hébreux s’éiaient séchées les larmes de la dépor-
tation. Fascination, désir d’incarnation (et de conquête) pour restituer à
Dieu son héritage terrestre, alors même qu’ Il avait bien dit que son royaume
n’était pas de ce monde et qu’il avait refusé, pour lui-même, l’intervention
des anges du Père ; ce n’est pas le moindre paradoxe.
Jérusalem, quitte ta robe de tristesse et de misère,
revêts pour toujours la beauté de la gloire de Dieu,
prends la tunique de la justice de Dieu,
mets sur ta tête le diadème de gloire de l 'Eternel
car Dieu veut montrer ta splendeur partout sous le ciel [...]
Jérusalem,
lève-toi, tiens-toi sur la hauteur
et regarde vers l 'Orient ;
vois tes en fants du couchant au levant rassemblés
sur l’ordre du Saint, jubilants, car Dieu s 'est souvenu (Ba, v, 1-3, 5)
Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de
chez Dieu ; elle s’était faite belle, comme une jeune mariée parée pour
son époux (Ap, xxi, 3)
INTRODUCTION GENERALE
par Danielle Régnier-Bohler
... notre maître marinier cria à ses marins, qui étaient à la proue de la nef, en leur
disant : « Êtes-vous parés ? » Et ils répondirent : « Oui, sire ; que les clercs et les
prêtres s’avancent. » Dès qu’ils furent venus, il leur cria : « Chantez, de par
Dieu. » Et ils entonnèrent tous d’une voix : Veni. creator Spiritus. Et il cria à ses
marins : « Faites voile, de par Dieu » ; et ainsi firent-ils. Et en peu de temps le
vent remplit les voiles et nous déroba la vue de la terre, et nous ne vîmes que le
ciel et l’eau, et chaque jour le vent nous éloigna des pays où nous étions nés. Et
je vous raconte ces faits, parce qu’il est bien follement téméraire celui qui ose
s’exposer à un tel péril avec le bien d’autrui ou en état de péché mortel, car on
s’endort le soir sans savoir si on se retrouvera le matin au fond de la mer.
C’est en ces termes que le chroniqueur champenois Jean de Joinville,
ami et conseiller du roi Louis IX, relate l’embarquement des croisés à
Marseille, au mois d’août 1248. Il s’agit du grand départ pour la septième
croisade, dite «croisade Saint Louis» (1248-1254). Le célèbre chroni-
queur a laissé des faits et des saintes paroles du roi un témoignage irrem-
plaçable 1 . Le passage ci-dessus évoque l’enthousiasme, la solennité du
départ, ainsi que ses périls, qui sont bien davantage ceux de l’âme que
ceux de la mer.
De ces grandes entreprises qui mirent en mouvement la chrétienté, le
volume Outre-mer a voulu se faire l’écho, comme un lieu où sont rassem-
blés des textes qui ont tous pour objet le passage vers le monde d’au-delà
de la mer, cet Outre-mer dont parlent les chansons de geste dites « de la
croisade » et dont les historiographes relatent la conquête. Ce pays
d’outre-mer est l’Orient des Lieux saints qui portent la mémoire des dates
1 . Grâce à l’édition de Jacques Monfrin, le texte de Joinville est enfin accessible : La Vie
de Saint Louis par Joinville. Texte établi, traduit, présenté et annoté avec variantes par
Jacques Monfrin (Bibliographie générale). Le passage cité se trouve aux paragraphes 126
et 127, p. 63.
XVI
INTRODUCTION GÉNÉRALE
fondatrices de la chrétienté : la naissance et la mort du Christ, la Passion,
la mise au tombeau dans le Saint-Sépulcre. De cette sacralisation de
l’Orient témoignent tout particulièrement les récits de pèlerins placés
dans ce volume à la suite des chansons de geste et des chroniques : les
pèlerins, au fil des siècles, se sont rendus outre-mer pour y accomplir le
parcours de leur rédemption.
Epopées, chroniques et récits de voyageurs chrétiens — itinéraires aux-
quels répondent les récits de voyageurs juifs en Orient — sont fortement
liés par le désir de parler du même espace et d’effectuer le même et remar-
quable parcours. Au terme se profile Jérusalem. Les combattants héroï-
ques que chantent les laisses de la chanson de geste, les guerres et
fondations que relatent les chroniqueurs, les appels à l’union des princes
chrétiens pour asseoir la domination chrétienne en Orient, enfin les épreu-
ves et les joies des voyageurs atteignant leur but, concernent l’ensemble
des textes proposés ici dans une traduction moderne. Tous sont inédits.
De l’âpreté des entreprises guerrières à la joie de la découverte et au
sens du devoir accompli : un lien attache très fortement ici l’Histoire et
l’écrit. Les chansons de la croisade remodèlent les figures de l’épopée
carolingienne 1 ; elles prennent pour héros les acteurs de la première croi-
sade et quelques grands lignages bien connus de l’Occident médiéval.
Dans les chroniques, celui qui écrit — Guillaume de Tyr ou Robert de
Clari, d’autres encore — veut rendre compte d’une suite authentique des
événements. Et les récits des pèlerins sont nourris de la crainte des périls
et du désir d’un parcours essentiel à la vie du chrétien. Quant aux
voyageurs juifs retrouvant la terre de leurs pères, ils ont un regard très
spécifique sur leur culture. Outre les repères religieux, quelques-uns de
nos textes évoquent de façon remarquable la mosaïque ethnique du
Proche-Orient médiéval 2 .
S’il est convenu d’accorder à l’imaginaire littéraire sa part de liberté,
fût-elle cette fois paradoxalement liée à l’événement historique, la chroni-
que se réclame quant à elle d’une vérité dont les marques s’imposent plus
particulièrement pour définir un genre. Historiographe, le chroniqueur
fait état de ses sources. 11 veut être cru, il s’appuie sur des autorités, il
peut rapporter ce qu’il a vu, ce qui est le cas de Robert de Clari et de
Joinville 3 . 11 en est autant des pèlerins. Mais Jean de Mandeville, dont le
voyage ne fut probablement que fabulation et compilation, est là pour
nous rappeler qu’il y a dans la culture médiévale un élément singulier,
1 . Charlemagne et ses proches, figures célèbres, sont également engagés dans une guerre
sainte^ Voir la Chanson de Roland.
2. À la lecture des récits de Voyageurs juifs en Orient , ici traduits et présentés par Joseph
Shatzmiller, on ajoutera celle du Traité pour le passage en Terre sainte d’Emmanuel Piloti.
Traduction et présentation par D. Régnier-Bohler.
3. Voir dans ce volume La Conquête de Constantinople de Robert de Clari, texte traduit
et présenté par Jean Dufoumet.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XVII
peut-être, aux yeux du lecteur d’aujourd’hui : l’usage du faux pour affir-
mer du « vrai », l’usage d’un parcours crédible mais susceptible d’inté-
grer des mythes. Dans une culture désormais ouverte à l’espace oriental
et aux lointains parcours, voyager en chambre et faire croire au voyage
furent les exploits de l’énigmatique Jean de Mandeville 1 .
Le champ de l’écrit est l’écho de ces vastes aspirations qu’anime la foi.
On y trouve les accents les plus prenants, les plus révélateurs, les plus
riches. Dans la perspective des larges territoires linguistiques concernés
par la croisade, le domaine français affirme une grande vitalité, et ce
volume en offre maints témoignages 2 . L’idéal, certes, a pu se mêler à
l’espoir de bénéfices de tous genres : que le terme de la croisade soit Jéru-
salem apparaît parfois par des détours qui révèlent que l’enthousiasme
épique est relayé par des stratégies territoriales qui visent un Orient et un
espace maritime propices aux échanges entre les hommes. Au xv c siècle,
la Terre sainte peut devenir le gage d’une libre circulation des biens et
des mœurs 3 .
Les chansons de geste organisées en cycles s’attachent à ces événe-
ments qui ont bouleversé le monde occidental ; à leur tour, les chroniques
rapportent des faits avec une précision souvent louable, et les récits de
pèlerins apparaissent comme des journaux de voyage d’un intérêt remar-
quable, mais on n’oubliera pas les échos des croisades dans le monde de
la lyrique et dans les fictions de type romanesque. L’ampleur et la véhé-
mence des appels à la croisade apparaissent en effet dans les poèmes de
trouvères, anonymes ou poètes célèbres ; on y entend la tristesse d’une
séparation ainsi que la crainte de la durée. Dans ces poèmes, des femmes
pleurent le départ, et l’art lyrique ne fait pas oublier que les croisades
furent des événements exaltants, mais difficiles. Du chant militant à la
douleur de la séparation qu’exprime l’amant sur le point de partir, jusqu’à
l’indignation d’un trouvère du Nord accusant sa dame de lui avoir été
infidèle durant son absence, la croisade apporte à la création lyrique la
dimension d’une réalité humaine et des motifs poétiques nouveaux.
Pour le lecteur qui cherche sous l’élaboration littéraire la réalité de
l’époque, les écrits médiévaux — littérature, chroniques et récits — évo-
quent souvent avec force la matérialité même de l’entreprise, les emblè-
mes des combattants, l’âpreté de la lutte, la constitution des États
1 . On lira ici la version liégeoise du Livre de Jean de Mandeville, traduit et présenté par
Christiane Deluz.
2. Pour le domaine littéraire en langue allemande, par exemple, les faits historiques ont
nourri l’imaginaire du thème de la croisade. Voir Danielle Buschinger, « La signification
de la croisade dans la littérature allemande du Moyen Âge tardif », dans Actes du colloque
d'Amiens de 1987 La Croisade : réalités et fictions, p. 51 à 60 (Bibliographie générale).
3. On n'oubliera pas qu’il y eut des combats de religion également dans le nord-est de
l’Europe dans le but de convertir des païens en Livonie, Estonie, Prusse et Lituanie par
exemple. Comme pour les croisades d’Orient, les bénéfices commerciaux ne furent pas
exclus de ces entreprises guerrières.
XVIII
INTRODUCTION GÉNÉRALE
d’Orient, bref l’occupation d’une terre balisée après avoir été convoitée,
et qui resta fragile ; la Terre sainte fut conquise mais reprise, reconquise
et à nouveau perdue On n’oubliera pas non plus, à lire ces témoignages,
que le Moyen Âge, période d’explorations, vit des témoins importants
partir au loin jusque dans l’Empire mongol — et plus loin encore — pour
y porter leur foi et assurer les fondements de contacts rassurants.
LES ÉVÉNEMENTS
La terre à conquérir est sacrée, les Lieux saints sont aux mains des
musulmans. Les buts de la croisade apparaissent comme des leitmotive ,
aussi bien dans l’œuvre littéraire que dans la chronique : la délivrance du
Saint-Sépulcre et la terre où Jésus a vécu et souffert, la vengeance de Dieu
et la conquête de la terre sur les infidèles 1 2 . Ces buts « confèrent à la pre-
mière croisade les caractères d’une guerre juste, d’une guerre sainte et
d’une conquête universelle de la chrétienté sur les infidèles 3 . Le but d’une
croisade est de conquérir le Sépulcre du Christ à Jérusalem 4 : à cette fin,
durant deux siècles, l’Occident fut animé d’un immense élan et du senti-
ment qu’il existait bien une unité à travers la foi, que le pape avait voix
d’autorité et de prestige, que la chevalerie et l’Église avaient partie liée.
Pourtant, à lire ces récits et ces chroniques, on n’oublie jamais que sur le
plan matériel également, la croisade a favorisé l’échange des biens et la
circulation des marchandises, et que des confli ts sont nés des entraves que
le négoce subissait en un espace où les luttes allaient bon train.
Pour ce qui concerne les causes du départ en croisade, elles furent
d’ailleurs multiples. Outre le désir légitimé par la dévotion chrétienne, il
existe bien d’autres facteurs pour expliquer la mobilité et la disponibilité
aux départs. Ainsi, du xi c au xm e siècle, l’essor démographique agite les
contrées et la population devient plus mobile. La classe chevaleresque
peut à peine contenir ceux qui prétendent à des droits sur des terres.
L Histoire des Lusignan, en s’appuyant sur un conte de fée fondatrice de
lignage — la belle figure de Mélusine — , retrace l’expansion des Lusi-
gnan vers l’Orient et l’installation des fils aînés, par des mariages avec la
fille du roi d’Arménie et celle du roi de Chypre 5 . En procurant des
espaces aux fils de Mélusine, cette chronique d’un lignage fabuleux laisse
1. Voir dans ce volume les cartes des États d'Orient, p. lxiv-lxvii.
2. Voir Hermann Kléber « Pèlerinage, vengeance, conquête. La conception de la pre-
mière croisade dans le cycle de Graindor de Douai », dans Au carrefour des routes d’Eu-
rope..., t. II, Senefmnce n° 21, p. 757-775.
3. H. Kléber, ibid., p. 764.
4. Certes la croisade a pu avoir pour objet d’autres terres et pour ennemis d'autres que
les Sarrasins : la croisade contre les Albigeois fut une lutte contre l’hérésie cathare. Voir Lu
Chanson des Albigeois, texte et traduction. Le Livre de Poche, « Lettres gothiques ».
5. On retrouvera ce beau récit dans la traduction qu'en a donnée Michèle Perret, L His-
toire des Lusignan, Postface de Michèle Perret, Préface de Jacques Le Goff, Stock, « Moyen
Âge », 1979, rééditions postérieures.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XIX
affleurer le beau rêve d’une féodalité non menacée : les historiens savent
ce qu’il en coûtait d’être fils cadet et destiné soit à l’Eglise soit au départ.
À travers l’idéal religieux, les croisades proposent ainsi l’espoir d’ex-
ploits et de gains tout à la fois. Aux yeux des combattants, mettre au
service de Dieu leur désir d’action et leur force était plus glorieux que de
servir d’autres causes en Occident. Pour ce qui concerne l’entreprise
sainte, la noblesse française — moins exposée que les Allemands sur l’est
de l’Europe, ou les Espagnols dans une péninsule occupée par l’Islam —
devait s’engager plus loin pour prouver son désir d’y contribuer. Ainsi
l’Italie du Sud et la Sicile ont-elles connu l’arrivée des Normands. Les
États chrétiens en Espagne — la Galice, la Castille, la Navarre par
exemple — reçoivent l’aide de combattants venus de Bourgogne et de
Champagne : la Reconquista est une œuvre commune. Tolède est reprise
aux Sarrasins en 1075 par la Castille. La Sicile est conquise par Roger,
frère de Robert Guiscard. Le détroit de Sicile s’ouvre aux armées chré-
tiennes, en particulier celles qui les premières apportèrent leur aide aux
croisés, Pise et Gênes '. A ces faits politiques et économiques s’ajoute le
désir cristallisé par les lieux saints : Rome, Compostelle, et surtout Jéru-
salem. Le pénitent s’engage sur le chemin du pèlerinage : des récits très
anciens témoignent de ces voyages-là 1 2 . On comprend que l’idéal d’un
parcours de pèlerinage associé à la notion de guerre sainte puisse mener
à ces mouvements de masse que furent précisément les croisades.
Lorsque fut lancé l’appel à la première croisade, en 1095, bien des fac-
teurs d’ébranlements étaient réunis, et le désir en était plus ou moins
formulé au sein même de la classe chevaleresque occidentale. Déjà les
pèlerinages se perçoivent aisément comme des vagues d’hommes en
mouvement. Des villages se mettent en route, avec des familles entières,
et des migrations s’organisent, menées par de saintes figures, appelant le
peuple à se croiser — prédicateurs mal vêtus aux côtés de paysans indi-
gents — avec le seul secours de quelques gens d’Église et chevaliers. De
ces entreprises, la plus connue est la Croisade des enfants 3 . Ces mouve-
ments de masse font connaître un idéal du sacrifice : ici s’impose la
mémoire de la Passion du Christ rédemptrice pour les pécheurs, puisque
le pèlerinage devait assurer la rémission de tous les péchés. Ainsi la valo-
risation de ce parcours, associée aux espoirs d’une guerre sainte, anima
les siècles dont parlent les textes retenus ici.
Les combattants et les pèlerins, d’ailleurs, n’étaient pas les seuls
1. Il faut rappeler également la défaite d'Alexis Comnène : Byzance se voit débordée,
sur le plan économique et commercial comme sur le plan des forces armées.
2. On trouvera dans ce volume une ample mise en situation des récits de pèlerinage par
Béatrice Dansette : « Les relations du pèlerinage outre-mer : des origines à l’âge d’or ».
3. On devrait plutôt dire « croisade des jeunes ». Voir Peter Raedts, « La Croisade des
enfants a-t-elle eu lieu ? », dans Les Croisades, p. 55 sqq. (Bibliographie générale).
XX
INTRODUCTION GÉNÉRALE
concernés : les populations étaient à cette fin lourdement imposées 1 .
Parmi les ordres religieux, certains eurent pour mission le combat.
L’ordre des Hospitaliers, l’ordre des Chevaliers teutoniques, celui des
Templiers, furent des forces remarquables, dont l’archéologie permet
d’évaluer l’efficacité. L’ordre de l’Hôpital existe dès 1099, et quelques
décennies plus tard est fondé celui des Chevaliers teutoniques ; quant au
Temple, il fut créé au début du xu e siècle, en 1118, pour la défense du
royaume latin de Jérusalem. Même si l’on voit en ces moines-chevaliers
des banquiers, le souvenir de la classe chevaleresque fournit bien la char-
pente de cette fondation. La papauté tenait en effet à avoir une arme auto-
nome, aux côtés des combattants laïcs. L’ordre des Templiers, ordre
guerrier, a été vu comme « la gendarmerie des Lieux saints 2 », alors que
l’Hôpital avait pour fonction d’assurer aux chrétiens de Terre sainte, ainsi
qu’aux pèlerins de passage, l’aide matérielle et morale, les soins et l’ac-
cueil.
Quant aux événements, ils se déroulent au sein d’une chronologie
serrée : en 1095, le pape Urbain II prêche la croisade, et les chrétiens
l’entendent dans l’enthousiasme. Les chroniques rendent compte de cet
esprit, même si l’écrit devient ici volontiers partisan. Par petits groupes
de pèlerins ou sous la forme de grandes expéditions, le phénomène du
pèlerinage a précédé les croisades elles-mêmes. Que les chiffres indiqués
par les chroniques soient réels ou non, ils indiquent la gloire du parcours.
Jérusalem est un « pôle d’attraction » remarquable à partir du xi e siècle :
or la Cité sainte était entre les mains des infidèles, et un sentiment de
souillure, devant la présence de non-chrétiens, rappelle P. A. Sigal, mena
au geste d’expulsion des juifs et musulmans, lorsque les croisés purent
s’emparer de Jérusalem en 1099.
Si la spiritualité des croisés se révéla vivement motivée, l’événement
pourtant ne surgit pas de façon abrupte. Des causes en sont connues, mais
la place prise par Jérusalem est l’aboutissement d’une longue cristallisa-
tion. Lieu chargé de diverses interprétations symboliques et allégori-
ques 3 , Jérusalem était connue sous des formes riches de sens : d’un côté
la Jérusalem céleste, le paradis, la cité de la paix, de l’autre la Jérusalem
terrestre, lourde du souvenir de la mort du Christ. Si cette Jérusalem-là
était perçue comme miroir de la ville céleste, il convenait d’y voir le lieu
où le Christ avait été mis en croix. Ainsi, très tôt, ce lieu de mémoire
suscita des voyages, des trouvailles de reliques ramenées en Occident,
tels des fragments du Saint-Sépulcre. Ce dernier en particulier fit l’objet
de multiples donations dont témoignent déjà des textes du xi e siècle.
1. En outre, des dons étaient sollicités.
2. Pour emprunter ces termes à Jean Favicr, « Les templiers ou l'échec des banquiers de
la croisade », Les Croisades, p. 82.
3. Comme le montre avec pertinence P.A. Sigal, « Et les marcheurs de Dieu prirent les
armes », Les Croisades, p. I 1 1-125.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXI
Se croiser, c’était se préparer à la fois moralement et matériellement.
Les actes de purification consistaient à réparer le mal fait et les indélica-
tesses commises, à rendre les biens qu’on avait mal acquis, à faire des
donations. À cela s’ajoutaient les rites essentiels de la confession et de
l’absolution avant le départ 1 . Quant à la préparation matérielle, elle
concernait pour commencer des marques d’identification. Joinville
partant avec Louis IX pour la septième croisade prend la besace et le
bourdon 2 . Les croisés portaient une tunique sur les autres vêtements, en
signe d’humilité. Michel Pastoureau attire l’attention sur le fait que les
signes arborés par les croisés étaient des emblèmes, et non des symboles
« renvoyant à un sens caché 3 ». La coquille, la croix, les armoiries sont
des signes de reconnaissance. Si la croix, cousue sur les vêtements, mar-
quait les pèlerins, elle devint l’emblème favori du voyage vers Jérusa-
lem 4 . Elle signifiait le don de soi à Dieu. Pourtant, après la troisième
croisade et surtout la quatrième, la croix semble avoir perdu de sa popula-
rité. Quant à la coquille, elle fut l’attribut préféré par le pèlerin chrétien,
mais cette adoption s’est faite assez tard, et ce n’est qu’au xm e siècle que
l’iconographie la représente fréquemment, et plus souvent que le
bourdon, bâton du pèlerin, et la sacoche portée en bandoulière. À la fin
du Moyen Âge, la coquille est devenue le signe unique du pèlerin. À ces
signes s’ajoutent ceux qui appartiennent à toute entreprise guerrière de la
noblesse occidentale, gonfanons, bannières, enseignes, etc. Pour les expé-
ditions vers Jérusalem, on portait une bannière blanche avec une croix
rouge, ou encore un étendard représentant l’image de la Vierge 5 . De cette
matérialité de la croisade, les textes littéraires rendent compte au moyen
de scènes visuelles parfois somptueuses.
Dans les conditions d’un tel idéal, avec ces signes pieusement et fière-
ment arborés, le parcours et l’issue semblaient guidés par Dieu. La prise
de Jérusalem en 1099 fut accordée, disait-on, grâce à la procession que
firent autour de la ville les croisés, pieds nus, avant de lancer l’attaque.
1. Jusque dans la lyrique, on peut trouver des traces du rite d'accompagnement par les
proches et amis : le cro’sé est « convoié ». Voir dans ce volume les poèmes de la croisade.
2. Voir J. Monfrin, op. cil., p. 61, paragraphe 122 : « Cet abbé de Cheminon me donna
mon écharpe et mon bâton de pèlerin. Et alors je partis de Joinville, sans rentrer au château
jusqu’à mon retour, à pied, sans chausses et la laine sur le corps et j’allai ainsi en pèlerinage
à Blécourt et à Saint-Urbain et aux autres corps de saints qui se trouvent là. Et tandis que
j’allai à Blécourt et à Saint-Urbain, je ne voulus jamais retourner mes yeux vers Joinville,
de peur que mon cœur ne s’attendrisse sur le beau château que je laissais et sur mes deux
enfants. »
3. Michel Pastoureau, « La coquille et la croix : les emblèmes des croisés », dans Les
Croisades, textes rassemblés et présentés par Robert Delort, précédemment parus dans la
revue Histoire, Éditions du Seuil, 1988, p. 132.
4. Toutes les formes et couleurs ont été utilisées, signale M. Pastoureau, ihid., p. 133 :
« La plus utilisée paraît avoir été une croix latine simple, de dimensions réduites, découpée
dans une étoffe de couleur rouge et cousue sur l’épaule gauche. »
5. Pour ces aspects matériels et symboliques de l’identification, on relira avec profit les
travaux de M. Pastoureau (voir Bibliographie générale).
XXII
INTRODUCTION GENERALE
L’orgueil des combattants, au contraire, rendit les choses plus difficiles à
Antioche. Saint Bernard explique l’échec de la deuxième croisade par les
fautes des croisés, et Joinville à son tour éclaire par ces causes l’échec de
la première croisade du roi Louis IX : les préceptes de Dieu n’avaient pas
été observés. Il est vrai que, vue comme rédemption de l’âme, la mort
durant la croisade était enviable. Au cours des événements, les miracles
ne manquèrent pas. Le départ de la première croisade fut accompagné de
colonnes de feu et de nuages de sang. Au cours du siège d’Antioche, en
1098, le Christ apparut à un prêtre en lui donnant pour mission de trans-
mettre aux croisés un message essentiel : il fallait Lui faire confiance. Une
vision encore devait révéler à un pèlerin de Provence le lieu où pouvait se
trouver la lance de Longin qui perça le flanc du Christ.
La première croisade eut pour but la prise de Jérusalem. Le départ eut
lieu le 15 août 1096. Successivement, les places d’Édesse et d’Antioche
furent prises, et des comtés furent alors formés, auxquels s’ajouta plus
tard Tripoli. Jérusalem fut prise le 15 juillet 1099, ce qui permit la forma-
tion d’un royaume. L’année suivante, le héros de la première croisade
meurt, et Baudouin I er , le premier fondateur du royaume de Jérusalem, en
est couronné roi. Ainsi la Terre sainte est-elle conquise. Les seigneurs
d’Occident organisent leur domination et la monarchie franque s’af-
fermit.
La deuxième croisade se donne pour but de prendre Edesse, tombée
aux mains des infidèles en 1 144. Deux ans plus tard, le pape Eugène III
proclame une croisade, et saint Bernard appelle au départ. Louis VII,
accompagné d’Aliénor d’Aquitaine, se croise, ainsi que l’empereur
Conrad III. Le siège de Damas marque l’échec de cette deuxième croi-
sade. Nûr al-Dîn prend possession d’Édesse et du comté. Mais en 1 175,
Saladin devient gouverneur d’Égypte et de Syrie, et il s’empare d’Alep.
La troisième croisade a pour mission de secourir les Latins d’Orient en
lutte contre Saladin. Après l’échec, les chevaliers et les moines soldats
sont en effet contraints à la défensive. Les États francs sont ébranlés. La
croisade est proclamée en 1 187 : cette année-là, Saladin vainc les croisés
à Hattin, et Jérusalem capitule. La troisième croisade voit s’unir le roi de
France Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion. Frédéric Barberousse
meurt de noyade. Les croisés sont victorieux : Richard Cœur de Lion
enlève Chypre aux Byzantins ; le siège d’Acre est levé : la ville est aux
mains des chrétiens. Richard Cœur de Lion est maître des termes de la
trêve : les Francs contrôlent la côte entre Tyr et Jaffa, et les pèlerins sont
libres de venir. La quatrième croisade a pour but de reprendre Jérusalem ;
elle est menée par le marquis Boniface de Montferrat. Les Vénitiens
acceptent de soutenir l’entreprise, et les croisés s’emparent de Constanti-
nople en avril 1204. L’Empire latin remplace désormais l’Empire byzan-
tin. Après ces faits, la cinquième croisade a pu sembler vaine : le roi de
INTRODUCTION GENERALE
XXIII
Jérusalem, Jean de Brienne, s’empare de Damiette en 1219, mais les
croisés sont encerclés et doivent renoncer à la ville deux ans plus tard.
La sixième croisade sera le grand espoir de Frédéric II, qui se croise en
1223. Il obtient en 1229 que les villes de Jérusalem, Bethléem et Nazareth
soient cédées aux chrétiens. La croisade dite des Barons réussit à se faire
restituer une belle partie du royaume de Jérusalem. Quant à la septième
croisade, le roi Louis IX, le futur Saint Louis, en est la grande figure '.
Le sultan d’Égypte s’est emparé de Jérusalem en 1244, et cette perte est
définitive. L’appel à la croisade est lancé par le pape Innocent IV.
L’armée croisée, menée par Louis IX, débarque à Chypre, prend Damiette
et veut conquérir l’Égypte, mais les Francs sont battus à Mansourah ; le
roi est fait prisonnier et rançonné. Il lui faudra rendre Damiette. La hui-
tième croisade 1 2 sera appelée par Urbain IV à la suite des opérations du
sultan mamelouk Baybars qui s’empare d’Antioche en 1268 et, après la
mort de Louis IX devant Tunis, de la Syrie, de Césarée, de Jaffa, du mont
Thabor, de Beaufort et du Krak des Chevaliers, en 1271. Pressé par
Édouard d’Angleterre, le sultan accorde une trêve aux Latins, mais Acre
tombe définitivement en 1291 : sa chute signe la fin des États latins
d’Orient.
A ce parcours chronologique est liée la constitution progressive, mais
constamment menacée, des États croisés. Baudouin de Boulogne, appelé
par des chefs arméniens, constitue le début du comté d’Édesse, formé de
seigneuries arméniennes placées sous la domination d’un baron franc. Il
s’agit d’un «état féodal dont les cadres sont latins 3 ». La principauté
d’Antioche est due à Bohémond de Sicile : les croisés s’étaient emparés
d’Antioche, et Bohémond s’y installa non sans difficulté. Le comté de
Tripoli fut constitué plus tard par Raymond de Saint-Gilles qui s’empara
de Tortose en 1101 et assiégea Tripoli. Le royaume de Jérusalem fut
fondé par les croisés qui avaient confié la garde de leurs possessions à
Godefroy de Bouillon : il devint le protecteur laïc d’une seigneurie ecclé-
siastique. A sa mort, son frère Baudouin, appelé d’Édesse, est couronné
roi de Jérusalem 4 . Jean Richard parle à juste titre de « l’idée d’une dynas-
tie latine installée sur le trône de David et de Salomon 5 ».
Dans l’ensemble, ces États semblent se constituer indépendamment les
uns des autres. Pourtant, à voir les choses de près — comme le comte
d’Édesse, Baudouin I er d’abord, puis Baudouin II, est roi de Jérusalem — ,
1. On lira avec grand profit l'ouvrage récemment paru de Jacques Le Goff, Saint Louis,
Gallimard, « Bibliothèque des histoires », 1996.
2. Dite « dernière croisade » : cette désignation concerne la série des grandes entreprises,
mais n’exclut pas les tentatives des croisades ultérieures.
3. Pour l'ensemble de la question, voir Jean Richard, « Vie et mort des États croisés »,
dans Les Croisades, éd. cit., p. 157-166.
4. Il reçoit le titre de « rex Latinorum Hierusalem ».
5. J. Richard, art. cité, p. 161.
XXIV
INTRODUCTION GÉNÉRALE
ce roi est suzerain des trois autres principautés. Chaque État est formé sur
le modèle féodal : une aristocratie franque, de rite latin, superposée à une
société de Syriens chrétiens. Les musulmans peuvent conserver leur culte,
mais ne gouvernent aucunement. Pour l’occupation de l’espace oriental,
l’effet en est l’édification d’un ensemble remarquable de forteresses dans
les zones particulièrement vulnérables.
Dans ce Proche-Orient, l’Égypte se confirme comme un véritable
empire dont le souverain est un khalife soumis à un sultan mamelouk.
Son but est de repousser les Mongols, battus en 1260, mais qui n’aban-
donnent pas les hostilités, et les Francs leur prêtent main-forte. Déjà pour
la campagne de 1 260 les Mongols avaient été soutenus par le roi chrétien
d’Arménie et le prince d’Antioche. Deux ans plus tard, le chef mongol de
Perse demande à Louis IX de l’aider à lutter contre Le Caire. Le sultan
rompt alors les trêves, saccage la Galilée et la banlieue d’ Acre, et à partir
de 1265, s’empare des places franques, dont certaines pourtant étaient
remarquablement fortifiées. En 1266, il s’attaque à Safet, forteresse des
Templiers : ce fut un grand massacre. En 1272 seulement, il conclut des
trêves avec des États bien affaiblis. L’Occident chrétien s’en émeut. Les
ambassadeurs de Byzance et ceux des Mongols de Perse assurent du
soutien de leurs souverains. Finalement, il semble bien que la chute des
États francs ait été causée par l’affrontement de l’Empire mongol et de
l’empire d’Islam 1 . Et de tous ces efforts devenus vains, des vestiges
peuvent encore témoigner. Les châteaux des croisés ont résisté au temps.
Le Krak des Chevaliers reste la plus illustre de ces traces de la Syrie
franque.
LA CROISADE ET LA CHANSON DE GESTE
Autre chose est de vivre l’événement, de s’y illustrer, d’y mourir ou
d’y voir mourir ses proches, autre chose en est le récit. La chanson de
geste et la chronique sont les lieux privilégiés de cette parole.
Or, dans le contexte d’une guerre sainte, le genre narratif de la chanson
de geste prend un statut particulier, car l’action y est proche de la réalité
des croisés et du motif de la terre convoitée pour sa richesse, et bien au-
delà, elle concerne la mémoire de la chrétienté. François Suard le précise,
« la thématique guerrière, l’idéal héroïque » s’y articulent admirable-
ment. Les chansons de geste, comme genre narratif, accueillent l’enthou-
siasme militant des premières croisades 2 . Certes la chanson de croisade
s’intégre dans la tradition épique, et on ne saurait la lire ou l’entendre sans
se glisser à la place de l’auditoire médiéval, sans ramener à la mémoire
1. Pour l’extension des États latins avant leur démantèlement, voir dans ce volume la
carte, p. lxvi-lxvii
2. Voir François Suard, « L’épopée », dans Précis de littérature française du Moyen Âge ,
sous la direction de Daniel Poirion, Paris, PUF, 1983, p. 60 sqq.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXV
l’importance de la relation du vassal et de son seigneur, la place du
lignage, la valeur de l’exploit dans la littérature épique. L’organisation
des chansons de geste en cycles, qui caractérise le genre, se reconnaît
dans la chanson « de croisade 1 », car c’est bien au genre épique ainsi
constitué que se rattache le « cycle de la croisade » dont le lien avec l’évé-
nement contemporain est explicite. Dans les chansons de croisade enfin,
le genre épique laisse deviner les tensions et les mutations des structures
d’un pouvoir : le thème de la croisade maintient la belle représentation
d’un mythe de pouvoir 2 .
Outre ce lien à la matière même du récit, on trouve dans les chansons
de la croisade les procédés bien connus de la communication prétendue
orale dont l’écrit veut rendre compte, l’accent insistant sur le rôle de la
mémoire pour la transmission des exemples héroïques susceptibles de
consolider l’esprit de la communauté 3 . Ici la chanson de geste remplit
bien son rôle de « littérature de guerre », au travers des exploits accomplis
par les chrétiens et par les Sarrasins. Mais, pour suivre encore François
Suard, « la fiction épique déréalise l’histoire et réalise la légende 4 ». Il
est en effet une différence « entre un récit sur un événement historique
écrit par un historien, et ce qui est écrit ou chanté dans une chanson de
geste [...]. Toute la littérature sur les croisades est une littérature pour
l’Occident, pour un public qui veut savoir ce qui se passe dans les lointai-
nes terres d’Orient où sont allés les grands seigneurs et les petits croi-
sés 5 ». Dans la tradition, la chanson de geste avait toujours pour objet
la lutte contre les Sarrasins, fût-ce à travers un détournement qui fait de
Guillaume d’Orange un héros qui à la fois conquiert « la dame et la cité ».
À la lumière de cette matière guerrière qui prend peu à peu une dimension
romanesque, on peut observer le large champ des fictions qui font état de
1 . On se souviendra de la matière épique organisée en cycle du roi, autour de Charlema-
gne — telle la Chanson de Roland — , du cycle des Narbonnais, dont le héros le plus célèbre
est Guillaume d’Orange, enfin du cycle dit des Vassaux rebelles.
2. « Le mythe impérial a finalement besoin de_ la croisade pour survivre », D. Boutet et
A. Strubel, La Littérature française du Moyen Age , p. 25 (Bibliographie générale). Voir
des mêmes auteurs Littérature, politique et société. Moyen Age, PUF, 1979. Pour un accès
commode au système littéraire du xn e et du xm* siècle, on consultera La Littérature fran-
çaise du Moyen Age, Michel Zink, PUF, 1 992.
3. Sur tous ces points, voir François Suard, op. cil., p. 60 sqq.
4. François Suard, op. cit., p. 64.
5. Martin de Riquer, table ronde dirigée par Daniel Poirion, Au carrefour des routes
d'Europe : la Chanson de geste, t. II, p. 201 , et il poursuit : « Villehardouin veut expliquer la
grande politique de la croisade, les événements historiques réels sous l’aspect de la stratégie
militaire, pour que les grands seigneurs restés en Occident apprennent ce qui est advenu en
Orient. Mais il y a aussi l’humble croisé, dont le rôle est essentiel, car pour une expédition
on compte surtout sur le bas peuple. Il faut maintenir ce bas peuple dans l’illusion. Or il ne
lit pas, ne sait même pas lire, parfois ; pour son information il dépend de la chanson de
croisade, des jongleurs qui jouent le rôle de journalistes, de rapporters (reporters d’aujour-
d’hui) », ibid., p. 203.
XXVI
INTRODUCTION GÉNÉRALE
la croisade durant les xm c et xiv e siècles, et jusqu’au milieu du xv e siècle
Ainsi — ce livre en témoigne — l’épopée de la croisade ne saurait être
considérée comme un sous-genre de l’épopée traditionnelle. Au contraire,
ces chansons permettent d’apprécier la vitalité d’une forme narrative,
puisqu’elles en attachent le fond à des genres proches, comme la chroni-
que, la vie de saint, le roman de chevalerie, voire des motifs de conte 1 2 .
Pour l’ensemble des épopées de la croisade dans le domaine français,
des contributions importantes 3 éclairent notre connaissance des textes :
c’est ainsi que K. H. Bender situait le premier cycle de la croisade « entre
la chronique et le conte de fées », formulation d’apparence provocante.
Comment en effet faire la part de l’histoire, du fait réel et d’un vécu
authentifié — ou presque — par les hommes de l’époque, et la part de
l’irréel, celle du conte et du merveilleux ? Godefroy de Bouillon et
Saladin, deux personnalités centrales — à la fois de l’histoire et de la
légende — , constituent les pivots autour desquels l’écrit déploie ses
grandes fresques. Ces figures sollicitent la cristallisation de la légende et
du romanesque ; Godefroy et Saladin permettent d’ancrer le récit dans la
succession des événements qui font l’objet des chroniques, tout en accor-
dant à l’imaginaire la liberté de constituer autour du héros réel, bénéfique
ou redoutable, des élaborations de type légendaire et romanesque. Si
Godefroy de Bouillon est le fondateur du royaume latin de Jérusalem,
Saladin est le grand adversaire qu’affronte l’armée des chrétiens, le des-
tructeur du royaume de Jérusalem.
Les Etats croisés, on l’a vu pour la réalité historique, naissent et dispa-
raissent au sein d’une fourchette de deux siècles. Voici les éléments à
partir desquels le phénomène d’une littérature de croisade a pu donner ses
fruits. Les événements principaux que développent les épisodes épiques
sont la première croisade, à la suite de laquelle est fondé le royaume de
Jérusalem, puis les affrontements, vers le milieu du xii e siècle, avec les
forces sarrasines, qui révèlent la fragilité des conquêtes chrétiennes. La
première perte de Jérusalem en 1187 est réparée par la troisième croisade,
qui permet la fondation du second royaume de Jérusalem. La Terre sainte
est définitivement perdue en 1291 et les espoirs sont abolis vers l’an
1300. Si par la suite l’idéal de la croisade se révèle tenace, comme le
prouvent les nombreuses exhortations et les rêves dans la longue durée,
ce ne sont plus que vœux et illusions.
Ainsi « les épopées de la croisade sont restées des documents précieux
moins pour l’histoire événementielle que pour l’histoire de la littérature
1 . Voir par exemple Florent et Octavien, La Belle Hélène de Constantinople , le Roman
de Charles de Hongrie, bien d’autres encore.
2. Voir l’ensemble des contributions du colloque d’Amiens de 1978, Littérature et
Société au Moyen Age, Amiens, en particulier p. 160.
3. A la suite de S. Duparc-Quioc (Le Cycle de la Croisade, Champion, 1955) et aux côtés
de F. Suard.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXVII
et des mentalités collectives 1 ». La littérature de croisade se structure en
deux cycles dont l’élaboration s’étend sur quatre siècles : ce qu’il est
convenu d’appeler « le premier cycle » concerne la période des xn e et
xm e siècles qui voient les entreprises chrétiennes se risquer en Orient. Le
« deuxième cycle » reprend les mêmes périodes, mais il permet l’élabora-
tion littéraire des siècles suivants, le xiv e et le xv e siècle, qui illustrent la
vie tenace d’un « esprit de croisade 2 ». La « continuation » littéraire que
constitue ce deuxième cycle témoigne des profondes incidences de l’évé-
nement dans les esprits, dans l’image de soi, dans la fascination pour des
terres découvertes, et qui cette fois appartiennent à l’ Autre.
Objet de la nostalgie des temps forts de la chrétienté, l’idéologie de la
croisade jouira de la longue durée 3 : il suffit d’évoquer les grandes fêtes
de la cour de Bourgogne, les fameux Vœux du Faisan prononcés au cours
du banquet de Lille fastueusement organisé par le duc Philippe 4 . Le Vœu
du Faisan révèle un superbe effort de propagande : scénarios, rôles, tapis-
series, pantomimes, « entremets », « qui tous faisaient allusion au triste
sort qui menaçait la chrétienté 5 ». Mais ces festivités n’eurent pas de
résultat : le temps des croisades était révolu.
Pour revenir à la constitution de cette littérature de croisade — témoin
s’il en est de l’effet produit non seulement sur la conscience morale des
contemporains, mais sur l’inventivité des poètes de l’époque et sur ceux
qui devaient en perpétuer le souvenir — , un ensemble important de textes
est présenté dans ce volume. Du premier cycle, on trouvera La Chanson
d’Antioche et La Conquête de Jérusalem. Le premier de ces textes a été
situé entre la chronique et l’hagiographie : c’est un événement littéraire,
car pour la première fois dans le genre épique, l’histoire contemporaine
est cernée de façon directe 6 . Ce sont des personnages contemporains de
la première croisade qui apparaissent ici. Dans l’autre texte, en revanche,
la tradition de la chanson de geste apparaît plus nettement. La Conquête
de Jérusalem se situerait plutôt entre l’épopée et l’historiographie : la
fidélité aux événements de l’histoire cède le pas à la séduction de la forme
1. K. H. Bender, « La geste d’Outremer ou les épopées françaises des croisades », dans
La Croisade : réalités et fictions. Actes du colloque d’Amiens de 1987, p. 30.
2. Nous renvoyons ici encore aux études très pertinentes de K. H. Bender dans le Grun-
driss des romanischen Literaturen des Mittelalters, volume III, et Les Epopées romanes,
tome 1/2, fascicule 5, p. 35-87.
3. On pourra se reporter, pour ces rêves de croisade durant le Moyen Age tardif, au
volume Splendeurs de la cour de Bourgogne, en particulier aux contributions de Bruno Lau-
rioux et de Colette Beaune, Robert Laffont, collection « Bouquins », 1995.
4. Le nom de la fête vient de l’oiseau emblématique, le faisan, sur lequel Philippe jure
de partir en Orient, comme Alexandre le créateur de la chevalerie l’avait fait avant ses
conquêtes.
5. Splendeurs de la cour de Bourgogne, ibid., C. Beaune, p. 1133.
6. Alors que la chanson de geste s’attache généralement à « l’époque lointaine des Caro-
ligiens » (K.H. Bender, « La geste d’Outremer... », p. 20).
XXVI11
INTRODUCTION GÉNÉRALE
narrative Si le récit s’intéresse à une gamme très large de la société des
hommes concernés par la croisade — « des couches les plus basses de la
société jusqu’au niveau le plus élevé de la féodalité 1 2 » — , le style épique
l’emporte pourtant sur la fresque sociale.
Progressivement, on le verra, les thèmes de la croisade rejoignent
l’évolution du genre épique. Des textes se composent qui s’attachent à la
biographie de Godefroy et à la dynastie de Bouillon. La chanson de geste
tend au romanesque, comme en témoignent Le Chevalier au Cygne et les
textes qui sont attachés à ce noyau légendaire. Vers 1200 en effet, des
poèmes épiques développent la jeunesse du héros et les éléments dynasti-
ques autour de la glorieuse figure. Mais les dernières épopées du premier
cycle se rapprochent de l’histoire proprement dite : elles prennent pour
objet l’histoire du premier royaume de Jérusalem. Cet intérêt pour ce que
les chroniqueurs ont pu connaître de leur côté pourrait s’expliquer
— c’est une hypothèse — par la conscience du danger que représente
l’activité des Mamelouks 3 . En tout état de cause, le phénomène remar-
quable pour le développement du genre épique fut donc le rapprochement
avec la politique et l’historicité : la société occidentale chrétienne, avec
les risques qu’elle osait prendre, déterminait le jeu des formes littéraires 4 .
Et lorsque les figures héroïques s’organisent autour d’une généalogie et
sur sept générations, les figures historiques se mêlent aux figures de la
fiction 5 . Dans le deuxième cycle de croisade, le matériau épique s’élargit
et se réorganise : il s’agit de Y Histoire du Chevalier au Cygne et Gode-
froy de Bouillon, de Baudouin de Sebourg et du Bâtard de Bouillon 6 ,
enfin d’un texte en vers dont le héros était Saladin et dont il ne nous est
1. Nous renvoyons ici à l’introduction de Jean Subrenat pour le récit qu’il a traduit et
présenté, La Conquête de Jérusalem.
2. Voir K. H. Bender dans Actes du colloque Littérature et Société au Moyen Age, « Les
épopées de la croisade ou la gloire épique du peuple dans La Conquête de Jérusalem »,
p. 159-176 : p. 163 : « ... le peuple et les pauvres forment une force indépendante des hauts
aristocrates, des nobles moyens et petits, peu nombreux, des ermites et des clercs, tous nom-
mément cités, ainsi que du groupement des chevaliers. Cette apparition du peuple comme
une force propre, c’est un phénomène tout à fait nouveau pour une chanson de geste ! »
3. Les Mamelouks sont des esclaves turcs et caucasiens, qui furent d’abord des gardes
du corps des sultans. Ils furent achetés au xn* siècle et amenés en Égypte. En 1249, les
Mamelouks assassinent le sultan et imposent leur propre domination en Egypte et en Syrie.
Pour la période plus tardive, on pourra consulter le document extrêmement intéressant
d’Emmanuel Piloti. A l’époque des croisades, les Mamelouks menaçaient le deuxième
royaume de Jérusalem.
4. Voir sur ces points l’ensemble des publications de K.H. Bender, dans la Bibliographie
générale.
5. K.H. Bender, « La geste d’Outremer... », p. 24 ; les deux premières générations sont
composées uniquement de personnages fictifs, et la troisième génération fait place aux
figures historiques. Ainsi se dessine « une tendance à l’historicité dans cette généalogie qui
a été créée tout au long du xm' siècle ».
6. Cette chanson de geste est traduite et introduite dans le présent volume par Jean
Subrenat.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXIX
resté qu’une version en prose, Saladin'. Ainsi, pour l’ensemble de ces
poèmes, on a pu dire qu’au premier cycle est assignée la tâche de dire,
par une élaboration littéraire, le prestige des premiers croisés, à travers
Godefroy de Bouillon et son lignage ; au deuxième cycle est assignée la
belle mission d’exalter la chevalerie chrétienne à travers celui même qui
l’a vaincue, le très grand Saladin.
Pour le lecteur qui s’attachera à ce genre premier de notre littérature
qu’est la chanson de geste, souvent perçue comme un genre stéréotypé,
le phénomène littéraire à retenir est que la chanson de croisade n’exploite
pas le prestige de l’époque carolingienne. L’époque contemporaine est
directement concernée ; il s’agit de la première croisade et des héros qui
en ont fait la gloire. En outre, jusque lors les lois de la chanson de geste
étaient telles que seuls des héros de la très haute noblesse l’animaient par
leurs exploits : plus proche des hommes de l’époque, la chanson de croi-
sade s’attache à des personnages moins prestigieux. Pierre l’Ermite, pré-
dicateur de cette croisade, joue un rôle aussi important que les grands.
C’est ici qu’apparaissent les Tafurs et les Ribauds, que La Chanson d’An-
tioche mettait déjà en scène. Les Tafurs sont des asociaux, qui constituent
des combattants de très grande efficacité 2 3 . Un personnage de la haute
noblesse, Thomas de Marie, se fait vassal du roi des Tafurs, car il souhaite
entrer le premier à Jérusalem. Ce roi donne à Godefroy la couronne d’épi-
nes et c’est de lui encore que Godefroy veut tenir Jérusalem :
Jérusalem voit tenir de lui et de son don l .
Par la suite, le roi des Tafurs veut rester en Palestine pour défendre le
Saint-Sépulcre 4 .
On voit combien la malléabilité de la forme épique permet d’intégrer
le fonds historique ; la constitution des chansons de croisade est un phé-
nomène complexe et fascinant, aussi bien pour le médiéviste que pour le
lecteur contemporain, aux yeux de qui la chanson de geste bien souvent
apparaît comme un genre figé et peu mobile dans l’usage de la tradition 5 .
1. Également traduite et présentée dans le présent volume, par Michehne de Combarieu.
2. Voir les chansons de croisade traduites dans le présent volume par Jean Subrenat et
Micheline de Combarieu.
3. Vers 4842.
4. Les sources historiographiques latines, rappelle K..H. Bender(op. cil., p. 166), relatent
que les croisés pauvres étaient tout à fait prêts à rester en Terre sainte, et bien plus que les
croisés nobles.
5. La célèbre Chanson de la croisade albigeoise suit l’exemple de La Chanson d'Antio-
che : elle s’intéresse aux événements qui se déroulèrent entre les années 1208 et 1219, et
fut composée par un poète proche des croisés, du moins pour le début du texte ; la suite fut
composée par un poète anonyme de Toulouse, proche du camp méridional.
XXX
INTRODUCTION GÉNÉRALE
ESPACES LITTÉRAIRES
Un fait important, on le voit, est le lien de l’Histoire et de la légende.
Le second cycle de la croisade s’attache aux origines familiales de Gode-
froy de Bouillon : son ancêtre mythique est le Chevalier au Cygne. Par
l’intégration de ce schème de contes, la matière épique intégrerait-elle
une tendance au romanesque ? La séduction de ces schèmes renvoie au
mythe de la naissance du héros '. C’est dire que pour un récit qui se veut
véridique, le mystère des légendes inquiète, et l’auteur de La Chanson du
Chevalier au Cygne et de Godefroy de Bouillon souligne que son récit
n’est pas un roman de la Table ronde, mais une histoire véritable :
Segnor, oiiés por Dieu, le pere espiritable,
Que Jhesus vos garisse de la main au diable ;
Tés i a qui vos content de la reonde table,
Des mantiaux engoulés de samis et de sable ;
Mais je ne vous veux dire ne mençogne ne fable ;
Ains vos dirai canchon, ki n 'est mie corsable,
Car ele en l’estoire, ce est tout véritable 1 2 .
Beatrix, l’épouse du roi de l’île de Mer, calomnie une mendiante : on
ne peut avoir de jumeaux sans péché de commerce sexuel avec deux
hommes. Mais elle-même est enceinte et accouche de sept enfants :
chacun porte au cou un chaîne d’argent. La belle-mère décide de faire
périr les enfants merveilleux 3 , en l’absence du père à qui l’on fait croire
que la reine a accouché de chiots. Les enfants sont exposés près d’une
rivière où un ermite les recueille. La vieille reine les découvre, leur fait
enlever leurs colliers. Voici les enfants changés en cygnes. Le septième,
qui a pu garder son collier, va visiter ses frères : il apprend qu’il est fils
de roi, l’ermite lui découvre son origine et lui confère un nom, Elyas 4 .
L’enfant redonne les colliers à ses frères qui reviennent à la forme
humaine, sauf l’un dont le collier a été fondu et qui restera cygne. Elyas
épouse la dame de Bouillon, leur fille épouse le comte Eustache de Boulo-
gne : elle sera mère de trois fils illustres, Eustache, Godefroy et Baudouin.
Si la littérature de croisade est liée à l’histoire, elle y mêle volontiers
la légende et use de motifs tirés de la littérature, de la culture de l’époque,
avec les entrelacements de registres dans lesquels puise le récit de croi-
sade. Ainsi le motif de la « reverdie », connu de la lyrique tout comme
d’un début de récit chez Chrétien de Troyes, inaugure Le Bâtard de Bouil-
1. Voir Otto Rank, Le Mythe de la naissance du héros (Bibliographie générale).
2. La Chanson du Chevalier au Cygne et de Godefroy de Bouillon , laisse I, éd.
Ch. Hippeau.
3. Ibid. , laisse III : « Au naistre des enfants » ; VII : «fees i avoit / Qui les enfans desti-
nent que cascun avenroit. / Ensi que li uns enfes après l’autre nais soit, / Au col une caîne
de fin argent avoit. »
4. Ibid., laisse III.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXXI
Ion'. De très beaux tableaux sollicitent le regard émerveillé, en mettant
en scène les destriers, les bannières d’or et d’azur, les lances et les
blasons. Ainsi les armées s’avancent dans l’espace d’Orient. Dans La
Conquête de Jérusalem, apparaît la cité de Jérusalem, avec « ses murail-
les, ses donjons, ses hautes tours de pierre, ses brillantes tentures 1 2 ». Et
le regard du croisé rêve à des merveilles du jardin oriental ainsi qu’à la
prospérité de sa propre terre, face à la terre désertique dont le comte de
Flandre se demande comment Jésus, le fils de Marie, a pu y vivre :
On devrait y trouver encens, pyrèthre, garingal, gingembre, roses fleuries, herbes
médicinales pour soulager les hommes. J’aime mieux la grande seigneurie
d'Arras, les grandes routes d’Aire et de Saint Pol, les pêches abondantes dans
mes beaux viviers que toute cette terre et la ville antique.
Les monts de Roncevaux ont été célébrés, car Roland y mourait d’une
mort glorieuse. L’espace des chansons de geste de la croisade, s’il est
moins dramatique, impressionne l’auditeur ou le lecteur, d’une part parce
que la chrétienté y déploie ses armées et ses fastes, d’autre part parce que
l’Orient fascine. Jérusalem est le lieu par excellence de la nostalgie, de
l’émerveillement, du désir et du désespoir. On ne s’étonnera pas de
trouver la ville prestigieuse évoquée dans les poèmes des trouvères, mais
les chansons de geste font plus que l’évoquer : elle est mise en scène
comme le lieu par excellence où le Sarrasin redouté attend son adversaire,
où le chrétien enfin couronné par la victoire devient fondateur d’un
royaume.
Au-delà de Jérusalem, les paysages d’Orient deviennent « landes » ou
« champs », où la chevalerie occidentale arbore ses emblèmes, fait
claquer ses bannières et ses oriflammes. Les armées sont accompagnées
de tentes, d’abris, de chaudrons, de fourneaux. Les ambitions de conquête
sont à l’aune des espaces envahis : dans La Conquête de Jérusalem, les
armées « avancent à travers les plaines de Syrie, dépassent la riche cité
de Damas, laissant sur leur gauche Tibériade pour prendre la direction de
La Mecque ».
A parcourir ces grandes fresques de la Terre sainte, grâce au talent de
leurs auteurs, on n’oublie guère que le temps des croisades vit se dévelop-
per en Occident la littérature en langue vernaculaire : Floire et Blanche-
flor, le Roman de Thèbes, le Roman de Rou, le Roman de Troie pendant
la deuxième croisade ; entre la deuxième et la troisième croisade. Chré-
tien de Troyes, Gautier d’Arras, Marie de France composent leurs
1 . Laisse I : « C’était la belle saison, le début du mois de mai : les prés sont en fleurs, les
oisillons chantent, les amants se réjouissent de leur sort [...] c’est à cette époque de l’année,
seigneurs, que se réunirent dans le temple de Salomon le roi Baudouin le propre frère de
Godefroy de Bouillon, Tancrède, Bohémond, Corbaran d’Olifeme au clair visage, Huon de
Tibériade, Pierre l’Ermite, Baudouin de Sebourg au cœur de lion et ses trente bâtards de
grande renommée. »
2. La Conquête de Jérusalem, laisse VII.
XXXII
INTRODUCTION GENERALE
poèmes ; le temps de la quatrième croisade est celui des Continuations de
Perceval , et celui des récits en prose. La cinquième et la sixième croisade
sont parallèles aux grands accomplissements en prose, le Lancelot, le
Perlesvaus, la Quête du saint Graal. Ici aussi la croisade a pu suggérer
des accents nouveaux. À travers les vers d’amour et leurs motifs conve-
nus, on peut cerner l’événement : « Beau doux ami [dit la dame à l’ab-
sent], comment pourrez-vous endurer le grand regret de moi sur la mer
salée, puisque rien ne pourrait décrire la grande souffrance qui m’est
entrée au cœur 1 ? »
Très proche des événements, la chanson de croisade parle ainsi d’un
événement réel et communautaire, avec les échos de la vie individuelle,
qui s’exprime par la plainte, la douleur de devoir quitter sa dame, ou l’in-
dignation du chrétien qui s’alarme de l’indifférence et de la lâcheté de ses
contemporains face à l’importante mission de la croisade. La chanson de
croisade est liée aux émotions collectives et individuelles de l’Occident
chrétien. Le rapport avec l’actualité est parfois très clair. La première
croisade, qui aboutit à la prise de Jérusalem, n’a légué au temps aucune
chanson, mais on sait, par les pages d’un chroniqueur, que des croisés
auraient alors chanté une chanson appelée «chanson d’outrée» («en
avant ! »), cri de guerre des croisés. La deuxième croisade, qui fut un
échec, est évoquée par une seule chanson anonyme 2 . La troisième croi-
sade en revanche inspira un nombre plus important de poèmes. Sous l’in-
fluence des troubadours et de la canso, les poètes du Nord, les trouvères,
ont composé des poèmes, et leurs noms sont connus : Huon d’Oisi, le
Châtelain de Cambrai, Conon de Béthune, le Châtelain de Coucy. Les
croisades ultérieures ont suscité quelques pièces lyriques 3 . De la sixième
croisade en particulier on a conservé quatre chansons d’un très grand sei-
gneur, d’un illustre trouvère, Thibaut de Champagne. Deux autres
poèmes ont été composés dans son entourage, et enfin trois chansons ano-
nymes ont été écrites à l’occasion de la croisade menée par Saint Louis 4 .
La chanson de croisade peut être une sorte de poème politique, proche
du sirventès de pays d’Oc : les poèmes parlent de l’angoisse du chrétien
face à une terre ravagée où le Christ a souffert la Passion. Il s’agit alors
de venger le Crucifié, l’appel et l’exhortation viennent de Dieu même.
Quant aux auteurs de ces poèmes, certains ont été des seigneurs-croisés,
des seigneurs-poètes, d’autres des clercs ou des jongleurs ; l’audience, si
l’on suit l’accent des textes, pourrait avoir été faite de chevaliers, ou d’un
public plus populaire.
1. Voir J. Bédier et P. Aubry, Les Chansons de croisade , p. 287-289 (Bibliographie
générale).
2. On lira au début de ce volume la traduction de la chanson « Chevalier, mult estes
guariz ».
3. Ainsi, celle de Hugues de Berzé, seigneur bourguignon.
4. La septième croisade.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXXIII
Dans l’engagement au départ se devine le vécu, voire le drame, et la
chanson de croisade rejoint alors le registre de la chanson qui parle de la
fin’amor , de l’amour parfait. Le chevalier-poète, conscient de son devoir
de croisé, déplore la séparation d’avec sa dame, car il n’est pas facile de
concilier le service de Dieu et celui dû à la dame Enfin, la chanson de
croisade peut réellement être un poème de départ : la longue séparation
envisagée concerne alors les dangers de l’entreprise et l’incertitude de son
issue. Parfois le poème préfigure le chant de deuil. Genre « pluridimen-
sionnel », comme le formulait Pierre Bec, la chanson de croisade, qui
repose indiscutablement sur l’événement de l’histoire, touche ainsi à plu-
sieurs genres lyriques : au chant d’amour de l’amant, à la complainte de
femme, au chant politique 1 2 .
CHRONIQUES
Prête-t-on l’oreille au conteur de la La Conquête de Jérusalem , il
affirme de sa chanson : « Personne n’en a encore composé ni entendu de
semblable. » La croisade attache le mérite à la guerre sainte, car Dieu sait
rétribuer celui qui l’a bien servi :
De même qu'un roi, lorsqu’il réunit sa cour, prend souci des grands, de même
Dieu là-haut accorde sa joie à l’âme dont le corps l’a bien servi. Un roi fait asseoir
ducs et comtes à côté de lui et accepte les pauvres chevaliers à sa cour ; chacun
prend la place qu’il peut tenir. Ainsi en est-il des âmes, je peux bien vous l’affir-
mer, car Dieu placera les meilleurs à côté de lui pour leur partager ses bienfaits 3 .
La gravité est le ton majeur d’une chronique. L’énonciation est centrée
sur un locuteur qui veut dire une vérité et affirme l’authenticité de sa
parole. Ici la réalité historique de la croisade semble cernée, traquée et
vérifiée 4 . «Les historiographes marchent entre deux précipices», dit
Guillaume de Tyr, car il s’agit de « rapporter sans l’altérer la suite des
actions et ne pas s’écarter de la règle de la vérité ».
L’écrit des chroniques occupe une large place dans le présent volume.
Pourtant, dans l’abondance des textes, un choix a été fait, et deux voix en
ont eu le privilège : l’une est celle du grand historien du xn e siècle, qui
relate l’histoire de l’Orient latin depuis sa conquête par les croisés jus-
qu’en 1 183. L’autre voix est celle de Robert de Clari, petit seigneur de
1 . Jean Frappier voyait là une tension que pour sa part Pierre Bec estime moins évidente :
il semblerait plutôt que la chanson de croisé se greffe sur un chant d’amour, ou inversement.
2. Voir Pierre Bec, La Lyrique française au Moyen Age, p. 157 (Bibliographie générale).
3. Le Bâtard de Bouillon, laisse XX.
4. Voir le Prologue de Guillaume de Tyr : il importe de « ne pas laisser ensevelir dans le
silence et tomber dans I ’oubli les actions qui se sont passées autour de nous durant un espace
d’environ cent ans, mais, d’une plume appuyée, en conserver diligemment le souvenir pour
la postérité ». On lira dans le présent volume la Chronique de Guillaume de Tyr (Historia
rerum in partibus transmarinis gestarum), traduite et présentée par Monique Zemer.
XXXIV
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Picardie « qui se fond dans la masse des croisés 1 ». Robert de Clari dit
avoir raconté « l’exacte vérité » et avoir « passé sous silence une bonne
partie, ne pouvant tout rappeler ». Son œuvre sera lue en regard de la
Conquête de Constantinople relatée par Geoffroi de Villehardouin,
homme politique important dont la chronique accueille, par sa facture lit-
téraire, les divers registres de l’écrit ; elle se fait l’écho de la chanson de
croisade, de l’historiographie en vers et des romans antiques. Maréchal
de Champagne, il se croisa aux côtés de son seigneur le comte Thibaut III,
en 1 199. Négociateur, orateur habile, homme d’ambassades, homme de
guerre, il fut chargé de protéger Constantinople. Sa chronique de la qua-
trième croisade va de la prédication de Foulques de Neuilly en 1 198 à la
mort de Boniface de Montferrat. Villehardouin impose la langue vernacu-
laire dans l’historiographie : le chroniqueur donne à son récit « la forme
la plus apte à dire la vérité 2 ».
On suivra également le regard et le savoir d’Hayton, neveu du roi d’Ar-
ménie, religieux prémontré à Chypre, dont La Fleur des histoires de la
terre d’Orient, après une description des royaumes d’Asie, s’attache à
l’histoire des dynasties arabes et turques, puis à l’histoire des Mongols
depuis Genghis Khân, et enfin — ce qui nous intéresse particulièrement
ici — à un traité sur la croisade. Lui aussi suit avec précision les faits et
les dates, et son traité reste l’une des meilleures sources pour la connais-
sance du Proche-Orient à la fin du xm e et au début du xiv e siècle 3 :
Moi, frère Hayton, je dois traiter ce sujet sur ordre du seigneur pape et dire qu’en
vérité les chrétiens ont une raison juste de faire la guerre aux Sarrasins et à la
lignée prostituée de Mahomet, car ils ont occupé leur héritage, la Terre sainte,
promise par Dieu aux chrétiens et tiennent le Saint-Sépulcre de Notre Seigneur
Jésus-Christ qui est à la source de la foi chrétienne.
C’est en effet sur l’ordre du pape Clément V qu’il dit avoir écrit ce
traité sur « le passage en Terre sainte ».
Pour esquisser l’abondance des chroniques, on rappellera ici que la pre-
mière croisade a été relatée par Raymond d’Aguilers 4 , puis par l’auteur
des Gesta Francorum et aliorum Hierosolimitanorum, enfin par Pierre
Tudebode qui aurait, dit-on, plagié l’auteur anonyme des Gesta. Ces trois
auteurs ont donné à leurs chroniques une physionomie relativement per-
1 . À son tour il exprime ses scrupules : « Il y eut tant d’autres chevaliers d’ Île-de-France,
de Flandre, de Champagne, de Bourgogne et d’autres pays qu’il nous est impossible de tous
vous les citer, de valeureux et preux chevaliers. » On trouvera dans ce volume la traduction
et la présentation de Jean Dufoumet de La Conquête de Constantinople.
2. Comme le rappelle Jean Dufoumet dans son Introduction à La Conquête de Constanti-
nople de Robert de Clari.
3. Ch. Deluz parle de la connaissance de « l’échiquier compliqué du Proche-Orient » à
l’époque. Voir ci-dessous la traduction et la présentation de La Fleur des histoires de la
terre d’Orient, par Ch. Deluz.
4. Chapelain du comte de Saint-Gilles qu’il accompagna. Le récit qu’il fit de la croisade
est enthousiaste : il s’agit de V H istoria Francorum qui ceperunt Jherusalem.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXXV
sonnelle. Foucher de Chartres, chapelain de Bourgogne, a écrit une Histo-
ria qui parle remarquablement de la croisade des Français du Nord Dans
le même domaine, Raoul de Caen, qui n’est pas un témoin à part entière,
tout en ayant fait le trajet pour la Terre sainte, a rédigé des Gesta Tancre-
di 1 2 . Par la suite, et à partir du début du xn e siècle, des chroniqueurs rédi-
gent des relations d’une croisade à laquelle ils n’ont pas participé : il en
est ainsi de Baudri de Bourgueil, de Guibert de Nogent et de Robert,
moine à Saint-Remi de Reims. Leurs écrits, on l’a souligné, sont égale-
ment alimentés de souvenirs personnels, et, si l’on suit Gilette Tyl-
Laborit, ils ont même pris parfois des positions personnelles face aux évé-
nements et aux hommes 3 .
De la deuxième croisade, il n’est resté que la relation d’Eudes Deuil,
qui fut le compagnon de Louis VII, et dont le récit ne va pas au-delà de
la date de 1 148. La troisième croisade est relatée en langue vernaculaire
dans Y Estoire de la guerre sainte , long poème en octosyllabes composé
par un auteur nommé Ambroise, compagnon de Richard Cœur de Lion à
la croisade 4 . La quatrième croisade bénéficie de la faveur de la prose, au
début du xm e siècle : il s’agit de Geoffroi de Villehardouin 5 et de Robert
de Clari, dont le texte intégral est traduit dans le présent volume 6 . La cin-
quième croisade, hormis la prise de Damiette en 1219, n’a pas laissé de
trace écrite en langue française, pas plus que la sixième croisade menée
par Frédéric IL En revanche, la septième croisade — la première que
mena le roi Louis IX — est remarquablement éclairée par le mémorialiste
du grand roi, Jean de Joinville, auteur de la Vie de Saint Louis 7 . Dans les
souvenirs qu’il a dictés, il s’attache aux moments de sa propre vie dans
l’intimité du roi, relate ses vertus chrétiennes et politiques, ses faits et ses
propos. Intégrant à ses Mémoires un récit de la croisade, il sait remarqua-
blement décrire des moments forts de l’expédition, les navires en péril, la
défense du pont sur le Nil, le départ de la flotte. Il s’agit d’un récit rétros-
pectif, et les marques de ce discours intéressent très particulièrement les
historiens de la littérature 8 . Quant à la dernière croisade, ce sont les bio-
graphies royales qui la prennent en compte. Ainsi la mémoire de la croi-
1. Texte qui fut traduit au xiii' siècle, abrégé sous le titre Estoire d e Jérusalem et d'Antio-
che ; il inclut des détails légendaires.
2. Il était le chapelain de Tancrède.
3. Gilettre Tyl-Éaborit trace un excellent et riche parcours dans Dictionnaire des Lettres
françaises. Le Moyen Age, p. 358 à 363 (Bibliographie générale).
4. Il s'agit là d'un véritable témoin des événements. Son texte fut par la suite traduit en
latin et intégré dans V Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardis, de Richard de la
Sainte-Trinité de Londres, G. Tyl-Laborit, ibid.
5. Dont le récit sera continué par Henri de Valenciennes.
6. Voir la présentation et la traduction de Jean Dufoumet.
7. Voir l’édition et la traduction de Jacques Monfrin, citées plus haut.
8. Voir dans la Bibliographie générale les articles de Philippe Ménard, Michèle Perret,
Michel Zink ainsi que l'ensemble des contributions de Jacques Monfrin.
XXXVI
INTRODUCTION GÉNÉRALE
sade appartient à la longue durée, et hors du domaine de la chronique, elle
sollicitera largement l’imaginaire littéraire
Ce volume accorde une belle place à Guillaume de Tyr, cet homme
d’outre-mer qui s’attache aux faits jusqu’à la date de 1 184. Il fut traduit
et continué, à partir de la date à laquelle il s’arrête, jusqu’en l’an 1197.
Sa Chronique ainsi augmentée servira de base aux historiens postérieurs.
Pour les écrits rédigés en terre orientale, on peut lire les Mémoires de
Philippe de Novare qui suivit le baron de Chypre au siège de Damiette.
Philippe s’engagea en faveur du parti guelfe à Chypre et en Syrie. Ce
qu’on appelle les Gestes des Chiprois apparaît comme un ensemble de
chroniques composées en Orient, dont la seconde partie concerne précisé-
ment la plume de Philippe de Novare. Cette compilation est au demeurant
fort intéressante, car elle fut composée en Orient au xm e et au xiv e siècle 1 2 3 .
Quant à l’Arménien Hayton, sa précieuse Fleur des histoires d'Orient
s’attache à un fait remarquable de la culture occidentale : le contact et la
connaissance des Mongols. Henri de Valenciennes, qui prend part à la
croisade vers l’an 1200, est le continuateur de Villehardouin et suit Bau-
douin de Flandre, élu empereur latin de Constantinople en 1204. Pour
notre propos, son Histoire de l 'empereur Henri de Constantinople 3 rend
compte de faits très importants : la campagne contre les Bulgares, la
guerre des Lombards, l’opposition aux successeurs de Boni face de Mont-
ferrat à Salonique 4 .
VOYAGES ET PÈLERINAGES
Dans La Fleur des histoires delà terre d 'Orient, Hayton rappelle qu’il
eut pour fonction de représenter les souverains arméniens auprès des
khans tartares. Or le Moyen Âge vit se multiplier les ambassades vers les
Mongols et les récits de voyage abondent 5 . Témoignage important pour
la connaissance politique du Proche-Orient, le livre d’Hayton révèle
« l’élargissement à la fois dans l’espace et le temps 6 » des horizons des
1 . Ainsi au xv' siècle, à la cour de Bourgogne, des romans se profilent sur fonds de croi-
sade, tels Le Livre de Baudouin comte de Flandre, le Roman de Gitlion de Trazegnies, La
Belle Hélène d e Constantinople : voir Splendeurs de la cour de Bourgogne, éd. cit.
2. Il s’agit d'une chronique des royaumes de Jérusalem et de Chypre entre 1131 et 1224,
et de la partie attribuée à Philippe de Novare, qui s'attache à la lutte du royaume de Chypre
contre Érédéric II entre 1228 et 1243 ; il s’agit enfin de l’histoire des royaumes latins
d’outre-mer, de 1243 jusqu’au début du xiv' siècle. Pour tous ces détails, nous nous
appuyons sur la notice très riche de Gilette Tyl-Laborit citée plus haut.
3. Henri est frère de Baudouin, il fut couronné en 1 206.
4. Pour ce texte qui semble la suite de la chronique de Villehardouin, nous renvoyons à
l’article de Jean Dufoumet, « Robert de Clari, Villehardouin et Henri de Valenciennes... »
(Bibliographie générale).
5. Celui de Jean de Plan Carpin en 1326, celui de Guillaume de Rubrouck en 1253, Le
Devisement du Monde de Marco Polo en 1298.
6. Voir ci-dessous, p. 807, Ch. Deluz dans son introduction au texte d’Hayton.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXXVII
Occidentaux et des Orientaux : cet élargissement a été permis par la paix
mongole.
Les hommes au Moyen Âge se déplacent plus souvent que nous ne le
pensons ; les parcours sont longs, pour des échanges de tous genres, le
commerce ou l’étude, les guerres et les croisades, les marchés, les pèleri-
nages. Déjà une attention très fine est portée, Jean Subrenat l’a montré, à
l’attitude des hommes en face du voyage dans la littérature 1 . Pour cette
étonnante mobilité des hommes du Moyen Âge 2 , il est des descriptions
remarquables de l’attitude des héros au moment du départ ou en chemin 3 .
Des parcours souvent extravagants sont assignés aux héros ou aux héroï-
nes, sur terre ou sur mer, et la portée symbolique en apparaît à la lecture.
Bien plus, même les fils d’une fée, les aînés de la bonne Mélusine,
empruntent les trajets d’un parcours de croisé, et laissent leur nom aux
lignages d’Orient. Et plus tard, lorsque les parcours dans les romans
auront adopté une plus grande fidélité à la géographie des terres, lorsque
l’Espagne par exemple entre réellement en littérature, les déplacements
d’un Jacques de Lalaing témoignent là aussi de la valeur politique et idéo-
logique des messages ainsi portés 4 .
Le Moyen Âge est une période de voyages incessants qui mènent à la
découverte de l’autre. Les explorations et les missions y furent nombreu-
ses. Le voyage du pèlerin est un genre narratif qui témoigne des pratiques
de dévotion et de la permanence d’un discours dont les articulations se
retrouvent, de récit à récit. Mais le pèlerinage se veut événement : même
si le récit de pèlerin relève d’une longue tradition, il veut être cru comme
récit d’un vécu s’inscrivant dans le temps. Ainsi le pèlerin raconte sa hâte
vers les Lieux saints et impose Jérusalem comme pôle puissant de son
désir.
Il est des voyages dictés par la dévotion, il en est d’autres guidés par la
curiosité, le goût du nouveau, le désir du profit. Si la tradition du pèleri-
nage est un fait qui intéresse toute la chrétienté, et si les pèlerinages ont
suscité des élaborations de guides, des descriptions d’étapes, de lieux
d’accueil, la signalisation de sanctuaires, c’est plus largement dans un
monde qui voit reculer ses frontières que ces parcours doivent être
1. Voir Jean Subrenat, « L'attitude des hommes en face du voyage d'après quelques
textes littéraires », Actes du colloque d’Aix-en-Provence, p. 395 a 409 (Bibliographie
générale).
2. Étonnante pour nos propres normes de parcours.
3. J. Subrenat, ibid ., p. 397. Qu’il s’agisse en effet des fabliaux et des paysans qui s’y
montrent actifs, du bonimenteur chez Rutebeuf, qui fait état de ses voyages d’étude, du
Roman de Renart ou des fictions de type romanesque, à commencerparles quêtes du monde
arthurien, les déplacements sont des faits essentiels. On pourra évaluer le dynamisme du
roman arthurien en se reportant à La Légende arlhurienne, Paris, Robert Laffont, coll
« Bouquins », 1989.
4. On peut en avoir quelque idée en se reportant au Livre des faits de messire Jacques de
Lalaing, présenté et traduit par C. Beaune dans Splendeurs de la cour de Bourgogne, éd. cit.
XXXVill
INTRODUCTION GÉNÉRALE
évalués. Plan Carpin fut chargé d’une exploration en Mongolie en 1245-
1246', Guillaume de Rubrouck fut également chargé d’une mission et
écrivit un véritable rapport de voyage, en 1255. Des messagers furent
envoyés par le pape vers la Syrie et la Mésopotamie, puis vers la Chine,
comme le franciscain Giovanni da Monte Corvino en 1291. Odoric de
Pordenone sera envoyé en Chine de 1314 à 1329 : il s’agit là d’un
voyageur séduit par les « merveilles » et les faits étonnants. On connaît
la ténacité de la légende du Prêtre Jean, et Le Devisement du Monde de
Marco Polo devait montrer encore mieux la fascination pour les nouveau-
tés, pour les étrangetés de la vie des hommes tout autant que pour la géo-
graphie.
Les descriptions de la Terre sainte sont nombreuses. À la fin du xm e et
au début du xiv e siècle, la littérature des projets de croisade prospère : il
s’agit de ces « passages en Terre sainte » dont les témoins sont multiples.
Trente projets « français » de croisade en témoignent au début du
xiv e siècle. Le quatrième livre d’Hayton précisément comporte un plan de
reconquête de la Terre sainte. Le xv e siècle voit une efflorescence des
projets de croisade : Bertrandon de La Bronquière traduit pour Philippe
le Bon V Ad vis sur la conqueste de Grece et de la Terre sainte du cham-
bellan de l’empereur de Constantinople, Jean Torzelo. Emmanuel Piloti,
grand marchand vénitien, passe une quarantaine d’années en Orient, de
1396 à 1438 : il veut convaincre le pape de lancer une expédition sur
Alexandrie, la clef du passage vers Jérusalem 1 2 .
Le rapport au réel engage ce que l’on croit et ce que l’on croit savoir.
Les voyageurs font état de prodiges stupéfiants et de monstres vus : ils y
croient, ou prétendent y croire 3 . De là à susciter la vogue des voyages
« littéraires », il n’y a qu’un pas. Ceux-ci se multiplient à partir de début
du xv e siècle. Même dans ces cas-là, le simulacre de la découverte et de
l’étonnement désigne l’usage du faux : il s’agit d’un faux pour créer un
effet de vérité, phénomène qui éclaire le fameux Livre de Jean de Mande-
ville.
Souvent le pèlerin — tel Ludolph de Sudheim au xiv e siècle — est très
désireux de dire ce qu’il a vu et ce qu’il sait « des habitants et de leurs
mœurs et les merveilles que peuvent apercevoir ceux qui traversent la
mer ». Les pèlerins, s’ils puisent dans la topique des parcours convenus,
ne manquent pas de signaler qu’ils sont au cœur de l’événement. Ludolph
situe son statut de témoin, la transmission par des sources secondes, son
désir d’élaborer un récit authentique :
1 . Qui fut à l’origine de YHistoria Mongoloritm.
2. Son traité, écrit en dialecte vénitien, peut-être en latin, est traduit en français, peut-être
par l’auteur lui-même, et peut-être à l’attention du duc de Bourgogne, Philippe le Bon.
3. Voir l’ouvrage de Claude Kappler, Monstres, démons et merveilles à /afin du Moyen
Age (Bibliographie générale).
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XXXIX
J’ai été dans ces régions d'outre-mer de l’an du Seigneur 1336 à l’an du Seigneur
1341. Que l’on ne s’attende pas à ce queje dise tout ce quej’ai vu, je m’inspirerai
des écrits de mes nobles prédécesseurs et je dirai ce quej’ai pu apprendre sur
place d’hommes dignes de confiance. Je pourrais en dire bien plus encore, mais
je craindrais d’être traité de menteur par ceux qui sont indignes d’apprendre et
auxquels tout semble inouï et incroyable.
De même Thietmar décrivait son « ardent désir » de voir en personne
ce dont il avait entendu parler. Et il ne croit « pas inutile de confier à
l’écrit » ce qu’il a vu lui-même, ou « appris sûrement de témoins dignes
de foi ». Ce qui engage aussi des événements exceptionnels, les périls des
coups de vent, le danger des pirates, celui des monstres marins '. L’œil du
pèlerin en Orient est vif de curiosité. Thietmar, sur les bords de la mer
Rouge, parle des coquillages « admirables et ravissants ainsi que des
pierres non moins belles d’un blanc éclatant comme des cornes de cerf,
ou de teintes dorées ». Aux yeux de l’Occidental, ce sont là des « merveil-
les », mais il est question aussi des délices et saveurs de l’Orient. Pour
Symon Semeonis, Alexandrie est une ville étonnante, dont le pain est par-
ticulieusement délicieux, où les « pommes de paradis » ont une consis-
tance « des plus douces » : « si on les coupe transversalement, on y voit
clairement la figure du Christ pendu à la croix ». On ne saurait plus claire-
ment associer la légende, le goût et la dévotion.
Le regard sur l’Autre dont témoignent ces textes sont des regards
étonnés et bien souvent émerveillés. L’Autre habite un espace enviable :
on le voit déjà dans certains passages de chansons de geste qui par ailleurs
mettent en scène des guerriers redoutables. A la fascination d’un Orient
somptueux s’attache le cliché de l’adversaire à affronter. L’image du
musulman et de son univers engage une évaluation à la fois critique et
positive. Chez Robert de Clari par exemple, il n’est pas assez de mots
pour décrire le palais de Boucolcon :
... ce palais qu’occupait le marquis [de Montferrat] comportait cinq cents apparte-
ments reliés les uns aux autres, tous faits de mosaïques d’or et il y avait bien
trente chapelles, grandes et petites, dont l’une était appelée la Sainte Chapelle, si
riche et si grandiose qu’il n’y avait ni gond ni verrou ni aucune pièce, à l’ordinaire
en fer, qui ne fût tout en argent, ni de colonne qui ne fût de jaspe ou de porphyre
ou de pierres précieuses.
Ainsi Robert de Clari rapporte l’émerveillement des français devant
Sainte-Sophie et devant les Jeux de l’empereur, ces trente ou quarante
gradins surmontés de « loges élégantes et magnifiques », tout comme
devant les automates à fonction allégorique 1 2 . Bref, Robert avoue l’im-
puissance du narrateur à énumérer toutes ces merveilles.
1. Ludolph de Sudheim écrit : « J’ai vu près de la Sardaigne trois poissons qui, en respi-
rant, projetaient en l’air une grande quantité d’eau avec un bruit de tonnerre. »
2. Il s’agit de deux statues de femmes en cuivre, de vingt pieds de haut : « L’un tendait
sa main vers l’Occident et portait cette inscription : “Du côté de l’Occident viendront ceux
XL
INTRODUCTION GÉNÉRALE
Outre sa mission religieuse, Guillaume de Rubrouck a su trouver un
regard pour les populations mongoles qu’il découvrait : « Les femmes se
font faire de très beaux chariots que je ne pourrais vous décrire qu’avec
une peinture : bien plus, je voudrais vous les peindre tous, si je savais
peindre. » À l’émerveillement se joint le sentiment d’entrer « dans un
autre monde ». Altérité bénéfique, puisque Guillaume revient tolérant et
riche d’informations. Hayton lui-même livre des notations sur les compor-
tements : ainsi les Tartares « ne savent tenir secrets leurs projets. Ils ont
coutume en effet, à la première lune de janvier, de décider de tout ce qu’ils
feront dans l’année. » Bénéfique usage de la diffusion publique, à laquelle
s’opposent les comportements des Sarrasins qui, eux, « savent cacher
leurs projets », ce qui leur a été bien utile. Déjà le sentiment d’une relati-
vité des mœurs se fait jour. La chanson de la croisade se prête à des évoca-
tions de mœurs surprenantes, à ce qu’on a appelé le « réalisme parfois à
peine soutenable » dans La Chanson d’Antioche par exemple 1 . Au mer-
veilleux — sous la forme d’un fantastique que suscite l’imagination de
peuples éloignés, voire la superstition redoutée — s’ajoutent des scènes
de tortures et de mutilations, des scènes d’anthropophagie. Ainsi la réalité
des guerres se mêle à des projections craintives des mœurs barbares.
Le regard sur l’Autre dont témoignent ces textes peut révéler la peur,
certes, mais surtout l’étonnement et l’émerveillement. Sous la plume
patiente et persuasive d’un Emmanuel Piloti, l’espace de l’Autre est un
espace souvent judicieusement aménagé. Alexandrie et Le Caire au début
du xv c siècle témoignent d’une architecture et de modes de vie fort valo-
risés.
Dans le domaine du rapport de voyage, le franciscain Guillaume de
Rubrouck accordait à l’ Autre un regard de qualité. Mais cet Autre, si
divers, si surprenant, prêtait à fantasmes, et le Moyen Age ne s’est guère
privé d’évoquer ce glissement qui va de l’humain, proche encore par la
morphologie, par son mode de vie et ses coutumes, à ce qui relève du
monstrueux et d’une fantasmagorie corporelle, dont les récits de
voyageurs font état. De là à fabuler le voyage, la tentation est grande.
Puisque la vérité pouvait être alléguée à propos de ce qui probablement
n’avait jamais été vu, pourquoi ne pas prétendre avoir fait le voyage tout
en restant « en chambre » ? Ce fut vraisemblablement le cas de Jean de
Mandeville.
La fascination d’un Orient merveilleux n’exclut pas le coup d’œil
d’évaluation critique et positive. Le lecteur appréciera lui-même, à travers
les exploits des croisés ou leurs défaites, ce que signifient la force, la stra-
qui conquerront Constantinople”, l’autre tendait la main vers un vilain endroit avec cette
inscription : “C’est là qu’on les fourrera”. »
1 . Voir Robert Deschaux, « Le merveilleux dans La Chanson d’Antioche », dans Au car-
refour des routes d'Europe , t. I, Senefiance, n° 20, p. 431 à 443.
INTRODUCTION GÉNÉRALE
XLI
tégie, la richesse de ceux qu’ils affrontent. Loin de nuire à l’image de
l’Orient en en soulignant les périls, la littérature s’est plu à en exalter les
grandeurs, en faisant appel, par exemple, à des récits de lignage qui atta-
chent le grand Saladin à une grande famille du nord de la France Ainsi
la littérature, en accueillant les grandes figures héroïques, témoigne bien
de son pouvoir de remodeler l’histoire.
Saladin est loué pour « sa libéralité et sa largesse de cœur », pour son
goût de la juste rétribution : « ... dès le début de son règne, s? générosité
lui valut l’amour des Babyloniens et il s’acquit ainsi la bienveillance de
tant de gens que jamais, bien au contraire, il ne devait ensuite manquer
d’hommes pour participer à ses entreprises ». Mieux encore, c’est un
musulman intéressé par les rites de la chrétienté 1 2 . Entrant à Jérusalem, il
s’adresse au seigneur de Tabarie « qu’il considérait comme un des plus
vaillants chevaliers de la chrétienté », et par sa curiosité et sa finesse, le
musulman rejoint sans peine son interlocuteur chrétien :
... je vous prie, sur la foi que vous devez à votre dieu, que vous me montriez quels
sont les usages des chrétiens pour faire un chevalier. [...] Je veux que vous me le
montriez en me faisant chevalier... [Ait refus de son interlocuteur, il réplique : ]
Je ne crois pas qu’à me faire chevalier, vous porteriez atteinte à la puissance de
votre religion, ni que votre honneur en serait atteint...
Pour ce qui apparaît, dans un grand nombre de récits de voyages,
comme une perception extravagante de l’Autre, la question d’une altérité
exotique se pose clairement. Il s’agit bien là d’une question anthropologi-
que. Pouvait-on croire aux mythes ? Pouvait-on croire à ces populations
étranges, en deçà ou au-delà de l’humain, à ces figures mythiques dont
on meuble un lointain que, somme toute, on a vu à travers la grille proje-
tée sur toute altérité ? Pour Christiane Deluz, Jean de Mandeville est l’un
des auteurs les plus singuliers et les plus mystérieux du Moyen Age, un
auteur dont on ne sait s’il fut réel ou fictif. 11 parcourt le monde, va de la
Terre sainte à la lointaine Asie en passant par l’Afrique : il s’agit d’un
érudit hors pair, d’un explorateur à placer aux côtés de Marco Polo, de
Christophe Colomb, d’Amerigo Vespucci. Mais ce ne sont que rumeurs
glorieuses, dont le plus bel épisode est la découverte d’un fragment du
Myreur des histoires de Jean d’Outremeuse — au xiv e siècle — qui relate
la mort d’un Jean de Bourgogne dit « à la Barbe », qui aurait révélé à
d’Outremeuse que son nom était... Jean de Mandeville. Y eut-il là aussi
fabulation et leurre ? C’est dire que l’identité de Jean de Mandeville reste
un beau mystère : certes le Je de la chronique donne à l’énonciateur un
1. Voir, dans le présent volume, le Saladin en prose traduit et présenté par Micheline de
Combarieu. Le lecteur retrouvera probablement avec plaisir les ancêtres de Saladin dans
l’ouvrage Splendeurs de la cour de Bourgogne. Voir les très beaux passages du Cycle de
Jean d'Avesnes, en particulier La Fille du comte de Ponthieu , traduits par Danielle Queruel.
2. Voir par exemple le chapitre x du Saladin traduit ici.
XLII
INTRODUCTION GÉNÉRALE
statut quasi juridique, et le Livre de Mandeville fournit des témoignages
d’une éducation, la connaissance d’Isidore de Séville, celle du récit de
Guillaume de Boldensele 1 et d’Oderic de Pordenone ; Mandeville a cer-
tainement disposé de La Fleur des histoires d’Hayton, des encyclopédies
connues de l’époque, et de ce que Christiane Deluz appelle la littérature
récréative sur les merveilles de l’Orient, le Roman d’Alexandre et la
Lettre du Prêtre Jean 2 . Ces documents permettaient une belle compila-
tion, incluant la culture biblique. En outre, la littérature de pèlerinage
fournissait à Mandeville suffisamment de témoignages marqués des
traces d’une véritable expérience pour qu’il pût en assumer le vécu. Et
non seulement Jean de Mandeville lit, mais il écoute les légendes, dont
certaines sont très belles, comme celle de la demoiselle de Cos se pei-
gnant devant un miroir 3 , ou encore celle des fées des montagnes du
Taurus et des îles grecques.
La césure géographique semble bien marquer là où s’arrête la vérité de
Mandeville et où commence sa fiction. Lorsqu’il parle des îles et des
régions éloignées, il se repose sur des emprunts, mais il semble avoir été
un pèlerin de Terre sainte. Le succès du livre fut grand : traduit dans de
nombreuses langues européennes, il est imprimé, voire accompagné de
gravures 4 . Vérité ou fiction, c’est à une mesure du monde qu’invite Jean
de Mandeville : « Par deçà » désigne le monde connu de la chrétienté
d’Occident, l’espace des pèlerinages, les sanctuaires, ce qui mène jus-
qu’en Perse. « Par delà >>, en revanche, est l’espace où la merveille pros-
père : les villes y apparaissent sans mesure ; le Cathay possède plus de
deux mille cités. Le palais du grand khan abonde d’or et de pierres pré-
cieuses. Jongleurs et magiciens savent faire apparaître « dans l’air
l’image du soleil et de la lune pour lui rendre hommage ». C’est au rêve
qu’invite ici le chevalier masqué. Un fleuve de pierres précieuses sort du
Paradis terrestre, des arbres féeriques croissent à l’aube et rentrent sous
terre au soleil couchant. La tradition rapportait que les peuples mons-
trueux appartenaient à l’ensemble des étrangetés rapportées par les
voyageurs 5 : cyclopes, panotii, troglodytes, géants et pygmées, canniba-
les et incestueux. Il s’agit là de l’image inverse du monde occidental dont
parlait Jacques Le Goff 6 .
Ainsi la moisson des textes ici rassemblés concerne à la fois le réel et
les rêves de l’homme médiéval. La réalité des croisades, la mort en terre
1 . Récit de pèlerin traduit et présenté par Ch. Deluz dans le présent volume.
2. Voir Ch. Deluz, p. 1394, Introduction.
3. Figure mélusinienne, inséparable de sa chevelure, femme à la toilette, dangereusement
visible.
4. Les lecteurs de Mandeville appartiennent aussi bien à la noblesse qu'au monde monas-
tique et à la bourgeoisie des villes.
5. Voir encore Claude Kappler, op. cil. (Bibliographie générale).
6. J. Le Goff, « L'Occident médiéval et l’océan Indien, un horizon onirique », Pour un
autre Moyen Age, p. 280-298 (Bibliographie générale).
INTRODUCTION GÉNÉRALE
X L 1 1 1
d’Orient fondent un idéal dynamique et de longue durée. Les témoins en
sont à la fois des chroniques et des œuvres littéraires qui s’inscrivent
dans la belle fermentation de la littérature en langue vernaculaire. Les
chansons de geste ne sont pas les seules à parler de l’Occident médiéval
chrétien face à l’Orient : les chroniques constituent des sources historio-
graphiques souvent sérieuses. Si elles révèlent souvent la volonté de
constituer un discours sur une « réalité », les interventions vigoureuses en
faveur d’une union des princes chrétiens précisément ne font pas oublier,
sous la plume d’Emmanuel Piloti au xv e siècle encore, que la nécessité
politique prend en charge les intérêts chrétiens, et que les intérêts
commerciaux n’hésitent pas à se mêler très franchement à la fidélité aux
Lieux qu’il faut garder à la chrétienté. Vers ces Lieux, les pas du pèlerin
sont à l’égal du parcours de l’âme : difficile à ébranler, mue par le désir,
éblouie par l’accès à ces lieux de mémoire. À leur tour, les récits des
voyageurs sont des retrouvailles parfois émouvantes avec une mémoire
culturelle et sacrée, mais également un regard sur une altérité qui est
source de crainte, et plus souvent encore d’émerveillement. Le contact
avec l 'Autre, la découverte d’un monde différent, d’hommes aux visages
nouveaux se fait par la perception de ce qui se propose à l’œil et à l’oreille
des voyageurs. L’Imaginaire en dicte souvent les lois.
D. R.-B.
NOTE SUR LA PRESENTE EDITION
Ce volume présente un ensemble de textes traduits et introduits par des
spécialistes de la culture médiévale, historiens et historiens de la littéra-
ture. Chaque texte traduit (du latin, de l’ancien français, du moyen fran-
çais ou de l’hébreu) est accompagné d’une introduction spécifique et
d’indications bibliographiques destinées à mener le lecteur vers un
horizon plus large qu’il pourrait vouloir consulter.
Une Préface et une Introduction générale fournissent les éléments
nécessaires pour aborder les textes traduits : les faits historiques, la littéra-
ture de croisade, les chroniques de croisades, les récits de voyageurs, la
découverte de l’Orient à travers la guerre sainte et les manifestations de
piété.
Un ensemble de cartes permet d’éclairer les chroniques et les récits de
voyages : cartes des trajets des différentes croisades, cartes des territoires
musulmans, cartes de Jérusalem et des Lieux saints. Des arbres généalo-
giques et des repères chronologiques complètent un ensemble d’éléments
qui situent les textes du présent volume dans leur contexte géographique,
historique et culturel.
À la fin du volume figure une Bibliographie générale qui, outre les
ouvrages généraux, reprend un certain nombre de références propres à
chaque œuvre traduite. Elle est suivie d’un Index rassemblant et situant
les personnes et les lieux dans les œuvres au sein desquelles ils apparais-
sent. Un Glossaire explique, selon les vœux des différents collaborateurs
de l’ouvrage, quelques termes de civilisation utiles à la lecture et pour
lesquels n’existe pas d’équivalent moderne.
La longueur de certains textes exigeait que l’on fît des coupes. Lors-
qu’une œuvre a dû être abrégée et que des coupes ont été opérées, le
passage supprimé est remplacé par un petit résumé entre crochets : la
logique de la lecture a ainsi été maintenue.
Pour les principes de traduction, chaque texte imposait sa spécificité :
XLVI
NOTE SUR LA PRÉSENTE ÉDITION
sécheresse alerte ou emphase, raideur ou extrême élaboration de la
phrase, temps des verbes en particulier, pour lesquels les changements
sont fréquents même à l’intérieur d’une phrase et ne correspondent à
aucune intention stylistique. Chaque spécialiste — philologue, historien
de la littérature, historien des sociétés — aura eu le souci, en fonction de
la nature du texte, de concilier lisibilité et perception des écarts.
D. R.-B.
Repères chronologiques
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
HISTORIQUES 1
AVANT LES CROISADES
632 : mort de Mahomet.
632-634 : début des conquêtes arabes.
71 1-712 : conquête arabe de l’Espagne.
717 : échec des Arabes devant Constantinople.
969 : reprise d’Antioche par les Byzantins — occupation de l’Égypte par les Fati-
mides.
1054 : schisme entre Rome et Constantinople.
1060-1091 : conquête de la Sicile par les Normands.
1080 : attaque de l’Épire par les Normands.
1082 : privilège d’Alexis Comnène pour les Vénitiens.
1092 : mort du sultan seljuqide Malik Shah.
L’ÉPOQUE DES CROISADES
Première croisade 1095-1099 :
Cette croisade aboutit à la prise de Jérusalem.
1095 : concile de Clermont. Appel du pape Urbain II à la croisade. La croisade
populaire est prêchée par Pierre l’Ermite.
1096, 15 août : départ des croisés.
1097-1098 : siège et prise d’Antioche (comté d’Antioche).
1098 : prise d’Édesse (comté d’Édesse).
1099, 15 juillet : prise de Jérusalem (royaume de Jérusalem). Bataille d’Ascalon
(Ashkelon).
1100 : mort de Godefroy de Bouillon. Baudouin est couronné premier roi de Jéru-
salem.
1109 : prise de Tripoli (comté de Tripoli).
1124 : prise de Tyr.
1128: installation de Zengî à Alep. Il organise le jihâd contre les Francs.
1. Béatrice Dansette et Christiane Deluz sont ici remerciées pour le regard attentif de
spécialistes qu'elles ont bien voulu apporter à ces documents.
XLVIII REPÈRES CHRONOLOGIQUES
1 135 : sac d’Amalfi par les Pisans.
1 144 : prise d’Édesse par Zengî.
Deuxième croisade 1146-1149 :
Prêchée par saint Bernard en 1146, accomplie en 1147 par le roi de France
Louis VII et l’empereur Conrad III, cette croisade aboutit à un échec.
1146 : avènement de Nûr al-Dîn à Alep. Prise de Tripoli d’Afrique par les Nor-
mands.
Appel du pape Eugène III pour la croisade.
1147 : saint Bernard à Vézelay appelle à la croisade. Louis VII et Aliénor d’Aqui-
taine se croisent, ainsi que l’empereur Conrad 111.
1148 : Damas assiégée.
1 149 : Nûr al-Dîn s’empare du comté d’Edesse.
1153 : prise d’Ascalon par les Francs.
1154 : traité de Pise avec les Fatimides.
1 159 : Manuel Comnène à Antioche.
1169 : Saladin occupe l’Égypte.
1171 : massacre des marchands italiens à Constantinople.
1 174 : mort de Nûr al-Dîn.
1175 : Saladin devient gouverneur d’Égypte et de Syrie, puis s’empare d’Alep.
Défaite des Byzantins à Myrioképhalon.
1186 : Saladin reconnu souverain à Moussoul.
Troisième croisade 1187-1 197 :
Entreprise par l’empereur Frédéric Barberousse, le roi de France Philippe
Auguste et le roi d’Angleterre Richard Cœur de Lion. Son but est de secourir
les États latins d’Orient.
1187 : les Latins d’Orient résistent à Saladin, la troisième croisade est proclamée.
Victoire de Saladin à Hattin, capitulation de Jérusalem le 2 octobre.
1190 : départ de Philippe Auguste et de Richard Cœur de Lion. Frédéric Barbe-
rousse se noie.
1191 : Richard Cœur de Lion s’empare de Chypre.
Les croisés s’emparent d’Acre assiégée depuis deux ans. Saladin se voit
imposer une trêve par Richard Cœur de Lion. Les Francs garderont la côte
(entre Tyr et Jaffa) et la liberté des pèlerinages est assurée.
1193 : mort de Saladin.
Quatrième croisade 1198-1204 :
1198: le pape Innocent III organise une expédition pour reprendre Jérusalem.
L’expédition est confiée à Boniface de Montferrat.
1201 : les croisés obtiennent une flotte de Venise.
Alexis Ange s’adresse aux croisés pour redonner à son père le trône de
Constantinople.
1203 : Alexis Ange et son père reprennent leur trône.
1204 : le père d’Alexis, Isaac II, est renversé. Les croisés prennent Constantino-
ple. L’Empire latin remplace l’Empire byzantin. Fondation de l’empire de
Venise en Orient.
1208 : Innocent III appelle à la croisade contre les Albigeois.
1212 : la croisade dite Croisade des enfants anticipe la croisade organisée par le
IV e concile de Latran en 1215.
REPÈRES CHRONOLOGIQUES XLIX
1213 : Simon de Montfort victorieux du roi d’Aragon et de Raymond VI de
Toulouse.
Cinquième croisade 1217-1220 :
1217 : le roi de Chypre et le roi de Hongrie partent en expédition contre le mont
Thabor.
1219 : siège de Damiette.
1221 : les croisés abandonnent Damiette.
Sixième croisade 1228-1229 :
1228 : l’empereur Frédéric II se croise.
1229 : traité de Jaffa : Jérusalem, Bethléem et Nazareth sont cédées à Frédéric II.
1239 : croisade des Barons, qui obtient la restitution d’une partie du royaume de
Jérusalem.
1242 : invasion de l’Asie Mineure par les Mongols.
1 244 : prise de Jérusalem par le sultan d’Égypte. La ville est pillée par les Khwa-
rezmiens.
Septième croisade 1245-1250 :
La grande figure en est Louis IX, Saint Louis.
1245 : appel d’innocent IV pour la septième croisade. Le roi Louis IX se croise.
1248 : débarquement de l’armée des croisés à Chypre.
1249 : prise de Damiette.
1250 : les Francs, partis pour la conquête de l’Égypte, sont vaincus à la bataille
de Mansourah. Louis IX captif : il sera rançonné et devra rendre Damiette. Les
Mamelouks prennent le pouvoir en Égypte.
1258 : prise de Bagdad par les Mongols.
1260 : invasion de la Syrie par les Mongols, leur défaite par les Mamelouks.
1261 : reprise de Constantinople par les Byzantins.
A partir de 1263, le Mamelouk Baybars saccage Nazareth, la Galilée, il s’em-
pare de Jaffa. Il conquiert des places franques, Sfat, la forteresse des Templiers,
Antioche, Tripoli.
Huitième croisade 1268-1270 :
1268 : prise d’Antioche par Baybars.
1270 : Louis IX se met en route, il meurt devant Tunis.
1272 : croisade d’Édouard d’Angleterre. Trêve avec le sultan.
1274 : le pape Grégoire IX essaie de persuader les Mongols et l’empereur byzan-
tin de la nécessité de participer à la croisade.
1289 : prise de Tripoli par le sultan Qalaoun.
1291 : Acre tombe. Chute des États latins d’Orient.
1307 : les Templiers sont accusés d’hérésie. L’ordre est dissous par le concile de
Vienne.
1309 : le pape prêche une croisade : l’île de Rhodes est conquise et confiée aux
Hospitaliers.
L REPÈRES CHRONOLOGIQUES
APRÈS LA GRANDE ÉPOQUE DES CROISADES ' :
1365 : coup de main de Pierre de Lusignan sur Alexandrie.
1373 : prise de Satalie par les Turcomans. Famagouste occupée par les Génois.
1396 : défaite de Nicopolis. Deux cents prisonniers croisés deviennent mame-
louks.
1401 : sac de Damas par Tamerlan.
1402 : Bajazet I" vaincu par Tamerlan à Ancyre. Les ambassadeurs de Tamerlan
viennent au Caire.
1404 : Piloti reçu par le sultan Faradj.
1408 : Piloti rachète, pour le compte du même sultan, cent cinquante prisonniers
sarrasins.
1410 : élection de l’empereur Sigismond.
1412 : révolte contre le sultan Faradj en Syrie : le sultan est exécuté.
Avènement d’Ai-Mueyyad.
1413 : guerre entre Venise et l’empereur Sigismond.
1414 : la paix est signée. Reprise de la piraterie des Chypriotes contre les Mame-
louks sous Barsbey.
1424 : le sultan Barsbey occupe La Mecque et Djedda et ferme le Saint-Sépulcre.
Le roi Eric VII fait un pèlerinage au Saint-Sépulcre que l’on rouvre pour cette
occasion.
1426 : victoire de Barsbey à Chypre.
1429-1434 : guerre de Barsbey contre Kara Yuluk, à la frontière de la Syrie.
1430 : les Turcs prennent Salonique.
1433 : l’empereur Sigismond est couronné à Rome.
1435 : Philippe le Bon se réconcilie avec Charles VIL
1438 : mort du sultan Barsbey.
1. Ce sont les principaux événements auxquels fait allusion Emmanuel Piloti dans son
Traité sur le passage en Terre sainte. Voir l'édition du texte de P. -H. Dopp, Louvain et
Paris, Publications de l’université Lovanium de Léopoldville 4, 1958, Introduction,
p. xxxii et xxxui.
REPÈRES CHRONOLOGIQUES
LITTÉRAIRES
Ces datations — souvent approximatives pour les œuvres littéraires — s’ap-
puient sur les matériaux fournis par le Précis de littérature française du Moyen
Âge , sous la direction de Daniel Poirion, Paris, Presses universitaires de France,
1983. Ce volume peut être consulté avec grand profit, pour tout l’ensemble de la
production littéraire du Moyen Âge.
1088 : Chanson de Roland.
Chanson de Guillaume.
1120 : Benedeit, Voyage de saint Brendan.
1130 : Vie de saint Grégoire.
1134 : Geoffroy de Monmouth, Prophetia Merlini.
1136 : Geoffroy de Monmouth, Historia regum Britanniae.
1137 : Le Couronnement de Louis.
1 138 : Le Charroi de Nîmes.
1140 : Apollonius de Tyr, Floire et Blanche/! or.
1150 : Historia Karoli Magni , du Pseudo-Turpin.
1152 : Roman de Thèbes.
1160 : Alain de Lille, De planctu Naturae.
La Prise d Orange.
Bernard de Ventadour, troubadour.
1160 : Roman d'Enéas.
Robert Wace, Roman de Rou. Benoît de Saint Maure, Roman de Troie.
1174 : Thomas, Tristan et Iseult.
Roman de Renaî t (début de sa composition).
1175-1176 : Peire Vidal, troubadour.
Amaut Daniel, troubadour.
Chrétien de Troyes, Cligès , Yvain, ou le Chevalier au lion.
Gautier d’Arras, Eracles, Ille et Galeron.
1180 : Conon de Béthune, trouvère.
Gace Brûlé, trouvère.
Marie de France, Les Lais.
REPERES CHRONOLOGIQUES
LU
Tristan, Béroul.
Chrétien de Troyes, Perceval ou le conte du Graal.
1181 : Les Chétifs.
Chanson de Jérusalem.
1201 : Jean Renart, L ’Escoufle.
1203 : Première Continuation de Perceval.
1 206 : Robert de Boron, L ’Estoire dou Graal.
Seconde Continuation de Perceval.
1220-1230 : Lancelot en prose — Perlesvaus — Queste du saint Graal.
1224 : Gautier de Coincy, Miracles de Notre-Dame.
1230 : La Mort Artu.
Guillaume de Lorris, Roman delà Rose.
1251 : mort de Thibaut de Champagne, trouvère.
1 266 : Huon de Bordeaux.
1270 : Jean de Meun, Roman de la Rose.
1271 : Adenet le Roi, Berte au grand pied.
1 276 : Adam de La Halle, Jeu de la Feuillée.
Enfances Ogier.
1281 : Girard d’Amiens, Escanor.
1285 : Girard d’Amiens, Meliacin.
1289 : Adenet le Roi, Cléomadès.
1298 : Marco Polo, Livre des Merveilles.
1309 : Vie de Saint Louis , chronique de Joinville.
1313 : Dante, La Divine Comédie.
1317 : Perceforest.
1341 : Guillaume de Machaut, Remède de Fortune.
1360 : Guillaume de Machaut, La Fontaine amoureuse et Le Voir Dit.
1370 : Jean Froissart, L 'Espinette amoureuse, La Prison amoureuse.
Début des Chroniques de Jean Froissart.
1393 : Jean d’Arras, Mélusine ou l’histoire des Lusignan.
1404 : Christine de Pisan, Le Chemin de Longue Estude.
1405 : Christine de Pisan, Livre des Faits de Charles V.
CARTES
ET
ARBRES GÉNÉALOGIQUES
0
200 m
ITINÉRAIRE DE BOLDENSELE
DE GAZA AU CAIRE - DU CAIRE
AU SINAÏ ET DU SINAÏ
A BERSABÉE
au-dessus de 500 m O sources importantes
III:
au-dessus de 1 500 m J couvent Ste Catherine
—
cours d'eau temporaires
-
itinéraire suivi par Boldensele
2 e itinéraire possible
Khan
(El Tor) :
villes non mentionnées par Boldensele
Gaza :
villes mentionnées par Boldensele
Jaffa p
Fontaine
GUILLAUME DE BOLDENSELE
EN PALESTINE
• ( La Fève) Villes non citées par Boldensele
• Samane Villes citées par Boldensele
• Sources
® Puits
a Citerne
^ Monastères
A Khan
U Forteresses
Cours d'eau temporaires
Itinéraire de Boldensele
Itinéraire habituel des pèlerins
■ Deuxième itinéraire possible
■yy\
Au-dessus de 500 m.
ROYAUME D'ANGLETERRE
: Londres. -j0
OCEAN
A T L A N T / O U E
Saint- Jacques
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PORTUGAL;:
ROYAUME
DE FRANCE
Bruges
Paris;
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"BALEARES
ROYAUME -X
DE GRENADE^
jrenade
SARDAIGNE
EMPIRE DES ALMORAVIDES
LES PREMIÈRES CROISADES
(XI e - XII e siècle)
Première croisade (1095 - 1099)
•••>■
Deuxième croisade (1146 - 1149)
— ►
LES CROISADES DU XIII e SIÈCLE
Quatrième croisade Septième croisade
(1198 - 1204) (1245 - 1250)
Cinquième croisade
(1217 1220) Huitième croisade
(1268 - 1270)
Sixième croisade
(1228 - 1229)
MER NOIRE
Mer de Marmara
nopol /Bosphore —
Jvkdrianopole—
) Constantinople,
Amastris
► Nicomédie
, )
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^ ^ ^ ^ Amasy ^
Dard anelles Vousse^^X\ «Ankara
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Trébizonde
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HEBRON
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POSSESSIONS
FÉODALES
DANS LE ROYAUME
DE JÉRUSALEM AU
XII e SIÈCLE
Domaine royal
i Seigneuries
ÜJ Ville du domaine royal
M Chevaliers au service
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Siège de seigneurie
% Patriarchat
$ Archevêché
Évêché
Césarée <
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CESAREE^
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100 CHEVALIERS
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ASCALON
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100
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GENEALOGIE DES AYYUBIDES (Maison de Saladin)
Shâdi. chef kurde de Tovin. en Grande-Arménie
Najm al-Dîn Aiyûb. gouverneur de Ba'albek pour Zengî ( 1 1 39) f 1173
I
SALADIN (al-Nâsir Salâh al-Din Yûsuf) vizir ( 1 169).
puis roi d'Égypte (1 174). et roi de Damas ( 1 174) et d'Alep ( 1 183) f
i i
al-Afdal'Ali. AL'AZIZ 'Othman.
roi de Damas
(1193-1196)
roi d'Egypte
(1193-1198)
I
al-Mansûr
Muhammed.
roi d'Égvpte
(1 198-1 199)
r
al-Zâhir Ghâzi. roi
d'Alep (1193-1216)
J ,
Khidr
al-’Aziz
Muhammed.
roi d'Alep
(1216-1236)
I ,
al-Sâlih
al-Zâhir
Ghâzi
al-Nâsir Yûsuf.
roi d’Alep
(1236-1260)
et de Damas
(1250-1260)
AL-'ADIL SAIF AL-DÎN ABÛ BEKR. Nûr al-Dîn
roi de Trans Jordanie ( 1 1 88). de Damas (1196). Shâhânshâh
et d'Égypte ( 1 199). Sultan suprême (1 199-1218)
r 1 1 1 1
AL-KÂMIL al-Sâlih al-Mu azzam al-Ashraf al-Muzaffar
Muhammed. Ismà'il. Eâ. roi de Mûsâ. Ghâzi.
sultan roi de . roi de roi de
d'Écypte Damas (1218-1227) Maiyâfâriqin Maiyâf âriqin
(1218-1238) ( i 237 et . (1210-1220) ( 1 220 ou
et de Damas 1239-1245) al-Nâsir et de la début
(1238) Dawud. roi Jazira. 1221-1244)
de Damas roi de I
(1227-1229) Damas al-Kâmil
puis de (1229-1237) Muhammed.
Trans jordanie
(1229-1249)
roi de
Maiyâfâriqin
(1244-1260)
AI-'Adil II ABU BEKR
sultan d'Égypte
(1238-1240)
et de Damas
(1238-1239)
I
al-Mughilh 'Omar
roi de Transjordanie
(1240-1263)
AL-SALIH Aiyûb.
roi de laJazîra
(1236-1.239).
sultan d'Égypte
(1240-1249)
et de Damas (1245-1249)
I
AI*-MU'AZZAM
TURÂN-SHÂH.
sultan d'Égypte et de Damas
(1249-1250)
al-Mas'ûd Yûsuf.
roi du Yémen
(1215-1228)
I
Salâh al-Dîn
Yûsuf
al-Ashrat Mûsà
l'enfant, sultan nominal
d'Égypte
(1250-1254)
I
Tûrân-shâh.
gouverneur
du Yémen
( 1 174) et de
Ba'albek
(1178-1180)
Tughtekin
Saif al-lslam.
roi du Yémen
(1182-1196)
!
Farrukh-shâh Dâwud.
prince de Ba'albek ( 1 179)
i
Bahrâm-shâh.
prince de Ba'albek
(1182-1229 ou 1230)
al-Muzaffar Taqi al-Din I
'Omar, roi de Hamâ
( I 178-1 191)
I
al-Mansûr I er Muhammed.
roi de Hamâ ( 1 191-1220)
r
1
Shirkûh.
nommé
gouverneur
de Homs
par
Nûr al-Dîn
(1154). Vizir
d'Égypte
(en 1 169)
+ 1169
I
Muhammed
ibn-Shirkûh.
roi de Homs
( 1 1 78-janvier
1186)
I
al-Mujàhid
Shirkûh II.
roi de Homs
( 1 1 86-janvier
1240)
I
al-Mansûr Ibrâhim.
roi de Homs
(1240-1246)
I
al-Ashraf Mûsà.
roi de Homs
(1246-1263)
al-Nâsir Qilij Arslân.
roi de Hamâ (1220- 1229)
al-Muzaffar Taqi-al-Dîn II
Mahmûd. roi de Hamâ ( 1 229- 1 244)
al-Muzaffar 'Ali al-Mansûr II Muhammed
| roi de Hamâ (1244- 1284)
al-Mu'aiyad Abu'l Fidà I
l'historien, prince de Hamâ al-Muzaffar III Mahmûd,
( 1 3 10- 1 33 1 ) prince de Hamâ ( 1 284- 1 299)
LXVill ARBRES GÉNÉALOGIQUES
ROIS D’ARMENIE (Cilicie). DYNASTIE HETHOUMIENNE
Oshin [I|. émigre vers 1072 de la Grande-Arménie en Cilicie. Devient seigneur de Lampron
I
Hétboum |If seigneur de Lampron
I
Oshin [II], seigneur de Lampron t 1 168
I I
Héthoum | II J, seigneur Nersès de Lampron,
de Lampron, archevêque de Tarse
ép. en 1151 une fille du ( t 1 1 98)
prince roupénien Thoros II
I
Sempad. seigneur de Babaron
I
Vaçag, seigneur d'Asgouras
I
Constantin, connétable et bayle d'Arménie
Le connétable Sempad.
auteur de la Chronique d'Arménie .
(1208-1276)
; — r
Oshin. seigneur de
Korikos(t 1268)
I
Marie, ép. Jean
d’Ibelin, comte de
Jaffa, l'auteur des
Assises . bayle de Jérusalem
en 1254-1256
LÉON III, roi d’Arménie
(1270-1289)
I I
Thoros Sibylle, ép. Bohémond VI.
(+1266) prince d'Antioche et comte
de Tripoli (1254)
i
Bohémond VII,
comte de Tripoli
1
Euphémie ou Fémie.
ép. Julien,
comte de Sidon
HETHOUM
ép. en 1226 ZABEL
ou ISABELLE, fille
et héritière du roi
d’Arménie Léon II.
Héthoum devient
le roi HÉTHOUM I er
(1226- 1269) et la
dynastie héthoumienne
succède à la dynastie
roupénienne
(+ moine en 1270)
I
Basile, archevêque
de Trazarg
I
Stéphanie ou
Etiennette, ép.
vers 1237 Henri I er
le Gros, roi de Chypre
Ritha, ép. le sire
de la Roche
Marie, ép. Guy d’Ibelin, fils de
Baudouin, sénéchal de Chypre
I I
Thoros, ép. Sibylle Isabelle, ép.
de la Roche l’historien arménien « Hayton »,
auteur de La Fleur des histoires
de la terre d Orient (t 1310)
ARBRES GÉNÉALOGIQUES LXIX
GÉNÉALOGIE DE LA MAISON D’ANTIOCHE
Robert Guiscard, duc normand de Pouille et de Calabre
BOHÉMOND I er de Tarente. prince d'Antioche (1098-1 104)
ép. Constance, fille du roi de France Philippe I er
Emma ép. le marquis Eude le Bon (ou de Bon)
BOHÉMOND IL prince d'Antioche (1126-1 139)
ép. Alix, fille du roi de Jérusalem Baudouin II
TANCRÈDE. prince d'Antioche (1 104-11 12) (une fille) ép. Richard deSaleme
ép. Cécile, fille du roi de France Philippe 1 er dit Richard du Principat
CONSTANCE ép. RAYMOND DE POITIERS, puis RENAUD DE CHATILLON.
prince d’Antioche (1136-1149) prince d’Antioche ( 1 153-1 160)
ROGER DESALERNE
prince d'Antioche ( 1 1 1 2- 1 1 1 9)
ép. Hodieme de Rethel,
sœur du roi de Jérusalem Baudouin II
BOHÉMOND III LE BÈGUE, prince d'Antioche ( 1 163-1201 ) Baudouin (t 1 174)
ép. Irène ou Théodora Comnène (vers 1 164). puis vit à Constantinople, à la cour
Orgueilleuse de Harenc (vers 1 168 ). puis de Manuel Comnène
Sibylle (avant 1 183). puis Isabelle
Philippa
Aimée d'Andronic Comnène
ép. Onffroi II de Toron,
connétable de Jérusalem
Marie ép. en 1 160
l’empereur
Manuel Comnène
(d’Orgueilleuse de Harenc)
Raymond (+ vers 1 199-1200)
ép. en 1193 Alix d’Arménie, fille du roi
d'Arménie Roupên III
et nièce du roi d'Arménie Léon II
. i
RAYMOND ROUPÊN, prince d'Antioche (1216-1219)
ép. en 1210 Helvis, fille du roi de Chypre et
de Jérusalem Amaury II de Lusignan
i
Marie ép. Philippe de Montlort
seigneur de Tyr et de Toron (Tibnin)
(d’Orgueilleuse de Harenc)
BOHÉMOND IV LE BORGNE, adopté
par le dernier comte de Tripoli,
Raymond III. de qui il hérite (1187).
Usurpe au détriment de son neveu
Raymond-Roupên la principauté
d'Antioche (1201-1216 et 1219-1233)
ép. Plaisance de Gibelet,
fille de Hugue III de Gibelet.
puis Mélisende. fille du roi de Chypre
et de Jérusalem Amaury II
(de Sibylle)
Alix d'Antioche
ép. Guy I er .
seigneur de Gibelet
(d'Isabelle)
Bohémond d'Antioche,
ép. l'héritière de la
seigneurie du Boutron (Batrun)
Guillaume d’Antioche.
seigneur de Boutron
ép. Agnès, fille de Balian
de Sidon
Jean d'Antioche,
seigneur de Boutron
ép. Lucie, fille de Bertrand II
de Gibelet
LXX ARBRES GÉNÉALOGIQUES
GÉNÉALOGIE DE LA MAISON DE JÉRUSALEM AU XIII e SIÈCLE
ISABELLE DE JÉRUSALEM, fille du roi de Jérusalem Amaury I er , t vers 1 208
ép.
en II 90: CONRAD DE MONTFERRAT, seigneur de Tyr.
reconnu héritier du royaume de Jérusalem
en 1191
(t 1192)
I
MARIE DE JÉRUSALEM-MONTFERRAT.
reine de Jérusalem ( 1 205 )
ép. en 1210 JEAN DE BRIENNE qui devint roi
de Jérusalem (1210-1 225 ), dépossédé en 1 225
par son gendre Frédéric II
ISABELLE OU YOLANDE DE JÉRUSALEM ( t 1228)
ép. en 1225 l'empereur FRÉDÉRIC II DE HOHENSTAUFFEN
qui devint roi de Jérusalem ( 1 223- 1 250)
CONRAD IV de Hohenstauffen-Jérusalem, empereur
germanique, roi titulaire de Jérusalem
(1230-1254)
CONRADIN, duc de Souabe. roi titulaire de Jérusalem
(1254-1268)
en 1192 : HENRI DE CHAMPAGNE,
seigneur du royaume de Jérusalem
(1192-1197)
I
Alix de Jérusalem-Champagne (t 1246)
ép. en 1208 Hugue I er de Lusignan,
roi de Chypre (t 1218)
en 1197 : AMAURY II DE LUSIGNAN,
roi de Chypre depuis 1 194, roi de Jérusalem
(1197-1203)
i
Mélisende de Jérusalem-Lusignan
ép. Bohémond IV, prince d’Antioche
et comte de Tripoli
MARIE D'ANTIOCHE-JÉRUSALEM,
prétendante à la couronne de Jérusalem,
cède en 1277 ses droits à
CHARLES D'ANJOU, roi de Sicile
qui devient anti-roi de Jérusalem
(1277-1285)
Henri I er le Gros (Henri Gras)
roi de Chypre (1218-1 252)
I
Hugue dit Huguet,
roi de Chypre ( 1 252- 1 267)
JEAN I er
roi de Chypre
(1284-1285)
Isabelle de Lusignan (t 1264)
ép. Henri d’Antioche,
fils cadet du prince d’Antioche Bohémond IV
et bayle d’Acre en 1 263
(+ 1276)
HUGUE III LEGRAND
d’Antioche-Lusignan, roi de Chypre ( 1 267- 1 284),
roi de Jérusalem ( 1 269- 1 284)
ép. Isabelle dTbelin
HENRI II
roi de Chypre
(1285-1324),
roi de Jérusalem
(1286-1291)
(dernier roi effectif
de Jérusalem)
Amaury
connétable
de Jérusalem
(t 1310)
Guy
(t 1303)
ARBRES GÉNÉALOGIQUES LXXI
LITTÉRATURE ET CROISADE
Chansons de croisade 1
Poèmes des xn' et xm' siècles
1 . Chevalier, mult estes gariz...
Ce poème est la plus ancienne chanson de croisade ; anonyme, elle fut
composée en 1146. C'est un chant d’exhortation sous la forme d'une « ro-
trouenge » : les chevaliers sont engagés à suivre le roi Louis V II, pour libérer
la Terre sainte et assurer leur propre salut 2 . La mélodie de ce poème est
conservée.
Chevaliers, Dieu vous a accordé sa protection
puisqu’il vous a fait connaître sa plainte
contre les Turcs et les Almoravides
qui l’ont traité avec infamie.
Ils ont fait fi du droit, ils ont pris ses fiefs.
Notre accablement doit être grand :
ce sont les premiers lieux où Dieu fut
servi et reconnu pour seigneur.
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis 3
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
Vous l’avez appris : Édesse est tombée.
Les chrétiens s’en affligent.
1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Danielle Régnier-Bohler.
2. Pour le texte original, voir Pierre Bec, La Lyrique française ail Moyen Age , p. 85-87.
3. Il s’agit du roi Louis VII se préparant pour la deuxième croisade.
4
LITTERATURE ET CROISADE
Les églises sont incendiées et ravagées :
On n’y célèbre plus le service de Dieu.
Chevaliers, il faut que vous le sachiez,
vous qui êtes loués pour vos prouesses,
faites don de vous-mêmes
à Celui qui pour vous a été crucifié !
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
Prenez exemple sur Louis :
il est plus riche que vous,
il est plus puissant
que tous les autres rois couronnés.
Il a laissé ses bonnes fourrures,
ses châteaux, ses villes, ses cités.
Il est allé vers Celui
qui a pour vous été crucifié.
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
Dieu s’est livré aux Juifs
pour nous tirer de l’Enfer.
Ils l'ont blessé de cinq plaies.
Il a souffert la Passion et la mort
Maintenant II vous fait savoir que les Cananéens
et les hommes du cruel Sanguin 1
l’ont indignement traité.
Rendez-leur donc ce qu’ils méritent !
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
auprès des anges de Notre-Seigneur
1. Texte original in P. Bec, o/>. cit., p. 87 : le Sanguin est Zenghi, prince de Mossoul et
d'Alep, qui fit tomber Edesse en 1 144. Il s’agit d’un jeu sur le nom propre.
CHANSONS DE CROISADE
5
Dieu a fait proclamer un tournoi
où s’affronteront Enfer et Paradis.
Que tous ceux qui l’aiment
et veulent apporter leur secours
ne lui manquent pas en cette occasion
[trois vers manquent ici ]
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
Le fils du Créateur
a fixé un jour pour être à Edesse.
Les pécheurs seront alors sauvés
[un vers manque]
ceux qui se battront bien
et qui, pour l’amour de Dieu,
Le serviront dans cette détresse.
[un vers manque]
pour venger leur Dieu.
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
Allons conquérir la tombe de Moïse
sur le mont Sinaï.
Ne la laissons pas aux Sarrasins,
ainsi que la verge dont
il s’est servi pour fendre la mer Rouge.
Son peuple le suivait,
Pharaon les poursuivait,
mais il fut vaincu avec les siens.
(Refrain)
Celui qui partira maintenant avec Louis
Ne craindra pas l’Enfer.
Son âme ira en Paradis
avec les anges de Notre-Seigneur.
6
LITTÉRATURE ET CROISADE
2. Ahi ! Amors corne dure départie
Cette chanson a été composée par le trouvère Conon de Béthune, qui a
vécu entre 1150 et 1220. Elle suit la forme de la « canso », le grand chant
d'amour courtois. Ce poème apparaît comme une « chanson de départie » :
elle a dû être écrite au début de 1 188 et semble avoir joui d 'un grand succès.
On en possède la mélodie
Ha ! Amours, quelle dure séparation
lorsqu’il me faut quitter la meilleure
dame qui fût jamais aimée et servie !
Que Dieu me ramène à elle, dans sa bonté,
car, en vérité, je la quitte dans la douleur.
Malheureux ! qu’ai-je dit ? Je ne la quitte pas.
Le corps va servir Notre Seigneur,
mais mon cœur reste tout entier en son pouvoir.
Pour elle je m’en vais soupirant en Syrie,
Car nul ne doit manquer à son Créateur.
Celui qui en ce besoin lui refusera son aide.
Dieu l’abandonnera, sachez-le, dans la détresse.
Que tous sachent, les petits et les grands,
qu’on doit accomplir des prouesses,
car on conquiert ainsi le Paradis et l’honneur,
la gloire, la renommée et l’amour de sa dame.
Dieu ! nous avons été preux si longtemps dans l’oisiveté.
On verra maintenant qui saura être vraiment preux !
Et nous irons venger la honte douloureuse,
car tous doivent être remplis de colère et de rage
C’est en notre temps que le Saint Lieu a été perdu
où Dieu souffrit pour nous une mort pleine d’angoisse.
Si nous y laissons nos ennemis mortels,
pour toujours notre vie sera plongée dans la honte.
Celui qui ne veut vivre dans l’affliction,
qu’il aille mourir pour Dieu, dans l’allégresse et le bonheur !
Elle est douceur et saveur, la mort
par laquelle on accède au royaume précieux.
Pas un seul ne mourra vraiment de mort,
car tous iront vers une vie glorieuse.
1 . Texte original in P. Bec, op. cit., p. 94-95.
CHANSONS DE CROISADE
7
Celui qui reviendra possédera le bonheur,
À jamais Honneur sera son épouse.
Tous les clercs et les hommes d’âge
qui s’adonnent à l’aumône et aux bienfaits
partiront pour ce pèlerinage,
et les dames qui vivront dans la chasteté
seront fidèles à ceux qui partent.
Et si, mal inspirées, elles agissent follement,
elles le feront avec des lâches et des mauvais,
car tous les hommes de valeur partiront pour la croisade.
Dieu est assiégé dans sa propre terre.
On verra bien ceux qui lui donneront du secours,
ceux qu’il tira de la sombre prison
quand II fut sur la croix qui est aux mains des Turcs.
Honnis tous ceux qui resteront.
Sauf si la pauvreté ou l’âge ou la maladie les en empêchent.
Ceux qui sont jeunes, riches et en bonne santé
ne peuvent rester sans se couvrir de honte.
3. À vous, amant, plus k ’a nulle autre gent
Ce poème fut composé par le Châtelain de Coucy, qui vécut entre 1160 (?)
et 1203. Le célèbre trouvère a composé ici une « chanson de départie », dont
la mélodie est consente. Le poète doit quitter sa dame pour se croiser : les
accents de son poème sont tragiques.
Le Châtelain de Coucy participa à la troisième croisade et partit pour la
quatrième, mais il mourut au début de I ' expédition . Par son destin, le Châte-
lain de Coucy fut jugé digne de devenir le héros d'un roman : à la fin du
xnL siècle, un auteur nommé Jakemes composa Le Roman du Châtelain de
Coucy et de la Dame de Fayel, récit de « Cœur mangé' ». Le roman fut mis
en prose au XV-' siècle 1 2 .
Auprès de vous, amants, plus qu’à nul autre,
il est juste que je pleure ma douleur
car il me faut partir outre-mer
et me séparer de ma fidèle compagne.
1 . Ce motif est largement représenté dans la littérature médiévale : un mari jaloux fait
manger à sa femme le cœur de son amant. Après ce funèbre repas, elle refusera toute autre
nourriture et mourra. Voir la présentation de l’œuvre dans l’ouvrage Les Plus Beaux Manus-
crits français, Bibliothèque nationale de France, sous la direction d’Annie Angremy, pré-
sentation par D. Régnier-Bohler de l’œuvre de Jakemes, p. 26 à 29. Voir en particulier les
très belles illustrations du roman.
2. Texte original du poème in P. Bec, op. cit., p. 96-97.
8
LITTÉRATURE ET CROISADE
Si je la perds, j’ai tout perdu.
Sachez, Amour, en toute certitude,
si jamais la douleur peut être cause d’une mort,
je mourrai et ne composerai plus ni vers ni lais.
Noble Seigneur Dieu, que deviendrai-je ?
Faudra-t-il que je prenne congé ?
Oui, par Dieu, il ne peut en être autrement ;
Il faut m’en aller, sans elle, en terre étrangère !
Il semble que je ne puisse à l’avenir éprouver de souffrance
puisque je n’ai aucun réconfort
et que je n’ai de joie d’aucune autre
si ce n’est d’elle. Retrouverai-je un jour cette joie ?
Noble Seigneur Dieu, quelle sera notre séparation,
et où seront nos plaisirs et nos rencontres
et les douces paroles que m’adressait
celle qui était ma dame, ma compagne, mon amie ?
Et quand je me souviens de sa présence si douce
et des réconforts qu’elle m’accordait,
comment mon cœur peut-il
ne pas quitter ma poitrine ? Sa lâcheté est grande !
Dieu ne voulut pas me donner sans contrepartie
les plaisirs dont j’ai joui durant ma vie.
Il me les fait très cher payer,
et j’ai grand-peur qu’il ne m’enlève la vie.
Amour, pitié ! Si un jour Dieu a commis un acte condamnable,
c’est en séparant ceux qui s’aiment ainsi.
Je ne peux arracher cet amour de mon cœur,
et pourtant il faut que je laisse ma dame.
Ils seront heureux, ces fourbes losengiers 1
qui jalousaient ce qui était ma joie.
Jamais je ne serai envers eux un vrai pèlerin
et jamais je ne leur voudrai de bien.
Peut-être perdrai-je le bénéfice de mon pèlerinage.
Car ces traîtres m’ont tant nui
que si Dieu me voulait bienveillant à leur égard
Il ne pourrait m’imposer fardeau plus pesant.
Je m’en vais, ma dame ! En quelque lieu que je sois,
je vous recommande à Dieu, le Créateur.
1 . Il s’agit là des ennemis des amants : les fourbes, les jaloux, les lâches, les flatteurs qui
nuisent à l’amour.
CHANSONS DE CROISADE
9
Je ne sais si vous me verrez revenir.
Le sort voudra-t-il que je vous retrouve ?
Pour l’amour de Dieu, où que je sois,
je vous en prie, soyez fidèle à nos serments,
que je revienne ou que je tarde, et je prie Dieu
qu’il veuille accroître mon honneur,
de même que j’ai toujours été votre sincère amant.
4. Chanterai por mon corage
Ce poème fut composé par Guiot de Dijon, durant le premier tiers du
xnr' siècle. // s 'agit d 'une « rotrouenge », très proche d 'une « chanson de
femme ». C’est en effet une femme qui pleure la séparation. La chanson a été
écrite pendant la troisième croisade, et sa mélodie est consente ‘.
Je chanterai pour consoler mon cœur
et j’ai besoin de réconfort,
car je veux éviter la mort ou la folie
dans mon grand malheur,
puisque je ne vois nul revenir
de cette terre sauvage
où se trouve celui qui apaise
mon mal, lorsqu’on me parle de lui.
(Refrain)
Dieu, quand ils crieront « Outree 1 2 ! »,
Seigneur, secourez le pèlerin
pour qui je suis remplie de peur.
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins !
Je supporterai ma douleur
jusqu’à ce que je le voie revenir.
Il est en pèlerinage.
J'attends éperdument son retour,
car malgré tout mon lignage,
je ne veux accepter
d’en épouser un autre.
Quelle folie de m’en parler !
1 . Texte original in P. Bec, op. cit., p. 92 à 94.
2. Il s’agit du cri de marche des pèlerins : « En avant ! » Voir P. Aubry et J. Bédier, Les
Chansons de croisade, p. 115.
10
LITTÉRATURE ET CROISADE
(Refrain)
Dieu, quand ils crieront « Outree ! »,
Seigneur, secourez le pèlerin
pour qui je suis remplie de peur.
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins !
Je suis si accablée
qu’il ne soit pas en Beauvaisis,
celui à qui je ne cesse de penser.
Je n’ai plus le goût du rire ni de la joie.
11 est beau et je suis belle.
Seigneur, pourquoi l’as-tu voulu ainsi ?
Puisque l’un désire l’autre,
pourquoi nous as-tu séparés ?
(Refrain)
Dieu, quand ils crieront « Outree ! »,
Seigneur, secourez le pèlerin
pour qui je suis remplie de peur.
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins !
Mais j’attends avec espoir,
car j’ai reçu son hommage '.
Quand vente le doux souffle
qui vient du très doux pays
où se trouve celui que je désire,
je tourne mon visage de ce côté.
Dieu, il me semble que je le sens
sous mon mantel 1 2 gris.
(Refrain)
Dieu, quand ils crieront « Outree ! »,
Seigneur, secourez le pèlerin
pour qui je suis remplie de peur.
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins !
Je suis pleine de regrets
de n’avoir pu l’escorter 3 .
La tunique qu’il portait alors.
1. Il s’agit du cérémonial propre à l’amour courtois, qui fait de l’amant le vassal de sa
dame suzeraine.
2. Le « mantel » est un vêtement d’apparat.
3. Il s’agit du « convoier », première étape du départ du pèlerin : ses proches et amis
l’accompagnent au début de son parcours.
CHANSONS DE CROISADE 1 !
il me l’a envoyée pour que je l’étreigne.
La nuit, quand l’amour me presse,
je la place à mes côtés,
toute proche de ma chair nue,
pour soulager mon mal.
(Refrain)
Dieu, quand ils crieront « Outree ! »,
Seigneur, secourez le pèlerin
pour qui je suis remplie de peur.
Qu’ils sont cruels, les Sarrasins !
5. Dame, ensi est q ’il m ’en couvient aler
Ce poème fut composé par Thibaut de Champagne. Il s 'agit également
d'une « chanson de départie », composée vraisemblablement en mai 1239.
Vers la fin du mois de juin, le comte Thibaut IV de Champagne (1201-1253)
quitte la Champagne pour se rendre à Marseille et prendre la mer. Ce grand
seigneur, dont l'activité politique est bien connue et qui fut très actif durant
la période des croisades, est considéré comme un très grand trouvère. La
mélodie en est conservée '.
Dame, puisqu’il me faut partir
et quitter la douce contrée
où j’ai appris à souffrir,
Puisque je vous laisse, il est juste que je me prenne en haine.
Dieu ! pourquoi cette terre d’outre-mer,
qui aura séparé tant d’amants
dont l’amour n’a plus trouvé de réconfort
et qui n’ont pu raviver leur joie !
Sans amour, je ne pourrai vivre :
c’est l’objet de toutes mes pensées,
et mon cœur sincère ne s’en écarte pas,
car je suis avec lui, vers ce qu’il désire.
J’ai appris à aimer :
comment continuer à vivre,
sans la joie de celle que je désire
plus qu’aucun homme n’a jamais désiré ?
I. Texte original in P. Bec. op. cit., p. 98-99.
12
LITTÉRATURE ET CROISADE
Puisque je suis loin d’elle,
quel bien, quelle joie, quel réconfort ?
car jamais rien ne m’a autant coûté
que de vous laisser, vous que j’espère revoir 1 .
J’en suis accablé et hors de moi.
Bien souvent, je me serai repenti
d’avoir entrepris ce voyage
et je me souviens de vos douces paroles.
Noble Seigneur Dieu, je me suis tourné vers vous.
Pour vous je laisse ce que j’aimais tant.
La récompense doit en être belle, puisque je perds,
pour l’amour de vous, mon cœur et ma joie.
Je suis prêt, tout préparé à vous servir.
Je me livre à vous, noble Jésus-Christ.
Je ne pourrais avoir meilleur seigneur :
celui qui vous sert ne peut être trahi.
Mon cœur doit être à la fois triste et joyeux,
triste parce que je quitte ma dame
et plein de joie car j’ai le désir
de servir Dieu, qui est à la fois mon corps et mon âme.
Cet amour-là est parfait et puissant.
Les plus justes savent qu’il faut y tendre,
c’est le rubis, l’émeraude, la pierre précieuse
qui guérit de tout vil péché puant.
Dame des cieux, reine très puissante,
secourez-moi dans ma grande détresse !
Que je puisse brûler de la belle flamme de l’amour pour vous !
Puisque je perds ma dame. Dame, venez à mon aide !
6. Seigneurs, sachiez qui or ne s ’en ira
Ce poème a également été composé par Thibaut de Champagne 2 , et la
mélodie est connue.
Seigneurs, sachez que celui qui ne s’en ira pas
vers cette terre où Dieu a vécu et où il est mort,
et qui ne prendra pas la croix d’outre-mer.
1. P. Aubry et J. Bédier interprétaient ce vers comme « une application à la dame de la
formule de serment : “se je ja mès Dieu voie” », c’est-à-dire : « J'en jure sur mes chances
de vous revoir un jour », op. cit., p. 195.
2. Texte en langue originale in P. Aubry et J. Bédier, op. cit., p. 171 et 172.
CHANSONS DE CROISADE
13
à grand-peine ira au Paradis.
Celui qui s’en souvient et éprouve de la compassion
doit chercher à venger le noble Seigneur
et délivrer son pays et sa terre.
Tous les lâches resteront par-deçà
ceux qui n’aiment Dieu, le bien, l’honneur, le mérite.
Et chacun dit : « Et ma femme, que deviendra-t-elle ?
Je ne laisserai mes amis à aucun prix ! »
Ceux-ci s’attardent dans de folles pensées,
car le seul ami, en vérité, est Celui
qui pour nous subit le supplice de la croix.
Ils s’en iront, les vaillants chevaliers
qui aiment Dieu et l’honneur de ce monde,
ceux qui sagement veulent aller vers Lui,
et les lâches, les frileux resteront.
Ils sont aveugles, je n’en doute pas,
ceux qui ne viennent secourir Dieu
et qui pour si peu mettent en péril la gloire du monde.
Pour nous Dieu subit le supplice de la croix,
et II nous dira au Jugement dernier :
« Vous qui m’avez aidé à porter ma croix,
vous irez en ce lieu où se trouvent mes anges.
Vous m’y verrez avec ma mère Marie,
et vous qui ne m’avez porté aucun secours,
vous descendrez tous dans l’Enfer profond. »
Chacun s’imagine pouvoir vivre heureux
sans jamais subir le moindre mal.
C’est ainsi que l’Ennemi et le péché les possèdent,
de sorte qu’ils n’ont plus sagesse, hardiesse ni puissance.
Noble seigneur Dieu, chassez d’eux ces pensées
et prenez-nous dans votre royaume
avec tant de piété que nous puissions vous voir !
Douce dame, reine couronnée,
priez pour nous. Vierge bienheureuse !
Ainsi nous serons préservés de tout mal.
I . « Par-deçà » désigne l'Occident, face à un « par-delà » qui désigne Outre-mer.
Le premier cycle de la croisade 1
par Micheline de Combarieu du Grès
Au tournant du xi c et du xu e siècle, la première croisade draine, par
Constantinople et jusqu’à Jérusalem, des armées venues des différents
pays de la chrétienté occidentale. L’Histoire nous dit que le but premier
de cette expédition était de venir en aide aux communautés chrétiennes
d’Orient, soumises à la pression de plus en plus grande d’un Islam
conquérant. Mais le sens en devait vite changer : l’aboutissement de la
première croisade sera, après la prise de Jérusalem, la constitution de
l’empire latin d’Orient. Les récits (chroniques en latin, épopées en langue
romane), écrits parfois dans le temps même de l’action, plus souvent
médités avec celui de la réflexion, voire réécrits en versions successives,
nous montrent les rapports entretenus par les premiers croisés avec ce
pays d’« outre-mer » — au moins par la traversée du Bosphore — , cette
« terre de repromission » dont ils pensent que, d’abord « promise » au
peuple d’Israël, elle fut « repromise >> — quand celui-ci ne reconnut point
dans Jésus le Messie qu’il attendait — aux fidèles de la Nouvelle
Alliance, c’est-à-dire au peuple chrétien.
Deux chansons de geste en particulier, dont nous n’avons gardé qu’une
relation de la fin du xn e siècle, attribuée à un certain Graindor de Douai,
La Chanson d'Antioche et La Conquête de Jérusalem, narrent, ou plutôt
chantent, cet « itinéraire du Saint-Sépulcre ».
« Pèlerins », « gens de Jésus », « armée de Notre-Seigneur », « armée
de Dieu » : ces termes, qui s’appliquent aux mêmes personnes/personna-
ges, abolie la différenciation des pèlerins non armés et des croisés armés,
renvoient cependant à des attitudes de corps et d’esprit que l’on peut dis-
tinguer.
Le pèlerin, c’est l’homme en route — homo viator — mais dont le
I. Le texte de cette Introduction résume une communication présentée au colloque du
Centre d’études médiévales d’Orléans en 1 990 sous le titre « La terre de repromission », in
Terres médiévales, Paris, 1993, p. 71-99.
LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE
15
voyage a un but (souvent le tombeau d’un saint), une raison d’être
(œuvrer pour son salut) et des modalités en rapport : les difficultés de la
route sont pénitence et le contact avec les reliques est élément de re-ligion
avec le sacré. « Marcher », puis « voir et toucher ». Ce schéma s’applique
superlativement aux Hierosolimitani qui vont prendre la via (ou iter)
sancti sepulchri. « Le comte Hue... s’en ira au Saint-Sépulcre », dit La
Chanson d’Antioche. Le saint par excellence est bien Jésus-Christ, et tout
ce qui a trait à lui l’est également, d’où l’expression « le Saint-Sépulcre »,
parfois même ale Sépulcre » qui suffit, sans autre détermination, à le
désigner.
Ils marchent donc pour le voir, non mus par la curiosité, mais par la
piété ; ils vont « voir le monument où eut lieu la Résurrection ». « le
baiser avec une dévotion profonde », « y implorer le pardon de leurs fau-
tes 1 ». C’est ainsi que tous définissent leur projet. Arrivés sur place, ils
s’empliront en effet les yeux de la ville : La Conquête de Jérusalem
s’ouvre sur une série de « vues » de la cité par les différents corps de
troupe ; on en aura une autre avant l’assaut général, quand les bataillons
se disposeront autour de la ville (chant IV).
Mais si cette terre recèle encore des reliques du Seigneur — La
Chanson d'Antioche rapportera l’invention de la lance de Longin, La
Conquête de Jérusalem , celle de la vraie Croix — , le tombeau est vide.
Cette absence du corps mort, loin de dévaloriser le Sépulcre, est ce qui
lui donne sa prééminence : car, lorsqu’ils l’embrassent en pleurant, les
pèlerins ne baisent pas le lieu de déposition d’un corps saint disparu, mais
celui d’où le Dieu incarné est ressuscité : il est donc désigné comme le
lieu où Dieu fut « mis », « déposé... pour y reposer », « enseveli », mais
aussi comme celui « d’où il ressuscita », voire « où il eut mort et vie »,
« où il fut mort et vivant ».
Le Sépulcre est à la fois le but du voyage et le centre d’une série de
cercles définissant de plus vastes espaces, saints eux aussi et donc vénéra-
bles, parce qu’ils ont été en contact, mieux qu’avec le corps d’un saint,
avec celui d’un Dieu qui « vécut sur terre ».
La « Ville sainte » est le premier de ces cercles. La prédication du pape,
au début de La Chanson d'Antioche , évoque une Jérusalem encore très
stylisée, centrée sur l’entrée triomphale de Jésus dans la ville « le jour de
Pâques fleuries 2 », sur la crucifixion et l’ensevelissement. L’approche de
la ville fera plus précise et nombreuse l’énumération des lieux, jusqu’à
celles de La Conquête de Jérusalem, où l’auteur réitère le motif avec l’ar-
rivée des différents groupes ou armées. Ceux qui la voient pour la pre-
1 . Ces citations sont empruntées à la chanson Les Chétifs , que nous ne reproduisons pas
dans ce volume et qui établit une liaison romanesque entre La Chanson d Antioche et La
Conquête de Jérusalem.
2. C’est-à-dire le jour des Rameaux.
16 LITTÉRATURE ET CROISADE
mière fois se contentent de dire : « Jésus qui souffrit sa Passion est passé
par ici. » Il faut quelqu’un qui connaisse l’endroit pour que la vue d’en-
semble se détaille : Pierre l’Ermite 1 nomme ces lieux et les désigne aux
croisés, en rappelant quels épisodes de la Passion s’y sont déroulés, quels
acteurs y ont participé : le « prétoire », lieu du procès et de la trahison par
Judas, le pilier de la flagellation, le mont du Calvaire, lieu de la cruci-
fixion, où le flanc du Seigneur fut percé par la lance de Longin (la terre
fut imprégnée de son sang), le sépulcre où le déposa Joseph d’Arimathie.
Les Lieux saints sont désignés par eux-mêmes et non par les monuments
(églises ou autres) qui les rendent visibles de loin, puisque cette vue de
Jérusalem est « prise » de l’extérieur de la ville, du haut du « tertre de
Josaphat » où les barons sont rassemblés. Vision déjà plutôt que vue à
proprement parler. Le Sépulcre, vide, témoigne de la Résurrection, donc
de la divinité du Messie rédempteur. De même, Jérusalem dans son entier
témoigne du triomphe de Jésus avant la Passion : Pierre l’Ermite montre
« la porte dorée » par où le Christ est entré dans la ville le jour des
Rameaux. Enfin, elle témoigne de la vie du ressuscité : Pierre montre le
lieu où le Christ est apparu à ses disciples : « le saint temple fondé par
Salomon », et celui de la Pentecôte. D’autres événements sont également
liés à ces lieux : le temple de Salomon est présenté comme le lieu de
l’Annonciation et comme celui de l’offrande à Dieu de Jésus enfant. Ville
de l’enfance, de la Passion et de la Résurrection, elle résume à elle seule
toute la vie du Christ dont elle porte d’ailleurs encore la marque visible
dans ses pierres : « Le jour des Rameaux, la terre se creusa sous les pieds
de Jésus-Christ et n’est plus jamais redevenue plane » {La Conquête de
Jérusalem , chant II).
Tout autour de la ville, il faut tracer un second cercle, qui inclut les
collines et vallées avoisinantes où l’on évoque Jésus et les siens. Souvent
d’ailleurs, le panorama de Jérusalem les intègre, comme dans le désir de
tout ramener à une unité de lieu. Le regard des croisés sur la ville, porté
de l’extérieur et du sommet d’une colline, comprend normalement ces
environs, et le tableau de Pierre l’Ermite les place sur le même plan : le
mont des Oliviers (où Jésus demanda qu’on lui amène l’ânesse sur
laquelle il devait entrer dans la ville), le mont Sion (lieu de la mort de la
Vierge) et le val de Josaphat, qui est celui de sa sépulture, et, toujours
dans ce souci de recentrer le plus de lieux possibles sur la Ville sainte,
fût-ce au détriment d’une géographie réaliste, Béthanie, lieu de la résur-
rection de Lazare ; de même, l’énumération des lieux autour de la ville,
ou à proximité, où les armées vont établir leurs camps, inclura Bethléem.
La Terre sainte comme lieu de dévotion s’inscrit donc surtout dans ce
cercle restreint dont le centre serait cette « dalle où Dieu ressuscita après
sa Passion » — Godefroy de Bouillon y pose son cierge lors d’une veillée
1 . Pierre l’Ermite ( 1050-1 115), prédicateur de la première croisade.
LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE
17
au Saint-Sépulcre dans l’attente angoissée de l’armée du sultan en marche
sur Jérusalem pour la reprendre — et la circonférence, ces collines d’où
l’on voit la ville, périmètre sacré dont on embrasse le sol en pleurant et
dont on va jusqu’à ingérer — comme une autre communion — la terre.
Il y a cependant un troisième cercle qui comprend quelques lieux plus
éloignés géographiquement, mais on serait tenté de dire aussi spirituelle-
ment. Leur ordre d’apparition dans les textes respecte l’itinéraire des
croisés. Le premier est Antioche, la ville de saint Pierre : quand les croisés
ne parviennent pas à se rendre maîtres de la citadelle et sont donc arrêtés
dans leur progression vers Jérusalem, un prêtre a une vision dans laquelle
il voit l’apôtre intervenir auprès de Jésus pour que celui-ci vienne en aide
aux chrétiens. Symétriquement, si l’on peut dire, après la prise de Jérusa-
lem, lorsque la plupart des croisés décident de s’en retourner, ils passent
par des lieux « évangéliques » : Jéricho (lieu où Jésus jeûna au désert), le
Jourdain, lieu de son baptême et où ils se baigneront (en mémoire et en
figure ?), la Galilée et plus précisément le site de la multiplication des
pains et des poissons. Cela est limité en nombre et dans l’espace du texte.
Faire le tour des sites évangéliques n’apparaît donc pas comme une
démarche prioritaire chez Graindor de Douai. On notera que, même après
la prise de Jérusalem, si tous vont faire leurs dévotions au Saint-Sépulcre,
il n’y aura pas de ces processions, chemins de croix qui n’en portent pas
encore le titre, que les récits de pèlerinage nous rapportent depuis les pre-
miers siècles de l’Eglise. C’est que, si les croisés « mettent leurs pas dans
ceux du Christ 1 », ils voient d’abord en lui celui « par qui ils avaient été
rachetés de l’enfer 2 ». Voilà pourquoi l’essentiel de l’itinéraire de Jésus
qui a été retenu est celui de la Passion, et voilà pourquoi l’itinéraire de ce
pèlerinage sera avant tout un itinéraire de souffrance, comme La Chanson
d’Antioche l’annonce d’emblée et comme les deux poèmes ne cesseront
de l’illustrer.
La Terre sainte a bien une réalité géographique, puisqu’elle est le pays
où un Dieu s’est incarné et a vécu trente-deux ans (« la terre où il a gran-
di »), mais elle se concentre dans les lieux où fut opérée notre rédemption
par la mort et la résurrection du fils de Dieu. Découle de cela un choix
par rapport aux textes de l’Evangile, qui énumèrent aussi les sites des
miracles et de la prédication ; ainsi qu’une totale absence de souci des-
criptif : ce qui compte, ce n’est pas le lieu tel qu’il s’offre au regard, mais
l’événement qui s’y est déroulé autrefois. Rien de moins pittoresque, au
sens de la peinture, que les vues de la Terre sainte et plus particulièrement
de Jérusalem données par Graindor de Douai — à tel point, par exemple,
1 . Citation empruntée à la plus ancienne chronique latine de la première croisade, l 'His-
toire anonyme de la première croisade , édition et traduction par L. Bréhier, Paris, Les Belles
Lettres, 1964.
2. Ibid.
18
LITTÉRATURE ET CROISADE
qu’il mentionne, comme nous l’avons déjà signalé, le Sépulcre et non
l’église qui l’abrite et que la sépulture de la Vierge au val de Josaphat ne
s’accompagne qu’exceptionnellement de la mention de l’édifice qui en
signale l’emplacement. Pour la même raison, on peut dire que, si l’itiné-
raire des croisés est donné avec précision(s) et si Graindor de Douai cite
les villes et les lieux-dits ou accidents géographiques par lesquels ils
passent, alors qu’il ne se soucie cependant pas d’évoquer à leur propos tel
ou tel site évangélique, c’est parce que la parenté entre cette marche et les
« pas du Christ » existe plutôt dans l’expérience d’une souffrance péni-
tente et salvatrice : les difficultés d’approvisionnement en vivres pendant
le siège d’Antioche seront longuement évoquées, celles en eau aussi,
surtout pendant les opérations autour de Jérusalem. De façon générale, la
terre du Seigneur paraît bien aride et bien pauvre à ces barons venus de
contrées plus verdoyantes et plus fertiles. Ils laissent parfois éclater leur
surprise et leur déception : malgré ce qu’on avait pu leur dire et prêcher
des souffrances à attendre, ils ont du mal à accepter l’idée d’un Dieu créa-
teur du monde, choisissant de venir en un lieu si déshérité... de Lui ! L’au-
teur qui sait, après coup, à quoi s’en tenir et qui perd moins de vue la
portée spirituelle de l’épreuve, peut bien écrire : « Ils partirent loin de
chez eux dans des déserts où ils se firent sauvages pour sauver leurs
âmes. » Les barons mêmes (surtout ?), en vue de Jérusalem, diront : « Il
n’y a là ni forêt, ni source ni rivière, ni mer ; pas de blé, rien que de la
bruyère ; l’eau est hors de prix : elle se vend à cent sous la charge d’un
cheval ; et il n’y a pas même de bois pour faire bouillir pots et marmites. »
L’un d’eux dit clairement sa surprise : « Je m’étonne que Dieu, le fils de
sainte Marie, soit venu se loger dans pareil désert. Il devrait y avoir là une
bonne terre cultivée où poussent les épices, l’encens, les herbes médicina-
les qui guérissent les malades, et où fleurisse la rose. » Comment la terre
de Dieu peut-elle être plus dure à vivre que celle des hommes ? « J’aime
mieux le grand château d’Arras [...] et mes beaux viviers que toute cette
terre avec son antique cité. » Ainsi, la royauté à Jérusalem, qui pourrait
passer pour le plus grand honneur à recevoir, sera-t-elle récusée par tous
à la fin. L’évêque de Mautran a beau faire valoir le « prix » de la ville,
« cette cité de roi », l’un ne voudra pas en entendre parler (« La Pouille
et la Calabre sont à moi [...] et je n’ai nulle envie de tenir cette terre, pas
plus que de devenir roi de Jérusalem un jour de ma vie ») et un autre
s’excusera à son tour : «J’ai déjà trop souffert ici ; je ne pourrais pas
rester en bonne santé ; l’ardeur du soleil y est trop brûlante. »
Voilà donc que la terre du médecin suprême est malsaine. Bref, tous
n’ont qu’une hâte : repartir au plus vite dans leur pays : celui-ci, où a vécu
leur Dieu, demeure, pour eux, terre étrangère.
Encore ne s’agit-il pas seulement d’y vivre mais de s’y battre : si, à
Jérusalem, Dieu est mort pour sauver les hommes, ceux-ci vont risquer
LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE
19
leur vie pour « aquiter » son sépulcre, sa ville, sa terre. Ces pèlerins sont
aussi des croisés : « l’armée de Dieu ».
En effet, la Terre sainte n’est pas seulement celle du Christ dans la
mesure où il y est né (« vous êtes né à Bethléem ») et où il y a vécu
jusqu’à sa mort ; elle est aussi sa terre au sens où il en est le roi (« roi de
Bethléem » précisément) ; ou plutôt, il devrait en être le roi, car il en a été
dépossédé.
Certes, sa royauté est universelle, et elle est royauté dans le ciel : s’il
nous a sauvés du « Tartare », Il n’a pas fait de la Palestine un jardin où
couleraient le lait et le miel ; dans la vision que Pierre l’Ermite a au Saint-
Sépulcre, Jésus promet à chacun de ses fidèles qu’« il logera en paradis
dans le ciel », et qu’il échappera à l’enfer, « cette maudite demeure ».
Mais lorsque le récitant de La Chanson d’Antioche rapporte à son public
l’histoire du bon larron, on voit que la royauté de Jésus s’instaure à deux
niveaux, celui du ciel et celui de la terre : « Il n’est pas encore né, dit le
Messie, le peuple qui me vengera de ses épieux acérés. Dans mille ans,
il recevra le baptême et viendra vénérer le Saint-Sépulcre. Ces gens me
serviront comme leur père et ils seront mes fils, et moi leur garant. »
Ce second niveau occupe constamment plus de place dans nos textes
parce que c’est celui dans lequel va s’inscrire l’action historique — mili-
taire et politique — dés croisés.
En effet, cette terre, Dieu l’avait d’abord donnée aux juifs (La Chanson
d'Antioche , chant I), et c’est dans cette terre qu’il avait choisi de venir au
monde. Mais ceux à qui elle avait été donnée à habiter et à « tenir » y ont
perdu leur droit en ne reconnaissant pas Jésus pour Dieu et en le mettant
à mort. Mais ce ne sont plus eux qui occupent la Terre sainte, ce sont les
« Turcs », les « Sarrasins », qui n’y ont pas plus de droits, puisque ce sont
des « païens » qui ne reconnaissent pas le vrai Dieu (« Cette terre est
perdue, ce sont les fidèles de Mahomet qui la détiennent »). C’est la
raison pour laquelle les textes effectuent sans cesse une sorte d’amalgame
entre les juifs et les Sarrasins : il n’y a pas seulement entre eux succession
historique mais identité, car les uns et les autres sont des « Infidèles », les
premiers pour avoir rompu l’Alliance et avoir été oublieux de la « promis-
sion », les seconds, si l’on peut dire, pour s’être refusés à la conclure.
Quand le bon larron suggère à Jésus de se venger des juifs, celui-ci répond
en parlant des « païens », dont il sera fait justice mille ans plus tard, c’est-
à-dire des « Sarrasins ». La formule qu’emploie un chrétien dans une
prière traduit, en la ramassant dans le jeu des temps, cette appréhension
des choses : « Vous êtes allé à Jérusalem, dit-il en s’adressant au Christ,
qu’occupent les Arabes. » Entre les mains des uns ou des autres, cette
terre doit être considérée comme «morte» (La Chanson d’Antioche ,
chant I).
Cependant, si le Christ règne sur la terre et singulièrement sur sa terre,
il ne peut le faire seul : comme tout seigneur ou souverain terrien, il la
20
LITTERATURE ET CROISADE
confie à des hommes qui lui auront engagé leur foi et devront lui en
assurer le service ; les Turcs, Persans, Esclavons, bref les Sarrasins qui ne
se réclament que d’un droit de conquête n’en sont donc pas de légitimes
occupants. Certes, ils sont braves à la guerre, témoin l’éloge de leur chef
Comumaran qui clôt singulièrement, on en conviendra, La Conquête de
Jérusalem : un des barons croisés fait ôter de sa poitrine le cœur du héros
dont tous admirent la taille, symbole de sa valeur : « S’il avait cru en
Dieu, il n’aurait pas eu d’égal ; je n’ai jamais vu chevalier qui sache
mieux jouter [...], donner de plus forts coups d’épée et se battre avec plus
de vaillance. » Mais, malgré cela, lui et les siens sont « les fidèles de
l’Antéchrist >> : « Ceux qui ne croient pas en Dieu, qui ne le servent ni ne
lui obéissent et ignorent de leur mieux ses commandements, il n’est que
juste de les confondre et de les chasser de cette terre jusqu’au dernier. »
Cette terre appartient légitimement à ceux qui croient dans le Christ, ceux
qui sont dits pour cela « chrétiens », ceux qu’il a adoptés pour fils et dont
Il est le père. Les deux premiers chants de La Chanson d’Antioche insis-
tent sur ce point de façon significative, pour bien exposer les buts et la
raison d’être de la croisade, et peut-être encore plus sur les devoirs que
crée pour les chrétiens cette situation. La foi mais aussi le service : garder
la terre du Christ à des chrétiens et en chasser ceux qui ne le sont pas et
qui, par leur présence infidèle, insultent Dieu, que les vrais croyants
doivent donc « venger », au sens médiéval de « faire justice », « faire
rentrer dans le droit» (La Chanson d'Antioche , chant I). Fils féaux du
Père-Roi, ils doivent lui garder sa terre qui est aussi la leur (ibid., I,
v. 158-162) et éventuellement la reconquérir, la libérer si, ce qui est le
cas, ils se sont rendus coupables de ne pas la lui avoir gardée : « Nous
avons perdu la terre promise [...], elle est perdue puisque ce sont les
fidèles de Mahomet qui la détiennent, et perdue pour toujours si nous ne
la leur reprenons pas de force [...]. Allez venger Jésus des ravages que
Persans et Esclavons ont fait subir à sa terre » (ibid., 1).
L’évêque Aÿmer érige cette tâche en œuvre de miséricorde, l’ajoutant
à celles de l’Evangile en une évocation personnelle du Jugement dernier.
Pierre l’Ermite l’avait déjà dit : « J’ai fait ce voyage pour venger le sei-
gneur Dieu de la honte qu’on lui a faite en sa terre. [Les païens] l’occu-
pent de père en fils, j’ai voulu leur en contester le droit» (ibid., I).
Graindor de Douai s’éloigne sensiblement de la réalité historique pour ce
qui est de l’origine de la croisade ; si l’idée en naît d’abord dans l’esprit
d’un homme, Pierre l’Ermite, scandalisé par l’état dans lequel il a vu le
Saint-Sépulcre, état auquel le patriarche de la Ville sainte se déclare
impuissant à remédier et pour lequel il demande le secours des chrétiens
d’Occident, c’est Dieu lui-même qui, en apparaissant à Pierre, en justifie
le bien-fondé, si l’on ose dire, en la reprenant à son compte et en lui
recommandant de se faire confier son propre sceau — celui du Saint-
Sépulcre — qui montrera en lui un authentique ambassadeur de Dieu.
LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE
21
Muni de cet objet, symbole de 1 a marque personnelle de Dieu sur 1 a Terre
sainte, Pierre aura toute l’autorité nécessaire pour commander au pape et,
par son intermédiaire, aux rois.
« Mon peuple », dit Jésus. Il en est donc bien le roi et ils sont ses
hommes, « les fidèles de Jésus ». Sa terre est la leur en tant que chrétiens :
« Envoyez dire à Corbaran, recommande un évêque, que ce royaume est
nôtre, parce qu’il nous a appartenu avant que ses gens ne s’en soient
emparés par la force [...]. Nous sommes prêts à faire la preuve qu’il n’a
sur lui aucun droit [...]. Nous avons bien entendu le mandement de Dieu
[...]. Nous sommes tous ses fils et nous le vengerons » (La Chanson d’An-
tioche, chant VII, laisse xxn).
Droit à la terre, devoir de la libérer, le combat des croisés repose sur
cette double base. Le fait que l’ennemi à battre (qu’il s’agisse de conqué-
rir la terre ou de libérer le pays selon le point de vue auquel on se place)
est humain, alors que son seigneur est le roi du ciel, entraîne une appré-
hension et une conduite double des événements.
Il y a une conduite et une appréhension des lieux purement militaires.
De même qu’on souffre de la faim et de la soif sur la terre du Seigneur,
autant, voire plus, qu’en Flandre et qu’en Italie, de même Antioche et
Jérusalem sont aussi difficiles à investir que pourraient l’être des citadel-
les chrétiennes, et peut-être davantage à cause de la valeur des Turcs et
du climat du pays. En matière de tactique et d’approvisionnements, les
chefs de l’armée de Dieu se comportent à la façon habituelle : quand ils
sont sur le point d’assiéger une place, ils envoient des détachements de
soldats dans les environs pour approvisionner en vivres les hommes et les
animaux ils s’inquiètent des sources; avant de donner l’assaut, ils
essaient de chercher les points faibles de la défense, ils font construire des
machines de guerre. On pourrait donc, à partir de nos textes, suivre le
récit ordinaire d’une expédition qui le serait tout autant.
La géographie de Jérusalem et de ses environs, et de la Terre sainte
devient, l’espace du récit, une géographie militaire. Si Saint-Etienne est
si souvent mentionné, ce n’est pas parce que l’exemple du protomartyr
est particulièrement important pour les croisés ; et le val de Josaphat avec
le tertre qui le domine ne renvoie pas à l’image d’un culte marial pourtant
largement développé en ce xn e siècle ; quant au « très saint temple », un
des deux lieux de la ville le plus souvent cités, il ne l’est certes ni pour
l’Annonciation, ni pour l’offrande de Jésus sur son autel. Quel est d’ail-
leurs l’autre lieu le plus souvent mentionné ? Nous ne l’avons pas encore
rencontré parce qu’il s’agit de la « tour de David » — c’est ainsi que tous
les textes désignent la citadelle de Jérusalem et aucun souvenir évangéli-
que ou « christique » ne lui est rattaché. Mais les différents corps de
troupe installent leur campement « au mont Syon », « au val de Josa-
phat », « au mont des Oliviers », « à Saint-Étienne », « à la porte de
David », « par-dedans Bethléem ».
22
LITTÉRATURE ET CROISADE
Mais les combats les plus acharnés auront lieu au mont Sion, au mont
des Oliviers, au val de Josaphat, à la porte Dorée, à la porte Saint-
Étienne : leur mention, au demeurant brute, sans plus de rappel des per-
sonnages ou des événements auxquels leur nom les associe, ne signifie
plus que le renouvellement et l'acharnement des affrontements. Une hié-
rarchie, de ce point de vue, s’instaure, où « Saint-Étienne » est plus « im-
portant » que le « mont des Oliviers », où le « val de Josaphat » est plus
souvent nommé que le « mont du Calvaire ». À l’intérieur de la ville, la
« tour de David » est le lieu militaire par excellence : point surélevé d’où
les chefs peuvent donner le signal de la bataille, en observer l’évolution,
regrouper les troupes avant et après l’assaut ; le Temple et son esplanade
sont plutôt lieux de réunion et de délibération. Godefroy de Bouillon y
remplacera l’émir qui l’y avait précédé, et le texte les appellera l’un
comme l’autre « roi de Jérusalem ».
De façon générale, l’entrée des croisés dans Jérusalem n’ayant pas mis
fin aux combats, on continuera de parler, pour les mêmes motifs militai-
res, du val de Josaphat et de la porte Saint-Étienne.
Mais l’histoire se déroule aussi sur un second plan, surnaturel celui-là.
Le roi céleste n’est pas (exactement) un roi terrien. Sa toute-puissance,
associée au fait que pour se « venger » il a recours à des forces humaines,
et, en même temps, l’exigence que sa « compagnie » respecte, au sein
même des combats menés pour lui, ses commandements — en l’enten-
dant non au sens d’un ordre de bataille mais des « commandements de
Dieu » — ont une conséquence qui peut apparaître comme paradoxale :
c’est que son action répressive se fait sentir plus sur l’armée de Dieu que
sur « les gens de l’Antéchrist ».
La marche sur Jérusalem est ralentie par les difficultés que la géogra-
phie physique et humaine du pays oppose aux croisés. Elle l’est aussi par
leurs péchés. Graindor de Douai attribue, par exemple, à cette raison leur
situation à Antioche : ils sont entrés dans la ville, mais sont pris entre la
citadelle dont ils n’ont pu se rendre maîtres et une armée venue de l’exté-
rieur qui les assiège, leur coupant de surcroît quasiment toute possibilité
d’approvisionnement : Dieu punit ainsi la fornication de sa « gent » avec
des mécréantes. La renonciation à ces errements, la pénitence manifestée
publiquement par processions, prières, etc. (ainsi que la médiation de
saint Pierre au nom de son Église rendue au culte) seront nécessaires pour
qu’Antioche tombe définitivement entre les mains des chrétiens.
Une fois ceux-ci venus à résipiscence. Dieu leur enverra un signe (l’in-
vention de la lance de Longin), à la fois relique et étendard ; elle symbo-
lise en quelque sorte la présence du Tout-Puissant à la tête de ses troupes,
puisqu’elle doit leur donner la victoire à tous coups, en même temps
qu’elle est le gage de leur réconciliation. Cette toute-puissance sera égale-
ment manifestée par l’intervention de combattants célestes. A la fin de La
Chanson d’Antioche , seul un ange donne le signal de la reprise de la
LE PREMIER CYCLE DE LA CROISADE
23
marche sur Jérusalem en déclarant : « Voici le terme fixé par Dieu pour
la vengeance du Seigneur qui souffrit toutes les affres de la mort. » Dans
La Conquête de Jérusalem, ce sont des colombes, messagères divines, qui
seront chargées de « brefs » célestes.
Certes, visions, apparitions, interventions surnaturelles ne sont pas
inconnues des autres épopées, en particulier lorsqu’il s’y agit de la lutte
contre les Sarrasins. Cependant, elles sont beaucoup moins fréquentes
qu’ici et si Dieu y envoie parfois ses anges aux hommes, il ne leur appa-
raît pas en personne comme au prêtre d’Antioche, en une scène qui anime
quelque retable : le Christ en majesté entre de saints intercesseurs.
Les combats pour Jérusalem font intervenir un temps que l’on peut dire
sacré. Ne pas livrer un combat le jour du Seigneur n’est encore que se
conformer à une règle établie par l’Église. Mais le temps dans lequel se
déroule la prise de la ville n’est pas un temps réaliste : les échecs des
premiers assauts correspondent à la volonté de Dieu d’éprouver ses
fidèles : « Il leur signifia par là qu’il n’était pas aisé de conquérir Dieu. »
La quête de Dieu et la conquête de la Ville s’articulent l’une sur l’au-
tre ; mais, alors qu’au départ prendre la ville apparaissait comme un
moyen de s’assurer son salut, on voit maintenant qu’il faut d’abord cher-
cher Dieu pour pouvoir conquérir la ville.
Le temps de la prise de Jérusalem se calque sur celui de la Passion : la
première brèche dans le mur est faite « à l’heure de midi [...] où Notre-
Seigneur se laissa élever sur la vraie Croix pour sauver son peuple » :
«Ce fut un vendredi à l’heure où Jésus accomplit sa Passion que nos
Français entrèrent dans la ville. »
La dernière partie de La Conquête de Jérusalem, quand, après la prise
de la ville, les « rois » pressentis choisissent de s’en aller, disant qu’ils
préfèrent leur terre à celle du Seigneur, marque le retour au seul niveau
humain des événements. Est-ce méfiance vis-à-vis d’un avenir où cette
terre ne connaîtrait plus que les lois de la nature naturelle ? Quand Bohé-
mond refuse de tenir Jérusalem, disant qu’il préfère « ses » Pouilles et
« sa » Calabre, terre pour terre, eau pour eau, ville pour ville, c’est bien
ce regard commun qu’il porte sur l’Italie et la Palestine : trop chaud, trop
sec, trop aride — les colombes et la lance ne font pas partie de son dis-
cours. Ou bien, ce qu’il refuse, n’est-ce pas en même temps la perspective
de demeurer dans ce monde où, pour l’emporter, certes on peut tuer et
même massacrer, mais où il faut s’abstenir des captives et aller prendre
son ordre de bataille auprès de quelque ermite ?
On sait quelle histoire de déceptions sera celle des (autres) croisades.
Que l’empire latin, aussitôt constitué, sera menacé. Que Jérusalem ne
demeurera pas longtemps aux mains des chrétiens. Que, de toute façon,
de Constantinople à Saint-Jean-d’Acre et à Tripoli, les préoccupations
politiques et personnelles des chefs (nos deux textes en parlent déjà)
auront vite fait de prendre le pas sur les spirituelles. Que les chrétiens
24
LITTÉRATURE ET CROISADE
d’Occident se lasseront de renouveler des expéditions inefficaces. Qu’ils
finiront par s’interroger sur leur légitimité et se demander si prêcher la
parole de Dieu aux infidèles n’est pas un meilleur moyen de libérer le
Sépulcre que de tuer ceux qui l’occupent. Le premier Cycle de la croisade
contient en germe, sous-jacent au discours de l’épreuve et de la libération,
de la victoire et du salut, l’histoire d’une impossibilité : celle d’hommes
pris entre une terre qui les déçoit parce qu’elle n’est que ce qu’elle est et
qui les décourage parce qu’elle exige d’eux qu’ils soient plus que ce
qu’ils sont.
M. de C. du G.
LES TEMPS DE LA NARRATION
L’usage du français contemporain est d’employer un seul temps à l’inté-
rieur d’une séquence narrative (le plus souvent le passé simple, parfois le
présent). L’usage de l’ancien français est beaucoup moins fixé : les change-
ments de temps y sont fréquents et ne correspondent souvent à aucune inten-
tion stylistique. Trois possibilités s’offrent donc aux traducteurs : respecter
tous les changements de temps du texte médiéval afin de mieux rendre sensi-
bles au lecteur des pratiques grammaticales différentes des siennes ; se
conformer en tout à l’usage moderne afin de rendre le texte traduit le plus
immédiatement lisible ; adopter une attitude intermédiaire pour tenter de
concilier lisibilité et perception des écarts. Chaque traducteur aura ici, en
fonction de la nature du texte, choisi la solution qui lui paraissait la plus
appropriée.
La Chanson d’Antioche'
[Richard le Pèlerin et Graindor de Douai]
Chanson de geste, fin du xn' siècle
INTRODUCTION
Le texte que nous avons conservé date de la fin du xii c siècle et semble
avoir été écrit pour inciter les chrétiens à participer à la troisième ou à la
quatrième croisade. On s’accorde à penser qu’une ou plusieurs versions
antérieures ont existé et que les textes en ont été perdus. Il est rédigé en
alexandrins regroupés en laisses. Deux noms y sont inscrits, donnés l’un
comme celui de T auteur-source (Richard le Pèlerin), l’autre comme celui
du remanieur (Graindor de Douai) ; mais on ignore tout de ceux qui les
ont portés, et certains doutent qu’ils soient les seuls à être intervenus dans
l’élaboration de la chanson.
La Chanson d’Antioche relate les événements qui sont à l’origine de la
première croisade et le début de celle-ci jusqu’à la prise d’Antioche, place
forte dont la conquête ouvrait aux croisés la route de Jérusalem. De tous
les textes en langue vulgaire, c’est celui qui est le plus proche de la réalité
historique, même si — épopée oblige — il n’ignore ni les simplifications,
ni les amplifications.
Cette traduction a été établie à partir de l’édition de La Chanson d’An-
tioche due à P. Paris, Paris, 1832-1848 (Reprints, Genève, 1969). Nous
avons conservé la répartition du texte en «chants», introduite par l’édi-
teur, dans la mesure où elle facilite au lecteur moderne l’approche du
poème ; mais seule la division en laisses est d’origine. Les lecteurs qui
désireraient avoir une approche directe de la Chanson peuvent se référer
à l’édition de S. Duparc-Quioc, 2 vol., Paris, Geuthner, 1977-1978.
Micheline de Combarieu du Grès
1 . Traduit de l'ancien français, présenté et annoté par Micheline de Combarieu du Grès.
26
LITTERATURE ET CROISADE
BIBLIOGRAPHIE : Sur l’ensemble des épopées de croisade : Les Épopées de la
croisade , Actes du colloque international de Trêves, 6-1 1 août 1984, dans Zeitschrift
Jïir franzôsische Sprache und Literatur (ZFSL), n° 1 1, Stuttgart, Franz Steiner 1986.
suard F., « Chanson de geste traditionnelle et épopée de croisade », dans Au carre-
four des routes d'Europe : la chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg,
1985), Aix-en-Provence, 1987, t. 2, p. 1033-1055.
Sur le premier cycle de la croisade (et en particulier La Chanson d’Antioche) :
duparc quioc s.. Le Cycle de la croisade, Paris, Champion, 1955.
bendf.r kh, « Des chansons de geste à la première épopée de la croisade : la pré-
sence de l’Histoire dans la littérature française du xn c siècle », dans Actes du
VI e congrès Rencesvals (Aix-en-Provence, 1973), Aix-en-Provence, 1975, p. 484-500.
df.schaux R , « Le merveilleux dans La Chanson d’Antioche », dans Au carrefour
des routes d'Europe : la chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg, 1985),
Aix-en-Provence, 1987, t. 1, P- 431-443.
klf.ber il ., « Pèlerinage, vengeance, conquête : la conception de la première croisade
dans le cycle de Graindor de Douai », dans Au carrefour des routes d'Europe : la
chanson de geste (X e congrès Rencesvals, Strasbourg, 1985), Aix-en-Provence, 1987,
t. 2, p. 757-765.
combarieu du cirés M. DF., « La “terre de repromission” », dans Terres médiévales ,
Paris, Klincksieck (Coll. « Sapience »), 1993, p. 71-99.
CHANT I
I
Faites silence, seigneurs, et tenez-vous en paix si vous voulez entendre
chanson de gloire. Nul jongleur n’en peut dire de plus haute : elle parle
de la Ville sainte — louée soit-elle ! — où Dieu se laissa supplicier et
mettre en croix, jusqu’au coup de lance. Jérusalem, tel est son nom. De
nos jours, les jongleurs qui chantent l’histoire omettent son vrai début,
mais pas Graindor de Douai qui, lui, l’a réécrite entièrement. Vous allez
donc entendre parler de Jérusalem et de ceux qui allèrent adorer le Saint-
Sépulcre ; vous saurez comment on rassembla les armées par tous les
pays : on convoqua les gens de France, du Berri comme de l’Auvergne,
des Pouilles, de Calabre jusqu'au port de Barlette ', et même du pays
de Galles et de beaucoup d’autres terres que je suis incapable de nom-
mer. Jamais on n’a entendu parler d’un tel pèlerinage. Ils allaient tous être
à la peine pour Dieu, souffrir le chaud et le froid, les veilles et les jeûnes.
Le Seigneur ne peut que les récompenser en accueillant leurs âmes dans
la gloire.
II
Faites silence, barons, et prêtez-moi l’oreille ; je vais vous dire une
chanson qui mérite d’être écoutée. Si vous voulez tout savoir sur Jérusa-
lem, approchez-vous de moi, je vous en prie au nom de Dieu. Je ne veux
recevoir de vous ni palefroi ni destrier, ni pelisse de vair ou de gris, sauf
si vous me les donnez au nom de Dieu, — et alors, qu’il vous le rende !
Je vais vous parler de la Ville sainte et vous raconter comment les nobles
barons partirent outre-mer pour faire justice de la honte de Dieu et
comment II les soutint dans leur entreprise. Ils eurent pour guide Pierre 1 2
1 . Port situé dans le royaume de Naples, le plus fréquenté par les pèlerins d'Occident.
2. Pierre l’Ermite, prédicateur populaire de la croisade, prit en effet la tête d’une troupe
composée essentiellement de gens du peuple (on a parlé de la « croisade des pauvres gens »)
28
LITTÉRATURE ET CROISADE
dont le Seigneur avait fait son messager ; mais sa première troupe joua de
malheur : tous périrent sans recours ou furent faits prisonniers. Seul, il
réussit à s’échapper et à revenir. Alors s’assemblèrent maints princes et
maints guerriers de haut rang : il y avait là Hue le puîné Tancrède et
Bohémond, les justes vassaux, le duc Godefroy, un fidèle ami de Dieu, et
le duc de Normandie avec ses gens et ceux du pays picard ; il y avait aussi
Robert de Flandre 2 et les combattants flamands. Quand tous Rirent réunis
par-delà Montpellier, l’histoire atteste qu’ils étaient bien cent mille. Ils
allaient s’emparer par la force de Nicée avec sa citadelle, de Rohais 3 et
d’Antioche, la ville des églises, et, enfin, après avoir ouvert une brèche
dans ses remparts, de Jérusalem. Mais avant, ils devront longuement
jeûner et veiller, supporter la pluie, la neige et la grêle. Voici donc une
chanson qu’il fait bon écouter.
Que le Dieu qui ressuscita Lazare à Béthanie et livra pour nous son
corps à la Passion accorde une foi solide à tous ceux qui L’aiment et espè-
rent en Lui du fond de leur cœur ! Et qu’il confonde pour leur malheur
ceux qui croient en Mahomet et adorent son idole ! Seigneurs, il n’est
point de fantaisie dans notre chanson, rien que des paroles de vérité pure
et de sainteté. Voici la chanson de la troupe de Pierre, et d’abord comment
il était venu prier au Sépulcre. Dieu lui apparut pendant son sommeil et
lui ordonna de retourner en France, après avoir pris Son sceau pour qu’on
le croie plus facilement, et de dire à Son peuple de venir libérer les très
saintes reliques dont des traîtres s’étaient emparés. Qu’ils viennent Le
venger : ceux qui y mourront auront rémission de leurs péchés et entreront
au paradis. Vous avez déjà entendu raconter cette histoire, mais les vers
en étaient différents ; nous l’avons refaite et mise soigneusement en
qui devança les armées des chevaliers et fut décimée en Asie Mineure. Les survivants seront
plus ou moins bien intégrés aux forces régulières (voir ci-dessous, chant IV, n. I . p. 66). En
revanche, le rôle qui lui est prêté dans La Chanson J 'Antioche d’initiateur de la croisade
par inspiration divine (laisses n-iu et x-xn), voire de chef militaire à lui conféré par le pape,
n’est pas historique ; il en est de même pour le récit des laisses xxix sqq.
1 . Hugues de Vermandois, frère cadet du roi de France Philippe I" qui, excommunié pour
cause d’adultère — ce que ne dit pas la chanson — , ne pouvait participer à la croisade :
Hugues y représente donc son frère. Il est dit li maines en ancien français : on peut compren-
dre « le grand » (d’après le latin magnits) ou li mainsnes (par opposition à l’aîné), ce qui
correspond en effet à sa relation d’âge avec Philippe.
2. Énumération incomplète des chefs des grandes armées de la croisade. Bohémond
commandait les Lombards et les gens d’Italie du Sud : la chanson l’associera surtout, avec
Tancrède, aux régions des Pouilles et de la Calabre ; Bohémond est sans doute le héros
féodal le plus important de ce poème puisque c’est lui qui sera responsable de la prise d’An-
tioche. On reconnaît aussi, dans ces vers, Robert de Normandie et Godefroy de Bouillon, le
futur avoué du Saint-Sépulcre (voir La Conquête de Jérusalem).
3. L’ancienne Édesse.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I
29
rimes. Que Dieu accorde le salut de son âme à qui l’écoutera avec atten-
tion afin qu’il ne voie jamais le séjour maudit de l’enfer !
IV
Rappelez-vous, seigneurs, ce que rapporte la Sainte Écriture : comment
Dieu vous a tous créés et placés dans un lieu de paix. Sans le péché
d’Adam, vous auriez à jamais ignoré la souffrance. Puis II envoya Son
fils sur terre pour vous arracher à l’enfer en livrant son corps au supplice
de la croix : Pilate et les juifs s’acharnèrent sur lui. Et il nous a aimés au
point de nous donner son nom : c’est d’après lui. Christ, que nous nous
appelons chrétiens. Et puisque nous croyons qu’il est mort pour nous, il
ne serait que juste de prendre la croix en souvenir de lui : c’est aux chré-
tiens de faire justice de cette engeance d’Antéchrist qui n’a ni foi ni obéis-
sance envers lui et qui méprise à toute force ses commandements.
Chassons-les jusqu’au dernier ! Tuons-les tous ! Et que Jésus nous en
sache gré !
V
Seigneurs, écoutez un poème qui en vaut la peine. Le monde d’ ici-bas
est traître, il veut nous abuser. Il n’y a plus de justice, personne n’y voit
clair et il est bien difficile de sauver son âme. Le diable est là, tout près,
pour nous tromper ; prenons donc garde à ses pièges ! Notre-Seigneur
nous commande d’aller à Jérusalem anéantir la gent maudite qui ne veut
pas le reconnaître pour Dieu et croire en lui, ni suivre ses saints comman-
dements de son mieux. Nous devrions renverser les idoles de Mahomet et
de Tervagant ', et les mettre en pièces en hommage à Dieu, et restaurer et
bâtir églises et couvents. Bref, acquitter le tribut du pèlerinage demandé
par les Turcs de telle sorte qu’il n’y ait plus de païens pour oser le récla-
mer. Sans attendre, les bons barons de France partirent dans ces pays loin-
tains et déserts et s’y firent sauvages pour le salut de leurs âmes.
VI
Pour l’amour de Dieu, seigneurs, écoutez-moi si vous voulez aller en
paradis après votre mort ! Après son arrestation, après les mauvais traite-
ments que les juifs lui firent subir. Dieu fut cloué sur la croix et on mit à
1 . Dans la représentation médiévale courante, les musulmans, désignés sous le terme de
« Sarrasins », sont polythéistes : Mahomet, Tervagant, mais aussi Apollon et Cahu sont les
noms des dieux qu’on leur prête.
30
LITTÉRATURE ET CROISADE
sa droite un brigand du nom de Dimas, mais (Dieu soit loué !) ce n’était
pas un mécréant. Quand il vit Jésus supplicié, il lui demanda en homme
qui se savait sur le point de mourir : « Roi, fils de la Vierge, si grande est
ta miséricorde ! Sauve-moi avec toi, quand tu seras au ciel, d’où tu
devrais bien te venger de ces juifs perfides et de tout ce qu’ils te font
subir. »
VII
À ces mots, Notre-Seigneur se tourna vers lui : « Ami, lui dit-il, il n’est
pas encore né ni baptisé le peuple qui viendra me venger avec ses épieux
aiguisés en tuant ces païens du diable qui n’ont pas voulu m’écouter.
Alors, mon pays sera libéré et reconquis. Alors, la sainte chrétienté sera
exaltée. Mais il faudra bien attendre mille ans pour que le Saint-Sépulcre
devienne lieu de pèlerinage et objet de vénération. Alors, des hommes de
ce temps viendront me servir comme s’ils étaient mes fils, et je les traite-
rai comme tels : je serai leur garant et ils entreront en possession de leur
héritage dans le paradis. Quant à toi, sois, dès aujourd’hui, couronné à
mes côtés. »
VIII
A sa gauche, on avait pendu un autre brigand appelé Gestas. C’était un
camarade du fidèle de Jésus, et il le voyait s’affliger des souffrances du
crucifié, des clous, de la boisson amère que lui avaient donnée ces traîtres
maudits et du coup de lance qu’ils lui avaient porté. « Camarade, dit-il en
mécréant qu’il était, tu es bien fou de croire qu’il va te venir en aide. Il
ne peut pas se sauver lui-même ; comment pourrait-il te tirer d’affaire ?
Il dit lui-même que nous devrons attendre mille ans le secours ! Quand
on en sera là, il y a longtemps que toi et tous ceux qui l’ont espéré, vous
serez morts ; il ne sera plus temps de verser une rançon. Il faut avoir perdu
la tête pour se fier à de telles promesses. »
IX
« Malheureux, rétorqua celui qui croyait en Jésus, comment oses-tu
parler ainsi du Dieu tout-puissant ? Toi et moi, nous avons mérité de souf-
frir : nous avons passé notre temps à voler et à commettre de mauvaises
actions ; mais ce n’est pas le cas du Seigneur du monde, lui qui voit et
mène tout. Qui croira en Lui n’aura pas à craindre le venin puant de
l’enfer. — Ami, dit Notre-Seigneur, tu peux être sûr que, d’outre-mer,
des gens viendront venger la mort de leur père. Il ne demeurera pas un
païen d’ici jusqu’au plus lointain Orient. Les Francs resteront maîtres de
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I
31
la terre sans que personne la leur conteste et l’âme de quiconque périra
en chemin sera sauvée. Qu’il en soit aujourd'hui ainsi de la tienne, car je
le veux, et de tous ceux qui croient en moi. »
X
Voici l’histoire que je vous ai promise. Elle parle d’abord de la troupe
de Pierre. Natif du pays d’Amiens, il y demeurait ; les gens l’aimaient et
lui faisaient confiance. Depuis le temps des apôtres, personne n’avait
aussi bien prêché que lui. Ayant pris l’écharpe et le bourdon 1 , il partit
monté sur un âne et s’achemina tout droit jusqu’à l’église de Saint-Pierre 2
où il fit ses dévotions. Puis il s’embarqua à Barlette en homme décidé et
parvint à Jérusalem pour l’Annonciation. Au moment où il se prosternait
pour prier devant le Sépulcre, il vit un spectacle qui le fit frissonner : le
lieu servait d’écurie pour les chevaux, et à d’autres sacrilèges. Il alla donc
trouver le patriarche qu’il apostropha en ces termes : « Qui es-tu, ami,
pour négliger pareillement le sépulcre de Dieu ? — Qu’y puis-je, frère ?
Le tribut est lourd à payer pour demeurer ici et c’est par la souffrance que
nous gagnons le salut de nos âmes. Va dire aux chrétiens que si on ne
vient pas à notre secours, c’en est fini du Sépulcre. — C’est un message
dont je m’acquitterai volontiers », répondit l’ermite.
XI
« Seigneur, je vais vous dire mon intention, si vous voulez me faire
confiance et si je pensais que ce fut vraiment la volonté de Dieu : ce serait
de faire venir les guerriers de France, les chevaliers renommés et les ducs,
princes, comtes et seigneurs, ainsi que tous les barons. — Voilà une
bonne parole, ami, répond le patriarche. S’il vous plaît, donnez-moi un
délai : demain matin, je vous dirai le fond de ma pensée. — A vos
ordres », répond Pierre.
Maître Pierre retourna au Sépulcre où il se coucha pour dormir après
avoir dit sa prière. Dieu en majesté lui apparut dans son sommeil. « Mon
cher fils en charité, lui dit-il d’une voix douce, je vous sais bon gré de
votre service et vous en remercie. Allez trouver le patriarche, demandez-
lui mon sceau et rentrez en France : vous direz à mon peuple que le temps
est venu pour la sainte chrétienté de m’apporter son aide. J’aurai plaisir à
voir tous ces hommes : je les ai si longtemps attendus ! Je veux qu’ils
échappent à l’emprise du démon qui a tendu tous ses pièges pour les y
1 . Insignes visibles de l'état de pèlerin. Le bourdon est un gros bâton de marche.
2. À Rome.
32
LITTÉRATURE ET CROISADE
faire tomber. La porte du paradis leur est grande ouverte, la couronne 1 les
y attend ! » Dieu disparut alors et Pierre s’éveilla. Après avoir réfléchi un
moment, il se rendit auprès du patriarche et lui dit qu’il avait eu un songe :
« Racontez-moi cela, seigneur, fit le pontife. — Voici ce qu’il en a été
sans mentir. » Il ne fallut qu’un moment pour que Pierre se vît accorder,
volontiers et sans délai, tout ce qu'il demandait, y compris le sceau du
Seigneur Dieu. Sur ce, il salua le patriarche et toute sa suite.
XII
À nouveau, il retourna prier au Saint-Sépulcre avant de prendre congé.
Ce ne fut pas sans difficulté qu’il quitta le pays. Après avoir traversé la
mer, il débarqua à Brindes et s’en fut à Rome, toujours sous le coup du
chagrin et de la tristesse. Il y eut une entrevue avec le pape 2 qui s’enquit
de ce qu'il avait fait. Pierre lui raconta ce qu’il avait entrepris après avoir
vu le sépulcre où Dieu avait été enseveli servir d’écurie pour les chevaux,
mulets et bêtes de somme. Ce récit affligea fort le pontife. « Au nom de
Dieu, seigneur, conclut Pierre, secourez les malheureux que les Sarrasins
ont faits prisonniers et emmenés loin de Jérusalem. — Cher frère et ami,
répondit le pape, je suis très désireux d’agir à votre gré ; de toute ma vie,
je ne vous ferai défaut. Dites-moi ce que vous voulez faire et honte à ceux
qui ont ainsi maltraité Dieu et Ses fidèles ! — Envoyez des messagers à
Paris, convoquez princes et marquis de France pour qu’ils aillent venger
Dieu. Il leur a promis de prendre auprès de Lui ceux qui y mourront.
Donnez-moi aussi le commandement de vos nobles chevaliers, tous
autant que vous pourrez en rassembler, heaumes en tête ; et j’irai venger
Dieu de bon cœur ! » Le pape donne son accord en riant de joie.
Le pontife rassemble ses hommes par tout le pays : ils étaient soixante
mille à ce que dit la chronique, avec Pierre à leur tête comme seigneur et
maître, comme avoué et garant, — et il s’entendait à la tâche. Dans cette
troupe, il y avait le puissant comte de Bourges, Harpin le hardi qui avait
remis sa terre au roi parce qu’il n’avait eu de sa femme ni fils ni fille ; il
y avait aussi Richard de Caumont et le seigneur Jean d’Alis, Baudouin de
Beauvais au fier visage et son frère Emaut qui devait connaître un sort
épouvantable : il fut dévoré par un dragon sur le mont du Tigre et son
frère le vengea de son épée d’acier. 11 y avait des prêtres et des moines
consacrés, peu de barons mais une masse de gens de toute sorte. Le pape
traça sur eux le signe de la croix et les bénit : « Je vous ordonne d’obéir
tous au seigneur Pierre l’Ermite qui est votre chef et votre guide. Il vous
mènera jusqu’aux fidèles de l’Antéchrist cependant que j’enverrai un
1. La couronne est celle du martyre.
2. Urbain IL
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT I
33
message en France par lequel j’ordonnerai au roi de Saint-Denis d’aller
venger Dieu de ses ennemis. » Les barons acquiescèrent tous et prirent
congé.
Une fois prêts, ils se mirent en route sous la conduite de Pierre qui
connaissait bien le pays. Hélas, Pierre, pourquoi agis-tu ainsi ? Ce fut une
folie de ne pas attendre les Français. Car tous ces gens, tout ce peuple que
tu emmenas au pays des Sarrasins devaient y trouver la défaite et la mort.
XIII
Maître Pierre se met en route avec sa compagnie, plein de confiance
dans le fils de sainte Marie. Ils traversent Pouille et Calabre sans s’écarter
du droit chemin jusqu’à Constantinople, passent le Bras-Saint-Georges 1
sur quelques navires et s’avancent au-delà de la montagne de Civetot 2 qui
projette sa grande ombre à une lieue et demie de Nicée. Arrivés enfin en
vue de la ville, ils pensèrent qu’ils allaient la prendre sur leur lancée, mais
ils n’y parvinrent pas, et c’est là qu’ils commencèrent à souffrir doulou-
reuse angoisse.
Les Français ont installé leur camp dans une prairie. Hélas ! Pourquoi
notre noble troupe s’y est-elle arrêtée ? Elle va y être mise à mal et ne
s’en remettra jamais. Car voici que Corbaran 3 arrive de Syrie avec cent
mille Turcs, tous des païens. Soudan 4 de Perse l’avait envoyé à Soliman 5
de Nicée pour lui réclamer la redevance annuelle — quinze mulets de
Syrie portant de l’or et des besants d’Esclavonie 6 , et vingt chevaux
chargés de draps d’Almeria — qu’il n’était pas venu lui remettre à sa
cour solennelle. Corbaran a mis pied à terre dans la riche Nicée et la ville
fourmille des hommes qui l’accompagnent. Sa maisonnée a pris canton-
1 . Le Bras-Saint-Georges : le Bosphore. Historiquement, Pierre et les siens ont gagné
Constantinople par la voie de terre, à travers Allemagne et Hongrie.
2. Civetot était une place forte située dans le golfe de Nicomédie (voir P. Rousset, His-
toire tles croisades , Paris, 1 978, p. 53 ).
3. Corbadas ou Kerbogast, selon les chroniqueurs. « Kerbogast que les nôtres appelaient
ordinairement Corbaram », écrit Jacques de Vitry. En fait, le chef turc qui commandait les
troupes auxquelles les premiers croisés eurent affaire s’appelait Elc-janes. La Chanson
d 'Antioche est, en particulier dans la représentation des faits du point de vue chrétien, la
plus historique des épopées de croisade ; mais elle est beaucoup plus fantaisiste pour ce qui
a trait à l’ennemi : la description des mœurs, des relations sociales et politiques, etc. est le
plus souvent calquée sur la féodalité occidentale ; les noms de personnes et de lieux mêlent
essais de transcription, invention, nouvelles nominations conférées par les chrétiens. Nous
signalerons au passage les plus notables de ces déformations.
4. L’ancien français « soldan » induit la traduction « sultan », mais le mot est souvent
dans la chanson (et c’est le cas ici) employé comme un nom propre et non comme un titre.
Cette alternance a été respectée.
5. Nommé ainsi par les Occidentaux qui lui prêtent le nom de son père, il s’appelait
Kilidg-Arsan.
6. Pays des Croates et des Serbes.
34
LITTÉRATURE ET CROISADE
nement dans des logis divers et lui-même est descendu dans la maison
Murgalie
XIV
Corbaran est descendu dans la maison Murgalie où, la nuit même,
Soliman l’a couvert de présents. Le lendemain, dès l’aube, quand on y vit
clair, il ordonna à ses émirs de se mettre en selle pour faire une sortie.
Voici les Sarrasins à cheval. Trompettes et cors d’airain retentissent. Cor-
baran quitte l’enceinte par la porte aux Dormants 1 2 et va prendre position
avec ses hommes dans la vallée en contrebas de Civetot. Soliman de
Nicée le suit avec ses Turcs malfaisants et son armée était nombreuse : il
y avait bien là cent cinquante mille mécréants. C’est un grand danger qui
menace les nôtres.
XV
Le temps était beau et clair, il faisait chaud. Au milieu de la vallée se
tenait Corbaran d’Olifeme 3 . Monté sur une mule bien sellée, Soliman
vint le saluer : « Seigneur roi, dites-moi franchement pourquoi vous êtes
venu de si loin pour me trouver. — J’ai un message du sultan, répond
aussitôt Corbaran. Il est irrité contre toi parce que tu n’es pas allé à la fête
solennelle qu’il a donnée. Il te réclame donc une ânesse chargée d’or fin
à n’en plus pouvoir, et si tu refuses, il a juré sur sa propre tête de te faire
pendre. Mais les choses se passeront plus raisonnablement, car ta renom-
mée est grande et tu m’as fidèlement servi. Tu ne perdras donc pas ton
fief. » À ces paroles, Soliman s’incline devant lui.
XVI
Au mont de Civetot, dans la vaste vallée — à une portée d’arc de
Nicée — , Corbaran a mis pied à terre pour discuter avec Soliman dont il
avait à faire justice : le sultan lui avait donné tout pouvoir et cent mille
Turcs au moins l’accompagnaient. De son côté, Soliman rallia les siens :
ils étaient bien cinquante mille, et pas un seul fantassin parmi eux : tous
ont un bon et rapide destrier, et portent leurs armes avec eux. Pour apaiser
Corbaran, Soliman lui fit droit : pour le tribut de l’année, il lui remit un
cheval tout chargé de besants, de pierres précieuses et d’or fin ainsi
1 . Nom de fantaisie ou nom déformé, on l’ignore (voir n. 3, p. 33).
2. Est-ce une façon de nommer les cariatides qui peuvent soutenir un édifice ? Le Moyen
Age connaissait aussi la légende des Sept Dormants... mais on ignore quel pourrait être le
rapport avec une porte d’enceinte.
3. Olifeme : Alep.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I
35
qu’une boîte pleine de myrrhe. Mais voici qu’un Turc surgit, poussant des
cris : « Hélas, seigneur Soliman, malheur à nous ! Laissez cette discus-
sion, c’est trop de temps perdu ! Des chrétiens sont en train de jeter la
désolation sur vos terres et de s’emparer de tous les châteaux qui se pré-
sentent à eux ; ils seront devant Nicée avant le coucher du soleil. — Aux
armes, chevaliers ! s’écrie Corbaran. Par mon dieu Mahomet, ils ne s’en
tireront pas ainsi ; nous allons les tuer sur place jusqu’au dernier. »
XVII
Aussitôt, Corbaran d’Olifeme fait sonner ses cors et ordonne à ses
Turcs de s’armer. Soliman de Nicée en fait autant. Vingt mille hommes
marchèrent à la rencontre de l’armée de Pierre. Quand Harpin de Bourges
les voit charger, il éperonne son destrier pour le lancer au galop ; Richard
de Caumont laisse courre le sien tandis que Baudouin de Beauvais pique
des deux pour prendre de l’élan, imité par le seigneur Jean d’Alis, par
Fouque le brave, par Emaut le renommé ainsi que par les autres barons,
— que Jésus les garde ! De toute la vitesse de leurs chevaux, ils se lancent
contre les Turcs qui tournent bride sans s’arrêter jusqu’au mont de
Civetot. Les Français qui ne les portent pas dans leur cœur se jettent à
leur poursuite. Hélas ! Seigneur ! Quelle sinistre journée ils allaient
vivre ! Jamais on n’entendit parler d’un tel malheur.
[XV Hi-XXXIII. La bataille se solde par un échec complet : tous les hommes
sont tués ou faits prisonniers. Seul, Pierre l'Ermite réussit à s'échapper. Il
gagne Rome. Le pape décide un appel général à la croisade, qu 'il va lancer
depuis Clermont...]
XXXIV
Faites silence, seigneurs, et que Dieu vous bénisse ! On était en mai
quand tous les oiseaux font entendre leurs pépiements, que le rossignol
chante, ainsi que le merle et la pie, et que l’alouette s’envole à tire-d’aile
en gazouillant. Les feuilles couvrent les arbres de leurs touffes et les prés
reverdissent. Toute la chevalerie de France, d’Angleterre et de Norman-
die — princes, ducs et comtes, chacun avec ses gens — était rassemblée
à Clermont en Auvergne. Après la messe, le pape sortit du château dans
la prairie où tous s’assirent sur l’herbe verdoyante. Le pontife se tint
debout et prononça le sermon que voici : « Seigneurs, laissez-moi vous
dire, au nom de Dieu, ce que je suis venu chercher en France et ce que
j’ai à vous demander. Mille quatre-vingt-quinze ans se sont écoulés
36
LITTÉRATURE ET CROISADE
depuis que Marie conçut Jésus-Christ sans connaître d’homme et qu’elle
le mit au monde sans souffrir. Il vécut plus de trente-deux ans au milieu
des siens jusqu’à ce jour de Pâques fleuries 1 où il fit son entrée à Jérusa-
lem et à ce soir où Judas le livra par trahison à ces juifs perfides, — que
Dieu les maudisse ! Ils s’acharnèrent sur lui à coups de poings et de
verges avant de le crucifier au Calvaire ; on déposa son corps dans un
tombeau où il revint de la mort à la vie ; il devait ensuite monter au ciel
sous les yeux des siens. Il nous avait laissé sa Croix et son Sépulcre. Eh
bien, il y a eu des misérables pour s’emparer de Jérusalem et pour faire
souiller par leurs chevaux les autels et les cryptes des églises. Ils en ont
fait des écuries, les maudits ! Ils tiennent en leur pouvoir le Sépulcre et la
Croix que l’on a cessé d’honorer, de servir et d’exalter. Je vous en prie,
seigneurs, au nom de Dieu et de sainte Marie, ayez pitié de cette terre
morte ! Prenez tous la croix ! Que la Sainte Vierge vous aide et vous
secoure dans l’autre monde, et qu’elle vous donne ici-bas honneur et
richesses ! »
XXXV
« Seigneurs, dit le pape, entendez-moi ! Je suis, selon un des articles
de notre foi, votre père en Dieu qui ne doit vous parler que pour votre
bien. Nous avons perdu la terre promise par Dieu à ceux qui étaient
retenus malgré eux en Égypte par Pharaon. Il les délivra de leur captivité
par la main de Moïse et de son frère Aaron, et leur remit Jérusalem et tout
le pays d’alentour qu’ils gardèrent dès lors à toute force et volonté. Dieu
y fut condamné à mort pour nous après la trahison de son disciple Judas.
Ils Le crucifièrent, ces perfides, ces criminels ! Notre Père endura ce sup-
plice pour nous sauver, pour libérer nos âmes captives de i’enfer auquel
nous étions tous condamnés sans espoir de rançon. Or, cette terre est
tombée entre les mains des mahométans ; païens et Esclavons l’ont occu-
pée ; elle est à jamais perdue pour nous, à moins que nous ne la leur repre-
nions par les armes. Souvenez-vous, barons, de la Passion que le seigneur
Dieu a soufferte pour notre salut ! Prenez tous la croix, l’écharpe et le
bourdon et allez venger Jésus de l’offense que Persans et Esclavons ont
faite à sa terre. Ne restez pas assis davantage : à genoux, battez votre
coulpe pour tous les péchés dont vous vous êtes rendus coupables, et je
vous les remettrai au nom de Jésus. » Tous s’agenouillèrent en silence
sans rien dire, reconnurent dans le fond de leur cœur qu’ils étaient des
pécheurs et attendirent de recevoir l’absolution. Seul resté debout au
milieu de la foule, le pape pria à voix haute : « Seigneur Dieu de gloire
qui souffrit passion, et qui ressuscita saint Lazare — cela est vrai et nous
le croyons fermement — , vrai Dieu et Père, gardez de toute mauvaise
I . Dimanche des Rameaux.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT I
37
pensée ceux qui, prosternés, implorent votre pardon. N’ayez point égard
aux péchés qu’ils ont commis envers vous, pardonnez-leur. Je les absous
en votre nom : que, bons ou mauvais, ils soient quittes de tout mal ! »
XXXVI
Le roi de France 1 fut le premier à se redresser. « Ecoutez, seigneur, au
nom de Dieu, dit-il au pape. Jé suis un homme âgé, j’ai souffert beaucoup
de maux et de peines, je ne pourrais pas faire un croisé digne de ce nom,
mais mon frère Hue, qui est un chevalier renommé, ira, lui : qu’il fasse
ce voyage de bon cœur pour mes péchés ! Et qu’il dispose de tous mes
biens à son gré ! » Quand il entend le roi parler d’un don pareil. Hue ne
se connaît plus de joie et se jette aux genoux et aux pieds de son frère. Et
il prend la croix, imité de tous côtés par une centaine d’hommes, princes,
ducs et comtes. On se réjouissait d’être parmi les premiers à se croiser, et
la presse était grande : tous se précipitaient. Ils furent près de deux cent
mille à prendre la croix et à jurer sur leur tête de s’efforcer de faire honte
de leur mieux à Mahomet si Jésus leur accordait de parvenir outre-mer.
XXXVII
Le comte Hue remercie le roi du don qu’il vient de lui faire, — geste
d’honneur et de courtoisie — et déclare noblement qu’il ira au sépulcre
où Dieu de mort qu’il était, revint à la vie. « J’irais même si on me le
défendait. Mais veillez à me confier assez de vos chevaliers pour que
l’armée de Dieu soit augmentée de notre fait. » Le roi lui engagea sa
parole de bon gré. Mon Dieu, combien de croix on distribua ce jour-là !
Sur combien de capes et de manteaux on les fixa ! Beaucoup des Français
se croisent ; quant à ceux qui n’étaient pas là, dès qu’ils eurent appris la
nouvelle, ils se hâtèrent d’en faire autant. Le comte Robert de Flandre
quitte l’assemblée et regagne Arras où il prévient doucement son épouse
Clémence : « J’ai pris la croix, dame, mais ne vous inquiétez pas ! Je veux
votre congé pour aller en Syrie délivrer le Sépulcre qui est tombé aux
mains des païens. » À ces mots, la comtesse change de couleur : « Si vous
vous souciez de moi, vous n’irez pas, seigneur. Vous avez deux beaux
fils, que Dieu les bénisse ! Ils ont trop besoin de vous. » Alors, le comte
la serre étroitement contre lui et l’embrasse : « Allons, dame, prenez ma
main : je vous promets, sans mentir, que, aussitôt mon offrande portée au
Sépulcre, dès que j’y aurai dit ma prière et posé mes lèvres, je n’attendrai
pas quinze jours pour prendre le chemin du retour, si Dieu me prête vie. »
1. Le roi de France n’était pas à Clermont.
38
LITTÉRATURE ET CROISADE
La dame prend sa main et le comte s’engage auprès d’elle. Tous deux ne
peuvent retenir leurs larmes. Godefroy de Bouillon, lui aussi, fixe la croix
sur ses vêtements, ainsi que Baudouin et Eustache et, avec eux, tous les
autres barons. Comment pourraient-ils ne pas se croiser. Dieu leur soit en
aide !
XXXVIII
L’assemblée de Clermont était nombreuse. Dieu ! Combien de princes,
de ducs et de barons ! Voici le sermon tel que le prêcha le pape Urbain :
« Généreux chrétiens, délivrez le Saint-Sépulcre, au nom de Dieu ! Ceux
qui y mourront recevront digne pardon de leurs fautes ; leur récompense,
c’est Dieu même, dans sa gloire, qui la leur donnera. » Le comte Hue,
Raymond de Saint-Gilles, Godefroy de Bouillon et Robert le Frison se
lèvent ainsi que l’évêque du Puy qui parla en leur nom à tous : « Il est
bon que nous organisions cette armée de façon que personne n’y fasse
tort ni trahison ; et si cela venait à se produire quand même, que la victime
reçoive, sans discussion, une compensation des compagnons du fautif.
Nous ne devons jamais, pour quelque malencontre que ce soit, nous
manquer les uns aux autres. — Voilà ce que nous ferons ! s’écria tout le
peuple. Nous devons nous aider les uns les autres, c’est juste et raisonna-
ble. » C’est avec piété qu’ils s’en iront venger Dieu.
XXXIX
À Clermont en Auvergne, en pleine campagne, se trouvait le bon roi
Philippe avec tous les siens ; il y avait là des Anglais, des Flamands, des
Normands et des Allemands qui se sont tous croisés, que Dieu les guide
et les ramène ! Le pontife de Rome trace sur eux le signe de la croix et
les bénit. Il les invite à s’entraider et à marcher du même pas, tous, parents
et étrangers. Il ordonne à l’évêque du Puy 1 de se mettre à leur tête et de
porter l’étendard ; qu’il fasse droit à quiconque viendra se plaindre et, au
nom de Dieu, qu’il veille à ce que personne ne fasse semblant de partir ;
on doit avancer à longues étapes par monts et par vaux et traverser rapide-
ment la France, l’Allemagne, la Lombardie et la campagne romaine.
« Que Jésus leur donne de vaincre cette engeance démoniaque ! — A vos
ordres, seigneur, répond Aÿmeravec bonne grâce, je les guiderai et porte-
rai l’étendard. Et à Dieu vat ! »
I . Adhémar (ou Aymar) de Monteil est le légat pontifical qui accompagna les armées
des barons. Le texte l’appelle Aÿmer.
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT II
39
CHANT II
I
À Clermont en Auvergne, il y eut une grande assemblée pour former
l’armée de Jésus ; en France et en maint pays, on s’y engagea par serment.
Les dames et les jeunes filles ne tardèrent pas à l’apprendre et toutes se
prirent à se lamenter sur leur malheur : « Hélas, se disaient-elles les unes
aux autres, quel triste destin est le nôtre ! L’assemblée des barons a mal
tourné pour nous ! Demain, il n’y aura plus de tapisseries aux murs des
chambres plus de chansons ni de fêtes. La plus puissante se retrouvera
abandonnée. » Toutes répétaient qu’elles étaient nées sous une mauvaise
étoile.
Les jeunes filles se lamentent tandis que les dames en appellent à leurs
maris : « Seigneurs, Dieu a été le témoin de nos épousailles, nous vous
avons engagé notre foi. Quand vous aurez conquis les terres où II a vécu
et que vous verrez la ville où II a souffert, qu’il vous souvienne de nous,
prenez garde à ne pas nous oublier ! » Dieu, que de larmes furent alors
versées ! Beaucoup de dames prirent elles-mêmes la croix et beaucoup de
nobles jeunes filles aimées de Dieu partirent avec leurs pères.
Princes et barons ont rassemblé leurs armées, chargé les mules de
vivres et révisé soigneusement leurs armes. Les bataillons s’ébranlent, les
voilà en route. Le valeureux duc de Bouillon assure le commandement
des troupes : c’est lui qui les guide au mieux par monts et par vaux. Elles
gagnent Constantinople à marches forcées et y arrivent un matin.
[IH-XVI. Tancrède et Bohémond, venus d'Italie, arrivent à leur tour. Les
rapports entre les croisés et l 'empereur grec Alexis sont difficiles : celui-ci
projette de les faire tuer, puis de les affamer (en refusant de les approvision-
ner). Ils ont cependant des partisans à la cour, en particulier Estatin l 'Ena-
sé 1 2 , neveu de l'empereur. Finalement, un accord est conclu : des bateaux
sont mis à la disposition des croisés pour traverser le Bosphore ; Estatin va
les accompagner en Asie Mineure. Sauf Tancrède et Bohémond, les croisés
se lient à l’empereur par un serment d'hommage, et il promet de les aider.
L 'armée arrive en vue de Nicée. Soliman, qui commande la ville, a le temps
d 'aller chercher des renforts.]
1 . Selon une coutume festive.
2. Enasé : au nez coupé ou mutilé.
40
LITTÉRATURE ET CROISADE
XVII
Quand les Français voient tout le pays s’animer et les Turcs couvrir
tertres et vallées, ne vous étonnez pas si certains d’entre eux perdent cou-
rage ; mais cela ne fit que renforcer l’ardeur des plus nobles et des plus
preux. Ils rivalisent de rapidité à se mettre en selle cependant que le bon
évêque du Puy les harangue : « Seigneurs, écoutez la promesse de Dieu :
le Sauveur qui fut crucifié a prédit que ses fils le vengeraient à coups
d’épée. On lit dans les Écritures que quatre cors sonneront sur le mont
Thabor au jour solennel du Jugement dernier. Les morts ressusciteront,
tous les hommes seront rendus à la vie. Alors notre Père qui nous a
envoyés ici-bas, dira : “Viens à moi, mon peuple qui a suivi mes comman-
dements. Tu m’as vu mort et tu m’as enseveli, tu m’as vu nu et tu m’as
vêtu et chaussé, tu m’as vu sans toit et tu m’as hébergé ; enfin tu es venu
me venger de mes ennemis. Vous qui avez agi ainsi, venez à ma droite
dans mon paradis ! Vous y trouverez saint Georges et saint Démétrius,
avec cent mille élus.” Regardez ces Sarrasins, ces maudits traîtres ! Vous
entendez ce vacarme, ces cris ! Montrez-vous adroits au maniement des
armes et protégez-vous de vos écus au nom de Notre-Seigneur. Je prends
sur moi vos péchés, petits et grands. Votre pénitence sera de frapper sur
les Arabes. Tous ceux des nôtres qui mourront, chacun peut le croire sans
risque de se tromper, auront leur lit préparé au ciel à côté de ceux des
Innocents. »
XVIII
L’exhortation du vaillant Aÿmer fit réclamer la bataille même aux plus
couards. [...]
[XIX-XX/V. La bataille est d’abord indécise.]
XXV
Voici par le champ de bataille Godefroy de Bouillon qui interpelle le
comte Étienne : « Seigneur, prenez avec vous Baudouin Cauderon, Bau-
douin de Gand qui est un preux de grande valeur et son frère Droon de
Noiele avec quatre mille braves. Rendez-vous sur l’autre versant de cette
montagne au sommet arrondi, pour éviter que les Turcs, ces fieffés traî-
tres, ne nous surprennent. » A entendre ces mots du bon duc, Étienne
aurait mieux aimé être à Blois, chez lui. Il tremblait des pieds à la tête
quand il prit son enseigne, et tout son sang fourmillait. Godefroy ne
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT II
41
pensait pas à mal. Hélas ! pourquoi fit-il cela ? Car Étienne devait le lui
faire payer cher dans la bataille. Par sa faute, les nobles barons allaient
subir de lourdes pertes.
XXVI
Les nobles chevaliers s’en vont, montant à droite par un sentier depuis
longtemps frayé. Ils font halte sur le versant d’un pic élevé, laissant flotter
au vent leurs enseignes. Le comte Étienne avait chevauché en tête. De son
côté, Tumican sonne du cor pour rallier ses gens et le son en parvient à
Soliman que Dieu n’aime,guère. « Ne perdons pas de temps, dit-il à ses
hommes, prêtons main-forte à Hisdent et au fier Tumican. » À ces mots,
quinze mille 1 Turcs s’élancèrent, Soliman à leur tête (puisse Dieu mettre
des obstacles sur sa route !), prêt à frapper, lance 2 baissée. Comme ils
étaient nombreux, ces traîtres de brigands ! Bientôt, les Turcs (puisse
Dieu s’opposer à leur action !) furent aperçus, depuis la montagne, par
nos nobles chevaliers. Quand le comte Étienne voit les enseignes se
balancer au vent, il aurait donné tout l’or de Montpellier pour être ailleurs.
C’est Baudouin de Gand qui prit la parole : « Soyez prêts, seigneurs
barons ! Nous allons affronter les ennemis de Dieu. — Voilà qui est
bien », répondirent les Français.
XXVII
Quand les Turcs virent nos chevaliers français, ils se dépêchèrent de
monter sur leurs chevaux maures et de. les laisser courre jusqu’en bas en
bordure de la lande. De leur côté, nos barons les chargent par toute la
plaine. Ou plutôt, deux mille Français sont restés en arrière avec Étienne
1 . L’emploi de ces chiffres énormes, traditionnel dans l’épopée, ne tend pas à donner une
vue exacte de la réalité : il grandit le fait raconté et parfois, comme ici, peut servir à traduire
la disproportion des forces en présence (les chrétiens sont soixante).
2. L’armement défensif du chevalier comprend le haubert, tunique de mailles rivetées
(cotte de mailles) fendue dans le bas pour faciliter la chevauchée, qui se prolonge en un
capuchon couvrant la tête, sur lequel on lace une sorte de chapeau de fer (heaume). Il s’y
ajoute l’écu, grand bouclier triangulaire en cuir peint renforcé en son centre (la bocle , d’où
bouclier) et sur ses bords par des éléments métalliques ; l’écu se porte suspendu au cou par
une courroie et, pendant le combat, on le tient, par le même moyen, serré contre soi avec le
bras gauche. Son armement offensif comprend la lance (ou l’épieu qui est une lance à la
hampe plus résistante, donc plus meurtrière) et l’épée utilisée dans le combat à cheval quand
la lance a été brisée, mais surtout dans le combat à pied, quand le combattant a été désar-
çonné.
Enfin, le chevalier est, par définition, cavalier : le cheval de combat est le destrier.
L’armement des Sarrasins est décrit sensiblement dans les mêmes termes que celui des
chrétiens et on a de bons exemples de cette confusion dès les premières laisses qui narrent
des combats. Une différence cependant : l’usage de l’arc, signalé de façon récurrente chez
les Turcs.
42
LITTERATURE ET CROISADE
de Blois et les deux mille autres se battirent contre les Turcs, brisant leurs
gorgerins et déchirant leurs vêtements brodés d’or. Ils laissèrent deux
mille cadavres tout froids sur le terrain. Le preux et courtois Baudouin
Cauderon parcourt les rangs avec Baudouin de Gand, un chevalier
entendu, tous deux armés de leur bonne épée de Vienne. Que Jésus le
crucifié leur vienne en aide !
[XXVIII. La bataille se poursuit.]
XXIX
Voici l’émir Soliman qui arrive faisant force d’éperons. « La terre de
France est bien puissante, s’écrie-t-il de sa voix qui portait loin, quand je
vois devant moi tant de chevaliers valeureux qui ne daignent pas fuir
devant des Turcs et des Persans. — Ils n’en réchapperont pas, fait Orche-
nais. Chargeons-les en l’honneur de Tervagant. » Sûrs d’eux, les perfides
firent sonner du cor. La bataille fut longue et acharnée. Que de lances
brisées, de païens gisant morts à terre, de cottes de mailles faussées et
cassées, que de Turcs et de Francs abattus morts et sanglants ! « Faites
sonner du cor, ordonne Dreux de Noele au jeune Baudouin, et retirons-
nous. Deux mille guerriers nous attendent sur la montagne ; si ces fieffés
traîtres nous pourchassent jusque-là, nous pouvons faire une belle prise. »
XXX
« Ne vous fiez pas au comte Étienne, noble chevalier, dit Baudouin de
Gand ; il faudrait aller jusqu’à Besançon pour trouver un lâche comme
lui ; quand il verra s’approcher les fidèles de Mahomet, toute sa prouesse
sera restée chez lui. » Cependant, les Francs rebroussent chemin vers la
montagne au galop de leurs chevaux et ne s’arrêtent qu’une fois arrivés.
« Et nous, qu’allons-nous faire ? interrogent les deux mille jusque-là
restés en réserve. Chargeons ces brigands ! — Certes non, réplique le
comte Étienne. Ils sont au moins trente mille tant Turcs qu’Esclavons. Si
nous rejoignons le gros de l’armée, nous aurons du renfort. »
XXXI
Olivier de Jusy parla pour tous : « Écoutez-moi, seigneurs, nobles che-
valiers vaillants. Nos écus brillants sont intacts, nos hauberts n’ont perdu
aucune maille et nous-mêmes n’avons reçu aucune blessure. Si nous nous
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT II
43
replions sur le gros de l’armée, les Bavarois et les Allemands se moque-
ront de nous. Allons plutôt nous battre contre les Turcs, au nom du Tout-
Puissant ! » C’est ainsi que nos braves guerriers leur ont couru sus. Que
la bataille fut longue et acharnée ! Baudouin Cauderon a dégainé son épée
qui reluit ; Dreux de Noiele et Baudouin de Gand, ce cœur vaillant de Gui
de Provence, ainsi qu’Hue de Saint-Pol avec son fils Enguerrand vont
fendant la presse avec leurs épées d’acier. Le comte Etienne de Blois s’est
mis à leur tête, mais dès qu’il voit combien la lutte est difficile, tous ses
membres se mettent à trembler d’angoisse et de peur. « A notre aide,
Dieu, cher Père rédempteur, prie-t-il. Ah ! si je pouvais être à Blois dans
ma grand-salle ! Godefroy s’est moqué de moi en m’envoyant affronter
les Turcs dans ce défilé. Que Dieu m’abandonne si j’y reste plus long-
temps ! » Et jetant bas’son enseigne, il s’enfuit.
XXXII
Quand Orchenais vit l’enseigne jetée à terre, il dit à ses Turcs : « Bra-
ves gens, allons venger Hisdent l’avisé. » C’est ce qu’ils s’empressent de
faire, cette engeance enragée ! Que de coups frappés par les épées nues,
que de païens et de Francs qui gisent par le pré ! De verte qu’elle était,
l’herbe en est devenue couleur de sang. Cependant Étienne s’enfuit à
bride abattue, tandis que les Français se regroupent dans la vallée quand
ils voient que l’enseigne est tombée à terre. « Nobles gens de France, dit
Baudouin de Gand, le seigneur Étienne de Blois a machiné notre mort. »
XXXIII
«Ne vous laissez pas abattre, fait Dreux de Noiele, et que chacun
frappe bien, pour Dieu le fils de Marie ! Vendons cher notre vie aux
Turcs ! J’aime mieux avoir la tête tranchée en refusant de m’avouer
vaincu plutôt que de mourir honteusement en fuyant. Je ne veux pas
qu’après ma mort on puisse dire du mal de moi. Mais ce qui est sûr, c’est
que nous sommes trahis : Étienne de Blois est le coupable. » Ils s’avan-
cent dans la prairie, faisant bloc, cependant que les Turcs les pourchassent
et leur tranchent la tête de leurs épées fourbies. Certes, ils ne les portent
pas dans leur cœur. A cette vue, les barons ne peuvent retenir leurs
larmes, mais ils sont incapables de leur venir en aide car l’ennemi détesté
est trop nombreux. Quatre-vingts chevaliers y perdirent la vie. Cepen-
dant, Dreux de Noiele et le seigneur Gui rallient les autres. Quand nos
Français voient qu’ils ne recevront pas de renfort, ils poussent leur cri
de « Montjoie ! ». « A l’aide, Saint-Sépulcre ! Au secours, dame sainte
Marie ! Reine couronnée, amie de Dieu qui l’avez porté et mis au monde
44 LITTÉRATURE ET CROISADE
sans souffrir, venez à notre aide à la mesure de notre foi en vous ! » Et ils
se regroupèrent dans la lande déserte.
XXXIV
Dès que les Français se sont regroupés, ils ne font pas plus de cas des
Sarrasins que d’un pois ', mais ils chargent droit sur eux, comme ils s’en
étaient d’abord montrés capables, et leur coupent la tête de leurs épées
viennoises. Ils déchirent leurs turbans et leurs vêtements brodés d’or.
Quels hurlements poussent Sarrasins et Persans ! Ils étaient à plus de qua-
rante contre un. Le vacarme des épées d’acier retentit si loin que le bon
duc Godefroy l’entendit de l’autre côté de la montagne. « Saint-Sépulcre,
cria-t-il, en avant, Français ! »
XXXV
« Ecoutez-moi, dit Tancrède de Pouille. Nous avons entendu un vrai
vacarme qui provient de l’autre côté de la montagne, en bas. — Moi aussi,
dit le duc de Bouillon. — Allons-y, barons ! » fait le comte de Flandre.
Et Hue le puîné : « J’y vais ; suivez-moi ! Anseau de Ribemont, Raoul de
Beaugency, Gérard de Goumay et Gérard de Cerisy resteront ici à garder
l’armée. — Nous avons là de bons garants », font les comtes. Les autres
partent aussitôt en éperonnant ; en chemin, ils tombent sur Etienne qui ne
savait plus où il en était. « Que s’est-il passé ? interroge le comte Robert.
— C’est la déconfiture », répond Étienne. A ces mots, les hardis cheva-
liers regardent autour d’eux et voient la bonne enseigne tombée à terre.
« De quel côté s’est enfui Dreux de Noiele ? s’enquièrent calmement le
comte Robert de Flandre et Thomas de Coucy. Où sont Baudouin de
Gand et Olivier de Jusy ? — Sans mentir, ils sont encore à se battre, leur
blanc haubert sur le dos », répond Étienne. A ces mots, le comte Robert
dirige son cheval vers la bonne enseigne abandonnée par le seigneur de
Blois et s’en saisit. Aussitôt ramassée, il la serre et la brandit. Que leur
vienne en aide le Seigneur qui pardonna à Longin ! La journée va être
mauvaise pour les Persans et les Arabes.
[XXXVI-XLll. La bataille tourne à l 'avantage des croisés. Soliman s 'en-
fuit ; la ville capitule ; les croisés y font leur entrée.]
1. Façon imagée (il y en avait beaucoup d’autres) de dire qu’ils n’en font aucun cas.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
45
CHANT III
I
Écoutez, seigneurs — et que Dieu vous vienne en aide ! — , une
chanson qui en vaut la peine, toute tissue de vers bien rimés. Que Dieu
bénisse et absolve la France pour tous les braves auxquels elle donne nais-
sance. Ce sont eux qui ont conquis les terres sur les mécréants, délaissant
leurs amies et la chasse à l’oiseau ; la vraie Croix est leur seule pensée, et
le Saint-Sépulcre pour lequel l’armée s’est mise en route. À Jérusalem les
choses en étaient venues à un tel point qu’on n’y entendait plus prêcher
la parole de Dieu. Maintenant la ville est aux mains des Français, les
païens l’ont perdue. Bénis soient ceux qui la leur ont reprise.
Les Français se sont emparés de Nicée par force et l’ont remise à
Estatin l’Énasé. Après avoir lourdement chargé les mulets de vivres, ils
ont quitté la ville sans plus attendre et sont partis pour Antioche. Ah !
Dieu ! quelle épreuve les attend ce jour même car la gent des traîtres vient
sur eux ! Leur chemin passe par le val de Gurbenie où ils vont tomber sur
les cent mille Turcs de Soliman.
II
Nos nobles jeunes gens chevauchent joyeusement ; ils ont des chevaux
pour eux, des bêtes de bât pour porter les vivres et des tentes pour se
protéger de la chaleur. Mais ils ignorent tout de la rencontre qu’ils doivent
faire. Bohémond de Sicile entreprit de se séparer de l'armée, pensant
libérer le pays par ses seules forces. Il se dit aussi qu’il irait se réapprovi-
sionner, ce qu’on avait du mal à faire. Mais avant la tombée du jour, vous
le verrez saisi d’effroi ; il aurait donné tout l’or du monde pour être ail-
leurs. Sans Godefroy qui se montra digne de tous les éloges, il aurait passé
le reste de sa vie à pleurer.
III
Les pèlerins de Dieu chevauchent joyeusement ; longeant un vallon, ils
parviennent à un pont voûté où la rivière se sépare en deux. C’est là que
Bohémond quitta le gros de l’armée avec les gens de sa terre. Avec lui,
les comtes de Normandie et du Perche se mirent en quête à travers le val
de Gurbenie.
46
LITTERATURE ET CROISADE
IV
Le duc Godefroy suit de loin en bon ordre les barons mais il ne tarde
pas à faire halte au pied d’une haute montagne au débouché d’un défilé.
C’est là qu’ils entendront le bruit du malheur survenu au vaillant Bohé-
mond du fait des Sarrasins. Leur avant-garde s’approche à vive allure ;
ils sont bien cinquante mille tant Persans que Turcs. « Seigneurs, dit
Richenet nobles et hardis chevaliers, voici l’armée des Français qui ont
déjà fait beaucoup de mal en ravageant nos terres. Contournons par ici la
pente de la colline. — À vos ordres », font-ils. Les perfides effectuent un
mouvement tournant et tombent sur le quartier des femmes : ils enlèvent
sur leurs chevaux celles qui leur plaisent, arrachent les seins aux vieilles.
À la mort des mères répondent les cris des enfants qui se blottissent sur
leurs poitrines, cherchant leurs seins et tétant des mortes. Quelle douleur
ce fut ! Ils doivent être au ciel avec les saints Innocents.
V
« Loué soit Tervagant, seigneurs, dit Richenet, nous avons réussi à sur-
prendre les Francs. Frappez fort de vos épées tranchantes ! Voici Bohé-
mond et Tancrède de Pouille : si vous pouvez vous emparer d’eux, ils
seront pour le sultan. » Ces paroles rendent Sarrasins et Persans tout
joyeux. Ils lâchent les rênes à leurs chevaux qui dévalent la pente jus-
qu’en bas. « Barons, dit Bohémond, nobles chevaliers vaillants, voici que
les mécréants sont sur nous. Chargeons-les ! » C’est ce qu’ils font tous
sans exception, et ils auraient causé bien des dommages aux Turcs si
Soliman n’était apparu au débouché de la vallée.
VI
« Seigneurs et nobles chevaliers, dit Soliman, je vois que les nôtres
sont à dure épreuve dans cette vallée, du fait des Francs ; secourons-les,
ils ont bien besoin d’aide ! » Ces méchants ribauds laissent aussitôt
courre leurs chevaux ; la mêlée n’en est que plus farouche et démesurée.
Neuf de nos chevaliers y eurent la tête coupée. À cette vue, Tancrède
pense perdre l’esprit, et le chagrin de Bohémond est grand devant les
hommes abattus à terre. Il va frapper un Turc de sa bonne épée d’acier et
lui enfonce la pointe en plein cœur ; sa blanche cotte de mailles ne sert de
1. Richenet est peut-être le même qu'Orchenais, nommé dans le chant précédent (laisses
xxix et xxxii).
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
47
rien au guerrier qui tombe de son cheval à la renverse sur le sentier. Les
démons emportent son âme au milieu des hurlements des païens, ces
fieffés traîtres.
VII
Voici par la bataille le frère du seigneur Tancrède : on l’appelait Guil-
laume et c’était un chevalier renommé ; il était très beau et on l’avait
adoubé depuis peu. Bouillant d’impatience, il dirige son cheval au plus
épais de la presse et va frapper Orgai de sa lance damasquinée : il lui fend
le cœur en deux dans la poitrine et l’abat mort dans le gué de toute la
longueur de sa lance. Puis il atteint mortellement Daheris au côté et le
désarçonne à la pointe de sa lance. Quand la hampe finit par se briser, il
dégaine son épée acérée et leur tue Wiltré et Barofle qui s’effondrent à
terre. '
VIII
Quel vacarme faisait la bataille ! Guillaume met l’épée au clair pour se
défendre et prie le Seigneur Dieu qui voulut souffrir passion et mort pour
nous : « Glorieux seigneur. Père et maître du monde, je recommande à ta
volonté mon corps et mon âme. » Il va frapper Corsolt de Tabarie sur son
heaume et lui enfonce la lame de son épée en pleine tête. Soliman, à cette
vue, frémit de douleur : « Voilà que vous mourez sous mes yeux, mon
cher neveu ! Si je suis incapable de vous venger, je ne mérite plus de tenir
une terre. » Il éperonnait déjà son cheval pour s’occuper de tuer Guil-
laume quand, jetant un coup d’œil du côté d’une friche, il en voit surgir
Robert de Normandie qui s’était mis en embuscade.
IX
Dès que les Normands se furent abattus sur la vile engeance des
mécréants, la bataille prit une allure inhabituelle et surhumaine. Quel
spectacle offrit Guillaume, affronté à ces étrangers, allant frapper Riche-
net de son épée dégouttant de sang puis frappant Saladin et le décapitant.
Les Turcs s’émeuvent de ce malheur et, du ressentiment qu’ils en éprou-
vent, n’en font que retentir plus fort leur cri de guerre. À cette vue,
Soliman ne reste pas sans réagir. Il répartit cinq cents archers dans la
montagne et leur ordonne de tirer contre le jeune homme qui met ses gens
à mal. De la plaine, l’enfant se trouble à les voir et en appelle à Tancrède :
« Où est ton enseigne ? Regarde tous ces gens qui me prennent pour
cible ! » Bohémond pousse son cri de guerre et ses hommes, en peu de
temps, viennent à bout de deux mille Turcs. Mais c’est là aussi qu’on
48
LITTERATURE ET CROISADE
nous tua Guillaume sans rémission. Tancrède manque d’en perdre le sens.
Fou furieux, il dégaine : autant de coups, autant de morts.
X
Mais que font Persans et Esclavons ? Ils ont tranché net la tête sous le
menton à cinquante des chevaliers de Bohémond. Au galop, un messager
se rend d’une traite au camp de Godefroy, le bon duc de Bouillon, qui
demande aussitôt des nouvelles au Bourguignon. « Seigneur, noble fils
de baron, au nom de Celui qui souffrit la Passion et du Saint-Sépulcre but
de notre pèlerinage, secourez Bohémond et son compagnon Tancrède ! »
À ces mots, le duc fronça les sourcils et l’évêque du Puy versa des larmes.
Trois cents cors sonnèrent à l’unisson dans l’armée de Dieu. Français,
Flamands et Frisons s’arment et montent sur leurs chevaux d’Espagne et
d’Aragon ; ils s’élancent bride abattue jusqu’au champ de bataille où Tan-
crède et le preux Bohémond sont en train de se battre.
XI
Le soleil était levé et il faisait beau temps ; à midi, la chaleur se fit
pesante ; la soif commence d’accabler les barons : les chevaliers de Tan-
crède ne pensent plus qu’à boire. Les dames et jeunes filles de leur pays
qui se trouvaient là en grand nombre leur rendent un signalé service.
Retroussant leurs manches et se débarrassant de leurs longs manteaux,
elles portent à boire aux chevaliers épuisés dans des pots, des écuelles et
des hanaps dorés. D’avoir bu rend toute leur vigueur aux barons. C’est
alors qu’arrive le secours qu’ils avaient tant attendu '. Cela va mal tourner
pour les Persans et les Esclers. Les chrétiens laissent courre leurs chevaux
jusqu’en bas des prés. Quelle honte va connaître Soliman !
XII
Comme Soliman était occupé à attaquer les nôtres, il ne se méfiait
pas de l’armée de Dieu. L’ennemi détesté ne s’aperçut de rien
jusqu’au moment où il entendit le bon duc pousser son cri de guerre.
Ils pensèrent alors faire retraite par une vieille route, mais voici qu’à
l’entrée du défilé apparaît Raymond 1 2 au fier visage; il a' avec lui
l’évêque du Puy, Robert de Normandie eî Estatin l’Enasé revêtu de
1 . Il s’agit de l’armée de Godefroy.
2. Raymond de Saint-Gilles, le comte de Toulouse.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
49
son grand justaucorps clouté. Ils défient les païens et prennent la vie
à près de cinq mille d’entre eux. « Hélas ! dit Soliman, mon dieu
ne m’est pas favorable quand les chrétiens se sont emparés de ma
terre, de ma femme et de mes enfants, et de ma forte cité. » La
bataille fut acharnée. Quel vacarme font les hurlements des païens !
Ils ne pourront jamais se remettre de leurs pertes. Toute leur armée
y aurait péri si la nuit n’avait été près de tomber. Comme ils allaient
établir leur camp dans une prairie, saint Georges et saint Démétrius
les attaquèrent. Dieu voulut alors qu’ils soient saisis de panique : ils
se mettent à pousser leurs cris de guerre les uns contre les autres et
à se porter de grands coups d’épée. Confiants à l’envi dans la
rapidité de leurs chevaux, ils se poursuivent comme s’ils avaient lieu
de se combattre. La poursuite dura sept lieues et demie. Dieu !
combien de richesses ils abandonnèrent derrière eux ! Tentes et pavil-
lons laissés sur place tout dressés, or rouge et blanc argent, et tapis
de Syrie ! L’armée de Dieu profita des vivres des Turcs et regagna
son campement au plus tôt.
La suite de la chanson en vaut la peine.
XIII
Ce jour même, l’évêque revêtit ses vêtements liturgiques ; on bénit de
l’eau et on enterra les corps. « Écoutez-moi, barons, dit le prélat. Je vous
le dis en vérité, celui qui meurt dans cette entreprise est sauvé. Les âmes
des corps qui gisent là sont déjà en paradis et demeureront éternellement
dans la joie. » Ils passèrent la nuit sur place, et ce ne fut pas à contrecœur.
XIV
Le lendemain dès l’aube, Bourguignons, Flamands et Français, Nor-
mands et Bretons se levèrent. On sait que ce fut un samedi, ce jour où
devait sévir une tempête de sable et de poussière et où il devait malencon-
treusement faire si chaud. La soif, à elle seule, fit périr mille personnes,
tant dames et jeunes filles que sergents et valets d’armes. Les bons
chevaux gascons sont fourbus, ils n’en peuvent plus. Enfin, on arriva à
une rivière au courant impétueux où les hommes et les chevaux purent
boire. Cette nuit, le camp fut établi aux sources de Raymond 1 . C’est là
que les compagnons de Jésus vont se séparer. Bohémond partit avec les
siens et gagna Tarse d’une seule traite.
I . Le nom est typiquement occidental. Mais on a vu que cela ne gêne pas l’auteur (voir
des noms comme Richenet, Hisdent, etc.). Il peut aussi s’agir d’un lieu-dit nommé après
50
LITTÉRATURE ET CROISADE
XV
Le païen Soliman s’éloigne dans la douleur, partagé entre colère et
chagrin, entre deuil et indignation. « Hélas ! quel malheur c’est de vous,
seigneur Tumican mon fils ! Et vous, Hisdent et Richenet, mon affliction
est grande quand je pense à vous. Quand j’arriverai à Tarse, ma forte et
bonne cité, Sarrasins et Persans viendront à ma rencontre pour me deman-
der où j’ai laissé mes enfants, qui étaient si courtois et dont on estimait
tant la valeur. Et je leur dirai : “Les barons francs les ont tués ; le sage
Orgai gît au val de Gurbenie.” » Il serait tombé de sa mule qui va l’amble
si l’un de ces hérétiques ne l’avait retenu par le bras.
XVI
Soliman s’éloigne, irrité et chagrin. « Hélas ! quel malheur c’est de
vous, T umican mon fils ! Et de vous, Richenet et Hisdent ! C’est ma faute
si vous êtes morts. » Et dégainant son épée à la lame fourbie, il s’en serait
enfoncé la pointe dans le cœur si le preux et hardi Butor ne la lui avait
arrachée des mains. Il parvint à Tarse au petit galop ; la citadelle était bien
fournie en pain, vin 1 et viande. Il s’enfuit, n’osant attendre les Français.
XVII
Après avoir soigneusement mis la cité en état de résister, Soliman partit
pour Mamistra, emmenant ses fils avec lui, et y installa une garnison de
ses hommes.
Revenons-en maintenant au chemin suivi par les Français. Ils franchis-
sent le val de Butentrot et gagnent Tarse d’une traite. Et voici qu’un autre
groupe quitte l’armée dans l’idée de rejoindre Tancrède : il comprenait
Pierre d’Estranor et le sage Renaud auxquels se joignit Baudouin de Bou-
logne. Ils se mettent en quête de vivres dont ils ne rassemblent qu’une
petite quantité, échouant à trouver du fourrage et du blé. Les chevaux sont
à bout de forces tant ils ont galopé ; la fatigue et la faim les rendent inca-
pables de continuer à avancer ; les écuyers sont réduits à porter les hau-
berts tandis que les chevaliers vont à pied, partagés entre colère et
inquiétude ; leurs chausses sont déchirées, leurs souliers troués ; ils sai-
gnent des pieds et ne peuvent retenir leurs larmes.
Quatre jours ils errèrent sans trouver de quoi manger, sans savoir où ils
coup, d’après le nom d’un des chrétiens présents, et pourquoi pas, ici, d’après Raymond de
Saint-Gilles ?
I. Un élément de l’assimilation des coutumes musulmanes aux chrétiennes.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
51
étaient ; la faim faillit les rendre fous. Quand ils tombèrent sur la route de
Tarse, des chrétiens étaient en vue. C’étaient les gens de Tancrède et de
Bohémond. Ils les prirent d’abord pour des dissidents turcs et coururent
aux armes : ils marchèrent une lieue entière, haubert au dos, épée au côté,
avant d’identifier ceux qu’ils avaient si longtemps désirés. Baudouin était
tout en joie d’avoir retrouvé les nôtres. Tous s’embrassèrent tendrement
avec humilité. Les comtes se mirent en selle pour aller reconnaître les
murailles de la ville et repérer un emplacement pour la tente de Baudouin.
À cette vue, les Turcs sont saisis d’épouvante : « Nous voilà pris au piège.
Soliman a mal fait de nous laisser là en emmenant avec lui tous ses
parents et alliés. Si les Français parviennent à s’emparer de nous, nous
voilà dans de beaux draps ! »
XVIII
Voici à quelle extrémité Baudouin est réduit : on n’a trouvé à acheter
ni pain, ni vin, ni viande, pour ne pas parler de perdrix ou de chapons ; et
il n’y a plus rien à manger. Il envoie donc des messagers à Tancrède de
Pouille en lui demandant, pour l’amour du Seigneur qui fut mis en croix,
de lui faire l’aumône de vivres, car il n’en peut plus de faim. « De grand
cœur, chers amis, lui fait répondre Tancrède ; nous partagerons avec vous
tout ce que nous avons. » Baudouin se réjouit fort de cette réponse et en
rend grâce à Dieu. C’était un homme de grand sens : il se rappelle les
recommandations de sa mère, la belle au clair visage, quand il a pris
congé d’elle, de donner généreusement de ses avoirs. Il répartit donc tout
également entre les chevaliers, sans rien se réserver et sans vouloir
manger à part.
Mais voici qu’arrive en toute hâte, venant de la ville, un messager qui
se jette à ses genoux : « Ah ! Baudouin, noble chevalier ! Le pays est à
vous et à vos hommes : faites-moi confiance ! Ces Turcs maudits de Dieu
qui n’ont pas eu le courage de se battre au corps à corps vont quitter la
ville à la nuit tombée : vous pouvez me croire. » La nouvelle eut le don
de réjouir Baudouin 1 et ses hommes eurent vite fait de s’armer.
I . Le passage qui suit donne un bon exemple des rivalités qui pouvaient opposer les
barons chrétiens les uns aux autres (ici Tancrède à Baudouin) : d’après notre poème, Tan-
crède ne s'était pas engagé à remettre les villes conquises à l’empereur de Constantinople
et il préfère traiter avec les Turcs alors que Baudouin reçoit l’appui des éléments grecs de la
population (d’où le messager qui vient le trouver). Historiquement, Tancrède et Bohémond
s'étaient bien engagés auprès de l’empereur Alexis mais n’en tinrent guère compte ; le
passage montre aussi l’appui dont les croisés purent bénéficier auprès des populations
locales chrétiennes.
52
LITTÉRATURE ET CROISADE
XIX
Cependant, les Turcs sortent de la forte cité après avoir chargé les bêtes
de bât avec du pain, du vin et du blé. Mais ils ne réussirent pas à en
emporter beaucoup avec eux, car les Français, qui n’attendaient que cette
occasion, leur en prirent la plus grande partie. Ils firent donc retraite, affli-
gés et épouvantés, trop contents d’en être réchappés.
Et voici Tancrède qui arrive à la citadelle au triple galop et plante en
haut de la muraille son enseigne de soie. Grande fut la tristesse des gens
du pays quand ils la virent dressée sur leurs murs. À cette vue, le cœur de
Baudouin, lui aussi, s’émut de colère ; il chargea un de ses proches amis
de la remplacer par la sienne qui était rayée d’or, ce qu’on devait par la
suite beaucoup lui reprocher. À ce spectacle, le sang de Tancrède ne fit
qu’un tour : il fait sonner de la trompette, les siens se dépêchent de
s’armer. Si on l’avait écouté, il aurait marché sur Baudouin ; mais des
avis contraires le retinrent. Aussi, après avoir chargé les chevaux de bât,
sans plus s’attarder, il quitte la ville avec ses hommes, tous en bon ordre,
y laissant Baudouin et ses barons. D’une seule traite, ils chevauchent
jusqu’à Mamistra.
XX
Tancrède s’en va, que Dieu le bénisse ! D’une seule traite il chevauche
jusqu’à Mamistra où il rejoint Bohémond avec ses gens. Averti de leur
arrivée, le seigneur de la ville — maudit soit-il ! — monta sur les rem-
parts. « Ouvrez la porte, chevalier, au nom de sainte Marie, lui crie aussi-
tôt Bohémond, pour que je puisse y entrer à la tête des miens ! Si vous ne
le faites pas de bon gré, vous êtes perdu. — Par ma barbe blanche, répli-
que le Turc, vous devrez la gagner pour la passer ! » Non sans regret,
Bohémond ordonna à ses hommes d’endosser leurs hauberts. « A l’as-
saut, braves chevaliers ! — Ce n’est pas de refus », répondent-ils. Sur ce,
on sonne du cor et l’armée se met en mouvement.
XXI
Bohémond de Sicile s’est armé et tous ses hommes s’empressent d’en
faire autant. Dans la cité, les païens ont ouvert les portes et baissé les
ponts, mais avant qu’ils puissent sortir de l’enceinte, ils se heurtent aux
Français avec une violence telle qu’ils doivent retourner sur leurs pas.
Voilà Turcs et Français aux prises, s’affrontant à l’épée d’acier. Les pre-
miers font confiance à leurs arcs tendus de cuir pour l’emporter et leurs
flèches d’acier blessèrent en effet beaucoup de leurs adversaires. L’assaut
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT III
53
dura tout le jour, et les Français auraient dû céder la place si Tancrède de
Pouille n’avait réussi à tuer le seigneur de la ville, lui faisant voler la tête
à plus d’une toise. À cette vue, les païens sont saisis de panique ; ils font
retraite par une porte dérobée, abandonnant le champ de bataille aux
Français qui y demeurent, sains et saufs : comme on dit, la force 1 tond le
pré. Dieu ! quelle bonne maison et quelle bonne ville ils avaient trouvées
là ! Rien n’y manquait ; ils eurent à suffisance pain, viande et vin, ils
mangèrent et burent tout leur saoul. Cependant que nos barons prolon-
geaient là leur étape, Baudouin s’était, lui aussi, reposé à Tarse. Après
quoi, il voulut implorer le pardon de Tancrède : une fois les bêtes de
somme chargées, ses hommes et lui quittent la cité et se mettent en route
en bon ordre.
Mais revenons à Tancrède. Il avait quitté Mamistra avec ses barons et
gagné Sucre 2 à marches forcées. À le voir, les Turcs sont saisis d’épou-
vante : « Nous voilà pris ! » se disent-ils les uns aux autres. À la tête de
sa puissante baronnie, il leur livra un assaut qui dura tout le jour. Le soir
venu, le roi Soliman, qui se trouvait dans la ville, s’enfuit ; il ne les affron-
tera plus jusqu’au siège d’Artaise 3 .
Baudouin arrive à la citadelle où Tancrède se battait avec les siens
armés de pied en cap, et établit son camp à la lisière d’un bois feuillu.
Le prince Richard 4 qui s’en aperçut avertit Tancrède : « A force de vous
poursuivre, Baudouin, votre ennemi juré, vous a trouvé. Convoquez vos
plus proches barons et battons-nous avec lui en guerriers éprouvés que
nous sommes. — Volontiers, cher seigneur, puisque vous me le conseil-
lez. » Il fit donc sonner du cor pour que ses hommes allassent s’armer et
envoya à Baudouin un messager courtois et qui savait bien parler, chargé
de lui annoncer qu’il était inutile de discuter : il était décidé à l’affronter.
Cette nouvelle ne plut guère à Baudouin qui fit dire à Tancrède par quatre
chevaliers de le laisser en paix au nom de Dieu : il lui en saurait gré car
il n’avait nulle envie de se battre contre des chrétiens. S’il avait mal agi
avec lui, il lui en ferait réparation. « Je ne suis pas d’accord », répondit
Tancrède.
Quand Baudouin vit le messager regagner son camp, il fit sonner du
cor et les barons coururent s’armer. Revêtu de son haubert, il chevaucha
à leur tête et, lâchant les rênes à son cheval, brandit sa lance et en désar-
çonna un chevalier qui s’appelait Girart et était né à Saint-Gilles ; d’un
seul coup, il l’abat à terre. Quand, depuis la ville, les Turcs virent les
chrétiens en venir aux mains, ils se mirent en selle, ouvrirent les portes et
chargèrent au milieu des Français, frappant de tous côtés. Tous les nôtres
1 . Jeu de mots sur le double sens du mot « force » : « violence » et « ciseaux à tondre ».
2. Aujourd'hui Choros (on trouve aussi la forme « Zidre »).
3. Ou Artais : aujourd’hui Ertesi, en Asie Mineure.
4. Richard de Principet, dit le prince Richard, était un de ceux qui avaient refusé l’hom-
mage à l’empereur de Constantinople.
54
LITTÉRATURE ET CROISADE
auraient été tués ou mis en fuite sans l’intervention de Bohémond qui ne
se laissa pas prendre au dépourvu. Il mande au comte Baudouin qu’on lui
fera droit en tout point, mais qu’il doit retourner à sa tente ; sinon les
païens vont avoir le dessus. Baudouin répondit qu’il le ferait volontiers
pour le seigneur Dieu, et la Sainte Trinité, car il ne voulait pas que Son
peuple fût mis en déroute. Il rassemble les siens au son de la trompette et
leur interdit de poursuivre le combat contre les gens de Bohémond et de
Tancrède. Ils chargent alors les païens, cependant que les forces de Bohé-
mond les empêchent de retourner se mettre à l’abri des murs : beaucoup
y furent blessés ou tués, et nos barons firent leur entrée dans la cité où ils
trouvèrent en suffisance blé, pain et vin.
Bohémond de Sicile envoie trois cents chevaliers mander Baudouin. À
force de le prier, ils le convainquirent de les suivre et l’emmenèrent avec
eux dans la cité. Tancrède s’avança à sa rencontre, pieds nus et en
chemise, en signe de grande amitié, et il lui cria merci. Baudouin lui
accorda son pardon et ils s’embrassèrent publiquement pour manifester
leur réconciliation.
Mais voici qu’arrive un messager au galop de son cheval. Dès qu’il
voit Baudouin, il l’interpelle : « Seigneur, écoutez-nous au nom du vrai
Dieu. Le Vieux de la Montagne 1 vous fait dire par nous qu’il vous
donnera sa fille en mariage, si vous en êtes d’accord, et vous aidera à
défendre la sainte chrétienté. » Cette nouvelle comble Baudouin de joie :
il fait sonner ses cors, ses hommes se mettent en selle et tous s’en vont
droit à Rohais où le comte se marie devant Dieu.
XXII
Je vais laisser Baudouin au clair visage s’acheminer vers Rohais à la
garde de Dieu et revenir au bon duc de Bouillon qui chevauche avec toute
la troupe de ses compagnons : le comte Hue, Robert le Frison et tous les
pèlerins du royaume de Charles 2 . Ils trouvent l’enceinte et le maître
donjon de Tarse conquis ; Guillaume 3 , qui était un homme sage et preux
et avait épousé une sœur du vaillant Bohémond, gardait la ville. Piquant
des deux, il s’avance au-devant de l’armée. « Où en êtes-vous ? l’inter-
roge Godefroy dès qu’il l’a reconnu. — Tout va bien grâce à Dieu. Nous
1 . Il s’agit d’un Grec qui, sous la dépendance de l’empereur de Constantinople, avait le
commandement de toutes les places de l’ancienne Mésopotamie non encore tombées aux
mains des Turcs.
2. L’historique et légendaire Charlemagne.
3. Baron normand, époux d’une fille de Robert Guiscard, qui s’était retiré à Constantino-
ple après de longues querelles avec ses beaux-frères. Historiquement, il combattit d’abord
aux côtés de Godefroy de Bouillon, puis de Bohémond.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
55
avons conquis Tarse et Mamistra ; et Bohémond occupe le château de
Sucre. » Godefroy en rend grâce à Dieu.
XXIII
Ensemble, ils pénétrèrent à cheval dans l’enceinte. Godefroy agit en
homme sage en emmenant le seigneur Guillaume avec lui. Puis le duc
quitta Tarse, y laissant une garnison de cent chevaliers, et poursuivit
outre, non sans difficulté, sa chevauchée jusqu’à la ville qu’occupait le
baron Tancrède. Celui-ci fit bel accueil à Godefroy et Bohémond lui aussi
reçut force accolades. Ils passèrent la nuit sur place et, le lendemain, lais-
sant à Sucre une garnison de chevaliers armés, ils reprirent la route de
concert à travers montagnes et gués. Après un temps de réflexion, le duc
qui regardait autour de lui demanda où était Baudouin. « Il est parti pour
Rohais, seigneur, dit Tancrède ; le Vieux de la Montagne lui a fait dire
qu’il voulait lui donner sa fille en mariage et faire de lui son héritier.
— Voilà qui me plaît, repartit le duc, la sainte chrétienté en tirera profit. »
XXIV
À la tête de tous les siens, Baudouin ne perdit pas de temps jusqu’à
Ravenel '. Là, ils se heurtèrent à sept mille païens de Syrie dont ils durent
venir à bout pour s’emparer de l’antique cité. Après y avoir installé une
garnison, Baudouin poursuivit sa route à marches forcées jusqu’à Rohais
où il fit son entrée avec ses chevaliers. Le seigneur de la ville lui en remit
la clef et lui donna sa fille qu’il avait richement dotée.
Voulez-vous savoir la coutume du pays ? Le jour où un homme marie
sa fille, le garçon doit revêtir une chemise de sa fiancée pour qu’elle lui
soit plus soumise de cœur. Le seigneur de la cité était un homme très âgé ;
Baudouin, lui, était chevalier de grand courage et les richesses qu’il reçut
ce jour-là devaient lui être très utiles : c’est grâce à elles qu’il eut la vie
sauve au siège d’Antioche.
Puis Godefroy prit avec lui les gens de Romanie 1 2 et gagna Artais, une
place forte habitée de Grecs et d’Arméniens. Quand les Turcs voient que
ceux-ci sont en train de se rendre maîtres de la ville, ils se précipitent à
l’abri des tours au pied desquelles les chrétiens se rassemblent et, à force
de coups, enfoncent les portes ; les Turcs leur défendent vaillamment le
passage, jetant sur eux une grêle de grosses pierres ; mais les nôtres finis-
sent par les tuer et par conquérir le donjon. Les deux fils de Soliman qui
1. Sans doute l’ancienne Arudis.
2. L’Asie Mineure.
56
LITTÉRATURE ET CROISADE
en avaient la garde y perdirent la vie, précipités du haut en bas : leurs
armes en furent mises en pièces et eux-mêmes eurent le cou brisé. Que le
diable les emporte en enfer et que Dieu, le fils de sainte Marie, conduise
nos gens !
XXV
Nos Français sont entrés dans Artais et ont planté leurs enseignes au
sommet de la plus haute tour. On rapporta à Soliman de Nicée que la ville
avait été prise et que deux de ses fils y avaient eu la tête fracassée car on
les avait précipités du haut de la tour jusqu’en bas des fossés. Cette nou-
velle le rendit quasi fou de douleur : « Hélas, seigneur Mahomet ! faut-il
que vous me détestiez ! Il y a longtemps, je m’en suis bien aperçu, que
vous ne vous occupez plus de moi. » 11 convoqua ses Turcs qui, une fois
rassemblés, étaient bien trente mille, montés sur leurs chevaux. Une
rapide chevauchée les mena à Artais en même temps que le soleil se
levait. A leur vue, les Français montèrent au sommet du donjon d’où ils
les couvrirent de huées et d’insultes, tout en se défendant en guerriers
valeureux qu’ils étaient : ils firent tomber nombre de leurs assaillants dans
les fossés et en tuèrent beaucoup. Puis, à cent, ils tentèrent une sortie par
surprise : il fallut que le cri de « Montjoie ! » révèle leur présence ! Quand
il les voit, Soliman éperonne son cheval et va frapper Gosson sur son écu
à bandes : lui enfonçant sa lance acérée dans le côté, il l’abat de son
cheval à la pointe de son arme ; puis, il lui tranche la tête de son épée
acérée. Aiguillonnés par la douleur qu’ils en ressentent, les Français atta-
quent les païens avec fureur : ils leur font arpenter en tous sens le champ
de bataille, malgré qu’ils en aient, blessant mortellement près de cinq
mille d’entre eux.
XXVI
Voici les illustres barons à l’intérieur de la ville. Aussitôt, le père du
seigneur Gosson réclame son fils et on lui dit où on a amené le corps.
Quel spectacle que celui de ce père à genoux, couvrant son enfant mort
de baisers, le prenant dans ses bras, se couchant sur lui de tout son long :
«Voilà que j’ai perdu un de mes enfants ! Hélas ! cher fils, seigneur
Gosson, dans quelle peine me laisses-tu ! J’irai au Sépulcre, mais toi, tu
ne pourras pas y être. — Seigneur, lui dit Lambert, silence, au nom de
Dieu ! Il n’y a pas lieu de s’affliger pour la mort de mon frère puisque
son âme est en paradis, vous pouvez en être assuré. » Dans son chagrin,
le père s’évanouit. A voir le deuil qu’il mène, cent chevaliers pleurent par
amour pour lui.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
57
XXVII
« Pourquoi vous lamenter ? demande l’évêque du Puy. Laissez-là votre
chagrin et réjouissez-vous, et priez le Seigneur Dieu en majesté, qui nous
donne la vie, d’avoir merci de lui ! Puisqu’il est mort, son âme sera
sauvée. Je vous en conjure au nom de Dieu, ne vous laissez pas aller, car
demain nous serons au pont 1 et il y aura beaucoup à faire. » Sur le conseil
du sage évêque, le deuil se calma. Les Français passèrent la nuit dans la
ville, occupés à fourbir heaumes et hauberts. À l’aube, tous étaient levés.
Ils écoutèrent matines 2 et messe, puis, après avoir chargé les bêtes de bât
de pain et de blé, ils laissèrent les Grecs et les Arméniens pour garder les
murs et se mirent en route droit vers le Pont-de-Fer. Ils établirent leur
camp sur la rive même du fleuve 3 et quand ils virent qu’il n’y avait ni
planches, ni bateaux, ni gué, ils prièrent le seigneur Dieu qui souffrit en
croix de leur montrer le chemin, par ses saintes bontés.
XXVIII
L’armée — que Dieu la bénisse ! — chevaucha d’une traite, le cœur en
liesse, jusqu’au Pont-de-Fer, sous lequel passe un fleuve tumultueux
portant abondance de bateaux. C’était un pont à arches, un chef-d’œuvre
de construction. Aux deux extrémités, il y avait deux tours solidement
fortifiées où Soliman 4 de Syrie avait installé ses gardes ; il y détenait pri-
sonniers — que Dieu le maudisse ! — beaucoup de gens de Romanie qu’il
avait pris à Pierre ; ils y menaient triste vie, criant à l’envi : « Seigneur
Dieu, Saint-Sépulcre, au secours ! » Quand le bon évêque du Puy les eut
entendus, il appela les Français pour leur dire ce qu’il en était.
XXIX
« Nobles chevaliers et barons, quand II a racheté le monde, Dieu notre
Père a dit que ses fils viendraient après lui le venger. On a prêché là-
dessus en Auvergne à Clermont : Angevins et Bretons ont juré, en pré-
1. Le Pont-de-Fer, qui subsista sous ce nom (Dschibr-Haddid) jusqu’en 1822 lorsqu’un
tremblement de terre l’emporta. Il était situé à quatre heures de marche d'Antioche. Il tirait
en fait son nom du fleuve qu’il permettait de traverser, l’Oronte, qu'on appelait, d’après
Guillaume de Tyr, « Far » ou « Fer ».
2. Les heures des offices monastiques découpent le temps quotidien ; ces repères tempo-
rels ponctuent régulièrement le récit (voir Glossaire).
3. L’Oronte ; voir ci-dessus, n. 1.
4. A l’arrivée des croisés, la ville appartenait à l’émir turc Yâghi Siyan, vassal du roi
seldjoukide d’Alep.
58
LITTÉRATURE ET CROISADE
sence de trente mille hommes de notre pays, de prendre le chemin du
Saint-Sépulcre. Nous avons prêté serment sur les reliques d’aller jusqu’au
bout de la route, pour venger Dieu, ou d’y mourir jusqu’au dernier.
Prions-Le, par Sa Rédemption, de nous montrer par où nous devons pas-
ser. » Tous nos Français se prosternèrent aussitôt.
Or écoutez ce que Jésus, en Qui nous devons croire, fit pour confondre
Mahomet.
XXX
Ecoutez, barons qui êtes de bons croyants, écoutez quel miracle fit
Jésus le Rédempteur ! Un jour, Enguerrand de Saint-Pol, une fois levé,
avait endossé son haubert et attaché sur sa tête son heaume brillant. À son
côté gauche pendait sa bonne épée, et à son cou un lourd et solide écu. Il
prit en main un dur épieu au fer tranchant et, monté sur son bon et rapide
cheval, sortit du camp lentement à l’amble et commença de suivre la
rivière aux flots sonores. Jetant un coup d’œil en aval sur la pente d’une
colline, il en vit descendre un chevalier persan qui s’engageait dans le
courant : il était venu épier les vaillants barons. Cette vue réjouit le cœur
d’Enguerrand qui se dépêcha de le suivre, piquant des deux pour mieux
voir par où il passait. Quand il fut arrivé au gué, il descendit de cheval et,
tendant ses mains vers l’orient, pria Dieu le Père Rédempteur de lui per-
mettre de traverser le fleuve sans y laisser la vie. Puis il se remit en selle
et, après avoir défié le païen, passa à la nage sur l’autre rive où beaucoup
de ces mécréants s’étaient rassemblés. Ecoutez ce qu’il fit quand il les
vit : sans se laisser effrayer, il mit l’épée au clair et, parvenu au pont au
galop de son cheval, coupa les chaînes qui le retenaient ; le pont abaissé,
il alla se camper au beau milieu, criant de sa voix qui portait bien : « Aux
armes, chevaliers, par le Tout-Puissant ! », tout en surveillant les deux
portes pour ne pas être surpris par les traîtres mécréants. Le seigneur Hue
de Saint-Pol fut le premier à l’entendre : « À moi, chevaliers ! s’écria-t-il.
Mon fils a réussi à passer, je crois ! » Cette nouvelle mit les barons au
comble de la joie : il fallait voir tous ces braves pleurer et prier Dieu de
les garder en vie assez longtemps pour qu’ils puissent s’emparer du pont.
Or, voici ce qu’il fit pour ses fidèles : le seigneur Hue de Saint-Pol tra-
versa le premier, suivi par les autres Français. Tous passent le pont, bon
gré mal gré, sans que ces maudits hérétiques s’en rendent compte. Les
Français ont le temps de se rassembler en masse : la tâche des Turcs va
s’en trouver compliquée.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
59
XXXI
Dès que nos Français eurent franchi le pont, et qu’ils virent les Turcs
face à eux dans le pré, Enguerrand de Saint-Pol prit la parole : « Prêtez-
moi attention, nobles et sages chevaliers ! À force de chevauchées, de
jours passés à endurer la faim et la soif, nous voici près d’Antioche ; mais
nous resterons sans pain, ni vin, ni blé si nous ne nous en emparons à la
pointe de nos épées d’acier. Au nom de Dieu, seigneurs, prenons tout en
gré car, si nous y mourons, nos âmes à tous seront sauvées et nous irons
devant Dieu portant la couronne du martyre. Voyez ces Turcs, là devant
nous ; tous autant qu’ils sont, ils nous craignent si peu qu’ils ne bougent
même pas. Si nous nous interposons entre eux et la ville, et que l’autre
moitié de nos forces prend position du côté des tours, le butin que nous
ferons suffira largement à nos besoins. Regardez tout ce qu’ils nous ont
apporté ! Si nous avions tous ces vivres, nous serions en état de faire le
siège d’Antioche ! Rien ne nous manquerait plus notre vie durant. » Les
Français firent tout ce qu’il avait dit. Le comte Robert de Flandre
s’avança avec ses barons en direction de l’armée turque, prêt à se battre,
tandis qu’Enguerrand de Saint-Pol marchait vers la ville pour couper la
voie aux Turcs et les empêcher d’y entrer.
Les Turcs affrontèrent les Flamands avec fureur. Que de rudes coups
on échangea aux épées d’acier ! Nos chevaliers en ont si bien frappé les
Sarrasins que leurs bras sont rouges de sang jusqu’aux coudes. Quand les
païens voient que les choses tournent mal pour eux, ils prennent tout droit
la direction d’Antioche. Mais là ils se heurtent à Enguerrand de Saint-Pol,
à Bernard de Doméart et au sage Gautier qui les pressent tant de leurs
épées d’acier qu’ils doivent reculer jusqu’à l’autre partie de notre armée :
quelle n’est pas, à cette vue, la joie de nos gens ! Enguerrand va frapper
Acéré et le fend en deux jusqu’aux oreilles ; il leur abat aussi, mort, l’un
des fils de Garsion. Désarçonnés, les Sarrasins tombent à terre, rougissant
les prés de leur sang. Dans leur affolement, ils entrent dans la rivière :
quatre mille s’y noyèrent. Les survivants, en cherchant refuge dans la
ville, trouvèrent Garsion au maître palais : « Les Français ont passé le
Pont-de-Fer, lui crient-ils aussitôt, et on ne peut compter ceux qu’ils nous
ont tués. — Qu’avez-vous donc ? s’empresse-t-il de leur demander : on
dirait des fous ! Avez-vous libéré le pays de Soliman? » A l’entendre,
l’indignation saisit ce dernier : « Vous nous faites des reproches, roi
Garsion, mais combien de temps vous faudra-t-il pour venger la mort de
votre fils cadet que les barons de France viennent d’abattre ?» A ces
mots, le roi, jetant les yeux en bas des degrés, vit le corps qu’on venait
d’amener au palais : il n’y a pas lieu d’être surpris s’il laissa libre cours à
son chagrin.
60
LITTERATURE ET CROISADE
XXXII
Garsion pleura son fils sans que princes, émirs, ni Turmat, ni Toricle
ni même son frère Carcan pussent le consoler. « Je vous le disais bien,
seigneur, fit Soliman, que la venue des Francs vous coûterait cher. Voici
que j’ai perdu Nicée, ma forte et vaillante cité, et Tarse et Mamistra et
Artaise la grande. Si tous les Persans se réunissaient pour les combattre,
les chrétiens les auraient tués avant le coucher du soleil, — Mahomet et
Tervagant n’y pourraient rien. Et s’ils nous assiègent ici, vous pouvez être
sûrs qu’ils ne s’en iront pas avant d’avoir pris la ville et tué ses habitants,
à moins que l’émir Soudan ne vienne à notre secours avec toute son armée
ainsi que le roi Corbaran. » En entendant ces paroles, Garsion devint si
pensif qu’il n’aurait pas dit un mot pour tout l’or du monde.
XXXIII
Garsion d’Antioche pleurait son fils le jour où on l’enterra selon le rite
des païens, cependant que les Français se partageaient leurs prises. Les
Turcs commis à la garde des deux tours ne les avaient pas oubliés et pen-
saient même pouvoir les tailler en pièces ; dans ce but, ils tentèrent une
sortie de nuit, mais leur chef commit la folie de dégarnir entièrement les
tours de leurs soldats. Ils ne furent que deux cents à s’introduire sans bruit
dans le camp des Français auxquels Dieu allait montrer son amitié.
Enguerrand de Saint-Pol et Thomas le hardi montaient la garde cette nuit-
là avec trois cents hommes armés de pied en cap. Les Turcs n’entendirent
aucun bruit de chevaux jusqu’au moment où ils arrivèrent sur les Français
en sentinelle. « Malheur à moi, dit Butor à Claré, j’ai aperçu les écus de
Thomas et d’Enguerrand. Il faut les attaquer en passant par la droite et les
frapper en pleine tête. » Et, lâchant les rênes à son cheval, il alla frapper
Eude au beau milieu du crâne, l’abattant mort à la renverse sur le sol. Son
frère Claré, lui, nous a tué Aluis, un Flamand de Fumes.
XXXIV
«Nobles et vaillants chevaliers, dit Thomas de la Fère, Sarrasins et
Persans nous ont suivis jusque-là ; assurément, j’aime mieux mourir
plutôt que de les laisser se moquer de nous ; affrontons-les et frappons-
les en plein sur la tête ! » C’est ce que nos courageux chrétiens s’empres-
sèrent de faire, contraignant leurs ennemis à reculer par le Pont-de-Fer et
tuant cent quarante mécréants. Quand les braves combattants revinrent
sur leurs pas, ils occupèrent les tours abandonnées par cette gent féroce,
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT III
61
et y trouvèrent en larmes les Allemands de l’armée de Pierre qui avaient
été faits prisonniers à Nicée. Ils les détachèrent et les délivrèrent puis ren-
trèrent au camp au comble de la joie. Quand Godefroy les vit, il rendit
grâce à Dieu, cependant que les soixante Turcs survivants s’enfuyaient
vers la ville où ils racontèrent ce qui s’était passé au malheureux Garsion.
XXXV
Quand nos Français eurent pris position de l’autre côté du pont, l’évê-
que du Puy leur tint ce discours : « Écoutez-moi, seigneurs, nobles et
braves chevaliers ! Antioche est sous nos yeux. Je crains fort Garsion, car
nous sommes dispersés au milieu de tous ces prés. Qui assurera la garde ?
Arrangez-vous pour que ces infidèles ne puissent venir faire irruption au
milieu de l’armée ! — Je vais m’en charger, fit le duc de Bouillon, et je
ne demande pas d’autre aide que celle de mon cheval. A l’aube, quand
nous y verrons clair, Persans et Esclavons se seront repliés. — Que Dieu
en soit béni ! », font les Français.
Godefroy de Bouillon monta donc la garde cette nuit-là. Cependant,
Soliman et tous ses compagnons s’étaient mis en selle et se glissèrent
comme des voleurs dans le camp de l’armée de Dieu. Aussitôt, le bon
duc perçut comme un frémissement dans l’air. 11 appela son écuyer et lui
demanda de lui apporter son haubert et son heaume rond et de s’asseoir
ensuite sans faire de bruit devant sa tente. Le duc au cœur de lion endosse
son haubert, ceint son épée au côté gauche, suspend son écu à son cou,
lace son enseigne et monte sur son cheval gascon par l’étrier gauche. Que
Dieu soit avec lui au besoin dans sa chevauchée ! Or voici que s’élancent
parmi l’armée de Dieu, éperonnant au galop leurs chevaux, saint Georges
et saint Démétrius. Le duc, qui ne les reconnut pas, n’eut pas un mot pour
eux. Or voici que les trois compagnons s’avancent de conserve. Les Sar-
rasins, eux, ont reconnu la milice céleste ; ils fuient, ces traîtres fieffés,
cependant que le duc les poursuit et les abat dans son élan ; il en a pris
quatorze à qui il a coupé la tête sous le menton : pas question de les mettre
à rançon. Les autres, vaincus, la tête basse, tournent bride. Français et
Bretons ignorent tout de cet incident jusqu’au matin quand l’armée se
lève ; ils trouvent alors les têtes des païens gisant sur le sable et en louent
le seigneur Dieu par sa Passion.
XXXVI
Tôt le lendemain quand il fit jour, nos Français se sont habillés et pré-
parés ; ils assistent pieusement à la messe.
Mais disons ce que font les Turcs qui se rendent auprès de Garsion.
62
LITTERATURE ET CROISADE
« Par Mahomet, seigneur, les choses ont mal tourné. Butor et Claré ont
agi bien à la légère : ils ont fait sortir tous les T urcs des deux tours sur le
pont, ce qui a permis aux Français — de sages chevaliers, eux ! — d’y
entrer et de libérer tous les prisonniers que vous y déteniez. » Cette nou-
velle rend Garsion fou de rage ; il fait appeler Soliman de Nicée : « Pour-
voyez bien nos tours, par mon dieu Mahomet ! Que, dans huit jours, il y
ait là pain et blé ! — À votre volonté », répond Soliman, qui parcourt
Antioche pour acheter des vivres et faire d’abondantes provisions en pain,
vin et viande.
Campés dans le pré, les Français s’y attardaient. Rotou, le comte du
Perche, fut le premier à prendre la parole : « Seigneurs, il ne faut pas vous
dissimuler que nous avons trop de patience avec ces païens — maudits
soient-ils ! — en les laissant tranquilles comme nous le faisons. — Nous
ne devons pas attendre davantage, par Dieu !, fit le duc de Bouillon ; nous
donnerons l’assaut avant les vêpres. »
XXXVII
Les barons sortirent de leurs tentes. Le premier à prendre la parole fut
Godefroy de Bouillon en son nom et en celui des deux Robert, le
Normand et le Frison, ainsi que de Tancrède de Pouille et du duc Bohé-
mond : « Décidons de notre ordre de bataille et de la façon de faire au
mieux pour donner l’assaut à Antioche. Nous prendrons la tête de l’armée
pour la guider et nous emmènerons avec nous le seigneur Hue de Saint-
Pol, Enguerrand et Thomas de la Fère avec Haton son compagnon. Le
duc de Normandie sait déjà qu’il en sera lui aussi, de même que le comte
de Bretagne, Alain pour le nommer. Thierry de Blansdras, le cousin du
roi Philippe et Gilbert de Reims feront l’arrière-garde, en nobles barons,
avec Bégon, Herbert le duc de Bascle, Godeschal et Simon, ainsi que
Rainier d’Arsie — enseigne lacée 1 — ; Roger l’empereur et Anseau de
Ribemont iront de l’autre côté pour garder l’armée. Quant au seigneur
Hue, le cadet du roi Philippe, à Payen de Garlande, homme d’une si noble
lignée, à Gautier de Doméart et au comte de Clermont, ils tiendront
compagnie au bon duc de Bouillon. — A vos ordres », répondent-ils.
Après avoir chargé mulets et chevaux de pain et d’autres vivres, ils
partent à cheval, sans bruit et en bon ordre, pour assaillir Antioche,
malgré qu’on en ait. Garsion se tenait au sommet de la tour avec Soliman
de Nicée et son neveu Rubion. Jetant un regard en bas, Soliman reconnut
l’enseigne royale. Quatre fois, il perdit conscience, sans pouvoir dire un
mot. Quand les Sarrasins l’eurent remis sur ses pieds, Garsion lui
I . Les lances portaient une oriflamme (= enseigne, gonfalon) que l’on repliait et attachait
à la hampe au moment de la charge.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
63
demanda, par Mahomet, ce qu’il avait. « Vous êtes mat et déshonoré, lui
répondit-il, vous avez perdu votre ville et le pays alentour. » À ces mots,
Garsion, fronçant les sourcils, fit sonner de la trompette aux quatre coins
du donjon. Le bruit qu’on entendait à une lieue et demie fit s’émouvoir
Antioche : les Esclavons mettent les pierrières turques en position et
jurent à Mahomet que les chrétiens ne réussiront pas à s’emparer de la
ville par la force.
CHANT IV
1
Écoutez donc, seigneurs, nobles et francs chevaliers, et vous entendrez
une bonne chanson mise en vers avec soin : elle parle des barons de
France, les bien-aimés de Dieu, qui se rendirent outre-mer jusqu’au Saint-
Sépulcre pour faire justice du peuple mécréant. Les voici qui s’avancent
tout droit vers Antioche.
Face à la première porte ouverte dans les murs, s’installe Tancrède au
cœur avisé ; il avait avec lui le seigneur Hungier l’Allemand et Rogier du
Rosoy le boiteux. Assurément, ce n’est point par là que la ville pourra
recevoir du ravitaillement, car l’accès en sera défendu à l’épée. Devant la
porte de Tancrède qui était haute et large, il y avait une énorme tour qui
avait été fortifiée par des géants ; deux pierrières turques étaient dressées
en bas, et un païen de male engeance l’occupait, qui jure, par Mahomet
son dieu, de tuer Tancrède de Pouille : « Il a eu tort, dit-il, de monter sa
tente si près. »
II
Face à la deuxième porte en suivant le rempart, s’installe Bohémond
de Sicile ; il dresse sa tente devant une antique tour où il avait quatre cents
Achoparts comme adversaires ; tous jurent à Mahomet de l’empêcher, de
leur vivant, de rentrer en France ; de son côté, il se promet de ne pas lever
le camp avant de les avoir réduits à la famine, ces maudits brigands.
III
Face à une autre porte, du côté qui regarde vers Capharda, au pied de
la montagne, Robert le Frison, Enguerrand de Saint-Pol et son père Hue
ont installé leur campement sous la tour de Josian qui la défendait avec
Clarion et trois mille païens farouches. « Faisons bonne garde, se disent-
64
LITTÉRATURE ET CROISADE
ils les uns aux autres : le comte de Flandre dresse ici sa tente. Si nous
faisons une sortie contre lui, c’est la captivité ou la mort qui nous attend.
Sans le secours de Mahomet, nous perdrons Antioche. »
IV
Au pied de la montagne, du côté de la tour Fauseré, le bon comte de
Bretagne a dressé sa tente avec Herbert de Bascle, le duc au cœur sage,
son frère Godeschal et Simon l’avisé. Par là, ni pain, ni vin, ni blé ne
passera pour les assiégés et s’ils tentent une sortie, ils y resteront tous. De
leur côté, ils se promettent de vendre cher le passage aux chrétiens.
V
Au pied de la montagne, face à la tour maîtresse, sont rassemblés tous
les Normands et les Bretons. Le duc de Normandie fait dresser sa tente
dans la plaine avec les barons d’Anjou et du Maine. Les assiégés n’auront
rien à gagner par là et si un Turc essaie de passer, il aura fort à faire.
VI
Après le Pont-de-Fer en regardant du côté de la Romanie, s’est installé
le bon évêque du Puy et après lui Raymond de Saint-Gilles, avec les Pro-
vençaux et les Gascons. Du haut de sa tour. Carcan de Syrie jure par
Mahomet et la religion des païens que pas un Français ne passera et que
mille y perdront la vie. Quant au comte Raymond, il se promet d’aller les
attaquer. Dieu le fils de sainte Marie lui soit en aide !
VII
Plus bas, Estatin au cœur vaillant s’est installé dans la plaine sablon-
neuse et, à sa suite, le comte de Nevers. Tous se promettent de rester sur
place tant que la ville ne sera pas prise. Ni pain ni vivres n’y entreront par
là et les Turcs qui s’y risqueront seront saisis d’épouvante.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
65
VIII
Face à une autre porte donnant vers le sud, s’installèrent Olivier de
Jusy, le comte Rotou du Perche, Raoul de Beaugency et Richard de Dijon
avec Raimbaut de Camely et Acart de Montmarle le hardi. Tous jurent
par le vrai Dieu de donner à Garsion sujet de s’irriter et de gémir. Sorga-
lon, en compagnie de tous ses Turcs, les regarde et les excommunie de
par son ami Mahomet : « Ah ! pauvres Français, c’est pour votre malheur
que vous êtes venus ici, car ce qui vous attend tous, c’est la défaite, le
mal et la mort. »
IX
Du côté qui regarde vers Jérusalem, face à la porte d’Hemaut, le long
de la rivière qui coule en torrent, c’est un noble guerrier qui fit dresser sa
tente : le duc de Bouillon expert en assauts. Il devait être roi de Jérusalem,
mais sans couronne d’or fin ni d’autre métal ; on lui en fit une avec une
branche cueillie au jardin de saint Abraham et le bon roi des ribauds 1 la
lui mit sur la tête ; c’est lui qui ouvrit la première brèche dans les murs
de la Ville 2 et fut le premier à prendre pied sur les remparts. Sa tente
était faite d’un immense tissu de drap, et elle était entourée de beaucoup
d’autres, violettes, rouges et jaunes. L’émir Bemaut les regarde du haut
de la tour et les maudit par Mahomet qui règle le froid et le chaud : « Ah !
Français, mauvaise et fausse engeance, c’est votre honte et votre malheur
que vous êtes venus chercher ici. Je vous verrai tous succomber sous les
flèches des archers : pas un de vous n’en réchappera, tous autant que vous
êtes. »
X
Face à la porte Fabur qui regarde la Romanie, le comte Robert de
Flandre a installé son campement dans un pré en pente ; il avait quinze
mille chevaliers avec lui. Que de tentes dressées, que de pavillons brillant
sous le soleil ! Il jure par le fils de sainte Marie que, si les païens viennent
défier l’armée, il frappera tant de son épée fourbie qu’elle sera noire de
leur sang jusqu’à ses poings. Fabur les regarde du haut de son antique
tour et les excommunie tous de par son dieu Mahomet : « Que Mahomet
vous maudisse, misérables ! Vous avez bien tort de mettre le siège devant
Antioche ; vous n’arriverez à rien car la ville est trop forte pour que vous
puissiez la prendre. »
1. Voir ci-dessous, n. I, p. 66.
2. Jérusalem. Cela sera raconté dans La Conquête de Jérusalem.
66
LITTÉRATURE ET CROISADE
XI
Face à une autre porte, commandée par Brunamont l’intraitable, près
de la tour que défendent les Dormants, le comte Hue et les Français vont
établir leur camp : ils n’étaient pas moins de dix mille combattants. Que
de pavillons sont dressés là, que de tentes violettes et rouges resplendis-
santes d’or ! Brunamont les regarde du haut de sa tour et les excommunie
au nom de son dieu Tervagant : « Ah ! misérables, pauvres malheureux,
c’est votre honte et votre douleur que vous êtes venus chercher là !
Bientôt vous serez prisonniers de l’émir Soudan, il vous fera repeupler
les déserts d’Abilant ! »
XII
Face à la porte suivante, au pied de la tour commandée par Princeple,
le frère de Gondremont, se trouve le roi Tafur 1 avec les ribauds : ils jurent
par le Seigneur Dieu créateur du monde que, s’ils font des prisonniers, ils
les dévoreront à belles dents et mènent un vacarme énorme, poussant des
hurlements et faisant entendre leur cri de « Tafur ! ». Princeple les
regarde et son front se plisse de colère : « Apollon ! D’où viennent ces
misérables et où vont-ils ? Ils ne valent pas un pois : que de nourriture ils
vont gaspiller ! Les voilà tous nus, sans armes. Ils ont bien de l’audace de
s’approcher si près du pont : d’après moi, ce sont des démons qui sont là
pour s’emparer de la ville. »
XIII
A proximité de la rivière, face à la porte commandée par Mahon, le
frère de l’émir, Thomas au cœur loyal, le seigneur de Marie, a installé son
camp sur la pente avec beaucoup d’autres guerriers. Le comte de Saint-
Gilles a pris place un peu en aval, et face à l’autre porte qui est construite
à même le rocher, c’est Étienne d’Aubemarle que l’on trouve. Il y avait
bien là quinze mille chevaliers de force égale. Mahon les regarda du haut
de sa tour royale : « Ah ! misérables, perfiides chrétiens, c’est votre
douleur et votre mal que vous êtes venus chercher là ! Car vous y tombe-
rez sous les flèches des archers. Jamais vous ne prendrez la ville, ses
murailles sont trop fortes ; nos portes sont en fer et nous avons tant de
1 . Reconnu comme chef par les survivants (les « ribauds ») de l’armée de Pierre l’Ermite
(voir ci-dessus, chant 1, n. 2, p. 27-28), et de façon générale par les non-chevaliers, surtout
par les moins recommandables, socialement parlant, d’entre eux : mendiants, voleurs, bohé-
miens. La Chanson d’Antioche , tout en louant leur courage, montre bien l’inquiétude que
leur sauvagerie et leur indiscipline inspirent à l’armée « régulière » des barons et des cheva-
liers..., quitte à leur prêter commodément certains des actes les plus barbares de ces derniers.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
67
hautes tours ! Vous resterez dehors à mourir de faim et à la peine : dans
sa détresse, chacun de vous mangera son cheval. »
XIV
Nos gens ont soigneusement encerclé Antioche : chacun de nos barons
s’est chargé de garder une porte. Ils préparent leur repas devant les tentes
au milieu de nuages de fumée. Le temps était beau et clair, et la chaleur
commença de se faire sentir. Les païens se sont rassemblés à la porte
d’Escivant au pied de la tour carrée. Garsion leur expose le fond de sa
pensée : « Voici mon avis, nobles barons sarrasins : les chrétiens ont
ravagé ma terre à plus d’une journée de distance et ils ont mis le siège
devant ma vaste cité. Nous sommes en état de les combattre sans fin ni
cesse ; et si on s’empare d’un Français, qu’on lui coupe la tête ! — Voilà
qui nous convient, émir ! s’écrient-ils. Antioche sera bien gardée, et tant
pis pour les Français s’ils ont traversé la mer. » Les chefs païens s’en
retournent et font s’équiper leurs gens : tous ont la tête soigneusement
protégée.
Le long de la rivière s’étend un vaste pré où le bon destrier de Fabur à
la croupe ronde vient paître la rosée, gardé par dix Sarrasins, chacun armé
d’une hache au fer acéré pour veiller sur cet illustre cheval. Nos Français
les regardent depuis l 'autre rive toute desséchée ; ils aimeraient bien fran-
chir le fleuve, mais ils ont peur d’essayer.
XV
Le long de la rivière s’étendait un beau pré fleuri où paissait le destrier
de Fabur l’Arabe, gardé par dix païens tous en armes. C’est un très bon
cheval, rapide et vif : vingt lieues au galop ne suffiraient pas à ralentir sa
course ni à le fatiguer. Écoutez comme il était beau à voir : un de ses
flancs était noir et l’autre blanc comme lis. Sa croupe était large et carrée,
ses sabots fendus et arqués, ses narines bien ouvertes et ses yeux bruns
brillaient d’un vif éclat. Il n’avait pas son pareil dans le royaume d’Antio-
che. Un Turc lui avait mis une selle vernie d’or et passé un mors très
précieux ; son harnais était de cuir bouilli. Attaché à un pieu par le jarret,
il gratte la terre du sabot et lance des ruades en hennissant.
68
LITTÉRATURE ET CROISADE
XVI
Le cheval était tout fier sous le harnais ; farouche, il hennit en grattant
le sol du sabot et en lançant des ruades. Il fait très envie aux Français qui
sont de l’autre côté de la rivière, mais aucun d’eux n’ose se risquer à la
traverser. Écoutez donc l’idée qui vint à un simple écuyer du nom de
Gautier Daire. Il accroche à sa ceinture deux éperons dorés et se ceint une
épée au côté gauche. Après s’être signé en se recommandant à Dieu, il
descend à la rivière et se met à l’eau ; comme c’était un bon nageur, il
réussit à passer. Puis, parvenu sur l’autre rive, il s’arrête juste le temps de
s’attacher les éperons aux pieds et, l’épée à la main, il s’avance dans le
pré. Dès que les Turcs l’aperçoivent, ils s’écrient : « Tant pis pour vous,
coquin, voilà qui va vous coûter cher ! » Et, hache brandie, tous marchent
sur lui. Gautier les voit s’approcher sans crainte : il frappe le premier et,
d’un coup de son épée ciselée, il lui fait voler la tête à plus d’une toise ;
le deuxième, il le fend en deux jusqu’aux mâchoires et enfonce son épée
du crâne à la poitrine du troisième. Bref, il en tua cinq et tous les autres
s’enfuirent. Puis il vint au cheval, se mit en selle et piqua des deux ; l’ani-
mal partit comme une flèche. Gautier rattrapa les païens et les tailla en
pièces jusqu’au dernier. Il avait alors pénétré dans Antioche sur une
portée de flèche, y tuant trois autres païens avant de faire demi-tour. Des
cris s’élèvent parmi la ville et plus de deux mille Esclers surgissent, épe-
ronnant leurs montures, cependant que les Français qui, depuis leurs
tentes, voient Gautier en appellent, dans leurs cris, à l’aide du Saint-
Sépulcre.
XVII
Persans et Esclavons se lancent aux trousses de Gautier qui, sur son
élan, s’engage dans la rivière. Dans sa course impétueuse, son cheval
l’emporte droit jusqu’aux sables de l’autre rive : jamais on n’entendit
parler de plus grand exploit. Princes et barons vont l’entourer en foule.
Robert le Frison est là, qui lui embrasse les yeux, les joues et le
menton : « Cousin Gautier, tu as le cœur d’un brave. Tes enfants auront
de qui tenir. Si je peux rentrer en Flandre sain et sauf, je n’aurai pas
d’autre sénéchal en ma terre que toi, ni de conseiller en ma cour qui ait le
pas sur toi. Tu as conquis un cheval qui n’a pas son pareil dans l’armée.
Qui chercherait à te le disputer serait impardonnable, car tu t’en es emparé
de main de maître. — Assurément, cher comte, intervient le duc de Bouil-
lon, et nous le ferons chevalier dès qu’il le voudra. — Dieu en soit béni,
seigneurs, dit Gautier, mais je ne veux pas être adoubé avant d’être
parvenu au Saint-Sépulcre. » Tous nos barons retournent à leurs tentes et
font largesse aux pauvres de l’armée à cette occasion. Épouvantés, les
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
69
Turcs d’Antioche racontèrent à Garsion ce qui s’était passé ; depuis sa
tour, il leur ordonna de s’en retourner dans leurs maisons et de se garder
de sortir de l’enceinte à moins d’avoir l’avantage du nombre.
XVIII
Dans Antioche, les Turcs regrettent la perte de l’animal. Sans attendre,
ils sonnèrent d’un cor à longue portée et rassemblèrent leurs gens à la
porte de fer. Dix mille archers à cheval firent une sortie et réussirent à se
dissimuler dans un vieux châtelet sans que ceux de l’armée de Dieu s’en
aperçussent. La nuit venue, ils passèrent à l’attaque, et de quelle façon !
Du port Saint-Siméon venaient dix chevaux de bât, tous chargés de pain
et d’autres victuailles. Raymond conduisait le convoi avec ses chevaliers,
mais ils étaient restés une lieue en arrière ; il n’y avait avec les bêtes que
des sergents à pied. Les Turcs — que Dieu les accable ! — s’élancèrent
sur eux et les contraignirent avec leurs arcs à tout abandonner sur place.
Les sergents furent obligés de faire retraite sans recours. « Où êtes-vous,
Raymond ?, se mirent-ils à crier, au secours ! Les païens nous ont atta-
qués, ils sont plus de cent mille ! » Le duc entendit le vacarme et fut saisi
de colère : « Vite, dit-il à ses compagnons, les Turcs ont fait une sortie et
s’en prennent à nos gens. » Tous les barons éperonnent leurs chevaux,
mais en vain car ils ont trop tardé ; les Turcs chassent nos chevaux de bât
devant eux vers le Pont-de-Fer : les premiers en passent déjà les arches.
XIX
Déjà les Turcs ont repoussé nos chevaux sur le pont quand Raymond
arrive au triple galop. Déjà avec ses compagnons il affronte l’ennemi. Il
n’est pas question de jouter à la lance, c’est avec les bonnes épées d’acier
qu’on assène des coups. Le bruit et les cris parviennent jusqu’au camp.
Aussitôt, on s’y arme et on gagne le pont en criant « Montjoie ! ». Les
Français récupèrent les bêtes de force, cependant que les Turcs rentrent
dans la ville, levant le pont et fermant la porte sur eux. De leur côté, nos
barons s’en retournent et, parvenus à leurs tentes, mettent pied à terre. La
nuit était belle et claire et le ciel plein d’étoiles. Bohémond et Tancrède
montèrent la garde jusqu’au lever du jour. Tous les barons se réunissent
alors en conseil et d’un commun accord décident d’assiéger la ville de
plus près pour empêcher les Sarrasins de sortir de l’enceinte sans se faire
repérer. Les ordres sont aussitôt mis à exécution : tous déplacent leurs
tentes pour les remonter si près d’Antioche qu’une flèche tirée de là serait
retombée dans la ville. Ils ont soigneusement encerclé la cité et ses fossés.
70
LITTERATURE ET CROISADE
et le camp s’étend sur une lieue, tant en long qu’en large. Mais cela ne les
avance à rien car les Turcs continuent de sortir à leur gré.
XX
Les chrétiens ont encerclé la ville de leur mieux. La porte de fer de la
mahomerie ! ouvrait sur un pont qui avait été construit dans l’ancien
temps : les hérétiques y avaient mis tout leur art. Les arches qui franchis-
saient le courant aux eaux bruyantes remontaient au temps de la première
Loi 1 2 établie par Dieu ; elles coiffaient des voûtes soigneusement appareil-
lées et étaient si bien renforcées par des tours à mâchicoulis qu’ Antioche
n’avait rien à craindre d’une armée de ce côté. Ce pont était vraiment un
fort ouvrage, ne vous y trompez pas ! C’est par là que passent les Turcs
— que Dieu les maudisse ! — quand ils font des sorties pour massacrer
les chrétiens ; quand on les rencontre, on peut dire adieu à la vie : à tous
ils coupent la tête sans rémission. Jésus le fils de sainte Marie en a le cœur
lourd, comme les barons qui sont en charge de l’armée.
L’évêque les réunit tous et leur demande ce qu’il faut faire à leur avis
avec cette engeance venue du désert qui leur livre de tels assauts à partir
du pont. Quelle tuerie ils ont déjà faite des nôtres ! Aussitôt, ils s’écrièrent
d’une seule voix qu’il n’y avait qu’à détruire le pont, au nom de sainte
Marie. Personne ne s’attarda davantage et la nouvelle se répandit dans
toute l’armée. Tous les chrétiens en rendent grâce à Dieu. Cette nuit, on
monta la garde jusqu’au lever du jour.
XXI
Le lendemain à l’aube, dès qu’on y vit clair, sergents et chevaliers s’ar-
mèrent tous. Munis de masses de fer et de gros pieux d’acier, ils sortirent
du camp en bon ordre. Plus de quatre cents cors retentissaient. Ils s’avan-
cèrent droit jusqu’au redoutable fleuve pour tenter d’abattre le pont et de
le détruire en renversant les piliers et cassant les solives. Mais un mois
entier n’aurait pas suffi à la tâche et le soir, au retour, ils n’auront pas
brisé de quoi charger un seul cheval de somme. Ils avaient une machine
de guerre qui leur fut fort utile : ils l’avaient assemblée avec des clous et
des chevilles et fait transporter sous le pont. C’est là que se trouvaient
sergents et arbalétriers, valets d’armes et courageux archers. C’est là
qu’on se battait en tirant flèches et traits, car les Turcs étaient accourus
pour nous disputer le pont ; ils étaient plus de mille devant la porte à se
1 . Littéralement : le lieu de Mahomet, la mosquée.
2. Celle donnée par Dieu à Moïse.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
71
défendre sans se ménager. Que de heaumes se brisent, que de crânes sai-
gnent sous les coups de masse ! Que de hauberts mis en pièces, que de
poings et de têtes tranchés ! Combien de Sarrasins trébuchent en tombant
du pont dans l’eau où ils se noient ! Dehors comme dedans, les pierrières
lancent leurs projectiles : ce fut vraiment une bataille farouche qui ne prit
fin qu’à la tombée de la nuit, quand le soleil fut près de se coucher et que
l’heure de vêpres ramena l’obscurité.
XXII
Sur le Pont-de-Fer, la bataille est acharnée : barons, sergents et jusqu’à
la piétaille frappent à qui mieux mieux ; chacun y va de toutes ses forces.
Voici Hungier au cœur ferme : il a mis pied à terre près de l’embrasure
d’une tourelle et laissé aller son cheval dont il ne se soucie guère ; puis,
ayant dégainé son épée à la lame aiguisée, tenant son écu serré contre sa
ventaille, il va droit à la porte de fer et, entre cent Sarrasins, frappe le roi
de l’Escaille que son bouclier ne protège pas plus qu’un morceau de tissu,
ni son heaume et son gorgerin qu’une coquille d’œuf de caille : le voilà
abattu mort sans heurt ni quasiment d’échange de coups. Hungier
parsème le pont des fidèles du diable.
XXIII
Quand les païens voient les Francs se rapprocher, puis les mettre en
pièces avec leurs épées d’acier, ils comprennent qu’ils n’ont pas l’avan-
tage : aussi passent-ils la porte et la font-ils verrouiller derrière eux ; après
quoi, prenant appui sur les créneaux, ils se retournent contre les chrétiens.
C’est une véritable grêle de dards et de traits qui s’abat. Les suppôts du
démon se défendent farouchement ; leurs arcs turcs sont des armes éprou-
vées et ils ont soigneusement enduit de soufre les pointes et les hampes
de leurs flèches : à force d’en lancer contre la machine de guerre, ils les
ont plantées si serrées qu’il n’y avait aucun interstice entre elles et que,
encochées l’une dans l’autre, chacune avait la longueur d’une lance. Ils
prirent alors du feu grégeois — arme redoutable ! — et le lancèrent tout
allumé sur l’engin. La flamme l’embrase à la vitesse d’une flèche ; bois et
planches brûlent sans rémission ; sergents et chevaliers n’y peuvent rien.
Quand nos barons le voient, quelle n’est pas leur colère !
72
LITTERATURE ET CROISADE
XXIV
Le feu grégeois crépite tandis que la machine craque et brûle dans des
nuages de fumée, et que les cordes roussissent et tombent en morceaux
jusqu’à la dernière. Nos barons, incapables d’y tenir, doivent faire demi-
tour, perdant sans recours leur engin. Ils ont échoué à prendre le pont, ce
qui leur déplaît fort. Tous en ont l’air accablé.
Sur ce, cette sale engeance d’orgueilleux fait une sortie et blesse mor-
tellement ou tue sur place nombre des nôtres avant de s’en retourner et ce
fermer la porte. Et chaque matin, et aussi à none et à la tombée du jour,
ils renouvellent leurs assauts, blessant et tuant souvent de nos gens.
XXV
Quand nos barons voient qu’ils ne peuvent pas échapper au danger, ils
se réunissent en assemblée dans la prairie. « Notre armée est dans une
triste situation, se disent-ils les uns aux autres : nous ne pouvons nous
protéger de cette engeance détestée. Construisons donc un fort face à la
mahomerie, puisque c’est là que passent les Turcs, — Dieu les maudis-
se ! — et dédions-le à sainte Marie : si le Seigneur tout-puissant permet
que la ville tombe en notre pouvoir. Sa douce mère aura un lieu consacré
à son service ; nous y bâtirons une abbaye et y installerons des moines. »
Tous sont d’accord pour dire que c’est bien là ce à quoi il faut humble-
ment se consacrer. Nos nobles seigneurs font donc sonner leurs cors à
grand éclat et vont s’armer de concert tandis qu’on commence d’entendre
le vacarme des charpentiers. Le bastion fut élevé au-dessus d’une citerne
creusée dans le roc et on dit encore chez les mahométans que les Français
ne craignent personne pour ce qui est de construire des créneaux. Mais qui
voudra garder cette construction sera souvent inquiet pour ses membres et
sa vie.
Dans un enclos devant la porte de la bonne cité, ils trouvèrent des sar-
cophages en marbre de Perse ; ils en ôtèrent les corps de leurs adversaires
détestés, ainsi que les traits et les carquois, beaucoup d’épées fourbies,
des heaumes et des gorgerins ornés d’or brillant, enfin de tous ces objets
que les Turcs portent sur eux de leur vivant. Une seule de ces armes
extraites de la terre pouvait valoir bien des besants en or d’Esclavonie. Ils
y ont trouvé force or et draps d’ Alméria, de l’argent, des tissus de soie et
des fourrures de zibeline qu’ils répartirent entre les pauvres de l’armée de
Dieu. Quand les Sarrasins l’apprirent, ils rassemblèrent leurs gens et allè-
rent attaquer la fortification. L’assaut fut impétueux et farouche la
bataille. Les chrétiens affrontent les païens avec beaucoup de courage et
en mettent à mal un bon nombre. Incapables de résister, les Turcs font
LA CHANSON D’ANTIOCHE - CHANT IV
73
demi-tour et rentrent dans l’antique cité tandis que nos barons retournent
à leur campement. Des cent Turcs qu’ils avaient faits prisonniers, ils n’en
laissèrent pas un seul en vie : tous eurent la tête tranchée. Puis ils déterrent
les morts des Persans — ils étaient quinze cents, vous pouvez le croire
sans risque de vous tromper — et à eux aussi ils coupent la tête sous les
oreilles ; et après avoir dressé des pierrières à la façon des Turcs, ils les
lancent une par une par-dessus les murs d’Antioche dont la pierre est
polie. Cette vue plongea les païens dans l’affliction. Pères, mères, sœurs,
amies, reconnaissant les têtes des leurs, poussaient des hurlements.
« Malheur à nous, quand ils déterrent nos morts, ces démons, et que, dans
leur audace, ils nous tuent les vivants ! Que Mahomet exauce nos prières
et nous venge car nous ne pouvons plus sortir de ce côté-là. Sans l’aide
de l’émir, nous y mourrons jusqu’au dernier à grande douleur. » Toute la
cité est l’image du deuil.
XXVI
De la porte d’Hercule, le frère de l’émir, partait une grande route qui,
tournant le dos à la ville, allait tout droit au port par la colline. Quand les
Turcs le voulaient, ils gagnaient un vieux fortin qui avait été construit de
ce côté par les Syriens et coupaient la tête sans rémission à tous les chré-
tiens qui passaient par là. Ce fut un nouveau sujet de douleur pour les
chrétiens : « Seigneurs, leur dit Bohémond, nobles et braves chevaliers,
ce châtelet nous cause beaucoup de dommages : ces traîtres de mécréants
ont là une cachette commode. Si vous en êtes d’accord, nous devrions
installer une garde. — Voilà qui est bien parler », font les barons. Tous
les gens d’âge et d’expérience approuvèrent le projet, mais même les plus
courageux et vaillants n’osèrent pas se proposer : personne n’avait l’au-
dace d’aller se loger là. C’est alors que le brave Tancrède se leva, dans
ses beaux vêtements de toile rouge : « Écoutez-moi, dit-il aux barons. Je
me charge de garder le poste à condition d’avoir avec moi mille hommes
et mille sergents d’armes ; il faut aussi que vous me donniez de quoi
acheter des vivres car nous en manquons. » Dès qu’on lui eut remis quatre
cents marcs d’argent, Tancrède, le fils du marquis 1 , fit sonner ses cors,
démonter ses tentes et s’en alla tout droit à la fortification. La première
nuit qu’il y coucha avec sa troupe, il lui arriva une belle aventure. Quatre
cents marchands, tant bulgares et arméniens que grecs et syriens, descen-
dirent de la montagne, transportant depuis le port Saint-Siméon des vivres
qu’ils allaient proposer à l’émir Garsion. Tancrède les chargea au galop
avec cinq cents chevaliers, l’épée au clair. Les Turcs ne se défendirent
même pas ; on les emmena enchaînés et les chrétiens, poussant le convoi
1 . Eude, dit « le bon marquis ».
74 LITTÉRATURE ET CROISADE
devant eux, revinrent au châtelet et s’y désarmèrent. Leur butin valait
mille marcs d’or fin d’Arabie.
XXVII
La première nuit se passa bien pour Tancrède : son butin valait plus de
trois mille marcs d’argent. Il en fit de riches présents aux barons en signe
d’amitié, et sa réputation s’en accrut d’autant dans l’armée. On le voit
prendre soin du ravitaillement et garder la vallée au débouché de la mon-
tagne pour que ni païens ni étrangers n’y passent. Il est assuré d’y gagner,
celui qui s’attache à Tancrède.
Dans toute l’armée, nos gens se réjouissent, mais avant quinze jours
les choses iront mal pour eux. La faim et la soif vont faire des ravages,
— même la mère ne pourra rien pour son enfant. Et si le Maître du
monde 1 n’est pas vigilant, toute l’armée sera plongée dans le tourment et
la douleur. Les chrétiens multipliaient les assauts contre Antioche, mais la
ville était si forte qu’elle n’avait rien à craindre ; ils auraient pu continuer
jusqu’au jour du Jugement dernier sans pouvoir s’en emparer par la force
ou autrement. Longtemps, ils demeurèrent autour de la cité, que le Sei-
gneur maître du monde leur vienne en aide ! Car tous les vivres commen-
cent à manquer, ce qui prend au dépourvu les petites gens ; mais les
princes et les comtes, eux aussi, en ont fort peu.
XXVIII
La douce et courageuse gent se trouvait en une terre dont elle n’avait
rien à espérer. On vachercher la nourriture jusqu’à trente lieues du camp ;
tenaillés par la faim, tous se demandent quoi faire. Quand les barons en
quête de butin rencontrent les Turcs, ils leur mènent grande guerre ; mais
ils n’ont plus de quoi manger et s’en désespèrent. Que le Seigneur Dieu
les secoure. Lui qui en a le pouvoir !
XXIX
Quand la nourriture vint à manquer, l’accablement s’abattit sur l’ar-
mée ; personne ne trouvait rien à dire ni à faire pour aider les autres. La
disette sévissait au point qu’on mangeait les chevaux de bât, et les bons
destriers d’Espagne étaient si affamés qu’ils se défonçaient le poitrail
pour pouvoir ronger leurs harnais. Jeunes gens et sergents, pucelles au
clair visage déchiraient leurs vêtements en poussant des cris : « Secourez-
1 . Dieu.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
75
nous, Dieu qui avez été mis en croix ! » Les affres de la faim leur avaient
à tous pâli le visage. Et voici que l’orage gronde, que la foudre tombe ;
des tempêtes de neige et de grêle jettent l’épouvante de tous côtés ; la
panique saisit même les plus puissants barons. Le piétinement des mulets
et des chevaux, les battements d’ailes des faucons et des gerfauts s’enten-
dent nettement à une lieue. Si le Seigneur Dieu qui règne en paradis ne
fait rien, cette sainte compagnie va être anéantie.
C’est alors que Godefroy de Bouillon le hardi prit la parole : « Sei-
gneurs, nobles chrétiens, au nom du Dieu de paradis, ne vous effrayez pas
de la dureté de ces temps. C’est pour l’amour de Dieu que nous sommes
venus ici ; Il ne laissera pas outrager Son peuple. Dans la pire détresse,
nous n’abandonnerons pas le siège, mais nous prendrons Antioche et son
palais voûté, puis le Sépulcre où Dieu est passé de la mort à la vie, et nous
le délivrerons de tous ses ennemis. Nous briserons les palissades et les
murs de La Mecque, nous en sortirons Mahomet qui siège en l’air avec
les deux candélabres 1 devant lui, lesquels, autrefois, ont été donnés à
Rome en paiement du tribut ; ils ne s’éteindront pas pour autant mais
continueront de brûler à tout jamais : même plongés dans la mer, ils le
feraient jusqu’au jour du Jugement dernier. Ils seraient plus à leur place
devant l’autel du Saint-Sépulcre qu’utilisés pour honorer et servir un
démon. — Nous les conquerrons », répondent les barons. Dieu bénisse le
lignage qui leur a donné naissance à chacun, et la terre qui les a nourris !
Leur prouesse à tous est si éclatante que le Seigneur Dieu de gloire les
reconnaîtra pour Ses fils. Les valeureux pèlerins qui prirent le Sépulcre
où Dieu passa de la mort à la vie et tout le pays où II grandit seront à
jamais bénis jusqu’au jour du Jugement dernier. Et le deuil des Turcs n’en
aura pas de fin.
XXX
Il faut dire que les chrétiens souffrirent durement de la faim pour le
salut de leurs âmes : un petit pain se serait facilement vendu deux deniers
et une cuisse d’âne crue s’achetait cent sous ; une poire valait le même
prix (encore fallait-il en trouver une !) et deux fèves, un denier, si grande
était la disette. Il ne reste guère de chausses ni de souliers de cuir à
ronger ; même les semelles, on les mange, et sans sel ! Combien de gens
s’évanouissent de faim ! À cette vue, la colère et la tristesse saisissent
nos barons. S’étant réunis en conseil, ils font crier publiquement par toute
l’armée que celui qui a des vivres de côté ne doit pas les garder pour lui
mais les distribuer aux autres : on doit s’entraider et ne pas laisser les uns
mourir de faim tant que d’autres ont encore de quoi. Celui qui s’y refusera
I . Il est plusieurs fois fait allusion, dans la Chanson, à cette légende des candélabres qui
a aussi été mise en œuvre dans le Roman de Mahomet.
76
LITTERATURE ET CROISADE
se verra réquisitionner ce qu’il possède. Aucun de ceux qui entendirent le
ban ne chercha à tricher. Ils n’osèrent pas dire non et partagèrent leurs
réserves, car ils avaient pitié de ceux dont la faim faisait gonfler le ventre.
Armés de pied en cap, les chrétiens s’en vont au port Saint-Siméon,
comme on l’appelle, pour acheter des vivres si on ne veut pas leur en
donner. Les Turcs, par ruse, l’avaient fait approvisionner. Les Français
(que Dieu puisse les sauver !) partent donc sous la conduite du noble et
courageux Bohémond, d’Evrard de Puisac à la bonne renommée et de
Hue de Saint-Pol, Cœur-de-sanglier. Le comte Rotou du Perche les
accompagne pour escorter le convoi avec Raymond de Saint-Gilles qui
mérite tant d’être aimé. Tous les pauvres se sont joints à eux. Après s’être
ravitaillés contre argent, ils ne pensèrent plus qu’à s’en retourner chacun
pour soi sans s’attendre, ce en quoi ils commirent une lourde erreur que
les Turcs mirent à profit pour les attaquer par en haut : au nombre d’envi-
ron quinze mille (que Dieu les anéantisse !), ils s’abattent sur les Français
au port Saint-Siméon et en font un tel massacre que les mots me man-
quent pour le dire. Tous nos gens sont mis en déroute ; celui qu’on rat-
trape est sûr de se faire couper la tête. Incapable de résister, Bohémond
tourna le dos ainsi qu’Evrard de Puisac et Raymond au clair visage, imités
par tous les autres barons, auxquels les Turcs donnèrent la chasse à coups
de flèches ; aucun n’osa faire face pour jouter sauf Hue de Saint-Pol qui,
ne se résignant pas à fuir, laissa courre son cheval, tenant son écu
embrassé et brandissant son épieu en l’air : il va frapper Matamore 1 sur
la bosse de son bouclier et le lui fend en deux du haut en bas ; du même
coup, il décercle et brise le gorgerin de son heaume et lui passe son arme
au travers du cœur, fer et bois. Matamore tombe mort et s’en va chercher
abri en enfer. Qui aurait vu le baron empoigner son épée aurait gardé le
souvenir d’un vrai chevalier ! Il fait voler la tête à quatorze païens cepen-
dant que Sarrasins et Esclers poursuivent Bohémond.
XXXI
Bohémond longe une barre de rochers gris avec Evrard de Puisac et
Raymond de Saint-Gilles ; les Turcs les poursuivent au galop de leurs
chevaux, leur décochant des flèches en hurlant. Evrard de Puisac, qui
avait pris la tête, cria à Bohémond qu’ils devaient faire demi-tour : « Re-
gardez, noble duc : Hue de Saint-Pol est aux prises avec ces félons ! Sans
l’aide de Dieu, nous ne le reverrons plus. Allons à son secours : ce sera
une honte pour nous si nous l’abandonnons. — Sur ma foi, dit Bohémond,
1 . Curieux nom donné à un Sarrasin, puisque Matamore signifie « celui qui tue les Mau-
res ».
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
77
retoumons-y ! Si nous ne le sortons pas de là, nous n’aurons pas sujet de
nous en vanter. En tout cas, nous le ferons payer cher aux Turcs. »
XXXII
« Fais demi-tour, seigneur duc, dit Evrard. Tu es déjà renommé pour ta
prouesse. Et tu es fds de ce Robert Guiscard qui reçut tant d’honneurs et
qui était venu tout seul de Normandie, armé de son seul bouclier comme
on le sait. Or, à force d’exploits, il réussit à se rendre maître des Pouilles
et de la Calabre. Il y a bien lieu de te rappeler le souvenir de ton père et
de ses belles qualités. Regarde dans quelle situation désespérée se trouve
Hue de Saint-Pol, encerclé de tous côtés par les Turcs et les Persans. Si
nous n’allons à son secours, c’est un homme mort. Les païens nous ont
déjà causé beaucoup de pertes, ils ont tué nos dames et nos hommes.
Embrassons-nous, sur ma foi, et à la guerre comme à la guerre ! — Qu’il
en soit ainsi, répond Bohémond, mais nous avons peu de gens, alors
qu’eux sont très nombreux. Puisse Jésus qui souffrit en croix nous venir
en aide, car je suis décidé à leur montrer ce dont je suis capable, fût-ce au
prix de ma vie. » Sur ce, ils font tous faire demi-tour à leurs chevaux
— on a su qu’ils n’étaient que deux cents — et les laissent courre la bride
sur le cou : les voici au contact des Turcs. De leurs épieux niellés, ils leur
assènent de tels coups qu’à la première charge ils en ont abattu quatre
cents. Le seigneur Hue de Saint-Pol avait eu son cheval tué sous lui, pour
son plus grand déplaisir ; tombé à terre, il aurait été rapidement tué ou
fait prisonnier si Raymond de Saint-Gilles ne s’était précipité au galop de
son cheval, brandissant son épée à la lame ciselée : il en frappe le roi Alis
d’Antioche qui s’effondre : sa tête tombe aux pieds de Hue et les démons
emportent son âme. Raymond de Saint-Gilles se penche en avant pour
saisir le cheval par sa bride dorée et le remet aussitôt à Hue de Saint-Pol :
quelle fut la joie du baron de se voir à nouveau en selle ! Nos cinq braves
sont réunis et ont la ferme intention de se venger avec leurs épées aigui-
sées. On l’apprend dans Antioche : au moins trente mille Turcs en armes
font une sortie. Que la Sainte Trinité n’oublie pas nos gens ! Un messager
s’achemine de leur part jusqu’à l’armée de Dieu pour l’avertir. Il s’arrête
d’abord auprès du bon évêque du Puy : « Par Dieu, seigneur, le temps
presse. Les Turcs sont en train de tailler les nôtres en pièces. » Cette nou-
velle afflige fort le prélat mais il se ressaisit car c’était un preux. Après
en avoir appelé à l’aide du Saint-Sépulcre, il fait sonner du cor par tout le
camp, tout en demandant confirmation au messager : « C’est bien vrai,
ami ? Les barons français sont aux prises avec les Sarrasins ? — Oui, sei-
gneur, sur ma foi, vous auriez tort d’en douter. »
78 LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXIII
En toute hâte, le messager explique : « Par Dieu, seigneur évêque, ce
n’est pas le moment de discuter : les Turcs massacrent les nôtres. Ils les
ont mis en fuite au port Saint-Siméon et sont en train de tuer tous nos
frères et nos amis ; j’ai laissé Bohémond en grande détresse de mort, ainsi
qu’Evrard de Puisac, Raymond de Saint-Gilles, Hue de Saint-Pol et le
comte Rotou. » L’évêque ne put s’empêcher de frémir de colère. Saisis-
sant un cor, il le fit retentir de toutes ses forces. Tous les Français s’armè-
rent aussitôt, chacun là où il était installé. Que de barons on pouvait voir
dans l’armée de Dieu revêtir leurs hauberts sur le pas de leurs tentes ! Que
de heaumes brillants, que d’écus frappés du lion, que de bonnes enseignes
et de riches oriflammes, que de coursiers arabes et gascons, caparaçonnés
de drap jusqu’aux sabots, certains de pourpre, d’autres de soie.
Godefroy de Bouillon fit au plus vite : Antelme d’Avignon l’aida à
enfiler ses chausses et le duc endossa son haubert, laça son heaume rond
et, après avoir ceint son épée au côté gauche, il se mit en selle sur son bon
cheval gascon. Son écu d’azur blasonné d’or au cou, il saisit son épieu
sommé de l’enseigne et se mit en route avec ses compagnons. Longeant
la rivière au triple galop, voici le comte Robert de Flandre, au bas de la
montagne, et le duc de Normandie avec les siens ; de son côté, l’évêque
du Puy chevauche à l’envi. Tous passèrent le pont 1 pour aller venger les
leurs. De toutes ses forces, Godefroy éperonne son destrier ; il y a là
Hungier l’Allemand, un vrai preux, Enguerrand de Saint-Pol, le fils du
comte Hue, avec son père, frère du roi Philippe, à la tête de sept cents
chevaliers dont pas un n’était un lâche. Loin de fuir le bruit des armes, ils
vont tout droit vers la colline où se tient Garsion. C’est là que s’affrontent
chrétiens et Turcs : ce ne sont que morceaux de lances brisées volant en
l’air, vacarme assourdissant du fer et de l’acier. Faisant force d’éperons,
Godefroy s’abat sur un Turc de tout son élan ; il le frappe en haut de la
poitrine et le fait tomber, mort, à bas de la selle, à la pointe de sa lance.
Quand celle-ci se brise, il la jette sur le sable et, mettant l’épée au clair,
en fend un autre en deux jusqu’aux poumons : les deux moitiés du corps
tombent dans le sable. Persans et Esclavons, impressionnés par ce coup,
se mirent à hurler.
XXXIV
Quand la lance de Godefroy eut volé en éclats, il mit aussitôt la main à
l’épée et en frappa un Sarrasin à la tête, le fendant en deux jusqu’au cœur :
les deux moitiés du corps tombent dans le pré de part et d’autre. Cette
I . Le pont que Godefroy avait fait établir en amont du Pont-de-Fer.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
79
sale engeance d’enragés en fut impressionnée, mais ils ne vont pas tarder
à voir spectacle plus effrayant encore, car le duc de Bouillon, dans sa
grande colère et son ressentiment, voit sa force doublée : personne ne peut
lui résister. Il aperçoit, sur sa gauche, à la lisière d’un champ, Claré de La
Mecque qui venait de couper le cou à un Français avec son épée. D’indi-
gnation, Godefroy grince des dents. « Traître, s’écrie-t-il, en secouant la
tête, tu as osé le toucher ! Eh bien ! tant pis pour toi ! Tu es un homme
mort ! » Il laisse courre son cheval à perdre haleine et lui assène à l’épée
d’acier un coup qui le frappe par le travers. Écoutez-moi ça : le duc l’a
fendu de part en part au niveau de l’échine : une moitié du Turc tombe au
milieu du pré, tandis que l’autre reste sur la selle dorée. Son corps se raidit
car l’âme l’a quitté : ses jambes deviennent dures comme du bois. À cette
vue, les Français mènent grande liesse, criant hautement « Montjoie ! »
pendant que le cheval s’enfuit au galop tout droit vers Antioche. Ces
païens de Turcs se pressent sur les traces ensanglantées qu’il laisse der-
rière lui dans les rues de la noble cité. À cette vue, l’engeance du diable
est saisie de frayeur : « Ce sont des fous, se disent-ils, maudite soit la terre
où ils sont nés, et maudit celui qui a frappé pareil coup ! Si les autres sont
comme lui, Antioche est prise et le pays ravagé. » Les hurlements des
Turcs au combat s’entendent à plus d’une lieue. Il y en eut bien mille à
voir cet exploit qui ne devaient plus se risquer à la charge ni à la mêlée.
XXXV
Un messager alla raconter à Garsion d’Antioche ce qui venait de se
passer : « Par Mahomet, seigneur émir, apprenez que les chrétiens et nos
gens sont aux prises depuis un bon moment, et si vous n’allez pas à leur
secours, cela tournera mal pour eux. » Garsion prit un cor et en sonna
quatre fois. Les païens courent aux armes et gagnent le champ de bataille ;
mais nos chrétiens, ces bien-aimés de Dieu, s’acharnent à l’envi sur eux :
plus il en vient, plus ils en tuent. Quel vacarme dans les deux camps !
Garsion se met en haut à une fenêtre et fait appeler son fils Sansadoine :
« Sans mentir, cher fils, quelle bataille ! Mais dans peu de temps, les
nôtres auront le dessous, je le sais. Il pourra s’estimer heureux, celui qui
en réchappera. » A entendre son père, Sansadoine eut un soupir de pitié.
Déjà, il courait s’armer, quand Garsion jura par Mahomet et Apollon qu’il
avait tort d’y songer : il aurait vite fait de voir quelle est la puissance de
son dieu et si celui des chrétiens n’en a pas davantage. « Traître soit celui
qui honorerait encore le plus faible ! — Comme vous voulez, seigneur »,
dit Sansadoine.
80
LITTERATURE ET CROISADE
XXXVI
Nous laisserons ici les païens pour en revenir à nos barons. La bataille
au Pont-de-Fer est acharnée. Tancrède et Bohémond s’y distinguent ainsi
que Robert de Normandie et Robert le Frison, le comte Lambert de Liège
et le puissant Gaidon, Thomas de la Fère avec Quene le Breton, Enguer-
rand de Saint-Pol, le seigneur Raimbaut Creton avec Roger de Bameville
et Baudouin Cauderon ; quant au duc Godefroy, il se bat comme un lion.
S’y trouvent aussi Baudouin et Eustache aux clairs visages, Guillaume le
Charpentier, Anseau de Vaubeton, et le seigneur Alain de Nantes, et
Fouque de Clermont et Hue le jeune frère du roi Philippe. Je m’arrête car
je ne peux tous les nommer. Si la rivière est profonde, le pont est étroit ;
les corps des Sarrasins qui en sont tombés sont si nombreux qu’ils empê-
chent l’eau de s’écouler, à ce que dit la chanson. Le roi Tafur et ses
compagnons y frappent à l’envi.
XXXVII
On ferraille avec acharnement sur le pont d’Antioche ; les chrétiens ont
réduit les Turcs à tel point qu’ils en ont tué dix mille de leurs épées d’acier
et jeté quinze cents dans la rivière : or, celui qui y tombe est un homme
mort. Quand les païens comprennent qu’ils se sont si bien laissé surpren-
dre par les Français qu’aucun d’eux ne peut leur résister, ils se retirent
dans la ville comme ils peuvent ; mais ceux-ci ne renoncent pas et les
poursuivent jusque-là. Le baron Raynaud Porquet, un chevalier de mérite,
se bat contre les Turcs dans Antioche : au pied de la porte, il en a abattu
en tas pas moins de quinze, et à tous il a coupé la tête ; mais voilà qu’ils
ferment la porte : ils sont cent à se jeter sur lui, qui se défend en chevalier
hardi. On lui tue sous lui son cheval à coups de flèches, mais aussitôt, il
se remet debout, face à un des ouvrages fortifiés du pont, sous une arcade,
se protégeant de son écu ; tous ceux qu’il réussit à atteindre sont des
hommes morts.
Je vais laisser le baron à la garde de Dieu, mais vous saurez bientôt s’il
s’en sortit ou y mourut. Sachez donc ce qu’il advint de ceux des Turcs
— les maudits de Dieu — qui sont restés en vie dans les prés sans avoir
passé le pont. Quand ils voient les battants de la porte se refermer, ils n’en
croient pas leurs yeux et la peur de la mort les saisit : ils s’élancent droit
jusqu’à la rivière et tentent, sur leur élan, de la passer à la nage. Que de
cris poussent les païens, que d’appels à l’aide ils adressent à Mahomet !
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
81
XXXVIII
Les Turcs tentent de traverser le fleuve à la nage ; certains s’accrochent
aux piliers du pont, mais nos hardis sergents d’armes les en repoussent
avec leurs longues piques de fer dont ils les frappent à la poitrine et aux
jambes, les faisant retomber en plein courant ; ils les tuent sans en épar-
gner aucun : les arches du pont et l’eau de la rivière en sont toutes san-
glantes. Et voici qu’arrivent Bohémond et Tancrède de Pouille, avec
Evrard de Puisac et Robert le Normand : « En avant, chevaliers ! crient-
ils de toutes leurs forces. Prenez garde de ne pas laisser échapper ceux
qui sont dans l’eau ! »
XXXIX
Sous les arches du pont, il y avait des pilotis où les Turcs avaient
attaché des filets de pêche. Ils furent deux cents à ne pas aller plus loin et
à s’y noyer, désarmés qu’ils étaient. Les chrétiens les regardent tant en
amont qu’en aval et vont répétant que, par tous les saints du monde, ce
sera grand-honte s’ils réussissent à passer. « Que font nos bons nageurs ?
demande Bohémond. Sans eux, ils vont tous nous échapper. » Ecoutez,
seigneurs, ce que fit alors Raimbaut Creton.
XL
Raimbaut Creton était un homme preux et connu pour son courage. Il
n’était pas très grand mais solide et bien membré. Quand il vit ces
coquins, il descendit de son cheval gris et se dépêcha de se jeter à l’eau.
Emportant avec lui sa lance et son épée aiguisée, il nagea jusqu’au pont.
Ce jour-là, princes et ducs ne tarirent pas d’éloges sur son compte.
XLI
Sous les arches du pont, les Turcs sont partagés entre la colère et la
peur : si on allait les tuer, leur couper la tête ! Mais là ou ils sont, on ne
peut les atteindre et la nuit, d’après moi, ils pourront se sauver. Quand
nos barons voient qu’ils sont hors de portée de leurs coups, ils en sont fort
chagrins ; mais personne n’ose y aller : profond et rapide comme il est, le
courant est dangereux et, du haut des murs, les archers décochent une
pluie de traits à l’arc et à l’arbalète. Mais voici ce que fit Raimbaut
Creton, — on ne peut raconter plus grand exploit. Après avoir délacé son
heaume, mais en gardant son haubert car il ne voulait pas s’exposer
82
LITTÉRATURE ET CROISADE
désarmé, il prit avec lui son épée de brillant acier et une longue lance au
fer forgé outremer. C’était un excellent nageur, pas de risque qu’il aille
par le fond ! 11 entra dans l’eau et nagea tout droit du côté où il avait vu
se diriger les Turcs. Parvenu aux pilotis, il commença d’y grimper. Les
Français descendent sur la rive pour le voir faire et implorent Jésus du
fond du cœur, par le Saint-Sépulcre où s’achèvera leur voyage, pour qu’il
permette à Raimbaut Creton de revenir sain et sauf. Il n’en est pas un qui
ne se soit mis en prières, que Dieu sauve leurs âmes !
XLII
Raimbaut Creton a gagné les pilotis le long desquels il grimpe jusqu’à
la claie qui y avait été installée et sur laquelle il peut se mettre à genoux,
à gauche des arches sous lesquelles il voit les Turcs blottis sur la plate-
forme. Pointant sa lance au fer bien fourbi, il en frappe l’un d’eux en
pleine poitrine, la lui enfonçant dans le cœur de part en part. Quand les
païens s’en aperçoivent, ils n’en croient pas leurs yeux. Même les plus
hardis n’eurent pas le temps de se défendre ; on aurait dit qu’ils avaient
en face d’eux plusieurs de nos meilleurs guerriers. Sa lance brisée ne
ralentit pas son action : il dégaine son épée à la lame aiguisée et en assène
de multiples coups aux Turcs, en vrai chevalier qu’il est : il leur coupe
bras, poitrines et têtes, jambes et pieds, taille fronts et crânes. De deux
cents qu’ils étaient, il en a tué la moitié ; les autres sautent dans l’eau et
le courant les emporte. Pas un n’en réchappa.
XLII I
Quand Raimbaut eut jeté dans la rivière les corps des Turcs qu’il avait
tués jusqu’au dernier, le courant les emporta vers l’aval. Il fut l’objet de
tous les regards et les barons ne tarirent pas d’éloges sur lui. L’évêque du
Puy, qui était homme de courage et de sens, le bénit au nom de Notre-
Seigneur qui souffrit en croix, le Dieu de gloire rédempteur du monde.
Raimbaut se met à descendre sous les cris des Turcs qui l’interpellent du
haut des murs : « Vous n’êtes pas tiré d’affaire, coquin ! » et le prennent
pour cible de leurs arcs. Les flèches mettent en pièces le dos de son
haubert et ne lui font pas moins de quinze blessures d’où jaillit un sang
rouge. « Revenez donc, seigneur, lui crient les Français. Si vous restez
plus longtemps, c’est à nous que vous ferez de la peine, car vous êtes
perdu. » En les entendant, Raimbaut se dirige à la nage de leur côté, non
sans mal, car il n’a plus guère de forces. Et les Turcs continuent de tirer
contre lui force flèches qui l’atteignent au dos et à la tête : il finit par
perdre conscience et par couler : que le bon Dieu le protège ! À cette vue.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
83
les chrétiens laissent éclater leur désolation et en appellent à grands cris
au Saint-Sépulcre. Et il y a plus de quatre-vingt-dix jeunes gens, lestes et
courageux, qui, ôtant leurs vêtements pour être plus légers, sautent à
l’eau, couverts par les autres Français. Vous allez entendre le récit d’un
grand miracle, jamais on ne vous parlera de plus éclatant. Grâce à Dieu,
Raimbaut réussit à enlever son haubert pendant qu’il était au fond de la
rivière, et l’ange saint Michel le fit remonter à la surface. Quand les
nageurs l’aperçurent, ils furent bien vingt à le saisir, qui par les jambes,
qui par les bras, pour le ramener à la rive hors de l’eau. Il n’était pas mort.
Dieu soit loué ! Le prenant par le cou, tous l’embrassèrent et comme la
perte de sang l’avait rendu très pâle, on le porta jusqu’à la tente du duc
de Bouillon où on le coucha sur de somptueux tapis. Godefroy fit venir
de savants médecins qui le guérirent de ses blessures et le remirent sur
pied. Il allait être un bon chevalier et se faire aimer de tous. Il sera là au
moment de la conquête de Jérusalem et il y baisera le Sépulcre où reposa
le corps de Dieu, et les autres reliques. C’est ce que vous m’entendrez
raconter si vous continuez de m’écouter.
Nos barons retournèrent à leur campement et, ce même jour, firent pri-
sonnier l’émir des Esclers qu’on enferma dans la tente de Hue le puîné.
Il était neveu de Garsion par sa mère, et son oncle sera fort affligé quand
il apprendra sa capture. Mais je vais un moment le laisser là où il est et, si
vous voulez m’écouter, vous raconter la délivrance de Raynaud Porquet.
Quand il se vit dans Antioche, la porte fermée, avec sa lourde barre abais-
sée, il comprit qu’il était un homme mort. Il se mit donc à prier pieuse-
ment le seigneur Dieu : « Glorieux Père qui souffrit en croix, aie pitié de
mon âme, car le corps est venu à sa fin. Je n’aurai pas de prêtre pour me
confesser, mais vous savez, mon Dieu, les péchés dont je suis accablé.
C’est ma faute, seigneur, pardonnez-les-moi. Hélas ! belle amie, nous ne
nous reverrons pas, c’est cela qui me peine le plus. Hier, au départ comme
au retour, vous m’avez donné quatre baisers en signe de votre grand
amour pour moi. Que Dieu honore celui qui se montrera bon avec vous !
Et vous, Robert de Flandre, cœur vaillant, mon ami, je vous adresse mon
salut ainsi qu’à tous les barons rassemblés ici : que Dieu vous le transmet-
te ! » Sur ces mots, il s’adosse au mur : le voilà donc protégé sur ses arriè-
res, mais il est fort à la peine par-devant.
XLIV
Ecoutez, seigneurs (et que Dieu vous honore !), la grande douleur de
Raynaud Porquet. Mais, avant d’être pris, il leur a tué maint des leurs.
Les Turcs l’assaillent à l’envi et il se défend courageusement en combat-
tant aguerri, à grands coups d’épée devant la porte d’un cellier. Encerclé,
il s’élance et va frapper un chef sarrasin qu’il fend en deux, — ils furent
84
LITTERATURE ET CROISADE
nombreux à en être témoins ; une moitié du corps tomba à terre au milieu
des hurlements. Les maudits brigands furent très impressionnés par ce
coup quand l’un d’eux en eut fait le récit à Garsion dans sa tour.
XLV
« Seigneur, fait le païen, il faut que je vous dise qu’il y a là, en bas, un
Français qui malmène fort nos gens ; tous nos traits ne peuvent rien contre
lui et il vient de fendre en deux l’émir de Montine. » La nouvelle rend
Garsion à moitié enragé : « Hélas ! dit-il, quels piètres combattants nous
avons là ! Que la male mort les frappe alors qu’à eux tous ils ne sont pas
capables de venir à bout de ce Français ! » Aussitôt, il s’arma sur un tapis
de Syrie, se mit en selle et partit, accompagné d’une foule de gens qui,
tous, voulaient voir le Français, — que Dieu qui peut tout sauver l’ait en
sa garde ! Car alors, même s’ils étaient mille, je peux vous assurer que,
du pire au meilleur, tous y succomberaient.
XLV1
Garsion et son fils Sansadoine, escortés d’une foule de gens qui brû-
laient du désir de voir le Français, chevauchèrent à vive allure. Garsion
s’arrêta à l’abri d’un renfoncement devant le cellier. Plus de quinze cents
Turcs se pressent autour de lui : « Quel mal nous a déjà fait la prouesse
de ce Français, seigneur roi d’Antioche !, s’écrient-ils d’une voix lamen-
table. A lui seul, il vaut toute une armée. Si on pouvait s’emparer de lui,
nous aurions l’avantage dans la négociation et nous pourrions parvenir à
un accord en vue de la paix. » A ces mots, Garsion s’avance et interpelle
Raynaud : « Qui es-tu, chevalier, dis-moi ? — Sans mentir, on m’appelle
Raynaud Porquet et j’appartiens, comme tous les miens, à une grande
famille. Je sais bien que ce qui m’attend, c’est la peine, la mort et le juge-
ment ; je suis prêt à mourir pour Dieu et le salut de mon âme, mais je
me vengerai d’avance sur ces Turcs. — Vous parlez comme un insensé,
vassal », dit Garsion.
XLV11
« Ce sont là paroles de fou, dit Garsion ; écoute-moi plutôt : si tu accep-
tes de te convertir à nos dieux Mahomet et Tervagant, je t’enverrai à
l’émir Soudan et il fera de toi un chef, un émir ou un roi. — Quel sermon
me prêches-tu là, païen ? fait Raynaud. Je ne fais pas plus cas de toi ni de
tous tes dieux que d’un besant. Je suis venu dans ce pays pour venger le
seigneur Dieu le Père rédempteur sur les mécréants que vous êtes ; j’en
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT IV
85
ai déjà tué trois cents d’après mon compte et j’espère en faire encore
autant si je peux ou même mieux. Quelle joie si je prends la ville ! Je
donnerai le palais au vaillant Bohémond, le fils de Robert Guiscard le
hardi combattant. Puis, s’il plaît à Dieu, nous poursuivrons la route
jusqu’à Jérusalem et nous nous emparerons du Sépulcre où Jésus a tant
souffert ; après quoi, nous conquerrons tout l’Orient. » Ces paroles eurent
le don d’irriter Garsion : « Qu’attendez-vous, Persans ? cria-t-il. Si vous
n’arrivez pas à le prendre ou à le tuer, ce sera la honte pour vous ! »
Garsion mit alors pied à terre et, par la porte de la maison, s’avança jus-
qu’au cellier ; il avait avec lui plus de trois cents païens qui firent pleuvoir
sur Raynaud une nuée de flèches, imités par ceux qui étaient restés
dehors. Le chrétien se défend vaillamment : son premier coup tue le frère
de l’émir, le deuxième, Principle et le troisième, Malquidant ; au qua-
trième, il abat le roi des Asnes, au cinquième, Roboant, au sixième,
Clariel et au septième, Morgant. Alors, tous les païens se ruent en avant
et se saisissent de lui, ces lâches mécréants ! Ils l’assomment à coups de
masse avec tant de brutalité que tout son corps saigne et qu’il crache le
sang. Cependant, il implore Dieu le Père tout-puissant d’avoir pitié de son
âme, par Sa sainte volonté.
XLVIII
Sarrasins et Esclers se sont saisis de Raynaud Porquet après l’avoir
grièvement blessé de leurs lourdes masses de plomb. Ils l’auraient même
tué sur place si Garsion n’était intervenu, prenant Mahomet à témoin qu’il
ne fallait plus toucher au Français et que si quelqu’un s’en prenait encore
à lui, il le paierait cher. Son fils Sansadoine l’arrache aux mains des
Turcs. Garsion s’avança pour lui prendre son épée, le mit sur son cheval
comme il était, sanglant et privé de conscience, et les Turcs l’emmenèrent
au palais royal où on le désarma sur un tapis jeté au milieu de la salle.
« Eh bien ! Raynaud, lui demanda Garsion, as-tu réfléchi ? Veux-tu croire
en Mahomet et en sa sainte bonté ? — Oh non ! pas plus qu’en un chien
crevé. Tuez-moi, pour Dieu, c’est là tout ce que je désire. — Mon inten-
tion est tout autre », dit Garsion qui le confia aux soins d’un de ses bons
médecins qui le guérit de ses blessures. Vingt Turcs le gardaient nuit et
jour et on l’avait, de surcroît, attaché à un anneau. 11 avait tous les vête-
ments qu’il voulait, à boire et à manger tout son content et on le promenait
souvent à travers la ville. Mais comme il va devoir payer ce traitement de
faveur, c’est ce que vous saurez pas plus tard qu’aujourd’hui si vous vous
montrez assez généreux avec moi pour que je poursuive mon histoire.
86
LITTÉRATURE ET CROISADE
CHANT V
I
Je veux maintenant vous parler de l’armée des chrétiens qui campe hors
les murs. Les vivres manquent ; c’est la famine ; on ne sait plus quoi faire.
Le seigneur Pierre l’Ermite était assis devant sa tente ; le roi Tafur vint
le trouver, escorté d’au moins mille des siens : tous ont le corps gonflé
d’inanition. « Conseillez-moi, seigneur, par charité, car nous mourons de
faim et de misère. — C’est bien votre faute. Qu’attendez-vous pour
prendre ces cadavres de Turcs qui gisent là? Salez-les et mettez-les à
cuire : ils seront bons à manger 1 . — Vous avez raison », dit le roi. Sans
s’attarder davantage auprès de Pierre, il rassemble ses ribauds. Une fois
réunis, ils étaient plus de dix mille. Ils écorchent les Turcs, les vident et
les font rôtir ou bouillir. Puis ils les mangent, même sans pain 2 . L’odeur
de viande attira les païens sur les murs : ils furent vingt mille à contempler
ce que faisaient lesTafurs et à s’en effrayer ; tous sont en larmes. « Hélas,
seigneur Mahomet, quelle cruauté ! Venge-toi de la honte qu’on te fait !
Il faut qu’ils soient dénaturés pour manger nos gens : ce ne sont plus des
Français mais des démons incarnés. Que Mahomet les maudisse, eux et
leur religion ! Si nous les laissons agir ainsi impunément, quelle honte
pour nous ! »
Le roi Tafur se sent tout ravigoté. Lui et les siens (et ils étaient nom-
breux !) écorchaient les Turcs au beau milieu des prés à la lame de leurs
couteaux aiguisés. Sous les yeux des païens, ils découpaient les corps et
les mettaient à bouillir ou à griller ; puis ils les mangeaient avec plaisir,
même sans sel, en se disant les uns aux autres : « Fini le carême ! C’est
meilleur que du porc ou du jambon à l’huile. Maudit qui se laissera mourir
de faim tant qu’il y en a ! » Cependant que le roi et ses gens font bom-
bance, l’odeur des Turcs en train de rôtir se dégage et la nouvelle se
répand dans Antioche que les Français mangent les corps de ceux qu’ils
ont tués. Les païens grimpent en foule sur les murs et les païennes occu-
pent toutes les places qui restent. Garsion monte à sa plus haute fenêtre
avec son fils Sansadoine et son neveu Isoré ; jeunes ou vieux, mille
1. D’après certains chroniqueurs (cités par R. Grousset, L Épopée c/es croisades , Paris,
1939 et CML, 1958, p. 23), c'est Bohémond qui fit « rôtir» des prisonniers turcs pour
décourager des espions musulmans déguisés en Arméniens.
2. La restriction peut surprendre. Mais le pain est la nourriture de base ; la viande est un
accompagnement. L’époque contemporaine, en Occident, a inversé les rapports.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
87
hommes les accompagnent. « Regardez, leur dit l’émir : par Mahomet,
ces démons mangent les nôtres ! Mais regardez donc ! »
De son côté, le roi Tafur voit la foule des païens et les dames et les
jeunes filles, nombreuses elles aussi. Alors, il rassemble tous ses ribauds
et il les emmène aux cimetières déterrer les cadavres 1 qu’ils entassent
tous au même endroit. Après avoir jeté dans le fleuve ceux qui étaient
pourris, ils écorchent les autres et les mettent à boucaner au vent. Le
comte Robert y vient, ainsi que Bohémond et Tancrède, avec le duc de
Bouillon qui devait recevoir de grands honneurs ; le comte Hue le puîné
y est allé aussi et le sage évêque du Puy et tous les autres barons sans
exception, tous armés de pied en cap. Ils font halte devant le roi Tafur et
lui demandent en riant comment il se porte. « Fort bien, par ma foi : il ne
me manque que de quoi boire, mais la chère est abondante. — Pour la
boisson, je vais m’en occuper », dit le duc de Bouillon ; et il lui fit porter
une bonbonne de bon vin auquel le roi Tafur goûta avant de la faire circu-
ler. Depuis la pièce où il s’était accoudé à la fenêtre, Garsion interpella
Bohémond et le comte Hue qui l’entendirent sans peine : « Seigneurs,
c’est un mauvais conseil qu’on vous a donné là de déterrer nos morts et
de les écorcher. Par Mahomet, sachez-le, c’est une honte ! — Cela s’est
fait sans notre aveu, répond Bohémond. Ne croyez surtout pas que nous
ayons donné de tels ordres. Tout est venu du roi Tafur qui est le chef de
cette méchante engeance et dont nous ne pouvons pas nous rendre
maîtres. Ils aiment mieux chair de Turc que paons au poivre. »
« Convenons d’une trêve de quinze jours, s’il vous plaît, Bohémond,
dit le roi Garsion ; nous la mettrons à profit pour discuter et convenir d’un
accord. Nous détenons un des vôtres qui dit s’appeler Raynaud et vous,
de votre côté, vous avez fait prisonnier mon neveu. Si vous le voulez,
échangeons-les aux conditions qu’il nous reste à fixer. — Très volontiers,
seigneur ; mais nous devons d’abord consulter les barons de France ; nous
reviendrons aussitôt vous dire ce qu’il en est. — C’est entendu », dit le
roi.
Bohémond et le seigneur Hue réunissent les barons et leur font part de
la proposition de Garsion. « Répondez-lui que nous acceptons volontiers,
disent les chrétiens. Ce sera une grande joie que Raynaud soit à nouveau
parmi nous : c’est le meilleur chevalier de nous tous. Nous sommes d’ac-
cord pour quatre jours de trêve. »
Bohémond s’en retourne au galop, accompagné par Hue monté sur son
1. L 'Histoire anonyme rapporte l’épisode mais ne parle pas d’anthropophagie et en
désigne les barons comme auteurs.
88
LITTÉRATURE ET CROISADE
cheval gascon ; les deux barons vont trouver le roi : « Voici nos proposi-
tions, Garsion : quatre jours de trêve, mais pas plus. Si vous voulez faire
la paix, nous ne dirons pas non, et si vous ne voulez pas, nous nous en
passerons. Mais je ne vois pas d’accord possible si nous n’avons pas la
cité. Voulez-vous la trêve ? Si oui, nous vous l’accordons. — De notre
côté, nous la garantissons aussi à condition que nous puissions enterrer
nos morts. Vous ne chercherez pas à entrer dans la ville et nous, nous ne
ferons pas de sortie. — Nous le promettons, répondit le duc, sauf à y venir
pour négocier. » C’est ainsi qu’ils conviennent de la trêve sans arrière-
pensée.
IV
Après avoir tous deux convenu de la trêve, Bohémond et Garsion s’en
retournèrent chacun de son côté. Ce même jour, était mort dans Antioche
un païen, fils d’émir, pour qui Garsion avait beaucoup d’amitié ; il avait
été en charge d’une des principales portes qui donnent sur Bise. Le père
du mort fit prévenir Garsion qui s’empressa d’y aller et mena grand deuil.
L’émir fit faire une toilette solennelle au corps. Après avoir fait habiller
son enfant, il le fit revêtir de toutes les armes qu’il portait en bataille. Il
avait un gorgerin et un bon heaume qui jetaient mille feux ; l’épée qu’on
lui ceignit au flanc avait été forgée par un maître artisan puis trempée à
nouveau pendant un an par Galant, ce pourquoi on l’appelait « Recuite ».
Après en avoir affûté le tranchant, il l’avait essayée sur un tronc qu’elle
avait fendu en deux jusqu'au sol. Elle avait d’abord appartenu à Alexan-
dre qui conquit le monde, puis à Tholomé avant de revenir à Judas Macca-
bée. A force de passer de main en main, c’est Vespasien, le vengeur de
Dieu, qui en avait hérité et il l’avait déposée en offrande au Sépulcre où
Notre-Seigneur ressuscita. Puis elle fut la possession de Comumaran, le
père de Corbadas, qui l’avait donnée à celui qui lui livra Jérusalem, lequel
quitta aussitôt la ville et vint s’installer à Antioche. Il y épousa la sœur de
Garsion selon le rite de sa religion et c’est ainsi que naquit celui qui la
porte maintenant. Quand tout cela eut été fait, le père plaça une couronne
sur la tête de son fils. De son côté, la nuit venue, l’émir Garsion manda
mille Turcs qui emportèrent le corps pour l’enterrer. Tous deux sortirent
d’Antioche avec le cortège. « Seigneurs, dit Garsion, si les Français s’en
aperçoivent, cela tournera mal, car le roi des Tafurs déterrera le cadavre
et le mangera. — Personne ne le saura », affirment les païens. Ils allèrent
enfouir le corps dans un vieux cimetière où on n’allait plus guère ; chacun
mit la main à la tâche ; à la tête de son fils, le père plaça une image de
Mahomet et, sous ses pieds, deux mille besants d’or. On déposa le corps
dans un riche sarcophage et on l’enterra. Après quoi, chacun s’en
retourna, tandis que le père se lamentait et regrettait son fils.
Le lendemain matin, au lever du soleil, accoudé aux fenêtres de son
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
89
palais, Garsion contempla l’armée des Français, se désolant de la voir si
nombreuse et implorant Mahomet.
V
Du haut de la fenêtre de marbre où il est monté s’accouder, Garsion
contemple l’immense armée des Français. Il s’en désole et en appelle à
Mahomet : « Que de gens rassemblés ici, par Apollon ! Ils ne s’en iront
pas avant d’avoir pris ma cité. Plutôt mourir que d’être sans terre. » C’est
alors qu’il s’avise d’une ruse : il fait venir Raynaud Porquet qui était
richement vêtu et chaussé : « Nous irons ensemble trouver les Français ;
si vous arrivez à me faire conclure un accord avec eux, votre fortune est
faite pour le restant de vos jours. — À vos ordres », répond Raynaud.
Garsion d’Antioche se met à cheval, emmenant avec lui son fils Sansa-
doine et quinze mille païens dans le plus brillant appareil. A la porte
d’Hercule, on fait venir Bohémond, Tancrède de Pouille, le duc de Bouil-
lon et le comte Hue le puîné, homme de grand honneur. Le duc de Nor-
mandie les accompagne et on n’oublie pas Robert de Flandre. Tous nos
barons les escortent, et cela fait du monde ! Que la Sainte Trinité les
assiste dans cette réunion ! Car, avant vêpre, on va leur proposer de
grandes richesses, mais s’ils les acceptent, ils les paieront cher : beaucoup
d’entre eux y perdront la vie.
L’assemblée des barons se tient sur le pont.
VI
Garsion leur propose une grande partie de son trésor. « Vous aurez
aussi Antioche une fois que vous vous serez emparés de Jérusalem.
D’autre part, vous me rendrez mon neveu, l’émir de Perse, et moi, je vous
remettrai Raynaud Porquet sain et sauf et en bonne santé. Avec tout cela,
je vous donnerai à titre d’aide trois cents chevaux de bât chargés de
vivres. » L’accord allait être conclu et entériné, mais le duc de Bouillon
réclama préalablement la libération de Raynaud et la remise du vieux
donjon. A l’entendre, Garsion rougit de colère.
VII
Quand Garsion voit que nos barons vont repousser sa proposition :
« Ne croyez pas, leur dit-il fermement, que je cherche à vous tromper.
D’ailleurs, vous allez vous rendre compte si j’ai la moindre haine pour
vous. » Sur ce, il fit amener Raynaud Porquet monté sur un mulet riche-
90
LITTÉRATURE ET CROISADE
ment harnaché. Nos barons lui demandent le sort qui lui a été réservé et
il leur raconte en détail avec quels honneurs Garsion l’a traité. Ce récit
leur plut fort et ils se disaient les uns aux autres : « Il ne nous manquera
pas de parole. » Ils allaient tomber dans le piège, sachez-le, mais le duc
s’obstina ; « Je n’en ferai rien si on ne me livre pas le palais sur l’heure. »
VIII
Quand Garsion, ce coquin de mécréant, voit qu’il n’arrivera pas à
abuser nos Francs, il interpelle Bohémond, l’air irrité : « Faites-moi venir
mon neveu, l’émir de Perse, et échangeons nos prisonniers. — Sur ma
foi, tu vas l’avoir », dit Robert le Normand. On amena l’émir qui était
dans un triste état : il avait reçu trois coups d’épieu acéré et ses blessures
étaient trop graves pour qu’il puisse en guérir. À cette vue, le sang de
Garsion ne fit qu’un tour, car il comprit bien que son neveu ne s’en remet-
trait jamais.
IX
Quand Garsion comprend que son neveu a trop perdu de sang pour
jamais s’en remettre, son cœur est plein de colère et il se jure, par
Mahomet et Cahu, de ne pas rendre Raynaud en échange avant de le lui
avoir fait cher payer. « Seigneurs, dit-il, je suis un homme d’âge 1 et vous
savez bien ce dont nous sommes convenus : je tiendrai la parole que je
vous ai donnée de ne pas vous affronter à la lance et à l’écu dans la mesure
où cela dépendra de moi. Mais je vais éloigner ceux de mes gens qui
m’ont accompagné : je ne veux pas qu’ils soient au courant de notre
arrangement. C’est entendu, vous aurez le donjon, le palais de Capalu, je
vous le livrerai en cachette des miens. » Nos barons, après l’avoir écouté,
le saluèrent tous.
X
Garsion appelle son neveu et lui demande discrètement à voix basse si
l’armée est bien fournie en vivres. « Non, mon oncle, par Mahomet : la
famine règne ; ils sont quasiment fous de faim. Dans huit jours, ce sera la
déroute ; les deux tiers d’entre eux ont le corps déjà gonflé d’inanition.
Gardez-vous de rendre la cité en échange de moi : ils m’ont blessé mortel-
lement, je n’ai plus rien à attendre. » Ce discours arracha des larmes à
Garsion qui demanda aussitôt à nos barons un congé qu’ils lui accordèrent
I. C’est-à-dire dont la mort est proche et qui a soin de ne pas manquer de parole par
crainte du jugement de Dieu, devant qui il aura bientôt à comparaître.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
91
volontiers. Mais écoutez ce que fit le roi Tafur. Tandis que Français et
païens parlementaient, il avait fait prisonnier un chef sarrasin nommé
Josué Un païen alla en avertir Garsion qui en fut saisi de colère ; cela
lui inspira un acte perfide. Il envoya aussitôt dire à Bohémond de venir
lui parler devant la tour, ce que le chrétien fit. « Seigneur, lui dit Garsion,
vous avez mal agi, vous avez brisé la trêve que nous avions jurée : vous
avez fait prisonnier un de nos capitaines, là-dehors, au beau milieu du pré.
— Jamais au grand jamais, ne serait-ce qu’en pensée, répondit Bohé-
mond. Et si l’un des vôtres a été capturé, je vous le ferai rendre sain et
sauf. N’ayez aucun doute là-dessus. — Eh bien ! dit Garsion, soit,
puisque vous me le garantissez. » Bohémond retourna à sa tente où il mit
pied à terre. La nuit, l’armée put manger à sa faim. Le roi Tafur amène
son prisonnier à Bohémond et le lui remet, ce dont le baron le remercie ;
puis, il retint le captif à dîner avec lui. Le lendemain, quand il fit jour,
Garsion se leva et convoqua toute sa baronnie en son palais : « Seigneurs,
voici comment je vois les choses. Les Français, ces gens cruels, ont mis
le siège devant notre cité et, pour faire la paix avec eux, il faudrait que je
la leur livre, avec le palais bien décoré. Par Mahomet, j’aimerais mieux
qu’on me coupe la tête. Ils font périr les nôtres dans les supplices ; hier,
alors que nous avions conclu une trêve, ils ont capturé un de nos chefs :
ils m’ont donc manqué de parole. Je le ferai payer cher au Franc que nous
détenons ; avant de le leur rendre, je l’aurai mis hors d’état de nuire : plus
jamais il n’éperonnera de cheval. » Dans sa colère, Garsion élève la voix :
« Allez ! Amenez-moi ce maudit Français ! » Les païens coururent le lui
chercher.
XI
Garsion d’Antioche était plein de rancœur. Sur deux pieds de marbre
poli, il fit poser un plateau en bois verni de grandes dimensions. Puis il
appela huit de ces maudits païens. « Il n’y a pas plus cruels que vous dans
tout ce pays. Prenez Raynaud Porquet qui nous a tué tant des nôtres et
faites-le étendre sur cette table ; qu’on lui brûle les jarrets au soufre et au
fer rouge et qu’on lui cautérise nerfs et veines car, de mon vivant, je
n’aurai d’amitié pour les Français. — Nous allons le mettre à mal »,
répondent-ils. On se saisit de Raynaud de toutes parts et on le bat avec
des fouets garnis de nœuds : de trente plaies son sang jaillit. Il implore
Dieu le roi de paradis : « Seigneur de gloire. Père qui fut crucifié, vous
qui avez ressuscité Lazare, qui avez protégé des lions le prophète Daniel,
qui avez soutenu Jonas dans le ventre de la baleine et l’en avez sauvé,
aussi vrai, cher Seigneur, que vous êtes né d’une vierge et avez vécu
1. Exemple type, avec ce nom de l’Ancien Testament, de l’amalgame entre juifs et
musulmans fait à plusieurs reprises dans le cycle de la croisade.
92
LITTERATURE ET CROISADE
trente-deux ans révolus sur terre, comme le rapporte l’Écriture sainte;
vous vous rendîtes alors à Jérusalem que les Arabes occupent, où vous
attendait un sort honteux et douloureux : les juifs, ces gens sans foi ni loi,
vous clouèrent sur la croix, et Longin qui n’y voyait goutte vous frappa
au côté de sa lance au fer épais ; on m’a enseigné que du sang et de l’eau
avaient coulé, tout le long de la hampe, jusqu’à ses mains, qu’il s’en était
frotté les yeux et avait recouvré la vue, puis, qu’il vous avait crié merci
et que vous lui aviez pardonné ; vous avez été couché et enseveli dans le
sépulcre et le troisième jour après votre mort, vous en êtes ressuscité et
vous êtes descendu dans les ténèbres de l’enfer pour en libérer vos filles
et vos fils ; puisque tout ce que je viens de rappeler est vrai, ayez pitié de
mon âme car, pour le corps, c’est fini. » Et, battant sa coulpe, il implore
le pardon de Dieu.
XII
Les cruels Sarrasins se sont saisis de Raynaud Porquet et l’ont fait
étendre en croix tout de son long sur la table. Après lui avoir attaché pieds
et bras, ils lui ont brûlé les jarrets avec des charbons ardents et du soufre
enflammé, puis avec du plomb fondu ; et ils lui en ont fait autant aux
veines des bras et aux chevilles. Raynaud pousse des hurlements et en
appelle à Dieu dans ses cris : « Dieu de gloire. Père qui avez souffert
passion, pardonnez-moi et ayez pitié de mon âme ! Hélas ! cher seigneur
Bohémond, et vous Hue le puîné, et vous duc de Bouillon, quel dommage
que vous ignoriez les mauvais traitements que me font subir ces coquins !
Il ne serait pas question d’échange de prisonniers ! Si, pour me ravoir,
vous rendez les Turcs que vous détenez, vous ferez une folie, car jamais
plus je ne porterai éperons aux pieds pour jouter, jamais plus je ne pourrai
me mettre en selle. Ah ! si j’avais vécu plus longtemps, que de païens
j’aurais encore fendus en deux jusqu’au menton ! » Cette parole suscita
l’indignation de Garsion qui, ne se connaissant plus de colère, lui asséna
quatre coups de bâton qui lui firent couler le sang jusqu’au menton.
« Lâche, dit Raynaud, c’est un crime que tu as commis en me faisant tuer
après m’avoir donné à manger 1 . Mahomet et Tervagant n’empêcheront
pas les chrétiens de me venger de toi. »
1. Ce geste d’hospitalité créait un lien très fort : on considérait donc comme un crime
particulièrement odieux de s’en prendre à celui qui était devenu comme un allié.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
93
XIII
Garsion ordonne de détacher Raynaud ; puis il le confie aux soins de
médecins qui guérissent ses plaies et pansent ses nerfs à vif ; mais il
demeure incapable de se tenir debout et de marcher. Le roi le fait alors
habiller de pied en cap de somptueux draps de soie ; et il ordonne qu’on
le mette en selle sur un destrier, solidement attaché aux arçons pour qu’il
ne puisse pas tomber ; enfin, il le fait accompagner jusqu’à la porte et
mande à Bohémond de venir parlementer avec lui : qu’il amène le prison-
nier et il aura le Français.
Bohémond s’y rendit avec une nombreuse escorte de ducs, de comtes
et de princes. Dès que Raynaud les aperçoit, il se met à crier : « Au nom
de Dieu, je vous prie, Bohémond de Sicile, — et je le demande aussi à
tous nos barons — de ne pas donner pour moi le montant d’un denier car
on m’a cautérisé les jarrets et je suis invalide : c’est pour cela qu’on m’a
attaché sur le cheval. À quoi bon vivre puisque me voilà infirme ! » À
cette nouvelle, la colère saisit les barons et ils laissent courre leurs
chevaux dans l’intention de le venger. Mais les païens firent demi-tour,
ces traîtres, ces lâches, et Garsion — que Dieu lui règle son compte ! —
en fit autant. Ils passèrent la porte et la verrouillèrent sur eux tandis que
Raynaud — que Dieu l’aide ! — restait à l’extérieur des murs. Les chré-
tiens font retentir leurs cors à l’envi ; ils sont bien quarante mille à
prendre les armes. Il fallait les voir se mettre en rangs sur le pont, chercher
à enfoncer la porte avec de lourds pics d’acier, mais en pure perte car elle
était toute en fer et en acier. Les Turcs montent sur les remparts avec leurs
arcs d’ébène, et flèches et traits se mettent à voler. Ce jour-là, nous
subîmes de lourdes pertes : les Turcs ont fait mordre la poussière à au
moins soixante de nos hommes.
XIV
Si vous aviez vu cela, seigneurs, je vous assure que vous auriez pu
affirmer sans mentir que vous n’aviez jamais vu si vaillantes gens. Et que
de plaintes et de regrets pour Raynaud, dont tous rappellent à l’envi le
grand courage ! Personne ne peut calmer la douleur de son arnie, ni l’em-
pêcher de s’arracher les cheveux et de s’égratigner le visage. « En voilà
assez, dame, lui disent les barons, tout votre chagrin n’y peut rien. »
Nos barons se réunirent et convoquèrent le roi Tafur à leur assemblée ;
ils firent couper la tête au neveu de Garsion et une catapulte la projeta
dans la ville. À cette vue, saisis d’indignation, les païens firent sonner aux
armes : plus de soixante mille hommes se précipitèrent à la porte et la
firent ouvrir. Les chrétiens reviennent sur ces ennemis jurés qui font pleu-
voir sur eux une grêle de traits ; mais plus les Turcs se pressaient en foule.
94
LITTÉRATURE ET CROISADE
plus ils étaient nombreux à s’y faire couper la tête : plus de quinze mille
y trouvèrent la mort. Quand ils eurent compris qu’ils ne pourraient pas
l’emporter, ils rentrèrent à l’intérieur de l’enceinte et fermèrent la porte.
La panique s’était emparée d’eux ; même Garsion poussait les hauts cris
et frappait dans ses mains avec tant de brutalité que le sang en jaillissait
sous ses ongles. Quant aux Français de l’armée (que Dieu les sauve !), ils
vont en couples se désarmer avant de dîner. Princes et pairs se mettent à
table, puis, après s’être restaurés, vont se reposer. Cette nuit-là, c’est le
comte de Saint-Gilles qui fut de garde avec les siens.
XV
Quand le jour parut et qu’on commença d’y voir clair, toute l’armée se
leva avec entrain. On alluma les feux, on prépara le repas. Tous avaient
la joie au cœur, que Dieu les bénisse !
De son côté, Garsion d’Antioche prit tout son temps pour se lever et se
faire habiller avec ses vêtements sarrasins : manteau de drap, tunique de
pourpre tyrienne et chausses de soie blanche comme lis. Depuis la fenêtre
où il est allé s’asseoir, il observe l’armée des Français ; il entend les hen-
nissements des chevaux et des mulets, les cris des éperviers et les aboie-
ments des chiens ; il voit la fumée qui monte des feux et des chaudrons
bouillants, et le va-et-vient des chevaux, entre le camp et la mer, qui
apportent le ravitaillement nécessaire à l’armée. Le voilà sûr qu’il ne les
verra pas partir, mais qu’ils s’empareront d’Antioche et le mettront en
fuite ou le supplicieront s’ils le font prisonnier. A cette idée, il ne peut
retenir ses larmes et ses gémissements.
XVI
Garsion d’Antioche se lamente, s’arrachant les cheveux et se tordant
les mains. Il convoque ses hommes et ils sont si nombreux à se rassembler
qu’ils remplissent toute la grande salle du palais. « Seigneurs, leur dit-il
après s’être levé et s’être placé au milieu d’eux, écoutez-moi. Quand
j’étais jeune, j’ai conquis cent royaumes et j’ai tué force chrétiens, leur
donnant sujet de se plaindre de moi ; à leur tour maintenant, ils m’acca-
blent de leur haine. J’ai fait du mal aux pères, je les ai tués, et voilà que
je crains d’être chassé de ma terre et mis à mort par leurs enfants. Quant
à mon fils Sansadoine, on parlera de lui comme d’un malheureux. L’un
de vous aurait-il l’habileté et le courage nécessaires pour aller me cher-
cher du secours auprès de l’émir Soudan, puisque c’est de lui que je tiens
toutes mes terres et tout ce que j’ai, et qu’il est seigneur et roi reconnu de
la Perse ? Celui qui ira le trouver de ma part peut être sûr qu’il sera quitte
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
95
du service dû pour son fief et je lui augmenterai ses revenus de mille
marcs d’or ; sa vie durant, je le considérerai comme un ami de confian-
ce. » Les païens restèrent tous muets ; seul, Sansadoine se leva et, s’age-
nouillant devant son père, fit entendre sa voix : « J’irai, si vous le voulez,
seigneur. Je ne dois pas vous faire défaut, quelles que soient les circons-
tances. — Mille mercis, mon cher fils. » De douleur et d’attendrissement,
il se pencha vers son fils cependant que les larmes lui coulaient à grosses
gouttes le long du nez. Puis il prit Sansadoine dans ses bras et l’embrassa.
XVII
« Il est juste que vous vous proposiez, mon cher fils, car, depuis votre
enfance, je vous ai élevé de mon mieux. Dans ma jeunesse, j’ai conquis
ce royaume qui vous reviendra, sauf si on me le prend ; et le port Saint-
Siméon vous rapportera aussi beaucoup. Allez trouver l’émir et dites-lui,
par Mahomet son dieu, de venir à mon secours sans retard, à cause des
Francs, ces traîtres fieffés, qui ont envahi ma terre et planté cent mille
tentes autour de ma cité : ils sont tous là à nous serrer de près, Godefroy
de Bouillon, Bohémond, Tancrède et le reste des barons, Robert de Nor-
mandie au cœur de lion, Raymond de Saint-Gilles et le seigneur Raimbaut
Creton, Enguerrand de Saint-Pol avec Hue son père, ainsi que le comte
Robert de Flandre qui déteste les traîtres et le seigneur Hue le puîné, le
jeune frère du roi Philippe, sans oublier leur aumônier, l’évêque du Puy.
S’ils prennent Antioche, il peut être sûr qu’ils iront l’attaquer en Perse,
bon gré mal gré. Aucune ville ne pourra tenir contre eux et ils jetteront
Mahomet hors de La Mecque. Hélas ! malheureux ! que deviendrons-
nous, s’ils y arrivent ? — C’est une sage décision que la vôtre, répondent-
ils unanimement ; mais il faut réfléchir à ceux que nous enverrons avec
votre fils. — C’est tout décidé, fait le roi Garsion, ce seront Cahu et
Sardion, et les meilleurs de mes hommes les accompagneront. Ils parti-
ront de nuit, à la dérobée, afin que ces maudits chrétiens ne l’apprennent
pas. Que Mahomet, par son très saint nom, fasse qu’il en soit ainsi ! »
XVIII
Garsion dicte une lettre qu’il ferme de son sceau, puis fait appeler son
fils Sansadoine : « Cher fils, tu vas te rendre auprès de l’émir Soudan.
Salue-le amicalement de ma part et dis-lui de venir à mon secours avec
l’ensemble de sa baronnie, car tous les chrétiens ont passé la mer pour
mettre le siège devant Antioche la très belle cité et ils iront en force
jusqu’à La Mecque : les deux candélabres, ils les emporteront à Jérusalem
pour les allumer devant leur dieu Jésus. S’il refuse de te croire, présente-
96
LITTÉRATURE ET CROISADE
lui cette moitié de ma barbe. » Et prenant un rasoir bien affilé, il en coupa
un côté : il aurait préféré donner mille marcs d’or ou défier Mahomet !
XIX
Une fois la nuit tombée, tous les messagers se mettent en route après
s’être préparés. Sansadoine s’était soigneusement armé de pied en cap :
son gorgerin était inscruté d’or et le bord de son heaume brillant était
travaillé avec art de fines ciselures d’or ; il avait ceint à son côté gauche
une épée d’une toise de long et dont la lame ne mesurait pas moins d’une
paume et deux pouces en largeur ; il n’avait pas oublié carquois et arc qui
lui avaient déjà servi à blesser et à tuer bien des chrétiens. On lui amena
son cheval qui était de grande taille, à la fois robuste et rapide, jamais las,
et nommé Bayard. Sansadoine se mit en selle ; il était très grand et avait
l’air fier. S’il avait été baptisé, il serait venu à bout de dix Turcs en duel
judiciaire.
Les messagers ne sont pas téméraires ; ils ont même très peur des Fran-
çais qui campent sous les murs de la ville. Aussi, quand tous les cinquante
furent montés à cheval, ils ne voulurent pas tous sortir par la même issue.
Sansadoine agit fort sagement : il s’esquiva furtivement par une porte
dérobée avec trente hommes (selon le compte qu’il fit) et dit aux autres
de passer par le pont, ce qu’ils firent aussitôt sans hésitation. Ils longent
le camp de si près, par un étroit passage, qu’ils voient les tentes ; ils che-
vauchent sans souffler mot, mais leurs heaumes reluisaient au clair de
lune.
Ce sont Bohémond et Tancrède qui étaient de garde cette nuit-là, ainsi
que de nombreux chevaliers d’autres terres, en particulier le comte Rotou
du Perche, homme sage et courageux, et qui avait toute la confiance et
l’amitié de Tancrède. Quand ils virent les Turcs sortir de la ville, ils allè-
rent à leur rencontre à un endroit où un pont étroit avait été établi sur un
gué, tout en laissant cent chevaliers en face de la porte. Ils les chargèrent
en poussant de grands cris et les tuèrent tous jusqu’au dernier : pas un ne
rentra dans la ville.
La tuerie ne se fit pas sans bruit. Il parvint aux oreilles d’Enguerrand
de Saint-Pol qui se leva aussitôt — il était armé — et dit à ses compa-
gnons de se dépêcher car 1 ’ armée était en rumeur. Sur ce, lui-même monte
à cheval, écu au cou, et part au galop suivi de ses fidèles. Voici ce qui
leur arriva et qui fut sans exemple. Parti sur la droite de la ville, il se
heurta aux Turcs sur une colline en dehors du camp. « Barons, s’écrie-
t-il à l’adresse de ses compagnons, voici des païens, que chacun fasse au
mieux ! » Quand les Turcs ont reconnu nos gens, le meilleur d’entre eux
donnerait mille marcs d’or pour être ailleurs. Tous font faire demi-tour à
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
97
leurs chevaux et prennent la fuite, ne pensant qu’à sauver leur vie. Nos
barons les poursuivent au galop de leurs montures.
XX
Les Francs rattrapent les païens dans un large vallon au moment où il
y avait assez de jour pour y voir clair. Enguerrand de Saint-Pol lâche les
rênes à son cheval et va frapper un Turc sur son bouclier à quartiers. Il lui
enfonce sa lance en plein cœur et l’abat de son cheval devant lui sur le
chemin. À cette vue, Sansadoine ne se connaît plus : il va le venger, se
dit-il. Ayant tendu son arc, il prend une flèche à la hampe en bois de
pommier et dont le fer acéré avait été enduit de poison, et la tire contre
Enguerrand, lui perçant écu et haubert à double épaisseur de mailles ;
mais, grâce à Dieu, la pointe dévia entre fer et chair, et le guerrier ne fut
pas touché. Il dégaina son épée au pommeau d’or pur et éperonna son
cheval, mais il ne put rattraper Sansadoine dont la monture était plus
rapide qu’épervier en vol. « Que Dieu se charge de toi, maudit! » Il
réussit mieux avec un autre Turc à qui il coupa sans pitié la tête coiffée
du heaume. Et les autres barons, qui ne voulurent pas demeurer en reste,
firent vider les arçons à quatorze païens. C’est alors que la pluie se mit
à tomber, si dru qu’elle permit aux derniers de ces méchants rustres de
s’échapper.
XXI
Sansadoine renvoie un païen apporter de ses nouvelles à son père : qu’il
se rassure ; son fils se porte bien et est en route pour la Perse. Cependant
nos barons — que Dieu leur soit en aide ! — s’en retournent au camp où
ils font porter les corps des Turcs tués ou achevés. Et ils ont une grande
joie à couper les têtes des cadavres et à les enfoncer sur des pieux qu’ils
plantent tout droits dans le sol au milieu du campement.
Quand, au matin, Garsion eut décidé de se lever et qu’il fut allé s’ac-
couder aux fenêtres de marbre, il jeta les yeux sur l’armée de Notre-Sei-
gneur et vit les têtes des siens : quelle ne fut pas son indignation ! Pensant
que son fils bien-aimé était mort, il laissa éclater sa douleur, se tordant
les mains et s’arrachant les cheveux, frappant ses deux poings l’un contre
l’autre : «Hélas, malheureux que je suis, comment vivre désormais?
Hélas, seigneur Mahomet, tu ne veux plus penser à moi ! Tu dois être
plongé dans un sommeil bien profond ! Je vais aller vous casser un pieu
sur l’échine ! » Je crois que la folie le menaçait quand il vit entrer au
palais le messager qui lui annoncera de bonnes nouvelles.
98
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXII
Le messager monta jusqu’en haut du palais et, se tenant droit debout
devant Garsion, il lui donna des nouvelles de son courageux fils qui,
monté sur son cheval, s’achemine sans encombre vers le Korassan : « Il
m’a chargé de vous dire de bien garder ce palais, ainsi que la ville et son
pont de métal : tout ce qu’il vous demande, c’est de penser à Antioche.
Avant un mois, il vous amènera une armée de coalisés commandée par
trente rois portant couronne d’émail, et qui couvrira plaines et monta-
gnes : ces traîtres fieffés ne pourront en réchapper. » A l’entendre,
Garsion se dresse sur ses pieds : « Mes princes, s’écrie-t-il, je veux donner
un bal où nous danserons la farandole ! »
XXIII
« N’ayez pas peur, seigneurs ; quant à moi je ne crains pas les chrétiens
plus qu’un chien crevé. »
Mais revenons-en à la chevauchée des messagers. La tristesse au cœur,
Sansadoine et les Turcs survivants passent montagnes et plaines et
gagnent tout droit Alep à marches forcées. Le fils de l’émir y met pied à
terre et monte au palais. Plus de soixante Turcs vont au-devant de lui ; le
roi lui-même n’est pas en reste pour l’accueillir : « Comment vous portez-
vous, mon cher neveu ? — Pas trop bien, sur ma foi, seigneur. Les Fran-
çais nous assiègent, ces fieffés mécréants ; ils sont si nombreux que l’on
ne peut trouver tout autour d’Antioche un espace de terre libre de la lon-
gueur d’une lance. A ce train, ils ne nous laisseront pas une poignée de
terre de tout notre royaume ; et ils ne s’en tiendront pas là : ils poursui-
vront leur avancée jusqu’en Orient. C’est pourquoi je m’en vais demander
de l’aide à l’émir Soudan. — Faites étape ici, ami : vos chevaux n’en
peuvent plus. Demain, dès l’aube, je vous donnerai à choisir tous les meil-
leurs et plus rapides coursiers que vous voudrez ; les plus lourds vous
paraîtront encore agiles ! » Sur ce, on demanda l’eau pour se laver les
mains et on se mit à table : tous furent traités à leur souhait. Le lendemain,
quand il fit grand jour, on leur amena des chevaux du pays sur lesquels
ils se mirent en selle pour partir, laissant les leurs surplace. Sansadoine
cependant garda l’infatigable Bayard. Après avoir laissé sur leur droite
Tomacele la grande, et sur leur gauche Aramargant, ils passèrent
l’Euphrate au cours impétueux, — c’est un des fleuves chéris de Dieu :
l’Écriture nous dit qu’il sort du paradis et que saint Jean y a baptisé Notre-
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
99
Seigneur Après l’avoir traversé, ils arrivent à Charran 1 2 ; puis, en faisant
des détours, ils franchirent, non sans peur, les monts du Mogres et les
défilés de Barbais. À quoi bon en dire plus ? Ces diables de T urcs finirent
par arriver, vingt-cinq jours après avoir quitté Antioche, au pont d’argent
sous Sarmasane où se trouvait le Soudan de retour de l’armée qui était
dans les montagnes de Bocidant.
Sous Sarmasane, un verger planté de cyprès et de lauriers parfumés
ondulait. Des oiseaux y chantaient gaiement. On y trouvait toutes les plus
précieuses plantes du monde. C’est là que le Soudan avait fait dresser
son enseigne et sa tente et que les Turcs venus de tout l’Orient s’étaient
rassemblés : Mahomet devait y faire montre de l’éclat de sa puissance.
C’est là que, suants et épuisés, les messagers mettent pied à terre : les
nouvelles qu’ils apportent ne vont guère réjouir les Turcs.
XXIV
Sous Sarmasane, il y avait un précieux verger de lauriers et de cyprès
où ne manquaient non plus ni les oliviers ni les arbres à baume. C’est là
que le roi Soudan avait fait dresser sa tente : les piquets en étaient tous
d’or pur ou d’argent, et les pans de drap de quatre couleurs, les uns à
carreaux verts, les autres jaunes — une belle couleur 3 ! — ou violets pour
être mieux assortis, ou enfin blancs comme fleurs de pommier ; d’innom-
brables galons les bordaient, chacun incrusté de plus de mille pierres pré-
cieuses qui étincelaient : ni Césaire ni Angobier son frère n’auraient
mieux su les choisir. Vingt mille hommes au moins pouvaient s’y abriter.
Au sommet, Soudan avait fait placer une idole d’or et d’argent, représen-
tant Mahomet, grand et bien découplé, le visage farouche ; elle avait été
sculptée avec art et, assurément, on n’aurait pu en voir ni en imaginer de
plus belle. L’émir la fait descendre — les rois païens lui rendent
hommage en la baisant — et installer sur quatre aimants de telle sorte
qu’elle ne risque pas de pencher d’un côté ou d’un autre. Dressé en l’air,
Mahomet se met à tourner sur lui-même au gré du vent. Et les rois de
s’agenouiller, de lui embrasser les pieds et de lui offrir de riches présents ;
de tous côtés, ce ne sont que paroles de prière et d’adoration.
1 . Deux difficultés se présentent ici : c’est dans le Jourdain que Jésus s’est fait baptiser
par Jean ; d’autre part, à tenir compte des données de la déclinaison, le texte se lit : « où
Notre-Seigneur baptisa saint Jean ».
2. Le texte dit « Carcan » ; ce peut être Charran, près d’Édesse ; mais l’identification des
lieux cités dans ce passage, et dans beaucoup d’autres, ne peut être qu’hypothétique, étant
donné tous les changements intervenus dans l’onomastique de la région. Sarmasane serait
Kirmanshah.
3. Tant il est vrai que chaque couleur peut être chargée de valeurs opposées : il y a le
jaune des traîtres et le jaune du soleil. Il est plus notable que la connotation soit ici positive
bien qu’appliquée à une effigie de Mahomet.
100
LITTERATURE ET CROISADE
XXV
La force de l’aimant maintenait Mahomet en l’air ; les païens s’incli-
nent devant lui pour l’adorer et lui offrent or et argent, draps, bracelets,
tout ce qu’ils avaient sur eux. C’est alors qu’arrivent les messagers. À ce
spectacle, la colère saisit Sansadoine qui les apostrophe aussitôt : « Es-
pèce de fous, vous avez perdu la tête ! Pourquoi adorez-vous ce morceau
de bois? Mahomet ne vaut pas deux fèves : pour avoir cru en lui, j’ai
perdu mes hommes. Si on m’écoute, il faut le rouer de coups et ne plus
jamais le prendre pour Dieu. » Et brandissant un poing solide et carré, il
en frappe la statue sur le cou et la fait tomber par terre ; puis il lui monte
sur le ventre sous les yeux de tous les mécréants qui étaient là. À cette
vue, les païens se prennent à le huer et à faire pleuvoir de loin sur lui une
grêle de traits acérés. « Qu’on le pende sur l’heure », s’écrie le Soudan.
Et c’est ce qu’on allait faire quand on le reconnut.
XXVI
Dans son indignation, Sansadoine avait frappé et foulé aux pieds
Mahomet comme un chien. « Eh bien ! d’où es-tu ? l’interroge le Soudan.
— Je suis d’Antioche, seigneur, et fils aîné de Garsion. — Je vous connais
bien, mon ami. Qu’êtes-vous venu chercher? Sans doute la nécessité
vous pousse-t-elle car vous avez l’air bouleversé. — Oui, seigneur, par
Mahomet, et c’est même la plus grande nécessité du monde, car toutes les
forces de la chrétienté ont pénétré sur nos terres ; Antioche est encerclée ;
nous ne sommes plus maîtres des ponts et des gués si bien que nous ne
pouvons plus nous ravitailler en pain, en blé ni en vin ; et nous avons
perdu les bois et les prés. Si nombreux sont les Français avec leurs écus
larges trois fois comme les nôtres et leurs épées à la poignée en croix
comme celle où leur dieu a été supplicié ! Il y en a qui sont armés d’arcs
et de flèches au talon garni de plumes ; d’autres portent des lances au fer
acéré. Quand ils sont tous rangés en bon ordre, nous avons beau faire,
impossible d’en ébranler un seul ; et chacun d’eux pourrait mettre à mal
quatre des nôtres. — Sur ma tête, dit le Soudan, on voit que tu as grand-
peur : tu es tout pâle. — Mais non, dit Corbadas, c’est qu’il a trop bu.
— Certes, et le vin lui est monté à la tête. Alors, je comprends : il est
ivre. » Ces paroles rendent Sansadoine à moitié fou, mais il va se faire
écouter : « Sur ma tête, émir de Perse, vous avez tort : je ne suis pas ivre
et ce que je dis est vrai. Le roi Garsion vous demande de le secourir. Et
si vous refusez de me croire, vous verrez des preuves qui vous convain-
cront. » Aussitôt, il tira de sa bourse la barbe au poil grisonnant et la remit
au roi en présence de tous les siens. L’émir l’étale et se convainc qu’elle
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
101
provient bien du menton de Garsion, ce qui lui donne sujet de s’affliger.
« Ce sont là des preuves auxquelles on peut se fier : quelle pitié que
Garsion se soit coupé la barbe ! Il doit être en grand danger. Préparez-
vous à partir à son secours », dit-il à ses hommes qui écoutèrent ses
paroles dans le plus grand silence.
XXVII
Quand Sansadoine vit les païens réduits au silence — aucun n’osait
plus souffler mot — , il se dressa droit debout, et son visage respirait la
fierté : « Je ne plaisante pas, émir de Perse. Les chrétiens ont assiégé mon
père dans Antioche et s’ils s’en emparent, je vous garantis qu’ils vien-
dront vous attaquer dans Bagdad la belle, dont ils abattront jusqu’aux der-
nières les tours et les salles voûtées ; ils démoliront l’enceinte de La
Mecque, arracheront de son piédestal la statue de Mahomet et transporte-
ront au sépulcre de leur dieu ressuscité les deux candélabres qui y brûlent
jour et nuit. Certes, s’ils y réussissent, vous serez en mauvaise posture :
vous serez contraint de fuir, sans terre et sans avoir, et notre religion sera
méprisée et anéantie pour toujours. » Ces paroles troublèrent tous les Sar-
rasins et prirent au dépourvu même les plus sages d’entre eux.
XXVIII
L’émir Soudan changea de couleur, mais il ne tarda pas à avoir encore
plus sujet de s’irriter. Comme il jetait un regard vers une oliveraie plantée
en contrebas, il vit quarante Turcs en train de mettre pied à terre tout en
implorant Mahomet et Tervagant à grands cris : « Hélas, malheureux que
nous sommes ! Comment résister à l’effort des chrétiens pour nous faire
honte et nous mettre à mal ? » Tandis qu’on panse les graves blessures
qu’ils ont reçues, Soliman de Nicée laisse aller son cheval où il veut et
s’occupe de les réconforter.
XXIX
Un regard de Soudan sous les oliviers dans les prés lui révèle la pré-
sence des Turcs en train de descendre de leurs chevaux caparaçonnés.
Tous avaient, qui les poings coupés, qui un œil crevé, voire les deux, qui
le nez ou les lèvres percés : autant de mutilations sans exemple ! Soliman
les avait amenés avec lui de Nicée après la défaite qu’il y avait subie.
Ayant mis pied à terre sous les oliviers dans les prés et ôté son turban, il
se prit à s’arracher la barbe par touffes, faisant ainsi éclater sa colère et
sa douleur. Puis il pénétra dans la tente et, écartant la presse, s’avança
102
LITTERATURE ET CROISADE
vers Soudan devant qui il s’inclina jusqu’à terre. Un roi portant couronne
— il s’appelait Malingre et avait plus de cent ans — le reconnut au visage,
à ses cheveux gris et à une petite cicatrice sous le nez et le releva.
« Qu’avez-vous, Soliman ? lui demanda Soudan. Vous voilà quasiment
seul et sans rien, vous qui aviez coutume de vous présenter à ma cour
dans vos plus beaux atours ! Vous étiez entouré d’hommes prêts à s’ac-
quitter du service qu’ils vous devaient et tu n’as plus avec toi qu’une tren-
taine de misérables, — on dirait des palefreniers. Et toi-même 1 , te voilà
livide. Dis-moi, sans mentir, qui t’a réduit à pareil état et sachez, par
Mahomet, que vous serez vengé. »
XXX
« La vérité, seigneur, c’est que les chrétiens se sont emparés de mon
pays où ils ont pénétré par la route. Jamais on ne vit ni n’entendit parler
d’armée si nombreuse. Et à voir avec quelle violence ils ont donné l’as-
saut à une forte cité comme Nicée, on ne faisait pas, en regard, plus de
cas des païens que d’une pomme pourrie. Ils ont pris la ville et la maho-
merie, se sont emparés de mon palais après avoir violé ma femme ; et
ont, je crois, décapité un de mes fils 2 . L’empereur s’est installé avec ses
chevaliers dans mon vaste palais de pierre de taille. Si vous ne venez pas
à mon aide, par Mahomet le dieu que j’adore et prie, avant un mois je me
serai tué d’un coup de mon épée. »
XXXI
Corbaran d’Olifeme fut le premier à prendre la parole ; il était sénéchal
de Soudan pour l’ensemble de ses barons : « Par Mahomet mon dieu qui
fait pousser le blé, je n’en reviens pas : au pied de la montagne de Civetot,
j’ai taillé en pièces trente mille de ces gens ; je pensais ne plus jamais
entendre parler d’eux. — Tu ne sais pas ce que tu dis. Ceux à qui nous
avions eu affaire étaient des pèlerins, un ramassis de gens de peu, épuisés
et amaigris, de misérables crève-la-faim : ils faisaient partie de la troupe
de Pierre, celui dont la barbe descend jusqu’à la ceinture. Mais mainte-
1. Ce n’est sans doute pas la première fois que le lecteur remarque un passage du vou-
voiement au tutoiement (ou le contraire) dans le discours d’un personnage. L’emploi du
tu/vous n’est pas fixé en ancien français et autorise même l’alternance. Parfois cependant,
ce passage peut correspondre à un effet particulier : d’un ton plus officiel à un ton plus
familier, de la colère à l’attendrissement, etc. Quand nous avons cru pouvoir déceler cette
sorte d’intention, nous avons respecté le changement de pronom.
2. À Nicée, Soliman a perdu ses trois fils, Hisdent, Tumican et Richenet : c’est ce dernier
qui a été décapité (chant III, laisse ix).
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
103
nant, nous avons payé cher ce succès, car nous avons contre nous la fleur
de la chrétienté, et ce sont des chevaliers sans égal. Je vous ai dit la vérité,
émir de Perse, les Français peuvent se vanter des plus grandes proues-
ses. »
XXXII
« Emir de Perse, dit le roi Soliman, croyez-moi, voilà ce qu’il en est.
Si vous aviez été sous Nicée par monts et par vaux, que de vaillants che-
valiers vous auriez vus ! Que de cottes de maille et de heaumes resplen-
dissant d’or, que de grands écus à bosse, et de chevaux caparaçonnés,
roux, bruns et balzans, que de riches enseignes de drap flottant au vent,
que d’épées somptueuses et d’épieux acérés ! Ne me blâmez donc pas si
j’ai fui pour vous demander protection. Si vous refusez, vous pouvez être
sûr, j’en prends à témoin mon dieu Mahomet que je salue, que vous ne
me reverrez plus vivant : demain matin, je me tuerai, car j’aime mieux
mourir que vivre après avoir dû reconnaître ma défaite. — Mon aide vous
est acquise, dit l’émir Soudan, mais calmez-vous et écoutez-moi, vous
ferez bien. Nous irons d’abord au secours du vaillant Garsion. Mais que
cela ne vous contrarie pas et ne vous amène pas à penser que je cherche
des délais. Vous participerez à l’expédition à mes côtés et j’augmenterai
votre fief de cent de mes châteaux. — Grand merci, seigneur, dit Soliman,
j’approuve tout ce que vous venez de dire : qu’il en soit à votre volonté ! »
XXXIII
Quand Soliman eut fini de parler, Brohadas, qui était le fils de la pre-
mière femme de Soudan, se leva et, écartant la presse, interpella son père
à très haute voix : « Vous m’avez adoubé, on le sait, à Coronde dans votre
chambre pavée et, cher seigneur, vous m’y avez ceint une fort longue
épée ; je m’afflige de ne pas l’avoir encore montrée ni ensanglantée du
sang des Français. Corbaran a en garde tout votre pays ; convoquez vos
hommes depuis la mer gelée et chevauchons en force sans retard jus-
qu’aux prés sous Antioche. Si je peux rencontrer de ces imprudents Fran-
çais, ils se retrouveront tous la chaîne au cou et je vous les amènerai à
Bagdad la fameuse. Ils repeupleront notre terre qui n’a pas été labourée
depuis plus d’un siècle. Quant à Bohémond, je lui ferai couper la tête, à
moins qu’il veuille renier sa foi et se convertir à notre sainte religion ; car
alors, il deviendrait mon frère et je lui donnerais la moitié de la Perse, ou
le Korassan 1 tout entier à son choix. » Ces paroles suscitèrent beaucoup
de rires qui devaient se changer en larmes de douleur et de honte.
1 . Province de Perse.
104
LITTERATURE ET CROISADE
XXXIV
Le roi Hangot de Nubie se hâta d’intervenir : « Par Mahomet, dit-il à
l’émir Soudan, n’attendez pas pour faire écrire votre message. Dépêchez
des courriers jusqu’en Orient : à Bagdad en son défilé, à destination du
calife qui a la seigneurie sur les pays de l’Est et que l’on considère comme
le plus puissant de tous les monarques ; mandez les Turcs depuis les
confins de la terre, qu’ils se rassemblent tous sous Coronde et qu’ils nous
y attendent pour marcher avec nous. — Voilà qui est bien parler », dit
l’émir. Il fait rédiger son message par un clerc de Nubie et charge au
moins quatre mille courriers de l’acheminer, revêtu de son sceau. Avant
un mois, je pense, il aura été présenté en cinquante langues.
XXXV
Le roi Soudan de Perse envoya aussitôt son message à Bagdad à desti-
nation de Calife, le pontife ', lui demandant de venir au plus vite. Celui-
ci se dépêcha d’aller retrouver l’émir à Coronde avec tous les hommes
dont il pouvait disposer. Les armées opérèrent, l’une après l’autre, leur
jonction. Tous ceux qui avaient été prévenus répondirent en foule, car
le pontife avait affirmé sous la foi du serment que Mahomet leur dieu
pardonnerait leurs fautes à ceux qui y seraient.
XXXVI
Le Soudan a donc fait écrire de nombreuses lettres. Il convoque
d’abord les Arabes, un peuple nombreux que Dieu a maudit parce qu’il
ne croit pas qu’il est néde la Vierge et qu’il est sorti, ressuscité, du sépul-
cre où on l’avait déposé mort. Seigneur ! que de chevaux ils amènent, que
de destriers de prix, rapides à la course, robustes et courageux ! Et comme
ils seront utiles à l’élite de nos barons dans leurs fréquents combats contre
les suppôts de l’Antéchrist !
1. Le texte dit « Calife l’apostole ». Le titre est devenu nom propre, comme dans le cas
de « soldan » (voir chant 1, n. 4, p. 33). Le personnage est présenté comme un chef à la fois
militaire et religieux et désigné par le terme qui s’applique par ailleurs au pape.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
105
XXXVII
Puis le Soudan manda le roi Sublicanan et le Rouge-Lion 1 nommé
Satan : à eux deux, ils amènent quatre cent mille Turcs qu’ils joignent à
ceux de Calife sous Coronde. C’est là que, sans rire, Mahomet doit leur
accorder son pardon.
XXXVIII
Puis il manda son ami Sucaman, cousin germain du roi Comumaran,
dont le pouvoir s’étendait jusqu’à Jérusalem d’où il avait chassé l’émir
African 2 : il a amené avec lui au moins cent mille combattants syriens,
tous armés à la manière des mécréants. Eux aussi se regroupent sous
Coronde. L’émir de Perse a également envoyé son message dans un
royaume d’Orient à main droite de Sarmasane. En arrivent des gens extra-
ordinaires qui n’ont de blanc que les yeux et les dents 3 , chacun armé
d’une épée dont la lame, de fort acier trempé, tranche à merveille. Aucun
homme né de Dieu ne peut lutter contre eux. La mère de Corbaran les
accompagne, une vieille aux oreilles pleines de poils, qui s’entendait à
lire le cours de la lune, du soleil et des étoiles. Le ciel, l’air et le tonnerre
avaient moins de secrets pour elle qu’ils n’en eurent jamais pour Morge
et son frère Morgan 4 . Elle avait cent quarante ans ou tout comme. Dans
une île, au pied d’une falaise, elle avait lu dans les sorts que les chrétiens
seraient victorieux et elle voulait en avertir son fils. Cela lui donna l’idée
de faire demi-tour, mais en pure perte. La vieille met pied à terre en bas
d’une coliine sous Coronde. Sarrasins et Persans lui font fête. Des poils
lui sortent des oreilles et elle avait aussi de longs sourcils et des cheveux
tout gris. Elle s’appelait Calabre et était fille de Rubiant 5 qui avait été le
maître de deux des trois parties du monde.
1 . Rouge-Lion correspond à l’arabe Kizil-Arslan.
2. African est un autre exemple de transposition : le terme désignant l’origine géographi-
que devient nom propre. L'opposition entre Comumaran et African peut être un écho,
confus, de la vision qu'aurait l’auteur des rivalités opposant les Fatimides d’Égypte aux
Seldjoukides de Turquie. Un an avant la prise de Jérusalem par les croisés, la ville passera
des seconds aux premiers. En fait, un certain nombre de chefs croisés surent jouer de cette
rivalité et de bien d’autres qui opposaient les différentes dynasties ; il y eut même des allian-
ces entre chrétiens et musulmans contre d’autres musulmans.
3. Ces gens « extraordinaires » sont simplement des Noirs.
4. Morge et Morgan, deux astrologues qui ont reçu des noms rappelant ceux de la fée
Morgue, sœur du roi Arthur.
5. Rubiant et Calabre sont des personnages de fantaisie.
106
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXIX
L’émir adressa aussi son message à trois rois de La Mecque, trois frères
également fiers. Il leur fait dire de le rejoindre avec toutes leurs forces
sous peine d’avoir la tête tranchée, et d’amener avec eux la statue de
Mahomet. Les rois répondent qu’ils iront volontiers ; ils convoquent à
leur tour les hommes qui dépendent d’eux et chargent un convoi de
vivres, se préparant à partir en grand apparat.
XL
Les païens mènent grand bruit ; on escorte Mahomet au milieu de la
liesse générale. Cors, trompes et trompettes retentissent à l’envi. On joue
de la harpe, de la vielle, de la flûte. Chalumeaux et flageolets d’argent
résonnent tandis qu’on chante et qu’on danse. C’est dans l’allégresse
qu’on accompagne la statue jusqu’au lieu de rassemblement où Calife les
attend. Dès qu’il vit Mahomet, il se prosterna devant lui.
XLI
Quand Mahomet arriva devant les barons, une immense armée de nos
ennemis jurés était réunie. Toute d’or et d’argent resplendissant, la statue
était posée sur un piédestal qui représentait un éléphant en mosaïque.
Sculptée avec art, elle était creuse et incrustée de nombreuses pierres pré-
cieuses qui brillaient de tous leurs feux au point qu’elle éclairait tout
autour d’elle. Un démon s’y introduisit par enchantement et, menant
grand bruit de cor et de tambour, s’adressa aux Sarrasins assez haut pour
être clairement entendu : « Allons, écoutez-moi ! Voici ce que j’ai à vous
faire savoir : les chrétiens qui croient en Dieu, ces imbéciles, n’ont aucun
droit sur ma terre ; c’est à tort qu’ils s’en sont emparés. Que le Seigneur
Dieu reste au ciel, la terre m'appartient. » À ces mots, les Sarrasins lui
rendent grâce et se disent les uns aux autres qu’ils ont vu une grande puis-
sance se manifester : « Voilà le dieu auquel on doit croire ; fou qui ne lui
fait confiance ! Nous voyons bien que, loin de nous haïr, il nous comblera
de ses bienfaits et que nous pouvons compter sur son aide. — Assuré-
ment, dit ce Satan, vous auriez tort d’en douter. Mais dépêchez-vous de
tous gagner Antioche la forte cité. »
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT V
107
XLII
Quand les païens eurent entendu les paroles du démon, tous lui rendi-
rent louanges et grâces. Le premier à parler fut Calife de Bagdad : « Écou-
tez ce que mon seigneur Mahomet veut vous dire, et comment il vous
accordera son précieux pardon. Je vous parle en son nom, car c’est lui qui
m’a ordonné d’être son interprète. Celui qui a cinq femmes peut en avoir
dix, quinze, vingt, trente ou autant qu'il lui plaira. Que chacun pense à
engendrer le plus d’enfants qu'il pourra ! Ainsi, notre peuple s’accroîtra
en nombre et pourra faire face aux attaques de ces chrétiens. Écoutez le
profit que vous en retirerez si vous allez vous battre pour l’amour de
Mahomet en implorant son pardon. Quand un des nôtres mourra, il devra
porter deux besants dans la main gauche et une pierre dans la droite ; et
Mahomet lui posera une deuxième pierre sur la poitrine. Le païen montera
tout droit au paradis que le seigneur Dieu de gloire avait donné à Adam ;
il offrira les deux besants à saint Pierre le portier, pour payer son entrée ;
si celui-ci le repousse, il brandira la pierre et l’en frappera en plein sur le
front; et il fera de même avec l’autre pierre si bien que, de gré ou de
force, il entrera, car Mahomet sera là pour l’aider et le guider. Alors, il
donnera les deux besants à Dieu pour faire sa paix avec lui. En s’y prenant
aussi adroitement, Mahomet nous sauvera tous. — Seigneur, font les
païens, marchons donc sur l’armée des Français et maudit soit qui recu-
lera. Honte à qui n’y frappera pas de beaux coups ! » L’émir Soudan
appela Corbadas : « Allez-y, ami ! Moi, je resterai ici avec le bon roi
Soibaut, Mariagaut et le roi Darius. Nous aurons aussi Calife pour nous
prêcher et Mahomet qui nous réconfortera. — A votre gré, seigneur !
Mais votre fils Brohadas viendra avec moi, vous pouvez me le confier
sans crainte. » A ces mots, le Soudan fronça les sourcils et jeta un regard
farouche sur Corbaran d’Olifeme.
XLIII
« Tu veux emmener mon fils, Corbaran ? Je vais te le confier, mais tu
veilleras bien sur lui. Sache à quoi tu t’engages : si je ne le retrouve pas
vivant, je te le ferai payer : tu y perdras les membres et la tête. — J’y
aviserai, seigneur », dit Corbaran. Sur ce, on fait battre les tambours et
sonner les cors et les trompettes d’airain. Corbaran d’Olifeme dispose son
armée en trente-deux bataillons comprenant chacun trente-deux mille
Esclers. Avant de se mettre en selle, il se hâte d’aller dire au revoir à sa
mère. « As-tu l’intention d’aller te battre, mon cher fils ? lui demande la
vieille en le prenant par le cou. — Oui, sans mentir, car les chrétiens
veulent nous mettre à mal pour notre plus grande honte. Ils ont déjà passé
108
LITTERATURE ET CROISADE
le Bras-Saint-Georges et sont venus s’installer sous Antioche pour
l’anéantir. Mais si je peux me trouver face à face avec eux, ce sont autant
de prisonniers et de morts. — As-tu perdu la tête ? Si tu veux m’en croire,
renonce à ce projet. Viens plutôt te reposer avec moi à Olifeme car je sais
(et je veux te le montrer) que, de toute cette année, tu en verras peu reve-
nir ; tous y perdront la vie sans recours. » A ces mots, Corbaran ne se
connaît plus : « Trêve de discours, dit-il ; vous êtes gâteuse et bonne à
tuer. » Puis, éperonnant son cheval, il donne le signal du départ ; sa mère
le suivit, car elle l’aimait beaucoup, mais en se tenant à dix bonnes lieues
de l’armée...
CHANT VI
[1-IV. L 'armée venue de Perse chevauche, cependant que les combats se
poursuivent devant Antioche.]
V
Les Turcs attaquent l’armée de Bohémond avec vigueur, y faisant de
nombreux morts. Cette nouvelle chagrine fort nos barons qui courent aus-
sitôt tous aux armes et contraignent les païens à rentrer dans la ville pour
s’y mettre à l’abri. La bataille fait rage devant la grand-porte où les Turcs
battent le rappel et repoussent les Français, leur faisant repasser le pont
sous une pluie de flèches.
Pendant cette escarmouche, les nôtres avaient fait prisonnier un enfant :
la volonté de Notre-Seigneur, le Dieu de paradis, était que la ville et son
palais devaient être conquis par son entremise. C’était le fils de l’homme
le plus puissant du pays 1 qui possédait un des palais voûtés d’Antioche
et avait la garde de la grand-porte sur le Pont tournant. Quand le père
apprit sa capture par les Français, il en pleura de chagrin et d’émotion.
Puis il fit charger un dromadaire de tissus de drap et l’envoya à nos barons
dans F armée de Dieu ; il leur demandait en même temps par lettre de ne
pas mettre son enfant à mort ; en échange, il leur donnera deux chevaux
lourdement chargés de besants et sera leur ami jusqu’à la fin de ses jours.
1 . La chanson l’appelle, on le verra, Dacien. C'était un Arménien nommé Firouz et passé
à l’islam.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
109
VI
Le père éprouva une grande douleur pour ce fils qu’il aimait tant. Il se
hâta de charger un grand dromadaire de draps d’argent — dans notre
langue, on appelle ces tissus des « samits » — et de les envoyer aux
nôtres, les preux, les courageux ! Par un interprète, il leur fit aussi dire
qu’il leur donnera la rançon qu’ils voudront et qu’il sera l’ami des Fran-
çais jusqu’à la fin de ses jours. Il envoya encore soixante chevaux de bât,
des meilleurs qu’on puisse trouver en Orient, et il y ajouta un grand et
rapide destrier, lourdement chargé de besants et d’or fin et brillant, afin
qu’ils lui gardent son enfant pour l’amour du Dieu qui naquit de la Sainte
Vierge à Bethléem. Nos barons reçurent le courrier avec honneur et le
message dont il était porteur les mit au comble de la joie ; le comte Hue
se prit à rire en lisant la lettre qu’on s’était hâté de lui remettre. Quant à
Baudouin de Bourg, il eut un beau geste : enlevant sa pelisse d’hermine,
il en revêtit le mécréant, cependant que Hue de Saint-Pol le grisonnant lui
faisait endosser un vêtement de toile rouge. Puis l’ayant fait monter sur
un mulet qui allait l’amble, il le promena par toute l’armée pour le diver-
tir, mais en le tenant à l’écart des pauvres gens qui étaient nus et mou-
raient de faim tant ils étaient démunis. Le messager fut introduit au
conseil des barons qui se tenait dans un pré verdoyant et il les observa
longuement. Et voici que Hue de Saint-Pol, à cheval, amène devant eux
l’enfant du Turc que les barons, tour à tour, prennent dans leurs bras.
VII
Nos barons avaient fait revêtir à l’enfant de riches vêtements et
l’avaient armé à la française avec les plus petites armes qu’on avait pu
trouver dans l’armée : une cotte de mailles et un heaume étincelant ainsi
qu’un écu bordé d’or ; il avait aussi une épée au côté gauche et une lance
à la hampe peinte sommée d’une enseigne brodée. Puis on lui amène un
destrier pommelé, un bel animal vif mais allant doucement l’amble. Ils
remirent l’enfant paré de tous ses atours au Turc qui l’emmena avec lui
après avoir pris congé d’eux. Ils entrèrent dans la ville par le pont sous
les regards curieux des païens : « Où ce Turc est-il allé ? demandent les
uns. Sans doute a-t-il revêtu les armes d’un Français qu’il a tué. — Vous
avez raison », répondent les autres. Le messager et l’enfant passèrent
outre et ne s’arrêtèrent qu’une fois arrivés au palais. Le père vint au-
devant d’eux et put apaiser le désir qu’il avait de serrer son fils contre lui
et de l’embrasser. Après quoi, il s’enquit des Français auprès de lui. « Sur
ma foi, seigneur, je ne peux pas vous cacher qu’ils n’ont pas leur pareil
au monde et qu’ils sont on ne peut plus généreux. Ils servent un dieu qui
110
LITTERATURE ET CROISADE
fait tout ce qu’ils veulent : sachez que c’est Lui et Lui seul qui nous donne
le vin et le blé. Notre dieu Mahomet n’en a nul pouvoir : je ne fais pas
cas de lui plus que d’un chien crevé et je veux devenir le fidèle de Jésus,
le créateur de la lumière. — Dites-vous vrai, cher fils ? — Oui, la charité
m’en soit témoin. — Alors, parlez plus bas, car si les Turcs vous enten-
dent, on vous coupera la tête. »
VIII
« Dis-moi la vérité, cher fils, crois-tu en Jésus le Père tout-puissant ?
— Oui, répond l’enfant, je vous le dis en vérité : si je ne suis pas baptisé,
je ne vivrai pas longtemps. — Parlez plus bas, car si les païens vous
entendent, vous aurez à souffrir de leur pail. Moi aussi, je veux faire
comme vous, si Dieu me le permet. Mais agissons discrètement pour ne
pas être surpris. — Comme vous voulez », dit l’enfant. Cette nuit-là, le
Turc se rendit au camp sans faire de bruit et parla avec Bohémond : il lui
dit tout net qu’une armée de secours arrivait d’Orient et que les chrétiens
devaient penser à assurer leur sauvegarde. Après quoi, il se retira sans rien
ajouter. Bohémond ne dormit pas du reste de la nuit et au matin, monté sur
un cheval de Syrie, il réunit en conseil tous les barons de l’armée.
IX
Les barons de l’armée de Dieu sont réunis en conseil.
Bohémond leur rapporta sans ambages ce que le Turc lui avait dit dans
sa tente : une grande armée est en route (on n’en a jamais vu d’aussi nom-
breuse) et ces traîtres de Turcs ne sont plus qu’à trois journées de marche.
Cette nouvelle laissa les barons sans voix et ce fut l’évêque du Puy qui
prit la parole : « Voyez, seigneurs, qui envoyer pour surveiller l’approche
des forces des mahométans. — Le comte Étienne, lui répondent-ils.
Celui-ci se mit aussitôt en selle avec trente compagnons, tous des cheva-
liers et des gens de haut rang. Le seigneur Étienne s’éloigna au galop,
piquant des deux. Il parvint à la montagne noire où il vit d’abord les cuisi-
nes des gens de Mahomet, puis, à sa gauche, dans le val Corbon, sur un
espace de plus de quatorze lieues, le campement de toute l’armée. Il fait
halte et s’appuie sur l’arçon de sa selle. Tous les bruits du camp lui par-
viennent, avec le son des cors d’airain et des timbres de laiton, et il en
conçoit une grande peur ; la tête baissée sous son capuchon, il retourne à
l’armée de Dieu, plein de trouble, l’air morne et accablé. Beaucoup de
gens de bonne renommée l’entourent pour lui demander si les Turcs sont
nombreux ; mais du diable s’il ouvre la bouche ! Dès qu’il l’aperçoit,
Godefroy de Bouillon intervient : « Laissez-le tranquille, seigneurs, il ne
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
111
peut pas parler ; il doit être blessé au foie ou au poumon. Qu’il aille à
Alexandrette en passant par la montagne à main gauche.
X
« Laissez-le tranquille, seigneurs, dit le duc de Bouillon, il est malade :
son visage devient livide. Qu’il se fasse porter à Alexandrette et s’y
repose. Puis il reviendra ici, s’il peut se remettre. — J’entends ce que
vous dites, fait le comte Etienne, et je vous en remercie, seigneur duc. »
On prépara une litière et le comte s’y fit porter par douze des plus pauvres
gens de l’armée à qui il donna douze deniers de Lucques. Les porteurs
marchèrent jusqu’au moment où, le soleil commençant de baisser, ils se
trouvèrent hors de vue d’Antioche. Alors, le comte, ne voulant pas rester
davantage dans la litière (il n’avait nul mal), sauta à terre et se mit à
avancer à grands pas ; puis il prit le trot, emmenant avec lui les douze
malheureux, car il se refusa à en laisser retourner ne serait-ce qu’un seul.
Conduite honteuse que la sienne, s’il en fut.
Cependant nos barons — que Dieu les honore ! — sont restés sur place.
Cette nuit-là, jusqu’au point du jour, c’est le brave comte Raymond qui
monta la garde, avec le comte de Flandre, un homme digne de tout éloge
ainsi que leurs suites respectives qu’ils avaient fait armer.
XI
Bohémond de Sicile était couché dans sa tente : épuisé de fatigue — il
avait effectué dans la journée le trajet depuis le port Saint-Siméon — , il
dormait à poings fermés. Il fit un songe qui le surprit fort : il voyait le ciel
s’ouvrir et la terre s’éloigner sous lui ; une échelle descendait depuis les
murs d’Antioche jusque dans sa tente, et la ville resplendissait de mille
feux ; quant aux Sarrasins, ils disaient que Mahomet était mort ; le soleil
et la lune l’attiraient à eux si loin qu’un pan de sa cotte de mailles suffisait
à lui cacher la vue de la terre ; le plus grand palais lui paraissait bien petit
tant il était suspendu haut au-dessus de la ville ; un des barons de l’armée
grimpait à l’échelle et, l'un après l’autre, d’autres le suivaient ; mais,
avant qu’ils aient pu tous atteindre le sommet du rempart, l’échelle se
rompait et ceux qui étaient déjà en haut étaient saisis de frayeur. Après
avoir longtemps dormi, Bohémond s’éveilla et se confia à Dieu, lui
demandant que ce songe tourne à son honneur. Puis regardant vers Antio-
che et ses murs bien droits : « Malheur à toi, dit-il, les païens ont fait de
toi une ville maudite. Que Dieu me prête vie assez longtemps pour qu’on
y serve le Seigneur que Longin frappa au côté droit, et qu’on y honore
son corps sacré et ses saints, — bénis soient-ils ! »
112
LITTERATURE ET CROISADE
XII
Antioche était une place très forte avec ses murs hauts et massifs, ses
cinquante tours de marbre et de liais et les douze émirs dignes de tout
éloge qui en avaient la garde : chacun d’eux en commandait quatre, sauf
un qui assurait la charge de six d’entre elles ; et c’était ce dernier qui,
sous Garsion, commandait en chef.
Un matin, quand les douze princes se furent levés, ils accompagnèrent
Garsion dans le temple du démon 1 et chacun le pressa de questions :
« Qu’allons-nous faire, seigneur ? Nous avons besoin de renforts. Sansa-
doine et nos messagers tardent à revenir, et je crois que l’armée de secours
ne sera pas là de sitôt. Le Soudan l’a emmenée en Nubie. Proposons donc
une trêve d’un mois aux Français et faites-la jurer par les deux camps.
Cela donnera à l’armée le temps d’arriver. — D’accord», répondit
Garsion qui chargea deux de ses interprètes, l’un grec, l’autre arménien,
et tous deux habiles orateurs, d’aller présenter cette offre aux Français.
Les messagers se rendirent aussitôt à la tente de Bohémond et le saluè-
rent courtoisement : « Prêtez-nous une oreille bienveillante, lui dirent-ils
en hommes entendus. Nous venons vous proposer au nom du roi Garsion
de convenir par serment d’une trêve de soixante 2 jours. Quiconque l’en-
freindra sera décapité. Si vous en êtes d’accord, vous pourrez acheter à
boire et à manger et nous emploierons ce délai à trouver un arrangement
aux termes duquel nous vous livrerons la ville sans combat. — Je dois
consulter mon conseil », dit Bohémond. Sans attendre, il manda nos
barons, les bien-aimés de Dieu, et leur rapporta la proposition de trêve
sous serment. D’abord, ils ne dirent pas un mot, y compris ceux dont la
sagesse était reconnue. Puis tous, humbles et puissants, se prirent à crier
qu’il fallait, par Dieu, faire jurer la trêve, et sans tarder.
XIII
Quand Bohémond voit que tous les nôtres, humbles et puissants, sont
d’accord pour jurer la trêve, il va demander aux messagers de s’y engager
par serment ; sur ce, ceux-ci s’en retournent et se hâtent d’aller dire à
Garsion d’Antioche qu’ils ont obtenu une trêve en bonne et due forme, ce
dont il rend grâce à Mahomet.
Les chrétiens de l’armée — que Jésus les ait en sa sainte garde ! — de
leur côté, montrent une grande joie à cause de la trêve ; mais si Jésus, le
1 . Ce démon est celui de la statue parlante.
2. Comme on le voit, les messagers allongent la durée de la trêve qu’ils ont mission de
demander.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
113
Sauveur du monde, ne s’en mêle, ils devront la payer cher, car les armées
de Perse sont redoutables et jamais on n’en vit de si nombreuses. Si les
Turcs d’Antioche savent y faire, cela va mal tourner pour les nôtres.
Sarrasins et Esclers peuplaient la ville. Il y avait là douze émirs redou-
tables dont chacun assurait la garde de quatre tours, sauf l’un d’entre eux,
le plus puissant et qui n’avait pas son égal, qui, lui, en défendait pas moins
de six. Chaque nuit dans son sommeil. Dieu lui apparaissait en songe, lui
ordonnant de se convertir et de se régénérer dans l’eau du baptême, ainsi
que de s’entendre avec les Français pour leur livrer la ville. Il décida de
cacher ses intentions à tous les membres de sa famille, y compris à sa
femme qu’il chérissait beaucoup. Que Dieu le protège et le garde en vie !
XIV
Ce Turc était précisément celui à qui on avait rendu son fils. Tandis
qu’il reposait dans son lit — un meuble somptueux ! — , voici qu’un mes-
sager de Dieu lui apparaît : « Dors-tu, ami, ou es-tu réveillé ? Écoute ce
que j’ai à te dire. Dieu, le roi de Bethléem, celui que ces mécréants de
juifs ont supplicié sur la croix, t’ordonne, par mon entremise, de faire
entrer les chrétiens qui sont là, dehors, exposés à la pluie, à la grêle et au
vent. » Sur ce, le messager se retire, laissant le Turc plongé dans ses
pensées. Quand il se fut endormi, l’envoyé divin lui apparut de nouveau :
« Dors-tu, ami, ou es-tu réveillé ? Tu me donnes du mal ! Notre-Seigneur
t’ordonne de rendre cette cité aux chrétiens sans délai. Fabrique une
échelle de cuir solide qui leur permette de grimper en haut des murailles.
Je m’en vais ; fais vite, ne perds pas de temps ! » Sur ce, l’ange se retira,
laissant le Turc en larmes : il ne put fermer l’œil de la nuit.
XV
Le Turc se leva avec l’aube et s’habilla selon l’usage des siens. Après
avoir pris la précaution de se munir de deux solides couteaux d’acier, de
poinçons et d’alènes, il s’enferma seul dans une cave voûtée où il se rendit
à l’insu de tous et où un bon millier de peaux de cerfs avaient été entrepo-
sées. Il découpa de larges lanières dans les peaux, rejetant celles des
ventres, ne gardant que les dos : chacune lui fournit vingt-huit courroies
qu’il cousit Tune à l’autre à points très serrés. Puis il prit les mesures pour
les échelons et calcula qu’il devait y avoir une distance de deux pieds
entre eux ; chacun fut attaché avec un double nœud et était assez large et
solide pour porter trois chevaliers en armes. Mais il n’avait pas fait assez
attention : au milieu de l’échelle, il y avait un endroit où le cuir était un
peu écorché et mal noué. Dieu ! à combien des nôtres cet oubli devait
1 14
LITTERATURE ET CROISADE
être fatal ! Combien devaient s’en tordre les pbings et s’en arracher les
cheveux ! Quand l’échelle fut assez longue, elle mesurait cent quatorze
pieds. Le Turc se lève alors et se signe avant de sortir de la cave ; puis il
va observer les Français du haut des remparts : « Ah ! nobles chrétiens,
dit-il en son cœur, quel dommage que vous ne sachiez pas que je vous
suis tout acquis ! Mon intention est de livrer la cité à votre bon plaisir. »
La nuit venue, il descendit sans faire de bruit, s’introduisit dans le camp
et alla trouver Bohémond qui lui vouait une affection particulière :
« Ecoutez-moi : demain soir, la ville sera à vous. Soyez prêts pour l’heure
de vêpres ! — Entendu, seigneur. Et si vous voulez vous convertir, votre
âme sera sauvée. »
XVI
« Sur votre foi, Bohémond, demande le Turc, quel profit aurait celui
qui vous remettrait la ville ? — Vous pouvez tenir pour assuré que sa terre
et ses biens seraient libres de toute astreinte ', que ce haut fait lui vaudrait
une rente de mille besants, et que, de mon vivant, personne ne pourrait,
pour cela, s’en prendre à lui. »
XVII
Le Turc a juré sur sa foi à Bohémond de lui livrer la ville le lendemain
soir et lui a amené son fils en otage. Bohémond, de son côté, lui a engagé
sa parole. Après quoi, l’homme s’en retourne sans faire de bruit et en se
dissimulant. Ceux de nos gens qui le voient sont loin d’imaginer qu’il est
venu pour convenir de livrer la ville ; ils pensent qu’il s’agissait de donner
à la trêve de meilleures garanties. Mais l’astucieux Bohémond réunit tous
les barons de l’armée : « Seigneurs, voici mon idée. Je voudrais prier
chacun de vous, au nom de Dieu et de la charité, et si vous en êtes d’ac-
cord, de m’octroyer Antioche où nous avons tant été à la peine, pour le
cas où on me la livrerait. — Nous n’avons rien contre », dirent la plupart ;
mais le comte de Saint-Gilles protesta : « Jamais je n’y consentirai. A
quoi bon avoir tant supporté, et la faim, la soif, la fatigue si je n’en ai pas
la part qui sera estimée juste 1 2 !» Ce refus valut aux barons de passer deux
jours entiers de plus à s’épuiser en vains efforts pour s’emparer de la ville.
Encore ne savent-ils pas l’ouragan qui les menace avec l’armée des païens
qui s’approche : jamais les chrétiens, eux, n’ont pu aligner autant
d’hommes.
1. Il ne tiendrait pas sa terre en fief pour lequel est dû un service, mais en toute « fran-
chise ».
2. En fait, d’après l’accord passé avec l’empereur Alexis, c’est à lui qu’ Antioche aurait
dû revenir.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
115
Corbaran d’Olifeme a envoyé un messager à Garsion pour l’avertir que
l’armée de secours sera là dans deux jours ; il lui amène toutes les forces
de la Perse. Le courrier s’en va sans chercher de chemin à l'épreuve des
fers des chevaux ; monté sur son dromadaire et piquant des deux, il arrive
dans Antioche à la nuit tombante et met pied à terre au bas de l’escalier
devant le palais.
XVIII
Le messager de Perse mit pied à terre au perron 1 et monta rapidement
jusqu’à la grande salle où il expliqua au puissant roi Garsion que Corba-
ran arrivait à la tête de Turcs et d’Esclavons : « Il amène avec lui trente
rois et le Rouge-Lion. » L’émir en rend grâce à Mahomet et fait dire à
Bohémond le hardi qu’il renonce à la trêve. Quand nos Français l’appri-
rent, ils se mirent à trembler, et les barons firent retomber le blâme sur le
comte de Saint-Gilles : « Votre aide ne nous servira guère, seigneur. Sans
votre orgueil, la ville serait à nous. Tandis que, maintenant, avant de
l’avoir, nous la paierons cher ! »
Garsion d’Antioche mande les douze émirs à la bonne renommée dans
le donjon. « Seigneurs, leur dit-il une fois qu’ils sont tous là, gardez bien
la ville et guettez attentivement : l’armée de secours approche ; on n’en a
jamais vu d’aussi nombreuse. »
XIX
« Faites bien attention, seigneurs : j’ai dénoncé la trêve qui nous liait
aux Français ; ils mettraient à mort quiconque tomberait entre leurs
mains. » Les douze pairs sortent du palais de Garsion et s’en retournent
dans les leurs, où ils descendent de leurs palefrois.
Cependant le Turc — béni soit-il ! — qui s’était entendu avec Bohé-
mond ne perdit pas de temps. Il envoya les siens dormir, mais lui-même
resta éveillé toute la nuit. Il fit venir secrètement le fils de Robert Guis-
card qui se rendit à ce rendez-vous sans faire de difficulté. « Bohémond,
lui dit-il, je suis prêt à tenir ma promesse en toute bonne foi, mais tu tardes
trop : prends la cité ou rends-moi mon fils. Si vous laissez se lever le jour
sans rien faire, vous êtes morts et anéantis sans recours, car demain la
grande armée d’Orient sera là. Pensez à ce que vous devez faire, noble
seigneur, et préparez-vous. Pour moi, j’agirai sans délai : je vais aller
chercher nos barons au galop. » Tout en l’incitant à se hâter, le Turc
donne son accord. Sur ce, ils se quittent et chacun s’en va de son côté,
Bohémond au camp, faisant force d’éperons, et le païen plongé dans ses
pensées vers son palais où sa femme se présente inopinément à sa vue.
I . Pierre servant aux cavaliers pour monter à cheval ou en descendre.
! 16
LITTERATURE ET CROISADE
XX
« D’où venez-vous donc, seigneur ? demande la païenne. Par
Mahomet, je vois bien ce que vous êtes en train de manigancer. Que cher-
chez-vous à tant parler aux Français ? Je pense que vous voulez vous faire
chrétien ou que vous préparez quelque trahison avec eux. Mais par notre
dieu Mahomet dont je suis la fidèle, dès demain matin au lever du soleil,
pourvu queje vive jusque-là, j’avertirai mon père et mon frère aîné, et on
vous coupera la tête dans le palais de Garsion. — Vous vous trompez,
dame, je n’agirais pas ainsi, dût-on m’écarteler ! Venez avec moi sur le
rempart : je vous montrerai les tentes des Français et tous ceux qui y
campent. Vous y verrez notre fils tout revêtu d’armes à leur façon, et
combien ces gens l’aiment. » Par l’escalier dans la muraille, ils montent
jusqu’au dernier étage adossé contre le rempart et s’accoudent à une des
fenêtres. « Ecoutez-moi un peu, dame ! J’insiste pour que vous croyiez
en Jésus que la Sainte Vierge porta dans son flanc et qui fut crucifié. » À
ces mots, le sang de la païenne ne fait qu’un tour : « Ah ! traître, je le
savais bien, et vous êtes incapable de dissimuler votre malignité. Mais
c’est pour votre malheur que vous en avez soufflé mot : c’est l’écartèle-
ment qui vous attend. » L’entendant proférer de telles menaces, Dacien,
sous le coup de la colère, se tourna vers elle, la prit à bras-le-corps et la
jeta en bas de la muraille où elle alla s’écraser atteinte de multiples fractu-
res. C’est ainsi qu’elle est allée à sa fin, et les diables emportent son âme.
Le Turc descend dans la cave voûtée, y prend l’échelle où il s’attelle,
ainsi que deux de ses chiens, et la tire, avec leur aide, jusqu’à un créneau
où il l’attache solidement par un bout, jetant l’autre par-dessus le mur :
elle traînait à terre sur quatre pieds de long.
Cependant, Bohémond de Sicile, qui n’était guère rassuré — c’est le
moins qu’on puisse dire — , allait trouver Godefroy dans sa tente : « Sei-
gneur, dépêchez-vous, par Dieu ! La ville et le palais vont nous être livrés.
— Loué en sois-tu, seigneur Dieu », dit le duc.
XXI
Le duc de Bouillon tend ses mains vers Dieu et lui rend humblement
grâce. Non content de s’armer aussitôt avec sa suite, il parcourt le camp,
donnant l’ordre à tous, barons, chevaliers et hardis sergents (que Dieu les
aide !), de prendre les armes. Ils furent ainsi mille sept cents braves qui
suivirent le duc sans savoir où. Ils pensent qu’ils vont devoir combattre
les Turcs de l’armée venue de Perse — que Dieu les maudisse ! Bohé-
mond et le duc se mettent en route. Les sergents vont à pied, non sans
mal : les semelles de leurs souliers et leurs chausses ne résistent pas aux
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI 117
inégalités du terrain ; les chevaliers doivent parfois rebrousser chemin
pour trouver un passage praticable pour leurs chevaux, mais s’ils en pleu-
rent, ils ne soufflent mot. Tous s’avancent en rangs serrés à la clarté de la
lune. « N’ayez pas peur, seigneurs, leur recommande Godefroy. Si les
Turcs (que Dieu les maudisse !) vous attaquent, que chacun se défende
de son mieux à l’épée ! — Vous auriez tort de douter de nous, répliquent
les chrétiens : vous pouvez compter sur nous jusqu’à la mort. » Et le bon
duc les en remercie. On met pied à terre dans une prairie au fond d’un
vallon et on envoie en avant Robert de Normandie, le comte de Flandre
au hardi visage, Tancrède et Bohémond (le duc avait toute confiance en
eux) et les autres barons qui commandaient l’armée.
XXII
Faisant force d’éperons, nos barons arrivent à la ville en silence et à
l’insu de tous. Au pied du mur, ils trouvèrent l’échelle et le cadavre de la
femme du païen. Sur le rempart, le Turc tenait une lanterne allumée dont
il avait camouflé la flamme du côté de la cité et qui éclairait en plein
l’échelle. Sa joie fut grande de voir arriver nos barons : « Tu tardes trop,
noble duc de Sicile, dit-il rapidement à Bohémond : il est plus de minuit,
bientôt ce sera l’aube. Si les païens m’aperçoivent, ils me feront couper
la tête, et, dans la journée, votre armée sera massacrée. Prends donc cette
ville puisque je te l’ai offerte, ou alors rends-moi mon fils, et ta parole
sera sauve. Tes Francs ne valent pas grand-chose : un rien leur fait peur. »
À ces mots, Robert de Flandre changea de couleur : « F’échelle est en
place, dit-il à Bohémond, à toi d’y monter le premier puisque c’est à toi
qu’on donne la ville. — Vous parlez pour rien, dit Bohémond ; par ma
foi, je n’y monterais pas pour une tour emplie d’or : vous ne tarderiez
guère à me voir tomber. »
XXIII
Sur le rempart, le Turc tenait la lanterne allumée. « Tiens ta parole, dit-
il à Bohémond : ou tu prends la ville, ou tu me rends mon enfant. Par le
seigneur Dieu de gloire, les Francs ont vite fait de renoncer : ils sont preux
et hardis tant qu’ils ont du succès, mais la moindre difficulté les fait
reculer. Pourquoi tardes-tu tant, Bohémond ? Il est plus de minuit ;
bientôt, ce sera l’aube. Si on me surprend, vous pouvez être sûrs que
demain on me coupera la tête dans le palais de l’émir. Gardez-vous de
penser que j’ai manigancé quelque trahison : vous pouvez me faire
confiance. Par le Dieu qui est né de la Vierge en Orient ', je ne le ferais
I . Cette « orientation » est évidemment pensée par rapport à l’Occident chrétien.
LITTÉRATURE ET CROISADE
1 18
pas, dussé-je y perdre la tête : vous avez mon fils en otage. » Sur ce, nos
barons se mirent à s’agiter, mais aucun n’avait le courage de se risquer à
monter le premier.
XXIV
La couardise des Français arrache des larmes de douleur au comte de
Flandre. 11 retourne au vallon où le bon duc de Bouillon était resté pour
garder le gros de la troupe. Du plus loin qu’il l’aperçoit, le duc l’inter-
pelle : « Sur ma foi, seigneur cousin, que de temps perdu ! Il est minuit
passé, bientôt il fera jour. À qui avez-vous laissé la cité en garde ? À
Bohémond à qui on doit la donner ? Il faudrait que nous y entrions car, si
les Turcs nous surprennent, ils sont capables de nous causer bien du tort
et de massacrer les blessés que nous avons laissés au camp. — Ne m’en
parlez pas, dit le comte ; nos chevaliers ont un comportement honteux. Ils
sont au pied de l’échelle et n’osent y monter. » En entendant cela, le duc
ne se tient plus de colère : « J’y vais, dit-il au comte Robert. — Non, mon
cousin, vous devez rester ici pour empêcher les païens d’atteindre le camp
s’ils faisaient une sortie. » A ces mots, le bon duc se mit à prier Dieu :
« Père de gloire, qui vous êtes laissé supplicier sur la très sainte Croix
pour sauver votre peuple. Dieu ! aussi vrai que cela est et que je le crois
fermement, donnez-nous de nous emparer de la ville cette nuit ! » Et il
ajoute à l’adresse du comte : « Vous êtes digne de tout éloge, je ne sais
pas plus valeureux que vous aux armes. Montez-y le premier ou laissez-
moi le faire ! » Sur quoi, le comte Robert s’en retourna.
XXV
Le comte Robert s’en retourna en hâte à la cité, poussant son cheval au
galop. Il trouva nos barons toujours au pied de l’échelle, abattus et
apeurés, tous au comble de l’inquiétude. Sur son mur, le Turc lui aussi
avait grand-peur. « Hé ! seigneur noble duc, dit-il à Bohémond en agitant
l’échelle dans sa direction, viens donc et pense à ce que te vaudra cette
escalade ! Le premier qui l’accomplira — toi ou un autre — , la ville sera
à lui. » Les Français firent silence mais continuèrent de se regarder les
uns les autres. « Rassurez-vous, leur jeta le comte, j’ai quitté la Flandre
et tous mes fiefs, ma femme Clémence qui m’aimait tant et mes deux
jeunes fils sur qui Dieu veillera. En l’honneur du seigneur Dieu créateur
du monde, c’est moi qui monterai le premier. » Il se signa, se recom-
manda à Dieu et, après avoir rejeté son écu sur son dos par la courroie, il
empoigna l’échelle à deux mains et se prépara à grimper. C’est alors que
Foucart l’orphelin, un valeureux chevalier de Flandre, le retint : « Écou-
tez-moi, seigneur ! Vous êtes le fils de saint Georges, c’est ainsi qu’on
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VI
119
vous a appelé. Si nous vous perdons, ce sera un grand dommage ; tandis
que, si je meurs, personne ne me pleurera. C’est moi qui vais monter avec
l’aide de Jésus. » À ces mots, le comte Robert repoussa Foucart de la
main, puis il se signa et monta les deux premiers échelons.
XXVI
Sur son élan, le comte Robert de Flandre monta tranquillement les deux
premiers échelons. Mais Foucart l’orphelin le retint : « Pour Dieu, sei-
gneur comte, ôte-moi du souci où je suis. Il n’y a pas meilleur mainteneur
de fief que toi ; ce sera une grande perte si tu dois mourir, car tu es en
charge de vastes terres et tu as femme et enfants, — que Dieu te donne le
temps d’en profiter ! T andis que, si je meurs, ce sera sans importance : je
n’ai rien à donner et ne convoite rien. Et pour moi, je ne m’en afflige pas
puisque ce sera au service de Dieu. Par le Saint-Esprit, laisse-moi grimper
le premier ! Nombreux sont ceux qui valent mieux que moi dans l’armée
et qui méritent plus d’être aimés. — Acceptez, seigneur duc, font les
barons. Laissez Foucart monter le premier. » En les entendant, Robert se
prit à soupirer.
XXVII
« Seigneur Robert de Flandre, font les barons, permettez à Foucart de
monter le premier, nous vous en prions tous pour l’amour de Jésus-Christ.
— Soit, dit le comte, qu’il monte ! Je le recommande à saint Siméon qui
porta l’Enfant Jésus dans ses bras. » Cependant, Dacien les appelle à voix
basse : « Dépêchez-vous, par Dieu ! C’est le point du jour. » A ces mots,
Foucart prit l’écu au lion, en rejeta le blason dans son dos et se mit en
prière avant de monter à l’échelle : « Seigneur Dieu et Père, par votre très
saint nom, vous qui êtes né de la Sainte Vierge, avez sauvé Jonas du
ventre du poisson, ressuscité Lazare et pardonné ses péchés à Marie-
Madeleine quand elle pleura à vos pieds dans la maison de Simon : des
larmes qui lui venaient du cœur, elle vous lava les pieds puis les oignit de
parfum, ce en quoi elle agit très sagement et en fut dignement récompen-
sée. Dieu ! vous avez souffert passion sur la sainte Croix où Longin vous
frappa brutalement de sa lance ; on sait qu’il était aveugle de naissance ;
or, quand le sang eut coulé en abondance le long de la hampe jusqu’à sa
main, il l’essuya sur ses yeux et recouvra la vue. “Merci, Seigneur”,
s’écria-t-il du fond du cœur, et à lui aussi vous avez remis tous ses péchés.
Vous fûtes enseveli dans un tombeau gardé par des coquins, et le troi-
sième jour, vous en êtes ressuscité ; vous êtes descendu aux enfers sans
rencontrer de résistance et en avez fait sortir vos fidèles, Noël 1 et Aaron ;
1. Vraisemblablement Noé.
120
LITTERATURE ET CROISADE
puis vous êtes monté au ciel le jour de l’Ascension après avoir ordonné
aux apôtres d’aller prêcher le saint Évangile par le monde. Sous leurs
yeux, vous êtes retourné dans votre demeure, là-haut dans le ciel, où il
n’y a pas de place pour les traîtres. Dieu, aussi vrai que cela est et que
nous y croyons fermement, faites que je sorte sain et sauf de cette esca-
lade et protégez les Français de la captivité et de la mort, en sorte que
nous devenions les maîtres de cette ville. » Puis, levant sa main, il fit le
signe de la croix et monta à l’échelle, suivi de Tancrède et de Bohémond.
Après eux, vinrent Raimbaut Creton, le comte Rotou du Perche, puis
Ivon, Gautier d’Aire, l’écuyer du Frison, Thomas de la Fère et Droon de
Moncy, Evrard de Puisac, et Elue le neveu de Gui, Enguerrand de Saint-
Pol et Fouchier d’Alençon, et Robert de Normandie qui, toute sa vie,
détesta les traîtres, et le comte Robert de Flandre, — que Dieu sauve son
âme ! Les Français se dépêchent de grimper et ils sont déjà trente-cinq à
être arrivés en haut. Hélas, Dieu ! quelle catastrophe ce fut quand
l’échelle céda ! Deux chevaliers y périrent pour le plus grand chagrin de
leurs compagnons. Quand ceux qui étaient sur le rempart regardèrent en
bas et qu'ils virent l’échelle rompue, ils ne surent plus que faire.
XXVIII
Quand l’échelle se rompit, ce fut une grande douleur. Deux chevaliers
de l’armée de Notre-Seigneur y perdirent la vie ; leurs âmes retournèrent
au Créateur. Ceux qui étaient sur le rempart se regardèrent avec effroi,
mais Dieu leur donna force et courage. « Montrez-vous vaillants, sei-
gneurs, leur dit Dacien, n’ayez pas peur et frappez de beaux coups. Je
vous donne mon palais et mon donjon pour vous aider. Je crois depuis
longtemps en Dieu notre sauveur. Je vais éteindre la lanterne : elle éclaire
trop. D’ailleurs, l’aube commence de poindre ; bientôt, il fera jour. »
XXIX
« N’ayez pas peur, seigneurs, dit Dacien ; je crois sincèrement en le fils
de sainte Marie et vous pouvez compter sur moi jusqu’à la mort. » Le
comte Robert de Flandre le remercie courtoisement. « Combien sommes-
nous ?, ajoute-t-il. — Trente-cinq, répond Robert, le comte de Norman-
die. — Sur ma foi, dit Tancrède, c’est bien peu. — Courage, seigneurs,
fait Dacien, le Dieu en qui vous avez foi vous aidera. Que la moitié
d’entre vous aille au vieux donjon et que les autres descendent défoncer
la porte à coup de cognée : ce sera vite fait et permettra à vos chevaliers
d’entrer. Puis nous irons à la porte de la mahomerie. Certes, la ville ne va
pas tarder à être en émoi. Aussi, que chacun frappe de son mieux avec
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
121
son épée fourbie et s’arrange pour tuer tous les païens qu’il rencontrera.
— Qui agirait autrement serait un lâche », répliquent nos barons. Ils se
séparent aussitôt en deux groupes et s’en vont pleins d’allant. Le Turc
— béni soit-il ! — qui avait organisé son coup depuis longtemps, donna
une cognée à chacun et les guida jusqu’en bas.
XXX
Voilà nos chrétiens qui s’acheminent en deux groupes séparés. Vingt
d’entre eux descendent à la porte et en brisent le fléau à coup de cognée.
Dacien leur avait aussi donné des pieux de chêne pour dégager l’accès au
portail ’. Le Turc béni adresse courtoisement une prière aux Français :
« Barons, j’ai un frère que j’aime tendrement. Il est là-haut dans cet
antique palais ; venez avec moi lui demander ses intentions. S’il veut
croire en Dieu, qu’il ait la vie sauve ; et s’il refuse, qu’on lui coupe la
tête. Car s’il vous échappait, cela irait mal pour nous : il pourrait tous
nous faire tuer. J’aime mieux qu’il meure plutôt que de vous voir échouer
à prendre la ville. »
Le comte Robert de Flandre emmena Dacien avec lui en haut du palais,
ainsi que Bohémond, Tancrède et Robert de Normandie. Le Turc les vit
arriver par la porte de la salle et jeta un cri : « Celui qui vous a introduits
ici est un traître ! Hélas, seigneur Garsion, voici venu le jour où vous allez
perdre votre cité ! » Ces paroles déplurent fort aux barons qui se précipi-
tèrent sur lui pour le maîtriser ; après lui avoir attaché les mains et bandé
les yeux, ils revinrent à son frère qui les attendait dans l’escalier. Une fois
là, ils lui ôtèrent le bandeau et Dacien lui parla.
XXXI
Dacien pria son frère avec beaucoup de douceur : « Crois en Dieu le
fils de sainte Marie et renie les sortilèges de Mahomet qui n’a pas plus de
puissance qu’une pomme pourrie. Il faut avoir perdu la tête pour le servir
et l’adorer. — Quelle folie j’entends là ! Je ne le renierai pas, dussé-je y
perdre la vie. Quelle trahison vous avez machinée, lâche, coquin ! Hélas,
seigneur Garsion, votre cité est trahie ! — Qu’attendez-vous, seigneurs,
s’écrie Dacien quand il l’entend proférer ces paroles. Gardez-vous de lui
laisser la vie sauve ! » Sur ce, le comte de Flandre dégaine son épée
fourbie, lui tranche la tête sous les oreilles et la lance en bas derrière lui.
Les voilà plus tranquilles dans la ville forte. Cependant, le bon duc de
I . Pour renforcer les défenses, les portes étaient, de l’intérieur, condamnées par des rem-
blais de terre (voir laisse xxxn) : il ne servait donc à rien aux assiégeants de les enfoncer.
122
LITTERATURE ET CROISADE
Bouillon était dans les prés au milieu du vallon où il guettait l’armée
venue de Perse pour l’empêcher d’attaquer les chrétiens par surprise. Ne
recevant aucune nouvelle de nos chevaliers, n’entendant aucun bruit ni
retenir aucun cri de guerre, il se mit en selle sans plus attendre avec les
siens, craignant que les Français n’aient péri.
Piquant des deux, il gagna l’enceinte de l’antique cité et y trouva nos
gens accablés et découragés : un morceau de l’échelle, rompu, gisait à
leurs pieds ; l’autre, attaché au créneau, pendait le long du mur. Cette vue
ne lui plut guère et c’est d’un air inquiet qu’il interrogea les barons :
« Pour Dieu, où sont Robert de Normandie et mon cousin Robert qui est
en charge de la Flandre, et Tancrède et Bohémond, et tous les autres?
— Ils sont trente ou plus, nous ne savons pas exactement, qui sont montés
sur le rempart et sont maintenant dans la ville. Que Dieu les aide !
L’échelle a rompu sous leur poids et celui de leurs armes : ils étaient trop
nombreux. Un Turc d’Esclavonie les attendait en haut avec une lanterne
allumée. Il les a emmenés et, depuis, on n’entend plus rien. — Dieu, fait
le duc, c’est qu’on est en train de les tuer à grande douleur ! Hélas ! pour-
quoi ne suis-je pas avec eux ! Avec l’aide de Dieu qui ne nous manquerait
pas, j’en suis sûr, ils ne mourraient pas, mais nous aurions déjà tué mille
païens. » Le duc n’a pas le cœur à la fête ; il pleure et se lamente.
XXXII
Godefroy de Bouillon se désole. Sans plus attendre, il envoie un messa-
ger au camp : que tous s’arment et accourent, car il a grand besoin d’aide
à cause des pertes subies. Le messager s’acquitte de sa mission auprès de
l’armée de Notre-Seigneur et la nouvelle qu’il apporte leur donne sujet
de craindre. Tous ont vite fait de s’armer.
Mais revenons-en aux barons aimés de Dieu, ceux qui se trouvent dans
la cité aux murs de pierre. Avec leurs pics pointus, ils dégagèrent les
portes de leurs contreforts de terre. Le bon Dacien monta alors sur le mur
et, interpellant ceux du dehors : « Dépêchez-vous d’aller à la porte,
barons : vous allez pouvoir entrer. Tous vos compagnons sont sains et
saufs. — Dieu soit loué ! », dit le duc. Et il amène tous les siens devant
la porte cependant que le Turc béni descendait du rempart. Enguerrand
de Saint-Pol s’était rendu au palais avec treize autres barons ; Dacien leur
avait servi de guide. Ils y avaient décapité dans leur sommeil les cent
Turcs qui se trouvaient là. Au sommet d’une tour, on dressa l’enseigne
marquée de la croix d’or aux armes de Bohémond pour signifier la prise
de la cité. Cependant, les efforts des barons avaient réussi à dégager de la
terre les vantaux de la porte et à ôter les barres posées en travers. Quand
le jour fut bien levé, le fléau de la grand-porte était brisé, et le portail était
ouvert, avec ses vantaux repoussés en arrière. Le bon duc de Bouillon fut
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VI 123
le premier à entrer, suivi de ses compagnons et des autres barons : ils
étaient dix mille dedans quand le soleil se montra. Les Turcs continuaient
de dormir tranquillement alors que les nôtres avaient déjà installé des gar-
nisons suffisantes dans les six tours commandées par Dacien.
XXXIII
Après le lever du soleil, quand on y vit clair, il y avait là plus de treize
mille Français. Ils commencèrent par occuper les six tours du païen et par
dresser leurs enseignes de soie au sommet. Dès que ceux qui étaient restés
aux tentes les virent se balancer au vent, ils sonnèrent à l’envi de la trom-
pette et tous nos barons s’armèrent, se préparant au combat, puis mirent
leurs gens en rang. Le seigneur Raymond de Saint-Gilles dirige l’arrière-
garde : il fait transporter à bras d’homme les blessés incapables de se
déplacer qu’on avait allongés sur des civières. Ils gagnèrent la ville d’une
seule traite et y entrèrent tous sans exception, que Dieu les protège !
Partout s’élevait le cri de « Montjoie ! ». Tirés de leur sommeil, les Sarra-
sins se voyaient attaqués. « Alerte, alerte ! crient-ils, quel malheur, Maho-
met ! Hélas, seigneur Garsion, vous tardez trop, votre ville est prise sans
coup férir. » Il fallait voir, au milieu du vacarme et des hurlements, nos
barons parcourir Antioche, démembrer et tuer les païens, les faisant
tomber à la renverse en tas. Leurs bras sont tout souillés de sang et de
cervelle. Nombreuses aussi étaient les belles païennes qui, épouvantées,
se tordaient les mains et s’arrachaient les cheveux, implorant Mahomet et
Apollon et maudissant les Français qui donnent aux leurs sujet de s’affli-
ger : « Quel malheur de penser que ces démons vont occuper nos terres ! »
Tous les païens s’unirent comme un seul homme : ils étaient au moins
trente mille qui se jetèrent dans la bataille et elle fut acharnée. Que de
lances à la hampe épaisse furent rompues et que d’écus percés ! Que de
gorgerins brisés et de hauberts démaillés, que d’arcs de corne tendus par
les Sarrasins ! Que de flèches et de dards fhrent tirés ! Combien de jave-
lots furent lancés et se fichèrent dans leurs cibles ! Combien de coups
assénés par les masses de plomb ! Les rues sont jonchées de blessés et de
morts. La bataille dura tout le jour et se prolongea pendant la nuit et jus-
qu’au lendemain soir. On peut bien dire et croire que l’affaire fut chaude.
XXXIV
Ce fut une grande bataille qui n’eut pas de cesse durant deux jours et
guère davantage pendant les nuits. Garsion descendit du maître château 1
et entra dans le combat avec dix mille Turcs tous armés d’un arc et de
1 . Le château principal.
124
LITTERATURE ET CROISADE
flèches. Il prit position dans la grand rue pour affronter les Français qui
s’y trouvaient. Les Turcs firent de leur mieux et nos Français durent
reculer jusqu’au bout de la rue. « Faites retraite, nobles barons chrétiens,
hurla Godefroy de Bouillon : si nous avançons davantage, ils seront trop
nombreux pour nous. » Et voici Robert de Flandre descendu des remparts
avec le comte Hue, l’ennemi juré des païens, et son fils Enguerrand le
hardi ainsi que Tancrède et Bohémond. Avec leurs hommes, ils se sont
déjà rendus maîtres de quatre rues où ils ont tué tous les Turcs : pas un
n’en a réchappé. Quand ils voient les nôtres aux prises, ils s’élancent tous
en criant : « Saint-Sépulcre ! On va voir ce qu’on va voir, barons ! Honte
à jamais à qui ne se distinguera pas : seul celui qui frappera de beaux
coups aura notre estime. Accordons à chacun ce qu’il conquerra ! »
Piquant des deux, Enguerrand de Saint-Pol dépassa le gros de nos
troupes et s’enfonça au cœur du bataillon principal des Sarrasins. Son
épieu fut bien employé : il en tua, sous ses yeux, le neveu de Garsion. Il
avait abattu cinq Turcs avant que l’arme se rompît. Puis, mettant l’épée
au clair, il l’abattit sur le roi Bredalan, lui tranchant la tête. Garsion d’An-
tioche lui lança un fer de serpe qui traversa son cheval de part en part. Le
destrier s’écroula, mort, mais Enguerrand se remit debout : l’épée à la
main, tenant son écu serré contre lui, sans peur, il courut sus aux païens,
leur assénant force coups de sa lame à l’acier fourbi. Mais à moins que
Jésus le créateur du monde ne veille sur lui, il n’en réchappera pas, car ils
sont trop nombreux à l’encercler. Cette vue déplut à nos barons qui se
précipitèrent tous en criant : « Saint-Sépulcre ! », prêts à le défendre pour
lui éviter la mort.
XXXV
La bataille fit rage pour secourir Enguerrand : que de lances brisées et
d’écus mis en pièces ! Que de hauberts démaillés et de gorgerins en
éclats ! Mille cinq cents païens y furent tués dont les âmes peuplèrent
éternellement l’enfer. Hungier l’Allemand a dégainé son épée fourbie et
va frapper Corbarel, le seigneur de Lutis dont il fend le crâne en deux. A
cette vue, Garsion est saisi de crainte : il aimerait mieux être en haut dans
la salle voûtée. Il fait faire demi-tour à son cheval pour se retirer, imité
par les autres païens que voilà vaincus.
Voici que les maris abandonnent leur femme et les amis leur amie, sans
prendre congé : les Francs les contraignent à chercher refuge au cœur de
la place. Tous les païens s’y rassemblent et la bataille fait rage. Du haut
des tours, les Turcs, avec leurs arcs de corne courbés, accablent de traits
nos gens. Mais le roi Tafur, furieux, arrive avec Pierre l’Ermite au poil
grisonnant : dix mille braves ribauds les suivent. « Bohémond de Sicile,
franc chevalier, et vous, Robert de Flandre, noble et valeureux comte, et
vous aussi, barons bénis de Dieu, s’écrie-t-il assez haut pour être claire-
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VI
125
ment entendu, occupez-vous des Turcs qui sont restés dans la ville.
Qu’aucun d’eux n’en réchappe ! Pour ceux qui tirent sur vous depuis le
palais voûté, je vous les livrerai tous, morts ou vifs ! » Il fit beau voir
alors les ribauds attaquer avec ardeur : ils projetaient d’énormes cailloux
avec leurs frondes, enfonçaient les portes de leurs lourds maillets et grim-
paient aux échelles en se mettant à couvert. Ils ont investi le palais par
plus de trente lieux ; pas un ne recula devant les païens : seuls, les blessés
et les morts renoncèrent. Ils s’emparent des murs, des palissades et des
tours, y tuant quinze cents païens, et prenant leur plaisir avec les belles
Sarrasines sans l’aveu de Jésus 1 le roi du ciel. Des Turcs, cependant, réus-
sirent à s’échapper en passant par une porte dérobée et à gagner la tour
maîtresse construite à même le roc.
XXXVI
Les gens du roi Tafur eurent une conduite digne de tout éloge : ils
furent les premiers à entrer dans huit des tours maîtresses. Les autres
n’étaient pas à la traîne et nos barons ne ménagent pas les Turcs. « Nous
ne pouvons avoir bonne opinion de nous à voir ces fieffés coquins nous
résister, dit le duc de Bouillon. J’aime mieux perdre la vie dans la mêlée
plutôt que de les laisser maîtres de ce château. Saint-Sépulcre ! », s’écria-
t-il pour faire se rallier les Français et, s’élançant sur les païens l’épée au
clair, il alla en frapper le roi Briquemer sur son heaume dont le cercle
d’or ne résista pas plus qu’un rameau d’olivier : voilà le païen fendu en
deux jusqu’au cheval ! A cette vue, la colère saisit les païens, mais aucun
n’ose plus affronter les Francs ; tous s’enfuient sans rémission. Certains
avaient là une amie, une sœur ou une épouse que la peur de la mort les
pousse à abandonner. Les chrétiens aimés et estimés de Dieu les poursui-
vent jusqu’au maître château, jonchant la terre de blessés et de morts. Ah !
si vous aviez vu toutes ces belles païennes se tordant les mains et s’arra-
chant les cheveux : « Flélas, Mahomet ! qu’attendez-vous pour nous
aider ? » Pour protéger sa vie, Garsion s’enfuit jusqu’au sommet du
donjon taillé dans le roc qui s’élevait aussi haut qu’une portée d’arbalète.
Il se fiait dans la porte qu’il y a plus de mille ans, en vérité, les diables
avaient fabriquée et installée. Ils avaient confié cette tâche à un de leurs
artisans. Cerbère, qui était commis à la garde des portes infernales. Pour
les Turcs qui chutent de toute la hauteur de la falaise, il n’y a plus rien à
dire ni à faire : autant vaudrait tomber en enfer.
I . Il s'agit de païennes (voir aussi ci-dessous, chant VII, laisse xvi). que Dieu avait inter-
dit aux chrétiens de fréquenter.
126
LITTERATURE ET CROISADE
XXXVII
Le sommet où perchait le château de Garsion s’élevait à la hauteur
d’une portée d’arc ; il était construit à même le roc sur un à-plat de pierre
grise. À la porte d’Esquinart qu’avait bâtie Néron, le suppôt d’enfer, les
escarpements de la falaise avaient servi de carrière pour construire le
donjon. C’est de là que beaucoup de Turcs chutent tant ils s’y pressent en
foule. La peur de la mort leur fait chercher un refuge. Mais quiconque
tombe n’échappe pas à la mort : jamais plus on n’entendra parler de lui
en ce monde. Garsion est là-haut dans sa demeure avec dix mille Turcs et
Esclers. Le château ne manquait de rien ; on y avait entassé suffisamment
d’armes de toutes sortes pour ne pas avoir à craindre les Français plus
qu’un nouveau-né ; et il y a des voies sûres qui donnent accès tant à la
ville qu’à la campagne. Que Dieu n’oublie pas les Français ! Les Turcs,
eux, sont à l’abri.
Les barons ratissèrent Antioche pour y chercher des vivres, mais ils en
trouvèrent fort peu, car les Turcs les avaient rendus inconsommables
avant de s’enfuir. « Pour l’amour de Dieu, dit le duc de Bouillon, n’ou-
blions pas que nous avons laissé les blessés et les malades au camp avec
tout un convoi de magnifiques tentes et une partie des bagages. — Vous
avez raison, seigneur, dit Bohémond ; chargeons Robert de Normandie
d’y aller avec le comte de Flandre et sa suite, ainsi que Hue de Saint-Pol
au cœur de lion et l’évêque du Puy, notre aumônier. — La bénédiction de
Dieu soit sur eux ! », répondent les barons.
XXXVIII
Les barons partirent aussitôt et eurent soin de ne pas s’attarder en route.
Ils firent porter avec précaution jusqu’à Antioche tous les malades et les
blessés. Puis ils chargèrent sur des charrettes les vivres et le reste des
bagages. Armes et tentes furent acheminées dans la ville et on ensevelit
en terre sainte les morts chrétiens, dont l’évêque du Puy recommanda les
âmes à Dieu.
Quand les Turcs les virent se livrer à ces activités, ils auraient bien
tenté une sortie ; mais le courage leur manqua ; aussi les laissèrent-ils cir-
culer en paix. « Cette armée de secours qui n’en finit pas d’arriver me
rendra fou », dit Garsion. « Rassurez-vous, seigneur, fait Crucados, je
vois un gros nuage au-dessus de la montagne. Je vous le dis, c’est l’armée
qui arrive, semant la terreur : demain, avant midi, vous la verrez camper
sous vos yeux. » Il disait vrai (Dieu l’anéantisse !), car les Turcs étaient
déjà au val de l’Escoler et leur nombre s’élevait à dix fois cent mille.
Cependant, nos nobles chrétiens — que Jésus les ait en sa garde ! — ont
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
127
débarrassé Antioche de tous les cadavres de Turcs qu’ils sont allés enter-
rer hors les murs dans un charnier, recouverts de terre à cause de la puan-
teur. Et ils ont tenu sur les fonts baptismaux beaucoup de belles païennes
qui ont accepté de croire sincèrement dans le Seigneur Dieu et de l’adorer.
De son côté, le Turc Dacien n’oublie pas ce à quoi il s’était engagé : il se
fit baptiser par l’évêque en même temps que son fils bien-aimé. Les Fran-
çais font chanter la messe dans les églises où l’on bénit et consacre le
corps de Notre-Seigneur. Mais le répit ne dura guère et ils furent à
nouveau à la peine, car les attaques des païens les eurent vite forcés à
reprendre les armes.
CHANT VII
1
La prise d’Antioche eut lieu un mercredi soir, et le lendemain, le
convoi venu du camp entrait dans la ville. Mais les vivres et tout le néces-
saire manquaient. De plus, les Turcs retranchés dans la citadelle ne lais-
saient pas de répit aux chrétiens et leur causaient colère et peine, en
effectuant de nuit des sorties en force qui faisaient beaucoup de morts ; la
perte de leurs amis ne cessait pas d’éprouver les nôtres.
[Il]
Depuis qu’ils ont pris Antioche la grande, nos Français sont partagés
entre peine et colère. Et voici qu’ils aperçoivent, s’élevant dans le ciel à
contre-jour, un nuage de poussière que soulevait une troupe de chevaux
au galop. « Ce doit être l’empereur qui nous amène du secours, disent les
uns. — Mais non, disent les autres ; vous perdez la tête : c’est l’armée de
Perse, celle des hommes de l’émir. » Ce sont eux qui ont vu juste, car les
païens chevauchent, fiers et allègres, avec, à leur tête, leur chef Corbaran.
Il a avec lui Arabes et Persans, Amoraves 1 et Popelicans 2 , Turcs et Mèdes
(une race de guerriers) ainsi que ceux de Samaire et d’Agoiant (de fieffés
orgueilleux, ceux-là), armés de leur seule épée affilée. Il faut savoir
encore, ce qui peut étonner, que pour rien au monde ils ne voudraient
charger leurs chevaux de lances, d’écus ni d’étendards : ils les font porter
par un homme qui court à leurs côtés. Ceux qui galopent en tête de
1 . Marocains, parfois aussi désignés comme habitants du royaume de « Lutis » (voir
laisse ix).
2. Tenue qui désigne les Manichéens.
128 LITTÉRATURE ET CROISADE
l’armée sont arrivés en vue du donjon d’Antioche. Ils font alors halte dans
un défilé. Quand ces traîtres de mécréants se furent regroupés, Corbaran
leur tint ce discours : « Que nos éclaireurs aillent engager le combat dans
la cité ! Nous les suivrons sans précipitation. Si nous pouvons attirer
dehors ces mécréants, nous les tuerons tous sans rémission. »
[1V-V. Exploit et mort de Roger de Barneville.]
VI
Les Persans ont mis le siège devant Antioche. Or, un de leurs amis
Turcs trouva, abandonnées dans un coin de lande, une lance et une vieille
épée dont la lame était en fort mauvais état, toute cabossée et noircie de
rouille ; quant au fourreau, il était à moitié pourri. Cela eut le don de faire
rire Corbaran : « Dis-moi, frère, où as-tu déniché ces armes ? — Elles
appartenaient à ces misérables vantards qui se sont emparés des places
fortes de Romanie. — Eh bien ! dit Corbaran, je vous garantis qu’ils sont
complètement fous s’ils pensent pouvoir conquérir le pays avec des armes
pareilles. Par Mahomet qui me protège, c’est pour leur malheur qu’ils
seront venus en Syrie, si Dieu me prête vie. »
VII
Ils ne prolongèrent pas davantage leur entretien et Corbaran fit appeler
son chancelier qui était chargé d’écrire ses lettres et de les fermer de son
sceau. « Dépêche-toi de prendre encre et parchemin. Allons, ne traîne
pas ! Je veux faire savoir par lettre au pontife Caïphe — loué soit-il ! —
et au roi Soudan, lequel nous doit protection, que ces misérables venus
d’outre-mer sont dans Antioche, mais que nous les y tenons enfermés
sans qu’ils puissent s’échapper. Lorsque je l’ai quitté, il m’a bien recom-
mandé de leur arracher à tous les membres et la vie, et je vais m’y
employer de mon mieux. Quant aux plus riches d’entre eux, si je peux les
lui amener chargés de chaînes et s’il peut jeter en prison le frère du roi de
France, le comte Hue le puîné, et se moquer de lui, pour s’amuser à son
plaisir, en l’accablant de quolibets et d’insultes, voire le mettre à mort en
lui faisant couper la tête, on le craindra d’autant plus. Il nous faut réduire
en servage ceux qui veulent nous faire prisonniers et nous traiter en serfs.
Et que, pendant ce temps, mon seigneur Soudan, à qui mon amitié ne doit
pas manquer, se fasse saigner dans sa chambre et poser des ventouses 1 ,
qu’il se divertisse à chasser en rivière et s’occupe à engendrer des enfants
qui le protégeront dans sa vieillesse si jamais les Français venaient pour
I . Pratiques traditionnellement associées au Moyen Âge avec une vie tranquille et oisive.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
129
conquérir son royaume. » Voilà quels étaient les projets de Corbaran, et
il n’en dit pas plus. Aussitôt après, d’après ce que j’ai entendu raconter,
sa mère vint le trouver.
VIII
« Ecoutez-moi un peu, cher fils, dit la dame. Vous êtes mon réconfort
et ma joie, l’objet de toutes mes pensées et de tout l’amour de mon cœur.
Pendant que j’étais dans ma capitale, Olifeme, un messager est venu me
prévenir que vous aviez été convoqué avec vos hommes pour aller vous
battre contre les Français. Je suis vite venue voir si c’est vrai. — Comme
vous le voyez, dame, puisque telle est la volonté du Soudan, notre sei-
gneur légitime. — Voilà qui me crève le cœur, mon cher fils. Qui a eu le
malheur de vous donner un si mauvais conseil ? Vous avez été bien mal
avisé de ne pas m’en parler. Il n’est pas de dieu plus puissant que celui
des Français : c’est ce qu’affirme l’Écriture et elle dit vrai. Vous ignorez
l’étendue de son pouvoir, mon fils : si vous entrez en lutte avec lui, ce
sera folie. Il a couvert de honte Pharaon en délivrant le peuple d’Israël :
quand les Hébreux eurent traversé la mer Rouge sans pont ni gué, il noya
le roi et tous ses barons. Il a détrôné le roi du Maroc, chassé de leurs terres
Edom et Chanaan pour les donner à ses fidèles, protégeant et défendant
si bien ces derniers qu’ils ont vaincu en bataille tous ceux, si nombreux
fussent-ils, qui se sont opposés à eux. C’est ce peuple qui s’est levé en
Occident et qui va conquérir les terres de nos pères. » Ces paroles rendi-
rent Corbaran fou de colère.
IX
« N’insistez pas, dame, je suis décidé à me battre. — Voilàqui me fend
le cœur, mon cher fils. Je sais que vous ne mourrez pas dans la bataille,
mais qu’avant un an c’en sera fini de votre joie de vivre. Actuellement,
vous êtes respecté à la cour de notre roi ; mais si vous êtes vaincu, on
vous y méprisera. Si aimé que vous y ayez été, vous y serez encore plus
déconsidéré et outragé. Vous avez avec vous Turcs et Marocains, Mèdes
et Perses, Syriens et Lutis, tandis que les Français sont bien peu nom-
breux. Si vous vous faites battre, de votre vie vous n’aurez plus jamais le
courage d’affronter un adversaire un peu difficile. Semblable au lièvre
qui fuit à travers champs devant les chiens qui lui aboient aux trousses et
lui donnent la chasse, vous fuirez les épées fourbies des Francs. » A ces
mots, Corbaran ne se connaît plus de colère.
130
LITTERATURE ET CROISADE
X
« Je crois, mon cher fils, que le jour est venu : il y a plus de cent ans
que nos ancêtres ont prédit qu’un peuple viendrait de la terre des Aïeux 1
et qu’il conquerrait ce royaume de vive force. Ce sera pure folie de votre
part de vous opposer à eux. Depuis qu’on m’a appris que vous convoquiez
vos païens, je me suis appliquée à connaître votre avenir : le plus souvent,
la réponse a été que vous ne mourriez pas au combat, mais qu’avant un
an je serai dans la douleur à cause de vous. Quant à Brohadas, je crains
fort pour lui : les devins disent que sa fin est proche. — En voilà assez,
dame : je ne renoncerais pas à les affronter, si j’en ai l’occasion, pourtout
l’empire de l’Inde. » Ce discours effraya beaucoup la dame qui, après
avoir demandé congé, s’en retourna d’où elle était venue.
XI
Après avoir pris congé, la dame s’en retourna dans son royaume,
emportant avec elle tout ce qu’elle pouvait et considérant tout le reste
comme perdu. Corbaran, lui, demeura avec ses barons.
Mais revenons à Antioche et aux exploits de nos Francs. Enserrés étroi-
tement dans l’enceinte, tous nos courageux barons endossent le haubert
et attachent sur leur tête le heaume orné de pierreries. Tous les jours,
devant la porte de la cité, ils affrontent les Turcs avec ardeur et en tuent
un grand nombre ; de leur côté, ceux-ci blessent mortellement et tuent
beaucoup des nôtres. Que Jésus, dans sa bonté, accueille leurs âmes !
Chaque nuit, ils montent la garde en selle sur leurs chevaux caparaçonnés.
Quelles fatigues, quelles épreuves ils endurent ! On rapporte aussi — et
c’est la pure vérité — qu’au bout de peu de temps les vivres se firent si
rares que même les plus riches d’entre eux se retrouvèrent démunis.
XII
La disette accabla si bien les gens de Notre-Seigneur que même les
plus riches manquèrent de nourriture ; les princes voyaient leurs forces
diminuer et leur état se dégrader ; il en était de même pour les rapides
destriers ; quant aux petites gens, poussés par la faim, ils arrachaient des
plantes et les mangeaient sans même les faire cuire : feuilles, racines, ils
ne faisaient pas de restes. Pour un petit pain, on aurait volontiers donné un
1 . C’est ainsi que les Francs appellent leur pays : comme souvent, un point de vue « occi-
dental » est prêté à un personnage « oriental ».
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
131
besant d’or fin. Quand on pouvait trouver une cuisse d’âne, on l’achetait
soixante sous ; mais l’argent aussi étaitrareet, quand on en avait, on n’hé-
sitait pas à marchander. On écorchait ânes, mulets et chevaux et on en
faisait bouillir ou griller la chair pour la manger. Quant à la peau, on la
posait sur un lit de braises, encore chargée des poils, et sergents et écuyers
mangeaient le tout sans pain. Quand une mère voulait donner le sein à
son enfant, elle s’apercevait que son lait était tari ; les yeux clos, le petit 1
ne tardait pas à mourir de faim. C’est pour répandre notre foi et conquérir
par leurs mérites le saint paradis que nos gens endurèrent toutes ces souf-
frances. [...]
Nombreux sont ceux qui, la nuit venue, s’enfuient pour se mettre en
quête de pain : ils attachent des cordes en haut des créneaux et se laissent
glisser jusqu’au sol, puis gagnent la mer où les marins qui gardaient les
bateaux leur demandent des nouvelles de ces barons « qui servent le sei-
gneur Dieu avec une loyauté sans faille. — Hélas ! répondent les fuyards,
ils n’ont plus rien ; c’est la famine : ils sont tous voués à une mort sans
recours. » Quand les marins savent ce qu’il en est, ils n’osent s’attarder
davantage et gagnent la haute mer.
Je voudrais maintenant, seigneurs, vous parler de ce noble guerrier, le
comte Étienne. Dans l’armée, on le considérait comme un lâche parce
que, avant que les nôtres aient pu se loger dans Antioche, la ville aux murs
massifs, il avait été frappé d’un mal qui l’avait empêché de chevaucher et
amené à rester reprendre des forces à l’abri d’un château.
XIII
Sa maladie l’avait beaucoup affaibli. Il séjourna un temps avec ses
intimes dans un château dont il était le seigneur ; mais quand il eut repris
des forces, il resta à ne rien faire. Les fuyards vinrent se plaindre à lui de
ce que ses gens étaient réduits à la dernière extrémité, accablés qu’ils
étaient par la faim et la soif. Il monta tout seul dans un poste de guet d’où
il pouvait voir les murs et le donjon d’Antioche : Corbaran et son armée
de Perse s’offrirent à ses yeux. Aussitôt, il s’en retourne là où il s’était
logé, rassemble tout ce qui lui appartient et s’en va droit en direction de
Constantinople la forte cité, sans plus se soucier des chevaliers de Dieu
qui, de leur côté, pensaient qu’il ne les oublierait pas et leur enverrait des
secours contre la gent détestée. Mais que Dieu le fils de sainte Marie leur
vienne en aide car, le jour des Rameaux, ils seront toujours à les attendre.
Comme l’aube se levait, il parvint au Loseignor 2 où il trouva l’empereur
avec ses barons. L’appelant en conseil, il lui dit tranquillement : « Sei-
1 . Le texte est ambigu : on peut aussi comprendre que c’est la mère qui meurt.
2. Philomelium, aujourd’hui Akschet, non loin de Konieh.
132
LITTERATURE ET CROISADE
gneur et légitime empereur, je dois vous dire que nos gens se sont
emparés d’Antioche, cela est sûr, mais ceux qui sont dans la citadelle ne
se privent pas de les assaillir, cependant que, hors les murs, il y a Corba-
ran avec une armée gigantesque. Sachez aussi que la disette sévit dans la
ville et qu'il n’y a pas ou peu de survivants. » Ces nouvelles ne réjouirent
guère l’empereur et se répandirent très vite dans toute l’armée.
XIV
La nouvelle ne tarda guère à se répandre dans toute l’armée. Elle
parvint aux oreilles d’un ami de Bohémond, un de ses intimes qu’on
appelait Gui dans notre langue ; c’était un chevalier vaillant et redouté,
que l’empereur tenait en grande affection pour ses hauts faits et toutes ses
qualités. Son chagrin fut tel qu’il s’évanouit et tomba à terre. Revenu à
lui, il se lamenta sur son malheur : « Hélas, Père de gloire, Jésus en
majesté, c’étaient vos barons qui s’étaient rassemblés là, c’est pour vous
qu’ils avaient quitté villes et châteaux, et vous avez permis qu’ils soient
mis en déroute ! Hélas ! seigneur Bohémond, franc chevalier renommé,
fleur de chevalerie, vous étiez sans égal pour la sagesse, la prouesse et
la générosité, et les pauvres n’avaient pas de meilleur avocat que vous.
Comment un Sarrasin a-t-il pu avoir l’audace de frapper celui qui brillait
d’un tel éclat sous les armes ? Si vous êtes mort, je ne veux pas qu’on me
dise vivant quand pourriront en terre votre bouche, votre nez, vos yeux,
et tout votre visage avec son front et ses joues ! Hélas ! Dieu de gloire,
qu’est devenue votre puissance ? Quelle tristesse et quelle douleur acca-
blent mon cœur, si ce que dit cet homme est vrai ! Je ne sais plus à quoi
me prendre. Comment le Saint-Sépulcre sera-t-il délivré ? Les païens
pourront tenir tranquillement toutes leurs terres héréditaires. Seigneurs et
nobles chevaliers qui pleurez de pitié, et vous, légitime empereur, écoutez
ce que j’ai à vous dire. Je me refuse à croire que tous ces barons si puis-
sants qui sont passés par ici aient pu être réduits à pareil état par quicon-
que. S’ils avaient eu à combattre en champ de bataille l’armée des
Sarrasins et celle, innombrable, des peuples d’Orient, avant d’être hon-
teusement mis à mal et d’être vaincus ou tués, ils l’auraient fait payer cher
à leurs adversaires à grands coups de leurs épées aiguisées. De plus, les
nôtres occupaient les murs et les fossés ; ceux qui les ont tués ne doivent
plus être fort nombreux. Seigneur et légitime empereur, si vous voulez
m’écouter, il ne dépendra que de vous de prendre Antioche. Chevauchez
hardiment, vous vaincrez les Turcs. Si les fidèles du Seigneur Dieu qui
souffrit la Passion sur la croix ont été tués, vous donnerez une sépulture
chrétienne à leurs corps et vous les vengerez. Quoi qu’en dise cet homme,
sachez que c’est la peur de la défaite qui l’a fait fuir. » Malgré les dires
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
133
de Gui, l’empereur fit demi-tour 1 avec sa puissante baronnie et Gui lui-
même l’accompagna, au comble de la tristesse : jamais vous ne verrez
personne mener plus grand deuil.
XV
L’empereur s’en retourna en Romanie, mais, auparavant, il eut recours
à une ruse de guerre : il fit le désert dans le pays des Agariens 2 , afin que
les Turcs soient mis dans l’impossibilité de s’y ravitailler s’ils faisaient
une expédition de ce côté.
Je vais maintenant laisser là ces maudits Turcs et parler de nos gens de
la Bonne Terre, qui sont en peine et en crainte dans Antioche, où la faim
et la soif les accablent. Depuis vingt-cinq jours, il n’y a plus ni pain ni
avoine. Si le Seigneur Dieu du monde les oublie, bientôt, ils seront tous
morts.
Il y avait dans Antioche une vieille église dédiée à la Vierge Marie.
Pendant que son desservant dormait par une nuit tranquille, Jésus lui
apparut, en haute compagnie, et le lieu fut tout illuminé de Sa beauté.
XVI
Le prêtre avait fini par s’endormir après avoir longuement prié le Tout-
Puissant pour les nôtres. Jésus lui apparut trônant en majesté entre saint
Pierre et saint Paul, avec la Vierge sa mère — et l’éclat de leur beauté
aurait fait pâlir la lumière même du soleil un jour d’été. Notre-Seigneur
appelle doucement le prêtre qui, en réponse, le salue jusqu’à terre et
tombe à ses pieds : « Pitié, Seigneur, secours ton peuple, par ta bonté !
— Crois-tu que je ne les ai pas déjà aidés beaucoup ? dit Notre-Seigneur.
Je leur ai fait prendre Nicée la forte cité, et si nombreux qu’aient été leurs
ennemis, ils ont toujours eu le dessus sur eux. Je les ai rassasiés pendant
qu’ils assiégeaient Antioche et ils ont pu s’emparer de la ville comme ils
le voulaient. Quant aux maux qu’ils endurent à présent, c’est en punition
de leur désobéissance : ils ont fait l’œuvre de chair avec des Sarrasines,
des païennes, passant les nuits avec elles, sans tenir compte — les
fous ! — de l’interdiction que je leur en avais faite. » A ces mots, Notre-
Dame, n’écoutant que sa pitié, tombe aux pieds de Jésus ainsi que saint
Pierre et saint Paul, l’aimé de Dieu.
1 . L’empereur renonça en effet à secourir les croisés.
2. Ce terme ne peut désigner ici que le pays des Sarrasins.
134
LITTERATURE ET CROISADE
XVII
La mère de Dieu s’est jetée aux pieds de son fils, suppliant tendrement
celui qu’elle a élevé d’avoir pitié de son peuple et de lui venir en aide.
« Seigneur, dit saint Pierre, je vous en prie du fond du cœur ! Ils m’ont
rendu un fier service en me restituant l’église qui m’avait été consacrée
et que Turcs et Arabes détenaient depuis si longtemps en leur pouvoir.
Anges et apôtres en sont dans la liesse ; tous se réjouissent pour moi. »
Dans sa bienveillance, Notre-Seigneur écouta leurs prières avec faveur :
« Va trouver mon peuple, dit-il avec douceur au prêtre, et dis-leur de ma
part qu’ils n’oublient pas les fautes qu’ils ont commises et qu’ils les
avouent en confession : alors, dans un délai de cinq jours, ils seront
exaucés et on viendra à leur secours. » Après avoir ainsi parlé, il disparut,
remontant au paradis d’où il était venu. Le prêtre, lui, resta où il était, au
comble de la joie de ce qu’il avait vu et entendu, et en rendant grâce au
Dieu de vérité. Le matin quand il fit clair, il se leva.
XVIII
Il fait clairet le soleil brille. Turcs et Marocains s’arment en toute hâte
et courent à la porte fortifiée par les soins des nôtres, bien décidés à leur
infliger des pertes. Trompettes et cors d’airain retentissent tandis que
l’ennemi couvre nos gens de quolibets et d’insultes : « Vous n’en réchap-
perez pas, fils de putes ! » crient-ils. Avertis par le bruit, nos barons vont
s’armer et ouvrent la porte. Des deux côtés, les traits se mettent à
pleuvoir.
On m’a raconté que c’est vers l’heure de tierce que le prêtre arriva,
pleurant et criant : « Arrêtez, nobles chevaliers ! Venez entendre ce que
j’ai à vous dire ! » À ces mots, les barons font fermer la porte et tous se
rassemblent autour de lui : « Ecoutez-moi, s’il vous plaît ! Je vous parle
au nom de Jésus de gloire : cette nuit, sachez-le. Dieu m’est apparu et m’a
dit ce que je vais vous répéter. Confessez vos fautes aux prêtres et gardez-
vous de retomber dans les mêmes péchés. Avant huit jours. Sa grâce illu-
minera vos cœurs. Si vous ne me croyez pas, je suis prêt à me soumettre
à n’importe quelle épreuve judiciaire. » Aÿmer, l’évêque du Puy, lui fit
présenter les reliques et jurer qu’il disait la vérité. Quant à Pierre l’Ermite,
il parla aux barons pour confirmer ce que le prêtre avait dit. Voici le dis-
cours qu’il leur tint.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
135
XIX
« Prêtez-moi un peu attention, seigneurs. Avant que vous n’ayez pris
cette ville, comme je dormais dans mon lit, là-dehors au milieu des prés,
un homme, très beau, m ’apparut : son nom de baptême était saint André 1 :
“Écoutez-moi, ami, me dit-il. Quand vous serez entré dans Antioche,
vous irez droit à l’église dédiée à saint Pierre, le céleste portier ; creusez
au pied du mur de droite et vous y trouverez la lance dont Dieu fut frappé
quand il fut supplicié sur la croix.” Puis, ayant ainsi parlé, il disparut. Le
lendemain matin, après m’être levé, je crus avoir rêvé. Beaucoup de
temps a passé depuis. Or, la nuit dernière, saint André m’est à nouveau
apparu et m’a fait voir l’endroit exact où vous trouverez la lance. Venez,
s’il vous plaît, je vais vous le montrer. Mais le saint a ajouté que vous
deviez tous faire une confession sincère, et que cela se retournerait contre
vous si vous ne le croyiez pas. Dans toutes les batailles livrées en l’hon-
neur de Dieu, si vous portez la lance, vous serez vainqueurs. Si vous ne
me faites pas confiance, je suis prêt à me soumettre à n’importe quelle
épreuve judiciaire, par le fer ou l’eau selon ce que vous déciderez. — Que
Dieu en soit adoré, mon ami », dit l’évêque. Pierre montre le chemin,
l’évêque marchant à ses côtés, et tous les barons les suivent ; il les mena
aussi facilement que si ç’avait été son heu de naissance à un endroit qu’il
leur désigna en leur disant de creuser là et qu’il voulait bien être brûlé vif
si on n’y trouvait pas la lance. Douze ouvriers munis de solides pics
pointus se mirent à la tâche et on trouva l’étui où la lance était couchée à
l’heure de vêpres. Quand on l’eut sortie de terre, tous les gens d’église
allèrent célébrer un service solennel.
XX
La découverte de la lance les exalta tous : d’une seule voix, ils jurèrent
de ne jamais fuir un champ de bataille pour épargner leur vie et de ne pas
s’arrêter avant de s’être emparés de Jérusalem — si Jésus le leur accor-
dait — et d’être arrivés au Saint-Sépulcre. Ce serment mit les pauvres au
comble de la joie. « Voilà un engagement de pris qui est bel et bon, se
disaient-ils les uns aux autres. Grâces en soient rendues à Dieu le maître
du monde ! » La nuit suivante, selon la chronique, un orage venu de
l’ouest s’abattit avec une violence effroyable sur l’armée des chrétiens.
Les nôtres prirent peur, mais les païens encore plus, car c’est sur eux que
la foudre tomba et ils ne voulurent pas rester là davantage. Les plus sages
s’affligèrent de ce qui était arrivé et seraient volontiers repartis en Orient,
1 . Sa canonisation est évidemment anticipée.
136
LITTERATURE ET CROISADE
mais l’avis des fous l’emporta : ils furent plus nombreux à refuser de faire
demi-tour. Tous s’installent dans la citadelle sans difficulté et, de là,
commencent de mener des assauts répétés contre les nôtres.
XXI
L’armée de Corbaran, ce ramassis de traîtres, s’installe à sa volonté
dans la citadelle d’où ils envoient force corps de troupes affronter les
nôtres. Quand les uns sont fatigués, d’autres s’avancent en rangs serrés
bien alignés tandis que nos gens n’ont personne pour les relayer. C’est
pourquoi nos barons eurent l’idée d’élever un mur entre leurs ennemis et
eux pour pouvoir mieux se défendre quand ils seraient en difficulté.
Lors d’un de leurs affrontements, les nôtres leur donnèrent la chasse
jusqu’à une tour où ils voulurent se réfugier et en chassèrent — les perfi-
des ! — trois hommes à nous. Deux d’entre eux, dès l’abord grièvement
blessés, eurent la tête tranchée quand ils voulurent sortir ; quant au troi-
sième, forcé de monter à l’étage, il se défendit jusqu’au bout, mais lui
aussi finit par être décapité. Le bon duc Bohémond, que cela affligea,
aurait bien voulu venir à son secours, mais la faim avait trop affaibli ses
hommes. Il dut se contenter d’allumer lui-même un feu dans un vieux
palais mitoyen de la tour. Le vent attisant le brasier, les coquins ne purent
y tenir longtemps. Mais le diable, lui aussi, se mit de la partie : commencé
aux environs de tierce, l’incendie se propagea jusqu’à minuit dans la
bonne cité ; il y eut, sans mentir, deux mille édifices, tant maisons
qu’églises, de brûlés, avant qu’il ne s’éteigne. Les nôtres en furent saisis
de crainte et de tristesse à cause des églises.
XXII
Les nôtres étaient partagés entre colère et tristesse : « Tout va de mal
en pis. Nous ne pouvons pas continuer ainsi ; tous les pauvres meurent
déjà de faim. — Seigneurs, leur dit l’évêque, d’après moi, voici ce qu’il
faut faire : envoyez dire à Corbaran (que Dieu le maudisse !) que ce
royaume est nôtre 1 parce qu’il nous a appartenu avant que ses gens ne
s’en soient emparés par la force : nous sommes donc venus reprendre ce
qui est à nous. Nous sommes prêts à faire la preuve qu’il n’a sur lui aucun
droit, par combat à vingt comme à dix chevaliers, ou à un seul (un coura-
geux champion !). S’il dit non, nous nous y prendrons autrement : nous
I . Comment entendre ce possessif? « Nous » désigne-t-il les chrétiens ou les croisés ?
Ceux-ci ont, on l'a vu, tendance à oublier la seigneurie longtemps exercée par Byzance sur
le pays.
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VII
137
avons bien entendu le mandement de Dieu et nous détenons — nous en
sommes sûrs — la lance, instrument de son supplice et de la mort qu’il
a soufferte pour nous. Nous sommes tous ses fils et nous le vengerons.
— Malheur à qui n’est pas d’accord », répondent les barons.
XXIII
Les nobles guerriers approuvent la proposition et se demandent qui ils
vont pouvoir envoyer. Personne ne voulait y aller sauf Pierre l’Ermite 1 ,
qui fut le premier à prendre la parole : « Seigneurs, dit-il aux princes, si
vous le voulez, je me chargerai de votre message pour l’honneur de Dieu.
J’accepte d’avance d’y perdre la vie, car j’en serai récompensé au Juge-
ment dernier. » Il y avait là, aussi, au milieu des barons, un chevalier du
nom d’Herluin qui eut un comportement au-dessus de tout éloge : « Sei-
gneurs, dit-il aux princes, j’ai une demande à vous présenter : je veux
accompagner le seigneur Pierre. — Soyez-en remercié, font les barons.
Si, grâce à vous, nous réussissons, vous serez notre ami à la vie, à la mort.
Vous emmènerez avec vous un de nos interprètes qui connaisse bien la
langue. Faites vite, fils de vrai chevalier ! » Les messagers partent en
toute hâte. Tous trois quittent la ville après que l’évêque du Puy a tracé
sur eux le signe de la croix et s’en vont débattre avec Corbaran de ses
droits sur le royaume.
XXIV
Les messagers partent de la bonne cité, somptueusement habillés et
chaussés. Pierre monte un âne portant une selle d’apparat, les deux autres
des mulets qui marchent docilement à l’amble. Ils vont d’une traite
jusqu’à la tente de Corbaran.
Celui-ci trônait sur un siège doré, les jambes croisées, l’air fier, entouré
de la plupart de ses barons. Il était vêtu à la façon des gens de son pays
et, à le voir, on reconnaissait un seigneur, maître de vastes terres. Nos
messagers s’arrêtent sans le saluer ni s’incliner devant lui, ce qui indigna
fort les Turcs qui se trouvaient dans la tente ; s’il ne s’était agi de messa-
gers, ils les auraient tués sur l’heure. C’est le seigneur Pierre l’Ermite qui
fut leur porte-parole : « Corbaran, écoute ce que te font dire les Francs.
Ils ont grande honte et grande peine de ce que tu as osé marcher contre
eux les armes à la main. Les dieux auxquels tu voues un culte fidèle se
sont cruellement moqués de toi. Nos barons affirment, preuves à l’appui,
I . Peu auparavant, il avait tenté de fuir la ville affamée — ce que la chanson ne dit pas.
On peut donc douter qu’il se soit ainsi désigné lui-même ; mais qu’il l’ait été prouve le
prestige qu’il avait gardé.
138 LITTÉRATURE ET CROISADE
que ce royaume est leur parce qu’il leur a appartenu avant toi, et que vos
gens l’ont méchamment usurpé sur eux par la force. C’est pourquoi ils
sont venus réclamer leur héritage et ils sont prêts à se battre pour défendre
leur droit, là, dans le pré, à vingt ou à dix, ou à un seul — et hardi ! —
champion : le vaincu s’en retournera dans son pays ainsi que tous ceux
de sa religion. » À ces mots, Corbaran éclate de rire.
XXV
À ces mots, Corbaran ne peut s’empêcher de rire : « Que voilà des gens
sensés et astucieux ! Et quelle bizarre rêverie me mandent-ils là ! D’après
eux, ce royaume est leur parce qu’il a appartenu à leurs ancêtres, et ils
sont prêts à en faire la preuve par combat à jour fixé, à vingt ou dix, dans
ce pré, ou à un seul champion, si nous en sommes d’accord ! Ils vou-
draient donc en être tous quittes au prix de la vie d’un seul d’entre eux !
Mais par la foi qui a toujours été la mienne, autant vaut une alise ! Ils ne
s’en tireront pas comme ça : ils devront tous mourir ou passer en mon
pouvoir. Mieux, s’ils acceptent de renier leur maudite foi, je donnerai de
vastes domaines aux grands seigneurs et les pauvres auront de quoi
manger à leur faim. Je ferai présent d’un mulet de Syrie à ceux qui sont à
pied et je les accompagnerai à Jérusalem. Ils seront assurés de ma bien-
veillance et de mon amitié : je leur laisse même la seigneurie sur tout ce
royaume. — Malheur à moi si j’accepte », répond fièrement Herluin.
XXVI
Herluin est tout près d’éclater de douleur et de colère : « Vous ne savez
pas ce que vous dites, répond-il à Corbaran ; vous êtes un méchant fou et
un perfide. Si vous saviez quel péché c’est que de renier Jésus le maître
du monde, sa chère mère et ses saints, vous n’empuantiriez pas votre
bouche de telles paroles. Avant la fin de la semaine, si je sais compter,
vous pourrez voir de vos yeux tant de jeunes et valeureux chevaliers, tant
de heaumes et de cottes de mailles, tant de riches armures qu’il vous
faudra avoir le cœur bien ferme pour n’en être pas ébranlé. Par l’or de
Bénévent, vous ne resterez pas à attendre leurs coups, ou vous serez tous
tués, dans la douleur et le tourment. » Devant cette cruelle évocation, Cor-
baran jure par ses dieux que, s’il n’avait affaire à un messager, il le ferait
pendre sur l’heure. À ces mots, Herluin ne s’attarde pas davantage et les
trois hommes se dépêchent de quitter la tente.
[XXVII]
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
139
XXVIII
Sans attendre le retour des messagers dans Antioche, les barons fran-
çais ont chargé Robert de Flandre de trouver les cent, les soixante ou les
vingt combattants dont on aurait besoin ; mais il y avait tant de volontai-
res qu’on n’avait jamais vu autant d’hommes se proposer : tous préfèrent
la bataille au profit. Finalement, pour le combat à un contre un, on choisit,
pour sa prouesse et sa bravoure, Godefroy de Bouillon qui était apparenté
à Charlemagne. Quand le duc de Normandie l’apprit, furieux, il regagna
sa tente et commença de faire seller ses chevaux : « Que voulez-vous
faire, seigneur ? s’enquit Fouchier d’Alençon. — Sur ma foi, je m’en
retourne au pays. Ne suis-je pas descendant de Renaud le fils d’ Aymon 1
à qui jamais chevalier ne put faire vider les étriers ? C’est moi qui aurais
dû être choisi : où y a-t-il eu bataille à laquelle je n’aie pas participé ? Je
considère comme une honte de m’être vu préférer quelqu’un d’autre. Le
duc n’a jamais eu parent qui vaille ; il n’aurait pas dû avoir une telle pré-
tention. — Calmez-vous, seigneur, font les barons. Par Dieu le créateur,
il est de haute naissance 2 et vous connaissez son histoire. C’est un cygne
qui a conduit son aïeul jusqu’à la plage de Nimègue où il a abordé au pied
du maître donjon, tout seul dans un bateau sans rames ; il était bien
chaussé et portait un vêtement de duvet ; ses cheveux brillaient plus que
plumes de paon. L’empereur l’a retenu à son service tout en lui promet-
tant de le laisser partir quand il voudrait. Puis il l’a marié à une femme du
pays, une de ses parentes qui était cousine du duc Bégon, et lui a donné
en fief une bonne terre fertile, celle de Bouillon. Après quoi, le duc est
devenu son porte-enseigne et le commandant en chef de son armée, et il
l’a bien et fidèlement servi jusqu’au retour du cygne. Quand ce temps fut
venu, l’animal remmena le guerrier sur un petit bateau qui voguait sur la
mer salée sans voile ni pilote. Et tous les présents du souverain fùrent
impuissants à retenir le duc, pour le plus grand chagrin de la maisonnée
qui ne devait jamais plus entendre parler de lui. Une fille lui était née au
château de Bouillon, et c’est d’elle que descend Godefroy. Nous l’avons
choisi, car il a le cœur d’un brave et il s’y entend à s’escrimer de l’écu et
du bâton. Lorsqu’il se tient en armes sur son destrier de Gascogne, on se
ridiculiserait à chercher plus capable que lui. A pied comme à cheval,
c’est un champion tout désigné. — Sur ma tête, dit le duc, vous avez la
langue bien pendue : dans toute l’armée, il n’y a pas de clerc qui sache
mieux prêcher. »
1 . Les héros de chansons de geste (ici, il s’agit de Renaud de Montauban, protagoniste
des Quatre Fils Aymon) sont perçus comme des personnes réelles.
2. Il était apparenté à Charlemagne.
140
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXIX
Quand le duc de Bouillon fut averti que Robert de Normandie voulait
s’en aller, il se rendit à son cantonnement en belle compagnie. Dès qu’il
l’aperçut, il descendit de son mulet syrien et le salua humblement :
« Noble comte Robert, courageux comme vous l’êtes, vous valez mieux
que moi, je le reconnais. N’ayez ni rancune, ni jalousie à cause de la
bataille : je vous l’abandonne tout bonnement ; m’obstiner serait folie.
Elle ne pourrait pas revenir à meilleur chevalier que vous, car vous n’avez
pas de rival d’ici jusqu’en Hongrie. Je suis d’accord avec vous sans
arrière-pensée, mais ce sont les chrétiens qui m’avaient choisi. » Quand
le comte entend les humbles paroles de Godefroy, il s’avance pour le
remercier : « Par sainte Marie, lui dit-il calmement, vous vous battrez,
mais je serai à vos côtés pour vous aider à confondre la vile engeance de
nos ennemis. » Sur ces entrefaites, voici qu’arrive l’Ermite sur son âne de
Hongrie ; il est très pressé de les mettre au courant.
XXX
« Écoutez-moi, seigneurs. Corbaran pense que vous êtes en train de
mourir de faim. Il m’a dit publiquement, en orgueilleux qu’il est, qu’il
était inutile que vous cherchiez à en découdre parce que vous serez inca-
pables de blesser fût-ce l’un des siens. Il a l’intention de vous faire tous
prisonniers avant ce soir et de vous faire brûler ou démembrer, sauf les
plus riches qu’il emmènera en captivité chargés de chaînes. — Il faut nous
battre, fait Tancrède. — Par Dieu, attendez un moment, lui répond Bohé-
mond ; je veux d’abord consulter les petites gens qui sont épuisés de
fatigue et savoir s’ils sont d’accord ou non. » On s’entendit sur ce point
et, le soir venu, les barons regagnèrent leur cantonnement. Le lendemain
au lever du soleil, Bohémond monta sur son destrier et parcourut en long
et en large le camp des vilains et des bourgeois. « Battez-vous, seigneur,
lui crie-t-on de tous côtés. Nous aimons mieux nous faire tuer, là-dehors
dans ces prés, que de rester ici à mourir de faim comme vous le voyez.
— C’est vendredi qu’aura lieu la bataille, répond Bohémond, et vous la
livrerez au nom de ce Seigneur qui souffrit sur la croix. — Dieu en soit
adoré ! », s’écrient-ils d’une seule voix. Sur ce, il s’en retourna auprès
des barons qui l’interrogèrent. « Écoutez-moi un peu, leur dit-il. J’ai ras-
semblé la foule des petites gens et je les ai sondés pour être sûr qu’ils
voulaient se battre ; après quoi, je leur ai dit que ce serait pour vendredi.
Que chacun de vous s’apprête donc car, pour l’or de vingt cités, on ne
pourra pas remettre à plus tard. — Tant mieux donc, répondent-ils d’une
seule voix. Plût à Dieu que ce jour fût déjà là ! — Écoutez-moi, seigneurs.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VII
141
dit l’évêque. Je vous prie, pour l'amour de Dieu, de jeûner pendant ces
trois jours, de visiter les églises en chemise et pieds nus et de ne pas
oublier de faire de larges aumônes. Que celui qui a des réserves de vivres
les remette aux pauvres afin que, dans Sa gloire, le seigneur Dieu vous
prenne en pitié et soit, ce jour, votre soutien et votre garant ! — Qu’il en
soit ainsi ! », répondent-ils.
Durant ces trois jours, on fait comme si l’abondance régnait : pauvres
et riches mangèrent à leur faim. On astiqua les cottes de mailles et on les
roula dans le son, on fit reluire les heaumes, on changea les courroies des
écus, on fourbit les épées : chacun fit son possible pour s’équiper au
mieux et être prêt à se défendre. Un espion alla prévenir l’armée païenne
que nos barons étaient affamés et que la disette était telle qu’ils man-
geaient les chevaux de somme ; la nouvelle rassura fort l’ennemi. Corba-
ran fit jeter l’homme en prison en menaçant de le faire décapiter s’il avait
menti. De plus, tout en se préparant, il réfléchit et fit venir Amédélis, à
qui il ordonna de s’introduire dans Antioche pour observer le comporte-
ment des Français et de revenir au matin. « J’y vais de ce pas », dit
l’homme, qui partit aussitôt et réussit en se dissimulant à franchir la porte
de la ville. Il passa la nuit à l’abri d’un vieux fossé à épier les Français
aguerris : il vit les hauberts, les heaumes, les écus à bosse, les palefrois
et les destriers bien nourris et dispos, l’apparat des barons et des grands
seigneurs ; il entendit ces derniers établir le plan de bataille, regrouper les
chevaliers armés en fiers bataillons et dire lesquels seraient à l’avant-
garde, au centre et sur les ailes. Après quoi, dès qu’il le put, il regagna
l’armée pour rapporter ce qu’il avait vu.
[XXXI]
XXXII
Corbaran se leva, interpellant Amédélis : « Dis-moi ce qu’il en est de
ces chiens qui crèvent de faim : se rendront-ils si je les attaque ? — Sur
ma foi, seigneur, dit l’Arabe, je n’ai jamais vu si beaux hommes, à l’air
si preux et hardi, ni de chevaux et d’armes en aussi bon état. Vous pouvez
vous attendre à une fière bataille jusqu’à ce soir vêpres, car je les ai vus
rangés en bon ordre et désireux d’en découdre. — Tu n’es qu’un couard,
mon ami, réplique Corbaran. Quand je t’ai amené de Perse avec moi, je
croyais que tu étais un chevalier aguerri. Sur ta foi et ton dieu, garde-toi
désormais de te donner pour tel. — Vous verrez ce qu’il en est avant la
fin du jour, je vous en donne ma parole. »
142
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXIII
Ce fut le vendredi, une fois l’aube venue, quand la lumière du soleil
brilla sur tout le pays. Toutes les portes étaient encore fermées dans
Antioche. La bonne gent renommée de France, de Lorraine et d’autres
contrées se lève par la ville. L’évêque du Puy chante la messe et tous
l’écoutent avec piété. Combien d’hommes on vit là se confesser, battant
leur coulpe pour Notre-Seigneur et pleurant d’amour et de pitié, car ils
ne pensaient pas vivre jusqu’au soir. Après s’être signés, ils s’écrièrtnt :
« Saint-Sépulcre ! » et retournèrent dans les maisons pour s’armer. Que
de cuirasses endossées, de heaumes attachés et d’épées ceintes, que de
chevaux gris à la croupe ronde ! Tous se rassemblent au centre d’Antio-
che et se répartissent en bataillons qui se mettent en rangs dans l’ordre
fixé pour le combat, là-dehors dans les prés.
Ecoutez donc maintenant une chanson illustrée par les exploits qu’elle
rapporte ! Je ne le dis pas dans l’intention de vous demander de l’argent,
bonnes gens de renom. Si cette fière chanson ne vous satisfait pas, ne
restez pas à l’écouter et passez votre chemin. Mais il faut garder le souve-
nir de cette prouesse car on ne reverra plus de tels faits de chevalerie.
CHANT VIII
I
L’évêque du Puy était un homme à la fois vaillant, éloquent et tout
dévoué au service de Dieu. Depuis l’entrée de l’armée en pays étranger,
il n’avait jamais porté les armes, si graves qu’aient été les circonstances.
Mais il ne va pas refuser de le faire pour cette bataille décisive. Après
avoir dit la messe, il sort de l’église et se dépêche de rentrer à la maison
où il était logé pour échanger ses habits liturgiques contre un magnifique
équipement de guerre. Il revêt une cotte de mailles aux pans dorés et y
lace un heaume garni de pierreries. On lui attache des éperons d’or aux
pieds, il ceint l’épée à son côté gauche. Le destrier gris qu’on lui amène
et sur lequel il monte en selle par l’étrier gauche vaut plus de cent livres
en pièces de monnaie. L’écu au cou, une étole jetée sur ses épaules, en
main une lance à la hampe roide sommée d’une enseigne portant deux
dragons, il éperonne son cheval qui bondit sous lui de trente pieds en
avant. Il s’avance vers les Français et les salue. Le bon duc de Bouillon
va à sa rencontre : « D’où venez-vous, chevalier ? J’ignore qui vous êtes
pour arborer ces dragons. Je ne comprends pas : je ne vous ai jamais vu
dans l’armée. — Je suis votre évêque affectionné, seigneur, celui qui ne
LA CHANSON D'ANTIOCHE — CHANT VIII
143
vous a jamais donné que de bons conseils. Vous savez qu’en ce jour vous
allez combattre. Souvenez-vous que Dieu a souffert sur la croix. Vous
gagnerez aujourd’hui avoir et richesses, sauf si vos péchés mortels vous
en empêchent. Pensez surtout à frapper de beaux coups ! Vous verrez se
battre à vos côtés les anges emplumés que la Majesté divine vous enverra.
Quant à ceux qui mourront, leur sort sera heureux puisqu’ils trôneront
parmi les martyrs. » Ces paroles émurent nos gens qui tendirent, tous,
leurs bras vers le ciel. « Je dois vous dire, seigneur, fit le duc, que je suis
plus content de vous voir ainsi armé que si un renfort de mille chevaliers
prêts au combat venait de nous arriver là dans ces prés. »
II
Quand l’évêque du Puy, qui était chargé de la prédication, vit les
barons rassemblés autour de lui, il les interpella l'un après l’autre par leur
nom : « Venez, seigneur Robert le Frison et prenez la lance que nous
avons trouvée : vous la porterez au nom de ce Seigneur que nous devons
servir. — Vous parlez en vain : je ne la porterais pas, même si on devait
me donner Soissons en échange. J’ai plus envie de me battre contre les
infidèles qui, je le vois, couvrent monts et vallées. Mes Flamands m’ac-
compagneront ; nous serons plus de dix mille sur nos destriers gascons. Je
frapperai tant de coups avec mon épée au pommeau d’or que ma pelisse
d’hermine en sera tout ensanglantée. »
III
L’évêque répond au refus solennel du comte en s’adressant à Robert
de Normandie : « Je veux que vous portiez cette lance, au nom de ce Sei-
gneur que nous devons adorer et qui souffrit pour nous sur la sainte Croix.
On déposa son corps dans un sépulcre que l’on fit garder ; mais il ressus-
cita le troisième jour — c’était assez y rester — et descendit en enfer
dont il brisa la porte pour libérer ses fidèles qui y étaient emprisonnés.
- N’insistez pas, répondit Robert ; je ne la porterais pas pour l’or de cent
cités. J’ai plus envie de me battre et d’assommer sous mes coups cette
sale engeance. Que Dieu les anéantisse ! Je veux emmener avec moi les
gens de mon pays et je frapperai tant de mon épée d’acier brillant qu’elle
sera toute tachée de sang. Ce coquin de Corbaran qui est à leur tête et le
Rouge-Lion n’auront pas de quoi se vanter. »
144
LITTERATURE ET CROISADE
IV
Quand l’évêque comprend que Robert de Normandie n’acceptera à
aucun prix de porter la lance, il s’adresse sur le ton de la prière au bon
duc de Bouillon dont le visage respire la hardiesse : « Portez la lance,
seigneur, au nom de sainte Marie ! — Je ne le ferais pas, même si on me
donnait tout l’or de Russie. J’aurai à mes côtés Lorrains et Frisons et je
frapperai si bien de l’épée fourbie qu’elle sera toute noircie de sang, lame
et poignée ! »
V
Quand le bon évêque du Puy comprend que le duc de Bouillon n’a nul-
lement l’intention de se charger de la lance, il se dépêche d’interpeller
Tancrède et le prie courtoisement de la porter au nom du Seigneur maître
du monde. « Vous perdez votre temps, car je ne le ferais pas pour l’or du
Bénévent. J’ai plus envie de me battre contre ces gens qui ne cessent de
nous attaquer. J’aurai avec moi beaucoup de jeunes guerriers : nous
serons plus de dix mille, je crois. Si ce coquin de Corbaran qui nous attend
là-dehors et le Rouge-Lion osent m’affronter, toute leur valeur ne les
mettra pas à l’abri de mes coups. »
VI
Quand l’évêque entend les excuses de Tancrède — pour personne au
monde il ne porterait la lance — , il se tourne vers le marquis Bohémond :
« Venez, noble chevalier sans reproche, vous porterez la lance du divin
Jésus qui est mort sur la croix pour nos péchés. — Inutile d’en parler, je
ne le ferais pas, même si on me donnait Paris. J’ai plus envie de me battre
contre ces Arabes dont je vois les landes et les monts couverts. J’aurai
avec moi ceux du Mont-Cenis, les Lombards, les Toscans et tous mes
nobles vassaux. Je frapperai si bien de mon épée fourbie qu’elle sera noire
du sang ennemi jusqu’au pommeau. »
VII
Quand l’évêque entend Bohémond affirmer hautement qu’il refuse de
prendre la lance, il appelle Hue le puîné, un noble guerrier : « Venez,
seigneur ! Je veux vous prier, pour Dieu, de porter la lance en bataille, au
nom de ce Seigneur qui gouverne le monde. — Pas question, fait le
comte, même pour tout l’or de Montpellier. Ce que je ferai pour l’honneur
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
145
de Dieu, c’est de frapper le premier coup. Inutile de continuer : vous ne
trouverez personne qui veuille la prendre. »
VIII
« Vous avez grand tort, ajoute le comte Hue, de nous demander de
porter cette lance. Ce n’est pas à nous de le faire, mais à vous qui avez
été ordonné prêtre et évêque. Nous, nous sommes des chevaliers, tous
renommés. Notre tâche est d’engager la bataille et de la gagner. Vous,
vous marcherez devant nous sur votre destrier caparaçonné et vous porte-
rez la lance dont Dieu fut frappé à grande douleur sur la sainte Croix ;
nous vous ouvrirons la voie avec nos épées aiguisées, et tous ceux que
nous frapperons seront bien près d’y perdre la tête ! Si ce coquin de Cor-
baran qui les a amenés là et si le Rouge-Lion osent s’en prendre à nous,
tout fiers qu’ils sont, ils n’échapperont pas à nos coups. — Comme vous
voulez, seigneurs, fait l’évêque. »
IX
« Ecoutez-moi, poursuit-il. Je porterai la lance puisqu’on me la confie.
Mais si nous quittons tous l’enceinte, le fameux émir Garsion d’Antioche
qui occupe le donjon aura vite fait de mettre la ville à feu et à sang avec
sa gent maudite, et de tuer nos malades et nos blessés : ce serait une perte
irréparable pour nous. C’est pourquoi je proposerai, si vous en êtes d’ac-
cord, qu’un de nous reste dans la cité, avec une troupe en armes suffisam-
ment nombreuse. — Vous avez raison », répondent les barons. C’est
Raymond de Saint-Gilles qu’on choisit pour cette tâche. Tous le prient de
rester à l’intérieur de l’enceinte et de faire bonne garde. Quand le comte
s’entend désigner, il change de couleur : « Je ne suis pas d’accord, sei-
gneur évêque. Je veux me battre. » Mais le prélat lui fait entendre raison :
s’il reste, son âme sera sauvée ; nulle part il ne pourrait mieux occuper
son temps. Bon gré mal gré, il donne sa parole. Puis il répartit ses hommes
par moitié : il met les uns à la disposition de l’évêque et garde les autres
avec lui, armés et prêts à faire face et à défendre la ville jusqu’au bout.
X
L’évêque du Puy exhorte avec douceur la foule des barons qui est ras-
semblée dans Antioche : « N’ayez pas peur, barons et nobles chevaliers,
car l’âme de celui qui mourra dans ce combat sera sauvée. Le premier à
oser se risquer dehors dans la prairie, s’il se fait tuer, sera un martyr et
146
LITTERATURE ET CROISADE
son âme ira s’épanouir devant Notre-Seigneur. » Pas un ne souffle mot ;
tous se taisent, tant ils craignent pour leur vie, sauf Hue le puîné, le frère
du roi de France : « Je ne vais pas me faire prier, répond-il à l’évêque,
car, s’il plaît à Dieu, je ne veux pas faire honte à ma famille. Celui qui
craint plus la mort que le déshonneur ne mérite pas sa seigneurie. Je sorti-
rai le premier, par sainte Marie, et je frapperai le premier coup de mon
épée fourbie. » Il se trouva trois de ses hommes — de mauvais servi-
teurs ! — pour voir là de l’orgueil et de la démesure, et ils désertèrent son
bataillon, craignant pour leur vie. Je les connais, mais je ne les nommerai
pas : que le seigneur Dieu leur pardonne cette trahison !
Le comte Hue sort avec ses gens. Que d’enseignes, que de heaumes et
de bouchers d’or resplendissant, que de lances roides et d’écus peints à
fleurs, que de destriers gascons et briards passent le pont et se répandent
dans le pré ! Les hommes se rangent comme ils en étaient convenus pour
la bataille. À cette vue, Corbaran appela son espion : « Dis-moi, Amédé-
lis ; qui sont ces gens ? S’apprêtent-ils raisonnablement à partir en chasse
ou sont-ils assez fous pour vouloir nous attaquer ? — Ce sont les Français
de la Terre de Joie, seigneur, et celui qui est à la tête du bataillon, c’est
Hue le puîné, le frère du roi, un bon chevalier, vraiment. C’est pour
donner le signal d’une bataille générale qu’il opère ce mouvement.
— C’est la peur qui te fait parler, mon ami. Quand je t’ai amené de Perse
avec moi, je pensais que tu avais plus de ressource. Désormais, on aura
beau dire, je ne me fierai plus à toi. J’ignore si c’est là trahir, dit le
Rouge-Lion, mais cet homme a une telle allure que je ne resterais pas à
l’attendre pour tout l’or de Russie. — Vous exagérez », répond Corbaran.
XI
Le comte Robert de Flandre est le deuxième à sortir, entouré d’une
nombreuse troupe de vassaux illustres, armés de hauberts, de heaumes et
d’écus à bosse. Tenant en main leurs lances roides sommées de sombres
oriflammes, ils s’avancent sur leurs destriers à longue crinière. Le baron
fait halte au-delà du Pont-de-Fer : « Courage, par Dieu ! dit-il à ses
compagnons ; nous allons faire un massacre de ces fieffés mécréants :
nous leur couperons la tête avec nos épées d’acier aiguisé. Plût à Dieu qui
fait des miracles du haut du ciel que tous les peuples d’Orient fussent
rassemblés ici ! Il ne nous faudrait qu’un jour pour les vaincre tous. »
Après les avoir soigneusement observés, Corbaran interroge Amédé-
lis : « Et ceux-là, tu les connais ? — C’est le sage, le fort Robert : toute
la Flandre est sous son obédience. — Est-ce pour chasser qu’il est venu
là ? — Vous êtes trop irascible, seigneur : je ne veux pas courir le risque
que vous pensiez du mal de moi ni m’exposer à vos insultes. — A le voir.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
147
on ne peut imaginer plus preux que lui, intervient le Rouge-Lion qui les
avait entendus : je ne resterais pas là à l’attendre pour tout l’or de Cahu. »
XII
Le fier comte de Normandie avait rassemblé à ses côtés près de dix
mille valeureux chevaliers, armés de hauberts et de heaumes de fer et
d’acier, et d’écus écartelés où brillent l’or et l’argent. Tenant en main des
lances roides dont ils ont replié les enseignes, ils s’avancent, sombres, sur
leurs rapides destriers. Ils font halte dans le pré au-delà du pont à côté de
deux lauriers, et le comte leur parle calmement et sur un ton affectueux :
« Haut les cœurs, barons ! Que chacun se comporte aujourd’hui en soldat
de Dieu ! »
XIII
Puis, c’est au tour de Godefroy de Bouillon de s’avancer à la tête de
nombreux et braves chevaliers, armés de hauberts et de heaumes diverse-
ment façonnés. Ils franchissent la porte au pas ou au trot et font halte au-
delà du pont. Godefroy les interpelle l’un après l’autre et ajoute calme-
ment : « Vous voyez là-bas flotter cet étendard royal ? Je pense que Cor-
baran et le Rouge-Lion sont là, avec les Turcs d’au-delà de Caphamaüm.
Que leur nombre ne vous effraie pas, pensez seulement à frapper de toutes
vos forces ! — Nous vous obéirons, seigneur », répondent-ils.
En entendant le bruit qu’ils font, Corbaran tourne ses regards vers eux :
« Comment s’appelle celui qui mène ce bataillon avec l’enseigne au
dragon vermeil ?, s’enquiert-il auprès d’Amédélis. — Sur ma foi, je vais
vous le dire, seigneur. On l’appelle Godefroy. Jamais meilleur chevalier
n’a chaussé les éperons. Il aime mieux se battre qu’entasser or fin et
besants ou s’amuser avec les jeunes filles ou à la chasse au vol. C’est lui
qui a tué tant des nôtres et a fendu l’émir en deux par le travers, si bien
qu’une moitié de son corps est tombée par terre tandis que l’autre restait
en selle sur le destrier d’Aragon. » En entendant cela, Corbaran baissa la
tête et le farouche Rouge-Lion laissa échapper un grognement. « Eh
bien ! resterons-nous là à attendre ces gens ? demanda-t-il en souriant.
Par mon dieu Mahomet, quant à moi, sûrement pas. »
[XIV-XV. Tancrède, puis Bohémond sortent à leur tour ]
148
LITTERATURE ET CROISADE
XVI
Les vétérans sortent de la ville ; ils étaient au moins sept mille à
cheval ; leurs barbes sont plus blanches que les fleurs des prés et leurs
cheveux grisonnants dépassent de la ventaille. À les voir, on les prendrait
pour des esprits venus du paradis terrestre. Tous franchissent la porte en
bon ordre. Que d’écus solidement cerclés, de hauberts et de heaumes
niellés d’or fin, que de lourdes lances aux fers aiguisés, que d’oriflammes
de soie flottant au vent ! Ils ont fait halte dans le pré sous un olivier et ils
se disent l’un à l’autre : « Dieu nous a maintes fois montré l’amour qu’il
a pour nous en nous faisant échapper à tant de dangers ! Nous sommes
venus ici pour nous rendre maîtres de l’héritage qu’il nous a légué. Celui
qui fuira d’un demi-pied devant les païens n’est qu’un pleutre : maudit
soit-il ! Voici la tente de Corbaran : c’est celle qui est sommée d’un
dragon doré. Si les jeunes gens fraîchement adoubés nous surpassent, on
se moquera de nous. »
Corbaran les regarde et demande en riant à Amédélis s’il connaît ces
gens qui viennent de s’arrêter là : « Ils ne ressemblent pas aux autres et,
à vrai dire, ils m’inquiètent fort. — En vérité, seigneur, ce sont les vété-
rans, de bons chevaliers assurément. Ce sont eux qui ont conquis l’Espa-
gne de vive force et, depuis leur naissance, ils ont tué plus de païens que
vous n’en avez amenés avec vous. Quoi que les autres fassent, eux sont
assez aguerris pour ne pas fuir, si difficile que soit le combat. » En enten-
dant cela, Corbaran hoche la tête : « Les choses se présentent mal, se dit-
il à lui-même. Si Mahomet que j’adore nous oublie, je ne reverrai plus
mes puissants parents. — Nous voilà dans de beaux draps, ajoute le
Rouge-Lion ; je ne resterais pas à attendre ces gens pour mille marcs
d’or. »
XVII
Les quatre barons qui ont pour noms Gautier de Doméart (un homme
digne de tout éloge), Bernard l’Amène (c’est le surnom que je lui ai
entendu donner). Hue de Saint-Pol et Enguerrand le brave avaient un
bataillon sous leur commandement. Ce jour-là, Enguerrand de Saint-Pol
portait une cotte de mailles toute brillante et on lui avait lacé sur la tête
un heaume vert qui étincelait. On n’aurait pas trouvé son pareil dans
l’armée de Notre-Seigneur.
Aÿmer, l’évêque du Puy, commença de les asperger d’eau bénite. À
cette vue, Enguerrand se prit à crier : « Arrêtez de nous arroser ainsi, sei-
gneur ! Vous allez mouiller mon heaume — et j’y tiens ! — et le ternir :
j’aimerais mieux le montrer intact aux Sarrasins. — Ami, lui répondit
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
149
l’évêque en riant, que le Sauveur du monde te protège ! Tu as encore une
bonne chance d’en réchapper ! »
Ils franchissent la porte pour aller en découdre avec les païens et vont
se mettre en rangs après avoir passé le pont. Enguerrand de Saint-Pol ne
voulut pas faire halte ; éperonnant son cheval, il le mit au galop, le faisant
virevolter à trois reprises en un arpent. Il attira les regards de Corbaran
d’Olifeme qui demanda à Amédélis s’il connaissait le nom de cet homme
qui avait si fière mine sous ses armes. « Outre-mer, on l’appelle Enguer-
rand, seigneur, et on lui a donné le surnom de Taillefer ; les médecins ne
peuvent plus rien pour celui qu’il atteint. — Voilà qui est dangereux, dit
le Rouge-Lion. Si les autres sont comme lui, nous sommes morts. »
XVIII
Après lui, sortit de la ville le loyal et valeureux évêque du Puy, que la
naissance avait fait prince. Une troupe nombreuse de nobles vassaux le
suivait, tous armés de hauberts, de heaumes et d’écus peints, tenant en
main de lourdes lances avec des oriflammes de soie. Ils prirent position
dans le pré au-delà du pont. D’un ton joyeux et décidé, l’évêque harangua
ses compagnons : « N’ayez pas peur de ces faillis brigands ! Veillez à leur
faire payer cher toutes les peines que vous avez endurées et les durs
assauts que vous avez dû soutenir. » Le grand et beau Corbaran les
regarde et interroge son sénéchal : « Dis-moi, Amédélis, qui est ce
prince ? On le dirait de sang royal. — C’est leur évêque, seigneur, et il
est cardinal. C’est lui qui leur dit la messe le matin. Il aime mieux se
battre que chasser au gerfaut et porte la lance en vrai émir '. »
[XIX]
XX
De la cité sort le bataillon des gens d’église, revêtus de l’aube mais
portant aussi le haubert et les armes qui leur sont permises. Ils s’alignent
tous dans le pré au-delà du pont et le plus sage d’entre eux les exhorte :
« Ne vous laissez pas effrayer, barons ! Au pays, la plupart d’entre vous
menaient une vie facile : ils portaient de beaux vêtements, prenaient des
bains et se faisaient masser. Néanmoins, vous avez renoncé à tout cela
pour l’amour de Dieu. Celui qui mourra pour Lui aura gagné au change
puisqu’il aura droit à un lit dans le saint paradis. — Nous ne reculerons
1 . Pour désigner les chefs sarrasins, le terme le plus couramment employé est « ami-
rans ».
150
LITTERATURE ET CROISADE
pas, disent-ils d’une seule voix ; nous nous battrons volontiers pour
l’amour de Dieu. »
À leur vue, Corbaran redressa la tête : « Qui sont ces tonsurés, Amédé-
lis ? — Des hommes qui mènent joyeuse vie 1 : ils sont vertueux, courtois
et ont reçu la meilleure éducation ; ce sont eux qui enseignent les vérités
de leur foi à tous les baptisés. Mais, dans leur pays, ils n’ont pas le droit
de porter les armes ni de se servir de la lance ou de l’épée. — Alors, dit
Corbaran en exprimant le fond de sa pensée, ils ne seront guère à craindre.
— C’est là une autre affaire, car on leur a expliqué clairement que, s’ils
ne se défendent pas, ils n’échapperont pas à la mort ; et qui sent peser sur
lui pareille menace ne se montre guère accommodant. Avant qu’ils soient
tous tués, ils auront fait diminuer le nombre de nos Turcs. — Ceux-là,
j’irai les affronter, dit le Rouge-Lion, car ils sont bien mal armés et seront
faciles à distancer : je suis sur mon cheval, ils ne me rattraperont pas à
pied. »
XXI
Le roi Tafur sort à son tour avec sa puissante armée, ainsi que Pierre
l’Ermite, le sage pèlerin, tenant à la main son gros bourdon carré. Il y
avait là une foule de ribauds aguerris qu’on peut estimer à près de dix
mille. Que de vieux vêtements déchirés, de longues barbes et de chevelu-
res hérissées ! Que de visages hâves et livides, d’échines bossues et de
ventres gonflés, que de jambes déjetées et de pieds boiteux, que de sou-
liers percés ! Ils sont armés de haches danoises, de couteaux aiguisés, de
guisarmes, de massues et de pieux dont la pointe a été durcie au feu. Le
roi porte une faux du meilleur acier : tous ceux qu’il en frappera seront
bien mal en point.
Les voici qui font halte dans le pré au-delà du pont. « Ecoutez-moi,
soldats, commence leur roi. Vous avez assez souffert comme cela de la
faim et de la fatigue. Le proverbe a raison de dire que mieux vaut mourir
par les armes que souffrir interminablement en captivité. Voyez l’or et
l’argent briller par ces prés ! Qui s’en emparera ne pourra plus passer pour
pauvre. Chacun de vous peut donc changer de vie. — A vos ordres, sei-
gneur, font-ils. Les fuyards se verront montrer du doigt comme des lâches
et puissent-ils ne jamais contempler la sainte majesté de Dieu ! »
A leur vue, Corbaran se lève : « Regarde donc, dit-il à Amédélis,
connais-tu ces gens que je vois rassemblés là ? Comme ils sont laids ! On
les croirait déguisés, presque nus comme ils sont, et on dirait des diables
échappés de l’enfer. — Pour répondre à votre question, on peut dire que
1 . « Joyeuse vie », par rapport aux chevaliers toujours à la peine. Une critique des gens
d’Église, habituelle dans les chansons de geste, perce ici : pour les bellatores, la vie des
oratores est une vie de plaisirs.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
151
ce sont des suppôts de Satan. Ils aiment mieux la chair humaine que celle
des cygnes au poivre : ils mangent les nôtres après les avoir fait cuire. »
Corbaran en est saisi de frayeur : « Sur la foi que vous me devez, Amédé-
lis, pas un pas de plus ! » Et le Rouge-Lion qui les avait écoutés d’ajou-
ter : « Je ne les attendrai pas comme les tonsurés ! »
XXII
Voici maintenant, seigneurs, un bataillon qui mérite qu’on en parle :
c’est celui des dames qui étaient parties pour servir Notre-Seigneur.
Réunies en conseil dans Antioche, elles se disent les unes aux autres que
leurs maris s’apprêtent à attaquer les Turcs mais que, si Dieu permet
qu’ils y meurent, « ces canailles s’empareront de nous et nous déshonore-
ront. Mieux vaut que nous allions ensemble subir le martyre. Qu’il en soit
ainsi, et à la grâce de Dieu », s’écrient-elles d’une seule voix. Elles
courent à leurs logis pour prendre leurs bourdons, et attachent leurs
guimpes sur le haut de leurs têtes pour se protéger du vent. Nombre
d’entre elles entassent des pierres dans leurs manches, d’autres remplis-
sent des bouteilles d’eau : les assoiffés auront de quoi se désaltérer. Puis
elles passent la porte pour rejoindre leurs maris.
A cette vue, Corbaran demande à Amédélis qui était assis à côté de lui
si ce sont bien les femmes qu’il voit là s’avancer. « Oui, seigneur, sur ma
foi, je peux bien vous dire que ça va être la bataille : pensez aux coups
que vous allez donner ! — Je ne sais plus de quel côté me tourner, dit
Corbaran pour lui-même en soupirant. — Voilà qui me comble, fait le
Rouge-Lion : mais j’ai si peur que je ne parviens pas à m’en réjouir. »
XXIII
Quand les maris virent leurs épouses rassemblées dans le pré, d’amour
et de pitié pour elles, ils changèrent de couleur. Puis ils fermèrent les ven-
tailles de leurs heaumes et vérifièrent le fil de leurs épées qu’ils brandirent
à bout de bras. Et dans leur rancœur, ils jurèrent qu’avant de perdre leurs
femmes, ils le feront payer cher à ces traîtres de païens qui seront punis
d’avance.
Corbaran les a beaucoup regardées depuis sa tente : « On me les pré-
sentera, Amédélis, dit-il, et je les emmènerai avec moi sur des mules bien
sellées pour les marier à mes notables. — Vous les avez vues, mais vous
connaissez mal leurs maris. Avant de vous les abandonner, ils endureront
force coups et raseront la barbe à maints de vos Sarrasins. Si vous voulez
les avoir, vous les paierez cher. — Sur ma foi, il me vient une curieuse
idée : quand je pense à toutes tes railleries et aux éloges que tu fais de
152
LITTERATURE ET CROISADE
leurs bataillons, je me dis que tu te feras chrétien et que, pour ta peine, ils
te donneront les tours et les salles pavées d’Antioche. — C’est vous qui
me les donnerez, seigneur, quand vous les aurez vaincus. Puis vous enva-
hirez leur vaste pays et vos femmes y seront couronnées reines. » Ainsi
se termina leur entretien.
XXIV
A la fin de cet entretien, tous nos gens étaient sortis de la ville. L’évê-
que du Puy fut alors le premier à prendre la parole, ce fut un beau sermon
que le sien : « Puissiez-vous être nés sous une bonne étoile, barons ! Sou-
venez-vous de tout ce que vous avez enduré : faim, soif, épuisement.
Vous êtes tous filles et fils d’une même lignée puisque vous descendez
tous d’Adam : vous devez donc vous aimer les uns les autres. Vos
ennemis sont là devant vous : ne vous laissez pas effrayer par leur
nombre, pensez seulement aux coups que vous allez leur porter et au Dieu
qui trône en majesté et vous enverra ses légions d’anges en armes. On les
verra aujourd’hui dans la bataille ; aussi bien y sont-ils déjà venus. Et
celui qui mourra pour Dieu aura remporté une grande victoire : il aura sa
récompense au Jugement dernier quand il recevra la couronne des
martyrs. Que Dieu vous pardonne tout ce que vous avez fait de mal ! Pour
pénitence, je vous ordonne, au nom de Dieu, de frapper bien et fort, en ce
jour, sur les fidèles de Satan. » Ces paroles rendent courage aux nôtres :
chacun aimerait mieux se faire couper la tête plutôt que de fuir d’un demi-
pied devant les païens. Les hommes des différents bataillons se rangent
en bon ordre dans le pré et leurs files s’étendent depuis le fleuve jusqu’à
la montagne (celui qui l’a affirmé l’avait vu de ses yeux) sur une distance
de deux lieues.
« Ces gens-là, dit Corbaran en exprimant le fond de sa pensée, sont
vraiment rangés en bon ordre ; à les voir ainsi équipés avec armes et
chevaux, on comprend qu’ils sont déterminés à ne pas se laisser faire. »
Et, s’adressant au Provençal qui lui avait affirmé qu’ils mouraient de faim
et manquaient de tout, il ajoute : « Où es-tu allé chercher, fils de pute,
qu’ils en étaient réduits à manger leurs chevaux ? Tu t’es moqué de nous,
comme un traître que tu es, mais tu vas le payer cher, et tout de suite ! »
Sur ce, il ordonne à un Turc de lui couper la tête : voilà le perfide bien
récompensé ! Le cœur plein de sombres pressentiments, Corbaran fait
venir son chambellan et lui donne ses ordres en secret : « Tiens pour
assuré que nous allons être vaincus et mis en déroute. Aussi, dès que tu
verras les flammes s’élever au milieu du camp, prends mon trésor dont tu
as la charge et veille à le sauvegarder. » C’est ce que cet homme allait
faire.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
153
XXV
Corbaran d’Olifeme se redressait de toute sa taille ; il était habillé d’un
précieux vêtement qui avait été tissé à Carthage : on y voyait toutes les
fleurs et tous les animaux du monde, y compris les oiseaux et les pois-
sons. Il était grand, solide et son visage respirait la fierté. « Va dire aux
Français, ordonne-t-il en sa langue à Amédélis, ces fils de putes, ces sau-
vages, — que Mahomet les confonde, eux et toute leur engeance ! — que,
s’ils le veulent, je soutiendrai la bataille contre eux, là dans le pré, à vingt
contre vingt ou à dix contre dix, ou à un contre un (en choisissant un
champion valeureux). Si le leur est vaincu, je n’exigerai d’eux aucun
autre gage ; mais ils rentreront chez eux et me paieront tribut. Si c’est le
nôtre, le royaume de Syrie leur reviendra sans opposition de ma part, ainsi
que Jérusalem : on ne leur demandera aucune prestation d’hommage. —
Vous devriez avoir honte, répond Amédélis. Quand ils vous l’ont fait pro-
poser, vous avez refusé avec orgueil. — Tu parles comme un fou, vassal ;
mais peu importe ! » Le preux Amédélis descendait d’une noble famille ;
aussitôt, il s’en va sur son destrier d’Aragon et se rend sans tarder auprès
des Français.
[XXVI. Cette fois, c 'est au tour des croisés de refuser, car ils comptent bien
anéantir l 'armée des païens.]
XXVII
[...] Corbaran d’Olifeme se met en selle. C’était un beau spectacle que
de voir le prince piquer des deux en chevauchant au milieu de l’armée,
redonnant courage et allégresse à ses hommes, et les répartissant en fiers
bataillons, — j’ai entendu dire qu’il en fit cinquante dont il confia le
commandement à autant de païens. « Je veux que vous engagiez la
bataille contre ceux qui sont du côté de la mer, dit-il au Rouge-Lion. Moi,
je marcherai avec mes gens contre ceux qui sont du côté de la montagne.
Quant aux archers, ils encercleront les Francs de telle sorte que pas un
seul ne soit en état de retourner dans son pays. — Je suis à vos ordres,
cher seigneur. »
XXVIII
Les forces turques se sont séparées en trois. Cependant qu’une partie
reste dans le camp, prête à faire face, une autre se dirige vers la mer, sous
le commandement du Rouge-Lion. C’est là que le bataillon du seigneur
Raynaud, qui comprenait près de dix mille hommes, tous valeureux guer-
154
LITTÉRATURE ET CROISADE
riers, avait pris position. Quand ils virent les Turcs arriver au galop et
qu’ils entendirent le roulement des tambours et les cris des hommes
résonner du fond de la vallée au sommet de la montagne, ils s’avancèrent
à cheval à leur rencontre. Quel vacarme ce fut quand ils se heurtèrent,
que de lances brisées, que d’écus troués, de gorgerins mis en pièces et
de cuirasses faussées ! Les Turcs étaient si nombreux qu’ils semèrent la
panique et la mort dans nos rangs. Tous ceux qui ne réussirent pas à s’en-
fuir eurent la tête coupée. Le sage Raynaud de Toul eut son cheval à la
croupe pommelée tué sous lui, son écu percé et son haubert arraché. La
malchance voulut qu’il ne put échapper à la foule de ses assaillants.
Blessé de quatre traits acérés, le brave Raynaud de Toul a mis pied à
terre. À se voir près de mourir, la colère le saisit : l’épée au clair, l’écu
étroitement serré contre lui, il tue tous ceux qu’il atteint. Mais le sang qui
jaillit de ses plaies ne tarde pas à le laisser sans forces : il tombe à terre,
en appelant au Dieu tout-puissant : « Seigneur de gloire. Père étemel,
ayez pitié de mon âme, car c’en est fait de mon corps. » Il adressa tous
ses saluts à nos gens de France puis, ayant cueilli trois brins d’herbe, il
les avala en l’honneur de la Trinité en signe de foi. L’âme quitte le corps
qui reste gisant. Les anges l’emportèrent au ciel, en chantant le Te Deum,
de par la volonté du roi Jésus. Il fut donné à l’évêque ami de Dieu de voir
cette scène.
[XXIX]
XXX
Raynaud a donc péri, le courtois chevalier, et le Rouge-Lion parcourt
les éteules à la tête de trente mille Turcs sur leurs destriers mores. Nom-
breux sont les siens qui, portant du feu grégeois dans des coffrets d’airain,
le jettent sur les Français, enflammant leur équipement et blessant leurs
destriers. Nos gens sont étreints par l’angoisse ; mais quand l’évêque du
Puy, ce savant homme d’Eglise, crie à nos barons que ce serait un grand
exploit que de chevaucher contre pareil adversaire, « car, sans cela, c’est
nous qui devrons subir leur assaut », et ajoute qu’il marchera devant eux
« au nom de la sainte Croix », ils répondent que c’est bien en effet ce qu’il
faut faire.
Robert de Normandie et le duc Godefroy commandaient un bataillon
de Bretons et de Tiois. Ils lancèrent au galop leurs chevaux bruns, bais ou
mores et se mirent à frapper à grands coups de leurs épieux de Vienne,
arrachant les gorgerins et les casques d’orfroi, sans se soucier du feu plus
que d’une noix. Dieu ! combien de morts persans et hindous il y eut !
Vraiment, ils se défendent mal contre les nôtres.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
155
XXXI
Le comte de Normandie était un combattant aguerri et le duc de Bouil-
lon était redouté pour son courage : tous ceux qu’ils atteignaient étaient
autant d’hommes morts. Combien y eut-il là de lances brisées et de hau-
berts faussés, de Sarrasins blessés, mortellement touchés et tués dont le
sang rougit le pré ! Quand leur chef, le Rouge-Lion, vit la violence farou-
che des comtes, il ne resterait pas à les attendre pour tout l’or de Bala-
guer : faisant faire demi-tour à son cheval, il prend la fuite, un poursuivant
à ses trousses, et galope d’une traite jusqu’à la tente de Corbaran.
« Presque tous mes hommes ont péri. Qu’allez-vous faire, émir ? »,
l’interroge-t-il précipitamment. Ces mots rendent Corbaran quasi fou :
« Qu’en pensez-vous, mes vassaux ? Vengez-moi de ces brigands et
pendez leurs princes. J’emmènerai les prisonniers enchaînés en Perse afin
que mon seigneur décide de leur sort. — À vos ordres », font-ils. Que de
trompettes et de cors d’airain retentissent ! Si Jésus qui fut supplicié sur
la croix oublie les nôtres, que de blessés et de morts il va y avoir parmi
eux ! Mais le comte Robert les a rejoints ; les voici tous alignés en rangs
serrés.
XXXII
Corbaran s’avança du côté de la montagne à la tête des Arabes et des
Persans, là où se trouvait le vaillant Bohémond. La bataille s’engagea,
pesante et acharnée. Oh ! Dieu, combien de nobles hommes y perdirent
la vie et ne devaient jamais revoir femme et enfants !
Conduits par leurs chefs, les autres bataillons francs s’avancent au pas de
leurs chevaux, en rangs si serrés qu’un gant n’aurait pas la place de tomber
parterre au milieu. Mais les Turcs les poursuivent en faisant pleuvoir sur
eux une grêle de flèches. Si on restait à découvert, on était à la peine. Je ne
sais combien de petites gens y furent tués et combien de destriers impétueux
sous leur cavalier ; celui qui se retrouve à pied a, certes, sujet de s’affliger,
l’écu rejeté sur le dos, exposé à tous les coups. Les grandes peines d’Olivier
et de Roland, celles qu’endurèrent Aumont et Agolant, et le courageux
Vivien 1 en Aliscans, ne sont rien en comparaison. Quand ils sont parvenus
assez près de ces traîtres de mécréants pour espérer les frapper de leurs épées
d’acier, ceux-ci font demi-tour et s’enfuient par les champs.
1 . Il s’agit là d’une énumération de héros épiques chrétiens (Olivier, Roland, Vivien) et
sarrasins (Aumont et Agolant) ; (voir aussi laisses li et lv).
156
LITTERATURE ET CROISADE
XXXIII
Quand nos braves eurent chevauché assez loin pour penser être à même
de frapper les Turcs, ceux-ci n’osèrent pas les attendre et prirent la fuite.
« Par Dieu le Tout-Puissant, se disent-ils les uns aux autres, la bataille
nous fuit ; allons donc la chercher ailleurs ! » Or voici qu’un messager
arrive à fond de train ; il s’adresse en pleurant au comte Hue : « Le bon
duc Bohémond vous demande d’aller à son secours, par le Rédempteur,
car il en a le plus grand besoin : ces traîtres de mécréants l’ont encerclé. »
Cette nouvelle peina fort le baron qui s’écria : « Dieu le veut, chevaliers !
En avant ! » Quand le duc de Bouillon, qui faisait aise à regarder, voit le
comte s’éloigner au galop (il l’aimait plus que tout autre au monde), il
s’élance à sa suite avec les siens.
Le comte Hue le puîné se dirigea vers la bataille à fond de train, sa
lance dressée portant l’enseigne déployée. Le premier sur qui il tomba fut
un Persan occupé à mettre les nôtres à mal. La colère du comte arma si
bien son bras que ni écu ni gorgerin ne protégèrent le païen : Hue lui
enfonce son épieu acéré en plein cœur et l’abat, mort, sur la pente. Puis,
dégainant son épée au pommeau d’or étincelant, il s’enfonce dans la
mêlée en vrai guerrier.
Je vais raconter la suite si on me la réclame. [...]
[XXXIV-XXXV]
XXXVI
Le bon duc de Bouillon est venu se battre avec un guerrier connu, l’Al-
lemand Hungier qu’il chérissait pour sa prouesse. Il avait aussi près de
deux mille écus dans sa suite. Il s’enfonce bravement au plus épais de la
presse et tous ceux qu’il atteint sont autant d’hommes morts. Il tombe sur
un Arabe que sa grande taille rendait redoutable et qui lui court sus dès
qu’il l’aperçoit. A cette vue, Godefroy est saisi de colère et lui assène de
son épée tranchante un coup qui lui fend le crâne en deux jusqu’aux dents.
Quand il arrache l’arme de la plaie, l’homme s’effondre, mort. De leur
côté, les siens frappent à grands coups de leurs épées aiguisées ; chacun
tue qui un ennemi, qui deux, qui plus. Plus de mille Sarrasins s’y font
couper la tête. Que de bons destriers roux, gris ou balzans s’enfuient par
monts et par vaux, la selle sous le ventre et les rênes rompues ! Mais la
foule de ces mécréants est telle que si Dieu, dans sa puissance, ne pense
aux nôtres, beaucoup connaîtront la défaite et la mort.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
157
XXXVII
Le valeureux et hardi comte de Flandre, monté sur un destrier de prix,
s’avance au combat avec mille hommes, armés comme lui. Il s’enfonce
au cœur de la mêlée et tombe sur un émir persan en train de malmener les
fidèles de Notre-Seigneur. Tout marri de ce spectacle, le comte lui assène,
de son épée fourbie, un tel coup sur le sommet de son heaume ciselé à
fleurs qu’il lui fend le crâne en deux. Ce fut là une fière bataille. Les
compagnons de Robert frappent à grands coups de leurs épées de couleur,
mais les Persans et les Arabes sont trop nombreux : si Dieu qui règne en
paradis les oublie, beaucoup des nôtres vont être mis à mal et vaincus.
XXXVIII
Le comte de Normandie respirait la fierté. Armé de pied en cap sur un
destrier gris, il s’enfonce au cœur de la mêlée, semblable à un léopard,
suivi de ses hommes qui ne déméritent pas, et fait un massacre parmi les
rangs des farouches Sarrasins. Corbaran se tenait devant son enseigne,
revêtu d’armes précieuses, ne craignant ni lance ni trait ; à son cou était
suspendu un magnifique bouclier courbe 1 sur lequel était peint un perro-
quet ; son heaume, forgé à Bagdad, était orné d’une escarboucle sur le
nasal, et il tenait en main une lance roide et lourde ; il était aussi armé
d’un cimeterre 2 . Son bataillon s’avance en bon ordre au combat. Dès que
le comte l’aperçoit, il va contre lui et lui assène sur son bouclier un coup
qui le fait tomber jambes en l’air en pleine mêlée. Il s’en fallut de peu
qu’il y perdît la tête, mais le coup était parti trop tard, et Persans et Acho-
pards vinrent au secours de leur seigneur qu’ils emportent jusqu’à son
enseigne.
XXXIX
On emporte Corbaran droit jusqu’à sa grand-tente où des Africains
monteront la garde sur lui près de la mahomerie. La tente était faite d’un
tissu dont les pans étaient bordés de galons d’or ; les cordes en étaient de
soie, les piquets d’ivoire et des Syriens l’avaient peinte avec grand art :
sur le pan gauche étaient inscrites toutes les vieilles lois remontant au
temps d’Adam ; sur l’autre, on pouvait lire la vie d’Abraham et de ses
1 . « Courbé en tonneau » (Littré).
2. Nous traduisons ainsi le terme de « fausart » qui désigne en fait une arme portée par
les gens de pied, qui se terminait en fer de serpe. En la « prêtant » à un chevalier sarrasin,
au lieu de l’épée, l’auteur semble faire un effort (rare) pour distinguer l’armement du cava-
lier oriental.
158
LITTERATURE ET CROISADE
descendants jusqu’à Moïse, Aaron et Josué d’après la Bible. On y a
couché Corbaran sur un lit d’or brillant, mais avant qu’il se soit remis.
Bavarois et Allemands, Français, Bourguignons, Manceaux et Angevins
lui ont causé de tels désagréments qu’il aimerait mieux être de l’autre côté
du Jourdain. Dès qu’il entend le vacarme que mènent les Français, il se
met en selle sur son rapide destrier. Plus de quarante mille hommes, tant
Arabes que Persans, en firent retentir trompes et cors d’ivoire.
XL
Voici, éperonnant par le champ de bataille, à la tête de trente mille
Turcs du lignage de Judas, Brohadas qui portait un gorgerin d’or fin fait
à Damas, un heaume forgé sur les rives de l’Euphrate et un écu solide qui
avait appartenu au roi Jonathan. Les manches de sa tunique et son turban
avaient été taillés dans deux tissus fort chers : de la soie de Samos et du
drap de Constantinople. « Je vais humilier ces insolents, s’écrie-t-il d’une
voix forte. J’emmènerai, enchaînés, les plus puissants de leurs barons et
je les livrerai à mon père dans la cité de Bagdad. » Éperonnant son cheval,
il le fait passer au galop et, abaissant sa lourde lance, il en tue un Auver-
gnat du bataillon de l’évêque : quelle n’est pas sa joie ! Le bon duc de
Bouillon, qui avait entendu ses rodomontades, se dit à lui-même : « Voilà
qui va te porter malheur, coquin ! J’espère ne pas tarder à te le faire payer
cher ! »
XLI
Le bon duc de Bouillon a entendu les rodomontades du païen et ses
cris. Ce serait une honte pour lui, pense-t-il, que de ne pas aller l’attaquer.
Éperonnant son cheval arabe, il brandit la hampe de son épieu et l’abat
sur le coquin. Bien ajusté, le coup touche l’écu sous la bosse, le faisant
voler en éclats, brise le gorgerin d’or fin et s’enfonce en plein cœur : sous
la violence du choc, le païen tombe à terre. « Vous en avez menti, se
moque le comte. Vous n’insulterez plus les nôtres ! » A cette vue, la
douleur des Sarrasins est telle que plus de cinquante mille laissèrent
éclater un chagrin dont les échos retentirent à une lieue.
XLII
Le deuil fut général pour la mort de Brohadas ; ce jour, plus de cin-
quante mille hommes en versèrent des larmes. Corbaran dit le regret qu’il
en a avec ces paroles d’amitié : « Hélas pour votre valeur, seigneur ! C’est
pitié de votre force ! Je vous considérais comme le meilleur de nos cheva-
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
159
liers. Nombreux sont ceux pour qui votre mort est une grande perte.
Grands et petits vont vous regretter, et d’abord votre père et votre mère
au clair visage. Que pourrai-je dire à votre père, mon seigneur, lui qui
m’avait adressé de si tendres prières pour que je vous protège des Fran-
çais ? Comment pourrai-je retourner en pays païen ? » Corbaran avait
raison d’avoir peur, car le Soudan devait le considérer pour cela comme
un traître.
XLIII
Corbaran fait retentir son cri de guerre ; plus de cinquante mille de ces
suppôts de Satan s’enfoncent dans la mêlée pour venger Brohadas. Le
proverbe a bien raison de dire que « tel qui veut venger sa honte l’aug-
mente », car nos bonnes gens de la Terre d’Honneur 1 ne refusent pas l’af-
frontement. Que de têtes furent coupées en ce jour, que de pieds, de
poings, de jambes y furent mutilés ! Que de destriers rapides à la croupe
ronde fuyaient dans la montagne, la selle sous le ventre ! Les païens
furent contraints de reculer.
XLIV
A moitié fou de douleur, Corbaran pousse son cri de guerre pour rallier
les siens. Armés d’arcs, ils sont plus de cinquante mille à retourner au
combat pour venger Brohadas. Sous la grêle de traits qui s’abattait sur
eux, nos chevaliers furent contraints de reculer jusqu’à l’endroit où le
cadavre gisait sur le sentier. Corbaran se pencha à terre pour prendre dans
ses bras le corps du jeune homme qu’il chérissait ; en toute hâte, il le
charge sur le cou de son destrier et l’emporte à l’écart, ne voulant pas le
laisser au milieu de la bataille. Il recommande à ses Turcs de prendre soin
de lui au mieux. Ceux-ci le déshabillèrent puis le lavèrent de toutes ses
souillures et l’enveloppèrent étroitement dans un précieux drap de soie
damassé ; puis ils l’étendirent sur une civière recouverte d’un riche
linceul et quatre destriers l’emportèrent. Corbaran retourna alors au
combat pour rallier les siens.
XLV
Ce fut là une bataille rude et acharnée. Enguerrand de Saint-Pol, un
chevalier sans reproche, et son père, le seigneur Hue, y font bonne figure,
tuant force Sarrasins. Voici que s’avance Amédélis, piquant des deux. A
voir morts les émirs persans qui lui avaient donné des fourrures de vair et
de petit-gris, il est à moitié fou de douleur ; et apercevant Corbaran, il
I . La « Terre d’ Honneur » est le pays des Francs.
160
LITTERATURE ET CROISADE
s’écrie : « Hélas, mon seigneur, comme vous voilà en mauvaise posture !
Vous n’avez pas voulu m’écouter quand je vous ai conseillé d’accepter la
bataille à vingt ou dix champions ; et maintenant, vos barons sont sur le
point d’être vaincus et anéantis, et vous-même amoindri et déshonoré
pour le restant de vos jours. Il me reste le temps de vous montrer combien
je vous aime. » Et éperonnant son destrier, il brandit son épieu et va
frapper Guillaume, un vaillant chevalier de Senlis, sur son écu gris : le fer
pénètre sous la bosse, déchire la cotte de mailles et s’enfonce en plein
cœur. Le cavalier tombe de son cheval, mort, sur le sol. Amédélis repart
en poussant son cri de guerre.
XLVI
Des deux côtés, on frappe de beaux coups. Avec leurs arcs de corne,
les Turcs ont réussi à se dégager. Mais voici le roi Tafur avec ses va-nu-
pieds, sans hauberts ni heaumes, ni courroies d’écu pendues au cou.
Quand ils entraient en bataille, ils frappaient à tour de bras, en se servant
de pierres, de massues, de couteaux tranchants et de haches affûtées qui
faisaient jaillir la cervelle des crânes. Ils étaient terribles à voir avec leurs
cheveux hérissés ; aucun autre bataillon ne suscitait autant de crainte. Ils
s’enfoncent en courant dans la mêlée, jetant de grosses pierres là où elle
est la plus épaisse. A les voir grincer des dents, on les croirait prêts à vous
dévorer. Le seigneur Pierre l’Ermite s’évertue de son mieux à assommer
les Turcs, tant que le voilà en sueur : tous ceux qu’il atteint de son
bourdon ferré sont renversés à terre. Quant aux dames, elles se servent de
pierres bosselées comme projectiles et portent à boire aux assoiffés. Mais
voici que les Turcs reçoivent des renforts. Si Dieu oublie nos gens, ils
vont connaître la défaite et la mort. Lorsque l’évêque du Puy entend le
bruit des chevaux au galop, il prie d’une voix forte : « A l’aide, sainte
Marie ! Dieu, jetez vos regards clairvoyants sur ceux qui ont déjà sup-
porté tant de peines pour vous ! »
XLVII
L’évêque du Puy arpente la bataille en faisant force d’éperons, entouré
de nombreux et vaillants chevaliers, et de gens appartenant au comte
Raymond qui, malgré qu’il en eût, était resté pour garder la ville : il y en
avait beaucoup, mais je suis incapable de dire combien. L’évêque, en
armes, montait un rapide destrier et tenait la lance dont ses cruels bour-
reaux avaient frappé le Seigneur Dieu crucifié. Il parcourt le champ et
encourage les nôtres : « Barons et nobles chevaliers, n’ayez pas peur. Ne
craignez pas la mort, recherchez-la au contraire. Souvenez-vous des
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
161
saints commandements de notre Dieu qui a humblement voulu souffrir la
mort par amour pour nous. Celui qui mourra pour Lui L’accompagnera,
je le crois fermement, au royaume étemel. Que tous les péchés que vous
avez commis depuis votre enfance vous soient en ce jour pardonnés ! »
Quand humbles et puissants eurent entendu ces paroles, même les plus
craintifs aspirèrent au combat. Sarrasins et Persans vont le payer cher. Il
fallut peu de temps pour que le nombre de leurs morts fût tel qu’aucun
jongleur ne pourrait l’évaluer.
XL VIII
C’est merveille que de voir bataille si acharnée. Tous les princes y frap-
pent à l’envi : le comte Hue le puîné, frère du roi Philippe, et Dreux de
Noiele sur son destrier gascon, le très noble comte Raynaud, Clarembaut
de Vandeuil et Anseau de Ribemont, sans oublier Acard de Montmerle au
clair visage ; il y avait là le comte Raimbaut d’Orange, Olivier de Marsan,
Étienne d’Aubemarle, fils du comte Eude, et Gérard de Goumay, l’ensei-
gne attachée à sa lance ; Raynaud de Beauvais et Mahuis de Clermont,
Gérard de Cerisy avec le vailland Wallon, Gautier de Doméart et sa suite,
et Thomas de la Fère qui ne ménage pas ses coups, le seigneur Hue de
Saint-Pol au cœur courageux et son fils Enguerrand qui méprise les
lâches ; Robert le comte de Flandre qu’on appelle le Frison était là lui
aussi avec Eustache de Boulogne, frère du duc de Bouillon ainsi que Bau-
douin de Mons portant son enseigne vermeille. Le Lorrain Hemaut et le
Dijonnais Hue, le comte Lambert de Liège, un homme d’une loyauté sans
faille, et Rotou le comte du Perche qui ne porte pas dans son cœur ces
méchants fidèles de Mahomet, et Geoffroy de la Tour dont tous les coups
sont mortels ; et Foucart l’orphelin en compagnie de Raimbaut Creton,
Païen de Camely et Gérard du Dognon, et Roger du Rosoy le boiteux ; il
y a encore Tancrède de Sicile avec Bohémond, et l’évêque du Puy, leur
aumônier ; Godefroy le duc au cœur de lion avec Hungier l’Allemand,
son vaillant compagnon, le duc de Normandie et Fouchier d’Alençon et
le jeune Guillaume qui avait pris belle vengeance pour la mort d’Eude de
Beauvais, le sénéchal de Hue. Tous ceux d’Allemagne, du Danemark et
de Flandre s’élancent sur les Turcs à fond de train et tombent sur eux avec
une telle violence que chacun abat le sien d’un coup d’épieu acéré : le
sang et la cervelle se répandent sur le sol.
162
LITTERATURE ET CROISADE
XLIX
Nombreux sont les combattants et acharnée la bataille. Corbaran, lui
aussi, frappe à tour de bras avec tous ses compagnons : rien qu’à compter
les rois, ils étaient quatre-vingt-dix. L’auteur de la chanson, c’est-à-dire
Richard le pèlerin de qui nous la tenons, connaissait leurs noms. Il y avait
là Brudalan, Rodamus et Grandon, Elyas et Clérème, Brumont et Dérion,
l’émir Gramange, Margain et Fauferon, Judas Maccabée, Ténébreux et
Samson, Antiochus le rouge, David et Salomon, Hérode et Pilate, Gaifier
et Lucion, Claré de Sarmazane, Corbas et Lirion, Dinemont et Malart,
Noson et Firmion, Arbulant, Lamusard, Alori, Guénedon, Madoine
d’Oliandre et le roi Lorion ; avec eux se trouvaient Sansadoine, Soliman
et Néron, le brave Amédélis et le Rouge-Lion.
L
Nombreux sont les combattants et acharnée la bataille ; nos gens de la
Terre d’Flonneur y accomplissent des exploits. Le sage comte de Nor-
mandie éperonne son destrier en poussant son cri de guerre et va frapper
le Rouge-Lion sur son écu marqué de roues qu’il lui brise d’un coup en
dessous de la bosse ; le gorgerin est arraché et la chair entaillée ; le cava-
lier tombe mort et son âme s’en va hanter l’enfer hideux.
Le bon duc de Bouillon, d’un coup de son épée tranchante, fait voler la
tête à Soliman et le seigneur Hue le puîné qui s’était jeté au galop aux
trousses de Sansadoine le pourfend en deux jusqu’à la poitrine d’un coup
d’épée. A cette vue, les Sarrasins poussent des clameurs qui retentissent
à une lieue. Que de Turcs s’enfoncèrent dans la mêlée ! Que de flèches
au talon garni de fils d’or furent tirées ! Combien de puissantes dames
furent foulées aux sabots des chevaux et restèrent par terre mortes et cou-
vertes de sang ! Les Turcs ont fait un vrai massacre des nôtres. Si le Dieu
tout-puissant les oublie, ils vont être vaincus et anéantis.
LI
Nombreux sont les combattants et farouche est la bataille. Les suppôts
de Satan multiplient les coups d’épée. Les nôtres ont beau frapper, il leur
semble qu’ils ne peuvent rien contre la force de leurs adversaires : aussi,
quelle n’est pas leur angoisse ! Mais quand l’évêque du Puy, le bien-aimé
de Dieu, tourne ses regards vers la montagne qui était couverte d’enne-
mis, il voit s’avancer fièrement un bataillon à cheval, en rangs si larges et
si profonds que nul ne pourrait les compter, mais je crois qu’ils étaient
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
163
plus de cinq cent mille cavaliers, plus blancs que la neige de mars. Saint
Georges était à leur tête, ainsi que le baron saint Maurice qui a la réputa-
tion d’être un guerrier de valeur ; Démétrius et Mercure 1 portaient les
enseignes. N’était la pensée de Jésus, nos gens seraient restés- figés de
peur sur place : on aurait pu les attacher et les emmener couplés en laisse
comme des lévriers. Cependant, l’évêque les rassure : « N’ayez pas peur,
barons, on vient à notre aide ; ce sont les anges de Dieu que je vous ai
annoncés hier. » À cette vue, les Turcs furent frappés d’accablement : ils
auraient donné mille livres d’or pour être ailleurs. Ils firent faire demi-
tour à leurs rapides destriers et cherchèrent leur salut dans la fuite, tandis
que les nôtres leur donnaient la chasse avec une telle ardeur qu’ils durent
abandonner leurs chevaux, essoufflés, et les changer contre ceux dont les
maîtres gisaient morts par les prés : ils n’eurent pas de mal à en trouver,
et de vigoureux !
Écoutez, seigneurs, ce que fit le bon guerrier Hungier. Quand il vit les
païens fuir devant la chasse des Francs et l’enseigne flotter au vent, il
demanda à Dieu, le maître du monde, de lui donner le prix de la journée.
Il s’enfonça au cœur de la mêlée ; autant de coups, autant de morts ! Mais
ces orgueilleux de Turcs — que Dieu les anéantisse ! — lui tuent son
cheval sous lui. Se protégeant de son écu écartelé 2 , il se mit bravement à
frapper les barons sarrasins de son épée d’acier ; il fallait le voir, les
faisant tomber par terre les uns sur les autres, faisant pâlir le souvenir de
Roland et d’Olivier. Les Turcs n’osent l’approcher d’aussi loin que porte
la lance d’un fantassin. Ils ont beau lancer des javelots ou tirer des flèches
contre lui, il continue d’avancer vers leur enseigne qu’il finit par renver-
ser du rocher en coupant sa hampe. Ces coquins, ces lâches l’auraient tué
sans l’intervention des Allemands, des Bavarois, des Lorrains, des Nor-
mands et des Picards. Que de coups d’épée ! Quelle bataille ! Les Turcs
ne purent soutenir le choc ; non contents de se replier, ils furent contraints
de fuir. Cette vue rend Corbaran fou de rage.
LU
Corbaran voit la fuite de ses gens et le massacre qu’en font les Francs
à coups d’épée. Quand son étendard est renversé, il en appelle à Mahomet
d’une voix forte : « Ah ! seigneur, moi qui vous aimais tant ! Si jamais je
peux revenir dans ma terre, je vous ferai brûler et je jetterai vos cendres
au vent. » Il donne l’ordre de mettre le feu à la prairie ; et comme l’herbe
1 . Saint Georges (qui deviendra le patron des croisés), saint Démétrius et saint Mercure
étaient les saints patrons des armées byzantines. L’iconographie chrétienne a coutume de
les représenter en guerriers.
2. Partagé en quatre quartiers égaux.
164
LITTÉRATURE ET CROISADE
était épaisse et sèche et qu’elle avait poussé haut, elle prend bien, oppo-
sant aux nôtres un obstacle difficile à franchir. Quand ceux qui étaient
près des tentes virent les flammes s’élever, ils se saisirent du trésor dans
l’ intention de l’emporter. Mais les Syriens et les Arméniens s’y opposè-
rent, le leur ravirent et leur coupèrent la tête. Voici les païens abandonnés
à leur courte honte ; les exploits des barons d’outre-mer en ce jour sont
impossibles à raconter et même à imaginer. Je suis incapable de vous les
détailler, mais je ne veux point passer sous silence ceux du duc de Bouil-
lon, de Hungier l’Allemand, le chevalier sans reproche, ni du comte
Robert qui est en charge de la Flandre. Le comte Flue le puîné, Bohémond
le brave et Robert de Normandie au clair visage parcourent le champ de
bataille, hargneux comme sangliers. Ils requièrent les païens de leurs
épées d’acier entre le fleuve et la montagne, et les chassent de leur canton-
nement, les contraignant à prendre la fuite.
LUI
Les païens s’enfuient, pleins de colère et de douleur. Arrivés au pied
de la falaise qui domine la vaste vallée, ces coquins de mécréants tentent
de faire volte-face quand, au galop de son cheval gris, surgit Gérard, un
homme grisonnant, né à Melun, qui, tombé malade, avait dû garder le lit
depuis longtemps. Il s’enfonce au cœur de la mêlée, ce qui, à mon sens,
est pur enfantillage de sa part, car les païens ont vite fait de le tuer. Mais
voici qu’ Evrard, un courageux combattant de Puisac, se précipite en
piquant des deux, ainsi que Droon, Clarembaut, le vaillant Thomas et
Païen de Beauvais sur son cheval gris. De voir Gérard mort leur cause un
cuisant chagrin et ils n’ont plus qu’un désir : venger leur ami. Chacun
frappe à grands coups de son épée aiguisée : autant de coups, autant de
morts. La victoiré passe décidément dans le camp des fidèles de Notre-
Seigneur, tandis que le nombre des Turcs, avec tout leur orgueil, va dimi-
nuant : ils finissent par tourner le dos et par prendre la fuite.
LIV
Accablé de douleur par la défaite de ses hommes, Corbaran s’enfuit.
Le nuage de poussière soulevé par les sabots des chevaux obscurcit la
clarté du jour. Les païens se dirigent droit vers le Pont-de-Fer, poursuivis
par les nôtres qui ne les aiment guère ; et quand ils furent arrivés près du
château tenu par Tancrède, la nuit venue leur permit de s’échapper.
Nos barons regagnent leurs tentes dans le cantonnement, mais le duc
de Bouillon passe outre. Il continue la poursuite avec acharnement ainsi
qu’une grande partie de sa baronnie. Il rattrapa Corbaran au fond d’une
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
165
vallée : « C’en est fait de vous, poltron ! s’écrie-t-il d’une voix forte. Je
demande la joute : faites faire demi-tour à votre cheval ! » En l’entendant,
Corbaran jette un regard sur ses poursuivants et ordonne à ses nobles che-
valiers de s’arrêter car, dit-il, « ces gens qui nous donnent la chasse sont
des fous d’après moi ». Le jour tombe, la nuit est là. Ce fut un dur affron-
tement et il tourna au désavantage des nôtres : il ne restait plus un seul
compagnon au duc. Là furent tués Hungier l’Allemand, un combattant
aguerri : deux flèches tirées par Claré de Sarmazane lui faussèrent son
haubert et lui transpercèrent le corps ; mortellement touché, il tomba à
terre avec le nom de Dieu à la bouche : « Seigneur, Père de gloire, toi qui
m’as fait naître, aie pitié de mon âme, car mon corps est à bout. Secours
le duc et préserve-le de la mort. » Et sur ce, il trépassa. Le bon duc de
Bouillon se retrouve encerclé, et on lui a tué sous lui son rapide destrier.
Quand il se voit à pied, partagé entre crainte et colère, il s’adosse contre
un gros rocher et, tenant serré contre lui son écu d’or, fait face à la foule
des païens qui le pressent de toutes parts.
LV
Inutile de demander si le duc fut chagrin de voir son destrier abattu
sous lui et Hungier l’Allemand qu’il chérissait tant gésir à terre, son corps
foulé aux sabots des chevaux. Ramenant devant lui son écu bordé de
cercles d’or, son épée d’acier clair à la main, il se défend, hargneux
comme un sanglier. A démembrer les Sarrasins et à les faire tomber par
terre en tas l’un sur l’autre, le prince faisait pâlir le souvenir de Bertrand
et d’ Aÿmer. Quand Corbaran vit son courage, il lui demanda, de sa voix
qu’il avait claire, comment il s’appelait. « Je peux bien te le dire, vassal :
on m’appelle Godefroy de Bouillon. — Sur ma foi, j’ai souvent entendu
faire ton éloge. Laissé-toi donc prendre vivant ; mon intention est de te
présenter à mon seigneur le Soudan et de te donner terre et avoirs. — Tu
perds ton temps. Affronte-moi plutôt corps à corps, d’égal à égal. Si tu
peux me vaincre, tu auras de quoi te vanter. Mais si je m’en tire sain et
sauf, ce que je veux, c’est me rendre en Perse pour la conquérir. Je ferai
pendre haut et court votre émir Soudan ou bien je lui ferai crever les yeux
avec une longue tarière. Et au retour, je compte passer par L a Mecque et
y prendre les deux candélabres qui sont devant la statue de Mahomet pour
les faire mettre devant le Saint-Sépulcre. » Ces paroles rendent Corbaran
fou de rage : « Malheur à vous si vous le laissez échapper ! », dit-il à ses
hommes. Il fallut alors entendre les hurlements des Turcs qui réussirent à
renverser le duc de vive force. Dès qu’il fut à terre, il se remit sur pied
d’un bond pour éviter la mort, mais le sang jaillissait de son nombril.
Quand nos bonnes gens d’outre-mer eurent regagné leurs tentes pour
se reposer, ils ne trouvèrent pas trace du duc de Bouillon ; et au moment
166
LITTÉRATURE ET CROISADE
de dîner, arriva un messager : « Seigneurs, dit-il aux princes, écoutez-
moi ! J’ai vu le duc de Bouillon franchir une montagne d’où il n’est pas
revenu ; il est mort ou prisonnier ! » Cette nouvelle arracha des larmes à
nos barons qui se mirent en selle sans perdre de temps. Que le Rédemp-
teur les conduise !
LVI
Nos barons chevauchent en éperonnant leurs chevaux. Cependant, le
duc s’est adossé contre le rocher et, tenant en main son épée au pommeau
de laiton, et son écu serré contre lui, il commence de se défendre, brave
comme un lion. Mais les Turcs étaient trop nombreux, et il fut blessé au
foie et aux poumons. Tremblant de peur devant la mort, il implora Notre-
Seigneur : « Père de gloire, vous avez ressuscité Lazare par votre bénédic-
tion. La belle Marie-Madeleine s’approcha assez de vous dans la maison
de Simon, en se faufilant sous un lit de repos, pour se trouver à vos pieds.
Des larmes venues de son cœur qui lui montaient aux yeux, elle vous les
lava entièrement, puis elle les oignit de myrrhe par inspiration divine. Ce
en quoi elle fit preuve de sagesse et s’en vit bien récompensée puisque
vous lui avez pardonné tous ses péchés. Puisque cela est vrai et que nous
avons raison de le croire, protégez-moi de la mort et de la captivité et
faites que ces Sarrasins félons ne puissent pas me vaincre ! »
LVII
Après avoir terminé sa prière et avoir battu sa coulpe devant Notre-
Seigneur, le bon duc de Bouillon ramena son écu devant lui et, l’épée à
la main, offrit une fière résistance à ces maudits. Cependant, nos bonnes
gens de la Terre d’Honneur étaient parvenus, sur leurs chevaux, à portée
des hurlements que les païens poussaient en bas, dans la vallée. Qu’il fit
bon alors entendre le fameux cri de « Montjoie ! ». Ils lancent leurs
chevaux au galop et chacun va frapper un ennemi de sa lance acérée. La
bataille fut longue et acharnée. Claré de Sarmazane y eut la tête coupée ;
Brudalan et Hérode restèrent sur le pré avec plus de quatre cents hommes
de leur pays. Le bataillon des Turcs fut mis en déroute, et le bon et sage
duc fut sauvé. On le remonta sur un destrier à la selle dorée et tous s’en
retournèrent au camp où la liesse allait être générale.
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
167
L VII I
Les barons mirent pied à terre dans le camp devant les tentes, délacè-
rent leurs heaumes et enlevèrent leurs hauberts. Mais avant de se désar-
mer, l’évêque du Puy les admonesta ainsi dignement : « Ecoutez-moi,
seigneurs ! On n’a jamais vu depuis la création du monde tant de cheva-
liers affrontés en bataille et ceux qui y ont participé étaient certes dans les
bonnes grâces de Dieu, car ce n’est pas vous qui avez tué et mis en fuite
les Turcs, mais la gloire de Jésus et Sa sainte puissance. Par amour pour
Lui, je vous demande de vous abstenir de mentir et de plaisanter. — C’est
entendu, seigneur », répondirent-ils. La nuit, tous se désarmèrent dans les
riches tentes, car ils étaient recrus de fatigue. Ce n’est pas une histoire à
dormir debout, mais la pure vérité, la chronique en témoigne et vous
auriez tort de ne pas y ajouter foi : il y eut, en ce jour, cent mille chevaliers
païens tués, sans compter les gens de pied qui y périrent en si grand
nombre qu’aucun homme ne pourrait en faire le compte.
LIX
Nos barons passèrent la nuit à se reposer dans leurs tentes, car ils
étaient recrus de fatigue. Écoutez donc ce qu’avaient fait ces fous de Sar-
rasins : dès l’heure de vêpres, ils avaient mis leur dîner à cuire, ne pensant
pas qu’un seul des nôtres oserait sortir contre eux depuis la cité. Mais
— que Dieu soit loué pour Sa bonté ! — les voilà morts ou prisonniers
pour leur courte honte. Quant aux nôtres, ils ont de quoi boire et manger
tout leur content et passent toute la nuit dans les jeux et les plaisirs sans
rien se refuser.
Le lendemain, ils ont donc rassemblé tout leur butin : quinze mille cha-
meaux et des mulets et chevaux de bât à ne pas les compter, non plus que
tout le reste du bétail. Ils entrent dans la ville avec toutes ces richesses ;
abbés, moines et prêtres vont au-devant d’eux, portant croix et reliques,
et rendant grâce au Seigneur Dieu : quand même il ne leur fût pas arrivé
de blé pendant trois ans, la ville n’aurait manqué de rien. Tel qui avait
peu se retrouve à présent bien pourvu.
Revenons-en maintenant à ceux qui s’étaient enfermés dans la tour. De
là, ils avaient pu observer la bataille à laquelle avaient pris part les cheva-
liers blancs comme fleurs des prés, et avaient compris que c’était une
manifestation de la puissance divine, puisque, dès qu’on les avait vus
combattre à nos côtés, les leurs avaient été vaincus et mis en fuite. Ils
firent demander une enseigne à l’armée de Notre-Seigneur et Raymond
de Saint-Gilles leur remit la sienne ; l’émir la fit dresser au sommet de la
plus haute tour, mais ceux de Lombardie et des Pouilles lui dirent que ce
168
LITTERATURE ET CROISADE
n’était pas là celle de Bohémond ni de Tancrède ; ce pourquoi les Turcs
se dépêchèrent de l’amener et ordonnèrent à un messager à eux de bien
vouloir aller trouver « le fameux Bohémond ; et qu’il vienne parler avec
l’émir ». Le messager partit au galop, se rendit auprès des Français, les
bien-aimés de Dieu, et leur demanda où était Bohémond. « Il est là, assis
auprès de Tancrède. » Le messager s’avança et le salua de par Dieu, ce à
quoi Bohémond répondit en homme sensé qu’il était : « Que Dieu te
garde, ami, par sa bonté ! — Seigneur, l’émir a un message important
pour vous : il veut vous parler en secret. — J’y suis tout prêt », fait Bohé-
mond, qui se met aussitôt en selle sur un destrier frais et monte d’une
traite, avançant lentement à l’amble, au sommet du rocher où s’élevait le
donjon. L’émir fut ravi de le voir.
LX
L’émir salue le marquis : « Bienvenue, cher ami Bohémond ! — Et
bonne chance à vous, ami ! — Voici ce que j’ai à vous dire. J’ai ici avec
moi nombre de Turcs et de Persans, certains illustres. Je voudrais avoir
l’assurance que tous ceux qui choisiront de s’en retourner dans leur pays
recevront un sauf-conduit pour les protéger, et qu’ils pourront emmener
avec eux palefrois et chevaux de somme. Pour ceux qui voudront croire
en la résurrection de Dieu, faites-les baptiser et ils serviront fidèlement le
roi céleste. À ces conditions, je vous remettrai le donjon et le palais
voûté. » Ces paroles réjouirent fort Bohémond, qui répondit calmement
en homme de sens : « Ne vous inquiétez pas, seigneur. Je vais aller
consulter nos barons et je reviendrai vous trouver le plus tôt possible. »
L’émir y consentit bien volontiers et Bohémond, après avoir pris congé,
s’en retourna, très satisfait, auprès des gens de son pays.
LXI
Bohémond s’en retourna sur son destrier d’Aragon. Une fois de retour
auprès des fiers barons, il les interpelle calmement dans sa langue : « Sei-
gneurs, l’émir vous fait dire, par mon intermédiaire, qu’il a avec lui beau-
coup de barons turcs. Remettez un sauf-conduit à ceux qui s’en iront pour
que ni leurs biens ni eux-mêmes ne souffrent aucun dommage ; faites
baptiser au nom et à l’image de Dieu ceux qui voudront renier leur foi de
sauvages et servir Dieu jusqu’à leur mort. À ces conditions, il me remettra
la citadelle avec son donjon. — Ce sont des conditions honnêtes, répon-
dent les barons. Il faudrait être fous pour refuser. Dieu qui donna des ailes
aux oiseaux et s’incarna dans la Sainte Vierge en soit loué ! »
LA CHANSON D’ANTIOCHE — CHANT VIII
169
LXII
Dès que Bohémond a consulté les barons et qu’il les a tous vus d’ac-
cord, il repart d’une traite jusqu’à la tour. Appelant l’émir, il prononce
ces paroles de sagesse : « Seigneur, nos barons acceptent de s’engager à
faire ce que vous avez dit. » Et afin qu’il ait toute sûreté, il le jure sur sa
foi. On ouvrit alors les portes et on fit sortir ceux qui se trouvaient à l’inté-
rieur. Ceux qui ne voulaient pas croire à la régénération par le baptême
reçurent un sauf-conduit valable dans tout le pays. Et ceux qui voulurent
croire en Dieu et en sa sainte religion furent baptisés par les prêtres.
Nos gens d’honneur laissent éclater leur liesse. Quant à l’émir, voici ce
qu'il leur raconta : « J’ai vu hier, pendant que la bataille faisait rage dans
la prairie, un bataillon d’hommes en armes venir se ranger à vos côtés ;
leurs files étaient si longues et si large leur front qu’on ne pouvait les
compter, et ils étaient plus blancs que neige sur les branches. Dès qu’ils
eurent attaqué les nôtres, nous avons été vaincus et mis en déroute. Toute
la terre — montagne et vallée — s’est mise à trembler et notre tour, là-
haut, a failli s’effondrer. Nous avons eu si peur, en vérité, que, tous, nous
aurions préféré être outre-mer 1 . »
1 . Si, dans le thème du présent volume, « outre-mer » désigne la Terre sainte, dans la
chanson dont le cadre est la Terre sainte, « outre-mer » c’est, pour les chrétiens, le pays
d’Europe d’où ils sont venus et, pour les Sarrasins, tantôt ces mêmes pays d’où viennent les
croisés, tantôt comme ici, un ailleurs lointain et peu précisé.
La Conquête de Jérusalem 1
[Richard le Pèlerin et Graindor de Douai]
Chanson de geste, fin du xu' siècle
INTRODUCTION
Il faut sans doute être bien conscient du caractère passionnel des rela-
tions entre chrétienté et Islam à travers les siècles pour raison garder
devant La Conquête de Jérusalem. Le lecteur, en effet, qui, faisant
confiance au titre, espérait trouver une relation historique des événements
de la première croisade aura été bien surpris et peut-être scandalisé, même
s’il se doute bien qu’un historien du xn e siècle n’a pas la même conception
de sa discipline que son homologue contemporain. Or, précisément, La
Conquête de Jérusalem n’est pas, ne veut pas être un document d’histoire,
même si son auteur, conformément à la tradition, fait semblant de la pré-
senter comme tel.
En effet, ce texte est composé en langue vulgaire, dans une forme poé-
tique, pour une récitation publique ; c’est une chanson de geste, au même
titre que la Chanson de Roland, la Chanson de Guillaume, la Chanson
d'Aspremont ou La Prise d 'Orange. Elle repose certes sur un événement
historique important, l’épisode central de la première croisade, mais la
Chanson de Roland, par exemple, se fondait aussi sur un événement his-
torique, puisqu’il y eut bien une bataille à Roncevaux le 15 août 778 qui
aboutit à une cruelle défaite de l’arrière-garde de l’armée franque.
Il est vrai que La Conquête de Jérusalem suit la réalité historique de
plus près ; mais il y a à cela deux explications majeures.
- Entre l’événement de Roncevaux et le récit poétique conservé se
sont écoulés plus de trois siècles ; entre la première croisade et la chanson
de La Conquête de Jérusalem ne s’est écoulé qu’un siècle ; l’on s’accorde
en effet généralement à dater notre texte de la fin du xi I e siècle.
- Graindor de Douai, son auteur probable, a travaillé — tend à penser
la critique contemporaine — à partir du récit d’un croisé, Richard le Pèle-
1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Jean Subrenat.
172
LITTERATURE ET CROISADE
rin ; il se trouvait, de ce fait, davantage captif de la réalité des événe-
ments.
Il n’est en revanche pas inintéressant, sur le plan historique précisé-
ment, de s’interroger sur la raison d’être de ce texte, sur les intentions de
l’auteur, sur la réception du public. En effet, à cette époque, le règne de
Philippe Auguste, la croisade reste un événement d’actualité pour encore
presque un siècle ; exalter les exploits des glorieux précurseurs n’était
sans doute pas innocent et le genre épique s’y prête particulièrement
bien ; n’oublions pas que la chanson de geste traditionnelle met très
souvent en scène des affrontements avec les Sarrasins en Occident et, en
un certain sens, le mouvement de la Reconquista en Espagne procède
d’un état d’esprit qui a des points communs avec la croisade.
On va donc, dans La Conquête de Jérusalem , retrouver tout d’abord
l’esprit et la forme de l’épopée ; et c’est seulement lorsque l’on aura fait
la part des choses sur ce point qu’il sera possible de se demander quelle
originalité présente cette chanson de croisade.
De la chanson de geste, La Conquête de Jérusalem garde la forme exté-
rieure : succession de strophes assonancées ou rimées, nombreuses répéti-
tions, parfois lancinantes pour un lecteur du xx 1 -' siècle, justifiées non
seulement par le respect d’une poétique, mais aussi par le caractère oral
de la diffusion et le goût incontestable d’un public qui attend cela. Ainsi
voit-on, par exemple, plusieurs laisses signaler le détail de la composition
des armées et les bénédictions individuelles de l’évêque avant le combat
(III, iii-iv ; IV, h sqq. ; VII, xxxi sqq.) ; ainsi entend-on souvent le jon-
gleur assurer qu’il dit la vérité, que sa chanson est la meilleure ; ainsi
peut-on s’étonner des effectifs démesurés de combattants dans un camp
comme dans l’autre, avec leur corollaire, l’indifférence devant les massa-
cres complaisamment évoqués qui ne servent que de toile de fond aux
grands combats des chefs, les seuls valorisés ; ainsi retrouve-t-on sans
cesse des expressions stéréotypées, appliquées à la description des armes
ou à l’attitude des chevaliers selon une rhétorique bien connue depuis
L Iliade ou L 'Odyssée ; ainsi remarque-t-on des descriptions physiques
totalement fantaisistes de contingents militaires païens, comme les habi-
tants de Buridane qui se nourrissent d’épices (VIII, v) ou les « Espics »
qui ont une anatomie partiellement zoomorphique (VIII, vu).
Les noms propres mêmes d’un certain nombre de seigneurs musulmans
se retrouvent (et parfois il s’agit d’un pur emprunt) dans des épopées évo-
quant la lutte contre les Sarrasins d’Espagne : les noms d’Aerofle, Butor,
Fabur (VII, :) se trouvent aussi dans Aliscans ; Galafre (VII, i) est le grand
ennemi de Guillaume dans Le Couronnement de Louis ; presque tous les
fils de Sultan (VIII, n) portent des noms répertoriés ailleurs ; le fait même
que Sultan et Calife (le « pape » sarrasin !) soient des noms propres est
également révélateur. Les peuples ennemis enfin procèdent d’un amal-
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION
173
game identique dans toute l’épopée romane, puisqu’on trouve aussi bien
des Turcs, des Arabes que des Slaves, des Bulgares musulmans, comme
le sont ailleurs les Saxons ou les Bretons.
Tout cela fait donc partie d’une forme littéraire, mais aussi d’un fond
commun propre au genre ; ce serait une erreur d’y chercher quelque origi-
nalité que ce soit.
Si l’on prête maintenant attention à la construction dramatique de La
Conquête de Jérusalem , on retrouve une structure en deux parties tout à
fait caractéristique ; il s’agissait de conquérir Jérusalem, tel semblait être
le sujet « historique » de la chanson ; or la victoire est acquise à la fin du
chant V. Cependant l’action rebondit avec une contre-attaque de la tota-
lité des mondes païens, neutralisée grâce au retour des chrétiens déjà
repartis vers la France, et la chanson se termine sur cette victoire dans les
« plaines de Rames », apparemment définitive, même si Acre reste encore
à conquérir. Or, sur le plan littéraire , saute aux yeux un parallélisme non
fortuit avec d’autres textes épiques ; tout simplement par exemple, la
Chanson de Roland commence par le douloureux combat de Roncevaux
(une «chanson de Roland» proprement dite); l’armée impériale était
repartie et elle doit faire demi-tour pour l’affrontement décisif contre une
coalition générale du monde païen (sur les bords de l’Èbre) qui assurera
la victoire apparemment définitive ; cependant, il restera Imphe à libérer,
parce que rien n’est jamais acquis et qu’il faut prévoir l’ouverture vers
d’« autres aventures ». Les rapprochements de détail sont également
importants ; signalons seulement l’arrêt du soleil pour assurer la victoire
comme dans la Chanson de Roland ; la source biblique passe par l’épopée
carolingienne. D’ailleurs l’auteur ne s’impose-t-il pas lui-même la réfé-
rence quasi obligée à la Chanson de Roland (VII, xxiv) ?
Là où, enfin, on aurait pu attendre un reportage historique, c’est dans
la peinture des musulmans et de leur religion. Sur ce point encore, La
Conquête de Jérusalem suit, non la pensée exacte de la fin du XII e siècle
beaucoup plus nuancée déjà, mais les idées admises comme évidentes
dans le genre littéraire ; ainsi constate-t-on, selon la tradition épique, une
admiration certaine pour le luxe et les merveilles de la civilisation musul-
mane (la richesse, les étoffes, les armements, certaines techniques de
combat), un respect pour la personnalité des « grands » chevaliers, dont
on regrette l’entêtement dans leur foi païenne et auxquels on propose
amitié et respect s’ils se convertissent.
Il s’agit, en effet, d’un conflit à la fois militaire et religieux, toujours
sous-tendu par l’idéologie épique selon laquelle la chrétienté et la féoda-
lité, hors lesquelles il n’y a point de salut, vont de pair. Être chrétien, c’est
participer au système féodal. Être musulman, c’est être en dehors et, sur le
plan religieux, adhérer à une religion caricaturale qui n’est pas réellement
l’islam, mais un syncrétisme étrange de paganisme, d’idolâtrie, de sata-
nisme aussi. Les divinités sont multiples, souvent présentées par trois
174
LITTÉRATURE ET CROISADE
(Mahomet, Apollon, Tervagant), par symétrie sans doute avec la Trinité
chrétienne ; ce sont parfois de pures idoles (dont les caractéristiques à
l’origine remontent sans doute au psaume 1 15) et les païens accuseront
leur dieu de dormir ; parfois, Mahomet intervient matériellement ; ainsi
a-t-il lui-même décoré la tente de Sultan (VI, xm-xv). Il est toutefois bien
clair que c’est une divinité de rang inférieur et surtout dépendante du
démon qui intervient d’ailleurs dans notre poème (VI, xvi-xvn). Si l’on
veut se faire une meilleure idée de cet imaginaire épique, il suffit de se
rapporter à la proclamation de Satan en personne (VI, xvi) : la terre est
son royaume ; on doit l’adorer parce qu’il donne les biens d’ici-bas, tandis
que le Dieu des chrétiens règne dans le ciel. C’est déjà ce que disait
Corsolt dans Le Couronnement de Louis , prétendant même que Dieu
n’ose plus descendre sur terre, car il a peur de Satan. L’origine de cette
profession de foi se trouve évidemment dans la tentation du Christ auquel
Satan offre les royaumes de la terre (Mt iv, 8 ; Le iv, 5-7).
Ainsi donc, en écoutant La Conquête de Jérusalem, les auditeurs
contemporains — qui n’étaient peut-être pas plus dupes que ne l’est l’ac-
tuel public des œuvres de science-fiction — devaient-ils apprécier une
atmosphère à laquelle ils étaient habitués, retrouver un monde manichéen
qui les rassurait et les inquiétait tour à tour. Si le poète ou le jongleur
n’avaient pas joué le jeu, ils n’auraient pas été crédibles, ils n’auraient
pas été... pris au sérieux.
Cela étant acquis, La Conquête de Jérusalem fait montre d’une certaine
spécificité qui nous paraît résider dans une tonalité religieuse plus précise
et plus orientée que celle des épopées des autres cycles.
Il faudrait d’abord presque croire l’auteur lorsque, au début du
chant VII, il a l’aplomb d’affirmer que sa chanson « est véridique car elle
se trouve dans la Bible ».
Si, en effet, le miracle du soleil arrêté (dont le premier bénéficiaire fut
Josué), si la longue et très belle prière de Godefroy (VII, xxvi) — un
« credo épique » selon l’expression consacrée — ressortissent au genre
épique et ne sont donc pas directement issus des deux Testaments, on ne
peut manquer de sentir une imprégnation scripturaire, sans doute trans-
mise par l’intermédiaire de la liturgie chrétienne. L’abondance, par
exemple, de formules comme : « Si Dieu ne les aide, si Dieu ne s’en sou-
cie... », parfois chevilles rhétoriques il est vrai, ne peut cependant que
faire référence à la formule usuelle d’ouverture des offices : « Deus in
adjutorium meum intende. » De même, les « N’ayez pas peur, soyez sans
crainte... » renvoient aux multiples péricopes évangéliques (Mt x, 28 ;
xvn, 7 ; Le vi, 50 ; etc.), reprises par saint Paul ; ou encore les allusions à
Dieu qui n’oublie pas ses amis (par exemple VII, xxv) rappellent le
« Dieu fidèle éternellement» de l’Ancien Testament ; il serait aisé de
multiplier les exemples. L’on se contentera d’insister sur un motif plus
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION
175
surprenant mais fréquent : il s’agit du tableau de la terre jonchée de cada-
vres (I, xxn ; II, xxx, xxxiii ; VI, ni, ix, x ; VII, ix...) ; ce ne peut être
qu’une référence implicite au psaume 110 (109) (« Dixit Dominus
domino meo... »), l’un des plus connus puisqu’il se chantait habituelle-
ment à l’office de vêpres des dimanches et des grandes fêtes, dont les
versets 5 et 6 proclament : « Il brisera les rois au jour de sa colère. [...] Et
partout sur la terre s’entassent les cadavres, il leur a fracassé la tête ».
L’action de notre chanson se présente ainsi comme la réalisation de la
prophétie. C’est incontestablement très rassurant pour la bonne
conscience des croisés qui ont d’ailleurs bien le sentiment de n’être pas
uniquement des guerriers.
Car La Conquête de Jérusalem est aussi le récit d’un pèlerinage accom-
pli avec piété (« Qu’il prenne sa croix et me suive... »). Là encore quel-
ques exemples permettront de comprendre l’atmosphère que veut sans
doute établir l'auteur. Il y a d’abord un désir sans cesse répété, celui de
voir, de toucher, de vénérer le Saint-Sépulcre, où a été déposé le corps du
Christ et d’où il est ressuscité. Le but du pèlerinage ou de la croisade est
là, non ailleurs, ce n’est pas le Temple où II enseigna, le Golgotha où II
fut crucifié, le Cénacle où II institua l’Eucharistie, le mont des Oliviers
lieu de la douleur et de l’arrestation, ni Bethléem... Ces lieux saints ne
sont pas négligés, mais le poète va à l’essentiel : la mort rédemptrice et
la Résurrection, gage du salut de l’humanité. C’est de très bonne théolo-
gie ; c’est aussi une piété tout à fait adaptée à ces hommes qui souffrent
avec l’Espérance de faire ainsi leur salut. Cela est tout particulièrement
sensible en deux occasions. Tout d’abord, sitôt la ville conquise, sans
prendre un instant de repos, sans même prendre soin de leurs chevaux,
Godefroy, Robert de frise et Thomas de Marne vont nettoyer le Sépulcre,
puis le Temple (V, xm). Ensuite, au moment de l’élection du roi de Jéru-
salem, tous les « barons » se récusent en invoquant en général leurs enga-
gements familiaux ou féodaux, ce qui est parfaitement honorable ; Robert
le Frison et Robert de Normandie se justifient en précisant qu’ils considè-
rent leur mission comme accomplie parce qu’ils ont vénéré le Sépulcre
(V, xvm, xix) 1 ; c’est leur point de référence. Tous souhaitent alors
prendre le chemin du retour en emportant des palmes, signe de l’accom-
plissement du pèlerinage de Jérusalem — comme la coquille était le signe
du pèlerinage de Saint-Jacques — , et qui valait le nom de « palmier/pau-
mier » au pèlerin de Terre sainte.
Ainsi s’explique aussi leur émotion devant les lieux mémorables de la
vie du Christ, qui apparaît en filigrane tout au long du poème mais se
1. C’est d’ailleurs — et ce n’est pas un hasard — ce que rappelle l’ultime vers de la
chanson : « Adontfu nostre Sires graciiés et loés, / Et li verais sépulcre des barons hone-
rés. »
176
LITTÉRATURE ET CROISADE
manifeste plus intensément en quelques occasions : lorsque Pierre l'Er-
mite commente le panorama sur la ville (II, i-vi) ; lorsque les armées pren-
nent successivement position autour des murailles (IV, i-x) ; lors du
couronnement de Godefroy (V, xvn sqq.) ; lorsque l’armée des croisés au
retour passe par le Jourdain et Tibériade (V, xxx-xxxu). Au-delà du récit
et de la volonté pédagogique, l’auteur décrit l’émotion de ses personnages
pour la faire partager à son public.
C’est sans doute dans la même perspective qu’il convient de situer la
présence et la conduite de divers personnages : le clergé, bien sûr, mais
aussi les personnages féminins, peu fréquents d’ordinaire, du moins sur
les champs de bataille, qui participent ici réellement à la victoire, mani-
festant ainsi que tout le « peuple de Dieu » est à la recherche de Jérusa-
lem, comme il avait marché quarante ans dans le désert sous la conduite
de Moïse, en ayant faim et soif. Les petites gens sont aussi actifs que les
dignitaires et les nobles ; c’est cet étrange peuple des « Ribauds », sous
la conduite du roi Tafur, qui accomplit les combats les plus rudes et qui
emporte la victoire, rappelant évidemment la prédilection du Christ pour
les « pauvres ». L’humilité d’ailleurs devient une vertu chevaleresque
puisque à diverses reprises des chevaliers abandonnent leurs montures
pour attaquer les murailles au pic et à la pioche, sans craindre de déroger.
La manifestation la plus admirable de cette humilité réside dans la
conduite de Godefroy et dans les conditions qu’il pose à sa royauté sur
Jérusalem : pressé par le peuple, puis désigné par Dieu ( vox Dei, vox
populi), il n’accepte qu’une couronne de ronces et veut tenir son royaume
du roi Tafur (V, xvn, xxii-xxvm). C’est une des scènes les plus émouvan-
tes avec celle du deuil pour la mort d’Enguerran de Saint-Pol (VIII, xx,
l-li) et celle de l’étonnement devant le cœur de Comumaran (VIII, lvii).
Dans cet ordre d’idées enfin, l’on est bien tenté d’interpréter l’échec
assez lamentable de l’armée chrétienne, peu combative au vrai, devant
Tibériade, lors du retour vers la Lrance (V, xxxi), comme un avertisse-
ment divin à l’adresse de chevaliers qui déclarent en quelque sorte forfait
alors qu’ils avaient enduré des souffrances innombrables en communion
avec celles du Christ.
Ainsi donc, l’auteur se sent parfaitement à l'aise dans le cadre épique
traditionnel, au point d’inscrire sa chanson, avec La Prise d'Antioche, Les
Chétifs, puis La Chrétienté Corbaran, La Prise d’ Acre, dans un cycle que
la critique moderne appellera Le Cycle de la Croisade et placera à côté
du Cycle du roi ou du Cycle de Garin de Monglane et qui aura des déve-
loppements merveilleux autour de la légende du Chevalier au cygne 1 .
Comme tout poète épique d’ailleurs, il se sent confusément serviteur
d’une cause politique et sociale. Plus précisément ici, se fondant sur des
I . Voir ci-dessous Le Bâtard de Bouillon, laisse ix, n. I . p. 36 1 .
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1 77
événements historiques qu'il utilise assez librement, suivant une idéolo-
gie communément admise (faite de foi sincère et d’intolérance quasi vis-
cérale vis-à-vis de « l’autre »), il parvient néanmoins à infléchir le ton de
son œuvre pour dépasser le cadre de la guerre, pour essayer de la relativi-
ser en quelque sorte par rapport à quelque chose qui pour lui est l’essen-
tiel, une foi incarnée, « chamelle », qui se manifeste dans la liberté de
pèlerinage, de vénération des sites fondateurs de sa religion, retrouvant en
cela la tradition judéo-chrétienne la plus profonde. 11 faut certes regretter
l’intolérance (ou, selon une terminologie récente, le « racisme ») du texte,
— encore que la chanson se termine sur l’admiration pour le cœur de
Comumaran et la cérémonie funèbre en l’honneur du roi païen. La tolé-
rance n’eût pas été concevable au xn e siècle — La Conquête de Jérusalem
en témoigne brutalement — , même si Pierre le Vénérable, qui avait fait
traduire le Coran, avait déjà écrit, au milieu du siècle, à l’adresse des
musulmans : « Je vais à vous, non, comme font souvent les nôtres, avec
des armes, mais avec des paroles, non par la force mais par la raison, non
avec haine mais avec amour. » Et en 1250, Innocent IV pourra dire à son
tour : « Il est clair qu’on ne doit pas faire la guerre aux Sarrasins pour
qu’ils deviennent chrétiens », Louis IX n’en prendra pas moins encore la
tête d’une croisade.
N. B. : Le texte de La Conquête de Jérusalem commence ex-abrupto :
les païens s’arment à l’intérieur de Jérusalem, tandis que Richard et ses
hommes approchent de la ville. Il y a donc des allusions aux événements
précédents contenus dans La Prise d’Antioche et Les Chétifs.
Il faut savoir que « les Chétifs » (c’est-à-dire : les prisonniers) dési-
gnent un contingent de croisés faits prisonniers à la bataille de Civetot,
réduits en esclavage par Corbaran qui les libérera ensuite en reconnais-
sance de multiples (et spectaculaires) services rendus ; ils garderont ce
surnom.
D’autres part les « Ribauds » (les bandits, les brigands) du roi Tafur
sont un contingent assez hétéroclite de combattants, non chevaliers, dont
les techniques, atypiques, sont particulièrement redoutables.
Jean Subrenat
BIBLIOGRAPHIE : le texte est traduit d’après l’édition publiée par c. hippeau, La
Conquête de Jérusalem, faisant suite à la Chanson d' Antioche, composée par le
pèlerin Richard et renouvelée par Graindor de Douai au xuf siècle collection des
Poètes français du Moyen Age, t. VII, Paris, 1877, Slatkine Reprints, Genève, 1969.
Il faut maintenant utiliser l’édition de N R thorp, The Old French Crusade Cycle ,
I. Le découpage du texte en chants n’est pas médiéval. C’est un parti-pris de l’éditeur
du xix e siècle, sur le modèle de l’épopée antique.
178
LITTÉRATURE ET CROISADE
vol. VI, La Chanson de Jérusalem, The University of Alabama Press, Tuscaloosa and
London, 1992.
On pourra consulter :
- sur l’idéologie, l’opinion publique et la littérature : alphandéry p. et dupront a.,
La Chrétienté et l 'idée de croisade, 2 vol., coll. « Évolution de l'Humanité », Paris,
Albin Michel, 1954 et 1959 ; rééd. 1994.
FLORiJ., La Première Croisade, l’Occident chrétien contre l’Islam, Paris, Éditions
Complexe, 1992.
rousset p. Histoire d’une idéologie : la croisade, Lausanne. L’ Age d’homme, 1983.
villey M., La Croisade, essai sur la formation d’une théorie juridique, Paris, Vrin,
1942.
Les Epopées de la croisade, colloque publié par K. H. bender, in Zeitschri ft fur franzô-
sische Sprache und Literatur, Beiheft 1 1, Stuttgart, Franz Steiner, 1986.
La Croisade : réalités et fictions, Actes du colloque d’Amiens (18-22 mars 1987),
publiés par Danielle buschinger, Gôppingen, Kümmerle Verlag, 1989.
- sur le point de vue inverse : maalouf a.. Les Croisades vues par les Arabes, Paris,
J’ai lu, 1983 ; réimpr. 1992.
CHANT I
I
Les païens, nos ennemis, s’armaient à l’intérieur de Jérusalem. Ces
bandits orgueilleux — plus de cinquante mille — étaient en alerte au
temple de Salomon.
Richard et les Chétifs 1 approchent à bride abattue. Ils chevauchaient en
vérité vers leur mort ; mais Dieu, par son très saint Nom, les en préserva.
Quiconque met en Lui sa foi est à l’abri du mal. Nos barons se trouvaient
à la mosquée. Godefroy de Bouillon s’éloigne de l’armée avec Richard de
Normandie, Robert le Frison, Robert du Rosoy qui boite du talon, Étienne
d’Aubemarle, le fils du comte Eudes et dix mille chevaliers ; il n’y avait
pas de fantassins. Ils ont cheminé au grand trot le long d’un vallon ; et
maintenant qu’ils voient la tour de David, le Temple et sa forteresse, la
porte Saint-Étienne et le Charnier du Lion 2 , ils se prosternent devant Jéru-
salem avec grande dévotion ; chacun, le visage et le menton mouillés de
larmes, embrasse le sol, mord la terre, disant :
« C’est ici que passa Jésus qui souffrit sa Passion, avec ses saints
apôtres et ses disciples, bienheureux sommes-nous d’avoir subi tant de
souffrances, la faim, la soif, les persécutions, les grands vents, l’orage, la
neige, la glace, puisque nous contemplons maintenant la ville et sa puis-
sante forteresse où Dieu reçut la mort pour notre rédemption ! »
Ils remontent alors à cheval, en prenant appui sur leurs étriers et partent
à la recherche de vivres de tous côtés, du val de Josaphat jusqu’au mont
Sion, allant même jusqu’à Siloé. Devant Béthanie, là où É»ieu ressuscita
Lazare, ils s’emparent, au prix d’un grand massacre, d’un butin si impor-
tant qu’il est impossible d’en faire le compte, tant en chameaux qu’en
buffles et en moutons gras. Ils ne s’arrêtent qu’au mont des Oliviers et
s’ils peuvent rester sains et saufs et conserver leur prise sans trop de dom-
mages, ils devront en rendre grâce à Dieu. Mais avant le soir et le coucher
1. Voir Introduction, p. 176.
2. Voir ci-dessous, chant VIII, liv-lv, où se trouve une explication de ce toponyme.
180 LITTÉRATURE ET CROISADE
du soleil, le meilleur donnerait toutes les richesses de Soissons pour être
au loin.
II
Le butin recueilli par les Francs était considérable. Ils font demi-tour,
sans plus s’attarder, par le val de Josaphat jusqu’à Sainte-Marie, là où la
mère de Dieu mourut et fut mise au tombeau '. Le roi de Jérusalem fait
retentir la trompe, un cor d’airain, pour rassembler les païens. En haut de
la tour de David, là où flamboie l’aigle d’or, le sonneur souffle avec force.
Le son portait bien à cinq grandes lieues, si bien que notre armée se mit
en état d’alerte à la mosquée. Le roi sortit avec un grand nombre de ses
nobles, ainsi que Comumaran, accompagné de sa grande escorte. Ils
étaient plus de cinquante mille de la sale race haïe, équipés de leurs hau-
berts et de leurs heaumes, montés sur leurs destriers de Syrie. Ils lancent
une attaque horrible, affreuse, pour récupérer le butin : chacun doit se
défendre au péril de sa vie et au risque d’y laisser irrémédiablement sa
tête ; ce fut un grand malheur, croyez-m’en, à dix mille contre cinquante
mille ; personne ne vous dira le contraire.
Le butin ramené par les Français le long du val de Josaphat était consi-
dérable. Ceux de Jérusalem, païens et Sarrasins, sortaient, pleins d’ar-
deur, en ordre de bataille ; ils étaient cinquante mille qui haïssaient Dieu
Notre-Seigneur. Tambours et tambourins résonnaient, les cors d’airain
retentissaient, les vallées en vibraient, les collines en renvoyaient l’écho.
Pour récupérer le butin, ils se jettent sur nos hommes. Les Français chré-
tiens résistèrent bien au choc, mais il faisait une si grande chaleur qu’ils
souffraient intensément de la soif.
III
Leur angoisse était grande au val de Josaphat. Les hommes de Jérusa-
lem étaient sortis au pas et avaient lancé une attaque massive pour récupé-
rer le butin. Les Français leur résistent à coups de lance et de javelot.
Quand les lances, brisées, eurent volé en éclats, ce fut alors un grand
fracas d’épées sur les heaumes brillants qui sont fendus tout comme les
écus et les larges boucliers. Dieu, comme ces compagnons de Judas les
malmènent ! Nos Français n’ont pas le moindre répit.
Mais le duc Godefroy jure par saint Thomas, et le comte Robert de
Flandre par saint Luc, qu’ils préféreraient être en un cercueil à Reims ou
à Arras plutôt que de laisser les Turcs avoir ne serait-ce qu’un mouton
1. Il n’y a pas contradiction avec la croyance en l’Assomption. Une tradition rapporte
que Marie reposa, comme son Fils, trois jours dans un tombeau avant d’être enlevée au ciel.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I 181
gras. Alors le duc cria « Saint André et Patras ! », les barons « Saint-
Sépulcre ! », quelques-uns « Saint Nicolas !» : « Frappez, barons, il ne
s’agit pas de plaisanter : celui qui met sa confiance en Dieu ne doit pas
être vaincu ! »
IV
L’angoisse était grande, seigneurs, en ce jour où les Francs poussaient
leur butin hors de ce grand vallon où sainte Marie, la mère du Créateur,
mourut et fut mise au tombeau, avant que les anges ne l’emportent au
ciel auprès de Notre-Seigneur. Dieu ! comme cette engeance de païens
les malmène ! Ils les attaquent de tous côtés avec leurs arcs et leurs
flèches. On pouvait y voir nombre de vavasseurs — mon Dieu ! — percés
de flèches, nombre de bons chevaux et de destriers tués ; on pouvait y
admirer nombre de princes et de comtes frappant avec leurs épées, à deux
mains. Le soleil brillait fort ; il faisait très chaud. Plusieurs étaient en
grand tourment ; nos nobles combattants avaient une soif dévorante. Ils
boivent, dans leur détresse, l’urine et la sueur de leurs chevaux, et aussi
le sang ! Ah ! Dieu, quelle immense douleur !
V
Le combat était acharné, la mêlée épuisante. Dieu ! Comme le roi Cor-
numaran et son père, le vieux Corbadas aux cheveux blancs, les malmè-
nent. On pouvait voir là des chevaux et des destriers, percés de flèches,
aller par les vallées en tramant leurs boyaux. C’était un drame affligeant
de perdre son cheval, car on se retrouvait à pied dans le combat comme
un simple fantassin. Les Français se défendaient avec leurs bonnes lances
aiguisées ; et lorsqu’elles sont brisées, ils tirent leurs épées. Aux Turcs,
ils tranchent les têtes, percent les flancs et les côtés ; le champ de bataille
est couvert de sang et de cervelles. Nos Francs, en regardant du côté de
Saint-Etienne que Dieu avait tant aimé, en direction du mont des Oliviers,
voient nos Chétifs sur leurs rapides chevaux — ce sont Richard et ses
hommes — , ils aperçoivent les boucliers et les armes qui flamboient, les
enseignes de soie qui flottent sur les lances. Seigneurs, c’étaient vraiment
Richard le vaillant chevalier, Harpin qui croit en Dieu, avec ses hommes ;
ils avaient été prisonniers (mais Jésus ne les avait pas abandonnés) dans
la cité d’Olifeme, fief du roi Corbaran, pendant trois ans et quinze jours '.
Dieu les en a délivrés, telle était sa volonté ; qui a foi en Lui trouve son
réconfort. Cette terrible bataille fut très éprouvante pour les Français.
1. Allusion à la chanson des Chétifs. Voir Introduction, p. 176-177 et chant II, n. 2, p. 204.
182
LITTERATURE ET CROISADE
VI
Seigneurs, nobles et vaillants chevaliers, écoutez quelle était la grande
détresse de nos Français : les Turcs s’acharnaient contre eux avec leurs
arcs, leurs flèches d’acier, leurs javelots acérés et les repoussèrent jusqu’à
Saint-Etienne à coups d’épées d’acier sur les heaumes, tuant leurs
chevaux de leurs lances pointues. Le convoi du butin s’était arrêté sur une
hauteur escarpée où prirent position nos vaillants combattants, les princes
et les barons qui ont foi en Dieu. Aucun clerc ne pourrait dire, aucun jon-
gleur ne pourrait chanter l’angoisse des barons qui se défendaient là. Il
n’y avait pas de chevalier, si riche ou si puissant soit-il, qui n’eût grand-
peur de perdre la vie. Tous s’écrient : « Saint-Sépulcre, au secours ! »
C’est alors que Robert le Frison arrive au galop auprès de Godefroy, lui
criant :
« Seigneur duc, écoutez-moi ; vous voyez cet escadron de cavaliers,
arrêté là-bas près de la colline ? 11 me semble que ce sont des Arabes, des
gens orgueilleux et présomptueux. Si nous perdions ce butin, au nom de
Dieu notre rédempteur, je préférerais être mort: !
— A Dieu ne plaise que les Turcs s’en emparent jamais ! Envoyons
deux messagers de toute la vitesse de leurs chevaux, auprès du comte de
Saint-Gilles et de Tancrède de Pouille, pour qu’ils nous portent immédia-
tement secours, au nom du Dieu tout-puissant. S’ils tardent à venir,
jamais plus ces princes guerriers ne nous reverront. »
Ils s’inclinent alors l’un devant l’autre.
VII
« Qui pourrons-nous envoyer au comte de Saint-Gilles pour lui faire
part de notre situation désastreuse ? », demande le duc de Bouillon.
— Anthiaume de Châlons et Foucher de Chartres, répond Thomas de
la Fère, tous deux sont loyaux et dignes de confiance. »
Il fallait voir les Turcs éperonner leurs chevaux et sortir des rangs pour
frapper à mort de leurs épées tranchantes, et nos Français leur résister par
le fer et l’acier. On aurait pu voir aussi Godefroy ne pas ménager les
grands coups, abattre, tuer, tailler en pièces les Sarrasins. Ce fut le début
d’une bataille si horrible et si violente contre cette race maudite que plus
de cent quarante archers y perdirent la vie.
Les princes s’écrient : « Quel magnifique chevalier ! Que Dieu lui
donne longue vie ; allons lui porter secours. »
Anthiaume passe par un autre chemin pour atteindre sans délai le camp
des chrétiens à la mosquée où étaient établis ses quartiers ; il transmet à
Raymond le guerrier, Bohémond, Tancrède (que Dieu l’assiste ! ) et à tous
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I
183
les puissants barons aimés et chéris de Dieu la demande urgente de
secours pour nos gens : « Envoyez-leur des renforts, hâtez-vous, ils ne
vont plus pouvoir tenir. »
Quand les barons entendirent le messager transmettre les paroles du
duc et des barons, il y eut un grand trouble ; l’on vit pleurer les évêques,
les puissants seigneurs, les nobles épouses, les courtoises jeunes filles ;
dans leurs sanglots, ils ne peuvent empêcher les larmes de leur monter du
cœur et de mouiller leurs poitrines ; on pouvait voir, je vous assure que
je dis la vérité, les chevaliers en larmes, tandis qu’ils endossaient leurs
brillantes cuirasses à doubles mailles, ceignaient leurs épées, laçaient
leurs heaumes dont l’or brille aux rayons du soleil. Sitôt armés, ils
montent à cheval et se mettent sans plus attendre en route en bon ordre.
Si les Turcs, ces bandits perfides, qui sont à Saint-Étienne, au pied de la
solide muraille, n’y prennent garde, ils auront tout intérêt, me semble-t-il,
à fuir au lieu de se servir de leurs arcs. Aucun tir de flèche, aucun jet de
javelot ne les protégera d’une mort inexorable.
VIII
Nos vaillants chevaliers, princes et barons, qui ont foi en Dieu, quittent
le camp. Les dames, sur le sable brûlant, apportent, chargée à leurs cous,
sur leurs poitrines, l’eau dont les Francs sont assoiffés. Plusieurs sont sans
chaussures, les talons et les plantes de pieds en sang ; elles en louent Dieu
le Rédempteur. Bohémond et Tancrède chevauchaient en tête. Le menton
appuyé sur la main, ils pleurent en silence et prient humblement Dieu le
Père qu’il protège par sa sainte volonté le duc, le comte Eustache, le jeune
Baudouin, Robert le Frison et Robert le Normand.
« Ah ! Dieu, dit Bohémond, vais-je pouvoir vivre assez pour rejoindre
le duc ? Accorde-moi, Seigneur, si telle est ta volonté, de le retrouver sain
et sauf, libre et vivant ! Je me battrai avec une telle fougue que j’enverrai
à la mort tous ceux que je frapperai. »
Français et chevaliers de Pouille chevauchent de concert, les lances en
arrêt, les gonfanons au vent ; leurs chevaux avaient fière allure. Ils quit-
taient les tentes du camp, sous le regard inquiet des malades. Les dames
continuent d’apporter l’eau dont ils sont toujours avides.
Je me tais maintenant sur les secours qui arrivaient, et j’en reviens au
duc, le courageux combattant, Godefroy de Bouillon que Dieu aimait tant.
Il est arrivé, en éperonnant son cheval auprès des Chétifs ; et lorsqu’il fut
près d’eux, il leur cria :
« Holà ! Qui êtes-vous ? Croyez-vous en Dieu, le fils de sainte Marie,
le tout-puissant Seigneur de gloire ? Ou bien croyez-vous en Apollon,
Mahomet et Tervagant, ces méchantes idoles en lesquelles ont foi les Per-
sans ? »
184
LITTÉRATURE ET CROISADE
Et Richard, qui était en tête, puissamment armé sur un rapide destrier,
Harpin de Bourges qui était à côté de lui, les autres Chétifs qui les suivent,
tous répondirent :
« Et qui êtes-vous, vous-mêmes, qui prononcez le nom de Dieu ? Cela
fait bien trois ans que nous ne l’avons pas entendu ; ne refusez pas de
nous dire, chers seigneurs, ce que vous êtes en train de chercher.
Comment vont nos hommes et nos barons normands ?
— Je m’appelle Godefroy de Bouillon ; je suis venu d’outre-mer pour
vénérer le Saint-Sépulcre. Ici, nous combattons contre les païens qui ne
croient pas en Dieu le Rédempteur.
— Et nous, répondit aussitôt Richard, nous étions les prisonniers du
puissant roi Corbaran, mais nous nous sommes évadés de son infecte
prison. Aucun clerc ne pourrait dire, aucun jongleur ne pourrait chanter
les douleurs et les peines que nous avons vécues. »
IX
Tous, en vérité, laissèrent éclater leur grande joie, les Chétifs à l’enten-
dre, le duc au cœur hardi, parce qu’ils croient en Dieu et en l’Esprit saint.
« Nobles chevaliers, pitié ; voyez comme nous oppressent Turcs,
Persans et Arabes, tous ces Sarrasins — que Jésus les maudisse ! Ils ne
veulent pas croire qu’il est né d’une vierge, qu’il a subi la mort, qu’il est
ressuscité. C’est pour leur foi que les nôtres ont péri. Nos chevaux ont été
tués, nous sommes très affaiblis. Seigneurs, venez à notre secours, je vous
en prie au nom de Dieu, au nom de cette mort qu’il souffrit pour nous sur
la sainte Croix où II fut cloué, sur le mont Calvaire quand II y versa son
sang. »
Alors tous nos Chétifs s’écrient d’une seule voix : « Saint-Sépulcre, à
l’aide, nous voici ! »
Ils se lancent dans le combat au galop ; chacun d’eux frappe un Turc,
perce son écu, déchire son haubert, lui arrache la poitrine et les entrailles.
Chaque Français abat son ennemi, et les Chétifs, cent quarante, ne sont
pas en reste. Vous auriez pu voir là les lances puissantes brandies, les
solides boucliers transpercés, les cuirasses déchirées, les têtes coupées et
les corps tranchés en deux.
C’est alors que le seigneur Jean d’Alis, un noble chevalier né dans le
Berry, a brandi sa lance ; c’était un compagnon de Richard et aussi des
Chétifs. D’un coup, il brise le bouclier d’un émir, fils de Barbas, l’émir
de Perse. Sa victime tombe morte à terre sur son écu décoré de fleurs. Son
âme s’en va ; les diables s’en emparent. Il saisit le rapide et fougueux
destrier et le donne aussitôt à l’un de ses compagnons, un des Chétifs, qui
le reçoit sans attendre, saute en selle sans prendre appui sur les étriers et
se lance dans la mêlée, l’épée d’acier brillante au poing. Il frappe un autre
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I
185
émir qui ne croyait pas en Dieu, l’atteint à la cervelle et jette à terre ce
maudit infidèle. Son âme s’échappe, les diables s’en emparent, pour l’em-
porter aussitôt dans l’abomination de l’enfer.
X
Richard de Chaumont, sans attendre, éperonne son fougueux destrier,
brandit sa lance au gonfanon déployé et frappe de plein fouet un Turc sur
son bouclier, déchire sa cotte, lui transperce le corps et le jette à terre,
mort, tout en criant :
« Frappez, barons ! Vengez-vous des païens qui vous ont infligé tant
de douleurs et de souffrances ! »
XI
Harpin de Bourges, en armes, pique son cheval de ses éperons d’or.
Dieu ! comme il était bien armé : un bon haubert à doubles mailles, un
casque brillant orné de pierreries, un bouclier écartelé avec un lion blanc
comme fleur de mûrier. Et il brandissait une lance au fer d’acier aiguisé
où pendait un gonfanon de riche soie vermeille. Il s’élance contre un Turc
qui s’approchait, le jette mort à bas de son destrier ; sa lance a résisté au
choc. Le corps tombe à terre brutalement. Il se met alors à crier : « Saint-
Sépulcre, en avant ! Dieu, à l’aide ! »
À force de coups, sa lance se brise ; il tire alors son épée d’acier (ce
n’était pas lui qui l’avait fait forger), frappe un Turc sur la tête, lui brise
la coiffe et son heaume d’acier. Le païen tombe mort sur le sable :
« Adieu, traître, dit-il. Dieu fasse ton malheur ! »
Il fallait le voir tuer païens et Turcs, frapper et combattre de son épée
tranchante : aucun de ceux qu'il atteint n’échappe à la mort.
XII
Baudouin de Beauvais était un chevalier courageux. Dieu ! Comme il
était bien armé sur son bon destrier ! Il portait une cotte d’excellente
qualité, un heaume étincelant au cercle d’or, rehaussé de pierreries et sur-
monté d’une topaze du fleuve de paradis. Le puissant roi Corbaran y
tenait beaucoup ; il l’avait donnée à Baudouin, son grand ami, qui avait
tué le dragon du mont de Tygris, qui dévastait tout le pays alentour 1 . Il
avait au côté une épée à la lame brillante. Abraham, le vieillard aux
I. Dans la chanson des Chétifs.
186
LITTÉRATURE ET CROISADE
cheveux blancs, la lui avait donnée ; elle avait été forgée par un Juif sur
le mont Sinaï et Corbaran, l’excellent chevalier, la lui avait transmise. Sur
le bouclier qu’il portait au cou n’était pas écrit le nom de Jésus, mais était
dessiné un petit lion. Il tenait une lance à la hampe de frêne avec un gonfa-
non d’un tissu précieux de soie dont les franges d’or vont claquer jusqu’à
ses poignets et sa poitrine. Il pique son cheval de ses lourds éperons et
frappe un émir du nom de Patris, né à Bagdad et seigneur d’un grand fief.
Son père Justamon l’avait envoyé commander la région et organiser sa
défense contre nos barons.
Baudouin l’atteint sur son bouclier renflé, le lui fend et brise au-
dessous de la bosse d’or, puis lui déchire et démaille sa cotte et lui trans-
perce le cœur avec sa lance à l’enseigne gris et vert. Le païen, désarçonné,
tombe mort à terre. Les diables emportent son âme en enfer pour l’éter-
nité. Alors Baudouin s’écrie : « Dieu, Père, Jésus-Christ ! Venez à notre
aide, ayez pitié de nous. »
Il a tant combattu que sa lance s’est brisée ; il tire alors son épée à la
lame décorée, frappe un émir sur son heaume orné de fleurs et le pourfend
jusqu’aux dents ; le païen tombe mort à terre. Puis il brise la nuque d’un
autre. Comme le loup au milieu des brebis, le noble baron fait un massa-
cre des maudits traîtres qui meurent en hurlant. C’est un désastre pour
eux.
XIII
Voici que se précipite Jean d’Alis bien armé sur son destrier de Syrie.
Il avait revêtu une cotte aux mailles polies que Corbaran avait donnée au
roi de La Berrie et avait lacé sur sa tête un heaume de Pavie au cercle d’or
qui étincelle. Ayant au côté une épée aiguisée, bien brillante, il éperonne
son cheval, la lance tendue où flottait une enseigne en soie d’Aumarie
dont les franges d’or claquaient jusqu’à ses poings. Il atteint un émir sur
son bouclier décoré de fleurs, le lui perce, déchire sa cuirasse et lui trans-
perce le cœur et le foie ; il l’abat mort sur la lande désolée : « Allons, dit-
il, traître, que Dieu te maudisse ! »
Et les diables emportent son âme dans leurs demeures. Alors le noble
chevalier s’écrie d’une voix forte :
« Frappez, loyaux chevaliers de la douce Terre ! Dieu, venez aujour-
d’hui à notre secours, et vous aussi Notre-Dame sainte Marie ! »
Le comte Robert de Flandre au visage farouche, le duc Godefroy qui
met toute sa foi en Dieu, ainsi que tous les puissants barons de la riche
France avaient reconnu Richard, le seigneur Jean d’Alis, Foucher de
Meulan, Renaut de Pavie, Flarpin de Bourges et toute l’armée de Dieu,
ainsi que l’abbé de la puissante abbaye de Fécamp, l’évêque du Forez qui
mène la vie dure aux païens et en a tué dix de sa solide lance acérée, et
tous les Chétifs. Tous se jettent en masse contre les Turcs. Comme le loup
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I
187
tenaillé par la faim s’élance dans les troupeaux d’une grande bergerie,
dévaste tout autour de lui et a vite dépecé la brebis qu’il a saisie, ainsi
font les Chétifs au milieu des païens détestés. Quand nos barons les voient
se battre aussi farouchement, il n’y en a pas un qui n’en rie de joie et ne
les bénisse de sa main.
XIV
Le combat était gigantesque et la mêlée redoutable. Voici Richard le
Frison, Thomas de la Fère au clair visage et les puissants barons du
royaume de Charles qui se jettent de tout leur élan contre les Turcs. Pas un
qui ne tue Slave ou Turc, Sarrasin, Perse ou Bédouin. Harpin de Bourges,
Richard de Chaumont, Jean d’Alis et tous les soldats de Dieu se battent,
de leur côté, contre les suppôts de Mahomet.
L’évêque du Forez, bien armé, sur son cheval gascon, d’un haubert
étincelant, d’un heaume luisant de l'atelier de Salomon et d’une épée
tranchante pendue à son côté, tenait bien en main sa lance au gonfanon
vermeil où était figurée une croix d’or en signe de sa foi et dont les
franges d’or venaient claquer jusqu’à ses éperons. Il se trouve face à
l’émir Pharaon, le neveu du roi Corbadas, né à Caphamaüm, seigneur
d’un vaste fief et d’une grande province. L’évêque l'atteint si bien qu’il
lui fend son bouclier, déchire sa cuirasse, lui tranche la poitrine, le foie,
le poumon, le cœur, la rate et le rein ; il le jette mort à terre devant lui.
« Va-t’en, traître, lui crie-t-il, et que ton âme soit maudite à jamais ! »
Il s’empare du destrier, monte sur la selle aux arçons d’or ciselé. Les
brides, les courroies et les boucles valaient de nombreux écus d’or fin.
Richard le Frison et le duc de Bouillon disent : « Voilà un bon clerc
tonsuré. Par Dieu, allons à son aide ! »
Les Sarrasins, les Perses et les Slaves contre-attaquent en tirant à grand
bruit des volées de flèches.
XV
La bataille était générale, particulièrement violente. L’évêque du Forez
en fournit la preuve en tuant un émir de grande renommée. Richard et les
Chétifs ont eu le bonheur de remporter la victoire. Autour de l’émir, il y
avait grand rassemblement de Turcs et de Perses, en plein désarroi, s’arra-
chant les cheveux, se tirant la barbe, se battant la poitrine, se griffant le
visage ; si grande était leur douleur qu’on ne peut la décrire.
Comumaran se serait transpercé le cœur si on ne lui avait ôté l’épée
qu’il tenait. Les épouses aussi accouraient en grand nombre. Les Turcs se
sont regroupés à la porte Saint-Étienne et ont bien attaché en travers la
chaîne de fer. Les Français se retirent en emmenant leur butin, mais ils
l’ont payé cher.
188
LITTÉRATURE ET CROISADE
Le comte de Normandie ne pouvait plus relâcher son épée car sa main
était toute crispée sur la poignée ; il ne put la desserrer qu’après l’avoir
arrosée d’un peu d’eau chaude et de vin pour détendre les muscles.
Sur la hauteur, à une demi-lieue, ils rencontrent Bohémond et ses
hommes bien armés. Les dames apportent de l’eau aux Francs assoiffés :
plusieurs ont déjà de l’écume qui leur sort de la bouche. Il y eut un grand
rassemblement autour de nos Chétifs ; les Français les écoutent attentive-
ment raconter ce qui leur était arrivé et pleurent à chaudes larmes. Puis
l’armée est retournée à la mosquée : cette nuit-là, nos chevaliers ne man-
quèrent de rien.
XVI
Nos barons retournent à la mosquée ; le butin qu’ils rapportent a été
bien partagé, à chacun selon son rang. Il n’y eut pas de pauvre qui n’en
rît de joie. Toute l’armée de Dieu a été comblée et rassasiée.
Ces grands chevaliers, ces puissants barons, confiants en Dieu, en
étaient à ce point d’épuisement qu’ils ne placèrent pas de sentinelles cette
nuit-là, mais se couchèrent en armes sur la prairie. Ils ne réclament ni
matelas, ni draps, ni couvertures, ni soie d’Aumarie, mais seulement la
terre bien dure, le bouclier sous la tête et la cuirasse sur eux.
Bohémond se leva dans le calme de minuit. Tout affligé en lui-même
— croyez-le bien — pour n’avoir pas participé à la grande chevauchée
du val de Josaphat contre les ennemis détestés, ceux qui n’aiment pas
Dieu, ne croient pas en Jésus, le fils de Marie, que les Juifs firent souffrir
sur la croix par jalousie. Il revêtit alors sa grande cuirasse de mailles, laça
sur sa tête un heaume de Pavie, ceignit son épée tranchante bien aiguisée
et pendit à son cou un bouclier décoré. Il prit à la main sa lance, où flotte
l’enseigne d’un riche tissu de soie, cousue en Russie. Avec les dix mille
hommes dont il était le seigneur, il sort du camp pendant la nuit et prend
la direction de Césarée pour s’emparer d’un butin avant de se replier en
hâte par le val de Syrie jusqu’à Caïphas. Mais sous la tour des Mouches
dans la lande déserte, voici que les Turcs de Césarée s’élancent brutale-
ment en ordre de bataille : Dieu les maudisse ! Si Notre-Seigneur, maître
du monde, ne s’en soucie, le butin qu’ils convoient fera leur malheur ; il
n’en arrivera pas une patte d’animal à leur campement.
Païens et Sarrasins ont fortifié la cité et ont envoyé dix messagers dans
un navire pour chercher aide et secours à Ascalon. Ils hissent les voiles,
le vent les entraîne plus vite qu’une flèche quand elle est décochée. Ils
abordèrent au port d’Ascalon à tierce passée.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT i
189
XVII
Les messagers abordent en hâte, enlèvent leurs bliauts de Césarée pour
se présenter devant l’émir et transmettre leur demande. On aurait alors pu
voir les païens pleurer et se lamenter, s’arracher les cheveux, déchirer
leurs vêtements.
« Ah ! Émir, noble et loyal chevalier, les barons de Césarée te deman-
dent du secours. Une troupe maudite, tout armée de fer, qui ne craint ni
lance ni flèche, leur a dérobé leurs vivres. »
Quand l’émir les entend, il redresse la tête et fait battre tambour au haut
de la grande tour.
XVIII
Quand l’émir entendit les paroles des navigateurs, la plainte de Césarée
et les exactions des Français, il fit battre tambour à son plein. L’émir prit
ses armes, son bouclier en or, bordé de pierres précieuses du fleuve du
Liban, et revêt son riche haubert. Viennent auprès de lui un Sarrasin
traître et belliqueux et le duc d’Ascalon, l’émir Fanios, qui n’a de cesse
de s’élancer contre les nôtres.
XIX
Bohémond et Tancrède avaient mené à bien leur attaque devant
Césarée, près du ruisseau. Ils avaient rassemblé des troupeaux de cha-
meaux, de buffles, de brebis, de chèvres avec de nombreux agneaux. Nos
chevaliers repartent par-devant Mirabel, parviennent à Saint-Georges de
Rames avec leur immense butin ; ils mettent pied à terre pour prier devant
le très bel autel que gardaient des Syriens et des habitants de Nazareth et
se battent la poitrine avec grande humilité, suppliant Dieu et son saint
Nom, le seigneur saint Pierre ainsi que le noble saint Georges, pour le
pardon de leurs péchés.
Tandis qu’ils faisaient leurs dévotions, voici que surgissent les Turcs
d’Ascalon, en armes, au galop de leurs chevaux. L’émir était monté sur
un cheval blanc d’Aragon, recouvert d’un drap de soie, de ia tête à la
croupe. Il portait son oriflamme, une enseigne avec un dragon, dont les
franges d’or claquaient contre ses éperons. Ces païens chevauchent à
bride abattue, entourant et suivant leur émir. On pouvait y voir hauberts
brillants, casques étincelants décorés de pierres, solides cottes de mailles,
lances rigides à riches enseignes de soie décorées d’étoffes vermeilles.
Quand nos barons les aperçoivent, ils sautent en selle et se hâtent de
passer leur bouclier au bras. Bohémond les exhorte en ces termes :
« Seigneurs, nobles chevaliers, nous sommes tous de la même terre, du
190
LITTÉRATURE ET CROISADE
même peuple. Nous n’avons ni château, ni forteresse, ni tour où nous
replier et nous mettre à l’abri. Voici que nous attaquent au galop les
païens qui ne croient pas en Dieu, ni en sa Résurrection, ni à la mort qu’il
a acceptée, à la Passion qu’il a subie pour nous sauver des prisons de
l’enfer. Seigneurs, ceux qui mourront ici recevront la bénédiction que
Dieu donna à ses apôtres au jour de l’Ascension. Quiconque sera tué aura
la récompense promise, la délivrance au jour solennel du Jugement. »
À peine a-t-il fini son exhortation qu’arrivent au galop les Turcs de
Césarée ; les nôtres font face, sans leur accorder aucune estime. Au corps
à corps avec les soldats de Mahomet, ils en étaient à pouvoir se donner
des coups de poing sur la nuque. Là on aurait pu voir des combats achar-
nés à l’épée, les têtes coupées, les poitrines, les mentons lacérés, et les
hommes morts pour leur malheur étemel. Dans cet assaut, au moins
quatre cents canailles sont mortes ; les diables ont conduit leurs âmes au
gouffre d’enfer ; aucune rançon ne les en fera sortir.
XX
La bataille était violente, les combats furieux. Les Turcs les assaillent
à coups de lances et de flèches. On ne comptait plus les boucliers percés,
les heaumes brisés, les hauberts déchirés, les païens jetés à terre — ces
brigands félons — , les chevaux et les fougueux destriers blessés avec
leurs rênes arrachées qui traînaient au sol. Ah ! Dieu, comme nos farou-
ches seigneurs se défendent ! Bohémond les commande, son enseigne
déployée ; que Dieu lui vienne en aide ! Quand il frappe un ennemi, rien
ne résiste, ni bouclier, ni cuirasse ; il transperce fer et entrailles de sa lame
d’acier. Là on entendait les Turcs gémir et hurler. Ils allaient prendre la
fiiite, ces traîtres infâmes, quand ils virent arriver les troupes de secours.
A droite dans la direction du château de Gaiffier, surgissent les Turcs de
Jaffa, plus de quinze mille, puissamment amiés, tous à cheval. Devant
cette armée farouche, les nôtres s’inquiètent. Bohémond les réconforte et
les exhorte : « Seigneurs, dit-il, nobles chevaliers, pour l’amour du Dieu
de gloire, et pour le Saint-Sépulcre, je vous en prie tous, ne vous effrayez
pas. Mais soutenez le choc de ces Turcs avec force et adresse. Quiconque
mourra ici aura sa récompense : Dieu le fera reposer au paradis et lui
accordera de partager le bonheur des saints Innocents.
XXI
« Seigneur, dit Bohémond, voyez le cours des choses. Nous avions mis
en déroute les Sarrasins, sans ces nouveaux venus ! Quelle malédiction !
Voyez comme ils nous encerclent avec arrogance. Si vous les attaquez
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I
191
bien, vous serez absous et purifiés, et vous verrez Dieu face à face. Je
vous le dis en vérité, seigneurs, quiconque reçoit la mort pour Dieu peut
être assuré de se retrouver au paradis pour vivre avec les anges. »
On put alors voir les Turcs brandir leur étendard, l’or et l’argent briller
et reluire, les pierres précieuses étinceler comme du feu ; ils attaquaient
nos barons de leurs lances tranchantes, perçant et déchirant les bandes
décorées de leurs blasons, frappant les casques de leurs épées nues. Bohé-
mond ne pouvait ni l’admettre ni le supporter. Avec cinq mille hommes,
il va se battre et croiser le fer auprès de l’étendard, jusqu’à ce qu’il
l’abatte de vive force. Alors on aurait pu entendre les Turcs gémir et
hurler, les cors et les trompes sonner et retentir. Tous se précipitent en
vociférant sur les Français. Nos barons et nos soldats étaient bien près de
leur fin. Mais Dieu, qui veut toujours réconforter dans le malheur ses
fidèles, leur envoya de précieux renforts. On put voir saint Georges
arrêter nos barons et entendre Bohémond crier : « Saint-Sépulcre, au
secours, saint Georges, puissant seigneur ! »
De même qu’un chien attaque le sanglier qui se précipite contre la
meute et la disperse, ainsi les Turcs attaquaient-ils nos Français qui n’au-
raient pu, à mon avis, résister, si Dieu le tout-puissant ne les avait
secourus.
XXII
Seigneurs, nobles chevaliers, écoutez comme était grande l’angoisse
des Français que les Turcs accablaient avec les flèches de leurs arcs, leurs
lances aiguisées, leurs javelots pointus, tout comme les chiens s’en pren-
nent au sanglier qu’ils poursuivent lorsqu’il échappe aux épieux ; c’est
ainsi que les Turcs repoussent nos Français. Ils n’auraient pu résister
davantage, croyez-le bien, si Dieu n’était venu à leur secours par sa sainte
volonté. Voici, en effet, saint Georges, saint Barthélemy, saint Démétrius
sur son blanc coursier, saint Denis de France avec une grande armée,
toute une légion d’anges, qui se jettent, comme un vol de faucons, sur les
Turcs et les abattent à terre, morts, tous. Sarrasins, Perses, Turcs,
Bédouins ou autres païens mécréants.
Nos barons se laissent aller à leur joie. Tel qui était à terre, blessé, se
remet surpied, ressaisit son bouclier, brandit son épée. Saint Georges, au
galop de son cheval, va frapper l’émir et lui déchire le cœur en deux dans
sa poitrine.
« Qui sont ces diables ? disent les Syriens. Nous ne pouvons rien contre
les pointes de leurs lances. »
Ils prennent alors la fuite, s’exposant de dos. Bohémond et saint
Georges les poursuivent, avec tous les puissants barons sur leurs chevaux.
La terre est recouverte de morts et de blessés ; le combat fait rage de tous
192
LITTERATURE ET CROISADE
côtés. Ils repoussent ainsi les païens jusqu’à la mer où quatre mille se
noyèrent. Les diables ont emporté leurs âmes dans la puanteur de l’enfer.
XXIII
Voici saint Georges devant sa belle église de Rames dans la vaste cam-
pagne sablonneuse, là où il y eut grande bataille et combat acharné contre
les Turcs et les Perses ! Que Dieu les maudisse, car ils ne veulent pas
croire qu’il prit chair en Notre-Dame et qu’il se fit baptiser. Bohémond
les pourchasse, sans leur laisser de répit, avec saint Georges de Rames
qui les bouscule. Ils ne cessent de les repousser jusqu’à la mer. Là suc-
combent quatre mille hommes en bas de la falaise ; diables et démons
emportent leurs âmes. On aurait pu voir saint Georges aller et venir le
long du rivage, et rejoindre saint Démétrius pour jouter ; on aurait dit des
éperviers. Bohémond s’écrie à leur adresse :
« Saint Georges, puissant seigneur, comme je dois vous aimer ! Je ferai
glorifier votre très sainte église.
« Seigneurs, nobles barons, ajoute Bohémond, nous devons aimer et
chérir le Seigneur Dieu qui a protégé nos corps et nos vies. Maintenant,
il faut couper les têtes des païens et les attacher aux queues des chevaux
pour les emmener jusqu’à Jérusalem et les lancer dans la ville par-dessus
les hautes murailles. Ce sera un spectacle qui terrifiera nos ennemis. »
Les hauberts, les armures, les arcs en bois de sorbier, les épées tran-
chantes, les javelots, ils font tout emporter, ne voulant rien laisser. Il
fallait voir nos gens mettre pied à terre, détacher les épées, délacer les
heaumes, ôter les hauberts des dos des morts. Ils ont chargé de toutes ces
armes quinze mille chameaux et autant de chevaux de bât ; puis, rassem-
blant les troupeaux, ils reprennent la route.
XXIV
Nos chevaliers s’arrêtent à Saint-Georges avec trente mille bêtes de
somme chargées de brillants hauberts à fines mailles, de solides boucliers
bombés, d’épées aiguisées, de flèches empennées ; puis ils rassemblent
l’abondant butin, et s’engagent dans le large chemin. Ils passent sous
Mirabel et arrivent au camp chrétien. Le soleil était levé et le duc de
Bouillon va à leur rencontre avec le sage et vaillant Thomas de la Fère et
le seigneur Hugues le Maine qui est en armes sur son cheval.
« Bohémond, d’où venez-vous ? dit le duc Godefroy. Quel gibier nous
apportez-vous ? Où vous êtes-vous emparé du butin que vous convoyez ?
— Vous allez le savoir, répond Bohémond. Nous sommes tombés sur
des païens dans la plaine de Rames, nous les avons défaits. Dieu en soit
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT I
193
loué ! Que ces biens que nous apportons soient offerts à tous, qu’on les
partage et qu’on les répartisse entre pauvres et riches. À celui qui n’a plus
d’armes, nous donnerons tout ce qu’il lui faut : haubert, casque brillant,
bonne épée d’acier. »
Dieu ! Comme tout le monde a bien entendu cette parole réconfortan-
te ! Ils furent plus de trente mille Francs à faire l’éloge du duc pour ces
mots qu’ils apprécièrent grandement. Tous s’arrêtent auprès des tentes et
descendent de cheval.
XXV
Les princes et les barons ont mis pied à terre ; on leur enlève aussitôt
leurs hauberts, puis ils détachent leurs épées, délacent leurs heaumes. Ils
étaient tout souillés de sang et de cervelle. Pendant la nuit, jusqu’au lever
du jour, les sentinelles veillèrent. Puis les évêques, les abbés et tous les
membres du clergé ont chanté une messe d’action de grâces à Jésus, et
récité les litanies.
Bohémond et Tancrède avaient mis pied à terre dans leur camp avec
tous leurs hommes qui ont confiance en Dieu. Le bon duc de Bouillon,
revêtu d’une large cuirasse, avait monté la garde toute la nuit jusqu’au
lever du jour. Les évêques et les abbés avec tout le clergé ont chanté la
messe et récité les litanies. Ce jour-là, Bohémond fit une généreuse distri-
bution : quiconque voulait avoir cheval, forte cuirasse à mailles fines,
épée aiguisée, solide bouclier décoré, Bohémond le lui donnait ; ce fut
grande largesse. L’armée chrétienne fut bien pourvue et rassasiée. Il n’y
avait si pauvre qui n’en exulte de joie.
Ils chargent mulets et chevaux de bât, puis se mettent en route en direc-
tion de Jérusalem sur la grande route désolée. L’avant-garde était assurée
par le duc de Normandie au teint basané, au visage farouche. Ils arrivent
sur une colline et voient Jérusalem. Alors ils descendent de cheval sur
l’herbe de la prairie.
XXVI
Les princes et les barons ont mis pied à terre ; ils avaient leurs chausses
coupées, déchirées, arrachées devant le pied au-dessous des chevilles. Ils
avaient tant marché et cheminé sur le sol raboteux qu’ils souffraient de
douloureuses blessures. Mais arrivés sur la colline, ils se sont agenouillés
et prosternés avec grande dévotion devant Jérusalem.
194
LITTERATURE ET CROISADE
XXVII
Nos chevaliers étaient arrivés sur la hauteur ; les évêques et les abbés
chantent avec une grande dévotion un Alléluia, laudamus te Deum. Vous
y auriez entendu de longues litanies ; les Bavarois et les Allemands chan-
taient leurs cantiques. On pouvait voir les fidèles de Jésus embrasser et
mordre la terre avec une extrême ferveur. Ils se donnaient entre eux des
explications : « C’est par ici qu’est passé Jésus avec ses saints apôtres et
tous ses disciples, quand II allait souffrir sa Passion ; nous avons éprouvé
souffrances, faim, soif, persécution pour son nom, les tempêtes, les
orages, la neige, la glace. Mais maintenant nous contemplons la sainte
cité de Dieu, là où II subit la mort pour notre rédemption ! »
Sur les murs de la cité, était déployé un nombre insolent de riches
enseignes en tissu de soie, en étoffes d’or ou en draps d’Orient ; les
païens. Sarrasins, Perses et Slaves étaient partout sur les remparts.
XXVIII
Les Français se sont arrêtés sur la hauteur et se sont prosternés devant
Jérusalem, remplis de joie et d’allégresse à la vue de la cité, de ses murs,
de ses garnisons, de ses imposantes fortifications ; tous, princes et sei-
gneurs, riches et pauvres, chevaliers avisés, versent des larmes d’émotion.
Ils voient la tour de David surmontée de l’étendard que les Sarrasins y
avaient dressé, avec l’aigle qui brille comme un soleil de feu et le drapeau
de soie que les Turcs avaient tendu ; il avait vingt aunes de long et vingt
de large. C’est sur lui qu’était écrite la loi que suivent ces démons, ces
Sarrasins traîtres et sans foi. Les bons chevaliers et les courageux sei-
gneurs s’établirent pour assiéger la ville avec toute leur puissance, là où
il n’y avait ni herbe, ni pâturage, ni pré, ni source, ni fontaine : la plus
proche était Siloé, où ne coulait qu’une méchante eau saumâtre '.
XXIX
Seigneurs, c’était la source fortement salée, que les Ecritures appellent
Siloé. On apportait l’eau à l’armée dans des barillets, par des canalisa-
tions ; on la faisait porter par des ânes et des chevaux de bât. Les princes
et les seigneurs de France la vénérée étaient trop heureux d’en boire,
même avec parcimonie. Ils n’exigeaient pas de salle bien décorée, ni de
1 . La source qui alimente la « fontaine » de Siloé n’est pas signalée comme saumâtre par
la Bible (cf. Is vin, 6 ; Jn ix, 7.)
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II
195
déguster dans le calme de bons vins ou de manger des chapons gras et du
gibier à la sauce au poivre. Ils se contentaient de viande mal cuite,
presque crue, mal salée, au milieu des peines, des souffrances et des
grands dénuements, de la faim, de la soif, de toutes privations.
Nos chevaliers ont dû affronter de redoutables combats avant de
prendre et de délivrer la Ville sainte. Il y eut quantité de hauberts et de
larges bouchers déchirés, nombre d’hommes blessés, mutilés ou tués,
quantité de mains, de corps, de jambes coupés. Ce fut l’épreuve de vérité
pour les uns et pour les autres.
CHANT II
I
Voici la suite d’une chanson édifiante ! Personne n’en a encore
composé ni entendu de semblable.
II
Pierre l’Ermite monta sur son âne et se fit accompagner des seigneurs,
des princes et de tous les puissants barons que Dieu avait gratifiés de
grands honneurs. Du haut de la colline qui domine Josaphat, il parcourut
du regard et contempla la grande ville de Jérusalem. Voici ce qu’il dit et
les explications qu’il donna à ses compagnons :
« Je me suis autrefois trouvé dans la Ville sainte, chers seigneurs. Vous
voyez là le mont des Oliviers, où Dieu demanda une ânesse et son petit ;
et on les lui amena. Voici les Portes d’Or, par lesquelles Jésus était entré
dans la ville, quand on a placé sous ses pas des vêtements de fourrure.
Les enfants des Juifs s’y pressaient en foule : ils jonchaient le chemin et
les rues de rameaux d’oliviers et de palmes. Toute la ville était émue aux
larmes et la terre avait pris l’empreinte des pieds du Christ qu’elle a
encore conservée. Là, il y a le prétoire où eut lieu le procès après que
Judas L’eut vendu pour trente deniers seulement, quand il L’avait trahi.
Et puis, il y a là le pilier où on L’a attaché, ainsi que le lieu de la flagella-
tion ; le mont Calvaire, où on L’a conduit au jour de la crucifixion ; c’est
là que Longis 1 lui perça le flanc d’un coup de lance et son sang coula sur
le Golgotha. Et là-bas, c’est le Sépulcre où Le fit reposer Joseph, ce noble
1. Une tradition ancienne rapporte que le centurion romain qui transperça le flanc du
Christ s’appelait Longis (en grec : lonkhê = lance) : il était aveugle et, se frottant les yeux
avec le revers de sa main mouillé du sang du Christ, recouvra la vue (c’est-à-dire qu’il
découvrit la foi).
196
LITTERATURE ET CROISADE
soldat qui avait demandé à son seigneur ce seul salaire pour sept années
de service, mais ce fut une grande récompense que le roi lui accorda ainsi.
Vous voyez aussi le Temple saint construit par Salomon. C’est à l’inté-
rieur que se trouvaient les apôtres quand Dieu les rassura en leur disant :
“La paix soit avec vous.” Et ils crurent en Lui. C’est là-bas qu’il leur
enseigna les quatre-vingt-dix-neuf langues. Voilà enfin le mont Sion où
mourut la mère de Jésus-Christ quand ce fut pour elle l’heure de quitter
cette terre ; puis le lieu dit Josaphat où se trouve le tombeau dans lequel
on déposa son corps '.
« Prions Notre-Dame que Dieu a tant aimée puisqu’il envoya ses anges
pour qu’ils l’escortassent jusqu’au ciel ; et que Lui, le créateur du monde,
nous pardonne tous les péchés, mortels et véniels, que nous avons
commis !
— Amen, Dieu, notre Père », s’écrie chacun d’eux.
Comtes, barons, princes, évêques, abbés, tous les dignitaires tendent
les mains vers Dieu en s’écriant :
« Jésus de Nazareth, doux Seigneur, heureux sommes-nous d’avoir
laissé nos fiefs et nos pays, nos riches possessions et nos belles demeures,
nos nobles épouses qui faisaient notre joie, nos compagnons et nos jeunes
enfants 1 2 , quand maintenant nous voyons la ville où Jésus fut trahi, battu,
insulté, frappé, couvert de crachats. Puisque Tu es ressuscité en vérité et
que Tu es sorti du tombeau le troisième jour, laisse-nous tirer vengeance
de tes odieux ennemis. Turcs, Persans et Arabes qui se pressent sur ces
murailles de pierre grise. »
Ils prennent alors leurs chevaux, endossent leurs hauberts, lacent leurs
heaumes bruns, ceignent leurs épées aux lames brillantes, pendent à leurs
cous les solides boucliers bombés ; puis ils saisissent les lances et les
épieux de frêne dont les enseignes de soie et d’étoffes précieuses claquent
et battent à la brise. Chacun avait l’impression d’être au paradis.
IV
Pierre l’Ermite s'adresse à eux :
« Seigneurs, nobles chevaliers, leur dit-il, princes, barons, puissants
soldats, et vous, évêques et abbés, qui avez la charge de renouveler la
1. Voir ci-dessus, chant I, n. 1, p. 180.
2. Cf. Mt x, 37-38 : « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi.
Qui aime son fds ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. Qui ne prend pas sa croix
et ne vient pas à ma suite n’est pas digne de moi. »
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II
197
consécration du Corps du Christ, regardez Jérusalem, ses murailles massi-
ves, ses hautes tours en pierres scellées à la chaux et au mortier, ses
solides portes renforcées de fer et d’acier.
« Nous devons aimer et vénérer le Seigneur Dieu. Quiconque voudra
gagner la suprême récompense, attirer sur lui la bénédiction divine, qu’il
tende toute son énergie à bien faire, car celui qui mourra ici. Dieu lui
donnera au paradis le repos étemel avec les saints Innocents ! »
V
Thomas de la Fère, à l’allure altière, dit :
« Que le Dieu de gloire me vienne en aide, je ne sais comment nous
pourrions prendre d’assaut cette grande cité, si puissante, si forte, aux
remparts si solides. Les fossés en sont profonds, la terre résistante, les
tours plus hautes qu'une portée d’arbalète. Il n’y a à proximité ni forêt, ni
source, ni cours d’eau, ni seigle, ni avoine, ni blés, ni pâturages. C’est une
région sauvage, couverte de bruyères. L’armée est épuisée et l’eau est
chère (elle se vend à au moins cent sous la charge d’un cheval). Il n’y a
ni bois, ni buissons, ni broussailles pour faire bouillir une marmite ou un
pot de fer. Mais par la fidélité que je dois à mon seigneur saint Pierre, je
préférerais être mort et mis en bière plutôt que de refuser le combat contre
ces farouches ennemis que je frapperai à deux mains de mon épée acérée :
rien ne protégera ces fils du diable. Quant à ceux qui mourront ici, inutile
de prier pour eux, Jésus, le juge véritable, sauvera leurs âmes. »
VI
Le comte de Flandre dit :
« Que Dieu me bénisse ! Comment Jésus, le fils de sainte Marie, a-t-il
pu vivre en cette terre désertique ? On devrait y trouver encens, pyrèthre,
garingal, gingembre, roses fleuries, herbes médicinales pour soulager les
hommes. J’aime mieux la grande seigneurie d’Arras, les grandes routes
d’ Aire et de Saint-Pol, les pêches abondantes dans mes beaux viviers que
toute cette terre et la ville antique. Mais par la fidélité que ie dois à Clé-
mence que j’aime et à Baudouin mon fils à la pensée duquel mon cœur
s’attendrit, je préférerais être fait prisonnier ou tué plutôt que de ne pas
lancer une puissante attaque contre cette porte solide où pend cette tenture
de soie. Je vous le dis maintenant ; depuis la naissance de Dieu, le fils de
Marie, il n’y a pas eu de ville fortifiée dans un tel désert. Il n’y a ici ni
forêt ni prairie, source, fontaine ou réserve de pêche. Quiconque mourra
ici, son âme doit être comblée ; elle se présentera devant Dieu en chan-
tant, couronnée de fleurs. »
198
LITTERATURE ET CROISADE
VII
Devant Josaphat, sur les grandes collines arrondies, s’est tenu le
conseil des nobles barons, des évêques et des abbés venus de toutes
contrées. Ils voient Jérusalem, ses murailles, ses donjons, ses hautes tours
de pierre, ses brillantes tentures et, à l’intérieur de la cité, les Sarrasins
félons aller et venir, quitter leurs maisons en emportant leurs richesses et
leurs pièces d’or de grande valeur. Ils veulent rassembler, dans le Temple
fondé par Salomon, femmes, enfants et nourrissons.
« Seigneurs, nobles chevaliers, dit Bohémond, toutes les cités que nous
avons conquises étaient faibles en comparaison de celle-ci, nous le savons
bien. À Antioche la belle, où mourut Garsion comme un lion blessé, pas
un de ses compagnons ne put éviter la mort ou la captivité ; nous étions
là-bas en grand péril, mais ce sera pis ici, car je ne vois ni prairie où
dresser notre campement, ni forêt, ni pâturage pour nourrir nos chevaux.
Ici, hors de la ville, nous serons dépourvus de tout ; mais nous supporte-
rons toutes les peines pour l’amour de Dieu et pour le salut de nos âmes
à la fin de notre vie. »
VIII
C’est ensuite Tancrède, le courageux et le vaillant, qui prit la parole :
« Ah, seigneur Bohémond ! Que dis-tu là ? Tu m’avais souvent répété
dans la plaine de Rames, quand nous chevauchions nos montures arabes,
que si Dieu t’accordait de vivre assez longtemps pour que tu voies la ville
où Jésus fut trahi, battu, flagellé, frappé, couvert de crachats, où 11 accepta
la mort pour nous, pauvres pécheurs, tu mangerais la terre comme un
gâteau croustillant, comme du pain blanc, comme une galette de fine
farine. Et je te vois maintenant tellement inquiet, triste, soucieux ! N’aie
pas peur ! Dieu sera notre ami. Nous boirons l’urine et le sang des
chevaux. Et quand on sait que l’on sera sauvé et protégé, il ne faut pas se
laisser aller à la tentation de la lâcheté, du renoncement, de l’abandon,
mais toujours chercher à se surpasser.
— Seigneur, répond Tancrède, n’en parlons plus ; qu’on prépare
immédiatement l’assaut tout autour de la ville, à coups de pics et de mar-
teaux. Si les Turcs ouvraient une porte ou une poterne, et se précipitaient
d’aventure sur nous, ils pourraient bien se trouver en mauvaise situation
au retour ; je les poursuivrais et le combat continuerait à l’intérieur des
murs, jusqu’au Temple saint. »
Sur ces paroles, ils ont pris leurs armures et l’on a entendu soixante
mille trompettes. Ce sera un combat cruel où mourront dix mille parmi
les meilleurs, si Dieu, le roi du ciel, n’intervient pas.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II
199
IX
Bohémond et Tancrède mettent pied à terre, ainsi que le comte de Nor-
mandie, Thomas et tous les puissants barons, remplis de sagesse et de
courage ; ils prennent des masses, des pioches, des pics pointus. C’est
devant la porte où saint Étienne fut lapidé à coups de pierres et de balles
de fronde que vinrent les compagnies de guerriers hardis pour donner
l’assaut aux murailles et aux fossés.
Hugues le Maine s’approche sur le cheval qu’il avait conquis devant
Antioche et qui était couvert d’une housse de soie blanche ; il dit :
« Arrêtez, nobles chevaliers ! Pour l’amour de Dieu, écoutez-moi. Si
vous donnez immédiatement l’assaut aux portes de la ville, ce sera une
catastrophe irrémédiable pour nos troupes. »
X
Hugues le Maine, qui était comte de Péronne et frère du roi de France,
dit :
« Cette ville est plus solidement fortifiée que ne le sont Ascalon, Antio-
che la belle. Duras ou Avallon ; lancer un assaut sans machines de siège
ne servirait à rien.
— Cela est vrai », répond le duc Godefroy.
XI
Hugues le Maine, comte du Vermandois dit encore :
« Seigneurs, nobles chevaliers, ne le prenez pas à la légère. Nous
sommes tous frères ; ensemble nous avons supporté la faim et la soif, les
vents et les orages, les pluies, la neige ; nous avons conquis des terres et
sommes venus à bout de bien des dangers. Nous nous trouvons devant
Jérusalem qui est puissamment défendue par de hautes tours de pierre et
des murailles construites selon la technique sarrasine. Attaquer sans
machines de siège n’aboutirait à rien ; en revanche, vous auriez alors la
douleur de voir mourir Angevins et Bretons, Écossais et Anglais, Proven-
çaux et Gascons, Pisans et Genevois. Agissons sans précipitation, ce sera
sagesse. Il faut des machines pour s’emparer de ces tours et de ces murs.
Et, moi aussi, j’aurai ma part des palais exotiques.
— Fort bien assurément », jugent le duc Godefroy, le comte de Nor-
mandie et Robert le Thiois.
200
LITTERATURE ET CROISADE
XII
« Ecoutez-moi, seigneurs, dit le duc Godefroy, Hugues le Maine vient
de donner un bon conseil et il faut le suivre. Voici comment nous agirons
pour nous emparer de la ville. Moi, j ’irai m’installer sur le mont Sion avec
les hommes de mon fief et de mon pays. J’y ferai dresser ma tente décorée
afin de surveiller la porte jour et nuit. Les perfides seront prisonniers à
l’intérieur. »
XIII
Girard de Goumay et Thomas de Marne dirent :
« Quant à nous, nous nous installerons dans le val de Josaphat, juste à
Saint-Pierre de Galilée, là où l’apôtre s’enfuit quand son compagnon
Judas fit arrêter Jésus pour qu’on le conduise devant Pilate. De là, nous
ferons apporter l’eau de Siloé sur trente solides chevaux de bât à la
démarche ferme et rapide et nous la ferons distribuer dans l’armée aux
hommes affaiblis ou épuisés. Et je ferai construire des machines pour
abattre les fortifications. Les suppôts de Satan ne pourront rien faire à
l’intérieur ! »
XIV
Et le comte de Saint-Gilles dit :
« Moi, je dresserai ma tente sur le mont des Oliviers et je partirai en
quête de ravitaillement dans les terres arabes, je parcourrai les rives du
fleuve et j’apporterai à l’armée tout ce que je pourrai trouver. Je ferai un
partage équitable entre riches et pauvres et je ne garderai que ma part,
égale à celle du plus démuni. Je monterai une garde attentive devant les
riches Portes d’Or et je harcèlerai païens et Sarrasins. Je ferai construire
des machines pour détruire les murailles.
— Très bien, mon ami », dit Girard de Goumay.
XV
« C’est ici, à Saint-Étienne, seigneurs, si Dieu m’accorde sa bénédic-
tion, dit Richard, duc de Normandie, que je ferai dresser mes tentes pour
moi et mes compagnons. Contre cette porte solide où flottent les éten-
dards de soie, mes hommes lanceront de violentes attaques. Si les Turcs
font une sortie et tentent une offensive contre nous, j’aurai tellement à
cœur de me battre avec mon épée brillante que je les poursuivrai à l'inté-
rieur — que soit sagesse ou folie — et le soir, quant la nuit sera tombée,
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II
201
revêtu de ma grande cuirasse, je monterai la garde avec dix mille
hommes jusqu’au lever du jour et tout ce dont je pourrai m’emparer sera,
sans mentir, distribué dans l’armée de Dieu, aux pauvres comme aux
riches. »
XVI
Le comte de Flandre au cœur intrépide dit à son tour :
« Nous, tous les hommes de mon pays présents ici, nous camperons à
la porte de David. Nous harcèlerons vigoureusement les Turcs matin,
midi et soir. À la nuit tombée, dix mille hommes monteront la garde. Tout
ce dont je pourrai m’emparer sera partagé dans l’armée. »
XVII
« Seigneur, dirent Tancrède et le vaillant Bohémond, nous nous instal-
lerons dans Bethléem et ferons dresser nos tentes le long de la grande
voie. Tout ce que nous pourrons prendre, nous le partagerons dans
l’armée de Dieu. »
Et le comte Eustache dit :
« Ecoutez-moi, seigneurs barons ; nous, nous nous placerons au Char-
nier du Lion 1 ; nous chercherons du ravitaillement le long de la mer, à
Tyr, à Jaffa, jusqu’à Ascalon et même au port d’ Acre, et nous reviendrons
du côté de Nazareth. Nous inspecterons ensuite le grand chemin de
Naplouse et nous apporterons à l’armée l’eau de la source des Mais pour
en donner équitablement aux pauvres et aux riches, aux plus petits servi-
teurs autant qu’aux puissants. »
XVIII
Voici ce que dit Hugues le Maine, qui méritait tous les éloges et pour
lequel les chevaliers avaient la plus grande estime, car il était toujours de
bon et loyal conseil :
« Seigneurs, grand merci ; mais soyez bien économes du pain et des
vivres ; que les chevaux n’aillent pas en désordre, mais qu’ils soient enca-
drés et escortés comme pour le combat quand ils partiront faire provision
d’eau ; que chacun de nous désigne, à leur retour, un responsable de la
distribution de l’eau qui prêtera serment de n’accepter aucune rétribution
1 . Voir ci-dessous, chant VIII, liv-lv.
202 LITTÉRATURE ET CROISADE
ni en or, ni en argent, ni en monnaie d’aucune sorte. Vous engagez-vous
à approuver cela ?
— Oui, noble comte », s’exclament-ils.
XIX
Voilà donc, seigneurs, comment ils se mirent d’accord. Les princes et
les comtes donnèrent leur parole sous la foi du serment : le pain et les
vivres seront distribués et répartis selon leur décision.
On s’intéresse alors à la ville ; et vous auriez pu voir dresser les tentes,
établir des baraquements et des abris avec des aigles dorées. Maintenant
la chanson devient plus édifiante ; aucune, d’une telle valeur, n’ajusqu’à
présent été composée ni chantée ; elle va raconter comment la ville fut
prise et comment le sage Thomas de Marne se laissa projeter à l’inté-
rieur ', au milieu de ces gens enragés, avec son haubert sur le dos, la ven-
tai lie fermée, l’écu passé au cou et l’épée au poing droit.
XX
Les Francs ont mis le siège devant Jérusalem et l’on pouvait voir une
multitude de tentes et d’abris avec les aigles fixées au sommet, les ori-
flammes lumineuses au bout de hampes de fer étincelantes. Le jour est
passé, la nuit est venue.
Le roi de Jérusalem était dans sa tour bien fortifiée ; il prend Comuma-
ran par la main et va à sa fenêtre de marbre sculpté.
« Mon cher fils, dit-il, ces hommes sont enragés ; ils sont venus
d’outre-mer en abandonnant leurs terres pour assiéger, dans leur orgueil,
la nôtre. Ils se sont emparés de mes biens ; mes hommes en sont fichés.
Fils, donne-moi un conseil et réconforte mes gens ! Comment me
conduire en face de ces odieux ennemis ? »
XXI
« Comumaran, mon cher fils, dit Corbadas le roi, il y a plus de cinq
cents ans que les Grecs, les Syriens, les Arméniens, les Paterons, les
Genevois avaient prédit que les Francs viendraient pour venger leur sei-
gneur qui est mort ici après avoir été flagellé, puis attaché sur la croix, où
il reçut un coup de lance. Ce sont les Juifs qui sont responsables de cela,
nous n’y sommes pour rien. Tu peux voir, mon fils, de tes propres yeux.
1. Voir ci-dcssous, chant V, ix-x.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II
203
les Français, les Angevins et les Bretons, les Écossais et les Anglais, les
Provençaux et les Gascons, les Pisans et les Genevois ; ils portent des
armures de fer, ils ne craignent ni les tirs d’arcs turcs, ni les flèches
empoisonnées, ni les lances rigides. Donne-moi un conseil, mon fils,
comme c’est ton devoir. Comment dois-je me conduire en face de ces
Français ?
— Père, répond le jeune homme, ne vous inquiétez pas, puisque je
peux ceindre mon épée sarrasine, porter mon bouclier par la bretelle ornée
d’orfroi, frapper du glaive ou de la lance rigide. Nous avons d’abondantes
réserves, pour au moins soixante mois, de pain, de vin, de viande, de blé,
de seigle et d’avoine ; notre cité est solide avec ses puissantes murailles
bâties à la chaux ; je ne crains pas le moindre assaut au monde. »
XXII
« Père, dit le jeune homme, ne perdez pas de temps, puisque je peux
ceindre mon épée d’acier, porter mon bouclier, monter à cheval. Nous
avons des provisions pour plus d’un an ; nous avons une cité bien forti-
fiée, construite à la chaux et au mortier ; il n’y a pas d’assaut au monde
que je craigne. Les Français ne pourront pas rester longtemps en campa-
gne, le manque d’eau les obligera à replier leurs tentes et à partir. »
XXIII
Le roi de Jérusalem, du haut de son donjon, voit par la fenêtre de
marbre luisant l'armée des Français qui campe alentour de lui dans les
tentes bien arrimées ; il entend les hennissements des chevaux et les cris
des mulets ; il regarde les chevaliers et les jeunes gens s’entraîner au
combat, les dames et les jeunes filles danser, les hommes du roi Tafiir,
patrouillant sous les murailles.
« Ah ! dit-il, misérables, comme vous me faites souffrir ! »
Voici le duc Godefroy en armes, sur son cheval, accompagné de
Thomas de la Fère le chevalier hardi, du comte Eustache et du jeune Bau-
douin qui recherchent l’endroit où ils pourraient placer la catapulte.
Tandis qu’ils examinent le terrain, voici que trois oiseaux arrivent en
tournoyant au-dessus du bulbe de la grande tour de David et se précipitent
sur deux blanches colombes. Le duc tient un arc solide, robuste, bien
tendu ; il décoche une flèche, si bien ajustée qu’il atteint immédiatement
les trois oiseaux, qui tombent morts sur le coup près d’un étendard bril-
204
LITTERATURE ET CROISADE
lant, à côté de la synagogue 1 de Mahomet et de Tervagant. Le duc ne
cache pas sa joie, les Français se mettent à rire, car beaucoup savent ce
que cela signifie ; c’est un grand présage que Dieu leur envoie.
Corbadas montre cela à son fils Comumaran. Les païens se disent dis-
crètement entre eux :
« Nous allons être vaincus ici, rien ne peut l’empêcher.
— Oui, c’est bien ce qui semble. »
XXIV
Le roi de Jérusalem voit tomber les oiseaux que le duc de Bouillon
avait atteint avec une telle vigueur. La flèche avait transpercé les corps
des trois écoufles. Il s’adresse alors à Lucabel de Montir, un frère de son
père, qui était seigneur d’un fief important ; il avait cent quarante ans, les
cheveux blancs comme fleur de lis ; il n’y avait pas de païen plus sage et
qui sût mieux faire le départ entre le tort et le droit. Le roi de Jérusalem
va le chercher.
« Veux-tu, mon oncle, apprendre ce qui vient d’arriver ? dit Corbadas.
J’ai vu trois oiseaux atteints par une seule flèche. Viens avec moi t’en
rendre compte. »
Les deux rois ont hâte de se trouver auprès de l’étendard de Mahomet,
à côté de la synagogue où le roi tenait d’ordinaire sa cour et ses audiences
pour dire le droit. Ils virent les oiseaux à terre. Plus de sept mille Turcs
s’étaient approchés, il font trembler la terre dans Jérusalem.
XXV
À l’intérieur de Jérusalem, il y avait grand tumulte autour de la synago-
gue de Mahomet. Une immense foule de païens s’était rassemblée auprès
de l’étendard. Corbadas aux cheveux blancs, debout, s’adressa à tous
d’une voix sonore :
« Seigneurs, nobles Sarrasins, Mahomet nous oublie, puisqu’il accepte
que les Francs se soient emparés de ma terre. Ils ont déjà pris la puissante
Antioche. Rodoman, un Turc de Valérie, m’a rapporté 2 que, dans les prai-
ries sous Antioche, les armées d’Arabie et de Perse ont été anéanties ; ne
sont rescapés que deux rois païens de Nubie et Corbaran, le seigneur qui
les conduisait et les commandait. Le noble Corbaran en ressentit une pro-
1. L’inexactitude du vocabulaire (« synagogue » appliqué à la religion musulmane) cor-
respond bien au syncrétisme de la littérature occidentale vis-à-vis des « autres », les païens,
les Sarrasins.
2. Commence ici un rappel d’événements de la chanson des Chétifs.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 205
fonde douleur en son cœur. Les ennemis emportèrent Brohadas qui avait
été décapité. Corbaran fut alors poursuivi pour félonie ; car Sultan l’ac-
cusa d’avoir trahi les siens. Il y eut un combat à mort d’un Français contre
deux Turcs ; ce fut une folie, le Français tua les Turcs de son épée lui-
sante. Notre religion en a été bien affaiblie et l’armée chrétienne en
éprouva un grand réconfort ; c’est pourquoi, entre autres, elle nous
oppresse. Ils ont dressé leurs tentes et installé leurs quartiers pour faire le
siège de notre ville ; leur camp s’étend sur plus d’une lieue et demie. Si
je ne reçois ni secours, ni aide de Mahomet, notre riche cité sera dévastée
et détruite.
« Et surtout, seigneurs, il faut que je vous parle de la flèche que j’ai vu
tirer aujourd’hui et qui me fait peur. Au-dessus de mon donjon de marbre
poli, se trouvaient trois écoufles qui volaient vers une pie, quand deux
colombes blanches se sont précipitées. Les écoufles ont délaissé la pie
pour se jeter ensemble contre les colombes. Deux chrétiens allaient le
long de ce mur de porphyre ; l’un tenait un arc avec une flèche encochée ;
il tire la flèche empennée vers les écoufles et les tue tous les trois ; c’est
de la sorcellerie. Les voici étendus l’un près de l’autre sans vie. »
Il se penche alors, les ramasse et les soulève : chacun avait le cœur et
le foie percés et tous les trois sont comme embrochés.
« Seigneur, dit Corbadas, dites-moi ce que cela signifie. »
Tous les païens baissent la tête en silence. Lucabel dit à l’oreille de
Malcolon :
« Nous allons être anéantis ici ; rien ne l’empêchera. Celui qui a tiré
cette flèche est de grande noblesse ; il sera roi de Jérusalem. Il aura auto-
rité sur elle ; son royaume s’étendra jusqu’à Antioche. »
Quand Malcolon l’entend, il baisse la tête, en proie à une colère noire.
Comumaran arrive sur la route au galop et crie d’une voix claire :
« Fié ! Roi de Jérusalem, tes hommes sont endormis ; tu n’as pas encore
lancé une attaque à l’extérieur contre les Francs !
— Cher fils, répond Corbadas, abandonne cette folle idée ; j’ai vu
aujourd’hui une chose qui m’a désespéré. »
XXVI
Lucabel, qui était âgé de plus de cent ans, se leva ; il avait une barbe
longue et drue, de grandes et épaisses moustaches, un beau visage coloré.
Il n’y avait pas de païen plus sage que lui, car il connaissait bien les sept
arts 1 . Il fit venir auprès de lui Malcolon, c’était un de ses intimes qu’il
I. Il s’agit du fondement de la science — et de la pédagogie — médiévale : le trivium :
grammaire, rhétorique, dialectique ; le quadrivium : arithmétique, géométrie, musique,
astronomie.
206
LITTERATURE ET CROISADE
aimait beaucoup. Tous les deux se tenaient par la main. Tous les barons
se rassemblent autour d’eux. Lucabel prend la parole :
« Corbadas, approche ; tu es roi de Jérusalem, tu en es le seigneur et le
maître. Comumaran, mon neveu, doit avoir ce fief en héritage. Toi, tu es
mon frère, mais je suis ton aîné. Tu me demandes conseil avec insistance.
Laisse-moi jusqu’à demain matin et tu sauras alors la vérité sur la mort
des oiseaux que tu as sous les yeux.
— Frère, dit Corbadas, je te l’accorde volontiers. Mais je te supplie,
au nom de Mahomet. Aide-moi à défendre ma ville contre les Francs ;
car, s’ils s’en emparent, j’ai tout perdu. Leur Seigneur a souffert ici, il a
été torturé, battu, attaché à un pilier, cloué sur une croix au mont Calvaire
que vous voyez devant vous ; après l’avoir ôté de la croix, on l’a mis dans
ce sépulcre que l’on a refermé. Les chrétiens disent qu’en vérité il est
ressuscité le troisième jour. Mais écoutez ce que j’en dis et ce que j’en
pense : s’il avait été le seigneur du ciel, il n’aurait pas été traité, torturé
ni tué d’une manière aussi honteuse.
— Frère, rétorque Lucabel, telle était sa volonté. Et sachez bien que
depuis ma naissance, j’ai vu en divers endroits nombre de ses miracles :
des bossus se redressent, des aveugles recouvrent la lumière. Et il a
souvent défendu et pris sous sa protection les Français.
— J’ai l’impression que vous radotez, seigneur, dit Corbadas. Si vous
croyez cela, vous êtes devenu fou ; gardez-vous bien d’en reparler devant
moi, vous auriez vite fait d’effrayer mes hommes.
— Seigneur, dit Malcolon, agissez avec prudence. Donnez ordre à
votre fils ici présent de monter la garde avec dix mille hommes en armes.
— Vous avez raison, répond Corbadas, je dois suivre de bon gré ce
conseil. »
C’est la fin du jour, la nuit est revenue ; Corbadas est remonté dans la
grande tour de David, accompagné de son frère Lucabel, du roi Malcolon
et d’un certain nombre d’autres personnages. Appuyés aux fenêtres de
marbre, ils regardent les Français, leurs campements et leurs tentes,
voient la lumière brillante des cierges, entendent cors et trompes sonner
dans les camps. Corbadas appelle sur eux la malédiction d’Apollon, le
maître des moissons.
Comumaran, son fils, sans attendre davantage, s’est empressé de
revêtir son équipement pour monter la garde de Jérusalem avec dix mille
Turcs en armes.
XXVII
C’était une belle nuit claire, l’air était limpide. Sur le parvis de marbre
gris du Temple saint, Comumaran s’arme avec dix mille soldats. 11
endosse une blanche cotte de mailles rehaussée d’or. On le coiffe d’un
heaume de Saragosse, fixé par dix boutons en or ; puis il ceint son épée à
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 207
la lame brillante qu’avait forgée Mateselan dans l’île d’Orféis. On conduit
devant lui Plantamor l’arabe qui peut courir vingt lieues sans s’épuiser ni
faiblir. Voici son portrait : il avait une tête fine au poil blanc comme fleur
de lis, les yeux plus rouges que braise, de larges naseaux, les os fins et
robustes, les pattes solides et droites, des sabots bien galbés, un large poi-
trail au poil noir, un flanc bai et l’autre gris ; une large croupe tachetée
comme une perdrix. Qu’ajouter ? Quand il est lancé à pleine allure, aucun
lévrier, si rapide fût-il, ne le suivrait. Son harnachement de tête était
luxueux, ses sangles et ses étriers étaient de cuir bouilli.
Le noble Comumaran saute en selle ; il suspend à son cou un bouclier
qu’il avait fait fabriquer par un de ses prisonniers. Saisissant sa lance à la
hampe de houx, il prend le commandement de dix mille Turcs en armes.
XXVIII
Comumaran chevauche, préoccupé, avec ses hommes. Ils sortent silen-
cieusement par la porte de David. Mais ils ne rentreront que courroucés
et affligés. Si Dieu veille sur Harpin l’audacieux, le meilleur d’entre eux
n’aurait pas voulu être ici pour tout l’or de Bethléem.
Nos chevaliers, auxquels Dieu porte un grand amour, sont dans le
camp, tout joyeux de l’exploit accompli par le duc avec son arc. Ils prient
aimablement Harpin de Bourges de monter la garde pendant la nuit jus-
qu’au lever du jour. Le baron accepte volontiers. Avec cinq cents cheva-
liers au courage ardent, il chevauche aussitôt vers la porte de David.
Devant Saint-Etienne, c’est Richard de Chaumont qui assure la surveil-
lance, pressé de tuer et de mener à leur perte les Sarrasins ; il était à la
tête de cinq cents chevaliers d’aspect farouche. Il s’en trouvait cinq cents
autres devant les Portes d’Or avec Jean d’ Alis et Foucher de Meulan. Près
de la porte suivante, au bas de la pente, se tenait le comte Étienne, sei-
gneur d’Aubemarle, avec cinq cents jeunes chevaliers. Cette nuit-là,
l’armée de Dieu était en grande effervescence.
XXIX
Le camp est bien gardé durant la nuit. Il y a cinq cents chevaliers
devant chacune des quatre portes. Le noble Harpin de Bourges se met en
prière :
« Ah ! Jérusalem ! Que Dieu me donne de veiller 1 assez longtemps
pour pouvoir embrasser le Sépulcre, adorer, tenir et étreindre la Croix sur
1. Souvenir de la parole du Christ : « Veillez et priez... »
208
LITTERATURE ET CROISADE
laquelle Dieu se laissa torturer et tourmenter ! Quelle tristesse de voir ces
démons occuper la ville ! Puissé-je y soulager mon cœur ! »
Alors le baron s’assure sur ses étriers avec une telle vigueur qu’il fait
plier son cheval, il serre devant lui son bouclier, le cœur gonflé d’ardeur
en face des Sarrasins.
Comumaran sortait alors par la porte de David ; il s’avançait sur le
terrain sablonneux avec l’intention de conduire une attaque à la lance
contre l’armée de Dieu. Mais il va au-devant d’un grand malheur ; bien
peu de ses dix mille Turcs repartiront sains et saufs.
Harpin a vu leurs heaumes étinceler ; il dit à ses compagnons :
« J’ai ce que je cherchais ! Voici les païens qui font une sortie. Appli-
quez-vous à venger notre Dieu qui s’est laissé torturer et tourmenter pour
nous. Restez silencieux, pas une flèche, pas un javelot afin qu’ils s’écar-
tent de la ville ! »
Il aurait fallu voir nos soldats se contenir en frémissant, plus impatients
en face des Turcs que l’épervier ne l’est devant l’alouette. Ils voient les
ennemis s’approcher ; ils sont à plus d’une portée d’arc des portes quand
Harpin s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! À l’attaque, nobles cheva-
liers ! »
Puis il pique son cheval de ses éperons d’or et va frapper Gorban, le
fils de Bréhier ; il lui fend son bouclier au-dessus de la bosse d’or et lui
déchire et démaille son haubert, puis lui enfonce sa lance en plein cœur
et l’abat mort auprès d’un mauvais chemin. Chacun de nos barons abat
son ennemi.
Comumaran ne retient pas son cheval fougueux et frappe Harpin d’un
grand coup bien asséné ; il brise sa lance sur l’écu de son ennemi devant
sa poitrine, mais ne peut l’abattre ni le déséquilibrer sur son cheval.
Entraîné dans son élan, il tire son épée d’acier, désarçonne deux de nos
barons et crie « Damas ! » pour rassembler ses hommes.
XXX
Ce fut une bataille violente et meurtrière où l’on pouvait voir des luttes
farouches et acharnées. La puissance des païens était redoutable, ils
repoussent les nôtres de plus d’une portée de flèche, les pourchassent et
les font reculer avec leurs arcs turcs jusqu’au camp en leur infligeant de
grandes pertes. Là, ils ont pris Richard et Foucher le Normand, Roger du
Rosoy et Païen l’Allemand, Anthiaume d’Avignon et le jeune Baudouin,
ainsi que quatorze autres qui étaient en avant. Ils les frappent de grandes
masses de plomb. Le comte Harpin le voit et en ressent une grande dou-
leur ; il crie :
« Dieu, au secours ! Saint-Sépulcre, à l’attaque ! Ces maudits païens
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 209
emmènent nos compagnons. Si nous les laissons faire, nous sommes
déshonorés. »
Ils se lancent de nouveau contre les Turcs, l’épée nue au poing, mais
tous leurs efforts sont vains. Les Français entendent le fracas et s’arment
en grand nombre ; il est trop tard.
Nos vaillants chevaliers allaient être emmenés quand Richard de Chau-
mont est arrivé au galop. Comme un autour fond brusquement sur des
canards sauvages dès qu’il les a vus, ainsi Richard se précipite contre les
Turcs. Rien ne peut protéger de la mort ceux qu’il frappe ; il en tue qua-
torze de son épée tranchante ; rempli de sombres pensées, il affronte ceux
qui emmènent nos Francs et les harcèle si bien de son épée d’acier qu’ils
abandonnent leurs prisonniers et prennent la fuite, avec Richard et ses
hommes aux trousses. La terre est jonchée de morts et de blessés.
Toute l’armée est en alerte. Que vous dire de chaque baron ? En très
peu de temps, il y en eut tant au combat que si tous les Turcs d’Orient les
avaient attaqués, ils ne les auraient pas plus effrayés qu’un petit enfant.
On entendait sonner les trompes et les trompettes.
Un Sarrasin interpelle Comumaran :
« Ah ! Roi de Jérusalem ! Qu’attends-tu ? Tous tes hommes sont tués,
il ne reste guère de survivants. Si tu t’attardes davantage, ce sera grande
folie. Ton père ne pourra plus venir au secours de son fils, car voici
l’armée des Français qui se précipite. »
Comumaran l’entend ; il fait faire demi-tour à son cheval qu’il épe-
ronne en direction de Jérusalem. Richard et Harpin le talonnent, mais ils
ne l’auraient pu rattraper avant les limites de l’Orient. Cependant, à la
porte de David, le Turc s’attarde : il se retourne en direction de Richard
qui se rapprochait de lui et le frappe, en plein élan, d’un grand coup
d’épée sur le heaume ; il le lui fend, mais l’épée dévie et glisse. Le Turc
est déjà loin, rempli de colère de n’avoir pas tué Richard qui le pour-
suivait.
XXXI
Le roi Comumaran était un grand baron, courageux, hardi, excellent
cavalier. Il laisse Plantamor aller au grand galop contre Flarpin et donne
un grand coup sur le heaume émaillé de son adversaire qu’il pourfend
jusqu’au nasal. Si Dieu, le Père spirituel, n’avait pas protégé Harpin, tous
en auraient porté le deuil ! Le comte s’écrie :
« Traître, bandit, c’est pour votre malheur que vous avez obliqué vers
moi. Il vous en arrivera une catastrophe. »
Il tient l’épée au quillon d’or tirée dans l’espoir de frapper le Turc, mais
en vain. Voici que toute l’armée s’élance par monts et par vaux. Quand
Comumaran constate qu'il est en mauvaise posture, il éperonne Planta-
mor, parvient au galop à la porte de David et rentre dans Jérusalem en
210
LITTERATURE ET CROISADE
franchissant les vantaux ouverts. Leur fermeture, ensuite, fut une cata-
strophe pour ceux qui étaient restés à l’extérieur ; aucun ne survécut. On
sonne le rassemblement devant le Temple saint : jeunes et vieux, tous sont
frappés de douleur. Corbadas, l’émir Malcolon, puis le sage Lucabel sont
là. On pouvait y voir mille torches embrasées. Comumaran s’écrie :
« Placez des hommes aux créneaux, au-dessus des portes, des ouvrages
de défense, sur les chemins de ronde et les murailles. Car l’assaut sera
donné dès demain matin. J’ai subi cette nuit un désastre terrible. Nos
mauvais faux dieux m’ont trahi quand j’avais besoin d’eux ; mais je vais
leur faire infliger une telle correction à coups de bâtons, de gourdins, de
massues plombées et de pieux qu’ils n’auront plus jamais envie de danser
ni de faire la fête. Ah ! Jérusalem, ville impériale, cité des plaisirs et des
jardins, des beaux paysages, des riches vignobles, de l’or fin, des tissus
de soie et des draps précieux ! »
Le roi est devenu rouge de colère. Maintes belles païennes déchirent
leurs vêtements. Lucabel s’écrie :
« Dressez les catapultes ! Ne vous affolez pas, cher frère Corbadas !
Nous mangerons de la viande crue, les autours, les gerfauts, plutôt que de
laisser prendre Jérusalem ; plus d’un Français sera échaudé ; leurs bou-
cliers seront mis en pièces. Les prisonniers serviront de cibles et seront
tués. Nous demanderons des secours au roi Mariagaut et au roi d’Orient.
Ferraut viendra aussi et conduira toutes les forces de l’empire depuis Gui-
nebaut. »
XXXII
« N’ayez pas peur, barons, dit Lucabel, car nous enverrons un messa-
ger au puissant Sultan. Il réunira une armée si redoutable qu’on n’en a
jamais vu de telle, celle de l’empire d’Orient et celle du val Béton. Mais,
pour l’instant, allons aux murailles et plaçons des hommes sur les fortifi-
cations et les ouvrages de défense. Si les Français donnent l’assaut, défen-
dons-nous bien. »
— À vos ordres », répondent les païens.
Ils font alors sonner quatre cors de laiton ; et l’on aurait pu voir une
foule innombrable de païens, portant des cailloux, des moellons, des
pierres, se déployer le long des chemins de ronde. La nuit se termine, le
jour apparaît soudain. Les chrétiens sont dans le camp, que Dieu leur
accorde sa grâce ! Sous les murs de Jérusalem, sur une esplanade sablon-
neuse, les princes, les comtes et les barons se rassemblent. C’est Gode-
froy de Bouillon qui est arrivé le premier, puis Baudouin et Eustache,
Dreux de Mâcon, Raymond de Saint-Gilles, Gautier d’Avallon, Robert
de Normandie, Robert le Frison, le vieux marquis Tancrède avec le duc
Bohémond, Enguerran de Saint-Pol, Huon à la moustache noire, Thomas
de la Fère et Girard du Donjon, le comte Rotrou du Perche qui a en haine
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 211
les traîtres. Viennent aussi Thomas de Marne au cœur de lion, Harpin de
Bourges, Richard de Chaumont, Baudouin de Beauvais dont la réputation
n’est plus à faire, Jean d’Alis et Fouque d’Alençon, les évêques et les
abbés de grande foi.
Y vint enfin le roi Tafur avec ses compagnons. Ils étaient bien cinq
mille. Aucun n’avait l’apparence assez cossue pour avoir revêtu cotte,
manteau ou pelisse. Ils n’ont pas de souliers aux pieds, pas de cape ni de
chaperon, pas de chemise sur le dos, non plus que de chausses ; mais ils
portent des guenilles de chanvre qui sont leurs vêtements d’apparat. Ils
ont les cheveux longs et hirsutes, les museaux brûlés comme braise, les
jambes, les pieds, les talons écorchés. Chacun est armé d’une massue, ou
d’un bâton, d’une masse de plomb, d’un marteau, d’un pic, d’un gourdin,
d’une faux acérée, ou d’une grande hache.
Avec la hache qu’il porte, leurroi pourfendrait jusqu’au poumon n’im-
porte quel païen qu’il atteindrait à la volée. Ce roi ne portait ni vêtement
de soie, ni riche manteau, mais il était vêtu d’un sac sans pan coupé, bien
ajusté au corps, sans manches, avec une fente en son milieu et constellé
de trous ; il avait fixé son col avec une chaîne d’éperon. Il portait sur la
tête une coiffure de feuilles avec des boutons de fleurs. Tous les regards
se dirigèrent vers lui, chacun des barons releva la tête. L’évêque de
Mautran lui donna sa bénédiction :
« Ami, que Dieu te protège. Lui qui souffrit sa Passion et ramena
Lazare de la mort à la vie.
— Monseigneur, répond le roi, allez-vous nous faire un sermon ?
Pourquoi ne donnons-nous pas l’assaut à cette sainte cité ? Nous aurons
perdu notre temps si nous ne la prenons pas. »
XXXIII
C’était une belle et claire matinée ; se trouvaient là dans le camp de
Dieu comtes et ducs. Français et Bourguignons, Manceaux et Angevins,
Lorrains et Gascons, Bretons et Poitevins. Le roi Tafur, qui ignorait la
lâcheté, prit la parole :
« Seigneurs, que faisons-nous ? Nous tardons trop à monter à l’assaut
de cette ville et de ses habitants de sale race ; nous nous conduisons vrai-
ment comme de mauvais pèlerins. Mais, par le Seigneur qui changea l’eau
en vin, le jour où il assistait aux noces de saint Archetéclin ', n’y aurait-il
que moi et ces pauvres misérables, les païens ne rencontreraient jamais
pires voisins ! Une chose mal faite ne vaut rien et une action pour être
réussie doit être menée à bonne fin. Quiconque parcourrait la terre jus-
qu’au bord du Rhin ne trouverait nulle part un rassemblement d’aussi
1 . Nom attribué, dans la tradition médiévale, à l’époux de Cana (Jn il, 1-11).
2 1 2 LITTÉRATURE ET CROISADE
bons soldats comme il en est dans cette armée. Que Dieu leur accorde une
heureuse destinée afin que nous puissions anéantir ces descendants de
Caïn et nous emparer de cette cité et de son palais de marbre. »
Il s’avance alors jusque sous une aubépine, regarde Jérusalem et se
prosterne devant elle.
C’était une belle journée lumineuse, il faisait un temps chaud et serein.
Le duc Godefroy sur son splendide destrier et son frère Eustache sur un
cheval blanc font apporter devant eux deux trompes d’airain. Ils sont
entourés de nombreux puissants seigneurs. L’évêque de Mautran tenait
dans sa main la lance dont fut percé le flanc de Jésus. Il parle d’une voix
forte avec beaucoup de noblesse :
« Barons, nobles chrétiens, au nom de Dieu, ayons foi. C’est dans cette
ville construite en marbre que Jésus-Christ, le fils de Marie, souffrit la
mort. Et quiconque mourra pour Lui vivra du pain de la vie étemelle ; il
ne connaîtra plus ni la faim ni la soif. La nuit dernière, ces chiens, ces fils
de putes, nous ont attaqués. Grâce à Dieu, créateur d’Adam et Eve, bien
peu en réchappèrent qui n’aient été pris au piège. Plus de sept mille gisent
là-bas dans cette vallée. Si vous voulez m’en croire, moi votre aumônier,
nous les jetterons le matin avec les catapultes turques dans Jérusalem par-
dessus les murs bâtis à la chaux '. Puis nous donnerons l’assaut cette nuit
ou demain. »
Quand nos barons l’entendirent, chacun tira les rênes de son cheval.
XXXIV
Nos barons s’écrièrent tous d’une seule voix : « Il n’y a pas de temps à
perdre. Dressez les catapultes, vite ! »
Vous auriez entendu grand bruit, tandis qu’ils les montaient. Grégoire,
l’ingénieur, qui était né à Arras, et Nicolas, originaire de Duras, qui était
un maître très compétent, les mettent en place près des Portes d’Or. Ils
adaptèrent les flèches et chevillèrent les bras, puis fixèrent les frondes par
des lanières. 11 y avait dix cordes à chacune des flèches avec lesquelles ils
projettent en morceaux les Turcs à l’intérieur. Les cervelles, les entrailles
volent en tas. Des torrents de sang et de cervelle coulent. Les païens
accourent et se rassemblent en foule :
« Ah ! Mahomet, seigneur ! comment nous vengeras-tu de ces miséra-
bles, de ces fils du diable qui veulent nous anéantir, nous réduire en escla-
vage, nous abattre, après avoir conquis nos cités et brûlé nos hommes.
Calife de Bagdad avait dit la vérité quand il annonçait que viendrait
bientôt un peuple qui nous détruirait. »
1. Voir ci-dessus, chant I, xxm.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT II 213
Arrivent le puissant roi Corbadas, l’émir Lucabel, Malcolon, Butras,
Comumaran et son neveu Quinquenas.
« Ah ! Roi de Jérusalem, dit son fils, que vas-tu faire ? Comment vas-
tu défendre ta ville si admirablement construite, s’ils l’investissent ? Nous
avons déjà perdu Barbais, Le Caire, Damas. Mais avant que les Français
ne l’aient prise, mettons-les en aussi tragique situation ; ils n’en ont
encore jamais connu d’aussi douloureuse ! »
Puis il dit à Lucabel :
« Mon oncle, quand révéleras-tu le sens de la mort des trois oiseaux,
comme tu l’avais promis ?
— Cher neveu, tu vas le savoir incessamment, mais je suis certain que
tu en seras affligé. »
XXXV
« Cher neveu, dit Lucabel, je vais te révéler la vérité, mais je t’assure
que tu ne m’en sauras aucun gré. Cependant je vais te la dire, puisque tu
me l’as demandée. Celui qui a tué ces trois oiseaux sera roi de Jérusalem
et de toute la région. Son pouvoir s’étendra jusqu’à Antioche. »
Quand Comumaran l’entend, il éclate de rire :
« Par Mahomet, dit-il, tu as perdu la tête. Cela n’arrivera jamais de
toute ma vie, tant que je pourrai porter ma solide épée gravée. Vous me
verrez sans cesse sortir de la ville pour attaquer les Français à la dérobée,
comme un voleur.
— Cher fils, dit Corbadas, c’est toi qui as perdu la tête. Il ne sera pas
prudent de sortir d’ici, car les chrétiens sont trop forts. Mais reste à l’inté-
rieur avec tous mes barons pour défendre la ville, alors, tu auras toute
mon affection. Tant que tu es à côté de moi, je me sens en sécurité.
— Seigneur, vous l’avez demandé, répond Comumaran, et je ferai tout
ce que vous voulez. »
Dans la grande tour de David, un tambour a résonné, puis l’on a
entendu un cor d’airain. Tous les païens se sont rassemblés sur le mont
Calvaire. Le roi a demandé instamment à tous les charpentiers présents
de s’appliquer à travailler activement. Les forgerons fabriqueront les
flèches que l’on tirera contre les chrétiens, de même que les autres armes,
les faux, les haches d’acier trempé. Que les charpentiers fassent des
manches de frêne et de grandes hampes effilées où seront fixées les
pointes. Qu’elles soient cerclées et consolidées de fer et d’acier d’un bout
à l’autre afin de résister à tout.
Les païens établissent les gardes et se mettent à leurs postes de
combat ; ils sont cinquante mille en armes dont la moitié prend position
sur les remparts. Les Français les observent et s’écrient : « Montjoie !
Chevaliers, aux armes ! Immédiatement ! »
Ils obéissent sans le moindre retard. Chacun s’équipe en hâte devant sa
214
LITTERATURE ET CROISADE
tente et fixe son épée au côté gauche. Celui qui a un bon cheval ne l’a pas
oublié, il saute en selle dès qu’il en reçoit l’ordre. Tous s’arment le mieux
qu’ils peuvent.
XXXVI
Les chrétiens s’arment tous au mieux. Cors, trompes et trompettes
sonnent, collines et vallons en retentissent. Ils se rassemblent devant Jéru-
salem. Il y avait le duc Godefroy tout armé de fer sur son cheval, le comte
de Flandre avec son étendard de soie, Hugues le Maine qui porte l’ensei-
gne royale, Bohémond et Tancrède, une foule de nobles vassaux, plus de
cinquante mille cavaliers en armes, répartis en dix corps de troupes en
vue du combat.
Voici qu’arrive par une terre sablonneuse le roi Tafur avec dix mille
Ribauds qui portent houes, pieux, faux, ou pics d’acier du Poitou, ou
encore des masses ou des fléaux, des frondes et des pierres. L’évêque les
a bénis au nom de Dieu :
« Barons, à l’assaut ! Que Dieu vous protège du mal ! Quiconque
mourra aujourd’hui à son service aura sa place en son saint paradis avec
les archanges saint Michel et saint Gabriel. »
Le roi Tafur est monté sur une éminence et tous ses hommes s’arrêtent
dans le vallon près de la porte Saint-Étienne ; il va y avoir un assaut
comme personne n’en a jamais vu.
XXXVII
L’armée rassemblée devant Jérusalem était immense. On pouvait y
voir de nombreux princes, casques en tête : Godefroy de Bouillon à la
fière allure, Hugues le Maine qui porte l’enseigne, Robert de Normandie,
qui est noir comme du poivre, Robert de Flandre habile à l’épée et
Raymond de Saint-Gilles qui n’a jamais aimé se battre sauf contre les
païens, ces hommes sans foi. Il y avait avec eux l’évêque, ce qui fait
plaisir aux barons. Ils se sont divisés en dix corps d’armée. L’un d’eux
était commandé par Raymond de Saint-Gilles, composé de dix mille
hommes de son pays, armés comme ils le pouvaient pour des gens
démunis de tout, épuisés par la faim et les durs chemins, à la peau bour-
souflée par le vent et la pluie, au teint pâle et mat. Mais ils sont courageux,
hardis, leur moral est bon. Il n’y en a pas un qui ne jure qu’il préférerait
voir sa vie finir plutôt que de fuir d’une aune devant les païens.
L’évêque de Mautran a levé sa main bien haut et les bénit au nom du
Seigneur qui a fait le ciel et la rosée. Le comte Raymond repart et rassem-
ble ses hommes. Il range son armée du côté de Saint-Étienne. Le roi T afur
n’est qu’à quelques pas de là.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
215
CHANT III
Vous allez maintenant entendre la suite d’une très sainte chanson,
comme aucune ne fut encore chantée ; elle vous raconte l’assaut et les
dramatiques combats pour la prise et la conquête de Jérusalem, la ville
sainte où Notre-Seigneur Dieu fut blessé, tué, mis au tombeau, puis res-
suscita le troisième jour. Bienheureux celui qui va pieusement vénérer le
Sépulcre outre-mer.
I
Notre armée eut une conduite exemplaire devant Jérusalem. L’évêque
de Mautran au cœur ferme tenait une verge d’érable à la main ; il n’était
vêtu ni de soie ni d’étoffes précieuses, mais portait, en vérité, une haire
sur la peau. Très affligé parce que les païens avaient transformé le Sépul-
cre en écuries, il jure par Dieu le Père de bientôt chanter la messe, s’il le
peut (mais qu’on ne lui reproche pas de mentir !), sur l’autel du Temple
et d’en expulser les suppôts de Satan.
L’évêque de Mautran était soucieux. Les six barons et lui sélectionnent
une armée d’hommes mûrs, sans aucun jeune chevalier. Ils sont tous à
pied, sans monture, mais portent une cotte de mailles et un haubert, ainsi
qu’une épée tranchante ; ils ont de grandes enseignes, mais pas d’oriflam-
mes. L’évêque de Mautran, son anneau épiscopal au doigt, les bénit au
nom de Dieu et de saint Daniel.
Le comte Rotrou du Perche les entraîne par un vallon tout droit vers
Jérusalem aux belles murailles. Faisant une halte sous un enclos, ils jurent
par Dieu qui créa Daniel de massacrer tous les Sarrasins qu’ils pourront
rencontrer.
Du haut des remparts et des créneaux, les païens les observent, armés
de massues, de fléaux, de faux acérées fraîchement aiguisées, de masses
de plomb à chaînes articulées, pour défendre Jérusalem, ses murailles et
son donjon. Le sang va ce jour-là couler à flots, il y en aurait assez pour
entraîner un petit moulin. À Jérusalem sonnent un grand nombre de flûtes,
tambours, trompes, cors et trompettes. Corbadas s’adresse à son frère
Lucabel :
« Regardez là-bas tous ces chevaux rapides, ces princes, ces barons,
ces ducs, ces jeunes chevaliers. Ils vont donner l’assaut aux murailles,
216
LITTERATURE ET CROISADE
mais les pierres en sont résistantes ; elles ne craignent ni masses d’acier,
ni pics, ni marteaux. Ils ne parviendront pas à en abattre le moindre pan.
Allons dans cette tour pour suivre le combat et voir les tirs des catapul-
tes. »
Ils montent dans la tour aux fenêtres ciselées, qui datait de l’époque
d’Abel.
Le roi de Jérusalem était allé s’appuyer à une fenêtre pour regarder
l’assaut. Nos nobles barons — que Jésus les protège ! — rangent en ordre
de combat leurs armées. Dix mille chevaliers, tous armés de hauberts et
de heaumes brillants avec des boucliers ou des rondaches pour se proté-
ger, sont regroupés sous les ordres de Thomas de Marne et de Huon de
Saint-Pol qui mérite des éloges, assistés de Rimbaut Creton et Enguerran
le noble. On pouvait voir les étendards au vent, le flamboiement des hau-
berts et des heaumes. Les hommes, rassemblés sous les murs de Jérusa-
lem où l’on entendait trompes, cors et trompettes, étaient impatients de se
lancer à l’assaut des murailles. L’évêque de Mautran s’adresse à eux :
« Barons, que Celui qui s’est laissé torturer dans cette ville sainte pour
le salut de son peuple vous protège ! Qu’Il nous donne aujourd’hui, s’il
Lui plaît, la victoire afin que nous délivrions son Sépulcre dont les Turcs
ont fait des écuries, ainsi que je l’ai entendu dire. Pensons tous en nous-
mêmes que les païens veulent nous dominer ! Celui qui mourra pour
Dieu, je peux vous l’affirmer, le Roi du ciel le couronnera et lui donnera
le repos étemel avec les anges. Je vous pardonne au nom de Dieu tous les
péchés, en pensée ou en paroles, que vous avez commis. »
Puis il a fait apporter devant lui la lance avec laquelle Jésus se laissa
blesser et frapper. Quand les chrétiens la voient, ils fondent en larmes et
chacun se met à proclamer d’une voix forte : « Ah ! Jérusalem, comme
nous t’avons désirée ! »
Puis ils demandent à l’évêque : « Laissez-nous monter à l’attaque, nous
tardons trop !
— Pas de précipitation, seigneurs, dit Godefroy, Ton donnera bientôt
l’assaut, vous entendrez les trompettes sonner. »
L’émir Lucabel regarde du haut de la tour de David en marbre clair et
voit la lance de Dieu se dresser, au point qu'il eut l’impression qu’elle
allait toucher le ciel, puis elle se pointe vers les hommes du roi Tafur. Il
eut alors la certitude que ce sont eux qui voudront entrer les premiers dans
Jérusalem.
Mais Thomas de Marne fera parler de lui, car il va pénétrer le premier
dans la ville, propulsé à l’intérieur par les fers des lances, comme vous
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
217
m’entendrez vous 1 e raconter 1 si vous voulez bien m’écouter et m’inciter
à vous le chanter 2 .
Vous allez donc maintenant entendre une glorieuse chanson ; aucun
autre jongleur ne vous en chantera de meilleure. Vous saurez comment
Thomas de Mame se fit soulever ; il fracassa la barre de la porte et alla
vénérer le Sépulcre. Robert de Flandre était avec lui. Il est juste que
Notre-Seigneur les récompense pour cet exploit.
L’émir Lucabel était près d’un pilier. Ce qu’il avait vu le fit changer
de couleur, il se met à transpirer de crainte et de douleur ; il comprenait
que les païens ne pourraient pas résister. Il se serait volontiers enfui, s’il
avait pu.
IV
C’était un samedi, le soleil brillait. Le roi de Jérusalem était avec
Lucabel à la fenêtre de la grande tour de David. Ils observaient la prodi-
gieuse armée des Français. L’évêque et les barons mettaient en place un
corps de troupes de plus de dix mille hommes, tous aussi bien équipés
que possible. Godefroy en confia le commandement à Baudouin de Beau-
vais et Robert de Chaumont, secondés par Harpin de Bourges et Jean
d’Alis.
L’évêque de Mautran leva la main et leur donna sa bénédiction au nom
de Dieu le créateur du monde, avant qu'ils ne se dirigent vers les murs de
Jérusalem et ne prennent position près de la porte Saint-Étienne, attendant
la sonnerie du cor pour donner l’assaut. Le roi de Jérusalem les maudit
au nom de son dieu Apollon et jure par Mahomet qu’il ne fera grâce à
aucun tant qu’ils ne se seront pas tous prosternés à ses pieds et qu’ils
n'auront pas prié Mahomet et aussi Apollon de leur pardonner. Il croit
être dans la vérité, telle est sa foi. Mais il va bientôt voir ses murs abattus.
Godefroy de Bouillon s’adresse aux barons. Il met en place un autre
corps d’armée de dix mille hommes, tous armés de pioches, de masses,
de pics pour s’attaquer à la muraille. Ils seront sous les ordres du comte
Lambert de Liège. L’évêque leur donna sa bénédiction :
« Barons, que le Créateur du monde vous garde. Lui qui a pris chair
dans la Vierge Marie et a jeûné quarante jours. »
Puis il a pris la lance à deux mains, l’a placée devant sa poitrine pour
la vénérer. Il ajoute :
« Celui qui vengera aujourd’hui Notre-Seigneur recevra la couronne en
son saint paradis. Dieu vous pardonnera tous vos péchés. »
1 . Voir ci-dessous, chant V, ix-x.
2. Allusion traditionnelle à l’argent que le jongleur espère recevoir en paiement de sa
prestation artistique.
218
LITTERATURE ET CROISADE
Tous s’écrient : « Aucun Turc ne survivra ; ils ne pourront pas nous
empêcher de prendre la cité ! »
L’évêque se tourna vers le mont Sion et chacun se préparait à partir à
l’assaut. Mais avant la victoire, ils subiront de lourdes pertes puisque plus
de mille en mourront, ce sera grande tristesse. Mais celui qui est mort là-
bas doit être bienheureux, car le Dieu de gloire a sauvé son âme.
La chaleur était torride ce jour-là ; il n’y avait pas un souffle de vent.
Les princes et tous les chevaliers se hâtent de mettre en place les troupes
selon les consignes. Ils se demandent entre eux qui donnera l’assaut et
frappera les païens le premier aux murs de Jérusalem. Mais le comte de
Flandre dit :
« C’est le roi Tafur ; il y a bien trois semaines qu’on lui a accordé cette
faveur. »
V
Les armées — grands guerriers et petit peuple — sont rassemblées.
Nicolas et Grégoire avaient fait un poste protégé juste devant les Portes
d’Or, bien couvert de tuiles, et un abri de palissades et de cuirs, pour pro-
téger les archers qui tireront, sans aucunement craindre les païens. Celui
qui se montrera sur la muraille pour se battre aura le cœur et les entrailles
transpercés. Les flèches volaient plus que paille au vent. Mais, sans l’aide
de Dieu, cela leur serait de peu d’utilité et même le meilleur combattant
aurait bien préféré être ailleurs.
Les défenseurs de Jérusalem ont réuni leurs hommes devant la tour de
David et vont jeter du feu grégeois pour tout incendier. Mais c’est peine
perdue et chacun s’épuise en vain, car ils seront en définitive vaincus,
même s’ils ont d’abord obtenu des succès.
VI
Le roi de Jérusalem, du haut de sa tour, voit tout le mal que se donne
chaque armée pour prendre position autour des remparts sur le terrain
sablonneux. Il leur fait, de sa main, au nom d’Apollon, un signe de malé-
diction afin que commence leur semaine la plus tragique. Et les nobles
barons — que Dieu soit leur guide ! — font confirmer au roi Tafur que le
premier assaut du jour lui est réservé. Cette nouvelle lui plut et il jure par
Marie-Madeleine qu’il imposera aux païens une cruelle pénitence. Ses
hommes se préparent. Ah ! Dieu ! Il y avait tant de fils de châtelains, de
princes et de barons de notre noble terre ! Mille trompes résonnent à
l’unisson, suivies par le grand cor qui retentit. Les armées se déploient
comme les flots d’une source, la sainte lance est portée en tête. Midi était
passé ; l’assaut fut lancé en milieu d’après-midi.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
219
VII
Il faisait beau, le soleil brillait. Les Ribauds attaquèrent de toutes leurs
forces. Les frondes ennemies projettent sur eux de lourdes pierres, tandis
qu’ils creusent avec leurs pioches et leurs pelles comme des taupes et
comblent les fossés au point que, sans mentir, un grand chariot aurait pu
y circuler. Les païens ne cessaient de leur tirer des flèches ; ils sont mille
sept cents à perdre leur sang, blessés à la tête, au côté ou au flanc, mais
aucun n’a jamais reculé. Ils s’approchent bien visiblement des murs. Le
roi Tafïir tenait un grand pic dont il frappe la muraille avec vigueur et
courage ; ses hommes, très nombreux autour de lui, piochent avec grande
énergie et parviennent à faire un large trou béant dans la muraille. Dix
sont douloureusement brûlés par de l’eau bouillante que les Turcs déver-
sent sur eux. Le roi Tafur, accablé, donne l’ordre de repli jusqu’au milieu
des champs. Il perdait lui-même du sang par plus de vingt blessures.
Arrivent à cheval deux de nos princes qui demandent au roi de ses nou-
velles :
« Roi, vous êtes blessé ! Allez-vous vous en remettre ?
— Seigneurs, répond le roi, ce que je désire par-dessus tout, c’est que
nous nous installions dans Jérusalem. Que Jésus me donne assez de vie
pour que j’y réside et que je vénère le Sépulcre d’où II est ressuscité ! »
VIII
Le combat sous les murs de Jérusalem est d’une extrême violence. Les
chrétiens ne cessent de se lancera l’assaut des fortifications. Godefroy de
Bouillon s’écrie :
« Barons, en avant ! Nobles chevaliers, c’est la cité où Dieu a vécu et
où II est mort. Pour Lui, nous avons passé maintes nuits sans dormir, nous
avons la peau burinée par le vent et la pluie ; nous avons supporté la soif,
le froid, les pires tourments. Que personne ne ménage sa peine ! Si nous
ne prenons pas possession de la ville, tout ce que nous avons déjà fait est
vain. »
— Ah ! Dieu et Notre-Dame sainte Marie ! dit l’évêque. Ayez pitié de
vos barons qui ont tant souffert pour vous ! »
Le comte Hugues le Maine a entendu. Il prend son grand cor et sonne la
charge. On pouvait alors voir une foule de barons s’élancer lance baissée
jusqu’aux grandes portes de la ville. Le duc Godefroy se jette contre la
porte de David qui est de chêne renforcé mais, tandis qu’il frappe, sa
lance se rompt à la poignée. Il était entouré de nombreux chevaliers, dont
les Turcs — que Dieu les maudisse ! — se défendent en leur jetant des
220
LITTÉRATURE ET CROISADE
pierres. Ceux qui sont atteints par ces projectiles n’ont guère envie de rire,
car ils ont la tête brisée et l’oreille déchirée.
Le roi Comumaran était sur les remparts ; il crie « Jérusalem ! » et
redonne du moral à ses troupes :
« Malheureux Français, dites-moi : vous allez à votre peite ; je n’ai que
mépris pour vos assauts. »
Godefroy tenait un arc avec une flèche encochée ; il la tire juste sur
Comumaran ; elle perce sa cotte, pénètre dans la chair et se fiche sur son
côté droit. Le Turc l’arrache, fou de colère ; il va bientôt venger sa fureur
sur Païen de Beauvais qu’il atteint d’un carreau d’arbalète, brisant son
heaume et lui fracassant le crâne : il tombe, mort, dans le fossé. L’ar-
change saint Michel reçoit son âme et l’accompagne jusque devant Dieu.
L’évêque de Mautran renouvelle sa prière : « Redoublez de vigueur et
d’audace », leur crie-t-ii.
On assista alors à de grands massacres, dans le retentissement des
trompes et des cors, le vacarme et les cris des païens : le tumulte s’enten-
dait à plus d’une lieue et demie. La porte Saint-Étienne était fracturée en
sept points. Mais les Turcs la consolident de l’intérieur, avec des poutres
et des traverses au point de la rendre plus résistante qu’avant.
IX
Le fossé avait été comblé et aplani devant la porte Saint-Étienne sur
cinq toises de profondeur. C’est à cet endroit que l’on approche une
machine de siège faite de claies renforcées de cuir. On la pousse jusqu’à
ce qu’elle touche la muraille. À l’intérieur, protégés par les palissades, se
trouvaient cachés dix chevaliers ; ils surgissent, appuient le sommet de
leur échelle au mur, la soulèvent si bien avec des perches et des lances
que l’échelon du haut s’encastre dans un créneau ; puis ils s’abaissent et
se cachent sans un mot. S’avancent alors mille cinq cents soldats armés
de faux, de masses emmanchées, de haches, de massues de plomb, de
marteaux d’acier, de javelots aiguisés et de fléaux. Les païens, s’en
rendant compte, se précipitent de ce côté en apportant le feu dans des bacs
d’airain. Que Dieu qui est mort en croix protège ceux qui se trouvent dans
la machine de guerre.
Voici maintenant le récit d’un assaut comme il n’y en eut jamais aupa-
ravant. Un chevalier flamand, du nom de Gautier, gravit l’échelle avec
une totale inconscience, sans s’arrêter jusqu’au créneau, tandis que les
Français montaient à l’assaut de tous côtés en lançant des javelots, des
flèches, des carreaux empennés. Les catapultes projetaient de grosses
balles de plomb. Il y eut de nombreux blessés dans les deux camps : un
millier d’hommes se sont évanouis, terrassés par la soif, et plus d’un, ce
jour-là, se désaltéra avec du sang. Ah ! Dieu ! Comme les chrétiens ont
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
221
souffert de la faim, de la soif, des privations ; même les plus grands
d’entre eux boivent l’urine de leurs chevaux. Aucun clerc, si savant fût-
il, ne pourrait faire le récit de tous leurs maux, de leurs souffrances, de
leurs malheurs.
Quant à Gautier, ce noble chevalier qui était monté à l’assaut ce jour-
là, un Turc lui a tranché les deux mains d’un coup de hache, le faisant
retomber au sol, désarticulé. Il reçut devant Dieu dans le ciel la couronne
du martyre. Quelle tristesse qu’il meure si jeune !
Un messager va annoncer dans l’armée de Notre-Seigneur que Gautier
d’Aire est mort. Le comte Robert en éprouve une grande affliction. Les
vagues d’assaut se font plus pressantes, mais la sainte cité n’est pourtant
pas prise.
Le feu grégeois tombe sur la machine de guerre, qui s’embrase en plus
de quinze points. Ses servants, déjà bien éprouvés, n’ont que le temps de
s’en échapper, après avoir bien souffert, mais devant l’incendie de leur
machine, seule la fuite pouvait les sauver. Les Français sonnent la retraite,
les combats cessent. Les Turcs viennent colmater les brèches des rem-
parts, sauf là où ils étaient constitués de terre à l’intérieur.
X
L’assaut est arrêté, le combat a cessé ; les Francs ont reculé ; nombreux
sont les blessés et les mutilés sur le terrain, et l’on ne doit pas s’étonner
du nombre des morts. Ce fut en effet un combat acharné. Beaucoup souf-
frirent des tourments de la soif et burent l’urine de leurs chevaux et des
bêtes de somme ; de même, le sang qui coulait à terre était vite recueilli ;
les hommes en buvaient volontiers, sans dégoût. Ah ! Dieu ! Personne ne
songeait à plaisanter ni à s’amuser ou rire. Baudouin de Beauvais avait
été blessé en pleine poitrine et Flarpin de Bourges au visage. Richard de
Chaumont était atteint à la tête et Jean d’Alis avait reçu un coup de masse
de plomb ; il en était encore étourdi.
L’évêque de Mantran leur dit :
« Barons, chrétiens loyaux, n’ayez pas peur. Aimez-vous les uns les
autres. Même si chacun de vous manque de confort, de commodité et de
plaisir, ayez confiance en Dieu qui nous considère comme ses fils.
Chacun aura sa place dans la gloire étemelle et vous serez tous couronnés
devant Lui. Que personne ne renonce à Le venger, mais restez au
contraire attentifs à toujours mieux faire. »
Les chrétiens répondent avec conviction qu’ils mangeraient plutôt la
chair de leur chevaux que de renoncer à prendre Jérusalem où Dieu a vécu
et où II est mort, et le véritable Sépulcre d’où II est ressuscité ; ils le déli-
vreront des traîtres arabes. Bénie soit la terre où de tels hommes grandi-
rent et bienheureux les pères qui les ont engendrés !
222
LITTÉRATURE ET CROISADE
Dieu ! Cette parole les a tous réconfortés. C’est la fin du jour, le soir
tombe. Ils dormirent cette nuit-là dans le camp sans beaux vêtements
fourrés, ni draps, tissus de soie ou étoffes précieuses ; mais ils avaient
gardé sur eux leurs hauberts, leurs boucliers au cou, les épées rouillées et
ébréchées au côté ; ils étaient tout souillés de sang et de cervelle. Cette
nuit-là, c’est Bohémond qui a monté la garde avec dix mille chevaliers
courageux, tous originaires de son pays, jusqu’au lendemain, quand le
soleil fut dans tout son éclat.
Les Turcs, de leur côté, se préparent contre leurs ennemis ; pas un, si
courageux soit-il, qui ne soit effrayé, et cependant chacun est empressé à
se défendre.
XI
C’était une belle matinée, le soleil brillait. Les chrétiens se lèvent. Que
Dieu leur donne le salut ! La pénurie d’eau est dramatique, il faut le rap-
peler. Les princes et les barons en parlent entre eux. Le duc Bohémond
dit :
« Que faire pour l’eau dont nos hommes manquent à ce point ? Si
aucune décision n’est prise, ils ne pourront pas tenir. Ordonnons à un
détachement de s’armer et d’aller au fleuve pour en rapporter.
— Vous avez raison, mon cousin », dit le duc Godefroy. Il fait alors
transmettre dans l’armée l’ordre d’aller chercher de l’eau jusqu’au fleuve
et d’en rapporter dans des outres sur les bêtes de somme. Des chrétiens
courent s’armer et prennent avec eux quinze mille animaux de bât. De
jeunes chevaliers avec des serviteurs vont à la recherche de ravitaillement
dans les possessions turques. Les barons se retirent.
Ecoutez une aventure extraordinaire. Ils se heurtent à un roi païen
accompagné de trois mille hommes. C’était Gratien, il venait d’Acre sur
la mer et escortait une caravane de quatre mille bêtes : des chameaux et
des buffles, tous surchargés de pain, de vin, de viande et de grands réci-
pients remplis à ras d’une bonne eau douce. Comumaran lui en avait
transmis l’ordre par un message scellé porté par un pigeon voyageur. Le
roi Gratien ne put pas éviter la rencontre. C’était la volonté de Dieu de
rassasier son peuple.
Bohémond les repéra, tandis qu’ils descendaient le flanc d’une colline.
Il les désigne à ses compagnons en leur ordonnant de ne pas bouger. Puis
il regroupe ses hommes en formation serrée dans un vallon encaissé, pour
qu’ils ressanglent leurs chevaux, resserrent les bretelles de leurs boucliers
et se remettent immédiatement en selle ; en outre, ils abaissent leurs
lances pour que les Turcs ne voient pas leurs étendards flotte'" au vent.
Gratien chevauche et se hâte sans être sur ses gardes avec dix mille Turcs
autour de lui : les bêtes de somme sont en troupeau derrière lui. Ils ne
songent qu’à éperonner, car ils veulent être entrés dans Jérusalem pour le
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
223
souper, discrètement à cause des chrétiens. Mais Comumaran n’aura pas
lieu de s’en vanter, ni le roi Corbadas d’en plaisanter avec Lucabel. Si le
vaillant Bohémond peut s’élancer contre le roi Gratien, il le désarçonnera
et l’emmènera de force dans l’armée, qui aura quinze jours de vivres et
de boissons abondantes.
XII
Le roi païen chevauche en tête le long du sentier, et derrière lui venait
le troupeau des bêtes de somme. Le vallon était encaissé. Jamais colombe
n’a mieux été capturée dans un colombier que les Turcs ce jour-là. Ils
n’avaient aucune chance d’échapper.
Bohémond sort avec ses chevaliers de l’embuscade. Il crie « Mont-
joie ! », éperonne son destrier, brandit sa lance de pommier et frappe le
roi Gratien sur son bouclier ; il le perce et le fend sous la bosse d’or, puis
il déchire et démaille sa cotte, sans toutefois pouvoir le blesser dans sa
chair, car Dieu le protégeait. Mais de la poussée de sa lance, il l’a abattu
sur le sable. Le roi Gratien s’agrippe à son étrier, lui demande grâce et lui
adresse cette prière :
« Noble chevalier, ne me tue pas, je veux être baptisé. Je croirai en
Jésus-Christ, le maître du monde, qui s’est laissé torturer dans Jérusalem,
lier à un pilier, puis crucifier. C’est en Lui que je veux croire avec fer-
veur. »
Quand Bohémond l’entend, il ne veut plus lui faire de mal, mais le
confie à quatre de ses hommes. Voyant cela, les païens, remplis de
douleur, prennent la fuite pour préserver leurs vies. Mais ils se trouvent
face au convoi de bêtes qui entrave leur fuite. Nos barons les frappent,
sans aucun souci de les épargner, engluant leurs épées de sang et de cer-
velle. On pouvait entendre les païens crier : « Ah ! Mahomet, notre sei-
gneur ! Au secours ! Pitié, ils en ont grand besoin ! »
Vous auriez pu alors voir nos soldats se jeter sur eux, les tuer et les
tailler en pièces avec leurs épées d’acier. Tout le vallon était rempli de
morts et de blessés. Sur les quatre mille, il n’en reste que cent quarante
sains et saufs pour escorter les chevaux. Ils leur ont fait charger et solide-
ment fixer par des courroies les morts sur les bêtes de somme. Puis tous
reprennent le grand chemin. Les fantassins conduisent les buffles et les
autres bêtes. Nos chevaliers ont tant et si bien avancé qu’ils sont retournés
au camp de Dieu pour la tombée de la nuit. Ce furent des manifestations
de joie, bruyantes et exaltées : des chevaliers pleuraient d’émotion ; des
jeunes filles et de nobles dames, des princes et des barons versaient des
larmes de tendresse. Tous prenaient le duc dans leurs bras, l’étreignaient ;
on l’embrassait sans cesse sur le cou et le visage. Les dames ne cessaient
de répéter : « Ah ! Jérusalem, vénérable cité ! Que Notre-Seigneur Dieu
nous accorde de vite y loger, d’y bénir et consacrer son Corps, de nettoyer
224
LITTERATURE ET CROISADE
son saint Sépulcre. C’est pour bientôt, si Dieu veut bien venir en aide à
ceux qui ont traversé les mers pour Le venger. Nous aurons toujours à
cœur de Vous servir. »
Ah ! Dieu ! Ces paroles réconfortent nos gens.
XIII
La nuit est tombée, la journée est finie. Bohémond et Tancrède montent
la garde avec dix mille hommes en armes autour du camp de Dieu jus-
qu’au lendemain au lever du jour.
La nuit est passée, le soleil est levé, le jour est rayonnant. Les chrétiens
sont debout dans le camp et les barons que Dieu aime se rassemblent. Tout
le butin est apporté devant eux ; on le partage et on le distribue avec équité
dans l’armée, à chacun selon sa situation et son pouvoir. Et on invoque et
prie le Saint-Sépulcre. L’évêque de Mautran leur adresse ces mots :
« Seigneurs, écoutez-moi. Chacun a des vivres en abondance pour
quinze jours. Mais épargnons-les et économisons l’eau. La bonne cité
sera prise. »
Ils répondent :
« A vos ordres. Que Dieu qui souffrit sur la croix nous accorde la vic-
toire. »
Les seigneurs et les princes mandent les prisonniers. Des chrétiens cou-
rurent les chercher. Il y en avait cent quarante enchaînés. Leur seigneur
marchait devant, sans crainte ; il était habillé d’un samit rehaussé d’or en
plus de trente points, serré au corps avec de larges pans. Il portait sur les
épaules un manteau très riche : la fourrure en était grise et verte comme
roseau écorcé, avec les pans en un magnifique tissu, et les bordures
brodées de martre vermeille. Les fibules sont en pierres précieuses et les
attaches valent plus de mille sous. Le col était fermé par une émeraude.
Le roi avait des cheveux blonds, en courtes boucles, un beau visage
coloré, des yeux chatoyants assez grands, une large poitrine, la taille fine,
de longues jambes, les pieds larges et cambrés, les mains plus blanches
que fleurs des prés. Il était de grande taille, bien bâti. Il avait cinquante
ans. Ah ! Dieu ! Quelle joie s’il se convertit !
Quand il se trouve devant nos barons, il s’incline et les salue en sa
langue. Le duc Bohémond s’approche de lui, le prend dans ses bras et lui
donne l’accolade. Puis on fit appel à un interprète par l’intermédiaire
duquel on lui demande ses intentions : veut-il être baptisé et devenir chré-
tien ? 11 répond qu’il croit en Dieu depuis au moins douze ans. « Ah !
Dieu !, dit Bohémond, loué sois-tu ! »
L’évêque de Mautran a préparé les fonts baptismaux. Ensuite le roi fut
dépouillé de ses vêtements, on le tient sur l’eau et il est baptisé. Mais il
conserve son nom sans changement.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
225
Il va donner maints bons conseils à l’armée. Les autres Turcs s’écrient :
« Exécutez-nous ! Nous préférons avoir la tête coupée plutôt que de
tromper et trahir Mahomet. »
Le duc Godefroy les entend, il s’avance et les livre aux Ribauds qui les
ont décapités, puis dépouillés de leurs vêtements après leur mort. Ils ont
traîné ces Turcs sous les murs de Jérusalem et les ont jetés dans la ville
avec les catapultes. Ils en ont aussi écorché, éventré et salé d’autres pour
les pendre haut et court. Corbadas est monté dans la grande tour de David
et s’est appuyé à une fenêtre, courroucé du spectacle. Dans Jérusalem, on
bat les tambours à cause des Turcs qui ont été lancés et projetés. Le roi
Corbadas a descendu les marches de la grande tour de David. Toute la
ville est bouleversée.
XIV
Le tumulte est immense dans Jérusalem. Tous pleurent et crient en
voyant les cadavres de Turcs qu’on leur jette. Quand le roi Corbadas l’ap-
prend, il descend aussitôt de la tour antique, avec Lucabel aux cheveux
blancs. Ils marchent au milieu de la grande rue et trouvent plus de mille
cadavres décapités sur la chaussée. Le roi de Jérusalem maudit les nôtres
et maudit leur terre. Il s’arrache les cheveux et se tire la barbe :
« Ah ! malheureux que je suis ! dit-il, nous sommes perdus.
— Seigneur, dit l’émir, ne vous affolez pas. Ayez une prestance ferme,
faites beau visage ! Avant qu’ils n’aient pris Damas, Tibériade, Tyr,
Ascalon, Acre la riche, les chrétiens seront à court de renforts. »
Comuinaran arrive au galop. Il était armé, tenait son épée brillante,
tachée et ébréchée à cause des coups qu’il avait donnés, encore souillée de
sang et de cervelle. C’était le païen le plus courageux de toute la Turquie.
A Saint-Étienne ils ont renforcé la porte et obstrué les brèches avec une
grande habileté, si bien qu’elle sera plus résistante qu’auparavant. Toute
l’esplanade devant le Temple saint est couverte de païens. Turcs et Perses.
Tous pleurent, gémissent, se lamentent dans leur grande douleur et mau-
dissent les Français et leurs troupes.
XV
Les hommes de Mahomet, devant le Temple saint, exhalent, dans les
larmes, leur grande douleur. Le roi de Jérusalem déchire son vêtement,
s’arrache la barbe et les moustaches. Lucabel et le roi Malcolon le récon-
fortent. Voici Comumaran qui s’adresse à lui :
« Seigneur, pourquoi pleurez-vous ? Qu’avez-vous ?
— Cher fils, répond le roi, pourquoi le cacher ? Je vous le dis en vérité,
nous perdrons Jérusalem. Ces traîtres de chrétiens nous ont fait beaucoup
226
LITTÉRATURE ET CROISADE
de mal ; j’ai vu hier soir du haut de ce donjon qu’ils amenaient Gratien
attaché comme un chien ; il y avait plus de mille païens avec lui qui m’ap-
portaient des approvisionnements en quantité. Puis je l’ai vu baptiser,
c’est la vérité, mais aucun de ses hommes n’a échappé à la mort ; ils ont
tous été décapités ; les chrétiens nous ont jeté les corps par mépris et ont
fiché les têtes sur des pieux dans le désert. Auprès de qui me lamenter,
cher fils, sinon auprès de vous ? »
Quand Comumaran l’entendit, il devient noir comme du charbon et
jure par Mahomet qu’il en prendra immédiatement vengeance. Il fait
venir les prisonniers qu’il détenait ; ils étaient quatorze, dans un état
pitoyable ; car ils n’ont plus ni cotte, ni chape, ni chausses, ni souliers aux
pieds, ni manches, ni poignets de fourrure. Ils faisaient partie de l’armée
de Pierre, quand Harpin et Richard de Chaumont avaient été pris. Trois
était nés à Saint-Droon, le quatrième à Valenciennes, le cinquième à
Dijon ; deux étaient du château de Bouillon, proches parents de Robert le
Frison et du duc Godefroy au cœur de lion ; l’un s’appelait Henri et
l’autre Simon. Chacun de ces quatorze prisonniers était attaché par une
chaîne au cou ; ils ont aux bras de grandes moufles de torture et des entra-
ves de laiton. Le roi les fit battre à coups de bâton jusqu’à ce que leur
sang clair coule jusqu’aux talons. Il les fait ensuite conduire à coups d’ai-
guillon à travers Jérusalem jusqu’au temple de Salomon.
Les malheureux adressent d’intenses supplications à Dieu et à sa mère :
« Père, Seigneur de gloire qui avez souffert la Passion, regardez-nous, car
notre souffrance est extrême. Nous serions maintenant heureux de rece-
voir la mort, car nos corps sont par amour pour Vous en très grande
détresse. »
Au retour, ils passèrent à l’endroit où Jésus fut gardé comme un voleur.
Chacun d’eux s’agenouille pour prier. Les Turcs qui les escortent se pré-
cipitent pour les frapper de leurs grosses massues renforcées de plomb.
Ils leur meurtrissaient la chair au point de leur arracher de grands lam-
beaux de muscles.
Mais Jésus les a délivrés, comme vous allez bientôt l’entendre dans la
suite de la chanson.
XVI
Devant l’état de ces prisonniers battus et malmenés, personne n’aurait
pu rester insensible. Le roi de Jérusalem donne l’ordre de les jeter à
nouveau au fond de la prison. Mais, pour exécuter l’ordre, on les précipite
sans cordes en les poussant et les bousculant l’un après l’autre : « Allez,
disent leurs gardiens, vous nous aurez tant fait de mal que nous ne nous
occuperons jamais plus de vous. Nous verrons bien si votre Dieu a assez
de puissance pour nous empêcher de vous fracasser la cervelle. »
Il faut maintenant raconter une chose extraordinaire, car la prison avait
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
227
bien l’équivalent de quatre lances en profondeur. Écoutez le miracle
accompli par Dieu. Pas un seul n’a eu la peau déchirée et chacun fut guéri
des grands coups reçus. Dieu les accueillit là en bas sains et saufs. Un
ange les réconforte jour et nuit et leur donne en quantité tout ce dont ils
ont besoin pendant les trois semaines où ils sont restés prisonniers, jus-
qu’au moment où Jésus a voulu leur libération. Nous allons cesser de
parler d’eux pendant un certain temps ; nous y reviendrons.
Devant le Temple saint sont rassemblés les païens avec les émirs et les
plus grands princes. Comumaran, courroucé, monta sur un bloc de pierre
pour s’adresser à tous :
« Seigneurs, vous me tenez pour votre chef légitime. C’est moi qui hérite-
rai du royaume de mon père ; mais les chrétiens me l’ont en grande partie
dévasté et ils nous assiègent dans cette cité. Ils ont donné l’assaut et montré
leur puissance ; ils se sont attaqués à cette muraille qu’ils ont abattue ; mais
elle n’était pas renforcée de terre ; elle est maintenant réparée, les brèches
ont été colmatées ; les portes sont renforcées et les tours de défense proté-
gées par des palissades. Tous les chemins de ronde sont en solides blocs de
pierre. Les assauts ne sont plus le moins du monde à craindre.
« En revanche, nous avons peu d’avoine et de blé ; les chameaux, les
ânes et les autres animaux en ont beaucoup consommé, car ils n’ont rien
d’autre à manger.
— Vous avez raison, mon cher neveu, dit Lucabel. Je vous ai déjà
donné souvent de bons conseils ; je parlerai encore si vous le voulez bien ;
je suis âgé comme en témoignent mes cheveux blancs. Au temps où
Hérode avait fait décapiter les petits enfants à coups d’épée, les prophètes,
hommes sages et cultivés, annonçaient que viendrait un peuple de grande
puissance pour conquérir nos terres et nos richesses. Le voici entré de
force dans notre pays, dont il a conquis une grande partie. Et je crois bien
que ces informations sont véridiques. Il faut être fou pour affronter les
Français. »
Quand Comumaran l’entend, il en devient rouge de fureur.
XVII
« Cher neveu, disait Lucabel, je vois bien, en vérité, notre faiblesse et
nos insuffisances. Faites rédiger des lettres et des messages. Nous avons
ici des pigeons voyageurs prêts à s’envoler ; nous leurs fixerons les mes-
sages au cou, scellés à la cire. Demandons à Damas, à Tyr, à Tibériade
toutes les armées, et que personne n’ose refuser ! S’ils ne viennent pas à
notre secours, nous serons massacrés. Je vois bien que personne ici ne
prend la chose à la légère, car nul n’échappera à la mort. Ils nous tueront,
nous tailleront en pièces ; même le plus hardi aura besoin de médecin.
Tout Français que vous capturerez, faites-le brûler dans de la cire, ébouil-
228
LITTÉRATURE ET CROISADE
lantez-le ou faites-le frire dans l’huile. Ainsi pourrons-nous mieux les
vaincre, les abattre et les chasser rapidement de notre pays.
— Voilà d’excellentes paroles », répond Comumaran.
XVIII
« Cher neveu, dit Lucabel, écoutez-moi. Les pigeons pourront s’envo-
ler pour atteindre leurs destinations là-bas dans la vallée ; ils ne sont pas
sortis de mue de la semaine dernière 1 . Faites rédiger vos messages et
cachetez-les à la cire. Qu’ils contiennent toutes vos requêtes : que l’on
vienne immédiatement à votre secours ; que ceux qui liront les messages
n’en gardent pas le contenu pour eux, mais qu’ils transmettent la demande
oralement aux princes et aux rois jusqu’à la mer Arctique ; qu’on informe
aussi l’émir Sultan afin qu’il ait pitié de nos hommes en difficulté et de
la noble et vénérable cité de Jérusalem, assiégée par la foule sans foi des
chrétiens. S’ils s’en emparent par la force, en vérité, toute la terre païenne
sera ravagée, dévastée, et la religion de Mahomet humiliée et déshonorée.
Que les pigeons soient tous prêts avant le jour ; qu’on fixe le billet au cou
de chacun, sous la gorge, caché dans les plumes afin que les chrétiens, ces
mécréants, ne remarquent rien. Nous les laisserons alors s’envoler tous à
la fois ; chacun trouvera sa destination. Qu’il soit en outre mentionné
qu’une réponse scellée à la cire soit immédiatement renvoyée par pigeons
voyageurs. Ainsi réconfortés et rassurés dans notre cité, les hommes
retrouveront-ils hardiesse et courage !
— Je suis tout à fait d’accord, nous suivrons vos propositions. »
XIX
Sans attendre davantage, le roi Comumaran fait écrire en hâte ses mes-
sages : expliquant comment les chrétiens ont mis toutes leurs forces à
assiéger Jérusalem et l’attaquent sans cesse ; il demande des renforts jus-
qu’en Orient, afin que l’on accoure à son aide. Il s’adresse à l’émir Sultan
de Babylone, au roi Abraham qui se trouve au-delà du pont d’Argent ;
que vienne aussi le roi des Asnes qu’il considère comme un de ses
parents ; qu’on informe le puissant roi Corbaran, Étienne le Noir qui
réside en Orient, l’émir Calcatras des monts de Baucidant, les garnisons
de Coroscane et le roi Glorian, Canebaut d’Odieme, Rubion et Murgalent,
le roi de Monuble où ne pousse pas de blé (les habitants de ce royaume
sont plus noirs, dit-on, que la suie mouillée, la poix ou l’encre ; ils n’ont
de blanc que les yeux et les dents, se nourrissent d’épices, de sucre, de
1 . Il faut comprendre : « ils sont expérimentés ».
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
229
piment et de plantes aromatiques qui poussent chez eux en abondance).
Que l’on convoque tout le monde sans exception jusqu’à l’Arbre-qui-
Fend : les Sarrasins, les païens, les rois, les émirs ; et que tous se précipi-
tent à notre secours.
Sitôt les messages rédigés, on apporte les pigeons, il y en avait plus de
cent, et on leur attache immédiatement les billets au cou.
Que Dieu protège notre armée, car si les pigeons parviennent à destina-
tion sains et saufs, ils permettront le rassemblement de si grandes forces
que toute l’armée de Dieu sera livrée à sa perte.
XX
Les pigeons survolent le camp. Les Français les aperçoivent et les
observent attentivement, se disant l’un à l’autre en les montrant du doigt :
« Regardez ces pigeons ; cela fait longtemps qu’on n’en a pas vu autant !
Et ils ont tous des plumes arrachées devant près de la tête. »
Toute l’armée s’agitait et s’inquiétait. Les barons étaient dans un pré
vert, au bas d’une colline, devant les Portes d’Or, en face de Jérusalem,
discutant entre eux de l’assaut et de l’endroit où installer la catapulte.
Avec eux se trouvait Gratien, que Dieu avait converti. Les barons, levant
les yeux vers le ciel, voient les pigeons que Dieu faisait passer au-dessus
de leurs têtes. Gratien s’écrie :
« Nobles chevaliers, ce sont les messagers des païens ; chacun de ces
pigeons porte un billet attaché au cou. Ils vont demander du secours, j’en
suis tout à fait sûr. S’ils peuvent continuer leur vol et arriver sains et saufs,
ils feront venir toutes les armées d’Orient. »
A ces mots, nos barons s’écrient : « Un besant 1 pour chaque bon
tireur ! »
L’armée de Dieu s’agite en tous sens et les archers tirent flèche sur
flèche ; les hommes du roi Tafur utilisent leurs frondes. Bref, tous les
oiseaux sont tués sauf trois qui s’échappent à tire-d’aile.
Les Sarrasins, qui ont tout vu, sont consternés, éprouvant quelque joie
cependant pour les trois qui s’enfuient.
Le duc Godefroy était sur son cheval de combat, Flugues le Maine sur
un cheval à balzanes, le comte Robert sur son rapide Morel. Chacun avait
un faucon sur le poing. Ils éperonnent leurs montures et se précipitent au
galop derrière les pigeons qui volaient, rasant parfois le sol. Ils les rattra-
pent près du mont des Oliviers et leurs envoient leurs faucons qui se préci-
pitent sur eux. Les pigeons s’abattent alors à terre pour se cacher derrière
une dénivellation, sans plus oser bouger. Les barons s’en saisissent et les
1 . À l’origine, monnaie d’or frappée à Byzance.
230
LITTÉRATURE ET CROISADE
tiennent bien en main. Remontés en selle, ils retournent rapidement dans
la direction de Bethléem.
XXI
Les barons mettent pied à terre devant les grandes tentes ; tous les che-
valiers se rassemblent autour d’eux. Les pigeons sont confiés à l’évêque
de Mautran. On a vite enlevé le message porté par chacun des oiseaux
tués. Le duc de Bouillon, Robert le sage et Hugues le Maine qui était
sensé et courageux avaient ôté le message des trois pigeons capturés.
Après les avoir bien nourris et abreuvés, ils les enferment dans un petit
baril percé de trous ; deux valets reçoivent l’ordre de bien les garder. Et
l’évêque appelle les barons pour leur dire :
« Seigneurs, vous allez apprendre les informations étonnantes que ces
messages contiennent ; le roi a convoqué tous ses barons, de toutes parts
jusqu’à l’Arbre Sec. Nous avons ces messages ; Dieu en soit loué !
— Monseigneur, répond aussitôt le duc de Bouillon, écrivez vite trois
nouveaux messages disant que Comumaran mande à travers tout son
royaume que l’on continue de bien veiller à la défense des fiefs ; car il n’a,
quant à lui, aucune crainte des forces françaises. Qu’on lui fasse savoir en
retour ce dont on a besoin. »
L’évêque a rédigé les messages comme il le demandait ; on rapporte
les pigeons pour leur mettre les billets au cou. Puis, du mont des Oliviers,
on les relâche. Ils s’envolent tout droit jusqu’à Belinas vers une maison
où un Sarrasin du nom d’Ysoré les a pris. Il les examine et trouve les
billets qu’il fait lire à un païen cultivé : « Il n’y a aucune inquiétude dans
Jérusalem, car la ville est invincible ; que chacun administre sa terre, ses
bourgs et ses villes. Les malheureux Français sont réduits à la famine. »
Quand le païen entend cela, il est rassuré et se hâte de faire rédiger la
réponse. Il envoie son salut et ses amitiés à Comumaran ; avant quinze
jours ou un mois, il mobilisera cent mille Turcs en armes pour s’opposer
aux Francs et les harceler, pour anéantir et tuer les Chétifs. La religion
chrétienne sera humiliée et Mahomet exalté.
Il a alors pris les pigeons et leur a solidement fixé les billets à la gorge.
Puis il leur fait prendre leur envol. Les trois pigeons volent sans se séparer
jusqu’au camp français où Dieu les conduisait. Nos barons faisaient le
guet et les ont arrêtés en les épouvantant avec leurs faucons. Les pigeons
se posèrent côte à côte auprès des tentes. Les Français les prennent et les
remettent à l’évêque de Mautran. Lui qui était instruit leur lit tout ce qu’il
trouve écrit sur les billets. Nos barons disent : « Dieu soit béni ! Car nous
allons savoir les pensées et les intentions des Turcs. »
On avait ôté aux pigeons qu’on avait repris les messages qu’ils por-
taient et on avait dit à l’évêque de Mautran : « Lisez, monseigneur ! »
Après les avoir dépliés et lus, il avait immédiatement écrit d’autres
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT III
231
messages, selon lesquels les seigneurs de Damas exprimaient la grande
colère de Sultan contre le roi Corbadas auquel il refusait tout secours :
«Qu’il fasse au mieux tout seul ! »
Puis l’évêque avait replié soigneusement les billets et, le lendemain,
les pigeons sont renvoyés à Jérusalem.
Corbadas se lève au point du jour, il fait battre tambour pour rassem-
bler les païens sur l’esplanade antique devant le Temple saint ; Lucabel
et Malcolon son neveu étaient là. Comumaran se tient debout, il va
apprendre des nouvelles qui les empliront d’angoisse.
XXII
L’esplanade du Temple saint était noire de monde ; on pouvait y voir
nombre de belles païennes, vêtues de robes moulantes en soie, venues
pour entendre les nouvelles. Corbadas aux cheveux blancs se lève ;
accompagné de Lucabel, il traverse la foule. On lui donne les messages
pour qu’il les lise. L’émir les prend en main. Quand il les voit, sous le
coup de l’émotion, il laisse tomber à terre la baguette d’or qu’il tenait. De
sa voix forte, bien reconnaissable, il dit :
« Par Mahomet, quelle mauvaise nouvelle ! Inutile de compter sur
l’aide de l’émir Sultan. Notre peine à tous redouble. Sans Mahomet, notre
cité est perdue. »
En entendant cela, Comumaran prit une massue ; il en aurait frappé son
oncle si on ne la lui avait pas ôtée des mains.
XXIII
Devant le Temple, on aurait pu voir la douleur des Sarrasins rassem-
blés. Le roi de Jérusalem se mit à pleurer, s’arrachant les cheveux, tirant
sa barbe. Comumaran, son fils, voulait le réconforter :
« Seigneur, disait-il, laissez cela. Tant que je suis en vie, vous n’avez
rien à craindre. Vous me verrez sans cesse à cheval attaquer les Français,
les tuer, les écraser. Je n’en atteindrai pas un seul sans le décapiter.
Demeurez là dans cette tour et laissez-moi organiser la défense de Jérusa-
lem. Vous n’y verrez jamais aucun Français réussir un assaut contre elle.
— Oui, cher fils », répond Corbadas.
Le roi monte dans la grande tour de David et va s’appuyer aux fenêtres
de marbre. Lucabel, pour lequel il avait de l’affection, était avec lui. Tous
deux pouvaient bien voir les combats. Comumaran fit sonner quatre
trompes. Alors les païens revêtent leurs cuirasses et prennent leurs armes,
puis montent sur les fortifications, mettent en position les machines de
siège et les catapultes. Ils formaient une foule si dense qu’il était impossi-
232
LITTÉRATURE ET CROISADE
ble de lancer un projectile qui n’atteigne pas le casque de l’un ou de
l’autre. Je n’ai jamais vu de soldats si bien renforcer les fortifications.
Comumaran a fait sonner le grand cor et les païens se précipitent en tous
sens pour se mettre en ordre de combat.
Vous allez pouvoir entendre le récit d’un assaut redoutable.
CHANT IV
I
Le soleil brillait au lever du jour. Nos barons voient les Turcs tout affai-
rés sur les murailles qui entourent Jérusalem ; pas un qui ne soit anxieux.
Le duc de Bouillon dit :
« Vous êtes bien inertes alors que vous devriez déjà être en armes, prêts
à l’attaque. Les Sarrasins nous ont trop longtemps leurrés. Par saint
Denis, faites sonner les cors, et que l’on donne courageusement l’assaut.
— Bénies soient de telles paroles, répondent les barons.
— Écoutez-moi, seigneurs, dit le comte Hugues. Nous n’allons pas
mener tous ensemble une seule attaque groupée ; que chaque armée
prépare son propre assaut ! Quand les uns attaqueront le mur de terre
grise, que les autres assurent leur protection avec leurs arcs. Et quand ils
faibliront sous l’effet de la fatigue, que des renforts arrivent en armes.
Affectons dix groupes de quinze hommes pour le même poste. N’ayez
aucun doute, les Turcs subiront de lourdes pertes, mais n’ouvriront ni
porte ni palissade. »
Tout le monde approuva cette proposition qui paraissait excellente et
chacun va s’équiper de son mieux.
Arrive alors le roi Tafur avec dix mille Ribauds en armes. Ils portent
des pioches, des masses, de grands faussarts, des pics, des gisarmes, des
massues, des maillets de fer bien forgés, des poignards effilés, des cou-
teaux tranchants, des chaînes plombées. D’autres portent des frondes et
des cailloux gris. Un certain nombre ne sont pas encore remis des blessu-
res reçues lors de la précédente mêlée ; le roi Tafur lui-même avait plus
de trente plaies, à la tête, aux épaules, aux bras, au visage, qu’il avait
pansées avec de l’étoupe, et il tenait une faux en acier brillant avec un
manche massif en frêne, bien cerclé. Un casque de cuir bouilli sur la tête,
une cotte serrée sur le corps, juste en face du Temple saint, il s’écrie :
« Je vous en prie, seigneurs, au nom du Roi du paradis, accordez-moi
le premier assaut contre ces malheureux qui refusent de croire que Dieu
est ressuscité ; et je resterai votre ami pour tous les jours de ma vie ! »
Nos barons accédèrent à sa requête, bien malgré eux ; mais ils
n’avaient pas encore revêtu leurs armes. L’évêque de Mautran, qui était
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
233
de grande piété, fit sur eux le signe de la croix au nom du Dieu crucifié,
puis les exhorta à ne pas donner l 'assaut avant la sonnerie du cor. Le roi
Tafur, après avoir pris congé, s’en va, tout armé, à la tête de ses Ribauds,
que l’évêque de Mautran venait de bénir.
Les barons forment une autre armée, composée de jeunes gens et de
nobles écuyers. Enguerran de Saint-Pol en est le gonfalonier ; mais l’évê-
que de Mautran annonce à tous que c’est le roi Tafur qui veut partir à
l’attaque le premier :
« Barons, restez en place sans tirer de flèches, jusqu’à ce que vous
entendiez sonner le grand cor. »
Enguerran fait mouvement avec ses alertes jeunes gens pour prendre
position devant Jérusalem. Ils regardent les murailles hautes et solides et
voient briller au soleil le Temple saint. Chacun s’incline devant lui et se
met à supplier Dieu de lui accorder de bientôt se trouver à l’intérieur de
la ville pour vénérer et embrasser son vénérable Sépulcre.
« Ah, Dieu ! dit Enguerran, je vous en supplie : faites qu’aucun ne se
laisse aller à la lâcheté au moment de l’attaque. Si je vois le courage de
nos hommes pour s’élancer contre les murs, monter, escalader, grimper,
alors je serai vraiment comblé.
— Inutile d’en parler, lui répondent ses hommes, car, dès que nous
aurons pu appuyer nos échelles aux murailles, nous serions bien méprisa-
bles si nous ne les gravissions pas. »
Le roi de Jérusalem est allé s’appuyer à une des fenêtres de son grand
palais. Il maudit les Français au nom d’Apollon le diable.
Nos barons composent l’armée suivante de plus de dix mille Bretons,
Français et Normands, tous courageux soldats. Le comte Robert leur sei-
gneur les mit sous les ordres de Josserant, Thomas son cousin et Foucher
de Meulan. L’évêque les bénit au nom du Dieu tout-puissant et leur dit :
« Qu’aucun ne se lance à l’attaque avant d’avoir entendu retentir le cor.
— A vos ordres », répondent-ils.
Ils se sont inclinés devant l’évêque avant d’aller prendre position
devant Jérusalem, à côté de l’autre armée; alors ils regardèrent la cité,
ses hautes et grandes murailles et le Temple très saint que Dieu a tant
aimé. Il n’en est pas un qui ne soupire d’attendrissement et tous se pros-
ternent devant la ville, les larmes aux yeux : « Ah ! Jérusalem ! Quel tour-
ment pour nous ! »
234
LITTERATURE ET CROISADE
Le roi se trouvait à sa fenêtre de marbre fin. Il maudit les Français au
nom de son dieu Tervagant.
IV
L’armée suivante est composée des Boulonnais — Dieu les bénis-
se ! — , des Flamands et des Bourguignons, tous très audacieux, en tout
au moins quinze mille en un seul corps de troupe. Le bon duc et l’évêque
ont désigné Hervin pour les commander et les conduire, ainsi que Huon
l’Allemand qui ignore la lâcheté et Rimbaut Creton qui met à mal les
païens ; il n’y avait pas meilleurs chefs jusqu’en Romagne. L’évêque les
a bénis au nom de Dieu le fils de Marie, puis il leur recommanda de ne
pas s’élancer à l’attaque avant que le grand cor ne résonne avec éclat. Les
barons approuvent et chacun s’incline humblement. Ils s’en vont alors en
hâte pour prendre position devant Jérusalem ; ils regardent la ville et ses
murailles de porphyre, ainsi que le Temple saint qui brille avec éclat, tout
près du Sépulcre où Dieu reposa et ressuscita. Chacun s’incline et se pros-
terne avec humilité :
« Ah ! Jérusalem ! Sainte et vénérable cité ! Quelle tristesse, quelle
douleur de te voir occupée par les païens. Que le Seigneur Dieu nous
donne la force de te reconquérir.
— Je monterai le premier, dit Flongier de Pavie.
— Et moi, dit Hervin, je ne vous laisserai pas seul.
— Si je peux parvenir là-haut dans la cité antique, je vais me vendre
cher à la pointe de mon épée tranchante », ajoute Rimbaut Creton.
Le roi de Jérusalem était dans sa tour fortifiée ; il voyait les Français
mettre en place leur dispositif pour se lancer à l’assaut des murailles. Il
les maudit tous au nom de son dieu Apollon.
V
Nos barons ont constitué une autre armée, la sixième, équipée de pelles
et de pics. Ils ont aussi des glaives, des arcs, des épées. C’étaient des Fran-
çais, des hommes de grande renommée, environ vingt mille hommes. Le
comte Hugues le Maine au visage hardi l’a confiée à Thomas de Marne.
L’évêque les a bénis au nom du Dieu tout-puissant. Puis il leur demanda
de ne pas faire de bruit, de ne pas pousser de cris pour monter à l’assaut
avant d’avoir entendu le son puissant du grand cor. Thomas approuve,
s’incline devant lui, puis emmène son armée, l’oriflamme levée. Ils ont
pris place devant Jérusalem, regardent la grande et vaste cité, où Dieu
ressuscita de la mort à la vie. Le vaillant Thomas de Marne s’est prosterné
avec ferveur :
« Ah ! dit-il, cité bienheureuse ! Que Dieu nous accorde la réalisation
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 235
de notre ardent désir de vous prendre et de vous conquérir ; nous l’avons
tant souhaité ! Qu’on puisse à nouveau chanter la messe au Sépulcre !
Dieu ! Comme il aura supporté une peine salutaire, comme il aura eu un
heureux destin, celui qui aura la gloire dans toute cette armée d’entrer le
premier dans la ville prise. J’accepterai de mourir sitôt la porte passée.
Quitte à me faire projeter à l’intérieur à la volée ', j’y pénétrerai le pre-
mier ; j’en ai bien l’intention. »
Il regarde les païens en hochant la tête ; son cœur frémit dans sa poi-
trine et son courage redouble. S’il était au milieu d’eux, il aurait déjà
décapité un Sarrasin d’un bon coup d’épée.
Le roi de Jérusalem était en sa tour carrée ; il regarde nos soldats prêts
à se battre. Il les maudit avec la plus grande violence.
VI
La septième échelle fut constituée de Provençaux et de beaucoup d’au-
tres chevaliers, des Lorrains, les soldats de Marcal, des Gascons, des Poi-
tevins, tous de la même valeur, ils étaient au moins dix mille fantassins.
Raymond de Saint-Gilles au cœur loyal a placé à leur tête Anthiaume et
Girart de Toral, Bernard de Tor, Gui le Poitevin, Jean de la Fère, Roger
le sénéchal. On aurait pu voir là des pioches et des pieux, ainsi que de
riches enseignes de soie et d’étoffes précieuses. L’évêque les a bénis au
nom de Dieu. Il leur recommande ensuite — qu’ils y prennent bien
garde ! — de ne pas bouger pour tirer des flèches ou pour donner l’assaut
avant d’avoir entendu sonner le grand cor de métal. Tous approuvent puis
s’en vont prendre position devant Jérusalem. Ils regardent la cité, la
muraille et les contreforts, le Temple saint si bien décoré, qui se trouve à
côté du Sépulcre, où Dieu reposa. Tous ont les yeux mouillés de larmes :
« Ah ! Très sainte cité, disent-ils, quelle douleur et quelle colère de te voir
entre les mains de traîtres. Que Dieu nous accorde de briser tes remparts,
et que le corps du Christ soit consacré en tes murs pendant une messe. »
Le roi de Jérusalem était dans sa tour royale ; il a vu les Français qui
se rangent en bas sur le sable devant la cité pour abattre les murs et les
contreforts. Il les maudit à grand bruit au nom de Mahomet.
« Ah ! dit-il, que Mahomet vous perde ! Je me moque de vos assauts,
je vous crèverai les yeux de mon éperon, je vous attacherai à un pieu
comme cible de tir. »
1. Voir ci-dessous, chant V, ix-x.
236
LITTERATURE ET CROISADE
VII
Nos barons constituèrent la huitième armée : vingt mille hommes
venant de Pouille, de Calabre, de Sicile, avec les courageux Vénitiens.
Bohémond et Tancrède — de qui dépend cette armée — l’ont confiée à
Huon, Bernard de Meulan, Gérin de Pavie et Richer son parent ; chacun
d’eux avait un bon domaine et un bon fief. On pouvait y voir des boucliers
d’argent, des hauberts, des heaumes et d’excellents équipements. Mais ils
étaient à pied portant des pelles et des pioches pour enlever le ciment, de
grands pics d’acier pour desceller les murs, des barres et des crochets de
fer pour arracher les pierres. L’évêque les a bénis au nom du Dieu tout-
puissant, puis il leur commande fermement de ne pas faire mouvement
pour l’assaut avant d’avoir entendu le cor sonner avec éclat. Ils approu-
vent puis s’en vont pour attendre devant Jérusalem. Ils regardent la ville
et ses murailles resplendissantes, le Temple très saint, possession des
païens, qui se trouve près du Sépulcre, le monument sacré où Dieu ressus-
cita. Chacun d’eux se prosterne avec tendresse ; tous pleurent, le cœur
gros, par pitié pour Dieu qui a été martyrisé : « Cité de Jérusalem, disent-
ils, quel fut ton malheur puisque ces chiens abjects te détiennent ! Que
Dieu nous accorde, par sa volonté, de te reprendre au plus tôt afin que ton
Corps soit très dignement consacré dans tes murs ! »
Le roi de Jérusalem était dans sa tour ; il regarde souvent les armées en
bas, impatientes de donner l’assaut. Il les maudit au nom d’Apollon et de
toute sa puissance.
VIII
Nos barons regroupent dans la neuvième armée les hommes d’Église,
les évêques, les abbés et les autres clercs. Ils portaient tous des vêtements
blancs avec une croix d’étoffe vermeille sur la poitrine. Ils ne portaient ni
haubert, ni cuirasse, ni javelot, ni flèche, ni épée affilée. L’évêque a donné
à chacun une hostie, le corps de Notre-Seigneur que le prêtre sacrifie.
L’évêque du Forez les guide et les conduit. Il fait donner la communion
aux hommes de tous les corps de troupe. Puis il se recule afin de bénir
l’armée tout entière.
Tous commencent ensemble de saintes prières qu’on entend depuis la
tour de David. Le roi, qui était aux fenêtres de marbre et de porphyre, dit
à Lucabel :
« Je ne sais que penser. Je vois là-bas une armée rassemblée qui a caché
je ne sais quoi dans la bouche des autres soldats.
— Frère, répond l’émir, c’est leur talisman. Ils croient de la sorte avoir
l’aide de leur Dieu. Ils n’ont garde de nous ; toute leur armée est remplie
d’ardeur. C’est une belle troupe de chevaliers et vous n’avez jamais vu
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
237
des soldats aussi hardis ; notre cité, soyez-en certain, va être prise. Car les
draps de soie et les tissus d’Aumarie que nous avons suspendus aux
murailles pour les tenter, aucun Français ne les a encore touchés.
- C’est vrai, répond Corbadas. Que Mahomet les maudisse ! »
IX
Nos barons constituent la dixième armée, qui n’est pas destinée à
lancer des flèches ou des javelots, avec les dames qui venaient vénérer le
Sépulcre. Elles se disaient entre elles, je n’ai pas à le cacher : « Il y a
longtemps que nous avons traversé la mer jusqu’ici. Chacune de nous a
un mari — Dieu puisse le protéger ! Nous les avons vus souffrir tant de
maux, briser et détruire tant de fortifications et de châteaux. Ils sont là,
en vérité, pour conquérir la ville où Dieu se laissa tourmenter, torturer,
blesser, frapper d’une lance, tuer. Elle sera aujourd’hui digne d’éloge, la
femme qui pourra aller y prier, attaquer la ville et réconforter nos sol-
dats. »
Ces vénérables paroles redonnent courage à tous. Elles amoncellent
pierres et cailloux et on pouvait les voir s’affairer, prendre de l’eau dans
des pots et des tonnelets pour donner à boire à qui aura soif. Elles vont se
placer devant Jérusalem et se mettent à observer la ville, ainsi que le
Temple saint qui brillait avec éclat, à côté du Sépulcre où Dieu a voulu
ressusciter. Chacune le vénérait en pleurant : « Admirable cité ! disent
elles, que Dieu prête à nos soldats assez de force pour y entrer et baiser
le Sépulcre que nous devons vénérer. »
Alors, elles s’inclinent devant la ville.
Le roi de Jérusalem, près d’un pilier dans la grande tour de David,
regardait les Francs ; il demanda à l’émir Lucabel :
« Savez-vous qui sont ces gens rassemblés là-bas ?
- Frère, répond Lucabel, inutile de vous le cacher ; ce sont les
femmes de ces malheureux qui n’ont de cesse de déshonorer, honnir,
couvrir de honte notre religion. »
Quand Corbadas l’entend, il se prend à hocher la tête en disant à
Lucabel :
« Je les ferai conduire auprès de l’émir Sultan, avec leque 1 je veux me
réconcilier. Il fera revivre sa terre qui a été dévastée. Qu’il donne chacune
d’elles à un prince ou un émir qui l’épousera selon sa volonté.
— Frère, répond Lucabel, abandonnez cette idée. Car vous allez voir
les murs de Jérusalem renversés et l’armée chrétienne entrer dans la
ville. »
Quand Corbadas l’entend, il croit devenir fou.
238
LITTÉRATURE ET CROISADE
X
Les barons de France — que Dieu leur accorde sa grâce ! — avaient
divisé leurs troupes en dix corps. Ils composèrent maintenant le onzième
dans l’armée de Dieu. Je ne vous dirai pas le nom de chacun d’eux ; vous
les avez déjà entendus dans la chanson. Ils étaient quinze mille, tous puis-
samment armés avec enseigne, bannière ou oriflamme, sous le comman-
dement du duc de Bouillon et de son cousin Robert le Frison. Tous les
deux vont sur la plaine de sable retrouver le roi Tafur et lui disent :
« Seigneur, vous donnerez l’assaut, quand vous entendrez sonner le
grand cor de laiton.
— À la grâce de Dieu ! », répond-il.
Alors les princes font demi-tour sans attendre et vont dire aux écuyers
qu’ils pourront agir à leur guise après le roi Tafur; puis ils se rendent
auprès des Normands et des Franciens pour les autoriser à passer à l’ac-
tion aussitôt après les Ribauds. Rimbaut Creton leur répond :
« C’est ce que nous désirons le plus. »
Les comtes repartent un bâton à la main pour aller dire aux Français de
lancer après les Normands quantité d’attaques contre la cité où Dieu souf-
frit sa Passion afin d’abattre la tour, ses pierres et ses moellons. Après les
avoir confiés à Dieu, ils s’en retournent au grand trot.
Voici maintenant le récit de l’assaut le plus violent du monde.
XI
Les barons, en armes, devant Jérusalem, font venir auprès d’eux
Nicolas de Duras ; il avait préparé avec Grégoire une machine de siège
blindée, couverte de claies et renforcée de poutres transversales. Elle
contenait un grand nombre d’archers, bien à l’abri pour tirer sur les défen-
seurs des murs. Mais ils avaient mal couvert le toit de la machine, si bien
que les Turcs l’ont incendiée avec du feu grégeois qui a pris en deux
endroits.
Les échelles étaient recouvertes de cuir de bœuf tanné, consolidées sur
les côtés par de grandes perches pour mieux les tenir contre le mur de la
cité. Chaque corps de troupe en détient une. Nicolas et Grégoire ont un
bélier renforcé de fer, fixé sur des rondins et des roues, et ouvert sur
l’avant. Ils le poussent tout près de la porte au ras du fossé. Mais leur
manœuvre est vaine car les Turcs, de l’intérieur, ont tout observé et ont
préparé une contre-offensive. Les hommes qui entourent la machine
seront brûlés au feu grégeois et ceux qui sont à l’intérieur avec de la poix
bouillante.
Dieu a accepté tout cela, car il voulait que ses fidèles soient tourmentés
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV 239
et épuisés, qu’ils souffrent pour prendre sa ville, comme II avait lui-même
souffert en son corps jusqu’à recevoir la blessure du coup de lance au
côté. Tel était le sens de son enseignement : on ne rejoint pas Dieu à vil
prix.
XI bis'
Voici maintenant l’assaut qui commence furieusement. Le bon duc de
Bouillon, qui était très farouche, a pris le grand cor et en a sonné avec
force. Le roi Tafur crie un ordre; les Ribauds s’élancent à l’attaque.
Tandis qu’on pouvait voir les pluies de cailloux propulsés par les frondes,
ils sont plus de mille sept cents à se précipiter dans le fossé sans s’arrêter,
à frapper des pics et des pioches, à s’attaquer au mur pour y grimper.
Rien, ni tirs de catapultes, ni carreaux d’arbalètes, ne les arrête avant le
pied du mur. Ils dressent vivement leurs échelles ; le roi Tafur y monte,
mais il l’a payé cher, car un Turc l’atteint d’un coup de fléau et l’abat au
pied de la muraille dans le fossé. Toutefois Dieu l’a préservé de la mort.
Les occupants de la machine de guerre ont assuré sa protection, chassant
de nombreux Turcs avec leurs flèches d’acier. Javelots et flèches volent
dru comme pluie d’été.
Le roi Comumaran lance son cri de ralliement ; les Turcs tirent des
flèches et lancent des javelots comme des démons ; en définitive, les
Ribauds ont abattu une toise du mur. L’assaut fut long et terrible. Le bon
duc de Bouillon a sonné la retraite. Les Ribauds reculent, souillés et
meurtris. Ils emportent le roi Tafur tout couvert de sang à cause du coup
de fléau qu’il avait reçu ; il avait le nez éclaté, des contusions et des bles-
sures à la tête et au crâne. De nombreux princes réunis auprès de lui le
couchèrent sur un bouclier décoré et le confièrent à deux médecins qui
l’ont aussitôt guéri.
XII
Les Ribauds eurent une brillante conduite lors de ce premier assaut. Le
bon duc de Bouillon sonne de nouveau la charge. On pouvait alors voir
écuyers et bacheliers se lancer à l’attaque et se précipiter dans la brèche
ouverte par les Ribauds, se protégeant la tête à deux sous un bouclier. Ils
sont équipés de pelles, de pioches ou de haches. Après avoir escaladé la
roche vers le mur, ils placent leur échelle à côté de l’autre et attachent les
deux échelles ensemble, ce qui fut très habile.
Enguerran de Saint-Pol, à la fière allure, monta très courageusement le
premier, et Étienne gravit l’autre, celle qui avait été placée ensuite. Il y a
cinq hommes sur chaque échelle. Que Dieu les protège ! Avant qu’ils ne
1 . L’édition de référence comporte ici une erreur de numérotation.
240
LITTÉRATURE ET CROISADE
redescendent, ils auront besoin d’aide, car les Turcs au-dessus ont de la
poix bouillante qu’ils versent sur eux, puis ils leur jettent quantité de
grosses pierres, bien décidés à ne pas les épargner. Nos hommes en ont la
chair brûlée ou le crâne brisé sous leurs heaumes. Enguerran avait déjà
reçu quatre blessures ; il continue cependant à monter ; ce fut une grande
imprudence. Comumaran tenait solidement en main une masse garnie de
grandes broches de fer ; il attend jusqu’à ce qu’Enguerran eût avancé la
tête ; puis il dresse sa massue à ras du mur et le frappe à deux mains juste
à côté de l’oreille ; il lui brise son heaume de Pavie, lui enfonce la coiffe
dans le crâne et le renverse à bas de l’échelle. Tous ceux qui s’étaient
agrippés à cette échelle tombèrent lourdement avec lui.
Etienne de Lucheu, qui avait un grande hardiesse, monta, qu’on le
veuille ou non, sur l’autre échelle, entraînant d’autres chevaliers derrière
lui. Les Turcs tirent des flèches, lancent des javelots. Dieu les maudisse !
Ils ont aussi jeté de nombreuses pierres. Y sabras de Barbais a brandi son
pieu et l’a lancé de toutes ses forces ; il atteint Étienne sur son bouclier
décoré, lui fausse son haubert et en perce la doublure de cuir ; il lui fiche
le pieu d’une bonne longueur dans le corps et l’abat de l’échelle avec ses
compagnons. Cette fois-là, quinze des nôtres perdirent la vie, et leurs
âmes sont maintenant au paradis.
Le roi de Jérusalem crie d’une voix forte :
« Mauvais démons, malheureux hommes sans foi, je me moque de vos
assauts. Que vous le vouliez ou non, je conserverai ma cité. »
Le duc sonna du cor avec force. On emporta les blessés, à une portée
d’arc à l’écart. Les dames approchèrent, les manches relevées. Elles
humectent la bouche de ceux qui ont soif et donnent à boire à tous, ce leur
fut un grand soulagement. Si les dames n’avaient pas été là, l’armée aurait
été en difficulté.
XIII
Les soldats furent remarquables dans cet assaut, mais les Ribauds
avaient été les meilleurs. Le duc Godefroy sonne de son grand cor ; alors
on aurait pu voir les Normands et les Bretons faire mouvement, en passant
là où les Ribauds avaient nivelé les fossés, pour abattre et démolir la
muraille. Ils ont gravi de vive force le remblai de terre pour atteindre au
plus vite le pied du mur dans lequel ils ouvrent une brèche d’une toise et
demie. Grâce à Dieu, ils n’ont que mépris pour les Sarrasins.
Les Normands vont appuyer leur échelle contre le mur non sans mal,
juste à côté des deux autres. Mais personne n’est assez hardi pour oser
monter le premier. Ils frappent et donnent des coups avec leurs grands
pics d’acier, tandis que les occupants de la machine tirent des flèches
contre la gent démoniaque et infligent à un grand nombre des blessures à
la tête aussi bien qu’aux flancs. Les barons s’écrient : «À l’assaut!
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
241
Chacun se vantait souvent qu’il attaquerait même avec les dents les murs
de Jérusalem, fussent-ils en acier, pour peu que Dieu lui accorde d’en
approcher. Et nous vous voyons hésiter à monter ? »
Les dames crient de leur côté : « Ne soyez pas lâches ! »
On aurait alors pu voir les Normands et les Bretons redoubler de
courage. Joserant et Thomas en tête, puis Foucher de Meulan le gonfalo-
nier se mirent à escalader. Que Dieu leur donne de revenir ! Les Turcs
leur opposent une extraordinaire résistance ; ils ont porté sur la muraille
une énorme poutre (il fallait trente Turcs, chacun avec un levier pour la
soulever), qu’ils ont précipitée en bas pour écraser les nôtres. Sept
hommes ont ainsi trouvé la mort, renversés par sa masse ; ce fut un grand
malheur.
Le farouche Comumaran se mit à crier : « Envoyez-en d’autres ; ceux-
là n’auront plus d’occasion de parler. Nous preniez-vous pour des bergers
ou des gardiens de troupeaux ? Par mon dieu Apollon, maître de tout,
c’est pour votre malheur que vous êtes venus jusqu’ici me disputer mon
fief. Avant que vous ne l’ayez conquis, vous l’aurez payé cher ! »
Le roi de Jérusalem, accoudé dans la tour de David, se laissait aller à
sa joie. Le bon duc de Bouillon fit sonner du cor : les Bretons et les Nor-
mands abandonnent l’assaut ; les barons s’approchent d’eux pour les
réconforter. Des médecins font délicatement coucher les blessés ; on
pouvait aussi voir les dames retrousser leurs vêtements pour courir de l’un
à l’autre et donner à boire à ceux qui avaient soif. Sachez qu’elles étaient
bien utiles dans l’armée de Dieu.
XIV
Les Normands s’étaient bien comportés dans cet assaut très violent,
mais les Ribauds encore mieux, car ils avaient, dès le début, ouvert de
grandes brèches dans les murailles et comblé le fossé avec leurs pelles et
leurs pioches, tout en subissant de grandes souffrances ; ils étaient en effet
sans armures.
Il faisait beau temps, le soleil était chaud. On entendit le son clair du
grand cor de métal. Flamands et Boulonnais aux cœurs loyaux se jettent
dans le fossé avec leurs pioches ; ils grimpent sur le remblai jusqu’aux
murs, pressés de se lancer à l’assaut. Mais les païens se défendent et tirent
de grands carreaux d’arbalètes, brisant leurs beaux casques brillants. Ils
subissent en outre une violente attaque de flèches et de javelots, tandis
que des Sarrasines musclées leur jetaient des cailloux.
242
LITTÉRATURE ET CROISADE
XV
Il faisait beau temps, le soleil brillait. L’assaut était terrible, le tumulte
redoublait. Hongier l’Allemand s’écria : « Barons, allez-y, ne faiblissez
pas ! »
Les Flamands qui étaient restés en arrière s’avancèrent et dressèrent
leur échelle ; il y en avait maintenant quatre. Rimbaut Creton gravit les
échelons de l’une, Hervieu de Cherel monte sur une autre, Hongier, sans
s’attarder, sur la troisième, tandis que Martin empoigne la quatrième à
deux mains. Que Dieu créateur du monde les protège ; car s’il ne vient
pas à leur secours, aucun n’en redescendra vivant. Ysabras tenait un croc
qu’il lance contre Hongier; il en planta les pointes dans le col de son
haubert, tandis que Morgan le vieux agrippait Hervieu ; ils les ont hissés
vivement grâce à l’aide de leurs compagnons. Rimbaut Creton voit cela
avec grande douleur ; il lève l’épée nue qu’il tenait au poing et en frappe
un Sarrasin auquel il coupe la tête. Païen de Cameli en tua un autre. Ils
espéraient venger Hongier, mais en vain. Un Turc assomma Rimbaut
d’un coup de massue et le fit culbuter. Un autre Turc frappe Païen de
Cameli. Tous tombèrent dans le fossé. Mais Dieu se manifesta par un
grand miracle : ils sont tombés assez doucement pour n’éprouver aucun
mal. Le vacarme redoubla dans les deux camps. Les dames s’écriaient :
« Barons, on va voir la conquête de la ville où Dieu ressuscita. Celui qui
Le vengera bien gardera son amour à jamais. »
Quand le duc voit Hongier pris par les Turcs, de même qu’ Hervieu
pour qui il éprouvait de l’amitié, son sang ne fit qu’un tour. Tout affligé,
il prit le grand cor et en sonna puissamment.
XVI
Le duc sonna puissamment du cor une fois, puis une deuxième fois et
encore une troisième fois à perdre haleine. Cela signifiait que tous
devaient s’élancer à l’assaut sur-le-champ. Alors les Français de la terre
bénie, ceux de Pouille, de Calabre et des autres régions quittent leurs posi-
tions. Il y eut grand tumulte et grand vacarme. Les chevaliers enfermés
dans la machine font pleuvoir dru leurs flèches. Le comte Robert à la fière
allure descend de son cheval, ainsi que le duc de Bouillon à l’épée tran-
chante. Avec eux se trouvait le comte Hugues qui portait l’enseigne, ainsi
que Tancrède et Bohémond. Tous, heaume en tête, se précipitent dans le
fossé. On pouvait alors admirer la violente détermination de nos gens qui
frappent de pics et de pioches la muraille et en arrachent les pierres. Les
Sarrasins leur jettent de la poix chauffée et les inondent de cire brûlante.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
243
Sans leurs boucliers qu’ils tiennent au-dessus d’eux, beaucoup auraient
été ébouillantés.
Seigneurs, écoutez maintenant par quel magnifique miracle Hongier et
Hervieu parvinrent à s’arracher aux mains des mécréants.
XVII
Les princes et les barons attaquent de l’extérieur avec violence la puis-
sante muraille qui entoure Jérusalem. Ils approchèrent leur machine pour
donner des coups de bélier dans l’espoir d’abattre la muraille, mais en
vain, car elle est renforcée de l’intérieur avec de la chaux et du sable.
Les Turcs félons avaient pris Hervieu et Hongier et voulaient les
emmener comme prisonniers dans la tour ; mais Hongier l 'Allemand, qui
avait un courage de lion, étreint par les flancs l’émir Malcolon. Hervieu
s’empare de l’autre païen, Ysabras le roi de Barbais — ce fut une excel-
lente feinte — , et ils les jettent du haut des murs sans leur demander leur
avis. Ils ne se sont pas tués, ce fut une grande chance. Le bon duc de
Bouillon se saisit de Malcolon ; Ysabras quant à lui accourt vers Robert
de Frison dont il implore vivement la pitié :
« Noble seigneur, au nom de Dieu, ne me tue pas. Si tu veux obtenir
une rançon pour nous deux, nous te ferons donner tout ce que tu deman-
deras.
— Tu auras la vie sauve, lui répond le comte, à cette condition que
nous ayons en échange de vous deux deux des nôtres qui sont prisonniers.
— C’est une demande méprisable, dit le païen. Je préférerais être
mort, tué à coups de bâton, plutôt que d’être libéré pour si peu. Nous
avons encore, prisonniers dans cette tour, quatorze des vôtres, qui étaient
des hommes de Pierre l’Ermite. Nous allons vous les rendre libres, les
quatorze et les deux. Et en outre, par-dessus le marché, vous aurez des
mulets d’Aragon, de bons besants d’or pur sans alliage de laiton, cinq
pièces de soie décorées et une grande et riche étoffe verte, car ce vaste
royaume nous appartient. Nous prononçons ce senuent sur notre foi et
nous vous jurons notre loyauté.
— Assurément, ajoute Malcolon, au nom de Mahomet, que je ne
renierai pas, dussé-je être condamné à être brûlé vif. »
En entendant cela, le bon duc baisse la tête, et rit discrètement derrière
son blason, puis il dit au comte Robert :
« Quelle bonne rencontre ; nous avons attrapé du bon poisson ! Sonnez
la retraite, reprenons nos positions en arrière en attendant de lancer un
nouvel assaut une autre fois. S’il plaît à Dieu, nous prendrons alors la
ville.
— A la grâce de Dieu », répond le comte Robert.
244
LITTÉRATURE ET CROISADE
On sonne distinctement la retraite. Les Français abandonnent l’attaque,
le bruit et le tumulte ; ils emmènent les deux païens dans leur tente.
XVIII
Hervieu de Cherel et Hongier l’Allemand sont en haut, le long des rem-
parts, au milieu des païens, revêtus de leurs blancs hauberts, l’épée au
poing, tachés et souillés de sang et de cervelle. Ils se défendent farouche-
ment ; leur contenance est admirable, mais la force des païens sans foi est
excessive ; ils frappent nos barons sur leurs heaumes et leurs flancs avec
d’énormes massues et de lourds fléaux. Ceux-ci se défendent avec toute
la vaillance de leur courage, tuant trente Turcs. Que Dieu les protège !
Le farouche Comumaran s’écrie : « Chrétiens, rendez-vous, voici mes
conditions : pas un seul de vous ne sera décapité ; votre défense est vaine ;
elle ne vaut rien. Si vous voulez croire en Mahomet, je vous ferai tous
riches. »
Quand nos barons entendent les propositions du roi, ils comprennent
que leur résistance est vaine. Ils se rendent à lui, car il est le plus fort.
Les Français étaient dans les tentes ; plus d’un est malheureux. On
conduit directement les deux Turcs de grand courage à la vaste et haute
tente de Godefroy qui est surmontée d’un pommeau brillant et lumineux.
Se trouvaient là je ne sais combien de nos grands seigneurs. Les Turcs
savaient parler le français et le latin qu’ils avaient appris il y a longtemps.
Ils étaient seigneurs de grandes terres perses, dépendant de l’émir Sultan.
XIX
Les Turcs entrent dans la tente de soie grise. Les princes et les sei-
gneurs de l’armée s’étaient réunis pour écouter les propositions des
païens. Le bon duc de Bouillon s’adresse à eux en ces termes :
« Païens, croyez en Dieu qui a été crucifié, qui est né d’une Vierge et
qui est ressuscité des morts. Vous serez mes amis tous les jours de ma
vie. »
Ysabras aux noirs sourcils lui répond :
« Je ne sais pas si je resterai en vie ; mais, même si vous nous donniez
tout l’or qu’on trouve jusqu’à Paris, aucun de nous ne se convertirait à
votre foi. Notre dieu est très puissant, mais il dormait. S’il s’éveillait
— que chacun en soit bien persuadé ! — , vous ne séjourneriez pas plus
longtemps dans ce pays. »
Quand le bon duc l’entend, il se met à rire. Gratien, qui avait revêtu
une pelisse grise, reconnut bien les rois, car il avait été élevé avec eux. Il
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
245
est allé les embrasser sur les joues et le visage, puis il les a fait asseoir
près de lui, en présence de tous les barons.
« Vous avez ici deux prisonniers, dit-il au duc de Bouillon, deux très
puissants seigneurs. S’ils le veulent vous aurez Jérusalem, je vous le jure.
- Taisez-vous, dit Malcolon, maudit renégat, je préférerais notre
mort à tous plutôt que de les voir prendre possession de la tour que fit
ériger David ou du grand Temple construit par son fils. Mais, en échange
de nous deux, nous vous offrons seize prisonniers, deux mulets chargés
d’or fin, de précieux tissus et mille cinq cents chevaux chargés de bon
vin.
— Si je suis assuré de cela, répond le duc Godefroy, vous repartirez
libres, sans être aucunement maltraités.
— Vous avez ma parole loyale, assure Ysabras. Nous tiendrons tous
nos engagements. »
XX
« Seigneurs, dit Ysabras, écoutez-moi. Je ne veux pas que vous doutiez
de ma parole. Vous nouerez autour de la taille de chacun de nous une
corde, puis vous nous laisserez monter sur une échelle appuyée à la
muraille jusqu’à ce que nous ayons expliqué notre engagement aux païens
et que nous ayons obtenu l’argent et la libération des Français. S’ils n’ac-
ceptent pas, alors vous nous tirerez en bas et que chacun de nous soit
décapité.
— D’accord, répond le duc de Bouillon, mais j’irai avec vous, tout
armé. »
On conduit les Turcs à la porte de David, une échelle est dressée, sur
laquelle ils montent, ayant chacun une corde nouée autour de la taille. Le
duc de Bouillon est monté avec eux, tenant son épée nue à la lame gravée
afin de pourfendre les païens s’il leur venait l’idée de dénouer la corde de
chacun des prisonniers. Le duc était protégé par dix mille Français.
Ysabras de Barbais est monté jusqu’au haut du mur et il appelle Comu-
maran qui s’approche :
« Seigneur, lui dit-il, tenez-vous à l’écart de moi, et que personne
d’autre ne m’approche non plus, avant que je sois libéré de l’engagement
que j’ai pris envers les Français. Les quatorze prisonniers que vous
gardez, les deux autres qui ont escaladé les murs, sept cents barils pleins
à ras de bon vin, deux mules d’Arabie chargées d’or et d’argent, vous
donnerez tout cela en échange de nous, si vous tenez à nous !
— Ah ! Mahomet, seigneur, sois adoré ! Je n’aurais pas voulu perdre
ces deux compagnons pour quatorze cités », s’écrie Comumaran avec
exaltation.
Il a alors immédiatement convenu d’un accord, avant le coucher du
soleil. Il s’est aussitôt éloigné, a gravi les marches de la grande tour de
246
LITTERATURE ET CROISADE
David, fait chercher les prisonniers pour les libérer. Chacun était tout
heureux que Dieu l’ait sauvé. Ils reçoivent de riches équipements et des
vêtements de draps de soie ainsi que des mulets harnachés. Hongier et
Hervieu ont été traités de même. Le reste des richesses est également
réuni. Ils s’approchent des murs de la porte de David pour faire sortir les
Français ainsi que le convoi de richesses ; puis ils referment la porte et
font basculer les barres, avant de bloquer l’ensemble avec de grandes
poutres de chêne.
Les prisonniers que Dieu a délivrés s’en vont. Quand les barons les
voient, ils laissent éclater leur joie et invoquent souvent le Saint-Sépulcre.
« Seigneurs, dit Ysabras, sommes-nous quittes ?
Oui, répond le duc. Allez à la grâce de Dieu, si telle est sa
volonté. »
Ils ont détaché les Turcs, les voilà délivrés ; ils rentrent dans la ville en
passant par-dessus la muraille. Comumaran les a pris par le cou pour les
embrasser. Dans Jérusalem, mille tambours ont retenti et, par amour pour
les deux rois, on a célébré Mahomet.
Nos barons sont revenus aux tentes et aux campements. Dans toute
l’immense armée, il y eut abondance de biens et chacun eut du vin et de
la nourriture à satiété.
C’est la fin du jour, la nuit est revenue. Bohémond et Tancrède assurent
la garde de l’armée de Dieu avec cent quarante chevaliers coiffés de
heaumes brillants. Mais les Turcs les ont bien trompés cette nuit-là, en
envoyant le feu grégeois dans leur machine de guerre. Le bélier a pris feu,
il est entièrement consumé ; il en va de même pour les échelles placées
dans les fossés. Personne n’a pu venir les protéger. Un certain nombre de
tentes ont également été détruites par le feu. Les païens sont plus forts
qu’ils ne l’ont jamais été. Nos soldats sont consternés et courroucés, mais
l’évêque de Mautran les réconforte :
« Barons, nobles chrétiens, ne vous inquiétez pas. Dieu, dans sa bonté,
a bien voulu que nous subissions ces pertes ; mais quand ce sera sa
volonté, vous prendrez Jérusalem.
- C’est vrai, monseigneur, disent les barons, que chacun de nous
retrouve une belle assurance ! »
XXI
Tandis que nos chrétiens, dans leur camp, sont comblés de biens, les
Turcs, dans Jérusalem, se sont rassemblés devant le Temple saint. Le roi
est au milieu d’eux, ainsi que Lucabel aux cheveux gris et nombre d’au-
tres païens. Comumaran se lève pour s’adresser à eux :
« Nobles Sarrasins, seigneurs, écoutez-moi. Vous m’avez bien servi et
je vous aime. Les Français nous assiègent avec une farouche détermina-
tion ; ils prendront, s’ils y parviennent, ma cité par la force. Je préférerais
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
247
avoir la tête coupée plutôt que de perdre aussi honteusement mon héri-
tage. Je vais aller chercher secours auprès de l’émir Sultan ; il aura assuré-
ment pitié de moi. Et si j’obtiens son aide, je serai de retour, en vérité,
auprès de vous avant un mois. Vous êtes bien pourvus ici à l’intérieur en
pain, en vin et en blé ; et les Français, là-dehors, sont quelque peu affai-
blis et en ont assez de donner l’assaut des fortifications. Il n’y aura pas de
nouvelle attaque. Quant à moi, je vous ramènerai les forces de l’empire
d’Orient. »
Corbadas soupire en entendant son fils. Il s’arrache les cheveux, tire sa
moustache et s’évanouit quatre fois de douleur. Quand il revient à lui, il
parle avec fermeté :
« Ah ! Jérusalem que j ’ai si longtemps gouvernée, c’est à cause de vous
maintenant que je perds mon fils que j’aime tant. Puisse un mauvais feu
grégeois avoir embrasé le Sépulcre, détruit la ville, abattu les murailles.
Si seulement les blocs de pierre dont est construite la tour de David, ornée
de marbre, avaient été brisés et fendus ! Peu m’importe ma vie, puisque
mon dieu m’abandonne. »
Le roi tenait un poignard tranchant et effilé : il s’en serait frappé le
cœur si on ne le lui avait arraché des mains. Comumaran, son fils, l’a
réconforté en l’embrassant sur le visage et le serrant dans ses bras. Le roi
de Jérusalem est bouleversé. Il maudit sa cité, le Temple, le trône qu’il
occupe et le Sépulcre de Dieu, cause de tous ses tourments. Mais Comu-
maran son fils lui redonne courage :
« Ah ! Noble roi, as-tu perdu toute raison ? Sache bien que tous les
Français sont voués à la mort. Je les ferai prendre et attacher un à un pour
qu'ils soient jetés au fond de ta prison ! Je ramènerai toutes les forces de
l’empire jusqu’au royaume de La Mecque. »
A ces mots, le roi redresse la tête. Cette promesse fallacieuse lui a
rendu joie et bonheur.
XXII
« Ne vous inquiétez pas, dit Comumaran, j’irai chercher des secours
auprès de l’émir de Perse ; il n’y aura pas de Sarrasin en tout le royaume
d’Aumarie, ni jusqu’à l’Arbre Sec, ni en toute la Slavonie que je ne
ramène avec moi pour qu’il m’aide.
— Cher fils, viens et dis-moi : comment pourras-tu sortir de cette riche
ville sans que les Français, cette sale race détestable, t’aperçoivent ?
— Il est juste que je vous explique, répond Comumaran. Certains de
mes hommes s’armeront cette nuit ; qu’ils fassent une manœuvre de
diversion d’un côté de la ville et moi, avec toutes mes armes, l’épée tran-
chante au côté, je sortirai par un autre côté. J’emmènerai Plantamor, mon
destrier de Nubie, et j’aurai à mon cou mon bouclier décoré de fleurs d’or.
248
LITTÉRATURE ET CROISADE
je prendrai mon cor et quand je serai à La Berrie, j’en sonnerai avec
force ; vous l’entendrez bien et pourrez savoir que je suis sain et sauf. »
Les Sarrasins se disent entre eux discrètement : « Comumaran a bien
parlé. Que notre dieu vienne à son aide ! »
C’est la fin du jour, la nuit venait. Robert de Normandie montait la
garde avec cinq cents de ses chevaliers. Les Turcs et les Sarrasins ne per-
dirent pas de temps ; ils ont réuni une troupe de quinze mille hommes
pour tenter une sortie. Et Comumaran s’était armé avec grande noblesse.
Il avait revêtu une cotte à triples mailles, lacé sur sa tête un heaume qui
brille et resplendit ; on lui avait mis au cou un bouclier rehaussé d’or. Puis
on lui amène Plantamor, c’est Butor de Salonie qui le lui tend par la bride.
Comumaran saute en selle, empoigne les rênes, puis saisit une lance qu’il
manie avec fierté. Il prend le cor d’Hérode qui rend un son strident,
audible à plus d’une lieue et demie. On lui ouvre la porte Saint-Étienne.
Quant aux autres, ils vont en masse à la porte de David, par où ils sortent
pour lancer leur attaque.
XXIII
Les Turcs sortent par la porte de David, et Comumaran par la porte
Saint-Étienne. Il attend un peu jusqu’à ce qu’il entende leur tumulte. Les
Turcs se précipitent vers l’armée à grands cris, puis on a refermé les
portes sans attendre.
Comumaran, quant à lui, éperonne Plantamor le cheval arabe, passe à
travers nos lignes sans encombre et poursuit son chemin vers La Berrie.
Deux chevaliers revêtus de leurs armures le croisent et se rendent bien
compte que c’est un Turc ; ils lui crient d’une voix forte : « Vous ne pas-
serez pas ainsi ! »
Comumaran les entend sans ralentir. Aucune parole ne lui aurait fait
perdre son sang-froid. Il éperonne Plantamor et brandit sa lance, frappe
un des deux Français, lui fend son bouclier, déchire et brise son haubert,
lui enfonçant la pointe de la lance en plein cœur. Comme la hampe résiste
au choc, il l’abat de son cheval. Son compagnon, tout affligé de voir ce
spectacle, se précipite droit sur le païen, l’atteint sur son écu, le lui brise ;
mais sa cotte est trop résistante pour qu’il puisse en rompre une maille.
Comumaran éperonne Plantamor et le dépasse plus vite qu’un arc ne se
détend. Il aurait parcouru soixante grandes lieues avant midi sans le grand
obstacle qui surgit devant lui. Le chevalier crie :
« Saint-Sépulcre, à l’aide ! Ah ! barons français, comme vous êtes
lents ! Si ce Turc vous échappe, vous vous couvrirez de honte et de ridicu-
le ! »
Le bon duc de Bouillon a entendu ; il se précipite, l’esprit vif et en
alerte, plus rapidement qu’un chevreuil n’aurait bondi. La lune éclairait
dans la nuit ; il arrive auprès du chevalier qu’il trouva bouleversé.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
249
XXIV
C’était une belle nuit calme, la lune brillait ; le duc de Bouillon arrive
auprès du chevalier qu’il avait entendu crier. L’autre éperonne à sa ren-
contre et lui crie qu’un Turc va transmettre des informations à l’émir de
Perse afin de ramener des secours. « 11 a tué en combat singulier mon
compagnon et je l’ai frappé, mais ma lance s’est brisée ; je n’ai pas pu le
désarçonner ni l’empêcher de s’échapper. Il fait courir son cheval plus
vite qu’un archer ne tire une flèche à la chasse. »
En l’entendant, le duc se met en colère ; il tremble de fureur et regarde
dans la direction du Sépulcre qu’il voudra vénérer. Rien ne l’empêchera
de poursuivre le païen ; il s’élance derrière lui. Que Dieu le protège !
Comumaran, le noble seigneur, s’en va. En arrivant à La Berrie, il se
met à sonner du cor. On l’entend très bien de Jérusalem où les païens
laissent éclater leur joie.
Le chevalier approche du camp français et se met à crier : « Ah ! Bohé-
mond, seigneur, vous tardez beaucoup. Le bon duc de Bouillon, votre
ami, poursuit un Sarrasin sans pouvoir l’affronter. »
À ces mots, Bohémond fait aussitôt sonner de la trompe. Les chevaliers
montent sur leurs chevaux, saisissent leurs boucliers et empoignent leurs
lances. Bohémond part à la tête d’un contingent et ordonne aux autres de
bien garder le camp. Ils chevauchent sans plus attendre derrière le duc.
Je vais maintenant abandonner un moment nos barons et l’admirable
duc Godefroy ; j’en reparlerai quand ce sera le lieu ; car je voudrais vous
raconter comment le farouche Comumaran traversera La Berrie à l’aube.
Il tomba sur Baudouin de Rohais qui allait vers l’armée de Dieu, car le
duc l’avait convoqué. Il était à cheval et n’avait pas son égal en toute la
Perse ; quatre mille jeunes gens équipés de leurs hauberts et de leurs
heaumes l’accompagnaient, hardis comme des sangliers. Baudouin de
Rohais voit le Turc dévaler une petite pente par laquelle il devait passer.
Il dirige vers lui son cheval pour l’affronter. Comumaran, quand il l’aper-
çoit, se prend à avoir peur à cause du nombre de chevaliers qui le sui-
vaient. Rien d’étonnant donc à ce qu’il ne veuille pas s’attarder ! Il lance
son infatigable Plantamor, lui faisant couler le sang à coups d’éperons ;
aucun oiseau, aucun faucon n’aurait pu voler aussi vite qu’il court. Bau-
douin crie : « Vous ne pourrez pas résister ! Si Dieu empêche Prinsaut de
trébucher, je vous ramènerai dans mon camp quoi qu'il arrive. »
Qui aurait vu le baron piquer son cheval de ses éperons d’or et Prinsaut
l’aragonais galoper sous lui, faire de grands sauts, s’élancer sur la terre,
garderait le souvenir du plus rapide des chevaux. Il va pouvoir, s’il ne
tombe pas, se mesurer au païen et, avant le lever du soleil, il sera à un jet
de pierre du Turc. Le destrier du païen commence à transpirer ; Comuma-
ran s’en rend compte et croit perdre le sens ; tout en courant, le roi se met
250
LITTÉRATURE ET CROISADE
à frictionner son cheval, à lui essuyer les oreilles et le front avec sa main.
Le cheval commence à reprendre son souffle ; ce fut extraordinaire qu’il
ne soit pas épuisé.
XXV
Le païen continue d’aller son chemin. Baudouin le poursuit en talon-
nant son cheval, sans voir ni entendre ses hommes. Prinsaut court plus
vite que le vent ne chasse les nuages. Il atteint Comumaran près d’un
rocher escarpé et lui crie : « Païen, retourne-toi vers moi. Le malheur est
sur toi. »
Comumaran l’entend ; tout son sang frémit quand il constate que son
ennemi n’est pas suivi de ses hommes. Il fait faire demi-tour à Plantamor,
plus rapide qu’un faucon après une grue. Le païen met toute son énergie
dans le combat. Baudouin le frappe, lui fend son bouclier ; mais sa cotte
est si solide que pas une maille ne se rompt, et la hampe raide se brise
contre la poitrine de l’ennemi. Le Turc résiste bien, il ne bouge pas de
son cheval. Il frappe en retour Baudouin avec un épieu ; l’écu éclate en
morceaux ; le haubert se déchire si bien que le fer atteint sa chair à vif.
Ce fut un malheur et il s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! »
XXVI
Le comte Baudouin se rend compte qu’il est atteint. Furieux, il tire son
épée et, avant que Comumaran n’ait tendu le bras pour tirer du fourreau
la sienne, le comte l’a frappé sur son heaume d’or martelé, avec une vio-
lence si brutale qu’il a tranché la coiffe de la cotte, au ras de la tête. S’il
l’avait plus précisément atteint, il l’aurait complètement pourfendu.
Quand le roi voit son sang couler à terre, il redouble de courage selon son
habitude. Il prend son bouclier au bras, tient son épée nue et va frapper
Baudouin sur son heaume pointu ; il en arrache les fleurs et les pierres qui
l’ornaient, tranche la coiffe de son blanc haubert, mais sans l’atteindre
dans sa chair ; s’il l’avait atteint de plein fouet, il l’aurait pourfendu jus-
qu’aux dents. Dieu a protégé le comte. Comumaran s’écrie :
« J’ai bien senti votre coup ! Mais pensiez-vous que mon courage serait
à ce point abattu que, pour un seul Français, j’abandonne la partie ? C’est
pour votre malheur que vous êtes passés outre-mer pour venger votre
Dieu, vous et les autres malheureux, qui sont tous des mécréants. Cela ne
vous aura servi à rien, car tous seront vaincus, tués et anéantis, si je puis
revenir. Je vais en effet demander du secours auprès de l’émir Cahu ; je
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
251
ramènerai toutes les troupes de l’empire jusqu’aux Bornes d’Arthur 1 . Les
Français seront écorchés et les comtes pendus. »
Quand le comte Baudouin entend le Turc dire qu’il allait chercher des
renforts, il en éprouve une violente colère : « Païen, dit-il, pourquoi as-tu
tellement attendu ? Et dis-moi, sur ton âme, qui tu es. »
XXVII
« Païen, écoute-moi, dit le comte Baudouin. Quel est ton nom ? Ne me
le cache pas.
— J’accepte, à condition que tu me dises le tien également.
— Je veux bien, répond Baudouin.
— Je m’appelle Comumaran, je suis le fils de Corbadas, le maître de
Jérusalem. Il en est le seigneur et je lui succéderai. C’est à moi qu’appar-
tient la terre et tout le fief. Maintenant dis-moi qui tu es, sans rien me
cacher. Et puis battons-nous au mieux.
— Païen, dit le comte, tu es d’un très grand lignage. Moi, je suis Bau-
douin, le frère du vaillant duc de Bouillon et de l’élégant comte Eustache.
— Tu as nombre de bons parents, conclut Comumaran. Baudouin sera
roi, je le sais bien. Reprenons le combat et cessons de bavarder. »
Comumaran saisit son bouclier d’argent, il allait donner des coups
redoutables, quand il voit les hommes de Baudouin descendre de la
colline. Il comprend alors qu’il n’est pas prudent de s’attarder ; aussi épe-
ronne-t-il Plantamor qui part au grand galop. Baudouin le poursuit à toute
vitesse. Que Dieu l’ait sous sa protection, car c’est le cœur affligé qu’il
reviendra !
XXVIII
Comumaran chevauche au grand galop et le comte Baudouin le suit à
plein élan sur Prinsaut l’Aragonais qui n’est jamais essoufflé. Que Dieu
qui a fait le ciel et la rosée l’ait en sa garde, car, avant de faire demi-tour,
il recevra en sa chair plus de quinze blessures graves. Le roi Comumaran
retrouve plus de dix mille hommes de son camp, tous en armes, qui
patrouillent du côté de La Berrie pour surveiller la région, sous le
commandement d’Orcanais qui porte haut son oriflamme. Tout heureux
de les voir, car il reconnaît bien Orcanais, il pousse son cri de ralliement.
Les Sarrasins s’approchent, en se tenant sur leurs gardes, mais reconnais-
sent leur seigneur dont le bouclier était fendu et qui tenait toujours au
poing son épée nue. Ils remarquent son heaume brisé, sa tête couverte de
1. Il s’agit des colonnes d’Hercule, c’est-à-dire du détroit de Gibraltar. Voir ci-dessous,
chant VII, n. I , p. 306.
252
LITTÉRATURE ET CROISADE
sang ; il n’en est pas un qui ne change de couleur. Aussi tournent-ils bride
dans la direction de Baudouin, pleins de fureur. Le roi, soulagé par cette
assistance, prend la tête du détachement. Baudouin, de son côté, voit la
terre couverte de Turcs et éprouve, en vérité, une grande peur de la mort.
Il fait faire un écart à Prinsaut en tirant sur les rênes. Comumaran lui crie :
« C’en est fait de votre vie ; vous m’avez trop poursuivi et il n’est plus
temps de faire demi-tour. Vous aurez, avant ce soir, la tête coupée.
— Mais il vous faudra d’abord le payer cher, réplique Baudouin. Que
Dieu m’aide ! Je n’ai que mépris pour votre attaque. »
Arrivent alors ses hommes dans la prairie. Sans attendre et sans discu-
ter, chacun baisse sa lance à l’enseigne dentelée. Tous se précipitent
furieusement sur les Turcs. On ne comptait plus les lances brisées, les
boucliers percés. Païens et Sarrasins meurent, bouche béante. Le comte
Baudouin prend la lance d’un Turc tombé mort ; il la lui arrache de la
main et éperonne son cheval, rênes relâchées, vers Comumaran auquel il
donne un tel coup sur son bouclier décoré qu’il l’étend à terre auprès d’un
champ labouré ; puis il saisit Plantamor par la bride dorée et allait entraî-
ner le destrier à la croupe couleur brique quand Orcanais le frappe de sa
lance aiguisée. Avec quatorze hommes en une seule charge, il lui arrache
le bouclier du cou, mais Dieu, par sa puissance, protégea le comte qui ne
bougea pas de ses étriers ni de sa selle rembourrée, mais doit abandonner
Plantamor au milieu du pré, non sans frapper un Sarrasin, Fanin de Valse-
crée, qu’il pourfend jusqu’aux entrailles. Ce païen tombe mort de son
cheval, son âme le quitte. Un Turc reprend Plantamor par la bride et le
rend à Comumaran près d’un chemin creux. Le roi saute en selle et
redonne vigueur à la bataille. Le pays était dévasté, la terre brûlée, crevas-
sée de place en place. Nos hommes avaient beaucoup souffert pour la tra-
verser. Tous souffraient de la chaleur excessive.
XXIX
La bataille était acharnée ; les Français ne pouvaient pas faire front
dans la mêlée générale, car ils n’étaient que quatre mille contre dix mille,
sans compter les renforts qui descendaient des montagnes. Le comte Bau-
douin fit rassembler ses hommes avec l’intention de se replier vers Jéru-
salem. Mais il leur fut impossible de trouver route, chemin ou sentier.
« Malheur à eux s’ils s’en vont ! », s’écrie Comumaran.
Le comte Baudouin fut rempli de colère à l’entendre. Il aurait pu s’éloi-
gner des Turcs tout seul, mais il ne voulait à aucun prix abandonner ses
hommes. Aussi s’adresse-t-il à eux en ces termes :
« Seigneurs, mes compagnons, pas d’affolement ! Que chacun s’ef-
force de bien se défendre et de bien se protéger. Si nous pouvons tenir
jusqu’à la nuit, nous n’aurons plus à les redouter du tout. »
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT IV
253
Ils chevauchent alors en rangs serrés le long d’un rocher et aperçoivent
un vieux fort dans un marais, tout entouré de grands roseaux. La terre
était sèche alentour et le terrain sablonneux. Mais un grand nombre de
sangsues s’étaient cachées au frais dans les roseaux, pour échapper à la
violence du soleil. Quand il pleut, elles vont se rafraîchir dans l’eau. Qui
y pénétrera ne pourra éviter la mort. Baudouin de Rohais ne s’en est guère
méfié. Il dit à ses compagnons :
« Je vous demande de vite vous réfugier dans ce fort et, moi, j’irai me
cacher là-bas dans ces roseaux. Ainsi, quand les Sarrasins seront en train
d’attaquer, je galoperai pour apporter des nouvelles à l’armée de Dieu ;
ils ne me rattraperont jamais, car j’ai un excellent destrier.
— A vos ordres », répondent ses compagnons.
Sans plus tarder, ils se dirigent vers le fort où ils se laisseront assiéger
par les païens.
XXX
Baudouin et ses hommes ont pris la direction du fort, se retournant vers
les Turcs pour crier « Montjoie ! », puis ils se sont précipités à l’intérieur,
tandis que le comte Baudouin, changeant de direction, s’est discrètement
caché dans les roseaux. Que Dieu, dans sa bonté, le protège ! Les sang-
sues sentent sa présence et, avec un grand chuintement, sortent des
anfractuosités et des roseaux creux pour s’attacher aux flancs et aux côtés
du bon cheval dont elles entament la peau en plus de trente points.
Les païens se sont lancés à l’assaut de la butte où se trouve le fort.
Les assiégés se défendent en vaillants combattants et ne subissent pas la
moindre perte, protégés qu’ils étaient par les roseaux alentour au milieu
desquels Baudouin était au supplice à cause des sangsues qui rampaient
sur lui et le mordaient ; elles avaient pénétré sous les mailles de son
haubert : c’était comme si on lui avait saupoudré de poivre ses blessures.
Sur plus de deux cents points, elles lui sucent le sang des veines. Ce fut
un miracle qu’elles ne l’aient pas tué, mais Dieu eut pitié du baron.
Comumaran s’adresse à Orcanais : « Il y a un Français qui n’est pas
entré là-bas dans la tour, c’est celui qui aujourd’hui m’a poursuivi et griè-
vement blessé et dont le cheval a épuisé et poussé à bout le mien ; il est
dans les roseaux, j’en suis certain. Mettez-y le feu, vous les aurez rapide-
ment incendiés. »
Ils s’empressèrent d’obéir et les roseaux eurent vite fait de s’embraser.
Baudouin, voyant la grande lueur de l’incendie, a peur de mourir et
supplie Jésus : « Père, alpha et oméga. Vous qui m’avez créé, venez
aujourd’hui à mon secours, si telle est Votre volonté. Que mon cheval
et moi puissions échapper à ces démons. J’ai peur qu’ils ne tuent mon
cheval. »
Les sangsues tombent aussitôt et Baudouin s’en va, le bouclier devant
254
LITTÉRATURE ET CROISADE
lui, l’épée brillante au poing droit. Quand il est sorti des roseaux, il épe-
ronne son cheval. Comumaran le voit et crie aux païens : « Vite, nobles
Sarrasins ! Le voilà qui s’échappe. »
Alors de nombreux Turcs se lancent à sa poursuite, mais, avant de
revenir, ils seront fâchés et affligés, car ils vont se heurter à Bohémond,
Tancrède, Godefroy de Bouillon, Robert le sage et Eustache le comte qui
porte l’enseigne.
XXXI
Baudouin s’enfuit au galop. Il perd son sang sur les flancs et les côtés ;
son cheval également, ce qui l’inquiète davantage, car il craint qu’il ne
s’épuise sous lui. Mais ses craintes sont vaines, car il a un souffle puis-
sant. Comumaran éperonne le rapide Plantamor et rattrape le comte sur
les pentes de La Berrie. Ils se seraient de nouveau battus, mais nos barons
les voient et poussent des cris. Comumaran les entend, et, contrarié, jette
sa lance à la volée contre Baudouin en lui disant : « Va au diable ! »
Puis il s’enfuit pour rejoindre les païens auxquels il crie d’une voix
forte, tout en faisant faire un écart à son cheval : « Barons, prenez garde ;
voici plus de trente mille Français au galop. Quiconque pourra se sauver
doit aimer Tervagant. »
Il éperonne Plantamor et tourne bride, sans plus se soucier d’aller jus-
qu’en Orient. Les autres païens s’en vont aussitôt également se cacher
dans les collines et les montagnes.
Les princes arrivent à toute vitesse. Ils ont trouvé Baudouin le corps
couvert de sang. Le duc est émerveillé de revoir son frère, et il l’aurait
volontiers embrassé en lui manifestant sa joie, mais Baudouin s’écrie :
« Vite ! Allez au secours de mes hommes, dans ce vallon là-bas ! »
Nos barons se précipitent en piquant des éperons ; ils tuent et massa-
crent tous les Turcs qu’ils trouvent en train de donner l’assaut au fort,
sans laisser de survivants. Délivrés, les assiégés du fort sortent heureux
et joyeux et donnent l’accolade à nos princes quand ils les rejoignent.
Les barons s’approchent de Baudouin qui s’évanouissait et de Prinsaut
l’Aragonais qui défaillait. Ils mettent pied à terre en pleurant doucement.
Godefroy prend son frère pour le relever ; il l’embrasse sur la nuque en
se lamentant sur lui : « Frère, celui qui a failli vous tuer m’a rempli de
tristesse. »
Le baron Thomas de Marne avait un talisman très puissant, qu’il posa
sur la tête de Baudouin : le baron se remit aussitôt debout sur ses pieds.
Les barons et les princes ne cachent pas leur joie. On le place sur un
cheval qui allait bien l’amble et on ramène Prinsaut en le tenant douce-
ment par la bride. Tous regagnent le camp de Dieu avant le coucher du
soleil, sans oublier qu’ils devront donner l’assaut à la cité. Ils donnent à
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
255
manger à Baudouin pour qu’il reprenne des forces, tandis que deux servi-
teurs veillaient sur Prinsaut l’Aragonais.
XXXII
Les soldats de Jésus ont rejoint le camp, tout impatients d’assaillir la
cité. Le roi Comumaran ne perd pas son temps et envoie des messagers à
travers toute La Berrie. Il fait dire par lettre à Dodequin de Damas de
renforcer ses places fortes de Damas et Tibériade. Il traverse, quant à lui,
la terre de Syrie et continue son chemin jusqu’au pont d’ Argent. Le Turc
a tant chevauché, guidé par le diable, qu’il est arrivé auprès de Sultan
dans le royaume de Perse. Il a trouvé, dans une prairie devant Sarmesane,
l'émir — que Dieu le maudisse ! — Aupatris, le grand seigneur qui était
roi de Nubie, et le roi Calcatras du royaume de Syrie. Chacun avait déjà
donné des ordres pour l’organisation de son armée, car l’émir Sultan
savait que les chrétiens avaient investi Jérusalem et qu’il devrait y
envoyer des armées païennes.
Comumaran arrive, priant, pleurant, se lamentant ; il descend de Plan-
tamor, fend la foule et se jette avec humilité aux pieds de Sultan. Lui
prenant la jambe, il l’embrasse. Macabré aux cheveux blancs le relève :
« Dites-moi, Comumaran, jeune ami au fier visage : quelle est la situa-
tion à Jérusalem, ma puissante cité, que votre père Corbadas a sous son
autorité ?
- Les Français l’ont assiégée ; ils ont fait une brèche de la taille d’une
lance et demie dans ses murs et ils ont ôté la vie à un grand nombre de
nos Turcs. Sans secours rapides, ils ne tiendront pas.
— Vous aurez de ma part une aide puissante, cher neveu : toute mon
armée rassemblée prête à tous les manger comme de la viande bouillie.
Et moi, je veux aller outre-mer à Pavie, conquérir par la force la France
et toute la Normandie. »
Il pense réussir, car son courage lui donne confiance, mais il connaît
mal la chevalerie de Dieu. Jérusalem sera prise vendredi avant l’heure de
complies.
CHANT V
Seigneurs, bons chrétiens, il faut que je vous parle de la sainte cité que
Dieu a donnée à ceux qui ont enduré tant de souffrances pour Lui.
Ce matin-là, Robert de Normandie se leva et se demanda avec l’évêque
de Mautran et ses conseillers comment installer la catapulte.
256
LITTÉRATURE ET CROISADE
I
Robert de Normandie, à son lever ce matin-là, a réuni tous les barons
de l’armée.
« Seigneurs, leur dit-il, écoutez-moi. Pour l’amour de Dieu, réfléchis-
sez à la manière de prendre cette sainte cité. Comumaran est allé chercher
des renforts. Attention à l’heure où vous le verrez revenir avec tout l’em-
pire de Perse. »
L’évêque de Mautran, le savant homme d’Église, dit aux barons :
« Ecoutez, seigneurs. J’ai reçu, cette nuit, un message de Dieu : il y a
au mont des Oliviers un saint homme reclus dans une caverne de roche
grise depuis au moins dix ans. Nous ne prendrons pas la ville, sans son
aide. Je vous prie, au nom de Dieu, d’aller le voir ; vous reviendrez avec
des conseils sur la manière de faire des brèches dans les murailles et de
conquérir la cité.
— Qu’il en soit comme vous le dites, monseigneur », répondent les
barons.
Ils sortent de leur campement, prennent le chemin du mont des Oli-
viers, cherchent partout l’ermite sans le trouver et reviennent sur leurs
pas. Pourtant il était là, mais telle était la volonté de Jésus. Ils retournent
donc, fâchés, auprès de l’évêque :
« Vous vous êtes moqué de nous, monseigneur, lui disent-ils, c’est
nous prendre pour des fous ou des sots que de nous faire chercher ce que
vous ignorez.
— C’est pourtant la vérité, seigneurs. Venez avec moi ; si vous ne le
trouvez pas, je veux bien que vous me condamniez au supplice du feu.
Mais que chacun de vous m’accompagne nu-pieds et en chemise.
— Il en sera comme vous avez dit », répond le duc de Bouillon.
Ils descendent alors de leurs chevaux fringants. Chacun s’est vite mis
en chemise. L’évêque les bénit au nom de Dieu et ils partent comme des
pèlerins.
II
Ecoutez, seigneurs, cette glorieuse chanson qui vous raconte comment
la cité où Dieu souffrit sa Passion fut prise et délivrée des hommes de
Mahomet.
Un saint homme était établi au mont des Oliviers ; il vivait pour la
gloire de Dieu et demeurait en contemplation. Il fit venir nos barons par
une vision à l’évêque. C’était un dimanche, le jour où Notre-Seigneur
suivit dévotement une procession avec ses apôtres. Les barons de France
— que Dieu leur accorde sa grâce ! — allèrent ce jour-là jusqu’au rocher
où le très pieux ermite se trouvait. Il s’adresse à eux et leur dit : « Ecoutez,
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
257
bons chrétiens, et que Dieu vous accorde sa grâce ! Attaquez la ville
demain sans faute. Vous trouverez là-bas, au-delà du Castel Dan Gaston,
une poutre pour faire un bélier et une grande catapulte, que vous recouvri-
rez d’un treillis. Dans le bois de Bethléem, vous trouverez les branches
pour faire des palissades tout autour. Lancez-vous alors de toutes vos
forces à l’assaut de la ville ; vos hommes la prendront de la plus simple
façon. Ce sera, symboliquement, la preuve que Dieu ne veut ni orgueil ni
trahison. »
L’ermite, après avoir ainsi renseigné nos barons, les bénit au nom de
Dieu et s’en alla. Il leur a recommandé de bien se garder d’agir le diman-
che. Ils le lui promirent volontiers ; c’est pourquoi ils ont évité d’attaquer
de tout le jour.
Le lendemain matin, lundi, les barons se sont équipés et armés ; puis
ils ont réuni les charpentiers, en particulier Nicolas de Duras et Grégoire
à la barbe grise. Nos princes sont allés à ce Castel Dan Gaston et ont
trouvé, de l’autre côté d’un vallon, la poutre à raboter pour en faire un
bélier. Elle avait été jetée là il y a plus de trente ans ; depuis ce temps,
aucun des habitants du royaume ne lui avait pris de bois ; et il était impos-
sible de la bouger ou de l’emporter. Telle était la volonté de Dieu qui lui
avait fixé ce destin. Les princes ont attelé leurs chevaux à cette poutre et
à d’autres madriers ; ils ont attaché quatre-vingt-quatorze bêtes et chaque
tronc est tiré jusqu’au camp de Notre-Seigneur. Ils les ont traînés l’un
après l’autre pour les déposer devant la porte de David. Là, les charpen-
tiers les ont taillés et ajustés pour en faire un grand bélier, renforcé de fer
à l’avant. Puis ils montent la machine, l’ont renforcée de tous les côtés
avec des croisillons transversaux. Ils ont coupé dans le bois de Bethléem
les branches pour la recouvrir et ajouté une couche de pierres contre le
feu grégeois. Nicolas et Grégoire l’ont très solidement construite, car ils
avaient précédemment eu une surprise désagréable. Puis ils l’ont montée
sur de très grandes roues pour la pousser.
Les Turcs, dans la cité, préparent une contre-attaque et construisent une
machine pour l’opposer à la leur, mais elle ne leur servira à rien, car on
déplacera la nôtre avant le soir et les murailles seront détruites et abattues.
On l’avait construite un mercredi. Après l’heure des complies, dans le
silence de la nuit, ils amènent leur machine près de la porte Saint-Étienne,
au ras du fossé, bien protégée par-devant d’une épaisse garniture de cuir.
Quatre mille hommes ont, cette nuit-là, monté la garde auprès d’elle jus-
qu’au lever du jour.
258
LITTÉRATURE ET CROISADE
IV
Seigneurs, nobles chevaliers, écoutez cette glorieuse chanson qui vous
raconte le premier assaut pour la prise de Jérusalem.
Le jeudi matin au point du jour, les comtes et les princes se lèvent dans
le camp, ainsi que les évêques, les abbés, les serviteurs et les écuyers. Il
y avait aussi nombre de dames et de jeunes filles. Le soleil était apparu et
dardait ses rayons brûlants. Un jeune chevalier vient annoncer à nos
barons que Nicolas et Grégoire ont déjà fait charrier leur machine pour la
placer devant Saint-Étienne. Ils ont aussi dressé et fixé une grande cata-
pulte avec laquelle ils pensent démolir et abattre le mur. Les barons se
mettent alors à implorer : « Seigneur Dieu, notre Père, maître du monde,
accorde-nous, si telle est ta volonté, de nous emparer de Jérusalem. »
Dieu les a exaucés. Godefroy de Bouillon, sans plus attendre, a fait
sonner le grand cor. Alors, dans le camp, tous s’arment : Français et Berri-
chons, Flamands des rivages de la mer, Normands et Picards, Gascons,
Poitevins et farouches Lorrains, Saxons, Gallois et redoutables Braban-
çons, habitants des Pouilles et Romains de grande valeur. On pouvait voir
le chatoiement brillant d’une multitude d’armes, les enseignes et les ori-
flammes flotter au vent et flamboyer dans le soleil levant. C’était une
immense et redoutable armée qui s’étendait sur plus d’une lieue de sable.
Chacun mettait tout son cœur à se surpasser ; ils n’avaient jamais été aussi
impatients de monter à l’assaut.
Le roi de Jérusalem est allé s’appuyer à une fenêtre de son grand palais.
Rempli de fureur, il regarde nos barons et les maudit au nom d’Apollon ;
qu’il leur porte malheur !
Le roi Tafur se met alors à crier : « Où sont les pauvres gens qui ont
besoin d’argent ? Qu’ils viennent avec moi, ils auront des deniers par
douzaines, car je veux en gagner aujourd’hui, s’il plaît à Dieu, de quoi
charger sept mulets. »
Plus de dix mille se rassemblent autour de lui. Ils vont tailler des bran-
ches dans le bois de Bethléem pour faire une grande palissade, sous la
protection de laquelle le roi Tafur veut saper et abattre le mur, en faire
tomber les pierres, la chaux et le mortier. Ce fut un succès ce jour-là, car
Dieu lui est venu en aide.
Vous allez maintenant entendre le récit d’un gigantesque assaut qui n’a
pas cessé avant le coucher du soleil.
LA CONQUETE DE JERUSALEM — CHANT V
259
V
C’était jeudi, au point du jour. Nos chrétiens avaient installé et placé
leurs machines près de Saint-Etienne. Les Turcs occupent toutes les forti-
fications, prêts à se défendre, tous armés de masses de fer et de longues
massues, de carreaux d’arbalète et d’arcs en corne courbée, de plomb et
de poix chauffés ensemble. Près de la porte où saint Etienne a été marty-
risé pour Dieu, on apporte les béliers, on les fixe et on les assujettit.
Tandis que les Français font leur plan d’attaque, dans la plaine, on appuie
un poteau au mur de pierre grise, près de la tour que fit construire David.
Un écuyer y monte avec courage et hardiesse ; c’était un cousin germain
de Jean d’Alis. Un Sarrasin lui tranche les deux poings d’un coup d’épée.
Il tombe au sol, ne pouvant plus se tenir.
Rimbaut Creton y monte à son tour, rempli de colère et de chagrin. Au
ras du créneau, il arrache la tête du Turc. Il était tout seul et redescend
aussitôt. Dans l’armée chrétienne, on crie qu’il y a déjà des blessés et des
mutilés et qu’un écuyer a été tué tandis qu’il montait à l’assaut. Ces
rumeurs inquiètent nos barons. Ils font sonner les trompes et résonner les
cors. Les Français se mettent en mouvement dès qu’ils entendent les son-
neries ; ils avancent avec ardeur. Jérusalem va subir une violente attaque.
L’évêque de Mautran bénit nos gens au nom du Dieu crucifié. Il avait à
la main la lance de Jésus-Christ, celle qui avait percé sur la croix son cœur
sacré, et la montre à nos gens qui en sont tout réjouis. Chacun s’avance
avec détermination vers Jérusalem. Ils franchissent les barbacanes, les
ouvrages avancés, et les barrages placés en travers par les Turcs ; rien ne
les retient, ni barre ni palissade. Ils ont submergé toutes les défenses jus-
qu’au fossé principal. La catapulte ne cesse d’envoyer ses projectiles sur
la muraille, elle en abat du ciment et de gros moellons. Les Turcs se
défendent avec fougue. Ils jettent des pierres, du bois, de gros cailloux,
de longues piques, tirent des carreaux d’acier avec leurs arbalètes ; les
flèches volent plus dru que pluie ou grésil. Puis ils versent de la poix
bouillante et du plomb fondu ; enfin ils allument le feu grégeois et ne
cessent de le jeter sur nos gens. La peinture et le vernis des boucliers brû-
laient, bientôt plus rien n’aurait résisté au feu, ni haubert si solide fût-il,
ni boucliers, ni les épais justaucorps et personne n’aurait été épargné.
Mais le vent a brusquement tourné en direction des Turcs, dont beaucoup
furent atteints de brûlures et grillèrent sur la muraille. Tout le mal s’est
retourné contre eux et pas un n'en aurait réchappé s’ils n’avaient eu du
vinaigre à leur portée pour combattre et éteindre l’incendie.
260
LITTERATURE ET CROISADE
VI
Ce fut un grand assaut et une attaque redoutable ; les hommes meurent
cruellement dans les deux camps. Les dames étaient là, les manches
remontées, leurs robes retroussées. Elles apportaient de l’eau et — ce fut
très habile - elles portaient également des pierres. Chacune crie aussi
fort qu’elle peut : « Si vous avez envie de boire, au nom de Dieu, dites-
le-nous. Vous aurez de l’eau, par sainte Marie. Que chacun défende sa
vie. Tous ceux qui se conduiront bien seront au ciel en compagnie des
anges pour la vie éternelle. Ils auront là accompli leur destin. »
Ah ! Dieu ! Ces paroles réconfortèrent les nôtres ; ils crient tous d’une
seule voix « Saint-Sépulcre ! » et se précipitent vers les fossés, y bondis-
sant à plus d’un millier à la fois : Robert de Normandie, le duc de Bouillon
à la fière allure, arrivent en éperonnant ; Tancrède, Bohémond sont avec
eux, ainsi que le comte Hugues le Maine, l’épée au poing, Thomas le sei-
gneur de Marne, le comte Rotrou du Perche qui ignore la peur, Étienne
d’ Aubemarle sur son cheval bai de Syrie ainsi que tous les autres princes,
suivis de leurs chevaliers. Tous sont auprès de la porte, la lance baissée.
Mais les Turcs, de l’intérieur, opposent une solide résistance : ils déco-
chent des pluies de flèches avec leurs arcs, lancent et jettent de grosses
pierres ; ceux qu’ils atteignent n’ont plus envie de rire et nombre d’entre
eux eurent le crâne fracassé par les projectiles de frondes. Tous les barons
descendent de leurs chevaux, prennent des pics d’acier, des masses ou des
haches et fracturent de vive f orce la porte Saint-Étienne. Ils seraient alors
entrés pour s’emparer de la cité, si les Turcs n’avaient fixé au-dessus une
autre porte, grande, lourde, épaisse, qui pendait à des chaînes bien assu-
jetties à des poulies. Quand les Turcs la détachent et la libèrent, elle
tombe si brutalement que le mur en vacille et que la terre en tremble. Dans
sa chute brutale, elle atteint trois chevaliers qu’elle écrase au sol. Saint
Michel emporta leurs âmes, pour les conduire auprès de Dieu.
VII
Nos barons étaient courroucés et affligés. Ils ont fracturé la porte Saint-
Étienne, mais les Turcs ont laissé glisser l’autre porte qui a atteint dans
sa chute trois de nos chevaliers, les écrasant à terre. Saint Michel emporta
leurs âmes en chantant.
Godefroy courut vers le bélier ; après avoir fait remplir les fossés en
terrassant à la pelle, il fait conduire la machine au contact du mur. Le
duc remonte en criant : « Ah ! Nobles barons, vaillants chevaliers, pour
l’amour de Dieu, vite, à l’assaut de la cité, en avant ! »
Les Français se ressaisissent et reprennent courage. Ils dirigent avec
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
261
vigueur le bélier contre la muraille, tandis que la catapulte projette de gros
blocs. Ils ont abattu un pan de mur de la largeur d’une lance. Mais les
Turcs se défendent bien, frappant avec de grosses masses de plomb et
des massues de fer, jetant des javelots, lançant des pierres. Ils gardent
solidement leurs fortifications au grand dam des Français, placent des
poutres et des madriers en travers, jettent de la poix brûlante, du soufre et
du plomb fondu. Nos gens reculent, par peur du plomb ; les Turcs les ont
repoussés à deux lances des murs.
C’est alors qu’arrive le roi Tafur avec ses Ribauds. Ils traînent leur
palissade avec des cordes. Sans aucunement s’arrêter, ils s’avancent dans
les profonds et larges fossés pour attaquer. Ils grimpent avec les pieds et
les mains, plaçant leur palissade au ras du mur ; puis ils l’assujettissent
bien en surplomb d’eux, de manière à ne plus craindre carreaux ni pierres
de frondes ; ils sapent alors le mur par-dessous avec des pelles et des pio-
ches ; ils ont fait une brèche, en ôtent des moellons, arrachant le ciment
avec leurs pics. On les attaque par quarante endroits à la fois, mais ils se
défendent bien pour leur salut.
Le bon Thomas de Marne descend de son cheval et s’approche du roi
Tafur pour le supplier d’accepter qu’il monte à l’assaut avec lui, s’enga-
geant à devenir son vassal pour tout le fief qu’il possède et à se mettre
sous sa protection. Le roi accepte avec grande joie. Thomas lui prête sur
place hommage sous les yeux de nombreux témoins. Les païens et les
Sarrasins se mettent à crier pour raviver le courage de leurs Turcs. Et,
quand ils voient que les nôtres les pressent à ce point, ils leur jettent leur
feu grégeois aux flammes vives. Ils ont mis le feu au bélier, pour la plus
grande tristesse des Français ; les flammes ont atteint la machine et la
consument. Mais Godefroy arrive au galop et éteint l’incendie avec du
vinaigre très fort.
Le jour se termine, le soleil se couche. Les Français arrêtent l’assaut ;
il ne faut pas s’en étonner car ils étaient à bout de forces. Les dames leur
apportent de l’eau douce à boire ; ils en avaient grand besoin, ils étaient
tout sales et beaucoup s’évanouissaient d’épuisement.
VIII
L’assaut était redoutable, il faut le dire. Et avant que nos hommes aient
pu se rendre maîtres de Jérusalem, ils ont dû affronter de grandes souf-
frances et de grands tourments. La journée avait été belle, mais c’était le
soir et les Français se retirent. Le bon duc de Bouillon s’adresse à eux
d’une voix forte :
« Ah ! Nobles barons, vous méritez des reproches. En venant ici, je
vous entendais vous vanter de mordre de vos propres dents et de manger
les murs de Jérusalem, fussent-ils construits et édifiés en acier, si l’on
262
LITTÉRATURE ET CROISADE
vous y conduisait pour investir la ville. Et je vous vois maintenant avoir
peur de l’investir. Mais, par ce Saint-Sépulcre que je veux vénérer, où le
corps de Jésus-Christ reposa, je ne vais plus m’éloigner de cette machine
avant que Jérusalem, pour laquelle nous souffrons tant, ne soit prise et
que je me précipite à l’intérieur par ce mur. »
Les barons, en l’entendant, se mettent à pleurer et se disent entre eux :
« Noble duc, comme tu es courageux ! »
La parole du duc redonna confiance à nos gens. Pas un n’osa retourner
au campement pour la nuit ; ils restent près du bélier pour assurer la garde
du duc. Dans les deux camps, on entendait sonner les cors, résonner les
trompes, les trompettes, les flûtes, les chalumeaux, les tambours, les fla-
geolets, les vielles ; on entendait aussi les Sarrasins et les païens crier et
hurler. Il y avait de la musique dans la grande tour de David et les murail-
les étaient illuminées. Il était impossible de ne pas entendre. Ils restèrent
en alerte toute la nuit jusqu’au lever du jour.
Les Ribauds n’ont pas arrêté toute la nuit de creuser et ont réussi à faire
une galerie dans le mur, dont ils ont un peu caché l’entrée ; ils n’ont pas
osé aller au-delà avant l’assaut.
Le vendredi matin au lever du soleil, nos barons repartent à l’attaque
sans délai. Ils heurtent et cognent contre les murs et la porte. Les païens
se défendent, mais ils sont près de leur fin.
À midi, à l’heure où Notre-Seigneur se laissa élever sur la croix pour
sauver son peuple, à cette heure-là exactement, nos hommes firent, par
leurs efforts, tomber un grand pan du mur de Jérusalem. Le bon duc de
Bouillon ne s’épargnait pas II fit jeter sur le mur la plate-forme de la
machine, de sorte que l’on pouvait aller et venir. Les Sarrasins et les
païens voulaient la rompre, mais le duc de Bouillon s’interpose et déca-
pite plus de trente païens de ses coups redoutables. Trempé de sueur, il se
démenait comme un sanglier.
Le roi Tafur s’avance, car il veut être le premier à entrer dans Jérusa-
lem, mais Thomas de Marne se fit projeter à l’intérieur.
IX
La bataille pour la prise de Jérusalem fut terrible. Le bon duc de Bouil-
lon à la fière allure tenait pied à pied contre les Turcs, l’épée au poing ; il
était tout couvert et souillé de sang et de cervelle. Tancrède et Bohémond
se précipitent sur la plate-forme avec un grand nombre de nos princes,
tous coiffés d’un heaume. Les troupes sarrasines tentent de s’interposer.
Le roi Tafur crie à ses hommes : « En avant, entrez, barons, la ville est à
nous. »
Thomas de Marne voit que les Turcs ne pourront résister. Il sort du
fossé, couvert de sang, et s’approche de la grande porte rectangulaire. À
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
263
côté, des pierres avaient été ôtées du mur. Le baron crie « Marne ! » et
remet en bon ordre ses troupes. Il s’est fait projeter à la volée par trente
chevaliers de son pays au moyen des fers de leurs lances. Ce fut extraordi-
naire, tout à fait admirable. On se le rappellera jusqu’à la fin du monde.
X
Le combat pour la prise de Jérusalem fut redoutable. Le bon Thomas
de Marne eut une conduite admirable. Il se fait hisser sur les fers de lance
et jeter par-dessus le mur. Une fois ainsi projeté sur le chemin de ronde,
il se relève, tire son épée d’acier et descend le long du remblai près de la
porte. Mais il aura bien des difficultés avant d’être en bas. En effet, une
bédouine se dirige contre lui et le frappe sur la tête d’un coup d’une grosse
massue ; elle lui défonce son heaume décoré et le fait tomber bien malgré
lui. Les Turcs accourent pour l’achever à coups d’épée, quand le roi Tafur
se mit à crier : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! Battez-vous, nobles chevaliers.
Jérusalem est à nous ; il n’y a plus rien à craindre. »
Alors vous auriez vu les Ribauds mettre à mal les païens, les tuer et les
renverser morts les uns sur les autres ; ils n’auraient pas voulu abandon-
ner Thomas de Mame.
Le baron avait un talisman de grande valeur qui le protégeait de tout
mal quand il le portait sur lui. Il voit la païenne à la masse d’acier, la
bédouine qui l’avait inquiété. Elle s’adresse au baron en lui criant :
« Noble seigneur, épargne-moi ; je vais te prédire ta mort. Les Turcs et
les païens ne pourront te faire aucun mal. C’est le seigneur dont tu es le
vassal qui te mettra à mort. »
Quand Thomas l’entendit, il crut perdre le sens ; de son épée nue au
pommeau d’or pur, il frappe la bédouine et la jette à terre.
On entendait grand tumulte, grands cris, grand vacarme. Thomas était
à la porte et en fracasse la barre de fermeture. Le roi Tafur court l’aider.
Ils tirent alors tous les deux la porte par la corde de la poulie jusqu’à ce
qu’ils l’aient entièrement relevée ; puis, plus de trente Ribauds l’attachent
solidement. Il fallait voir ensuite les Ribauds se répandre par les rues,
frapper les Sarrasins, les tuer et les projeter à terre. Les hommes d’Église
commencent à rendre grâce à Jésus. Te Deum laudamus : c’est le chant
d’action de grâces à Dieu.
XI
C’était un vendredi que nos barons chrétiens conquirent Jérusalem ; ils
entrèrent dans la ville à l’heure où Jésus souffrit sa Passion. Thomas fut
le premier à y pénétrer, pensons-nous, mais, en vérité, le roi Tafur serait
264
LITTÉRATURE ET CROISADE
entré avant lui, tout seul sans compagnons. C’est pourquoi Thomas devint
ce jour-là son homme-lige.
Seigneurs, écoutez une glorieuse chanson : Les princes et les barons
sont entrés dans Jérusalem ; les païens cherchent leur salut dans la fuite.
Le bon duc de Bouillon les poursuit avec ardeur, accompagné de Tan-
crède, Bohémond, son frère Eustache et Rimbaut Creton. Ils en tuent tant
qu’ils pataugent dans le sang et les cervelles. Les Sarrasins s’écrient :
« Au secours, Mahomet, aie pitié de nos âmes et accorde-nous ton
pardon ! Car c’en est fini pour nos corps. Ah ! Comumaran, seigneur,
nous ne te reverrons plus ; malheureux que nous sommes, nous attendons
un secours qui arrivera trop tard ! »
Les païens crient, braillent, hurlent comme des chiens. On pouvait voir
nombre de belles païennes élégamment vêtues montrer leur affliction en
criant : « Ah ! Jérusalem ! Quelle injustice de vous perdre ! »
Le roi de Jérusalem était dans son palais, la tour de David, près d’un
piédestal de marbre ; il se tord les mains, déchire son vêtement, tire sa
barbe, s’arrache les moustaches et s’évanouit quatre fois de suite. Lucabel
le relève en le soutenant par la taille.
XII
Jérusalem est prise ; la cité est aux mains des chrétiens. On voyait les
païens fuir par la route ; chacun se sauve comme il peut pour protéger sa
vie. Les chrétiens les tuent, c’est un véritable massacre, la terre est cou-
verte de sang et de cervelle. Robert de Normandie se conduisit admirable-
ment ce jour-là ; tous les autres aussi, d’ailleurs ! Ce fut un immense
carnage de Turcs et de païens. Tel a abandonné dans la mêlée, par peur
de la mort, sa sœur, sa fille ou son amie. La ville sainte fut totalement
dévastée ce jour-là ; Sarrasins et païens meurent dans les pires tourments.
Tout un groupe s’enfuit par les Portes d’Or ; le comte Huon les poursuit
— il les déteste ! — à pied, sans bouclier, l’épée nue à la main avec plu-
sieurs barons hardis. Quand ils rattrapent les Turcs aux Portes d’Or, ce
n’est pas pour les épargner. La terre est souillée du sang des infidèles. Les
Sarrasines pleurent, crient, hurlent, maudissant la terre où de tels hommes
ont grandi. Elles se dirigent vers la grande tour de David, abandonnant
leurs maisons et tous leurs biens. Les Ribauds se saisissent d’elles et en
violent plusieurs ; chacun fait ce que bon lui semble ; puis ils les dépouil-
lent, ne leur laissant que leurs chemises. Que puis-je ajouter ? Le massa-
cre dura jusqu’à la mort du dernier païen, hors ceux qui se sont réfugiés
dans la tour de David. Les barons de France occupent chacun, sans
hésiter, une maison pour se loger.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
265
XIII
Les Français songent maintenant à se reposer, chacun prenant maison,
palais ou appartement.
Quant au bon duc de Bouillon, à l’illustre Robert le Frison, au farouche
Thomas de Marne, ils ne se soucient pas de mettre leurs chevaux à l’écu-
rie, mais vont au Sépulcre pour le nettoyer et lui rendre sa beauté, puis au
Temple saint que Dieu aimait, devant lequel ils s’agenouillent. Chacun
avait une pièce d’étoffe précieuse ; ils n’y laissèrent ni poussière, ni
paille, ni saleté, ni suie, ni éclats de bois, ni ordure, ni boue. On aurait pu
les voir tous les trois embrasser le tombeau, le toucher, le serrer de leurs
bras, puis aller préparer au Temple l’autel où Jésus fut déposé'. Après
cela, ils reviennent sur leurs pas et trouvent en sortant du Temple un grand
palais où aucun Français n’était venu se loger. Dieu l’avait gardé pour
qu’ils s’y reposent tous les trois.
XIV
Après avoir bien nettoyé et orné l’autel, le duc de Bouillon et les deux
autres barons franchissent la porte du Temple, puis trouvent un palais où
aucun des nôtres n’était encore allé. Le propriétaire de ce palais tenait la
clé à la main. Ainsi qu’il le leur dit, il n’avait vu de ses yeux ni lumière
ni clarté depuis plus de trente ans. Il avait souvent ouvert et fermé le
Temple et savait que nos soldats avaient conquis Jérusalem.
Quand il entend le duc, il lui crie pitié. Le duc tenait l’étoffe précieuse
qu’il avait coupée et la lui pose sur le visage. Dès que le tissu lui eut
touché les yeux, il vit à nouveau la lumière. Le cœur rempli de joie, il
expliqua au duc qu’aveugle depuis plus de trente ans, ce tissu lui avait
rendu la vue. Le duc a repris le tissu pour le ranger et le païen l’a fait
monter dans le palais ; il lui a aussitôt ouvert son trésor et s’est mis à sa
disposition avec tous ses biens. Le duc le prit sous sa protection et assura
sa sauvegarde ; puis on le baptisa dans le Temple du Seigneur.
Les barons sont venus ensemble ordonner à tous de jeter hors de la cité
les païens morts. Ils obéirent aussitôt et entassèrent les cadavres hors de
Jérusalem avant d’y mettre le feu et d’en disperser les cendres au vent. Et
ils ont enterré les chrétiens avec honneur ; c’est l’évêque de Mautran qui
a chanté la messe.
Ils ont ensuite sonné la grande trompe et, dans Jérusalem, les Français
s’équipent, les barons et les princes revêtent leurs armes. Ils ont amené
leur bélier devant la tour de David, y ont également installé la catapulte
1 . Allusion probable à la Présentation de Jésus au Temple (Le n, 22 sqq.).
266
LITTÉRATURE ET CROISADE
et préparé la fronde. Corbadas alors interpelle les Français en les dési-
gnant bien chacun par son nom.
XV
Le roi de Jérusalem était triste et affligé. Il s’adresse à nos barons :
« Seigneurs, dit Corbadas, écoutez-moi. Cette tour est très résistante,
vous aurez du mal à la prendre, vous perdrez beaucoup d’hommes, tués
ou blessés, avant de parvenir à l’abattre ou à la démanteler. Barons,
laissez-moi partir sain et sauf avec tous les miens que vous voyez ici. Je
vous livrerai la tour, si vous l’exigez, pourvu que vous me donniez un
sauf-conduit. »
Nos barons acceptent. Ils sont bien sept mille quatre cents à en descen-
dre et à quitter Jérusalem. Le roi prend le chemin de Barbais, proclamant
sans cesse son malheur et son infortune. Sans la présence de Lucabel, il
se serait suicidé. Ils partent donc tous. Que le diable les emporte !
Les barons de France, que Dieu aime, ont conquis la ville et ses palais.
On y dépose tous les équipements. Les dames vont au Temple, se laissant
aller à leur bonheur ; l’encens brûle dans les rues et dans les maisons. On
chante Te Deum laudamus, on rend grâce et louange à Notre-Seigneur.
XVI
Jérusalem était conquise, la grande tour livrée. Ah ! Dieu ! Quelle allé-
gresse en ce jour ! Il n’y avait pas dans la ville de salle, de maison, de rue
qui ne fût garnie de tentures et de draps de soie. L’évêque de Mautran
célèbre la sainte messe et Fhostie devint visiblement le vrai Corps de
Dieu. Ah ! Que de larmes versées ce jour-là ! Après la messe, l’évêque
de Mautran a reçu les offrandes présentées et les a partagées entre les
pauvres et les petites gens sans rien en garder. Puis il bénit, au nom de
Dieu créateur du ciel, nos gens qui retournent alors à leurs logis.
Les princes ont tenu pendant quinze jours une riche cour. Un jeudi
matin à l’aube, les barons — que Dieu les protège ! — , sitôt levés, ont
rassemblé devant le Temple saint, sur l’esplanade herbue, tous les
hommes qui n’avaient pas été vaincus ni battus au combat, ni défaits par
les Turcs, mais qui, pour venger Dieu, avaient abattu maintes fortifica-
tions et souffert en leur chair peines et tourments. On n’avait jamais vu
leurs pareils en ce monde.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
267
XVII
Nos gens étaient devant le Temple. L’évêque de Mautran portait son
étole et tenait droite devant lui la sainte lance qui avait frappé Dieu en
son corps sur la croix. Il s’adresse à nos barons et leur dit avec sagesse :
« Seigneurs, vous avez conquis cette cité. Il faudrait un roi pour la gou-
verner, pour protéger les terres alentour contre les païens, et pour revivi-
fier la sainte Eglise.
— C’est tout à fait vrai », dirent les princes.
Alors le peuple s’écria d’une seule voix : « Que la ville soit confiée au
bon duc de Bouillon ! »
L’évêque, quand il entend cette acclamation, se retourne, regarde le
duc et s’incline devant lui en disant :
« Seigneur, approchez ; et, par la puissance de Dieu, recevez l’illustre
et puissante cité de Jérusalem.
Monseigneur, répond le duc, loin de moi cette pensée ! Il y a ici
tant de puissants princes de grand renom ; je n’aurai pas cet orgueil
devant eux. Je veux que la couronne soit offerte auparavant aux autres. »
On versa alors beaucoup de larmes.
XVIII
L’évêque de Mautran entend la réponse du duc de Bouillon qui refuse
de recevoir Jérusalem. Il s’adresse à Robert le Frison :
« Approchez, noble fils de baron, recevez Jérusalem et le domaine qui
l’entoure.
— Monseigneur, je ne prendrai pas cette charge. Quand j’ai quitté les
Flandres, en vérité, j’ai promis à Clémence au clair visage que je prendrai
la route du retour sans délai, aussitôt après avoir été au temple de
Salomon, embrassé le Sépulcre et fait oraison. Je ne peux rester sans
manquer à ma parole. Plût à Dieu et à saint Simon que je sois à Arras
chez moi et que Baudouin, mon fils, m’enlace les jambes de ses bras. Je
l’embrasserais cent fois sans m’arrêter. Me donnerait-on tout l’or qu’il y
a jusqu’aux jardins de Néron 1 , je ne reviendrai jamais dans ce pays. »
Quand l’évêque l’entend, il baisse la tête. Il y eut des lamentations.
« Ah ! Illustre cité, dit l’évêque, comme ces princes ont peur de vous
recevoir ! Et cependant ils ont supporté de si grands dangers pour vous !
Ah ! Vrai Sépulcre ! Quelle honte pour vous ! »
I . À Rome, le lieu, selon la tradition, du martyre de Pierre et de Paul.
268
LITTÉRATURE ET CROISADE
XIX
L’évêque de Mautran se tenait droit devant le Temple saint en marbre
veiné ; il s’adresse à Robert de Normandie :
« Approchez, seigneur, au nom du Dieu de majesté. Recevez l’honneur
de régner sur Jérusalem, vous porterez la couronne dans le Temple du
Seigneur. C’est, en vérité, le plus prestigieux royaume de la chrétienté et
même du monde. Parce que Jésus y eut la tête couronnée d’épines, Jérusa-
lem doit avoir la suprématie universelle. Recevez-la, seigneur, et vos amis
en seront grandis et honorés.
— Loin de moi cette pensée, monseigneur, répond Robert, car j’ai déjà
un très grand fief ! Et surtout, j’ai promis sous la foi du serment que je
prendrai le chemin du retour dès que j’aurai vénéré le Sépulcre. J’ai
engagé ma parole. Me donnerait-on tout l’or qui se trouve jusqu’en
Duresté, je ne resterais pas, j’ai trop souffert ; je suis perclus de douleurs,
j’ai trop porté mon haubert. J’ai cueilli des palmes 1 et préparé mon retour.
Je repartirai demain matin au lever du jour. »
Le bon évêque l’entend, il soupire. Il y eut de grandes manifestations
de douleur.
XX
L’évêque était sur l’esplanade du Temple saint, entouré d’une grande
foule. Il s’adresse à Bohémond sans perdre de temps :
« Seigneur, approchez-vous, au nom du Dieu tout-puissant ! Recevez
Jérusalem et tout le fief qui en dépend. Tous vos parents en auront du
prestige. Vous serez joyeux si vous avez la ville, car Jésus, qui est né de
la Vierge, souffrit sa grande Passion en cette cité. Prenez-la, cher sei-
gneur, et gardez-en le fief.
— Je n’en ferai rien, monseigneur, répond Bohémond. Les fiefs de
Calabre et de Pouille m’appartiennent, mais je n’ai aucune envie de gou-
verner celui-là, ni aucun désir d’être toute ma vie roi de Jérusalem. J’ai
cueilli des palmes au jardin de saint Abraham, je les ai fait décorer et
envelopper de soie avec des fils d’argent. Je m’en vais demain matin, si
Dieu le permet. »
L’évêque l’entend, il en est attristé. Ah ! Dieu ! Que de larmes ver-
sées !
1. Les palmes sont preuve du pèlerinage à Jérusalem, comme la coquille était la preuve
du pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
269
XXI
L’évêque de Mautran se tenait debout devant le Temple saint sur une
borne de pierre ; il s’adresse à Hugues le Maine au cœur loyal :
« Approchez, seigneur, au nom de Dieu qui est Esprit ; recevez la cité
royale de Jérusalem. Dieu y a souffert pour nous peine et tourment
mortels.
— Monseigneur, répond le comte Hugues, j’ai trop supporté de maux ;
je ne serai jamais en bonne santé dans ce pays aride où l’ardeur du soleil
rend la chaleur torride. J’ai cueilli mes palmes, elles sont bordées d’étoffe
précieuse. Je partirai demain matin au chant du coq. »
Ah ! Dieu ! Quelle tristesse alentour !
XXII
L’évêque de Mautran, qui était très instruit, se tenait devant le Temple
saint ; il s’écrie en présence de tous nos barons : « Ah ! Jérusalem !
Quelle humiliation aujourd’hui pour vous ! C’est dans vos murs qu’autre-
fois le corps de Dieu fut mis en croix ; c’est pour vous que tous ces
peuples ont souffert de la faim et de la soif ; nous avons supporté de
grands tourments avant de vous conquérir, et personne ne veut régner sur
vous, ni Normand, ni Thiois. On peut vraiment dire que c’est une cata-
strophe, puisque chacun de nos princes se récuse. Ah ! Jérusalem ! Quel
malheur ! »
Et le bon duc Godefroy pleurait en silence.
XXIII
Devant le Temple saint était rassemblée une grande foule en larmes ;
tout le monde était très inquiet. L’évêque de Mautran parla avec sagesse :
« Barons, seigneurs, de grâce, au nom du Dieu tout-puissant ! Nous
avons conquis de vive force un territoire très important, la cité de Jérusa-
lem, la terre de Bethléem où Dieu naquit pour nous, où II répandit son
très précieux sang pour nous racheter ; nous sommes venus jusqu’en
Syrie pour tirer vengeance de ceux qui L’ont traité et trahi si honteuse-
ment. Regardez le duc Godefroy, Robert le Normand, Huon, Bohémond,
ils n’en veulent pas. Ah ! barons, quelle conduite indigne ! Consacrons
une journée au jeûne et à la dévotion. Puis nous passerons la nuit proster-
nés, genoux et coudes nus sur le sol dur. Que chacun ait un cierge neuf !
Celui dont le cierge s’embrasera par la volonté de Dieu, celui-là sera roi,
270
LITTÉRATURE ET CROISADE
il devra l’accepter de bon cœur ; il recevra l’onction du sacre et portera
une couronne d’or ou d’argent, comme il la voudra. »
XXIV
Nos barons ont écouté ce sermon. Chacun, avec une grande piété, porte
une haire ou son haubert directement sur sa tunique, une simple chemise
ou un vêtement grossier. Ils ne prennent que du pain et de l’eau pour que
Dieu garde la cité où II souffrit sa Passion.
Écoutez, seigneurs, au nom de Dieu, ce que fit le bon duc de Bouillon.
Il revêt sa haire et son haubert directement sous son pourpoint, il prend
des sandales de Cordoue qui n’avaient plus de semelles, puis il est allé se
confesser auprès de l’évêque. Les autres, en chevaliers sensés, se condui-
sent de même. L’évêque leur a donné à tous l’absolution.
XXV
L’heure du repas arriva vite ; les jeunes gens ont mis les nappes et
apporté du pain et de l’eau. L’évêque, qui avait chanté ce jour-là une
messe solennelle, bénit la nourriture ; il rompt le pain, la croûte et la mie.
Il en mange trois morceaux pieusement, les autres également, car il n’y
en avait pas davantage. Ils se lèvent de table et rendent grâces à Dieu,
puis ils vont au Temple sous la conduite de l’évêque.
« Seigneurs, dit-il, ne soyez pas inquiets. Veillons désormais, et que
Dieu vienne à notre secours ! Que chacun tienne un cierge d’une livre et
demie ! Il n’y aura de lumière que si Dieu, le fils de Marie, l’envoie. »
Et chacun des barons fait ce qu’il dit.
XXVI
Le soleil baisse, le jour perd de son éclat, la nuit revient entraînant les
ténèbres. Les nobles guerriers sont entrés dans le Temple, chacun se pros-
terne à terre et s’avoue pécheur. Les nobles comtes, les évêques et les
abbés, tous, laissent voir leur grande affliction. Dans tout le Temple, il
n’y avait ni chandelle ni lumière, seule une lampe éclatante brillait nuit et
jour.
Devant les barons remplis de crainte, à minuit, brille un grand éclair.
Un vent violent éteint la lampe ; nos barons éprouvent une peur horrible.
Le fracas du tonnerre, au sommet de la grande tour, les jette à terre, terro-
risés. Alors l’éclair éblouissant allume le cierge du duc Godefroy. C’est
à lui que Dieu voulait confier le royaume et la terre de Syrie.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
271
XXVII
Devant la brillante clarté du cierge, nos gens reviennent de leur épou-
vante et reprennent courage. Ils voient le cierge du duc qui jette une
grande lumière, signe de la volonté divine. Tous se remettent debout d’un
même mouvement, assuré que Dieu avait exaucé leur prière. Le bon duc
de Bouillon a changé de couleur ; des larmes coulent de ses beaux yeux
et glissent le long de son visage. Il parle d’une voix ferme, la tête redres-
sée : « Ah ! Jérusalem, sainte et illustre cité, c’est à moi que vous avez
été confiée ; je prie Notre-Seigneur qui a sauvé tant d’âmes de me donner
la victoire sur les mécréants. »
Voilà une parole qui fait plaisir à nos barons ; tous s’élancent vers lui,
les bras levés : « Seigneur, duc de Bouillon, homme d’illustre renom, béni
soit le père qui a engendré un tel fils ! Ah ! Jérusalem, vous êtes sous
l’autorité du meilleur chevalier qui ait jamais ceint uneépée ! Il vous déli-
vrera des païens. Les pèlerins d’outre-mer viendront prier ici, puisque le
duc sera désormais roi de la terre de Galilée. C’est Dieu qui a aujourd’hui
allumé votre cierge. »
XXVIII
Grande fut la joie des barons qui serrent dans leurs bras le bon duc de
Bouillon. Les évêques, les abbés à la foi profonde accompagnent le roi
avec dévotion jusqu’au maître-autel, où Jésus enfant fut présenté à Dieu.
L’évêque du Forez leur donna sa bénédiction tandis qu’ils le conduisaient
en procession. « Nous allons vous couronner, seigneur », disent les
princes.
Le duc leur fit une noble réponse : il ne voulait pas de couronne d’or :
« Comprenez-le bien, seigneurs ; je n’aurai jamais de couronne d’or sur
la tête, car celle de Jésus, lorsqu’il souffrit sa Passion, était d’épines.
Jamais donc la mienne ne sera d’or, ni d’argent, ni même de laiton. »
Il fit couper dans le jardin de saint Abraham une pousse de l’arbuste
qu’on appelle ronces aussi bien là-bas que de ce côté-ci de la mer, pour
en être couronné. Ainsi le voulut-il par amour pour Jésus-Christ.
« Qui la lui posera sur la tête ? demanda Dreux de Mâcon.
— L’homme le plus éminent parmi nous, seigneurs, répondit l’évêque.
— C’est le roi Tafur, dit Rimbaut Creton, il est le seul parmi nous à
être roi. Il est juste que ce soit lui qui le couronne. »
Le roi prit la couronne et la posa sur la tête de Godefroy de Bouillon.
Quand Godefroy fut couronné, il y eut une grande acclamation, puis
les évêques et le clergé chantèrent un Te Deum. Tous les barons font
hommage au roi.
Le duc Godefroy leur dit :
272
LITTÉRATURE ET CROISADE
« Écoutez-moi. Voici le roi Tafur qui est devenu mon vassal. C’est de
lui que je veux tenir Jérusalem et de personne d’autre, hormis de Dieu qui
y souffrit sa Passion.
— Vous n’avez jamais aimé les traîtres », lui répondirent les princes.
Le roi Tafur tenait un bâton à la main ; il fait don au roi Godefroy de
la terre et du royaume 1 ; puis, les larmes aux yeux, il embrasse son vête-
ment. Le roi tint une cour de huit jours dans le temple de Salomon et il
avait fait de la tour de David son palais.
Le neuvième jour, les princes et les barons firent leurs préparatifs ; ils
ont garni leurs palmes de riches étoffes et de broderies ; ils étaient impa-
tients de rentrer. Le roi s’adresse à eux :
« Vous partez, seigneurs, et je sais bien que cela vous est agréable.
Mais vous me laissez seul dans ce pays. Nous devons encore prendre les
villes fortifiées alentour : Acre,Tyr, Escalon, où se trouvent de nombreux
Turcs traîtres. Ce que nous avons fait est très insuffisant. Prenons une
bonne décision, au nom de Dieu. Emparons-nous de ces forteresses et
celui qui mourra pour Dieu recevra le salut étemel. »
Quand les princes l’entendent, ils ne répondent rien, mais baissent
silencieusement la tête.
XXIX
Le roi se tenait juste devant le Temple saint, il s’adresse aux barons en
leur disant :
« Par le Dieu de Bethléem, seigneurs, vous voulez vous en aller, c’est
clair ; et vous me laissez au milieu des infidèles tout seul. Vous n’avez
pas encore conquis Tyr, Acre la grande, Damas, ni Tibériade, qui sont
solidement retranchées, ni Belvais, ni Escalon, ni Barbais, ni le Tolant.
Aucun pèlerin n’ira jamais se baigner dans le Jourdain si nous devons
perdre Jérusalem. Tous nos pèlerinages auront été vains. Mais prenez une
sage décision, restez au service de Notre-Seigneur en cette Terre sainte. »
Quand nos barons l’entendent, ils baissent tous la tête.
XXX
Il y avait grande assemblée de barons devant le Temple saint. Le roi
Godefroy leur dit :
« Je vois bien, seigneurs, que vous voulez repartir et que vous me lais-
serez tout seul en cette Terre sainte. Nous avons encore beaucoup de
places fortes à investir ici tout autour. Prenez une sage décision ; au nom
de Dieu, restez pour servir Notre-Seigneur en cette Ville sainte.
1 . Cérémonie symbolique : la tradition du bâton « signifie » l’investiture du royaume.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT V
273
— N’insistez pas davantage, Godefroy, seigneur roi, répond le comte
de Flandre. Vous avez grand tort. Nous ne sommes pas construits de fer
et d’acier pour pouvoir en supporter autant que vous le demandez. Moi-
même, je suis rompu, j ’ai la peau arrachée en trente endroits, je suis blessé
et lacéré sur les côtes et les flancs ; cela fait bien deux ans que je ne me
suis lavé la tête. Je prends la décision de partir, je suis tout prêt. Mais
venez avec nous, cher seigneur, si vous le voulez.
— Allez à la grâce de Dieu et que la Sainte Trinité soit avec moi ! »,
répond Godefroy.
Alors le roi Tafur s’écrie d’une voix forte :
« Moi, je resterai avec vous, seigneur, dans ce royaume, ainsi que les
dix mille Ribauds que vous voyez ici. Nous vous apporterons, eux et moi,
une précieuse assistance.
— Grand merci, seigneur », lui dit le roi Godefroy.
Le comte de Saint-Gilles s’est aussi présenté devant lui ; Eustache et
Baudouin sont également restés ; ils étaient les frères du roi, Eustache
était l’aîné. On a compté jusqu’à dix mille chevaliers, en plus des
Ribauds, qui étaient les meilleurs de tous. Les Français ont pris congé et
se sont mis en chemin. La séparation fut déchirante. Les barons partent
tristes et accablés. Ils se dirigent vers Jéricho, là où Dieu, le Roi de
majesté, jeûna pendant quarante jours, comme vous le savez ; pendant
tout ce temps, il ne mangea que deux fois, en vérité. Chacun dit une
prière, puis ils continuèrent sans s’arrêter jusqu’au Jourdain. Ils vinrent à
la pierre de couleur vermeille où Dieu fut baptisé par saint Jean. Chacun
se déshabille pour entrer dans le fleuve ; puis ils remettent leurs vête-
ments et continuent leur route.
XXXI
Les soldats de Jésus cheminent en remontant le fleuve en une seule
étapejusqu’à Tibériade. C’est à cet endroit que Dodequin de Damas lança
une attaque contre eux à la tête de quinze mille Turcs. Nos barons char-
gent, lances baissées. Sarrasins et païens meurent cruellement. On crie un
réconfortant « Montjoie ! ». Quand ils affrontent les Turcs, les nôtres ne
se soucient pas de leurs vies. Dodequin s’enfuit, son armée défaite, sans
s’arrêter jusqu’à Tibériade. Il fait relever le pont, verrouiller la porte.
Robert de Normandie lui crie d’une voix forte :
« Dodequin de Damas, livrez-nous Tibériade, sinon votre vie sera
courte.
— Je ne la livrerai pas, répond Dodequin. Comumaran, mon seigneur,
me l’a confiée. Par Mahomet, Français, sans mentir, Comumaran à la
fière allure chevauche à la tête de toutes les armées du royaume de Perse.
Il y a soixante rois de religion païenne ; la colonne s’étend sur trois iieues
et demie. »
274
LITTÉRATURE ET CROISADE
Quand nos barons l’entendent, ils crient « Montjoie ! ». Alors on aurait
pu voir un assaut furieux contre la ville. Avec des pelles et des pioches,
ils creusent la terre ; les barons et les princes ont sonné l’attaque : tous
ensemble montent à l’assaut des murs ; on leur lance et on leur jette quan-
tité de pierres. Aussi, quand nos barons se rendent compte que la ville
résistera et que leur assaut est vain, ils sonnent le repli et abandonnent
l’attaque. Ils laissent Tibériade, repartent d’une seule traite jusqu’en
Galilée et vont voir la table que Dieu avait bénie pour nourrir ses saints
apôtres et ses disciples.
XXXII
Les barons de France ont dressé leurs tentes et établi leur campement
près de la mer de Galilée ; puis ils vont voir la table où Dieu s’était assis
quand il avait rassasié ses apôtres et au moins cinq mille personnes,
d’après ce que disent les textes. 11 n’avait que cinq poissons et deux
pains ', vous le savez, et après que chacun eut bien mangé, il resta douze
corbeilles de surplus. Dieu fit là un grand miracle, qu’il en soit remercié !
Les chevaliers, tout heureux, se montrent l’un à l’autre les lieux. Ils y
restèrent camper cette nuit-là.
Le lendemain matin, à la pointe du jour, les barons se lèvent, s’habil-
lent, se chaussent ; ils sont sur le départ quand une colombe, envoyée par
Dieu, leur apporte un message bien fixé sur elle. On le tend à l’évêque du
Forez qui s’écrie : « Saint-Sépulcre, à l’aide ! »
Puis il dit à nos barons :
« Vite, au nom de Dieu, hâtez-vous de retourner à Jérusalem ; car un
grave danger vient de surgir pour le roi Godefroy. »
XXXIII
L’évêque était très sage et digne d’estime. Il était né en Forez et c’était
son fief. Après avoir lu la lettre, il se met à pleurer et dit aux barons :
« Il faut faire demi-tour et retourner dans Jérusalem auprès du roi
Godefroy. Car il ne reste pas de païen jusqu’à la mer Rouge, de Turc,
de Sarrasin apte à porter les armes, que Comumaran n’ait rassemblé. Ils
chevauchent jour et nuit sans relâche, par centaines, par milliers, il est
impossible de les dénombrer. Il y a trente rois, tous païens. Par ce
message, Notre-Seigneur nous fait dire qu’il vous faut, par amour pour
Lui, affronter une grande bataille, comme il n’y en a jamais eu. Si nous
pouvons vaincre, alors le roi conservera Jérusalem. »
1. Le texte évangélique dit : « cinq pains et deux poissons » (Mt xtv, 17 ; Mc vi, 39 ;
Le ix, 13 ; Jn vi, 9).
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
275
Le roi Robert de Flandre s’écrie :
« Barons, réjouissons-nous ! Dieu veut nous mettre à l’épreuve. Nous
ne pourrons pas nous en aller avant cette bataille et nous verrons qui sait
bien tailler en pièces les païens ! Dieu veut que nous allions délivrer le
Temple. »
En apprenant qu’ils doivent revenir sur leurs pas, un certain nombre de
chrétiens ne veulent pas l’accepter et refusent. Ils sont plus de trente mille
à vouloir quitter l’armée. Le comte de Normandie se dresse devant eux
avec Hugues le Maine et Bohémond :
« Seigneurs, disent-ils, vous voulez vous parjurer, en prétendant repas-
ser la mer sans nous ? Si vous le faites, Dieu ne vous aimera guère. Vous
n’auriez même pas dû en avoir la pensée. Il fallait accepter de bonne grâce
nos ordres pour l’amour du Seigneur qui s’est laissé torturer, blesser,
frapper d’un coup de lance et mettre dans le Sépulcre pour son repos
avant d’en ressusciter le troisième jour. Il alla ouvrir la porte des enfers
pour libérer ses amis qui étaient emprisonnés. Seigneurs, voilà ce que
Dieu a souffert pour sauver nos âmes ! Au nom de ce Seigneur qui se
laissa torturer, je vous prie de ne pas troubler l’armée ni les barons ; car
l’on ne doit jamais porter tort à autrui. »
Quand le peuple l’entendit parler de la sorte, tous ceux qui voulaient
partir reprirent courage et on pouvait les entendre crier : « Faites sonner
les cors ; si nous les trouvons, ces Sarrasins sont morts. »
Quand l’évêque entend cela, il en remercie Dieu. Alors l’armée laisse
voir sa joie ; chacun prend ses armes pour s’en équiper. Ils feront trembler
les païens.
XXXIV
Les princes et les barons de l’armée de Dieu sont en armes. Tout le
monde est équipé ; on a chargé les vivres et les bagages sur les bêtes de
somme. On aurait pu entendre les cors et les trompes. Ils ont repris la
direction de Jérusalem. Mais avant qu’ils l’atteignent, sachez bien qu’il y
aura eu des coups terribles échangés devant la ville et nombre de Francs
et de païens seront tués et mis en pièces.
CHANT VI
Je vais laisser maintenant l’armée de Dieu qui est en route pour vous
parler du farouche Comumaran qui a chevauché jour et nuit avec ses cent
mille Turcs bien armés jusqu’à Barbais. Il rencontre, dans les champs en
dehors de la ville, l’armée de son père, tout triste et désorienté. Comuma-
276
LITTÉRATURE ET CROISADE
ran marchait, le gonfanon fixé à la lance, à quelques pas en avant de ses
hommes. Il reconnaît bien son père et pique Plantamor de ses éperons
dorés. Il le salue, lui donne l’accolade et lui demande :
« Que se passe-t-il, seigneur ? Dites-le moi.
— Cher fils, répond Corbadas, je vais vous répondre. J’ai perdu Jéru-
salem, il y a douze jours. Les Français m’avaient encerclé dans la tour de
David ; ils avaient amené leur machine de guerre, mis en place une cata-
pulte, préparé une grande fronde. Ils auraient rapidement fait une brèche
et abattu le mur, puis tué et massacré mes hommes. Je ne pouvais pas le
supporter, alors je leur ai immédiatement abandonné la tour. Ils ont cou-
ronné roi Godefroy de Bouillon. Leur armée et ses barons sont repartis ;
il reste peu de chevaliers dans la ville. J’ai perdu ma terre et tout mon
royaume ; et si j’avais en main un poignard, par Mahomet, mon dieu, je
me serais déjà tué. »
À ces mots, Comumaran le réconforte. Lui tenant la main, il lui promet
qu’il ne mangera pas avant d’avoir tué les Français. Mais il va jeûner
longtemps, le haubert percé et le corps couvert de sang. Le farouche Cor-
numaran pousse son cri de ralliement, puis prend le cor d’JJérode et sonne
puissamment. Les habitants de Barbais sortent pour aller à sa rencontre.
Les Sarrasins se plaignent tous des Français et Comumaran leur dit :
« Rassurez-vous. Je vous vengerai d’eux comme vous le souhaitez. »
I
Les païens en sont tout joyeux ; Comumaran s’écrie de manière que
tous l’entendent :
« Père, vite, chevauche au-devant de l’émir qui nous apporte son aide.
11 amène une armée comme on n’en a jamais vu. La chrétienté est morte,
totalement détruite. L’émir a juré par sa grande barbe blanche que, pour
l’amour de Brohadas auquel ils ont tranché la tête, il fera subir un tel sort
aux barons de France que jamais plus ils ne verront le ciel ni la clarté du
soleil ; ils rempliront les oubliettes de sa grande prison et, dans sa terre
aride, il fera atteler les petites gens pour tirer les charrues. Celui qui y
mettra de la mauvaise volonté sera frappé au sang avec des fouets à
nœuds. Leur religion sera humiliée et abattue ; nous garderons Jérusalem
qu’ils nous ont prise, Nicée et Antioche qui étaient aussi perdues. »
Corbadas bondit de joie aux paroles de son fils.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
277
II
« Père, il ne sert à rien de se lamenter, dit Comumaran. Allez au-devant
de l’armée, conduisez-la dans les plaines de Rames pour qu’elle y éta-
blisse son camp. Moi, j’irai en avant pour observer les Français. J’ai peur
de ne pas pouvoir les trouver en Jérusalem et je ne veux pas qu’un seul
en puisse s’échapper vivant. »
Puis il prend le cor d’Hérode et en sonne puissamment. Au moins cent
mille païens se remettent en marche derrière lui ; il les conduit d’une seule
traite jusqu’à Jérusalem. Au val de Josaphat, il leur fait revêtir leurs
armes, monter à cheval et empoigner leurs boucliers. Il en laisse cin-
quante mille dans le vallon pour rassembler le butin qu’ils pensent
ramener. Ils crient tant qu’on les entend distinctement dans Jérusalem. Un
messager va, dans la tour de David, pour informer le roi Godefroy qui,
courroucé, dit au comte Robert : « Vite, aux armes ! »
Il fait sonner une trompe en haut de la tour. On aurait alors pu voir les
princes endosser leurs hauberts et sauter sur leurs chevaux sellés. Chacun
a au côté son épée à la lame d’acier brillant et au cou son bouclier. Plus
farouches que des sangliers, lance au poing, ils éperonnent leurs montu-
res. Le roi Tafïir a reçu l’ordre de garder Jérusalem, avec Pierre l’Ermite
qui a l’affection de tous. Le roi galope en tête ; que Dieu le garde ! Car si
Jésus qui souffrit sa Passion ne s’en soucie, il aura évité de peu la mort
avant de revenir.
III
Comumaran à la fière allure avait rassemblé sous les murs de Jérusa-
lem le butin pour le conduire aux cinquante mille païens, quand surgit le
roi Godefroy avec au moins quatre mille hommes de sa garde qui se
jettent courageusement, lances baissées, au galop de leurs chevaux, sur
les Turcs sans souci de les épargner. On ne comptait plus les lances
brisées, les boucliers fendus, les têtes, les poings, les pieds coupés. Le
bon roi Godefroy crie : « Barons, battez-vous au mieux ! Saint-Sépulcre,
à l’aide ! Malheur à cette sale race pour sa vantardise ! »
Il pique son destrier, brandit sa lance et atteint Comumaran sur son
bouclier décoré ; il le lui perce et le lui brise sous la bosse d’or. Mais la
cotte du païen était si solide que toutes les mailles résistent. Cependant il
le désarçonne de Plantamor sur la lande désolée et il lui aurait coupé la
tête avec son épée aiguisée sans l’intervention d’un détachement de plus
de dix mille Sarrasins, qui ne cessent de crier « Damas et Tibériade ! ».
Le bruit, le fracas des armes, les cris des païens portaient à plus d’une
lieue et demie. Les Turcs du val de Josaphat l’entendent, se précipitent à
la rescousse et font reculer nos hommes de plus d’une portée d’arbalète.
278
LITTÉRATURE ET CROISADE
Comumaran remonte en selle et sonne le cor d’ Hérode pour regrouper ses
hommes et lancer une contre-attaque en direction du roi Godefroy. Il
laisse galoper Plantamor, s’empare au passage de la lance de Raoul
d’Alep et, lance baissée, atteint Godefroy sur son bouclier décoré qu’il
lui perce sous la bosse ; la lance se brise contre son haubert. Mais Gode-
froy tient bon ; Jésus le protégeait. Il frappe le roi Murgalent, le seigneur
d’Esclaudie. Ni son heaume, ni sa cotte ne résistent ; l’épée s’enfonce
dans sa poitrine ; il tombe mort de son cheval sur l’herbe verte. Godefroy
tue encore Danemont, Flambart de Tumie, le roi Brincebaut, Calquant
d’Aumarie ; il en massacre ainsi quatorze. Comumaran en devient noir
de colère et crie « Damas ! » pour redonner courage à ses hommes. Les
arcs turcs décochent flèche sur flèche. Les Sarrasins trouvent un regain
de vigueur. Ils sont trop nombreux pour les nôtres et la situation tourne
mal ; ce fut un grand massacre de part et d’autre : le terrain est couvert de
morts et de blessés.
IV
La bataille était acharnée, les combats redoutables. Devant la multitude
des païens, nos vaillants chrétiens ne pouvaient pas résister. Les Sarrasins
les repoussent vers Jérusalem. Mais devant la grande porte, nos hommes
s’arrêtent pour lancer une contre-attaque meurtrière. Comumaran s’écrie :
« Sarrasins, en avant ! Par Mahomet ! Malheur à ces miséreux pour leur
vantardise ! »
Il tenait le cor d’Hérode et en sonne puissamment. Les nôtres se
replient à l’intérieur de Jérusalem. C’est alors qu’arrive un grand
malheur. Les mécréants ont retenu prisonnier le comte de Saint-Gilles
qu’ils malmènent à grands coups de massues plombées. La bataille est
terminée, les Turcs sont repartis et nos chrétiens sont rentrés dans Jérusa-
lem, remplis de tristesse. On referme les portes. Godefroy descend de
cheval. Le roi Tafur s’avance au-devant de lui avec Pierre l’Ermite le cou-
rageux guerrier.
« Seigneur, disent-ils au roi, comment cela s’est-il passé ? Avez-vous
pu reprendre le butin au farouche Comumaran ?
— En vérité, répond le roi, Dieu m’a délaissé. Les Perses emmènent le
comte de Saint-Gilles. Jamais plus de ma vie je ne retrouverai le bonheur.
— Ne te lamente pas, lui dit Pierre l’Ermite. Par la foi que j’ai en Jésus
de Bethléem, sa capture coûtera aux païens douleur et affliction.
— C’est bien mon avis, ajoute le roi Tafur. Barons, aux armes !
Vite ! »
Ils font sonner une trompe. Les Français se rassemblent avec des
haches, des faussarts, des poignards d’acier ou de lourdes massues. Ils
sortent de Jérusalem, le roi en tête avec son frère Eustache sur un grand
cheval et le comte Baudouin qui, sur le rapide Prinsaut, tient la lance
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
279
droite, le gonfanon flottant. Le comte s’élance devant tous les autres et
rattrape les Turcs dans le val de Josaphat. Il leur crie : « Vous ne m’échap-
perez pas ! Arrêtez, canailles ! »
Comumaran le regarde ; il le reconnaît bien, comme il reconnaît aussi
Prinsaut à son souffle sonore depuis qu’il était allé cherché du secours
auprès de l’émir Sultan. S’il ne l’affronte pas, il n’aurait que mépris pour
lui-même. Aussi éperonne-t-il Plantamor et s’élance-t-il, lance brandie,
sous le regard de nombreux chevaliers.
V
Quand Baudouin voit le mouvement du cheval, il pointe sa lance pour
frapper, mais Comumaran ne veut pas être en reste. Leurs boucliers d’or
se tordent et se brisent, leurs lances de frêne volent en éclats. Le choc a
été si violent, si brutal, qu’ils se retrouvent tous deux tombés à ten-e.
Avant qu’ils aient eu le temps de se relever et de continuer, chrétiens et
Sarrasins se précipitent. Ce fut un combat redoutable : les Sarrasins tom-
baient les uns sur les autres, les blessés criaient, hurlaient, gémissaient.
Pierre l’Ermite se bat avec une telle violence qu’aucun médecin ne
guérira ceux qu’il atteint de ses coups. Les Ribauds ne se ménageaient
pas, tout à leur désir de frapper et de détruire Turcs et païens. C’était un
combat extraordinaire, la terre retentit du fracas des armes qui s’entend à
plus d’une lieue. Les nôtres repoussent les Turcs et les contraignent à
reculer de plus d’une portée d’arbalète. Le comte Baudouin court saisir
Comumaran ; il l’attrape par les flancs et le tient fermement pour le maî-
triser.
VI
Quand Comumaran se voit pris par le comte, il tire aussitôt son épée
d’acier. Mais Baudouin le paralyse et l’abat à terre. Arrivent au galop
le roi Godefroy et son frère Eustache au courage farouche qui crient à
Comumaran : « Vous ne vous sauverez pas de la sorte ! Vous serez
pendus aujourd’hui devant la tour de David au vu de vos meilleurs amis. »
Comumaran, devant cette menace, demande grâce au roi ; de terre où
il est étendu, il lui tend son épée, puis se redresse. Le roi, qui a accepté
de recevoir son arme, lui accorde la captivité et le fait monter sur un
cheval qui trotte lourdement ; Plantamor s’enfuit à travers la lande jus-
qu’au val de Josaphat où les Arabes le recueillent. Quand ils le voient
revenir sans son cavalier, ils se laissent aller à de grands cris, de grandes
lamentations, de grandes plaintes. Comumaran est regretté de tous ses
amis et le roi Sucaman dit : « Nous sommes déshonorés. Comumaran est
280
LITTÉRATURE ET CROISADE
prisonnier, les Français s’en sont saisis. Si nous le laissons emmener,
nous serons coupables de lâcheté. »
Les païens sonnent des trompes, font retentir les tambours et chevau-
chent en ordre de bataille dans la tristesse et l’affliction. Nos nobles chré-
tiens, auxquels Dieu a accordé sa bénédiction, sont repartis directement
pour Jérusalem. Le comte Baudouin était monté sur Prinsaut que le roi
Tafur lui avait présenté par la bride.
VII
Les soldats de Jésus chevauchent vers Jérusalem ; ils progressent en
ordre serré de bataille, les Ribauds en tête sous la conduite de leur roi.
Pierre l’Ermite à la barbe blanche, et le roi Godefroy à l’allure farouche
forment l’arrière-garde. C’est alors que surgissent les Sarrasins dans le
vacarme de leurs trompes qui fait vibrer le sol. Le roi, de son côté, crie
« Montjoie ! » et le comte Baudouin tenait son épée brillante, tout comme
son frère Eustache ; tous trois jurent par le fils de sainte Marie qu’ils pré-
féreraient se laisser couper la tête plutôt que de reculer devant les païens
ne serait-ce que de la longueur d’une lance et demie 1 . Voici que le roi
Sucaman crie avec force :
« Par Mahomet, Français, vous allez à votre perte. Rendez-nous Comu-
maran ou vous y laisserez la vie. Toutes les troupes de Perse vont être ici,
c’est la plus grande armée du monde. Et nous détenons le seigneur
Raymond qui est de grande noblesse ; il sera pendu demain avant même
que l’armée n’ait établi son campement. »
Quand Baudouin l’entend, noir de colère, il pique son destrier de vifs
coups d’éperons, empoigne son épée, la tire du fourreau et frappe le roi
Sucaman sur son casque brillant ; il en détruit les décorations de pierres
et de fleurs, tranche la coiffe de sa solide cuirasse ; mais la lame d’acier
glisse de côté, coupant l’oreille droite, le bras et l’épaule du païen dont la
main est projetée dans la prairie avec l’épée qu’elle tenait. Le roi tombe
lui-même sur l’herbe verte. Ne vous étonnez pas qu’il ait eu peur de
mourir !
VIII
Quand le roi Sucaman se rend compte qu’il a perdu l’oreille, le bras et
la main qui tenait son épée aiguisée, il s’écrie : « Mahomet, seigneur, au
secours ! Apollon, puissant dieu, quel désastre ! Je ne pourrai plus gou-
verner ma terre et mon fief. »
I. Réminiscence probable du vœu de Vivien dans le cycle de Guillaume d’Orange : il
fait serment de ne pas reculer d’un seul pas devant les Sarrasins.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
281
On ne comptait plus les lances brisées, les boucliers fendus, les têtes,
les pieds, les poings arrachés, les morts et les blessés qui jonchent le sol.
Les Français ne cessent de frapper sur la race de mécréants ; Pierre l’Er-
mite à la barbe blanche, le roi Tafur et les petites gens, tous s’acharnent
contre les païens. Mais les renforts turcs arrivent à toute vitesse. Si le
Dieu du ciel ne s’en soucie, les nôtres subiront un grand revers sous les
coups des Turcs. Le butin allait être repris et la cité perdue, mais le roi
Godefroy aux prouesses exceptionnelles s’est interposé avec son épée
aiguisée.
IX
Ce fut un grand combat devant la porte de David. Les païens seraient
vite entrés dans la ville si le roi Godefroy ne les avait affrontés devant la
porte, pourfendant tous ceux qu’il frappe ; il crie à son frère Eustache et
à Baudouin, le plus jeune : « Que faites-vous, mes frères ? Vite ! On dit
que l’armée de Dieu est la plus vaillante. N’ayez pas peur de la mort ;
allez au-devant d’elle ! »
Ses frères reprennent courage à l’entendre et s’écrient : « Saint-Sépul-
cre ! Chevaliers, à l’attaque ! Malheur à ces Sarrasins pour leur vantardi-
se ! »
Il fallait voir les frères tuer, tailler en pièces, envoyer à la mort les
mécréants. Ils les repoussent à quelques pas de la porte.
Voici qu’arrivent en vociférant le roi Tafur et Pierre l’Ermite. Les
hommes portent des haches, de lourdes massues, des poignards, des
chaînes plombées, des épieux, des pioches, des piques acérées. Le roi
Tafur, une grande faux à la main, se jette au milieu des païens et en met
en pièces un grand nombre. Tous ceux qu’il atteint sont arrêtés net. Pierre
l’Ermite était sur ses talons avec une hache à large lame qui mesurait plus
d’une aune, plus coupante qu’un rasoir affûté à la meule du forgeron. Les
coups de Pierre ne sont pas jeu d’enfant, partout où il passe il décime les
Turcs, tranchant têtes, bras et pieds. Le roi Tafur, le redoutable Pierre et
leurs farouches soldats ont déjà fait reculer les Turcs de plus d’une portée
d’arbalète et ne cessent de les poursuivre jusqu’auprès du roi Sucaman.
Pas un païen qui fasse front ! Tous s’enfuient, poursuivis par le duc Gode-
froy et tous les autres barons au galop de leurs chevaux. Ils jonchent la
terre de morts et de blessés. Que Dieu, par sa sainte volonté, se soucie de
nos hommes ! Car ils sont insensés de poursuivre ainsi les Turcs ; ils n’en
reviendront pas sans tristesse et affliction. Les païens et les Sarrasins
sonnent des trompes et ont vite fait de regrouper au moins soixante mille
mécréants.
282
LITTERATURE ET CROISADE
X
Le combat était farouche devant Jérusalem. Les Turcs ont sonné des
trompes pour regrouper leurs hommes ; ils sont bien soixante mille de
cette engeance démoniaque. On pouvait les entendre crier et vociférer,
faire un vacarme et un tumulte qui s’entendaient à quatre grandes lieues.
Les archers chevauchent en tête pour mettre en déroute les nôtres avec
leurs arcs de sorbier. Ils décochent leurs flèches plus dru que la neige ne
tombe en février. Puis les porteurs de javelots passent à l’attaque. Un
grand nombre des nôtres, atteints de blessures sanglantes à la tête et aux
bras, reculent de plus d’une portée d’arbalète. En voyant ses hommes
ainsi repoussés, le roi Godefroy entre dans une furieuse colère, prend son
bouclier, tire son épée d’acier : il fallait le voir tailler en pièces les Sarra-
sins, les renverser, les culbuter, morts, les uns sur les autres.
Saint Georges et saint Démétrius viennent à son secours avec plus de
trente mille compagnons.
XI
Sitôt le roi monté en selle, surviennent saint Georges et saint Maurice 1
au galop de leurs chevaux, avec plus de trente mille chevaliers vêtus de
blanc comme fleurs des prés. Saint Georges dit au roi : « Ami, éperon-
nez ! Tous ces chevaliers que vous voyez viennent en renfort. Montrez-
nous votre valeur. »
Il éperonne son cheval et repart au galop, entraînant à sa suite tous ses
bons compagnons ; et le roi Godefroy les suit. Les compagnons de saint
Georges, avec de grands cris, mettent en déroute les païens au premier
choc des lances ; ils en renversent plus de vingt mille et en écrasent au
moins trente mille autres. Les païens prennent la fuite ; c’est la fin du
combat.
Mais le roi Sucaman est toujours en danger. On l’a placé sur un cheval
arabe. Son fils Barbais, rempli d’affliction, le convoie. On emmène aussi
avec lui le comte de Saint-Gilles qui sera mal traité, si Dieu n’y veille.
Les païens fuient sans s’arrêter, jusqu’aux plaines de Rames, où ils font
faire demi-tour à leurs chevaux. Le combat reprend jusqu’au soir tout
aussi furieux et violent. Un grand nombre de Sarrasins y sont tués et mas-
sacrés. Saint Georges repart en entraînant le roi et ses hommes, leurs
chevaux chargés des armes des païens et ils peuvent ramener leur butin ;
Dieu soit béni ! Saint Georges les reconduit sans encombre jusqu’à l’inté-
rieur de Jérusalem ; ils en verrouillent les portes et ferment soigneuse-
1 . Peut-être faut-il interpréter le texte et comprendre que les trois saints, Georges, Démé-
trius et Maurice, étaient présents.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
283
ment les issues. Saint Georges les quitte alors. Le roi et ses barons ôtent
leurs armes. On fait venir Comumaran, les pieds enchaînés. Le roi en
confie la garde à ses frères. « À vos ordres ! », dit Baudouin.
Le roi monte dans la tour de David ; les nappes sont mises, le repas
apprêté. Les chevaliers, assis côte à côte sur les bancs, purent copieuse-
ment manger et boire. Les autres sont retournés dans la ville chez eux.
Cette nuit-là, chacun a dormi d’un sommeil réparateur. C’était Pierre à la
barbe blanche qui montait la garde sur Jérusalem avec quatre mille
hommes en alerte jusqu’au lever du jour.
Les Turcs avaient allumé des feux de bivouac dans la plaine de Rames ;
ils étaient trente mille sept cents survivants. Pendant la nuit, ils ont tant
battu Raymond que son sang coule par plus de vingt blessures. Après
quoi, ils l’ont étroitement attaché, les yeux bandés. Le lendemain matin
au lever du soleil, les Turcs reprennent leurs armes et se remettent en
tenue de combat.
XII
Dès le point du jour, les païens, en armes, le bouclier en main, ont
envoyé à Cauquerie des messages pour obtenir l’assistance de l’armée
d’Acre et des secours du roi Hérode parce que les Francs les avaient atta-
qués dans les plaines de Rames et avaient fait prisonnier Comumaran
dans le val de Josaphat. Ils envoient aussi des messages à Belinas et
encore ailleurs. Les ambassadeurs qui vont dans la direction d’Acre ne
rassemblent que peu de Turcs, car tous les païens avaient pris la fuite ; il
ne restait ni Perses ni Arabes à Cauquerie. Ils ont trouvé les forteresses
désertes et démantelées. Les habitants de Belinas ont quitté leurs maisons.
Barbais et Damas sont vides ; il ne reste ni femmes, ni enfants, ni servi-
teurs, personne. Tous les Sarrasins, quel que soit leur courage, avaient
cédé à une peur panique.
Corbadas était encore à Barbais quand il apprit, de la bouche des Sarra-
sins, la captivité de son fils. 11 laissa éclater sa douleur, s’arrachant les
cheveux, se griffant le visage au point de le mettre en sang.
« Mort, dit-il, où es-tu ? Viens et prends-moi. Ah ! Comumaran, très
cher fils bien-aimé, tu étais le meilleur de tous les Turcs et de tous les
Arabes. Il n’y eut jamais païen aussi courageux que toi. »
XIII
Quand le roi Corbadas apprend que son fils est prisonnier, tout frémis-
sant, il se tord les mains, arrache sa barbe et s’écrie d’une voix vibrante :
« Comumaran, cher fils à la fière prestance, je ne te reverrai jamais
plus ! Mort cruelle, viens me prendre !
284 LITTÉRATURE ET CROISADE
— Calmez-vous, mon frère, dit Lucabel. Allons au-devant de l’armée
qui arrive en renfort ; la chrétienté est morte, sa religion détruite. Que l’on
tranche la tête du roi Godefroy ! Aucun chrétien si violent soit-il ne
pourra s’opposer à Comumaran. »
Sur ces paroles, ils sonnent la charge. Les hommes de Barbais sortent
ensemble, se dirigent vers l’émir sous la conduite de Corbadas ; ils font
leur jonction avec l’armée de Sultan à une lieue et demie. Le camp s’éten-
dait sur sept lieues de long et cinq de large. Corbadas a si bien éperonné
sa monture de Syrie qu’il est arrivé devant la tente de Sultan, le seigneur
de Perse. Cette tente était dressée devant une source, à côté d’une belle
prairie. Voici sa description : c’était une pièce unique, elle avait appartenu
au roi Alexandre quand il était en vie et personne ne pourrait dire toutes
les beautés qu’elle contient. Mahomet Gomelin l’avait décorée d’incrus-
tations d’or par magie et enchantement ; toute l’histoire depuis la création
du monde s’y trouvait représentée à la peinture dorée, délicatement
rehaussée de cristal et de jaspes : on y voyait la lumière du jour, le soleil
et la lune brillante, la terre, les eaux douces et la mer ondoyante, les pois-
sons et les animaux terrestres, le vent qui souffle, les étoiles qui tournent
au firmament. Toutes les créatures de Dieu y étaient admirablement
reproduites en or et en azur.
XIV
Cette tente splendide n’avait pas sa pareille. Il y avait trente plaques
d’émail qui resplendissent plus que des torches sur lesquelles se voient
peints les sept arts 1 qui conversent ensemble du bien et du mal. Ces
pièces, centrales, sont entourées de lacs bordés de corail avec des pois-
sons d’ivoire ciselé, d’ébène ou de verre miroitant. Les cordes de la tente
sont de soie précieuse tissée, tressées plus serrées que fer ou autre métal ;
aucune arme d’acier poitevin ne pourrait les trancher. Et cependant
chacune est plus légère qu'une courroie de harnachement et il suffirait de
deux chevaux pour transporter la tente et ses cordes.
XV
La tente est magnifique, il faut le dire. Mahomet Gomelin l’avait fabri-
quée ; elle était bordée tout autour de merveilleuses topazes avec des
incrustations, dans une résine odorante, de riches pierres au pouvoir
magique, comme je vais vous l’expliquer : on ne peut ni envoûter, ni tuer
par le poison ou des herbes vénéneuses quiconque l’aura vue pendant le
jour. Mais nombre d’autres pierres précieuses faisaient flamboyer
I . Voir ci-dessus, chant II, xxvi, n. I , p. 205.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT Vi
285
l’œuvre — des émeraudes, des grenats — et la rendait éblouissante. La
toile de tente était d’une étoffe de soie unique au monde : on l’appelle
sydor. Arachné l’avait tissée dans une île au milieu de la mer et c’est
pourquoi Pallas la changea en araignée ; elle file couchée sur le dos et tire
le fil de son ventre. Le piquet parfaitement résistant, c’est Corbadas qui
l’avait fait fondre avec l’or le plus fin d’Arabie, purifié quatre fois. Per-
sonne ne pourrait en faire le tour avec ses bras. Mahomet Gomelin y a
fait graver sa loi. Il voulait à toute force être le vrai dieu pour imposer sa
religion et se faire appeler « dieu » dans le monde entier. Mais Notre-
Seigneur n’a voulu l’admettre ni le supporter. Un jeudi, Mahomet sortait
d’une taverne, enivré d’un vin généreux ; il vit un tas de fumier devant
lui, s’y coucha sans plus vouloir en bouger. C’est là que des porcs l’étran-
glèrent, à ce qu’on m’a dit. Et c’est pourquoi les Juifs ne veulent pas
manger de viande de porc. Saladin fit porter son corps à La Mecque
auprès d’un Juif, personnage important expert en sorcellerie. On l’a
enfermé et scellé dans une chasse ; il n’est plus sur terre ni dans le ciel,
mais tourne dans l’air. C’est toujours à La Mecque que les païens vont
l’adorer et que les Sarrasins le servent et le vénèrent. Ils croient le voir
voler et l’entendre parler '.
XVI
La tente de Sultan de Perse était admirable. Le pommeau qui la domine
était une escarboucle magnifique que l’on voyait resplendir à quinze
lieues à la ronde 1 2 . On avait placé sur la tente l’image en pied d’Apollon,
un bâton à la main, en train de menacer les Français ; et, à la base, au
milieu de la tente sous un dais de soie, Mahomet, descendu de son piédes-
tal d’or pur, est entouré de quatorze rois d’Afrique qui se précipitent pour
l’embrasser.
Le diable entra dans Mahomet, sous les yeux de Sultan de Perse avec
tumulte et fracas ; tous les païens entendirent.
« Venez, païens, approchez-vous de moi, disait Satan, je viens vous
annoncer que je vais terrasser la religion chrétienne. Que Dieu reste là-
haut dans le ciel ; la terre m’appartient, c’est moi qui la dirige, c’est moi
qui la gouverne 3 . Malheur à l’homme auquel Dieu accorderait une récom-
pense. Car c’est moi qui vous donne les vignes, les blés à moissonner, les
herbes, les fleurs et les prairies à faucher. C’est moi que l’on doit adorer,
servir et remercier. »
Quand les païens l’entendent, ils se mettent à genoux et plus de qua-
1 . Voir ci-dessous. Le Bâtard de Bouillon, laisse ci.
2. Ce type de photophore païen est un lieu commun de l’épopée.
3. Rappel du discours de Satan lors des tentations du Christ : Le iv, 6-7 ; cf. aussi Mt iv,
8-9.
286
LITTERATURE ET CROISADE
torze mille se prosternèrent devant lui, se disant entre eux : « Il faut avoir
foi en un tel dieu, car il veut secourir son peuple. »
En se redressant, ils firent une immense offrande ; quatre chevaux de
bât n’auraient pas suffi pour porter les pièces d’or. Calife, leur pape, fit
un sermon : « Que celui qui n’a qu’une femme en prenne deux, trois,
quatre, cinq, pour exalter notre religion, car les Français sont venus nous
arracher nos terres. Mais Sultan nous ordonne d’aller les massacrer. »
XVII
Calife, leur pape, se tenait à côté de Mahomet et disait aux Sarrasins :
« Écoutez ma parole. Sultan commande, et nous aussi, nous le
commandons : que chacun engendre des héritiers, car les Français sont
venus dans ce pays ! Sultan donne l’ordre d’aller les massacrer. Nous res-
taurerons notre terre dévastée.
— Voilà des paroles raisonnables », dit l’Amulaine.
Et les païens s’écrient : « Nous sommes tous d’accord ! »
C’est alors que Corbadas entre sous la tente avec le sage Fucabel et le
vieux Clarion. Ils se tordent les mains, déchirent leurs vêtements, mani-
festent une immense douleur. Ils tombent à genoux aux pieds de Sultan.
Corbadas lui baisa le pied. Canebaut, le frère de Rubion, le redresse ;
c’était l’homme le plus savant de la religion païenne. Sultan s’adresse à
Corbadas en ces termes : « Dites-moi : tout va bien ? »
Corbadas resta muet de stupéfaction.
« Seigneur, intervient Fucabel, il n’y a pas à vous le cacher. Nous
avons perdu hier Comumaran son fils. Fes chrétiens le gardent prisonnier
dans la tour de David.
— N’en dites pas davantage, répond Sultan, demain nous le délivre-
rons. Tous les Français seront conduits en captivité ; et nous donnerons
leurs femmes en mariage aux Turcs. »
Corbadas relève la tête quand il l’entend et dit à l’émir : « Si nous réus-
sissions, le royaume de Charlemagne nous serait ouvert. »
Sultan se met debout, lève la main et dit :
« Seigneurs, je vous interdis de manger ni pain ni poisson, de boire ni
vin, ni eau, ni liqueur, ni élixir, de vous asseoir ou de retourner chez vous
avant d’avoir libéré Comumaran.
— F’émir a imposé de bonnes interdictions aux disciples de Mahomet,
disent les païens. Maintenant Philippe, Robert de Normandie, le duc de
Bouillon, le comte Robert de Flandre que l’on surnomme « le Frison »,
tous peuvent être assurés de leur malheur, si nous les atteignons. Ils
auront tous la tête coupée ; pas un seul ne sera libéré contre rançon ! »
Ils font alors sonner mille trompes et mille cors de laiton. Des soldats
à pied convoient vers Barbais les bêtes de somme chargées de vêtements,
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
287
d’armes et de tous les équipements. Leur colonne, sans mentir, couvre
bien sept lieues. Les chevaux et les mulets hennissent, les éléphants bar-
rissent à longue haleine, les petits chiens jappent, les mâtins aboient, les
éperviers et les gerfauts font un semblable vacarme. C’est Mahomet qui
les guide, en compagnie de Calcatras, Néron, Danebur d’Averse et de
l’émir Corbon. L’un est monté sur un serpent, un autre sur un lion, le
troisième sur un géant, le quatrième sur un griffon. Canebaut, assis sur le
fils d’un dragon, conduit l’éléphant que chevauchait Mahomet. Leurs
prêtres chantaient ; Perses et Slaves courent aux armes. Le tapage qu’ils
font porte à plus de dix lieues.
XVIII
Les armées de l’émir de Perse sont immenses ; le fracas des trompes
sonnant toutes ensemble fait trembler montagnes et vallons de la terre ;
le bruit porte jusqu’à dix lieues et demie. Sultan était assis sur un trône
d’or ciselé, de l’atelier de Salatré. Au-dessus de sa tête était tendue une
toile d’Aumarie pour le protéger de la chaleur torride du ciel. Il fallait
douze Turcs pour la tenir comme il faut. Il chevauchait un mulet noir
comme une pie, qui marchait si confortablement à l’amble qu’il ne res-
sentait aucune secousse ; pas un de ses cheveux ne bougeait, son manteau
ne flottait pas. Il avait revêtu une tunique vermeille ornée de fourrure
zébrée. Un homme qui la porte ne souffrira plus jamais des oreilles, ne
pourra être empoisonné par aucun philtre magique ni être tué ou blessé ;
elle pourrait rester mille ans en terre sans pourrir ; cette tunique était
garnie de pierres précieuses dont l’éclat fait resplendir la terre. A son cou,
Sultan portait une topaze étincelante, qui protégeait de la cécité. Sa
grande barbe, blanche comme flocon de neige, s’étalait sur sa poitrine
jusqu’à sa ceinture ; sa chevelure était retenue par-dessus ses épaules
grâce à quatre fils d’or avec des boutons de jaspe. Son couvre-chef valait
toute la ville de Pavie.
Il est escorté de plus de cinquante rois païens qui, l’épée au poing,
empêchent qu’on l’approche à moins d’une lance et demie.
Jusqu’à Tyr et Acre, à Damas, à Césarée et jusqu’à Tibériade, les
peuples se mettent en marche, car Sultan venait avec l’armée d’Esclavo-
nie. Plus de cent mille Turcs vont à sa rencontre, à longues chevauchées ;
ils lui font de riches présents et chacun lui manifeste sa vénération et lui
adresse des prières. Que Dieu, le fils de sainte Marie, ait souci des nôtres,
car si les secours tardent, ils seront en mauvaise situation.
Parlons maintenant des Turcs de Rames. Que Dieu les maudisse ! Ils
viennent à Jérusalem pour se battre avec acharnement et lancent une
attaque devant Saint-Étienne. Nos barons font une sortie brutale ; l’af-
frontement sera violent.
288
LITTÉRATURE ET CROISADE
XIX
Les Turcs ont poussé leur cri de guerre devant Jérusalem. Nos barons
sont sortis de toute la vitesse de leurs chevaux. Le roi Godefroy dit à
Pierre :
« Seigneur, je vous demande au nom de Dieu de garder la cité.
— Je le ferai contre mon gré », répond Pierre.
Le roi, bien armé, éperonne son cheval et se heurte, dans le val de Josa-
phat, à Marbrin le fils de Sucaman, le puissant roi auquel Baudouin avait
tranché le côté. Marbrin reconnut le roi dès qu’il l’aperçut. Il ne l’aurait
pas affronté pour le poids d’un muid d’or. D’aussi loin qu’il le voit, il lui
crie grâce et le roi le saisit par le chanfrein doré, mais ne lui fait aucune
promesse pour sa vie ou sa mort ; il le confie à quatre chevaliers qui le
ramènent dans Jérusalem. Quand ils voient cela, tous les Sarrasins pren-
nent la fuite : pas un seul duel, pas une lance brandie ! Ils se précipitent
de toute la force de leurs chevaux, franchissent collines et montagnes
comme des fous, ne pensant qu’à se sauver.
Le roi Godefroy fait rentrer ses hommes dans Jérusalem. Les Turcs se
sont arrêtés sur une crête pour se regrouper et se rassembler. Ils se lamen-
tent entre eux douloureusement :
« Seigneurs, dit Alis, nous sommes ridiculisés. Nous avons perdu
Marbrin, le fils aîné de Sucaman, et nous sommes aussi dans le malheur
à cause du jeune Comumaran. Faites venir le Français et qu’il soit déca-
pité !
— Par ma tête, nous n’en ferons rien, dit le farouche Malcoé, mais
nous l’échangerons contre l’un des nôtres. »
XX
« Nous n’en ferons rien par ma tête, dit le farouche Malcoé, mais si
on veut bien m’en croire, choisissons un messager pour l’envoyer dans
Jérusalem. Nous demanderons une trêve au roi et à ses frères ; ensuite,
s’il l’accepte, nous lui rendrons ce Français pourvu que nous ayons Cor-
numaran ou Marbrin en échange.
— Assistez-nous, saint Mahomet », crient les païens.
Ils envoient, auprès du roi, Margot et Fausaron, ainsi que le roi Quarro-
ble, le frère du Rouge-Lion, escortés de cent Slaves. Tenant des colombes
et des rameaux d’olivier en signe de paix et d’amitié, ils vont jusqu’à la
tente du roi Godefroy.
« Seigneur, savez-vous ce que nous vous demandons ?, disent les mes-
sagers. Restituez aux Turcs un de vos deux prisonniers ; et en échange ils
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
289
vous rendront le leur qui s’appelle Raymond. Si vous refusez, demain
nous le pendrons, à moins que nous ne lui coupions la tête.
— Seigneurs, réfléchissons ensemble, dit le roi à ses conseillers. Pour
un de ces païens nous pouvons retrouver le comte.
— Ecoutez notre avis, dit Pierre l’Ermite. S’il plaît à Dieu, nous ne
devons pas perdre le comte à cause d’un Turc ; nous ferons un échange
homme pour homme, si c’est possible. Si Dieu nous faisait revenir le
comte, nous lui en rendrions grâce. Seigneur roi, songez-y, au nom de
Dieu ! »
Le roi retourne auprès des messagers et leur dit :
« Seigneurs, nous allons vous rendre Comumaran ou Marbrin, celui
que vous voulez, à condition que nous recevions en échange notre compa-
gnon ; nous vous accordons une trêve de trois jours.
— Vous avez notre parole », répondent les messagers.
Ils prennent congé du roi et s’en vont au galop. Le roi Godefroy convo-
que alors ses compagnons, les uns portent des bliauts, d’autres des vête-
ments d’étoffe brodée. Tous tiennent à la main une baguette ou un bâton ;
ils ont une attitude farouche, un regard de lions. Le roi fait porter aux
Ribauds des pourpoints rembourrés, puis ils revêtent des manteaux de
riche tissu vermeil.
XXI
Ainsi habillés, les Ribauds ont belle allure. Ils n’avaient pas l’habitude
de vêtements aussi luxueux. Le roi Godefroy, qui était homme de grand
bon sens, les fait défiler — on en comptait sept mille et, cependant, ils
n’étaient que sept cents — devant Comumaran et Marbrin, le fils de
Sucaman, puis revenir ; ainsi sont-ils tous passés dix fois, changeant de
vêtements à chaque passage. Ce fut en vérité une grande ruse. Comuma-
ran avoue discrètement à Marbrin :
« Il vient de passer un très grand nombre de chevaliers ; je croyais
qu’ils n’en avaient pas la moitié. Ils assureront une solide défense contre
les armées d’Orient. Ils me paraissent être au moins cent mille. Godefroy
est d’une très grande puissance. Quelle joie ce serait, s’il croyait en Ter-
vagant ! Je lui donnerais la fille de Sultan comme épouse. Les Francs ne
pourraient plus opposer de résistance. Si seulement nous le contenions
au-delà du pont d’ Argent, il n’en reviendrait jamais, il aurait fait tout ce
que nous voulions ou il serait décapité.
— Silence !, dit Marbrin. Parlez plus bas, car si les Français nous
entendent, cela ira mal. Ils se vengeront cruellement de nous. »
Le roi fait alors se dévêtir discrètement les Ribauds pour qu’ils remet-
tent leurs pauvres équipements ; ils reviennent les massues à l’épaule et
défilent deux par deux, avec fierté et en bon ordre devant les deux païens.
Le roi Tafur et Pierre l’Ermite étaient également là, armés chacun d’un
290
LITTÉRATURE ET CROISADE
faussart à l’acier brillant. Les Ribauds regardaient les Turcs d’un air
farouche, brandissaient leurs massues en grinçant des dents. Marbrin dit :
« Il faut être fou pour les attendre ; on dirait des diables, tant ils sont
horribles ! Ceux qu’ils attraperont seront livrés à de cruels tourments. Ce
sont des démons, des gnomes ou des dragons. Ils se ressemblent tous, ils
doivent être de la même famille.
— Ce sont eux qui mangent nos gens 1 », ajoute Comumaran.
Quand Marbrin l’entend, il est pris d’une si grande frayeur que son
corps se couvre de sueur ; il aurait bien donné tout l’or de l’Orient pour
être ailleurs.
XXII
Les deux païens avaient été terrorisés par les Ribauds. Marbrin a failli
s’évanouir de peur. Comumaran appelle le roi Godefroy, le comte de
Rohais et Eustache le sage.
« Seigneurs, dit le païen, serons-nous en vérité échangés tous les deux
contre Raymond ? Je vous supplie, au nom de votre Dieu, de nous dire ce
que vous allez faire de nous, nous laisser la vie ou nous faire mourir ? »
Le roi Godefroy répond : « Nous avons donné notre parole ; l’un de
vous deux sera libéré, ainsi en avons-nous décidé. »
Les messagers païens ont ramené Raymond et l’ont remis au roi Gode-
froy, puis ils ont demandé Comumaran. Le roi le leur a remis, libre.
Quand il l’eut libéré et rendu aux païens, Baudouin de Rohais lui a donné
une franche accolade en le suppliant de croire en Jésus, le Roi de majesté,
ainsi garderait-il sa terre et son fief en libre possession. « Il n’en est pas
question, répond Comumaran. Je préférerais être décapité et écartelé,
plutôt que d’abandonner et renier Mahomet. »
Le comte Baudouin pleure de pitié quand il l’entend.
Comumaran se lève et demande congé. La trêve doit durer trois jours.
Il monte à cheval, quitte la ville, tandis que le roi Godefroy le recom-
mande à Dieu. Mais Comumaran les défie en s’éloignant ; jamais, pense-
t-il, il ne les aimera de sa vie, ils auraient grand tort d’avoir confiance ou
foi en lui ; il haïra toujours les Francs et toute la chrétienté.
Eperonnant son cheval, il chemine en compagnie des messagers.
Le roi et tous les barons manifestent leur grande joie pour le comte
Raymond qu’ils ont racheté. Ils lui ont fait prendre des bains, l’ont soigné
avec des plantes jusqu’à ce qu’il ne ressente plus ses douleurs. Ils ont
aussi rendu gloire et louange à Notre-Seigneur. Mais en même temps, ils
restent effrayés par l’armée perse ; ce qui n’a rien d’étonnant, car jamais,
1. Ce n’est pas la seule allusion à l’anthropophagie dans les chansons de croisade. Voir
aussi ci-dessous, chant VII, xi et xxxvi.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VI
291
dit-on en vérité, il n’y eut d’aussi grande armée. Toutes les nuits, ils éta-
blissaient une garde armée à Jérusalem.
Je vais cesser pour un court moment de parler d’eux ; j’y reviendrai
bientôt.
Comumaran a si bien chevauché qu’il a atteint les plaines de Rames où
il a retrouvé les Turcs. Sans attendre davantage, il en reprend le comman-
dement ; et tous chevauchent tant en éperonnant leurs montures qu’à dix
lieues de là ils font leur jonction avec l’armée impériale. Les troupes de
l’émir Sultan étaient si nombreuses qu’elles recouvraient toutes les colli-
nes, les vallées et les hauteurs. Depuis que Dieu eut créé Adam avec de
la glaise et Ève avec une côte de l’homme, on n’avait jamais vu une aussi
grande armée, à ce qu’on dit. Il y avait au moins cent cinquante rois et
émirs et les hommes se comptaient par trente fois cent mille.
XXIII
L’armée de Sultan s’était établie à dix lieues de Rames ; il est impossi-
ble de dénombrer les tentes et les abris. Le camp s’étend sur sept lieues
et demie ; tout le pays en est couvert et la terre brille des éclats des pom-
meaux et des aigles. L’émir était assis, en grande pompe, sur un trône de
l’atelier de Salatré, entouré de cent rois de religion païenne. Comumaran
arrive au galop avec son escorte. Il met pied à terre, entre sous la tente,
fend la foule et vient se prosterner aux pieds de Sultan. Il aurait baisé sa
jambe et sa chausse, quand Canebaut aux cheveux blancs le relève. Cor-
badas voit son fils, il en remercie Mahomet et dit au roi Sultan : « Grande
est votre puissance ; le monde entier obéit à vos ordres ; personne au
monde n’oserait s’opposer à vous. »
À cause du retour de Comumaran, l’armée se laisse aller à sa joie,
redouble d’allégresse et célèbre Mahomet. Après la joyeuse célébration
de la fête, Comumaran parla d’une voix distincte :
« Au nom de Mahomet, émir, il faut que je vous le dise : tous mes
hommes sont tués, mon armée est anéantie. Il y a, dans Jérusalem, un
nombre immense de chevaliers. Le jour de mon arrivée, j’ai lancé une
attaque ; j’avais rassemblé du butin dans le val de Josaphat. Les chrétiens
sont sortis en ordre de bataille ; ils combattent avec une terrible violence.
Les lances étaient brisées, les boucliers fendus ; j’ai été tait prisonnier ;
que dire de plus ? Le roi Sucaman a perdu tout le côté droit que Baudouin
lui a tranché avec son épée aiguisée. Aucune arme ne résiste aux coups
des Français. Leurs épées ont toutes une croix au pommeau. Quand le roi
Godefroy tire la sienne et frappe un de nos chevaliers sur son casque bril-
lant, il pourfend cheval et cavalier, comme un rien ; l’âme s’en va sans
que le corps ait le temps de s’en apercevoir. Il garde Marbrin en captivité
dans la grande tour antique. Nous avions capturé un de leurs comtes, le
292
LITTÉRATURE ET CROISADE
seigneur Raymond de Saint-Gilles ; c’est en échange de lui que j’ai été
libéré, mais ils ont gardé Marbrin. S’il refuse la conversion, sa vie sera
courte. »
À ce discours, Sultan frémit. Il jure, par Mahomet qu’il adore et prie,
que la ville sera assiégée le lendemain matin et détruite de fond en
comble, si les chrétiens ne se rendent pas.
Mais Comumaran intervient :
« J’ai promis une trêve de trois jours, j’ai donné ma parole. Je préfére-
rais la mort au parjure. Quand ce sera le jour, notre foi sera exaltée, les
hommes de Godefroy seront écrasés par notre armée ; ils se rendront tous
à nous, la cité sera prise. Nous les emmènerons en captivité dans le
royaume de Perse pour les établir dans nos déserts que leurs descendants
peupleront et mettront en valeur. Notre religion sera exaltée, la leur humi-
liée. Notre domination s’étendra jusqu’à la terre de France et si quelqu’un
s’oppose à votre puissance, il aura la tête coupée sur-le-champ.
— Par Mahomet, c’est bien parlé », dit le roi de Nubie.
Ils laissèrent là les discours ; la nuit était tombée ; les païens vont sous
leurs tentes avec grand bruit. La musique des cors et des trompettes s’en-
tendait jusqu’aux abords de Jérusalem. Puisse Dieu, le fils de sainte
Marie, venir à l’aide de nos gens, car si les secours tardent, ils seront dans
une situation catastrophique.
XXIV
Il y eut beaucoup de bruit pendant la nuit dans le camp. La terre était
illuminée par l’embrasement des lampes allumées. On y voyait sur dix
grandes lieues à la ronde. Le lendemain matin à l’aube, les païens replient
les tentes, chargent les approvisionnements, préparent leurs armes et tout
ce qu’il fallait. Sultan donne l’ordre aux troupes d’avancer en armes, sans
faire halte, jusqu’aux plaines de Rames. Les Sarrasins s’équipent immé-
diatement, au son retentissant de vingt mille cors, et prennent la direction
de Jérusalem. Les soldats de Notre-Seigneur sont effrayés par les troupes
perses qui s’avancent, déployées sur sept lieues. Sultan chevauche avec
grande vigueur sur Maigremor à la tête étoilée, qu’aucun effort ne met en
sueur. Il galope mieux dans les collines et les montagnes que d’autres ne
le font dans une vallée et ses sabots sont plus durs que de l’acier ; il aurait
bien couru trente lieues d’une seule traite avec une pleine charge de fer.
Ce cheval était couvert d’une housse de pourpre décorée ; sa selle était en
ivoire, ornée de topazes avec des incrustations d’émeraudes dans de la
résine odorante qui reluisaient plus que des chandelles allumées. L’émir
portait sa grande barbe étalée sur sa poitrine jusqu’à sa ceinture, blanche
comme fleur des prés, et ses cheveux rejetés derrière ses épaules, tressés
et décorés de boutons de jaspe. Il était couronné d’un cercle d’or de très
grande valeur et avait revêtu sa grande tunique à fourrure ; que vous en
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 293
dire ? On n’en a jamais vu de semblable ; elle avait été fabriquée dans les
défilés d’Abilant par la déesse Pallas et la fée Morgain. L’émir tenait une
baguette carrée de l’or le plus fin d’Arabie, creusée à l’intérieur et tout
omée de pierres précieuses ; quand le vent en atteignait les entailles et les
trous, à chaque souffle l’on entendait des chants, des notes, des voix, des
mélodies les plus variées. On jette, sous les pas de sa monture, de la
menthe, du baume, des joncs et des roses colorées ; cent cinquante Turcs
mécréants l’escortent, l’épée dégainée, qui, tous, lui versent tribut.
Cette immense armée s’avance à travers collines et montagnes ; il
fallait presque une journée pour la parcourir d’une extrémité à l’autre. Les
cors, les trompes et les trompettes sonnent puissamment ; les monts en
retentissent, les vallées en renvoient l’écho. Les rapides chevaux soulè-
vent une telle poussière qu’on en voit le nuage depuis Jérusalem. Les
soldats de Notre-Seigneur en sont effrayés. Ce n’est pas étonnant, car
jamais l’on n’avait vu une armée aussi imposante. L’émir a juré par sa
grande barbe qu’il ne reviendra jamais sur ses pas avant d’avoir dévasté
la France, capturé et enchaîné tous les chrétiens. Tous ceux qui refuseront
de croire en Mahomet auront la tête coupée !
Mais, s’il plaît à Dieu, sa barbe sera victime d’un parjure, si Dieu
protège les princes de Terre sainte qui ont fait demi-tour vers Jérusalem.
Ils ont repassé l’eau du Jourdain. L’armée de Sultan sera tout entière mise
en déroute, les païens vaincus et anéantis.
CHANT VII
Vous allez entendre une magnifique chanson, comme jamais jongleur
n’en a raconté de plus belle. Elle est véridique car elle se trouve dans la
Bible 1 .
I
L’émir chevauche avec son immense armée. L’avant-garde est assurée
par cent cinquante mille hommes sous la conduite des dieux Mahomet et
Tervagant ; elle convoie le riche trésor de l’émir Sultan.
Calife convoque Canebaut et Morgan, le vieil Amulaine, son frère
l’Amustan, Hector le fils d’Aresne, le roi Glorian, Calcatras le seigneur
des monts de Baucidant, le vieil Aérofle, oncle de Comumaran, le roi
des Cananéens et son frère Rubant, Comuble de Monnoble et son frère
Ataignant, Miradas de Cordes et l’émir Lucifer qui se faisait accompa-
1 . L’auteur se donne ainsi une caution historique et morale sans réplique.
294 LITTÉRATURE ET CROISADE
gner de Lunor de Moriant, Butor et Danemont, du puissant Marjari, de
Galafre, Estele, Corbon, Soupirant, Fabur et Malcoé, le frère de Soliman.
Il fait venir aussi avec eux le farouche Comumaran.
« Seigneur, écoutez mes ordres, dit Calife. Faites exposer vos reliquai-
res, ainsi que les riches écrins d’or d’Arabie et tous les vases de grande
valeur. Que dix mille païens les portent vers Jérusalem. Et vous, avec cent
mille Turcs, vous les suivrez. Fes Français, devant tout cet or, sortiront
de la ville, par cupidité, pour s’en emparer. Vous, vous les attaquerez et
leur couperez aussitôt la tête.
— Par Mahomet, c’est une proposition très habile ; le pape Calife est
d’excellent conseil. »
Fes Sarrasins vont alors aussitôt ouvrir les coffres, en retirent tous les
trésors et les étoffes précieuses, les grands reliquaires en or d’Arabie,
pour les porter en grande procession dans leurs bras en chantant, tandis
que les Achoparts les accompagnaient en dansant. Fes perfides mécréants
font cela par ruse. Fe détachement militaire qui suivait était composé
d’abord de soixante mille archers, puis de cent mille hommes choisis pour
leur force, tous montés sur des chevaux rapides, bien équipés de cottes de
mailles, de heaumes et d’épées affilées, de javelots pointus, de longs
pieux, de lourdes massues ; ils restent à distance du trésor de l’émir. C’est
Comumaran leur gonfalonier, monté sur Plantamor son cheval rapide. Fe
Turc chevauche avec une telle vigueur qu’il fait plier les étriers sous lui.
Il brandit orgueilleusement son épée, tout en proférant des menaces à
l’encontre du roi Godefroy et de Baudouin. Que Dieu vienne à leur aide
par sa sainte volonté ! Si en effet le roi et ses hommes sortent de la ville,
ils seront tués ou faits prisonniers ; rien ne pourra les protéger. Malheur
à qui convoite les richesses qu’il voit 1 !
II
F’émir et ses puissants barons chevauchent, tous d’une seule traite,
depuis les plaines de Rames pour exposer le trésor aux yeux des chrétiens
devant Jérusalem, près de la porte où saint Étienne fut lapidé pour
l’amour de Dieu. Feurs prêtres disaient : « Prenez-vous par la main pour
danser ! »
Fe roi Godefroy est monté sur les murs avec l’excellent Baudouin de
Rohais, le roi Tafur et Pierre l’Ermite. Il y avait aussi beaucoup de cheva-
liers et de Ribauds. Fe roi s’appuie à la muraille et leur dit :
« Écoutez-moi, seigneurs ! Qu’aucun de vous n’ait l’audace de sortir
de la cité, à cause de ce que vous voyez. C’est une ruse des Turcs que
d’exposer de la sorte leur or. Ils attendent, tout près, en embuscade, que
1. Voir aussi ci-dessous, xv.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
295
nous allions dans les prés pour nous emparer de leur trésor. Toutefois, si
Jésus de gloire nous aime tant, qu’il nous permette de le conquérir, il
serait partagé équitablement entre vous tous.
— À vos ordres, seigneur, répondent les Français. Nous vous obéirons
quoi qu’il arrive. »
Après les avoir ainsi rassurés et exhortés, le roi est remonté tout seul
dans la tour de David. Voyant le pays tout couvert d’hommes en armes,
il adresse une prière à Dieu :
« Seigneur Dieu, Père, ayez pitié de vos simples fidèles qui sont restés
ici pour Vous, pour garder la ville où votre corps a été transpercé et le
Saint-Sépulcre où Vous avez reposé. Seigneur Dieu, si telle est votre
volonté, n’acceptez jamais qu’on y serve et vénère le diable. Mais si votre
volonté est de supporter que votre ville soit reprise par les infidèles et que
votre peuple soit tué et massacré, alors, je vous prie, cher Seigneur,
exaucez-moi ! Que je sois immédiatement décapité, car je préfère la mort
à la captivité.
« Ah ! barons de France ! Où êtes-vous allés ? Vous m’avez laissé seul
sur cette terre sainte, totalement isolé au milieu de démons ! Vous m’avez
abandonné, vous ne me reverrez jamais plus. Si le Sépulcre est pris et
profané, toute la sainte chrétienté en sera humiliée ! »
Le roi se mit alors à pleurer, en se tirant les cheveux. Aucun homme
au monde, témoin de sa douleur, n’aurait résisté à la compassion.
III
Après cette lamentation, Godefroy s’adressa encore longuement à
Dieu. Puis, voyant la terre couverte de païens, il ceint son épée, la tire du
fourreau et la serre dans son poing : « Bonne épée, lui dit-il, je vous plon-
gerai aujourd’hui encore dans le sang des Sarrasins que je tuerai. Avant
de mourir, je me battrai si bien contre eux que mon âme en sera sanctifiée,
s’il plaît à Dieu et à sa mère. »
IV
Quand le roi Godefroy eut achevé sa prière et l’adresse a son épée, il
la remet au fourreau, puis fait le signe de la croix et descend les escaliers
de la tour pour rejoindre ses hommes qui lui demandent avec inquiétude :
« Qu’ailons-nous faire, seigneur ? Si vous l’ordonnez, nous irons saisir
ce trésor.
— Seigneurs, nous n’en ferons rien. Personne ne sortira. Restons à
l’intérieur. Ces traîtres de Sarrasins veulent nous tendre un piège. Si nous
sortons de la ville, nous ne pourrons plus jamais y rentrer. Observons-les
296
LITTÉRATURE ET CROISADE
calmement. S’ils nous attaquent, défendons-nous bien ici, dans la ville,
pour le meilleur et pour le pire. »
Le roi Tafur l’entend, il en fronce les moustaches et, de colère, jure par
saint Lazare qu’il rompt tout lien vassalique avec Godefroy s’il ne le
laisse pas tenter une sortie. Il la fera de toute façon, avec ou sans autorisa-
tion, quitte à partir furtivement comme un voleur.
« Qu’est-ce ? Diable ! dit-il. Sommes-nous prisonniers ? Ils nous
offrent leur trésor et nous n’osons pas le prendre ! Si l’on veut m’en
croire, nous l’aurons. Nous savons bien que nous mourrons tous ; alors
conquérons ce trésor pour Jésus, afin de ne pas encourir de reproche
devant Dieu. Faisons une sortie, par saint Lazare. Que nous mourions ou
survivions, il n’y a pas d’autre solution ! Si j’ai un cheval qui m’emporte
au galop, j’irai tuer Sultan à l’intérieur de sa tente. Si je meurs, qu’im-
porte, puisque j’aurai fait ce que je voulais !
— Nous vous suivrons tous, sans hésitation et sans peur de la mort,
s’écrient les Ribauds.
— Réfléchissez, dit Godefroy. Je préférerais être mort plutôt que de
vous perdre. Mais la trêve n’est pas achevée ; ce serait trahison. »
Tandis qu’ils tenaient cette discussion houleuse, voici que Comumaran
se précipite au galop avec cent mille Turcs et Slaves, jusqu’auprès de nos
hommes. Il crie :
« Nous rompons la trêve ; vous serez tous tués ou faits prisonniers, si
vous n’adorez pas Mahomet. Je vous emmènerai en captivité et Sultan
fera pendre votre ermite Pierre. Aucun de vous ne sera libéré contre
rançon !
— À la grâce de Dieu », dit le roi Godefroy, puis il crie :
« Aux armes, barons ! Mais je vous demande, au nom de Dieu, de ne
pas les poursuivre trop loin. »
Alors Raymond de Saint-Gilles sonna du grand cor.
V
Dès qu’ils entendent le son du grand cor, tous les hommes de Notre-
Seigneur se précipitent sur leurs armes et Pierre l’Ermite dit à Godefroy :
« Moi aussi, seigneur, par amour pour vous, je vais prendre mes armes. »
Il endosse immédiatement son haubert, Godefroy lui lace son heaume,
mais il ne prend pas de chausses de fer. Il porte au côté gauche une épée
d’acier et monte sur le cheval qu’on lui avance ; le comte Baudouin lui
tend son bouclier et son frère Eustache lui donne une lance. Mais Pierre
la trouve trop légère et la jette à terre. Il se saisit d’une grande perche dont
il aiguise la pointe et jure par la mort de Dieu qu’il n’en portera pas d’au-
tre ! En armes, Pierre a fière allure ; il assure son assiette à cheval avec
une telle fougue qu’il rompt ses étriers et arrache sa selle.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
297
« Dieu ! quel cavalier ! dit le roi Tafur. Cela fait plus de cinq ans qu’il
n’est monté à cheval, un haubert sur le dos, pour attaquer à la lance ; il ne
saura plus se servir de ses armes. »
Mais Pierre a juré qu’il le fera et que s’il atteint les païens, il en désar-
çonnera tant qu’il fera l’admiration du puissant Sultan. Il lui faut d’abord
remettre pied à terre pour resangler son cheval. Le roi Godefroy l’aide
discrètement. Une fois à nouveau en selle, Pierre dit : « On verra bien qui
sera le meilleur dans cette bataille. Quel déshonneur pour celui qui ne
tiendra pas devant les païens ! »
Pierre affirme bien qu’il s’en moquera à son retour, et que, lui, il fera
ses preuves : si son cheval ne bronche pas, il s’emparera de Comumaran.
Mais, sans le secours de Dieu, il ne reviendra jamais !
VI
Le roi sort de Jérusalem avec ses troupes. De toute la vitesse de leurs
chevaux, lancés à fond de train, ils se jettent sur les Turcs, sans faire de
quartier. Le vacarme des païens, le choc des lances et des épées pouvaient
s’entendre à deux lieues.
Pierre l’Ermite, à la barbe blanche, excite des éperons son bon destrier.
Il prend son bouclier par les courroies, brandit son épieu. Ce va être une
catastrophe ! Dans son attaque, il n’a pas su le relever, mais il l’a placé
de travers entre son arçon et lui. Son cheval l’entraîne avec une vigueur
extrême vers le trésor. Que Dieu, le fils de sainte Marie, l’ait sous sa
garde, car des païens vont à sa rencontre — que Dieu les maudisse ! Au
plus fort de la bousculade, sa perche se brise et les odieux ennemis lui ont
tué son destrier. Quand il voit son épieu en morceaux et son cheval mort,
il n’a guère envie de rire. Il tire aussitôt son épée, laisse tomber à terre
son bouclier pour frapper à deux mains de grands coups. Il se défend
farouchement, mais il ne recevra pas d’aide, car il est éloigné de nos
soldats à plus d’une longue portée d’arc. Il se retrouve environné de
païens.
VII
On comprend l’affliction de Pierre quand il se voit encerclé par ces
suppôts de Satan. Il frappe de grands coups, en tenant son épée à deux
mains ; il parvient à s’appuyer à un rocher pour se défendre par-devant,
sans avoir à craindre d’attaque dans le dos. Il fallait le voir mutiler les
Sarrasins, les abattre morts et les renverser les uns sur les autres ; aucun
chevalier n’aurait mieux fait. Les païens, plus de deux mille, continuaient
de l’attaquer, mais aucun n’osait l’approcher. Devant un tel massacre des
298
LITTÉRATURE ET CROISADE
leurs, les maudits traîtres ont reculé, terrorisés par le courage farouche de
Pierre qui les regardait comme s’il voulait les dévorer.
Nous allons maintenant parler de nos soldats — que Dieu vienne au
secours de Pierre ! — qui se trouvent dans la grande et redoutable bataille.
Le fracas des épées, les cris, le tumulte font trembler la terre sous leurs
pieds. On pouvait voir le roi Godefroy en pleine action avec ses frères et
les autres guerriers au milieu des rangs ennemis. Ils manient l’épée en
vrais chevaliers, obligeant les Turcs à abandonner le terrain sur une portée
d’arc, et continuant de les pourchasser sans se laisser arrêter par la pré-
sence du trésor.
Quand les Sarrasins se rendent compte qu’ils ne veulent pas y toucher,
ils poussent leurs cris de ralliement ; les archers se mettent en position et
criblent les nôtres de flèches et de javelots. Les mailles de leurs hauberts,
si fines soient-elles, ne peuvent pas les protéger de blessures sanglantes
dans les flancs. Dans cette contre-attaque, les païens nous ont tué Gautier,
Godescal, Simon, Roger d’Étampes, Acart de Montmartre, Rohartde Poi-
tiers, Gui d’Aubefort et son frère Rainier, créant un grand désarroi dans
l’armée. Le roi pense devenir fou de colère et de fureur devant l’impor-
tance des pertes humaines parmi les siens, il crie : « Jérusalem ! Cheva-
liers, à l’attaque ! Que chacun pense à bien défendre sa vie. »
Alors le vacarme et les cris redoublent. Le roi pourfend depuis le
heaume jusqu’à la ceinture tous ceux qu’il atteint de son épée. Ses frères
et tous les autres se battent avec acharnement ; leurs épées sont trempées
de sang et de cervelle.
VIII
Le combat était gigantesque, la bataille furieuse. Voici qu’arrive le roi
Tafur avec ses pauvres fantassins. Chacun tient un poignard ou une hache
bien tranchante. Tous ces Ribauds coupent sans ménagement les têtes,
arrachent les entrailles. Les archers turcs ont beau tirer plus vite que le
vent ne chasse la paille, le roi Tafur continue de toutes ses forces à les
décimer avec sa faux affilée. Tous ceux qu’il atteint n’ont plus le loisir
de s’en aller ; aussi les Turcs le fuient-ils comme les brebis le loup. Per-
sonne n’ose plus l’affronter et le meilleur d’entre eux ne l’aurait pas
attendu pour un empire.
Comumaran dit à l’émir de l’Escaille : « Par Mahomet, notre dieu, rien
ne va plus pour nous, car sont arrivés je ne sais quels massacreurs, vérita-
bles diables sortis de l’enfer pour tuer nos gens. Un vrai carnage ! »
L’émir baisse la tête et, terrorisé, répond avec brutalité : « Par
Mahomet, en vérité, nous finirons par être tous anéantis. Nous avons eu
bien tort de nous lancer dans cette aventure. »
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
299
IX
Quand Comumaran voit arriver les Ribauds, il crie « Damas ! », tout en
brandissant l’épée et en éperonnant Plantamor, son rapide destrier. Douze
mille infidèles le suivent au galop pour attaquer les Ribauds et tirent, avec
leurs arcs turcs, une pluie de flèches, meurtrière pour leurs adversaires
qui ne portaient pas d’armures. Les Ribauds allaient être tués et massa-
crés, quand le comte Baudouin arrive à la rescousse, frappant sans relâche
à coups d’épée et coupant quantité de poings, de pieds, de membres. Le
champ de bataille était couvert de morts et de blessés.
Le roi Godefroy, l’épée tranchante à la main, pique Chapalu de ses
éperons d’or, il affronte Comumaran et, d’un grand coup, arrache les
décorations et les pierres précieuses de son heaume d’or martelé ; mais le
coup dévie et descend brutalement sur le côté gauche contre l’écu,
coupant de part en part tout ce qu’il atteint. S’il l’avait mieux asséné, il
l’aurait tout entier pourfendu. Quand Comumaran reconnaît Godefroy,
rien ne lui aurait fait attendre le coup suivant ; il fuit au grand galop. Le
roi Godefroy va alors frapper Malagu, fils d’Agolant et neveu de l’émir
Hu ; il le coupe en deux par le travers du corps ; son bon destrier en
emporte une moitié, sans s’arrêter, jusqu’au camp de Sultan. Ce coup
sème la panique chez les Sarrasins qui prennent la Alite. On ne les reverra
plus au combat ; il n’y aura plus à les attaquer, ni à les poursuivre. Le roi
fait demi-tour car il a gagné la bataille ; mais personne n’a touché au
trésor. « Hélas, nous avons fait une grande perte, dit le roi. Je ne retrouve-
rai jamais le bonheur, maintenant que Pierre a disparu. »
X
On menait grand deuil dans Jérusalem, et beaucoup s’évanouirent à
cause de la disparition de Pierre l’Ermite. Le roi Tafur se lamentait, exha-
lant sa peine et sa tristesse. Mais le roi Godefroy les réconforte :
« Ecoutez-moi, seigneurs, au nom de Dieu ! Il est bienheureux s’il est
mort pour Dieu ! Je veux vous dire autre chose. Ayez confiance en ma
parole : tant que je vivrai, la cité ne sera pas prise. Je préférerais être
démembré, plutôt que d’y voir le diable servi et adoré. Ayez confiance.
Dieu est avec nous ! Si sa volonté est de nous venir en aide, il ne faut pas
avoir peur. »
Ce discours les rassure et les réconforte. Le roi Godefroy demande
ensuite à son frère Eustache :
« Faites chauffer de l’eau. Je ne peux pas lâcher mon épée, tant mon
poing est enflé
1 . Voir aussi ci-dessous, xx.
300
LITTÉRATURE ET CROISADE
— À vos ordres », répond Eustache.
Le roi avait le bras et la main tellement meurtris que l’on eut beaucoup
de mal à lui retirer son épée du poing. Il donne l’ordre à Anthiaume de
monter la garde de la ville avec sept mille hommes d’armes.
Je vais maintenant cesser de parler de nos troupes que Dieu aime, et
revenir à Pierre qui, adossé à un rocher, était assailli par une foule de
Turcs et de Perses qui tiraient sur lui une pluie de flèches avec leurs arcs
turcs. Mais Jésus le préserva des blessures. Comumaran arrive au galop
en lui criant :
« Vieillard, c’est la fin ! Je vais vous frapper avec ma faux tranchante,
si vous ne vous rendez pas. Rendez-vous ou mourez ! Je vais vous livrer
à Sultan.
— Vous n’en ferez rien, s’il plaît à Dieu, rétorque Pierre l'Ermite.
Avant de m’avoir pris, vous le paierez cher. Vous seriez bien audacieux
de m’attendre ! »
Il s’avance, prêt à frapper. Comumaran se précipite comme un fou. Le
baron recule en esquivant, il n’est pas touché. Mais Comumaran lui lance
sa faux tranchante, qui l’atteint au flanc. Pierre tombe à terre. Comuma-
ran crie : « Tenez-moi ce vieillard ! »
Les Sarrasins le saisissent de tous côtés, lui lient les poings, lui bandent
les yeux, le tirent et le secouent en tous sens, puis le chargent sur un
cheval pour le conduire au camp. On le met en présence de Sultan dans
sa grande tente.
L’émir ordonne qu’on le désarme et qu’on lui enlève son heaume.
L’Ermite était grand, fort, musclé. Il avait une barbe longue et épaisse, de
larges moustaches, les cheveux ébouriffés et emmêlés, car cela faisait
bien deux ans qu’il ne les avait pas lavés et qu’il n’avait pas refait sa raie.
Son visage était sale et ensanglanté ; avec ses deux yeux bien écartés de
part et d’autre d’un grand nez, il avait l’air plus farouche qu’un ours
déchaîné ; il serre les dents, relève les moustaches, lance un regard vif
aux rois et aux émirs, retrousse ses manches, bande ses muscles quatre
fois. Il se serait jeté sur l’émir si on ne l’en avait empêché. Canebaut lui
crie : « Tenez-vous tranquille ! Au moindre mouvement, on vous coupe
la tête ! »
Sultan lui demande :
« D’où venez-vous ? Quel est votre lignage, qui sont vos parents ?
Dites-moi qui vous êtes, sans rien me cacher.
— Seigneur, vous allez tout savoir », répond l’Ermite.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
301
XI
L’émir Sultan s’adresse à Pierre :
« Dites-moi quel est votre nom.
— Je vous répondrai volontiers ; je m’appelle Pierre ici aussi bien
qu’outre-mer ; je suis né à Amiens où j’ai toujours ma demeure. »
Avant d’avoir fini de répondre, Pierre s’évanouissait dans la tente.
L’émir appelle aussitôt Lucion, le médecin le plus compétent qui soit.
« Vite, un remède, dit Sultan, guérissez-moi ce Français immédiate-
ment. »
Le médecin ouvre son coffre, en extrait de la marrube, une herbe sacrée
découverte par Salomon, qui avait fait sortir les Sept Sages de prison. Dès
que Pierre en eut avalé, la large blessure par laquelle sortait son poumon
fut guérie. Il se retrouvait plus vigoureux et agile qu’épervier ou faucon.
Sultan le fait asseoir sur un banc d’ivoire aux pieds d’or à côté de Rubion
et il fait placer Tahon de l’autre côté. Corsuble et le seigneur Mabon se
tenaient à droite ; l’émir, le seigneur Néron étaient également à leurs
places et le puissant Amulaine sur un siège façonné en or fin selon la
tradition de Salomon. Tous les autres étaient assis alentour. Le sol,
parfumé de baume, avait été, par les soins de Selon, couvert de jonc, de
menthe, de fleurs d’églantine fraîches ; trente cierges brûlent devant
Mahomet. Ce sont donc cent cinquante rois perses et slaves assis sous la
tente qui dévisagent Pierre et observent son allure, sa stature, son visage,
sa manière d’être, en se disant entre eux : « Ce maudit semble bien être
de ceux qui ont mangé les nôtres en grillades '. Il a les dents plus acérées
qu’alêne ou poinçon. Regardez comme il grince des dents et fronce ses
moustaches. On dirait un démon avec un regard de dragon. S’il était seul
sous cette tente, il aurait plus vite dégluti un Turc qu’un loup n’avalerait
un quartier de mouton ! » Les Sarrasins étaient tout effrayés par Pierre
qu’ils ne cessaient de dévisager.
XII
Quand Pierre l’Ermite entend les païens grommeler, il redoute qu’ils
ne veuillent le tuer. Aussi retrousse-t-il ses manches et va-t-il empoigner
un Turc qu’il envoie mort aux pieds de Sultan d’un violent coup de poing
à la mâchoire. Païens, Sarrasins, Slaves bondissent sur lui avec l’intention
de le mettre en pièces de leurs épées d’acier. Mais l’émir Sultan s’écrie :
« Maudit celui qui osera le toucher ! »
1. Allusion à un épisode antérieur raconté dans la chanson des Chétifs. Voir aussi ci-
dessus, chant VI, xxi.
302
LITTÉRATURE ET CROISADE
Puis, il s’adresse à Pierre, en français, pour lui demander de servir et
adorer Mahomet, d’abandonner la religion chrétienne et d’abjurer :
« Pierre, si tu acceptes, je te donnerai Damas et tu m’accompagneras dans
la conquête de la France. C’est toi qui auras le commandement de mon
immense armée. Dès la belle saison, nous passerons outre-mer pour
anéantir la chrétienté et je recevrai la couronne impériale à Aix-la-Cha-
pelle. »
Pierre l’écoute et lui répond en hochant la tête : « J’accepte. Vite,
faites-moi apporter Mahomet. »
L’émir commande qu’on le lui fasse amener, pour voir s’il consentira
à faire amende honorable devant lui. « Oui, dit Pierre, s’il veut bien m’en-
tendre, avant qu’il ne me laisse, je pense le faire pleurer. »
XIII
On fait apporter Mahomet dans la tente de l’émir, qui s’éclaire de tout
l’or, de toutes les pierres de cristal dont brille l’idole. Plus de mille cierges
scintillent devant lui. Pierre se prosterne tout en pensant à autre chose.
Puis on apporte un grand taureau de métal, dans lequel entre à grand
fracas un Sarrasin. Pierre se prosterne et reste incliné. Mais en son for
intérieur, il s’adresse à Dieu, notre Père spirituel, pour qu’il le délivre de
cette race criminelle. Sultan lui fait offrir un cor d’ivoire, un sceptre d’or
fin incrusté de corail et une coupe précieuse en émail. Les Sarrasins, tout
joyeux, organisent une grande fête et de grandes réjouissances, offrant
des pièces d’or et de précieux tissus de soie. Ils font introniser Pierre par
le roi Mariagaut, le font reculer jusqu’au piédestal et le font heurter le
taureau sous le menton. Sultan et Corbadas ne cachent pas leur joie.
XIV
Quand Pierre l’Ermite eut adoré Mahomet et que les Turcs l’eurent
intronisé dans leur religion, le roi lui a accordé sa confiance et l’a fait
asseoir sur un trône à côté de lui. Il l’a interrogé sur les conquérants de
Jérusalem, sur Godefroy qu’ils ont couronné roi ; frappe-t-il de l’épée
aussi bien qu’on le lui a dit ?
« Oui, en vérité, répond Pierre, rien ne résiste à la force de ses coups ;
et il est si hardi qu’il ne craint ni roi, ni émir ; et sa vaillance est plus
grande que je ne saurais dire. »
On fait alors venir Sucaman qui n’avait plus ni bras ni côté droit ; puis
est apporté le corps du cheval qu’il montait et que le roi Godefroy avait
pourfendu. Sa selle et ses arçons sont rouges de sang. Sucaman, devant le
roi, crie pitié.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
303
« Dis-moi, qui t’a mis dans cet état ? interroge l’émir.
— Par Mahomet, seigneur, Baudouin de Rohais, un Français infidèle
qui a épousé la fille du Vieux de la Montagne ; il est le frère du roi Gode-
froy qui nous fait tant de mal, qui détruit notre religion et déshonore
Mahomet. Regardez les blessures qu’il m’a faites, et ce cheval coupé en
deux : ce fut pour lui un jeu d’enfant. Ils ont emmené mon fils en captivi-
té ; il est maintenant prisonnier, enchaîné dans la tour de David. Mais par
la fidélité que je vous dois, si vous ne me rendez pas justice, vous me
verrez mourir. »
Sultan est affligé de ce qu’il entend et il jure par Mahomet Gomelin
que, s’ils ne lui rendent pas la cité le lendemain, rien ne les protégera de
la mort ; il les fera dépecer et brûler sur un bûcher. Tout l’or du monde
serait insuffisant à les racheter. Sultan convoque un interprète pour l’en-
voyer, sur le conseil de Pierre, à Jérusalem mander à Godefrov de se pré-
senter devant lui, sans le moindre délai : « Il aura la tête coupée selon le
droit païen, s’il n’abjure pas et ne renie son Dieu. Si, en revanche, il
accepte de croire en Mahomet, alors je l’aimerai, j’en ferai mon héritier,
il aura mon royaume. En tout état de cause, il ne recevra aucun secours
de la chrétienté, car les chevaliers ont repassé la mer depuis plus de deux
mois. S’il refuse, il peut en être sûr, son corps sera jeté aux ours et aux
lions. »
XV
Quand l’émir Sultan eut exposé la teneur de son message, les Turcs les
plus avisés lui ont conseillé de faire approcher son bon destrier, avec une
couverture en soie de Carthage, avec sa selle d’or massif décorée d’oi-
seaux et de poissons en émail ; c’est une selle de facture remarquable ;
personne, si grand voyageur soit-il, n’en a jamais vu nulle part de sem-
blable.
« Émir, dit Calife, envoyez aussi votre bouclier ; l’escarboucle qui le
surmonte est de grande valeur. Les Français sont très cupides ; dès qu’ils
regarderont de ce côté avec convoitise, vous pouvez être sûr qu’ils oublie-
ront tout sens moral. Et s’ils se lancent dans le combat, ce sera pour eux
un désastre. L’avare ne trouve souvent que sa honte '.
— Par Mahomet, voilà un conseil avisé », dit Sultan.
Il donne ordre aussitôt qu’on fasse venir son bon destrier que le roi
Marin va équiper.
1. Voir aussi ci-dessus, i.
304
LITTERATURE ET CROISADE
XVI
L’émir fait somptueusement harnacher son destrier. Les freins et la
selle sont en or pur ; les étriers sont tenus par des chaînes d’or, constellées
d’émeraudes et de topazes. Le harnais était magnifique, personne, en
France, n’aurait été assez riche pour l’acquérir ; et il protège du venin. Le
cheval était plus blanc que la neige et sa tête plus rouge que de la braise ;
il était revêtu d’une couverture vermeille décorée en échiquier et ajourée
finement pour que le blanc du poil soit mis en valeur par le rouge. Les
brides de sa tête valent le domaine de Poitiers.
Sultan l’envoie à Jérusalem pourtenter le roi, comme monture du mes-
sager qui doit persuader Godefroy qu’il sera jeté en pâture aux lions et
que ses deux frères seront tués et dépecés s’ils ne veulent pas abjurer et
abandonner leur Dieu. Quant aux autres prisonniers, ils seront étroitement
attachés pour servir de cible aux archers.
Le messager s’en va sur-le-champ, un rameau d’olivier à la main, sans
cesser d’éperonner le cheval farouche jusqu’à Jérusalem. Le roi, qui était
sur le mur, le voit bien arriver ; il dit à ses barons :
« Voici un messager qui vient nous dire je ne sais quoi. Le cheval qu’il
conduit vaut tout l’or de Montpellier. Ecoutez mes instructions : n’accep-
tez pas un sou de lui : malheur à qui osera l’approcher, car il est clair
qu’on l’envoie nous espionner.
— À vos ordres », répondent-ils.
Le messager arrive devant la porte et appelle. Godefroy le fait entrer et
escorter jusqu’à un grand palais qui se trouvait devant le Temple saint.
On attache le cheval à un anneau ; le roi Godefroy fait venir son interprète
et commande à ses hommes de se tenir prêts.
XVII
Devant le Temple saint, il y avait un magnifique palais ; c’est à l’inté-
rieur qu’on conduit le messager. L’interprète du roi parle à l’infidèle en
sarrasinois et le païen délivre le message de Sultan. 11 dit d’une voix forte
devant tout le peuple :
« Que le roi Godefroy se rende au puissant Sultan, qu’il croie en
Mahomet, Jupin et Tervagant ; sinon, il peut en être sûr, il sera jeté en
pâture aux lions ; ses frères seront tués et dépecés ; quant aux autres che-
valiers, étroitement liés, ils serviront de cible aux archers. Vous ne devez
espérer aucun renfort de l’armée de France ; mais si vous voulez vous
soumettre à sa religion. Sultan fera de vous son héritier et vous régnerez
sur l’Orient.
- Ne plaise à Dieu tout-puissant que, de ma vie, je me rende à lui.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
305
répond Godefroy, et je n’ai aucune envie de livrer Jérusalem, tant que je
pourrai me battre à l’épée. Je préfère avoir la tête coupée plutôt que de
devenir objet de vantardise pour les païens. »
Puis il dit à l’interprète :
« Traduisez-lui mes exigences : les païens doivent se rendre aux Fran-
çais et leur payer tribut ; en outre, je lui fais dire — qu’il le retienne
bien ! — que, si Dieu que je prends à témoin me protège, j’irai conquérir
le royaume de Perse, je ne laisserai pas de ville, de forteresse ou de
maison debout ; je ferai tout raser, jusqu’à La Mecque '. Les cierges qui
brûlent devant Mahomet, je les prendrai pour les mettre au Sépulcre où
Dieu est ressuscité. Je livrerai aux Ribauds Mahomet Gomelin, pour
qu’ils en fassent ce que bon leur semblera ; ils lui briseront les bras et les
flancs, ils en arracheront les pierres précieuses et l’or d’Arabie. Quant à
l’émir lui-même, s’il ne renie pas Tervagant, je lui ferai crever les deux
yeux, je lui arracherai la tête avec mon épée tranchante, je n’ai pour lui
que haine et mépris. »
Le roi a fait tout traduire au messager. C’est alors que défilent ses
hommes, bien en rangs, deux par deux, vêtus d’un uniforme de grosse
toile. Les Ribauds à l’allure redoutable sont là aussi. Tous s’arrêtent
devant le messager, mais ne jettent pas un regard au cheval. Ils sortent
par une porte, rentrent par une autre, après avoir changé de vêtements
pour qu’on ne les reconnaisse pas. Ils passent ainsi au moins dix fois de
suite, avec, à chaque fois, des habits différents. Puis les Ribauds se chan-
gent pour ne porter que de grossiers habits et des chemises toutes déchi-
rées. Avec leurs grandes massues, on dirait des monstres. Ils regardent le
messager en grimaçant ; le roi Tafur roule des yeux, ouvre et ferme la
bouche, grince des dents. Le messager, tremblant de peur, donnerait tout
l’or du monde pour être ailleurs. Il en défaille de terreur ; comme il aurait
voulu se trouver dans la tente de l’émir Sultan !
XVIII
Le Turc, terrifié par ce qu’il voit, aurait donné tout l’or du monde pour
être loin. Il tremble comme s’il avait la fièvre, ne cesse de demander
congé, disant qu’il a trop tardé ; il voudrait s’enfuir, mais les Ribauds le
retiennent. Quand le roi Godefroy voit le désarroi du Turc, il fait jeter par
terre devant lui plus de trente besants d’or que les chevaliers ne cessaient
de piétiner. Le messager voit tout cela, le grave dans sa mémoire afin de
le raconter, s’il le peut, à Sultan.
Le roi fait venir Marbrin sans vêtements, le fait richement habiller et
le prie avec courtoisie de croire en Jésus. Le païen répond : « C’est une
I . Le Bâtard de Bouillon relate cette conquête, mais Baudouin en sera le héros.
306
LITTÉRATURE ET CROISADE
proposition absurde ; jamais, pour tout l’or du monde, je n’abandonnerai
le tout-puissant Mahomet, ni Tervagant, ni Apollin pour votre dieu ridicu-
le ; je ne croirai jamais en un dieu crucifié par les Juifs. »
Devant la réponse du Turc qui refuse de croire en Dieu, le roi Godefroy
éprouva une vive colère. Il ordonne qu’on rende à Marbrin ses armes et
qu’on l’en revête ; il lui fait ceindre au côté une bonne épée tranchante.
On lui lace sur la tête un solide heaume brillant ; puis on lui amène un
bon destrier à longue crinière. Marbrin monte en selle, passe un bouclier
à son cou ; le roi lui fait donner une solide lance. Les Français s’étonnent,
ne comprennent pas, mais ils vont bientôt voir leur roi mettre en valeur
son courage ; il donnera les plus grands coups qu’on ait jamais vus en ce
monde, faisant l’admiration de tous ceux qui le regarderont. Le roi, de
son côté, revêt son haubert à fines mailles, met le heaume qui avait appar-
tenu au roi Malagu — il n’y avait pas eu de païen plus félon jusqu’aux
Bornes d’Arthur 1 — et demande qu’on lui donne son épée d’acier.
« Ah ! Bonne épée, bénie sois-tu ! dit-il. Grâce à toi, j’ai frappé de
grands coups, j’ai gagné de nombreux combats et pourfendu beaucoup
de Turcs et de païens. Que Dieu te récompense de tes bons services en
empêchant qu’après ma mort tu ne tombes aux mains des infidèles. »
Le roi pend à son cou son bon bouclier doré.
XIX
Quand le roi fut équipé, on lui conduisit son cheval, Capalu ; il saute
en selle sans prendre appui sur l’étrier. Il ne prend ni lance ni épieu, car
il lui aurait semblé méprisable d’affronter le Turc à la lance. Ils vont tous
auprès du mont Calvaire ; on y conduit aussi le messager, toujours effrayé
de tout, avec le cheval qu’il avait amené. Tout le monde est rassemblé sur
une large esplanade ; certains sont montés sur les balcons et les fortifica-
tions. Le roi Godefroy dit à Marbrin :
« Ami, crois en Dieu le Roi de majesté ! Tu seras mon grand ami et tu
auras un riche domaine.
— Par Mahomet, répond Marbrin, il n’est pas question que je croie en
celui qu’on a tué et mis à mort. Voilà le mont Calvaire où les Juifs l’ont
fait souffrir. Je ne croirai jamais en Jésus ; il n’a aucun pouvoir.
— Connais-tu alors mes intentions ? Puisque tu as devant moi insulté
Jésus-Christ, je ne vais pas te laisser vivre jusqu’à ce soir, car je te déteste.
Mais j’ai décidé de t’accorder une grande faveur : j’attendrai que tu te
sois précipité contre moi avec ta lance, puis que tu m’aies donné un grand
I . Il faut comprendre : « ... jusqu’aux colonnes d’Hercule », c’est-à-dire jusqu’au détroit
de Gibraltar. C’est, en tout état de cause, une formule stéréotypée. Voir aussi ci-dessus,
chant IV, xxvi.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII 307
coup d’épée. Si tu parviens à me tuer, tu auras réussi un exploit et tu parti-
ras libre, sans être inquiété. En revanche, si tu ne me tues ni ne me blesses,
je te donnerai un seul coup de mon épée tranchante.
— J’accepte, par Mahomet ! Merci », dit Marbrin.
XX
Le Turc prend du recul, éperonne son cheval en brandissant sa lance
au fer tranchant ; il atteint le roi Godefroy sur son boucher d’or décoré,
le lui brise, le lui perce en dessous de la bosse d’or et pousse la lance le
long de son flanc. Dieu a protégé le roi, il n’est pas blessé, il est resté
ferme sur ses étriers, les rênes bien en mains.
« Par ma tête, dit-il, c’était bien asséné ! Frappez maintenant l’autre
coup et vous aurez fini de jouer. »
Marbrin tire l’épée, vise bien le roi et lui donne un grand coup sur son
heaume décoré de pierres précieuses, mais sans réussir à l’entamer. Gode-
froy lui dit : « C’est fini pour vous ! À moi de frapper ; je vous ai regardé
bien en face et je vais venger Jésus que vous avez insulté devant moi. »
Il met la main à l’épée, la tire du fourreau, tout étincelante, s’approche
avec violence du Turc qui se protège de son bouclier décoré. Le roi Gode-
froy, crispé au point de ruisseler de sueur, lève haut l’épée, l’abat tout en
la tirant vers lui ; il atteint si brutalement le Turc qu’il lui fend son
heaume en quatre, pulvérise sa coiffe, lui ouvre en deux la poitrine avec
un vacarme de tempête (Dieu s’est manifesté par un grand miracle),
tranche son destrier en deux moitiés et abat le tout en un tas. Son épée a
bien résisté, elle n’est même pas ébréchée. Les chrétiens crient tous
ensemble : « Béni soit le père qui engendra un tel fils ! »
Baudouin et Eustache vont le serrer dans leurs bras ; ils embrassent sa
main qui était couverte de sang. On lui trempe le bras dans du vin chaud
et de l’eau, car, sous le choc, il s’était écorché et foulé le poignet '.
Après cela, on charge le Sarrasin sur une bête de somme et son cheval
mort est attaché sur une autre. Le messager les conduira auprès de l’émir
Sultan, il en donne sa parole ; puis, quittant Jérusalem, il prend la route,
tout joyeux de s’être sauvé sans que les Ribauds l’aient étranglé et dévoré.
Il en rend grâce à Mahomet Gomelin.
1. Voir aussi ci-dessus, x.
308
LITTERATURE ET CROISADE
XXI
Le messager s’en va son chemin, encore tout bouleversé de la frayeur
qu’il a éprouvée. L’esplanade devant la tente de Sultan est couverte d’in-
fidèles, Turcs et païens. Sultan s’occupait de ses faucons qui sortaient de
mue. Arrive le messager qui fend la foule, laissant des traces de sang sur
son passage.
« Ah ! seigneur émir, s’écrie-t-il, mal remis de sa peur, quelle catastro-
phe nous inflige Godefroy avec l’aide de son Dieu ! Revêtu de sa cui-
rasse, il a tranché d’un seul coup, comme en se jouant, ce cheval et ce
Turc. Les Français sont terribles ; je n’ai jamais vu de telles gens ! Pas un
n’a tendu une main pour prendre mon cheval ; j’ai vu jeter de l’or en
pleine rue ; ils marchaient dessus comme sur de l’herbe ; ils n’ont que
dédain pour l’or et l’argent. Se trouve avec le roi une race de gens diaboli-
ques, aux dents plus aiguës qu’alêne pointue. Ils mangeraient vos
hommes comme une purée au poivre. »
Quand Sultan l’entend, son sang ne fait qu’un tour, mais Pierre en a ri
dans sa barbe blanche.
XXII
« Émir, puissant seigneur, dit le messager, j’ai vu dans Jérusalem tant
de soldats que je n’en saurais dire le nombre. Son roi me charge de vous
dire qu’il vous fera ébouillanter, frire ou brûler dans de la poix bouillante
ou de la cire ; à tout le moins, tuer et dépecer. Il compte bien vaincre et
écraser notre grande armée et ne pas laisser debout tour ni place forte
jusqu’à La Mecque. Il en rapportera les chandeliers, il me l’a dit, et choi-
sira les plus belles pièces de votre trésor pour faire des reliquaires destinés
au Sépulcre. »
Sultan jette un grand soupir, prend sa barbe dans sa main, la tire et en
arrache plus de cent poils.
XXIII
Quand Sultan entend le rapport du messager, il écume de rage et de
fureur. Les païens frémissaient à le voir. Il fait enchaîner Pierre l’Ermite
sous la garde de quatre rois païens, de peur qu’il ne s’enfuie, puis il fait
sonner trente cornes de bœufs. Aussitôt les païens revêtent leurs équipe-
ments, prennent leurs armes, endossent les hauberts, fixent les heaumes,
ceignent les épées, saisissent les boucliers, empoignent les lances et se
rassemblent à cheval devant la tente de Sultan. Ils regardent le Sarrasin
tranché en deux et maudissent celui qui est capable de frapper de tels
coups. L’émir Sultan a fait crier ses ordres :
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
309
« Malheur aux païens, Sarrasins ou Slaves, qui ne porteraient ni lance,
ni arc, ni flèches. Que tous aillent donner l’assaut à Jérusalem et en
abattre les murailles. Que celui qui se rendra maître de Godefroy se garde
bien de le tuer, mais qu’il me le fasse escorter vivant. Je choisirai moi-
même son châtiment. »
Les rois païens mettent en place leurs armées ; on pouvait en compter
cinquante, sous les ordres de cinquante rois, chacune forte de trente mille
hommes.
Puis Sultan s’assied pour jouer aux échecs et au trictrac avec le puissant
Amulaine d’au-delà de la mer Rouge. Pendant ce temps, l’armée progres-
sait, sans faire de halte, vers Jérusalem, au son des trompes et des cors
d’airain, aux cris et aux hurlements de ces traîtres de païens. Leur
vacarme fait trembler la terre et ébranle la ville, les murs et le Temple.
Que Notre-Seigneur protège les assiégés, car ils vont subir un assaut
comme il n’y en a jamais eu.
XXIV
Sarrasins et Perses montent à l’assaut de Jérusalem que Godefroy et
ses hommes défendent avec succès, tuant un grand nombre d’infidèles.
Quand le roi en atteint un, rien ne peut lui éviter la mort ; mais les
ennemis sont si nombreux que montagnes et collines en étaient couvertes,
et nos barons ont l’impression que leur nombre ne cesse de grossir. Ce
fut un assaut redoutable ; on criait de tous côtés. Les hommes de Siglai
escaladaient les murailles pendant que d’autres creusaient des sapes, arra-
chant les pierres avec des pics et des pioches ; ils ont fait plus de quinze
brèches dans le mur. Les chrétiens les tuent, les rejettent à terre à coups
de lances et de javelots, sans pourtant arrêter la progression des hommes
de Siglai. La ville aurait été prise si le roi et ses frères n’étaient interve-
nus ; mais ils en ont tant tués que les fossés en étaient pleins à ras. Les
hommes de Siglai attaquent avec une violence redoutable, aboyant de
colère et de fureur, tout autour sous les murs, écumant de douleur, mena-
çant et grinçant des dents. Les hommes de Comumaran montaient à l’as-
saut d’un autre côté, fermement exhortés et encouragés par leur roi. Ils se
sont tant donné de mal qu’ils ont abattu un pan de mur et qu’ils se bouscu-
laient déjà pour faire une incursion dans la ville ; mais le roi Tafur et ses
Ribauds se précipitent là où les Turcs entraient et les repoussent hors de
Jérusalem, leur arrachant les tripes avec leurs poignards ; certains leur
font sauter la cervelle à coups de massues ; ils les frappent, les écrasent
au sol avec leurs masses de fer ou de plomb. Le sang des Sarrasins coulait
en ruisseaux dans les fossés. Mais tout cela risquait fort d’être vain, car
les Turcs avaient lancé une cinquantaine d’attaques en divers points. La
cité aurait, à mon avis, été prise si le soleil était resté plus longtemps dans
le ciel et ç’aurait été un grand malheur ! Mais le soleil tombait, la nuit
310
LITTERATURE ET CROISADE
approchait et les Sarrasins se retirèrent. Les cors de Sultan résonnent du
côté des plaines de Rames. Les païens repartent à cheval, puis mettent
pied à terre près de leurs tentes et se désarment. Nombreux sont les
blessés. Le frère de l’émir alla dire à Sultan que Jérusalem aurait été prise,
si la nuit n’était pas arrivée, mais que les chrétiens s’enfuiront avant le
lever du jour. Quand l’émir l’entend, il ordonne à Roboan : « Faites venir
Mahomet et Malcuidant. »
Il y avait là cinquante rois ; il leur a fait jurer, en commençant par
l’Amustan, la mort sans rémission de Godefroy. Qu’ils soient tous prêts
à son commandement pour massacrer nos hommes plus cruellement que
les Turcs ne tuèrent Roland. Après avoir prêté serment, les rois sont repar-
tis, chacun dans ses quartiers. Que Dieu, en sa sainte volonté, ait pitié
des nôtres qui sont dans Jérusalem, tristes et dans le deuil. Ils souhaitent
vivement la bataille ; ils l’auront, la plus furieuse depuis la création de
l’homme.
XXV
Nos chrétiens étaient demeurés dans Jérusalem ; beaucoup étaient
blessés. Le roi entre dans le Temple de Salomon avec ses barons et ses
chevaliers. A l’intérieur, il leur dit :
« Écoutez-moi, seigneurs, les barons de France sont repartis ; je pense
qu’ils ont franchi la mer. Je suis resté ici au milieu des Sarrasins. Peu s’en
est fallu hier que la ville ne fût prise. Nous sommes nombreux réunis ici
et chacun est resté pour l’amour de Dieu, afin de garder la ville où il souf-
frit et le Saint-Sépulcre où son corps fut déposé. Je ne veux pas que les
murs soient détruits. Demain matin, au lever du soleil, nous ferons une
sortie — et que personne ne reste ici enfermé, sinon cette sainte cité sera
prise. Il vaut mieux que nous ayons la tête coupée dans l’honneur que
d’être conduits en captivité. »
Après l’avoir écouté, ils s’écrièrent tous :
« Seigneur, roi Godefroy, tu es notre chef ; nous te serons fidèles
jusqu’à la mort. Chacun de nous préférerait avoir la tête coupée plutôt
que d’avoir fui de quatre pas devant les païens.
— Seigneurs, leur dit le roi, rentrez à vos logis et, quand vous aurez
mangé, couchez-vous et dormez. Car, cette nuit, si Dieu le veut, c’est moi
qui monterai la garde. Et demain matin, vous vous chausserez, vous vous
habillerez, puis vous prendrez aussitôt vos hauberts, vos épées, vos
heaumes solides, vos boucliers ; vous monterez à cheval. Quand chacun
de vous sera bien équipé et armé, au nom de Dieu qui mourut en croix, je
vous le demande, pardonnez-vous mutuellement vos fautes. Et chacun ira
se battre avec une belle assurance.
— Nous ferons ce que vous demandez, dit le comte de Saint-Gilles.
Ne soyez pas inquiet, Dieu nous protégera.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
311
— Quant à moi, dit Baudouin, cette nuit, je ne vais pas déposer mes
armes, ni ôter mon haubert, ni enlever mon heaume ; je veux savoir
l’issue du combat; j’ignore ce qui arrivera, mais je ne suis pas plus
inquiet que si j’étais à Bouillon. Ayez confiance, croyez-moi ! Avant que
soient passés trois jours de cette semaine, vous verrez plus de païens tués
et massacrés qu’on n’en a jamais vu nulle part ailleurs. Croyez-vous que
Dieu ait oublié ses amis ? Nous les détruirons de nos épées aiguisées.
N’ayez pas peur, malgré leur multitude. Si vous détachez un lévrier, il est
capable de s’attaquer à deux mille lièvres rassemblés dans un champ ; de
même un vaillant chevalier vaut bien cent mauvais ennemis. »
Ah ! Dieu ! comme ces propos leur ont redonné courage ! Ils se présen-
tent devant le roi un par un pour monter la garde avec lui ; il les en remer-
cie. Tous se dirigent alors vers le Sépulcre de Dieu en portant cierges et
luminaires qui, tous, s’éteignirent ; pas un seul ne resta allumé. Chacun
s’incline et se prosterne.
Ecoutez ! C’est le plus grand miracle dont vous pourrez entendre le
récit. Avant que le roi ne se relève après avoir prié, descendit du ciel une
lumière qui embrasa son cierge '.
XXVI
Les Francs sont en prière autour du Sépulcre avec beaucoup de cierges
et de chandelles. Le roi Godefroy était à genoux, il avait posé son cierge
près de la pierre où Dieu ressuscita après sa Passion. Le bon duc, pros-
terné, priait ainsi 1 2 ;
« Seigneur Dieu, Père, Tu as, par ton saint nom, créé le ciel, la terre, la
mer, les animaux, les oiseaux qui volent, l’eau douce et les poissons. Tu
as créé Adam du limon de la terre, et Tu lui as confié la garde du paradis.
Tu as créé sa femme qui s’appelait Eve. Tu as fait don à Adam de toute
la création, sauf du fruit du pommier ; cela lui était interdit. Eve lui en a
fait manger — ce fut un grand malheur — à cause d’une ruse de Satan le
félon. Ils furent longtemps en grand tourment et toute leur descendance
dans la peine et le malheur. Il n’y eut en effet saint ni sainte d’assez grand
mérite pour échapper aux enfers. Tu as eu pitié. Seigneur, et Tu es venu
dans le monde. Tu as envoyé l’ange Gabriel annoncer à la Vierge Marie
que Tu ferais en elle ta demeure. L’ange salua la Vierge, qui était très
inquiète, dans le temple de Salomon ; elle accepta l’annonce avec grande
dévotion. C’est alors que Tu T’incarnas. La Vierge Te porta jusqu’à ta
1 . Par ce rappel symbolique de la désignation miraculeuse de Godefroy comme roi (voir
ci-dessus, chant V, xxvi-xxvu), son autorité est confirmée.
2. Excellent exemple de la prière épique traditionnelle, dite « prière du plus grand péril »
ou « credo épique ».
312
LITTÉRATURE ET CROISADE
Nativité, le jour de Noël. C’est à Bethléem que Tu es né, comme un petit
enfant. Trois rois sont venus Te voir et T’offrirent de l’or, de l’encens et
de la myrrhe. Tu les as reçus avec grande affection ; l’un d’eux Te prit
sur ses genoux. Saint Siméon avait grand désir de Te voir ; il dit alors à
Dieu : “Maintenant Tu peux rappeler ton serviteur”, ce qui signifiait :
“Dieu, je Te désire.” L’on Te plaça sur l’autel, ce fut une riche offrande.
Hérode le tyran — il en fut bien puni — fit décapiter à cause de Toi de
nombreux petits enfants. Toutes ces jeunes victimes ont leur demeure
dans le ciel ; ils sont couronnés et on les appelle : les saints Innocents.
Dieu, Tu as vécu trente ans sur terre, comme n’importe quel homme. Les
apôtres sont restés avec Toi pour suivre ton enseignement. À Béthanie,
Tu as ressuscité Lazare, puis Tu as logé dans la maison de Simon ; Sei-
gneur, Père miséricordieux, c’était par bonté. Marie-Madeleine au clair
visage s’approcha de Toi près de ton siège pour embrasser tes pieds.
Posant son visage sur eux, elle les inonda de tant de larmes de son cœur
qu’elle Te les lava, puis elle les essuya avec ses cheveux ; elle répandit
pieusement sur eux un parfum. Elle agit avec sagesse et reçut une grande
récompense, puisque Tu lui pardonnas tous ses péchés, là-haut, dans ton
ciel où jamais n’entra de traître. Dieu, Tu as souffert ta Passion sur la
sainte Croix et Longis 1 T’a donné un violent coup de lance. Il était
aveugle comme on le sait, le sang coula le long de son arme jusqu’à sa
main ; il s’en frotta les yeux et recouvra la vue. Il Te demanda pardon
avec grande piété ; Tu lui as pardonné et remis ses péchés. On Te plaça
dans le Sépulcre, surveillé comme un voleur. Mais le troisième jour. Tu
es ressuscité et Tu es descendu aux enfers, sans que rien puisse T’arrêter.
Tu en as libéré Adam, Noé, Aaron, Jacob, Ésaü et beaucoup d’autres
justes. Puis Tu es monté le jour de l’Ascension au ciel où Tu as ta
demeure dans la gloire. Tu as confié à Pierre les clés du paradis. Tu as
enseigné tes apôtres et leur as dit d’annoncer à travers le monde ton saint
Évangile. Dieu, c’est la vérité, c’est notre foi ; donne-nous, cher Seigneur,
un signe que nous remporterons la victoire sur le peuple de Mahomet. »
Voici qu’arrive alors une colombe blanche qui porte un parchemin plié,
et la mèche du cierge du roi s’enflamma, puis toutes les autres, si bien
qu’on y voyait comme en plein jour. Alors, ils versèrent d’abondantes
larmes de joie.
XXVII
Quand le roi Godefroy eut fini sa prière, il battit sa coulpe devant Dieu.
C’est alors qu’est arrivée à tire-d’aile une blanche colombe qui allume
devant lui son cierge, puis revient embraser tous les autres. Elle donne
une lettre au roi ; il la déplie et la tend à un clerc qui était de son pays.
1. Voir ci-dessus, chant il, m, n. l,p. 195.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
313
Quand il en a lu le contenu, il manifeste une grande joie et s’adresse au
roi d’une voix forte :
« Godefroy, seigneur roi, homme de grande renommée, Notre-Sei-
gneur vous fait dire que son armée est revenue ; ils ont déjà repassé le
Jourdain et seront ici demain à la fraîcheur du matin. »
Le roi est très soulagé et tous se laissent aller à leur joie, embrassant le
Sépulcre et pleurant d’amour et d’attendrissement. Ils veillèrent toute la
nuit jusqu’au jour sans avoir ôté haubert, heaume, casque ou épée. Les
soldats de Notre-Seigneur restèrent toute la nuit en armes pour garder la
ville jusqu’à l’aube. Puis ils montent à cheval et sortent de Jérusalem, la
lance en arrêt. Le comte de Saint-Gilles garde la ville, tandis que le roi
chevauche à grands coups d’éperons et fait sa jonction, près de Jérusalem,
avec l’armée de Dieu qui revenait. Il y avait le comte Hugues le Maine
qui tenait sa lance garnie d’un pennon galonné, le comte de Normandie
qui n’a jamais aimé se battre sauf contre les païens, cette race égarée, le
comte Thomas de Marne qui frappe bien de l’épée, et tous les autres
princes de la Terre sainte, qui chevauchent de front sur le chemin sablon-
neux. Ils ont bien reconnu l’enseigne de Godefroy au dragon à la queue
pointue '. Ils se la montrent entre eux : « C’est l’enseigne dorée du bon
duc Godefroy ! Dieu, quelle chance ! »
Ils éperonnent vivement leurs chevaux à sa rencontre et le roi va vers
eux, tout heureux du secours qui arrive. Ils se précipitent bras tendus, les
uns vers les autres. Ah ! Dieu ! Quelles accolades ! L’armée établit son
camp du côté de Bethléem. Maintenant la Ville sainte est sauvée.
On informe le puissant Sultan du retour de l’armée des chrétiens ; à
cette nouvelle, il secoue la tête, pâlit de colère et de rage.
Nos nobles barons ont provoqué au combat le puissant Sultan dans les
plaines de Rames, au beau paysage. L’émir a accepté ; les deux camps
ont échangé leurs paroles : c’est là que la bataille décisive aura lieu le
vendredi matin.
Je vais maintenant vous faire le récit d’une bataille longue et terrible ;
il n’y en a jamais eu d’aussi horrible. Les documents disent, et c’est vrai,
qu’elle a duré plus de deux jours.
La décision était prise, elle ne resta pas secrète, mais l’information s’est
répandue dans l’armée païenne. Pierre l’a appris ; il invoque souvent Dieu
et sa toute-puissance : « Sainte Marie, Notre-Dame, reine couronnée, que
ne suis-je libéré de l’entrave de cette chaîne ! Je donnerais à ce Turc qui
me garde un tel coup sur la nuque que je lui ferais voler les yeux jusqu’au
milieu de la prairie ! Si je ne participe pas au combat, j’aurai un bien triste
destin. »
Et il bat sa coulpe à cause de son reniement.
1. « Qui avoit la qeue gironée », dit exactement le texte, c’est-à-dire terminée par un
triangle, un peu comme une pointe de flèche.
314
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXVIII
Rendez-vous était pris par un échange de serment, pour la bataille au
jour du vendredi. L’armée de Notre-Seigneur était revenue un samedi ; il
était plus de midi quand elle avait établi son camp. Les barons, les
princes, les clercs, avec leurs ornements liturgiques sont allés porter leurs
offrandes au Sépulcre et y ont veillé en prières toute la nuit. Au lever du
jour, l’évêque de Mautran et les barons suivirent une procession. Après
la sainte messe, ils se séparent et retournent à leurs logements, pour
manger. Le lundi, c’est à Bethléem qu’ils entendirent la grand-messe,
puis passèrent trois jours à fourbir leurs armes et leurs hauberts, leurs
boucliers à courroies et leurs épées brillantes. Chacun est soucieux de se
protéger au mieux. Turcs et Sarrasins faisaient de même de leur côté. Les
plus courageux ont hâte de se battre, mais les peureux et les lâches éprou-
vent une grande crainte.
XXIX
L’armée sainte était parfaitement préparée pour la bataille, elle n’a rien
à craindre. Au nom de Dieu, un message transmis à l’évêque lui demande
que soit apportée la Croix où son corps fut cloué, le vénérable pilier où il
frit attaché, la sainte lance dont il fut transpercé. L’évêque de Mautran
conduit les barons, les évêques, les abbés et tous les membres du clergé
là où on lui avait indiqué la présence de la Croix. Il la prend avec l’aide
de l’abbé de Fécamp et la relève toute droite ; elle était encore imprégnée
du sang de Dieu. Beaucoup de larmes, remontant des cœurs, coulèrent à
ce moment-là. Les comtes, les princes, les barons se prosternèrent tous
ensemble et chacun la vénéra avec grande humilité, baisant souvent la
terre. Il se mettent ensuite en procession jusqu’au pilier où restaient
encore fixées une grande partie des cordes qui attachèrent Notre-Seigneur
en chantant un Te Deum puis une litanie. Alors, l’armée de Dieu était
si courageuse et si hardie que plus personne n’y redoutait la mort. Tous
répétaient : « Allons nous battre contre nos odieux ennemis !
— Seigneurs, pas de précipitation, disent les barons ; le combat aura
lieu vendredi ', si Dieu nous prête vie ; mais sachez que cette bataille ne
sera pas une partie de plaisir ; il n’y en a jamais eu d’aussi cruelle. »
Le duc Robert de Normandie ajoute :
« Barons, plût à Dieu, le fils de sainte Marie, que toutes les nations
païennes soient rassemblées ici ! Par le ciel qui tourne autour de la terre
et de la mer, elles seraient alors toutes anéanties vendredi avant l’heure
de complies. »
1 . Jour mémorial de la Passion. Voir aussi ci-dessus, chant IV, xxxn (fin) et chant V, vin.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
315
Le roi Godefroy ne peut s’empêcher de rire à l’entendre, et les autres
barons se rassérènent. Ils désirent ardemment la bataille.
XXX
Les soldats de Notre-Seigneur eurent une conduite exemplaire : ils font
briller leurs heaumes, ils nettoient leurs hauberts, mettent des courroies
neuves à leurs boucliers et à leurs rondaches, fourbissent leurs épées, ren-
forcent leurs selles ; tous les jours, ils se confessaient.
Le vendredi matin au lever du jour, le cor résonne de la tour de David ;
on aurait alors pu voir les hommes revêtir leurs armures et prendre leurs
armes, ceindre leurs épées, fixer leurs heaumes, mettre leurs chausses de
fer, endosser leurs hauberts. L’évêque de Mautran va chanter la messe
sur le Sépulcre où Dieu a voulu ressusciter ; les nobles barons allèrent
l’entendre ; à la fin de l’office, ils se donnent l’un l’autre le baiser de paix,
puis, se prosternant à terre pour invoquer Jésus, ils vénèrent et baisent le
Sépulcre.
Ils vont alors se mettre en ordre de combat hors de Jérusalem. Toutes
les armées prennent position. On a fait porter devant eux la vraie Croix,
la lance dont Dieu se laissa transpercer et le pilier où les Juifs l’attachè-
rent pour flageller ses bras et son corps. On pouvait entendre le clergé
chanter près des portes de la ville.
Les troupes sortent en rangs serrés ; c’était un extraordinaire spectacle
d’oriflammes claquant au vent, d’écus et de heaumes éclatants, de
chevaux hennissants, piaffants et frémissants. L’armée de Dieu était véri-
tablement redoutable. Les princes, les grands seigneurs, les pairs n’étaient
pas encore armés, ils voulaient s’adouber les derniers. Godefroy sort des
rangs avec les grands barons. On voyait les hauberts, les ventailles lacées,
les casques, les écus, les chevaux montés, avec les oriflammes et les ban-
nières qui flottaient au vent. C’était un spectacle magnifique. L’avant-
garde s’étend jusqu’à Jaffa.
XXXI
Le bon roi Godefroy s’adouba ; il prit un pourpoint et endossa son
haubert par-dessus ; il mit ses chausses ; puis Baudouin et Eustache lui
lacèrent son héaume. Ensuite il ceint son épée qui lui était chère ; le bou-
clier au cou, il monte sur Capalu ; il y a un dragon peint sur son enseigne.
Une fois en selle, il se cale sur ses étriers avec une telle force qu’ils
pliaient sous lui et il lève la mair. pour se signer. Il défile avec son armée
devant la vraie Croix et chacun de ses hommes s’incline en passant.
L’évêque de Mautran les recommande à Dieu, puis étend le bras pour
316
LITTÉRATURE ET CROISADE
les bénir. Godefroy et son armée avancent avec noblesse sans s’arrêter
jusqu’aux plaines de Rames.
L’émir Sultan se tenait devant sa tente, sur un coffre d’or éclatant.
Pierre était assis devant lui. Sultan l’interpelle ; il est entouré de cinquante
rois arabes.
« Dis-moi, Pierre l’Ermite, quelle est cette armée, là ? Si tu sais qui ils
sont, ne me le cache pas. »
Pierre répond qu’il dira la vérité : « Seigneur, c’est le roi qui coupa en
deux le prisonnier païen ; il s’appelle Godefroy, c’est lui dont la mère fut
engendrée par le Chevalier au cygne 1 quand il aborda à Nimègue. C’est
le meilleur chevalier du monde. »
Quand Sultan l’entendit, il se mit en grande colère, écumant de rage
comme un sanglier.
XXXII
Robert, le duc de Normandie, s’est armé ensuite ; il a lacé ses chausses
à mailles fines, puis a vite revêtu sa cuirasse, lacé son casque brillant qui
avait été fabriqué à Pavie ; il ceint au côté gauche son épée brillante,
prend sa lance qu’il tient avec fierté. Puis il jure devant Dieu, le fils de
sainte Marie, que, s’il peut se trouver face à l’émir de Perse, il le pourfen-
dra jusqu’à l’oreille, sans que casque ou bouclier d’or puisse le protéger.
Il fait sonner devant lui un cor avec force et se met en route avec son
armée, conduisant ses hommes devant la vraie Croix. Le comte Robert la
vénère, puis la baise. On pouvait voir les enseignes attachées, les hauberts
et les heaumes flamboyant d’or, les bons bouchers, les épées brillantes,
les chevaux rapides, les destriers de Hongrie. Chacun tient la tête inclinée
sous son heaume. Tous impatients de bien faire, ils laissent aller leurs
chevaux jusqu’aux plaines de Rames.
Le Sultan les regarde, il ne peut s’empêcher de sourire ; puis il dit à
Pierre :
« Ne me le cache pas ; quelle est cette armée qui se rapproche de nous ?
— Je vais vous le dire. C’est Robert de Normandie qui la commande,
celui qui a cruellement tué le Rouge-Lion au milieu de la prairie devant
Antioche 2 ; il n’y a pas de meilleur chevalier jusqu’au port d’Aumarie.
— Par Mahomet, voilà des paroles étranges ! Je les méprise tous pro-
fondément. »
1. Allusion aux origines légendaires de la famille de Bouillon : voir ci-dessous. Le
Bâtard de Bouillon, laisse ix, n. 1 , p. 361.
2. Allusion à un épisode de La Chanson d'Antioche (ci -dessus, chant VIII, L, p. 162).
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VII
317
XXXIII
C’est maintenant le comte Hugues le Maine qui s’adoube, ainsi que
Thomas de Mame. Ils revêtent leurs hauberts, fixent leurs heaumes, cei-
gnent leurs épées au côté gauche, montent sur leurs chevaux vifs et
rapides, prennent leurs lances tranchantes et effilées. Chacun avait mille
chevaliers en armes sous ses ordres. Le comte passe devant la vraie Croix,
la vénère pieusement et la baise longuement. Thomas et tous les autres
tournent leurs têtes vers elle en s’inclinant sous leurs casques brillants.
Quand l’évêque les a bénis, ils éperonnent leurs chevaux et se mettent en
route. Le comte Hugues prend la tête de ses hommes. On pouvait voir
leurs solides boucliers, les hauberts à mailles fines, les heaumes décorés
de pierreries. Ils vont droit aux plaines de Rames.
L’émir Sultan, qui les a bien observés, dit à Pierre l’Ermite :
« Ne me le cachez pas ; qui sont ces hommes rassemblés là ? Ils ont
une noble et fière prestance.
— Vous allez le savoir : c’est le frère du roi de France qui les comman-
de ; il n’y a pas de meilleur chevalier ; c’est lui qui a tué Soliman dans les
prairies sous Antioche.
— Par Mahomet, quelles paroles extraordinaires ! Mes dieux ne s’en
étaient guère souciés ce jour-là ! Je les méprise tous et je les emmènerai
enchaînés en captivité pour repeupler mes déserts d’Abilant.
— Par ma tête, rétorqua Pierre, quand vous repartirez d’ici, j’ai l’im-
pression que vous ne vous en vanterez plus. »
XXXIV
Bohémond et Tancrède de Pouille s’armèrent. Anthiaume et Morant
leur lacent leurs chausses ; ils mettent leurs hauberts en mailles de fer,
ceignent leurs épées au côté gauche, lacent sur leurs têtes leurs heaumes
brillants, et montent sur leurs rapides chevaux arabes. Chacun comman-
dait une armée de mille vaillants chevaliers. Ils portaient au cou de lourds
boucliers et tenaient au poing des lances au gonfanon déployé. Ils passent
tous devant la vraie Croix en s’inclinant pour la vénérer. L’évêque de
Mautran, qui est un savant clerc, les bénit au nom du Dieu tout-puissant
Les deux cousins éperonnent leurs montures, suivis de leurs nombreux
chevaliers. Avec leurs heaumes luisants, leurs hauberts ornés d’orfroi,
leurs lourds boucliers, leurs grosses lances, leurs oriflammes déployées,
ils vont directement prendre position dans les plaines de Rames, en jurant
de répandre souffrance et peine dans les rangs païens. Sultan dit à Pierre
l’Ermite :
318
LITTÉRATURE ET CROISADE
« Et ceux-là, les reconnais-tu ? Ils ont une noble contenance et fière
allure. Quel malheur qu’ils ne croient pas en Mahomet !
— Je vais vous dire la vérité, répond Pierre. Celui-ci s’appelle Tancrè-
de ; son père est originaire de Pouille ; il conduit les Normands d’Italie 1
et les Toscans qui tuent volontiers Sarrasins et Persans ; et cette autre
armée, si importante et si redoutable, est celle de Bohémond ; il est très
vindicatif et préfère la bataille aux pièces d’or et aux richesses.
— Qu’importe ! dit l’émir ; je les méprise profondément. Par
Mahomet, mon dieu en qui j’ai foi, j’en tuerai la plupart et emmènerai les
autres en captivité pour remettre en valeur les déserts d’Abilant ; ou
encore je les ferai brûler vifs ; telle est ma décision.
— Par ma tête, dit Pierre, bientôt vous ne vous vanterez plus, car il ne
vous restera guère de troupes. »
XXXV
Le comte Rotrou du Perche se hâte de s’adouber, en même temps
qu’Étienne de Blois qu’il considérait comme son frère, le comte de
Vendôme à la belle prestance, le comte Lambert de Liège et Huon de
Clarvent ; tous ont de très riches armes. Ils se sont réparti quatre armées
de soldats très courageux. On pouvait voir leurs magnifiques équipe-
ments, des hauberts et des heaumes, toutes sortes d’armes resplendissan-
tes d’or. Ils défilent en bon ordre devant la vraie Croix et tous la vénèrent
d’un cœur joyeux. L’évêque de Mautran leur donna sa bénédiction, au
nom du Roi du ciel, créateur de la mer et des vents. Les armées s’avancent
en bon ordre, sans faire de halte, jusqu’aux plaines de Rames.
Le Sultan était assis devant sa tente en plein air. 11 demande encore à
Pierre l’Ermite :
« Qui sont maintenant ces hommes ? Dis-moi ; ils ont une belle pres-
tance et se tiennent avec fierté.
— Je vais te le dire, répond Pierre ; ce sont Rotrou du Perche qui a une
volonté farouche, Étienne de Blois sur ce destrier à balzanes, le comte de
Vendôme sur ce cheval fauve ; vois aussi là-bas Lambert de Liège sur un
cheval bai d’Orient, il désire se battre plus que tout. Ils vont tous aujour-
d’hui faire un grand massacre de votre peuple, car jamais la peur de la
mort ne les fera reculer d’un pas. »
À ces mots, l’émir répondit brièvement :
« Par Mahomet Gomelin que mon cœur aime, je les méprise comme
des chiens abjects ; je les ferai tous massacrer cruellement. »
1. Allusion au royaume normand de Sicile.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
319
XXXVI
S’arment enfin Étienne d’Aubemarle, l’illustre Huon de Saint-Pol, son
fils Enguerran au courage de sanglier, et tous les autres princes. L’évêque
de Mautran s’équipe d’un haubert et d’un heaume éclatant ; il monte à
cheval, portant son étole au cou sous son bouclier bombé. Jérusalem est
confiée à la garde du clergé, des dames et de deux cents chevaliers, non
pas des jeunes gens, mais des vieillards aux cheveux blancs qui sont néan-
moins redoutables. Ils restent malgré eux mais n’ont pas osé contester.
On a fait fermer les portes de la cité.
L’évêque de Mautran fait sonner deux trompes. On vit alors nos soldats
faire mouvement en rangs serrés. Ils ont envoyé en avant le roi Tafur avec
les redoutables Ribauds. L’évêque de Mautran portait la Croix où Dieu
se laissa torturer, tourmenter, frapper d’un coup de lance, blesser et tuer.
L’évêque de Nobles, qui s’appelait Gui, porte le pilier où, comme je l’ai
entendu dire, Dieu se laissa lier et attacher. C’est un abbé qui porte la
sainte lance.
Tous chevauchent ensemble d’une seule traite jusqu’aux plaines de
Rames ; que Dieu les protège ! Au moment où la vraie Croix allait entrer
sur le champ de bataille, tous les soldats des différentes armées se proster-
nent en pleurant. L’émir les regarde et dit à Pierre l’Ermite :
« Ne me le cache pas, mon ami. Qui sont ces hommes que je vois ras-
semblés là-bas ? Je n’en ai jamais vu comme eux ; ils me donnent à réflé-
chir !
— Je ne vais pas te le cacher ; c’est le roi Tafur, mon compagnon habi-
tuel, et les Ribauds, tout particulièrement redoutables ; ils mangent vos
païens sans poivre ni sel '. Et c’est la vraie Croix qui est dressée là-bas, et
la lance dont Dieu se laissa transpercer, et puis le pilier auquel on attacha
ses membres et son corps à nœuds serrés. Je vous le dis en vérité : vous
ne pourrez pas éviter la bataille, elle ne va plus tarder. »
CHANT VIII
I
Quand Sultan voit nos hommes en ordre de bataille, fou de rage et de
colère, il fait dresser immédiatement son étendard et ordonne à ses
troupes de s’armer et de se préparer au combat. On entend alors les
trompes sonner et retentir ; mille cors résonnent ensemble, ébranlant la
I . Nouvelle allusion à l’anthropophagie.
320
LITTÉRATURE ET CROISADE
terre de Rames jusqu’à Jaffa. On pouvait encore entendre glapir et aboyer
les Cananéens, et les gens de Siglai hurler comme des démons. L’éten-
dard païen est élevé sur un chariot de fer, au bout d’une longue colonne
dont le pied était d’or pur. Deux hommes auraient eu peine à en faire le
tour avec leurs bras. Elle était composée de dix parties ; la première était
en olivier, la deuxième d’un bois exotique, la troisième de chêne, la qua-
trième d’églantier, la cinquième d’ébène, la sixième de poirier, la sep-
tième de cytise, la huitième d’alisier, la neuvième d’ivoire, un matériau
rare et précieux, et la dixième était en or pur. L’étendard était imprégné
de baume végétal. Sultan l’avait voulu ainsi pour son agréable odeur ; et
il ne pouvait ni pourrir ni se briser ou se fendre. Il pouvait mesurer cin-
quante toises de long ; on n’avait jamais vu un clocher aussi haut. Au
sommet trônait Apollin, un livre sacré à la main, dans lequel était écrite
la loi depuis Adam. Le vent le faisait tournoyer, un bâton à la main
comme pour menacer les Français ; il donne l'impression d’enseigner la
loi de son doigt et, par magie, on lui fait dire et proclamer que tous les
chrétiens doivent s’humilier devant Sultan. Sur sa tête, il avait une belle
escarboucle dont on voyait briller la clarté à sept lieues. C’est autour de
lui que les Sarrasins vont se ranger en ordre de bataille. L’émir appelle
son fils cadet ; il appelle aussi ses treize autres fils, tous chevaliers, et les
exhorte à venger hardiment leur frère Brohadas.
II
Les Sarrasins félons faisaient un grand vacarme. L’émir Sultan appelle
ses fils : Sinagon, le cadet, aux cheveux blonds et Bréhier, surnommés
Acerin et Glorion ; puis Lucifer, Lucion, l’Aufage, Danemont, Corsuble,
Corbon, Sanguin, Tahon, Barré, Braimont, Rubion. Chacun avait vingt
mille Slaves sous ses ordres.
« Mes fils, écoutez-moi, dit Sultan, nous vous en supplions ; vengez
Brohadas.
— Nous vous obéirons, répondent-ils, nous vous apporterons la tête
de Godefroy avant la nuit ; nous tuerons de nos lances tous les seigneurs
de France, les comtes, les ducs, les princes, les barons ; nous les emmène-
rons avec nous au royaume de Perse, pour les garder en captivité, si vous
le voulez ; nous emmènerons aussi Bohémond et ses plus puissants
compagnons au royaume d’Orient ; la chrétienté sera détruite de fond en
comble. Seigneur émir, cher père, donnez-nous l’autorisation de partir,
c’est l’heure de la bataille, nous ne voulons pas la manquer.
— Allez, dit l’émir, nous vous recommandons à Mahomet Gomelin,
vous et tous vos compagnons. »
Les fils de Sultan montèrent sur leurs chevaux d’Aragon, au son puis-
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
321
sant des trompes et des cors, ils entraînèrent hors du camp cent mille
Turcs. Ces Sarrasins félons faisaient un très grand vacarme.
III
Les infidèles faisaient grand bruit ; les trompes et les cors en défenses
d’éléphant résonnent. Les Turcs et les païens s’adoubent en avant du
camp. L’émir appelle l’Aupatri et Morgant, le vieil Aérofle oncle de Cor-
numaran, le roi Calcatras, l’émir Canebaut, le vieil Amulaine, son frère
l’Amustan, Hector, le fils d’ Arène, et le vieux Glorian, Calcatras le sei-
gneur des défilés de Baucidant, le roi des Cananéens et son frère Morgan :
« Répartissez mes armées, je vous l’ordonne, dit-il.
— A vos ordres », répondent-ils.
Puis ils parcourent le camp païen en éperonnant leurs chevaux et
composent cinquante armées de cent mille Arabes chacune, sous les
ordres de cinquante rois infidèles. La première armée est composée des
gens de Baucidant, ils sont noirs comme de l’encre — qu’ils aillent au
diable ! — sauf les dents et les yeux ; leurs chevaux portent des cornes
plus dangereuses que celles des taureaux ; ils ont de grandes couvertures
de riche étoffe. La deuxième armée regroupait cent mille Maures de Mau-
ritanie ; ils sont plus noirs qu’une décoction de poivre. Les Bulgares
forment la troisième armée, les Africains la quatrième, des Maures la cin-
quième, les Agolants la sixième, les Slaves la septième, les Samordants
la huitième, les Escarboucles la neuvième, et les Géants la dixième. Les
hommes des dix armées poussent des hurlements et aboient comme des
molosses contre les nôtres. Le pape Calife les bénit au nom de Mahomet
Gomelin et d’Apollin le grand.
IV
L’émir ordonne de mettre en place ses armées. On dispose les dix sui-
vantes : ce sont les païens, les Slaves, les Perses, les Blasfers, les Indiens,
les Bosmers (un peuple de démons d’au-delà de la mer Rouge ; ils sont
les seuls à pouvoir survivre dans ce pays), puis les Aufras. les hommes
d’Oper, les Tabars (qui ont des dents de sangliers ; une race maudite,
aucune ne lui est comparable). Il y a maintenant vingt armées rangées
côte à côte ; ce ne sont que hurlements assourdissants pendant qu’ils pren-
nent place. On n’a jamais vu rassemblement aussi horrible.
Vous entendrez le récit d’une bataille comme il n’y en a jamais eu.
322
LITTÉRATURE ET CROISADE
V
C’était une belle journée ; la matinée était lumineuse. Les païens crient,
hurlent, font grand vacarme. L’émir ordonne à Calquant d’Outre-mer de
mettre en place les dix armées suivantes. Ce sont les Michomans, les
hommes d’Arbrin, les Marois, les Fabins, les hommes de Buridane, c’est
un peuple particulièrement querelleur qui ne boit pas de vin. Ils vivent
sous terre dans de profonds souterrains et mangent du grain, du poivre et
du cumin. Leur pays est une région de grands chaos rocheux et de blocs
de marbre. Ils ne portent pas de vêtements de laine ni de lin, mais ont une
toison de chiens ; ils aboient comme des molosses, courent plus vite que
des chevreuils dans la forêt. Leur chef s’appelle Alipatin, et son cheval.
Dauphin, nagerait plus vite en mer que les poissons dans le Rhin. Ce jour-
là, il a abattu Baudouin de Clarmont, mais Tancrède l’a tué de sa lance
de frêne, ainsi qu’ ensuite le puissant Amustadin, le roi de Valnuble et le
frère de Sanguin.
VI
L’Aupatri met en place les dix armées suivantes : les Indiens, les
Lutices, les Gauffres, les Norris, les Basclois, les Antéchrists. Chacun
porte un poignard effilé et ils sont sous les ordres d’Estormaran le gris
dont le cheval. Pétris, court plus vite en collines et montagnes que les
autres en terrain plat ; il avait la tête rouge comme braise, le corps tout
blanc, sauf le poitrail qui était noir. Bohémond s’en emparera avant le
soir. Le pape Calife a béni les Turcs. Trente armées d’ennemis malfai-
sants sont déjà en place ; dix autres doivent encore être rassemblées.
VII
On met en place les dix armées suivantes : Les Marins, les Fransions
(ils viennent d’un pays situé en Orient, qui s’appelle France ; c’est
Mahomet Gomelin qui lui donna son nom), les gens d’Europe, ceux d’Es-
naon, ceux d’Argalie, ceux d’Abaion, les Sauvages, les hommes d’Ara-
gon, les Espics qui ont un aspect étrange : ils ont des becs d’oiseaux, des
têtes de chiens, des griffes aux mains et aux pieds comme des lions ;
quand ils crient ensemble, leurs hurlements font trembler la terre sur trois
lieues à la ronde. Pour les faire taire, l’émir les frappe à coups de bâton.
La dixième armée est composée des hommes de Bucion ; c’est une peu-
plade diabolique ; ils portent des cornes de moutons et sont armés de
massues de plomb. Ils auraient fait un massacre des nôtres si Godefroy et
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
323
les autres barons ne les avaient abattus de leurs épées au point que leurs
chevaux pataugeaient dans le sang jusqu’à l’articulation du boulet.
La bataille approche, la plus violente depuis le temps de Salomon.
VIII
L’émir Sultan commandait, quant à lui, dix armées : les troupes de
Perse, celles de Guinesbaut, les Turcs, les Arabes aux bons chevaux, les
païens, les Sarrasins habiles archers, et tous les hommes d’Orient sous les
ordres de Canebaut ; les Amoraines aux armes en or massif et en émail et
aux solides épées, dont les destriers sont plus rapides qu’un vol de ger-
fauts — Dieu les damne ! — ; des Turcs et des Africains qui sont d’excel-
lents chevaliers ; enfin des Slaves, ce sont les plus beaux ; ils étaient
cinquante mille sous les ordres de Lucabel.
IX
Quand toutes les armées furent rassemblées. Sultan garda avec lui les
dix armées les mieux équipées ; en tout cent cinquante mille hommes. Les
autres font mouvement pour prendre position dans les plaines de Rames ;
ils étaient approximativement vingt fois cent mille hommes. Montagnes,
collines et vallées retentissent des puissantes sonneries de cors. On entend
pousser les cris de ralliement. Les chevaliers de Notre-Seigneuront relevé
les lances, laissé les oriflammes flotter au vent ; les heaumes brillants et
les boucliers dorés scintillent ; ils font le signe de croix, battent leur
coulpe, serrent bien leurs boucliers et leurs écus de côté sur la poitrine.
Nos armées s’avancent ; elles chevauchent en ordre de bataille sur un
front qui couvrait bien vingt portées d’arbalète. Ils ne cessent de supplier
Dieu et sa toute-puissance.
Vous allez maintenant entendre le récit d’une bataille violente et
farouche.
X
La clameur fut immense lors du choc des armées. L’évêque de Mautran
tenait la Croix haut levée ; il l’avait dévoilée et la montrait à nos hommes.
Ce n’est plus le moment de discourir et chacun lance son cheval à grande
vitesse contre l’ennemi. Godefroy s’avance, la ventaille fermée, et se
heurte à Sinagon et ses hommes ; c’était un fils que Sultan avait eu de sa
première femme. Ils se dirigent l’un contre l’autre au grand galop ; le
choc fut très violent. La lance de Sinagon se brise, mais le roi, resté bien
en selle, a atteint le païen, lui a percé sous la bosse son grand bouclier
324
LITTÉRATURE ET CROISADE
décoré et lui a enfoncé l’enseigne brodée d’or de sa lance dans le cœur ;
il le jette, mort, à bas de son cheval ; son âme le quitte, les diables l’ont
recueillie dans la puanteur de l’enfer. Et le roi Godefroy lance son cri de
ralliement : « Frappez, nobles chrétiens, contre ces infidèles qui n’ont
jamais voulu croire à la puissance divine. Nous avons remporté le premier
combat. »
Au milieu des cris et du vacarme, on ne comptait plus les têtes, les
poings, les pieds coupés, les chevaliers gisant bouche ouverte, morts, les
chevaux qui erraient à l’abandon, la selle retournée, leurs cavaliers gisant
à terre. L’herbe était toute rouge de sang. Les Turcs tirent avec leurs arcs
une pluie de flèches plus drue que la rosée.
XI
Ce fut une bataille acharnée, un combat farouche. L’aîné des quinze
fils de Sultan est tué ; ses quatorze frères arrivent au grand galop, à la tête
de vingt mille hommes chacun. Devant le corps de leur frère, ils versent
des larmes et se lamentent bruyamment : « Quel malheur, Sinagon, cher
frère ; comme ta mort nous affaiblit ! C’est Godefroy, au bouclier d’or,
qui t’a tué ; mais s’il se trouve sur notre chemin, tu seras vengé ! »
Ils font alors sonner leurs trompes, les tambours retentissent. Lucifer
éperonne son destrier rapide, en criant : « Où avez-vous fui, Godefroy,
monstre perfide, lâche ? />
Dans sa rage, il va frapper Anséis, un noble jeune homme de Pise ; il
lui brise son bouclier sous la bosse, lui déchire et démaille son haubert et
l’abat de son cheval, mort, sur place. Saint Michel emporte son âme en
paradis. Lucifer, détournant son cheval, crie : « Frappez, nobles Sarrasins,
sur ces maudits Français qui ne veulent pas croire que Mahomet est
vivant ! »
Alors reprennent les combats et les massacres au milieu du fracas et
des cris qui s’entendaient jusqu’à Acre.
XII
La bataille était terrible dans les plaines de Rames. Voici Acerin au
galop sur le sol sablonneux ; c’était un fils de Sultan et de sa première
femme. Son cheval était très richement caparaçonné : tête, encolure et
croupière couvertes d’un riche drap de soie. Il portait un heaume et une
cotte fabriqués par Clôt de la Rochère, un bouclier plus dur que pierre ; il
s’écrie : « Godefroy, bandit ! Vous avez tué mon frère, par traîtrise et par
lâcheté. Si je peux vous retrouver, vous regretterez d’avoir traversé la
Bavière ! Je vais vous transformer en cadavre ! »
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
325
De rage, il frappe Eude du Mohier, son écu ne résiste pas mieux que
ne l’aurait fait une feuille de fougère ; son haubert à doubles mailles se
déchire, la lance avec toute l’oriflamme lui pénètre en plein cœur. Il
tombe de cheval, mort, près d’un rocher. Acerin crie « Damas ! » et fait
demi-tour ; il tue encore deux des nôtres, les cris de ces suppôts du diable
deviennent plus intenses ; les flèches volent plus dru que la pluie. Il y
avait de tels flots de sang dans les plaines de Rames que les chevaux s’y
souillent jusqu’à l’étrivière.
XIII
C’était un terrible combat dans les plaines de Rames. Voici qu’arrivent
au galop Galiant et Bréhier, Lucion et l’Aufage, Danemont et Gohier,
Cariel et Tahon, Rubion le rapide, Fausaron, Esmeré et Sanguin le guer-
rier. Ils abaissent leurs lances à grand bruit. On pouvait entendre les Turcs
hurler et aboyer, et cette race diabolique brailler comme des démons, les
Cananéens vociférer et tempêter, les cors, les trompes et les trompettes
sonner. Mais les nobles barons — que Jésus leur vienne en aide ! —
n’avaient aucune crainte, aucun effroi dans la bataille ; ils lancent de
bonnes attaques avec le fer et l’acier. On pouvait y voir Godefroy en
pleine action et ses deux frères fendre les rangs à coups d’épée. Depuis la
venue de Dieu sur terre pour convertir le monde, on n’avait jamais vu
autant de vaillants chevaliers dans la même bataille. Ils tuaient, massa-
craient, jetaient les Turcs en tas les uns sur les autres.
Mais les nôtres subirent un grave revers ; le cheval de Renaut de Beau-
vais est tué sous lui ! Ah ! Dieu ! Quel grand malheur qu’il soit tombé à
terre ! Renaut se redresse, car il ne manquait pas de courage, passe son
bouclier au bras, saisit son épée d’acier et se met à faire un véritable mas-
sacre dans la foule adverse. Ceux qu’il atteint n’ont plus besoin de
médecin. S’il avait pu rester en vie, il se serait vendu cher. Mais Lucifer
l’atteint par-devant d’un seul coup et lui enfonce dans le corps un javelot
d’acier. Le baron s’écroule. Ah ! Dieu ! Quelle catastrophe ! Que Dieu ait
pitié de son âme en ce moment suprême et protège nos gens du malheur.
Il a communié de trois brins d’herbe 1 ; son âme le quitte et Dieu lui donne
sa place en paradis. Eustache a vu ; il croit en perdre le sens et se précipite
pour le venger.
1 . La chanson de geste médiévale présente, à plusieurs reprises, des exemples semblables
de communion. Il faut en retenir le symbolisme en des circonstances particulièrement dra-
matiques (le chiffre « trois », évoquant évidemment la Trinité).
326 LITTÉRATURE ET CROISADE
XIV
Eustache de Boulogne a bien reconnu Renaut au moment de sa mort ;
il en éprouva une vive tristesse. Eperonnant son cheval au rapide galop,
il brandit sa lance au fer tranchant et va frapper Lucifer par-devant sur
son bouclier ; il le lui brise sous la bosse dorée, lui démaille et déchire
son haubert, lui enfonce la pointe de la lance en plein cœur et l’abat, mort,
de son cheval.
« C’est ta fin, infâme païen, dit-il, maudit sois-tu ! »
Puis il frappe Acerin sur son casque pointu, en arrache les Heurs et les
pierreries, et pourfend le païen jusqu’au milieu de la poitrine ; de ce coup
bien asséné, il l’abat mort. Il tue encore Princeple, le fils de l’émir Hu.
Godefroy arrive au galop sur Chapalu et crie à Eustache :
« Je vous ai bien vu, frère ; vos grands coups vous font ressembler à
notre aïeul, le Chevalier au cygne ', qui a vaincu le Saxon. Si je ne vous
assiste pas, que je sois damné ! Eperonnons désormais ensemble, vous et
moi. Dieu ! Où est Baudouin ? J’ai peur de l’avoir perdu. »
Le voici qui arrive au galop à travers le pré sur Prinsaut l’Aragonais au
poil blanc. Il tue devant son frère un des fils de Malagu et un des fils de
Sultan, celui qui s’appelait Corsuble. Il a aussi pris en chasse Sanguin,
mais sans avoir pu l’atteindre, ce qui le contrarie ; il trouve sur son
chemin le roi Marchepalu et lui tranche la tête aussi facilement que s’il
s’était agi d’une branche de sureau.
XV
La bataille était acharnée, l’attaque furieuse. Robert de Normandie se
précipite dans le combat avec ses vaillants compagnons. La lance dressée
où l’enseigne flotte au vent, à la pleine vitesse de son cheval, il s’élance
au milieu des Turcs — que Dieu les maudisse ! Il frappe le roi Atenas, le
seigneur d’Esclaudie, lui brise son grand bouclier fleuri, lui déchire sa
cuirasse et lui perce le cœur. Son âme s’en va en enfer où les diables
l’accueillent. Le païen, qui était originaire de Nubie, gît à terre. Robert
s’écrie : « Dame sainte Marie ! »
Puis il met la main à l’épée qu’il tire du fourreau pour en fendre un
Turc jusqu’à l’oreille. Il tue encore l’émir de Nubie. Le duc frappe sans
cesse, mu par la colère ; la terre autour de lui est couverte des païens qu’il
a tués. Les Turcs fuient plus devant lui que la pie devant le faucon, et le
baron les poursuit sur la distance de plus d’une portée d’arc. Mais si Jésus
ne s’en inquiète, sa vie sera courte, car il est encerclé de païens, totale-
1 . Voir ci-dessus, chant VII, xxxi et n. 1 . p. 3 1 6.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
327
ment isolé de ses hommes. Les païens se sont dirigés vers les Trois
Ombres, là où la mère de Dieu, fatiguée et épuisée, se reposa et, selon la
prophétie, Dieu la protégea du soleil ; la terre se trouva alors ombragée
alentour sur une distance d’une lance et demie, les rayons du soleil ne
l’atteignaient plus. Ce lieu se situe dans la direction de Jaffa, à côté de
Cauquerie. C’est là que Robert est encerclé par des Turcs qui l’assaillent
de flèches ; il y en a tant fichées dans son armure que cela ferait plus
d’une brassée si on les rassemblait. Que vous dire de plus du bon comte
Robert ? Si Dieu ne s’en inquiète pas, il est près de sa fin ; il a sur lui plus
d’une brassée de flèches et les païens continuent à tirer sans relâche. Dans
la plaine de Rames, les cris, le son des cors et des trompes sont tels qu’ils
résonnent jusqu’à Acre. Si Dieu, le fils de sainte Marie, ne s’en inquiète,
la chrétienté sera durement atteinte et la chevalerie de Dieu plongée dans
la douleur. Il y avait tant de païens que la terre en était couverte sur sept
lieues.
XVI
La bataille était rude, les combats acharnés. Ces brutes ont encerclé
Robert de Normandie ; ils tirent de loin sur lui avec leurs arcs turcs, tuant
sous lui son cheval impétueux. Le baron s’est remis sur ses pieds avec
courage ; il tient devant lui son bouclier et tire son épée ; il se défend si
farouchement contre les païens que pas un Turc n’ose l’approcher à moins
d’une lance. Ses chevaliers étaient à sa recherche dans la mêlée, tout affli-
gés de ne pouvoir le retrouver. Deux d’entre eux vont en larmes auprès
de Robert le Frison : « Seigneur, au secours, par Dieu le Rédempteur !
Les Perses emmènent Robert de Normandie. »
Quand le comte entend cela, tout affligé, il crie : « Saint-Sépulcre !
Chevaliers, en avant ! Si vous ne vous souciez pas du comte, je vous
considérerai comme des lâches. »
Puis il fait sonner une trompe et part. Malheur à cette race maudite si
elle s’en vante ! Les chevaliers avaient hâte de se battre. On dit à Bohé-
mond et à Tancrède de Pouille que les Sarrasins emmènent Robert de
Normandie. Bohémond alors soupire du fond du cœur et Tancrède
s’écrie : « Sonnez de ce cor d’ivoire ! Les païens n’en réchapperont pas
plus ici qu’en Orient ! »
Les barons éperonnent à la suite de Robert de Flandre et se jettent avec
fracas dans la foule des Turcs. Ils en abattent tant à terre à coups de lances
que tous ceux qui les voyaient en étaient stupéfaits. Puis ils tirent avec
fureur leurs épées, coupent têtes, bras et pieds sans épargner personne,
frappant sans cesse, sans jamais s’arrêter. Ils font un tel massacre, sans
la moindre crainte des païens, qu’ils ont retrouvé Robert de Normandie,
couvert de sang. Bohémond lui présente un bon destrier ; le duc y monte
328
LITTÉRATURE ET CROISADE
sans défaillir. Sitôt à cheval, il s’élance et tue un Turc en passant à côté
de lui. Les barons l’étreignent et l’embrassent.
C’est alors qu’arrive au galop Comumaran avec trente mille infidèles.
Il se jette au milieu des nôtres, en tue un grand nombre, criant souvent
« Damas et Tibériade ! ».
XVII
Pour dégager Robert, des coups sans nombre avaient provoqué la mort
d’une foule de Turcs et de païens. Or voici que se précipite dans la bataille
le fils de Sultan de Perse, Esmeré, qui avait été adoubé l’année précé-
dente. Il porte sa lance bien droite avec l’oriflamme fixée et crie à
l’adresse de Godefroy de Bouillon : « Je suis bien fiché de ne pas te
trouver, misérable ; je te ferai payer la mort de mes trois frères ! »
Il était accompagné de vingt mille païens en armes, tous seigneurs
d’une forteresse ou d’une cité. Au milieu de la mêlée, il se trouve en face
de l’excellent Roger, le seigneur du Rosoy. Au galop de son cheval, il le
heurte de sa lance et l’abat, grièvement blessé. Quand Roger du Rosoy se
sent à terre, il bondit aussitôt sur ses pieds, tire son épée aiguisée et, d’un
coup, fend en quatre le heaume décoré d’or d’Esmeré qui n’a pas le temps
d’esquiver ; l’épée glisse entre le cou et le bouclier et lui coupe le bras
gauche. Sous la violence du choc, le Sarrasin trébuche ; Roger du Rosoy
saisit son cheval de la main gauche par les rênes, saute en selle sans même
prendre appui sur l’étrier. Les Sarrasins poussent des cris en le voyant
faire et tous les frères d’ Esmeré laissent voir leur douleur. Ils font le ferme
serment par Mahomet Gomelin que, pour la mémoire de leur frère, ils
tueront vingt mille Français. Ils se mettent tous les onze en ligne sur le
champ de bataille, regroupent leurs armées au son du cor. Trente mille
hommes au moins sont en place, tous de la race diabolique, de vrais
démons !
Que Dieu vienne au secours des chrétiens qui seront lourdement éprou-
vés dans la bataille. Mais s’ils en reviennent, c’est que Dieu les aime.
XVIII
La bataille était acharnée et le combat farouche. Plus de quarante cors
et trompes retentissent à la bouche de soldats hors d’eux-mêmes. Les
armées des infidèles approchent. Il y en a qui sont plus noirs que poivre ;
d’autres ont des cornes ; tous portent des massues de plomb. Il y a une
troupe composée de soldats plus noirs que suie ; même leur barbe est
noire. C’est elle qui lance la première attaque à grand fracas ; on ne
compte plus les têtes, les poings, les pieds coupés ; le sang des morts
coule sur la prairie et l’herbe verte se teint en rouge.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
329
Rotrou du Perche contre-attaque avec ses hommes, accompagné de
Hugues le Maine qui porte l’enseigne, du comte de Vendôme à la tête des
chevaliers de son domaine, du comte Lambert de Liège qui frappe bien
de l’épée. Ils ont tous placé en bon ordre leurs hommes et font sonner dix
cors à l’unisson. Le comte Hugues éperonne en criant « Montjoie ! » et,
de tout l’élan de son cheval, il se jette au milieu des « barbus ». Avant de
briser sa lance, il en a fait un grand carnage, arrachant les entrailles à plus
de trente. Sa lance hors d’usage, il tire l’épée et pourfend un Turc jus-
qu’au ventre. Le comte Rotrou du Perche se bat avec grande ardeur, tou-
jours impatient de frapper les Turcs. Ils ont tué et massacré toute cette
armée, la repoussant jusqu’aux Trois Ombres, là où sainte Marie se
reposa à l’abri de la chaleur '. Les cadavres rempliraient un grand navire.
XIX
Ce fut une grande bataille, la plus farouche que l’on ait jamais vue.
Voici maintenant l’armée d’Orient qui arrive au galop, plus de trente
mille fieffés félons, sous la conduite de Comicas des Crêtes de Montri-
bon. Il est monté sur un cheval plus blanc que colombe, qui a deux cornes
pointues et acérées sur le front ; ses sabots sont fendus de part en part
comme ceux d’un bœuf avec des griffes dures comme de l’acier ou du
laiton ; il courait plus vite qu’épervier ou faucon. Le païen l’avait couvert
d’un drap vermeil. Portant une enseigne avec un dragon, Comicas épe-
ronne son cheval qui s’élance comme un émerillon. Il brandit sa lance,
déroule l’oriflamme et frappe Thomas de Marne sur son bouclier décoré
d’un lion ; il le lui perce sous la bosse, mais ne parvient pas à déchirer
son haubert étincelant ; sa lance vole en éclats. Thomas reste ferme sur
ses arçons ; il espérait s’en venger à l’épée, mais le Turc le dépasse avec
mépris, tant son cheval court plus vite qu’un aigle. Voyant cela, Thomas
frémit des moustaches, plus rouge de colère que la braise ; dans sa fureur,
il va frapper Clarion, un fils de Sultan, roi de Monbrandon ; ni son bou-
clier ni son heaume ne l’ont protégé, Thomas le pourfend jusqu’au
poumon ; de ce coup bien asséné, il le désarçonne ; puis il tue encore ses
deux frères, Bréhier et Lucion.
Surviennent à ce moment au galop Enguerran et Huon de Saint-Pol.
Enguerran atteint Tahon, un fils de Sultan qui gouvernait la Perse en son
nom ; de son coup de lance, il perce le bouclier comme une simple étoffe
et le haubert ne résiste pas mieux qu’une pelisse d’hermine ; il lui enfonce
la lance dans le poumon et l’abat, mort, de son cheval ; il tire aussitôt
l’épée pendue à son côté pour frapper sur le heaume son frère Clarion
qu’il pourfend jusqu’au poumon ; il tue encore Maltriblon, et puis un
I. Voir ci-dessus, xv.
330
LITTÉRATURE ET CROISADE
autre païen qui s’appelait Danemont ; ils étaient tous frères, fils de Sultan.
Il n’en reste plus que deux survivants : ce sont Sanguin et l’Aufage, tous
deux dangereux traîtres. Voyant leurs frères morts, ils supplient
Mahomet. Tous les autres païens poussent de telles lamentations qu’elles
s’entendent jusqu’à la tente de Sultan.
XX
Quand l’Aufage voit ses frères mourir, il croit devenir fou de douleur
et de rage ; donnant un violent coup d’éperon à son cheval, il va frapper
Enguerran avec le faussart qu’il porte, brise son bouclier, déchire son
haubert et lui enfonce la pointe de son arme en pleine poitrine, lui coupant
en deux le cœur, et le jetant à terre sous le choc. Enguerran de Saint-Pol
prie l’Esprit saint d’avoir pitié de son âme, si telle est sa volonté, et de
venir au secours de son peuple, sans l’exposer à la mort, dans sa lutte pour
vaincre et mettre en déroute les infidèles. Il lève la main pour se signer ;
Dieu l’a fait alors trépasser, la main tendue vers l’orient. Notre-Seigneur
a envoyé saint Michel recevoir son âme pour lui donner son siège au para-
dis ; les saints et les anges sont à son service, comme il est juste, car il est
mort en martyr.
Son père éprouve une grande tristesse quand il le voit étendu mort ; il
se tord tant les poings que le sang en dégoutte, frissonnant de douleur et
d’angoisse. « Dieu ! dit-il, pourquoi as-tu laissé mourir mon fils, alors
qu’il était venu ici outre-mer pour ton service ? »
Princes et barons se rassemblaient nombreux auprès du corps pour voir
Enguerran une dernière fois, sans cacher leur immense chagrin. Huon se
tord les poings, le sang en dégoutte ; il tire l’épée du fourreau pour s’en
frapper, mais Robert le Frison se précipite afin de la lui arracher des
mains. Personne ne peut supporter la peine que manifeste Huon ; princes
et barons pensent mourir de douleur.
XXI
Pour la mort d’Enguerran, la douleur fut immense. Barons et princes
pleurèrent en grand nombre ce jour-là. On coucha sur son bouclier le
corps du vaillant chevalier pour vite le porter loin de la bataille. Puis tous
retournent avec fureur au combat, l’épée au poing, bouleversés par la
mort d’Enguerran. Huon de Saint-Pol, assis sur son cheval, recherche
l’Aufage dans les rangs païens ; il le rencontre au milieu de ses hommes ;
rien n’aurait pu le rendre plus heureux, ni son fief, ni la terre des Indes.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
331
XXII
Quand Huon de Saint-Pol a repéré l’Aufage, il galope vers lui, brandis-
sant son épée nue. 11 l’atteint d’un grand coup au milieu de son casque,
en arrache les fleurs et les pierreries ; la coiffe du haubert n’y résiste pas ;
il l’a pourfendu jusque dans la poitrine et, de ce coup bien asséné, l’a
étendu mort. « Holà ! Païen, maudit sois-tu ! », dit-il. Pour la mort d’En-
guerran, tu as eu ta récompense ! »
On pouvait entendre de grands cris, des hurlements, un immense
vacarme. Plus de cent mille Turcs se sont rassemblés ; il y avait là les
Espics, ceux qui ont un bec et le corps velu. Au combat, ils collent aux
gens comme de la glu. Quand ils aperçoivent nos Ribauds, ils se précipi-
tent contre eux, leur déchirent la peau à coups de bec et de griffes et leur
arrachent les entrailles. Ce fut pour les Ribauds la pire journée qu’ils aient
connue.
XXIII
Quand il voit ces sauvages faire un tel massacre de ses hommes, le roi
Tafur faillit devenir fou de rage et de colère ; il crie aux siens :
« Pas de mollesse ! N’ayez pas peur de ces barbares ! Ils n’ont ni
haubert, ni heaume, ni bouclier, ni lance. Souvenez-vous de notre Dieu
créateur des oiseaux ! »
Quand les Ribauds ont entendu leur roi, ils font le signe de croix et
retrouvent hardiesse et courage ; de leurs haches et de leurs poignards, ils
ont fait un tel carnage que des monceaux de cadavres gisent sur la prairie.
XXIV
Dès que les Ribauds sont au contact des « Beccus », ils leur tranchent
têtes, bras et poitrines ; et les autres émettent de leurs becs de grands gla-
pissements, ils aboient, hurlent, poussent des cris, tant et si bien qu’on les
entend depuis Saint-Georges de Rames. Le roi Tafur en a tué une centai-
ne ; les Ribauds les ont massacrés à la hache en un carnage tel, dans les
plaines de Rames, que Ton marchait dans le sang jusqu’au gras du mollet.
Les « Beccus », pris de panique, s’enfuient plus vite que des chevaux,
sans se ressaisir avant d’avoir retrouvé l’étendard. Ils s’arrêtent devant la
tente de l’émir de Perse qui jouait aux échecs avec le frère de TAupatri.
Quand Sultan voit devant lui les « Beccus » en déroute, il les menace,
mais eux s’en moquent. Dans peu de temps, il sera autrement plus mal-
heureux, car il recevra des informations sur ses quatorze fils qui ont tous
eu le cœur transpercé dans la poitrine.
332
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXV
Ce fut une grande et mémorable bataille. Jamais personne n’a vu ni ne
verra la même, tant il y eut d’échanges de coups redoutables, de boucliers
percés, de heaumes brisés, de païens et de Sarrasins tués et massacrés qui
aboient, geignent et hurlent comme des chiens.
Comicas d’au-delà de la mer Rouge arrive sur le Comu, son cheval,
qu’il fait galoper plus vite que l’émerillon ne vole pour fondre sur
l’alouette. Au premier choc, il tue Raoul et Roger. Quand Baudouin voit
cela, il croit enrager et lance son cheval au galop, dans l’espoir de se saisir
de la monture du Turc, qu’il se prend à convoiter. S’il y parvenait, il ne
le céderait pas pour quatre fois son poids d’or fin. 11 éperonne Prinsaut,
le fait galoper aussi vite que possible. Le roi Comicas n’a pas su éviter
l’affrontement avec le comte Baudouin. Celui-ci lui donne un tel coup sur
son casque qu'il en abat fleurs et pierreries ; le coup descend jusqu’au
menton. Baudouin s’empare du destrier, en fait trébucher le roi ; puis,
s’éloignant, il fait demi-tour, descend de Prinsaut et monte sur le Comu.
Il donne ordre de ramener son cheval à l’arrière et on le voit s’élancer de
nouveau dans la mêlée. Baudouin fait bondir le Comu plus vite qu’un
épervier quand il est à la chasse aux oiseaux. Il peut aller et venir sans
risques et s’attaquer aux païens. Il fera ce jour-là payer cher le Comu aux
Turcs ; il crie : « Saint-Sépulcre ! Ces maudits qui refusent d’aimer Dieu
ne vont pas tenir longtemps. En avant, barons ! Vous verrez bientôt leur
défaite. »
On pouvait entendre crier à voix forte « Montjoie ! » et supplier le
Saint-Sépulcre et saint Georges. Ils font reculer les Turcs de plus d’une
portée d’arbalète.
XXVI
C’était une immense bataille, furieuse et farouche. Elle redouble de
bruit et de violence. Arrivent les Maures de Mauritanie, Nichomas,
Aufraix et les hommes de Buriane ; ils sont poilus comme des chiens et
ont une horrible figure grimaçante. Tomber entre leurs mains est une
affreuse malchance. Mais nos nobles barons les mettent à mal avec leurs
épées d’acier ; le champ de bataille est couvert de morts et de blessés ; on
ne voit plus que boyaux et entrailles. Les chevaux sont trempés de sang
et les Maures vaincus fuient à travers la plaine.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
333
XXVII
L’armée suivante qui monte en ligne est celle des Gauffres, des Bulga-
res et des Cananéens puants ; ils mangent les cadavres humains décompo-
sés et ont le menton et les mâchoires collés à la poitrine. Avec eux
viennent les hommes de Baucidant. Ils sont à dix jours de l’Arbre-qui-
Fend et, une fois par an, pour se régénérer, ils vont se plonger dans le
fleuve de jouvence. Ils n’ont jamais mangé de froment, ne savent pas ce
que c’est, mais ils se nourrissent d’épices, vivent à la belle étoile ; ils sont
laids et affreux, et éprouvent une grande envie de se battre. Si Dieu, par
sa sainte volonté, ne s’en soucie pas, ils feront un grand massacre des
nôtres.
XXVIII
Voici maintenant le roi des Asnes qui éperonne sa monture, suivi par
tous ses soldats qui avancent en envoyant des ruades. Ils font un tel bruit,
un tel remue-ménage que toutes les plaines de Rames en sont boulever-
sées. L’armée de Dieu s’en inquiète et tremble. Sans Dieu qui les récon-
forte et les rassure, rien n’aurait protégé les nôtres du martyre.
L’évêque de Mautran leur apporte la Croix, l’abbé de Fécamp la lance
au fer tranchant et l’évêque de Nobles le pilier où les bourreaux battirent
de verges Notre-Seigneur Dieu jusqu’à ce qu’il soit couvert de sang de la
têteaux pieds. L’évêque de Mautran s’écrie :
« Regardez par ici, nobles chevaliers, n’ayez pas peur, rassurez-vous ;
voici la vraie Croix qui vous protégera. Surtout ne reculez pas, mais allez
frapper les maudits à qui mieux mieux. Je vous pardonne au nom de Dieu
le Père tout-puissant tous les péchés que vous avez commis en votre vie ;
si vous mourez pour lui, sachez-le bien, vous entrerez en chantant dans le
paradis ! »
Quand les chrétiens entendent l’exhortation de l’évêque de Mautran,
ils reprennent tous courage ; même le plus lâche veut la bataille. Ils se
jettent sur le peuple du diable, éventrant les ennemis par centaines et par
milliers. Que puis-je ajouter ? Ils en font un carnage plus grand qu’on ne
pourrait le dire ou le chanter. Les païens crient, hurient, gémissent et ils
auraient pris la fuite quand arrivent à leur rescousse les Géants difformes
qui portent des massues ou de lourdes et grosses lances ; ils tuent de leurs
coups un grand nombre de nos chrétiens. L’évêque de Mautran se préci-
pite au galop en tenant devant lui, bien droite, la vraie Croix, qu’il avait
fixée à l’encolure de son cheval. Les Géants la regardent, et en sont à ce
point fascinés qu’ils se tuent entre eux et se fracassent le crâne avec leurs
lourdes massues. Puis ils prennent le feu grégeois et vont se le jeter les
uns sur les autres. Que dire de plus ? Ils se tuent tous et sur quinze mille
334
LITTÉRATURE ET CROISADE
qu’ils étaient, il n’en survit que cinq cents. Le vent pousse le feu sur les
autres païens présents et les brûle gravement.
Comumaran se jette alors dans la bataille avec trente mille Turcs infi-
dèles. Il éperonne Plantamor, l’épée nue au poing. Il frappe Girard de
Goumay au milieu de son heaume brillant ; ni le casque ni la coiffe n’ont
pu le protéger ; il le pourfend jusqu’au menton et l’abat de son cheval,
puis reprend son élan. Le comte Baudouin éperonne à son tour le Cornu
pour se lancer, épée dégainée, à la poursuite du Turc, jusqu’à la tente de
Sultan. Mais le païen se précipite dans la tente sans oser l’attendre. Bau-
douin voit Pierre assis à côté de l’étendard ; il le salue en passant à côté
de lui sans s’arrêter ; puis il éperonne de nouveau le Cornu qui l’entraîne
plus vite que ne vole un oiseau dans le ciel — il serait ainsi allé jusqu’en
Orient ! Comumaran était arrivé au galop en s’écriant : « Que fais-tu,
émir ? Tes hommes sont presque tous tués ! Des Bulgares, des Hongrois,
des Popelicants, des Amoravis qui étaient si courageux, il ne reste presque
plus de survivants ! »
Arrive sur ces entrefaites Sanguin avec vingt mille Maures de Moriant
qui avançaient en se tirant les cheveux et en invoquant d’une voix forte
Margot, Apollin, Mahomet, Jupin et Tervagant. Sanguin se présente
devant son père en se tordant les poings, tandis que les Maures se frappent
les mains. Tous s’agenouillent devant Sultan qui s’écrie en les voyant :
« Qu’avez-vous, par Mahomet ? Je vous vois tous en piteux état, par mon
dieu tout-puissant ! »
XXIX
Sanguin, le fils de Sultan crie alors : « Emir, mon père, vous êtes dans
le malheur ; vous avez perdu vos fils, vous ne les reverrez plus jamais ;
les barons de France vous les ont tous tués ! »
A ces mots. Sultan s’évanouit quatre fois et, revenant à lui, s’écrie :
« Vite, qu’on m’apporte mes armes !
— A vos ordres », lui répond-on.
Corsus et Barufflé apportent les armes ; ils ont d’abord posé sur le sol
un tapis d’or finement ouvragé et par-dessus un drap de soie de couleur.
C’est là que s’assied le grand émir. Le roi Matusalé lui mit ses chausses
en mailles très fines avec des bandes d’or ; c’était l’ouvrage de Salatré,
un très savant artiste juif. Chaque pièce était rivée avec des clous d’ar-
gent. L’émir Josué lui fixe ses éperons. Puis il endosse un haubert ancien,
fabriqué vingt-cinq ans avant que l’on n’adore Dieu, du temps d’Israël et
de Galan le sage qui avaient appris l’art de la forge ; la cotte en était très
riche, chaque pan bordé de fils d’or et d’argent qui scintillaient finement
et le dessus fait de larges bandes ouvragées. La coiffe est toute en or, de
grande beauté ; l’homme qui la porte ne craint pas d’être assommé par
aucun coup ; la ventaille brille de pierreries et le heaume se fixe avec
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
335
trente lacets d’or fin. Il porte une représentation sculptée de Mahomet
Gomelin et les noms écrits d’Apollin, Tervagant, Jupin et Mahomet le
grand ; l’homme qui l’a vue un jour est protégé de la cécité. L’émir Estelé
lui apporte son épée, œuvre d’un diable du nom de Barré qui était empri-
sonné dans les monts de Loquifeme. L’acier a été trempé pendant un an
et demi et quand l’épée fut forgée, il en tua deux démons avec lesquels il
avait eu une dispute en enfer. Cette épée était plus noire que de l’encre,
elle n’avait pas de croix, mais la lame était gravée ; elle s’appelait
Hideuse, en vérité, comme le raconte mon maître. Son fourreau était en
ivoire constellé de pierres précieuses ; les courroies en soie et le baudrier
en orfroi. La lame, d’une toise, large d’un demi-pied, était plus effilée
qu’un rasoir. L’émir l’a ceinte au côté gauche ; il en donnera de nombreux
coups redoutables aux nôtres ce jour-là. Son oncle Baufumé lui passe
autour du cou son bouclier, parfaitement résistant aux chocs, qui avait
trente renflements en résine odorante et le bord en était ourlé d’or fin ; les
courroies étaient en cuir d’éléphant et il était recouvert à l’extérieur de
peau de cerf et de soie. On fait avancer Maigremor, bien sellé et riche-
ment harnaché ; son équipement valait plus que la moitié de l’Espagne. Il
était sanglé de quatre solides courroies, avec des étriers en peau de cerf,
tannée quatre fois, aux lourdes fixations d’or. Sultan est monté par l’étrier
gauche que lui tenaient vingt rois, tous très attentifs à le bien servir. Il a
pris en main une lance au fer carré, très solide et résistante, à la pointe
trempée dans du poison. Ses blessures sont incurables. Un dragon y était
fixé par cinq clous d’or. Sa grande barbe, blanche comme fleurs des prés,
est étalée sur sa poitrine et le couvre jusqu’au ventre. Il se cale sur les
étriers niellés avec une telle vigueur que Maigremor en transpire sous lui.
L’émir avait fière et belle allure, sachez en vérité qu’on n’a jamais vu
prince aussi beau. L’on fit grand bruit quand Sultan fut armé. Le cor prin-
cipal résonne près de l’étendard. Les païens se rassemblent au son des
cors, des tambours, des tambourins qui s’entend à dix grandes lieues.
XXX
Quand Sultan fut en armes, il y eut de grands cris ; les cors et les trom-
pettes résonnaient. Chacun des émirs conduit son armée. L’Amulan est
monté sur le Blanc, à la croupe couleur de tuile ; c’était le magnifique
cheval avec lequel on avait voulu tenter nos chevaliers dans Jérusalem '.
Sultan était sur Maigremor, capable de courir quinze lieues d’un seul
élan ; il jure, par sa foi, que tout païen qui fuira aura la tête tranchée.
Que Dieu vienne au secours des nôtres par sa puissance, car ils auront
1. Voir ci-dessus, chant VII, xvi.
336
LITTÉRATURE ET CROISADE
une bataille farouche et redoutable, la plus violente de tous les temps
passés et à venir.
XXXI
Les armées chevauchent ; Sultan les a placées sous les ordres de
soixante émirs. Il fait porter son trésor aux plaines de Rames pour l’expo-
ser aux yeux des chrétiens, avec l’espoir qu’ils iront s’en emparer. Mais
pas un seul ne daigna y jeter un regard ; ils préféraient tailler en pièces
les païens. L’émir donne l’ordre d’éperonner et cent mille hommes se
lancent à l’attaque au galop. Les nobles barons — que Dieu les protè-
ge ! — ne se sont pas dérobés à la charge des Turcs. Il y eut un fracas
énorme lors de l’affrontement ; on pouvait voir de terribles échanges de
coups, les boucliers percés, brisés, fendus, les païens et les Sarrasins
mourir taillés en pièces, les poitrines et les entrailles déchirées, les
heaumes défoncés. On entendait partout pousser les cris de ralliement. Le
désordre était général ; les Turcs et les Sarrasins tiraient sans arrêt des
flèches. Il aurait fallu avoir un cœur de pierre pour ne pas trembler, car
on pouvait entendre les cris jusqu’à la mer.
XXXII
Corbadas, bien armé sur Glorias, se lance dans la mêlée. Il nous tue
Nicolas de Clermont en Auvergne, puis Bérart, le cousin de Thomas,
frappant sans relâche les chrétiens. Quand Sultan le voit, il s’empresse de
lui crier :
« Par Mahomet, tu reprendras Jérusalem que les Français, ces fils de
Satan, t’ont enlevée. J’enchaînerai les plus puissants barons, je ferai d’eux
de pauvres prisonniers. J’emmènerai Godefroy de Bouillon jusqu’à
Bagdad. Aucun ne m’échappera et quand ils partiront d’ici, ils verront
que je ne plaisante pas ! »
Bohémond de Sicile, qui a tout entendu, lui crie :
« Bandit, quelle méchante pensée ! S’il plaît à Dieu et à sa mère, tu vas
le payer ! »
Et il s’élance vers le païen.
XXXIII
Bohémond éperonne son destrier de Castille, tenant son épée nue qui
brille et scintille ; elle était pourtant toute souillée de sang et de cervelle.
Il frappe Corbadas sur son heaume et le lui brise ; il le coupe comme une
simple étoffe ; la coiffe ne résiste pas davantage. Il fait sauter tout ce qu’il
atteint du bouclier et lui tranche le cœur sous le sein. La lame de l’épée
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
337
continue de descendre et les entrailles du païen tombent jusqu’au bas des
arçons. Bohémond s’écrie :
« Belle vengeance ! Mais ce sera une mauvaise nouvelle pour Comu-
maran ! Saint-Sépulcre ! En avant, les enfants ! »
XXXIV
Lucabel se lance maintenant dans la bataille ; il porte sa lance bien
droit, l’oriflamme flottant ; il éperonne son cheval, tenant le bouclier de
côté et va frapper Daniel, un chevalier du lignage de Charles Martel, dont
le bouclier ne résiste pas, non plus que le haubert. Il lui enfonce sa lance
dans le corps et l’abat, mort, au pied d’un arbuste. Puis il tire son épée à
la lame tranchante et nous tue Raoul et Gui de Monbel ; il fait un affreux
carnage de chrétiens. Tancrède, mécontent de ce qu’il a vu, lui donna un
tel coup d’épée qu’il lui tranche son heaume et lui fend le crâne. Rien n’a
pu le protéger, ni son bouclier, ni son haubert ; il l’a ouvert jusqu’à la
poitrine et le désarçonne, mort, au milieu du champ. Tancrède continue
sa course en éperonnant Morel, pour aller frapper Pinel sur son heaume
et lui ouvrir si bien le ventre que les entrailles en sortent. Il affronte
l’Amustan au milieu d’un pré et lui envoie voler la tête au loin. Il crie :
« Saint-Sépulcre, frappez, nobles jeunes gens ! »
À voir les combats à l’épée, l’évêque de Mautran jura par saint Daniel
qu’il n’y eut jamais de tels combattants depuis l’époque où Dieu créa
Abel. Païens et Sarrasins font sonner le rassemblement. Les trompes d’ai-
rain, les tambours résonnent ; c’est la plus grande bataille depuis l’époque
d’Israël. Comme les chrétiens ont souffert ! Quelle tristesse !
XXXV
C’était une bataille acharnée, d’une extrême violence. Les Sarrasins se
sont heurtés à une armée chrétienne particulièrement tenace. Ils ont eu
cent mille morts, ce qui fut une aubaine pour les nôtres.
Comumaran s’élance à toute vitesse et trouve son père mort sur l’her-
be ; il transpire d’effroi, écume de violence. Éperonnant Plantamor qui
prend le galop, il frappe Gui d’Autemure sur son heaume, le pourfend
jusqu’à l’arçon et tranche le cheval du même coup ; rien ne résiste, il abat
tout en un tas sur l’herbe. Comment comprendre que Dieu le supporte ?
Il continue le carnage avec son épée, mais il le paiera cher avant la nuit.
Car le comte Baudouin en prendra vengeance.
338
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXVI
C’était un grand combat, une bataille douloureuse. Le farouche Comu-
maran, en grande affliction à cause de la mo rt de son père, tire Murglaie
à la lame brillante et tue, sous les yeux de Droon d’Amiens, le propre
frère de celui-ci, puis Gamier de Val de Rivière, Garin de Beaufort et
Doon de Beaucaire. Ce fut une grande douleur pour le comte Baudouin
de l’apprendre ; aussi bien la punition des Turcs ne saurait-elle tarder.
Sultan chevauche vigoureusement, faisant triste mine ; l’enchanteur
Mabon est à ses côtés ; mais il ne se souciait ni de harpiste ni de joueur
de vielle.
XXXVII
L’émir Sultan avait un grand orgueil ; il s’était engagé dans cette
bataille avec ses puissants barons — plus de cent mille — et, autour de
lui, allaient et venaient rois et émirs. Il éperonne, suivi de soixante mille
Turcs qui forment sa garde et, se trouvant face à face avec le comte de
Blansdras, lui assène un grand coup sur son bouclier décoré ; il le lui
perce et le fend sous la bosse d’or, déchire et rompt le haubert qu’il
portait, lui enfonce la lance dans le flanc, l’arrache de son cheval, puis le
jette à plat par terre. Retirant sa lance, il éperonne son cheval pour s’éloi-
gner et frappe, en plein galop, Tancrède, mais brise sa lance contre le
bouclier de son adversaire. Tancrède n’a pas bougé des étriers et n’a pas
été désarçonné. Il a bien reconnu Sultan, aussi lui a-t-il donné sur le
dessus de son heaume un grand coup qui l’a tout étourdi. Mais, sans
reculer, le païen fit faire un écart à Maigremor pour aller frapper Guirré
et lui arracher la tête des épaules.
Les Arabes éperonnent en hurlant et jettent sur nos hommes le feu gré-
geois, mettant le feu aux vêtements, embrasant les boucliers, tandis que
les chevaux tombent sous eux morts ou évanouis. Il y eut beaucoup de
chrétiens tués ainsi.
L’évêque de Nobles et l’abbé de Fécamp ont posé sur le feu la sainte
lance et le pilier, et aussitôt le feu se retourne vers les païens, les brûlant
par centaines, par milliers ; on ne pourra jamais en savoir le nombre.
XXXVIII
Baudouin de Beauvais et Richard de Chaumont, qui n’a jamais aimé
les infidèles, se lancent dans la bataille ; l’épée au poing, ils éperonnent
leurs destriers et se jettent au plus fort de la mêlée. C’est la mort pour
tous ceux qu’ils atteignent. Richard de Chaumont va frapper Orcanais et
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
339
Baudouin frappe Baufumé de Rohais ; ils brisent leurs casques brillants
et les abattent, morts, près d’un taillis. Ils tuent ensuite Corsuble, Atenas
de Lucais, Tahon, Toiron, Gondelot de Rais, en tout sept rois qui ne s’en
remettront jamais.
Ce fut un immense combat ! Ah ! Dieu ! Que d’épées ébréchées ou bri-
sées ! Le flot de sang sarrasin était si grand que les chevaux s’y salissaient
les sabots et les jarrets.
XXXIX
La bataille était violente et les massacres immenses. Les gens du diable
se ressaisissent. L’Amulaine se lance dans la mêlée sur son cheval blanc
au souffle sonore ; c’est le magnifique cheval qui fut offert aux chrétiens
dans Jérusalem. Le Turc le laisse courir sur une pente et frappe le comte
de Vendôme sur son bouclier qu’il fend de part en part, lui enfonce le
gonfanon dans le corps, sans que le haubert ait pu le protéger, et le laisse
ainsi sans l’avoir tué. Godefroy, qui arrive au galop, est pris de tristesse
quand il voit le comte à terre. Il cherche l’Amulaine jusqu’à ce qu’il le
trouve en face de lui. Il lui donne un si grand coup, sans mentir, sur son
heaume étincelant d’or qu’il en arrache fleurs et pierreries ; il le pourfend
jusqu’à la poitrine, l’abat, mort, de son cheval et lui lance par dérision :
« Va, maudit ! Tu étais trop vantard ! »
Il s’empare du cheval blanc dont il avait grande envie ; puis il retourne
à coups d’éperons auprès du comte, lui donne Capalu qu’il aimait tant et
monte lui-même sur le cheval de l’infidèle. Il se jette de nouveau dans la
mêlée au milieu des païens, faisant gicler le sang et les cervelles à grands
coups d’épée.
C’est alors que s’avance la grande armée de l’émir Sultan, composée
des Slaves du lointain Orient. Leurs trompes sonnent à faire trembler la
terre. Ils tuent les nôtres avec des javelots et des faussarts et leur jettent
le feu grégeois en plein visage, mettant le feu aux boucliers et aux hau-
berts. Les hommes de Notre-Seigneur faiblissaient, quand l’évêque du
Puy se précipite à cheval à travers le champ de bataille en tenant bien
droit devant lui la vraie Croix et en exhortant nos hommes : « Barons,
du courage ! Ne faiblissez pas ! Vous recevrez la couronne de la gloire
étemelle. »
Les chrétiens se ressaisissent à l’entendre et s’écrient : « Saint-Sépul-
cre ! Chevaliers, en avant ! Malheur à ces Sarrasins qui s’en iraient pleins
de jactance ! »
L’évêque se précipite contre le peuple du diable que notre Dieu ne
protège pas. Il pose la vraie Croix sur le feu pour l’éteindre. Les Turcs
tirent avec leurs arcs contre l’évêque, mais les flèches rebroussent chemin
sans lui faire aucun mal, je vous l’affirme, car il était à l’abri de la vraie
Croix. Au fur et à mesure que l’évêque avance, les Turcs reculent ; les
340
LITTÉRATURE ET CROISADE
chrétiens lancent alors une attaque massive, inondant la terre de sang et
de cervelles.
Comumaran, dans la bataille, éperonne Plantamor au souffle sonore ;
il nous a tué Guillaume et Pierre de Châlon, criant souvent « Damas et
Tibériade ! ». On ne peut pas davantage l’atteindre qu’un oiseau dans le
ciel. Si Dieu ne s’en soucie pas, la situation va s’aggraver.
XL
En voyant le païen tuer nos gens de la sorte, le comte Baudouin, en
colère, pique le cheval Cornu de ses éperons d’or. Comumaran, qui l’a
vu, se garde bien de l’attendre et prend la fuite plus vite qu’un cerf. Bau-
douin le prend en chasse avec force et vigueur sur Comu à la course
rapide ; il finit par l’atteindre juste aux Trois Ombres 1 ; Baudouin lui crie
(et l’autre entend bien) : « Sarrasin, fais-moi face avant que je ne te frap-
pe ! »
Quand Comumaran voit que Baudouin est seul, il fait faire demi-tour
à son cheval et tire son épée aiguisée. Ils échangent des coups violents
sur leurs boucliers. Mais le comte Baudouin l’atteint le premier sur son
heaume d’or martelé ; il en fait tomber à terne les fleurs et les pierreries,
lui tranche la solide coiffe de son haubert et le pourfend jusqu’au menton.
De ce coup bien asséné, il l’a abattu, mort. « Va, païen, dit-il, maudit sois-
tu ! C’est de la part de Pierre de Châlon. »
Il a attrapé Plantamor le bon cheval à longue crinière et a enlevé au
mort sa ceinture avec l’épée Murglaie. Il revient rapidement sur ses pas,
donne Plantamor à son frère Eustache qui ne voudra plus le céder pour le
trésor de Cahu. Le comte Baudouin a gardé pour lui la bonne épée. Les
Sarrasins en éprouvent une grande tristesse. Il y eut un grand fracas de
cors et de trompes et leurs cris se sont entendus jusque dans Jérusalem.
XLI
Comumaran, à la fière allure, est mort. Les païens en manifestent une
grande douleur ; ils sont cent mille à le pleurer en disant : « Ah ! Comu-
maran, homme de grande noblesse, quelle perte quand vous êtes mort ! Il
n’y avait pas de païen aussi courageux en toute la Turquie ; personne ne
savait mieux frapper de l’épée. Seigneur, que Mahomet maudisse votre
meurtrier ! »
L’émir Sultan a appris la nouvelle. Il a fait sonner le rassemblement
auprès de l’étendard. Sarrasins, Persans et païens s’y regroupent. Ils
1. Voirci-dessus, chant VIII, xv el xvin.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
341
forment encore une armée de cent mille hommes qui lanceront une redou-
table attaque contre les nôtres, si le Seigneur Dieu, le fils de sainte Marie,
ne s’en inquiète pas. L’évêque de Mautran s’est écrié : « Seigneur, venez
au secours de nos hommes et de nos chevaliers qui ont supporté tant de
souffrances pour vous ! »
Robert de Normandie et Robert le Frison qui n’ajamais peur se lancent
dans la bataille avec Tancrède et Bohémond, ainsi que le roi Godefroy
sur Blanchard, Baudouin sur le Comu et Eustache sur Plantamor, Thomas
le seigneur de Marne, Étienne d’Aubemarle à la cuirasse solide, Thomas
de la Fère, Joffroi de Pavie, le comte Rotrou du Perche avec son bouclier
brisé, Flugues le Maine — que Jésus le bénisse ! — , Huon de Saint-Pol
au cœur douloureux à cause de son fils Enguerran qui n’est plus. Bau-
douin de Beauvais était avec eux ; Richard de Chaumont tire son épée et
Harpin de Bourges fait de même. Son épée était tachée de sang jusqu’au
pommeau. Tous ces chevaliers chrétiens se regroupent, chacun a son épée
souillée de cervelle ; ils se hâtent contre les païens, pour engager une
farouche bataille.
XLII
Lors de l’affrontement entre les Français et les Sarrasins, on assista à
un violent échange de coups d’épées et de javelots. Les païens meurent
dans la douleur et la honte. Nos barons, rassurés, se sont écriés : « Sei-
gneurs, à l’attaque ! Nous en avons trop supporté ! »
Et ils ont repoussé les Sarrasins jusqu’à leur étendard. Alors les Arabes
se sont retournés contre les nôtres et la puissante armée des Turcs a lancé
une violente contre-offensive. Il y eut de nombreux chevaux tués et les
chrétiens allaient être défaits et massacrés, épuisés qu’ils étaient par le
combat. L’évêque de Mautran voit venir sur sa droite une troupe de plus
de cent mille hommes chevauchant en ordre serré ; ils sont plus blancs
que les jeunes pousses de fleurs. Saint Georges était en tête avec son
enseigne, à côté de saint Maurice, le gonfanon fixé à la lance. Tous
avaient à la pointe de leur lance une oriflamme galonnée, avec une croix
d’or étincelant. Ils approchent de l’étendard des païens, y trouvent Pierre
l’Ermite. Saint Georges s’abaisse, le délivre, puis se remet en route avec
les autres. Pierre se dresse et revêt des armes : il endosse vite un haubert
qui se trouvait là, se saisit de la hache de Sultan qui pendait dans sa tente
et tranche, avec elle, l’étendard. Un cheval harnaché se trouvait devant
lui ; il le monte par l’étrier niellé. Les Sarrasins, qui ont tout vu, le pour-
suivent, mais prennent la fuite dès qu’ils se trouvent en face des anges.
Pierre se heurte à Sanguin le fils de Sultan ; il le fend d’un coup de hache
jusqu’à la ceinture en adressant une fervente prière à Dieu. Les païens
sont épouvantés à la vue des anges ; le meilleur d’entre eux ne voudrait
pas s’attarder pour une mesure d’or. Ils tournent bride et prennent la fuite.
342
LITTÉRATURE ET CROISADE
Quand Sultan le voit, son sang ne fait qu’un tour et il dit d’une voix dis-
tincte :
« Ah ! Mahomet, mon seigneur, je vous ai tellement aimé, je vous ai
servi et honoré de tout mon pouvoir. Mais si jamais je rentre sain et sauf
dans mon royaume, je vous ferai brûler sur un bûcher. Je vous briserai les
flancs et les côtes ; ne comptez plus que je vous serve ni vous honore !
Maudit le dieu qui trahit les siens ! »
XLIII
Sultan voit les païens s’enfuir en éperonnant leurs chevaux et les Fran-
çais les tuer et massacrer à outrance, sans épargner personne. Tous crient :
« À l’aide ! Mahomet ! »
Et Sultan, éprouvant la plus grande douleur qui soit :
« Ah ! Apollin ! Vers quelle mort laissez-vous à tort aller mes
hommes ! J’avais façonné votre corps tout en or, sans une once de laiton ;
vous ne m’en avez pas récompensé. Et je tiens Mahomet Gomelin pour
traître, car il ne m’a rien dit quandj’étais chez moi. Mais si je peux rentrer
sain et sauf, sans être tué ni amené en captivité, pape Calife, jamais plus
nous ne nous reverrons ! Hélas ! Je vois mes hommes emmenés. Quelle
désolation ! Je ne peux ni les protéger, ni m’y opposer. »
Il appelle l’Amustan et le vieux Rubion :
« Regardez nos hommes vaincus. Jetez le feu grégeois pour nous proté-
ger, car nous ne rallierons plus jamais notre étendard. Je sais bien que
c’est Pierre l’Ermite qui l'a tranché. J’ai été bien sot de me lier avec lui.
Regardez ces gens nous poursuivre au galop. Bienheureux celui qui
pourra se mettre à l’abri. »
Alors ces maudits félons jetèrent le feu. La terre s’embrase, des braises
s’envolent, enflammant la tente sous les yeux de Calife qui comprend que
les Sarrasins sont perdus. Il se précipite sur Mahomet Gomelin et lui
arrache la tête, puis il monte sur un dromadaire pour s’enfuir sans attendre
personne et sans s’arrêter avant Acre. Il avait mis la tête de Mahomet dans
une pièce d’étoffe et il pleurait à chaudes larmes sur lui.
Les nobles barons — que Dieu leur accorde son pardon ! — font un
grand massacre de Turcs et de Persans ; les chevaux pataugent dans le
sang jusqu’à l’articulation du boulet. Les païens s’enfuient, ils n’ont plus
aucun secours à attendre.
XLIV
Les païens s’enfûient, sans plus aucun espoir de secours ; ils ne choisis-
sent ni chemin, ni voie, ni sentier ; chacun se sauve comme il peut pour
préserver sa vie. Et les Français, nos nobles chevaliers, les attaquent, les
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
343
tuent en masse, plongeant leurs épées dans le sang et les cervelles.
Hugues le Maine éperonnant son destrier, le roi Godefroy sur le cheval
blanc, Eustache son frère sur Plantamor l’intrépide, et Robert le Frison
l’ami de Dieu, Robert de Normandie le vaillant chevalier, les illustres
Tancrède et Bohémond, tous les autres chevaliers — que Dieu leur vienne
en aide ! — , tous affrontent le peuple du diable et courent tuer les
ennemis de leurs épées nues et les empêcher de retourner à leur campe-
ment. Sultan, voyant cela, croit devenir fou ; frappant Roger sur son
heaume dont les fleurs et les pierreries tombent à terre, il le pourfend en
deux jusqu’à la ceinture, l’abattant mort de ce coup bien asséné. Dieu
accueille l’âme du défunt dans sa gloire. Sultan se débarrasse de son
grand bouclier d’or pour aller plus vite dans sa fuite éperdue avec plus
de trente mille Sarrasins. Les rapides destriers soulèvent des nuages de
poussière qui assombrissent la clarté du jour.
Le soleil baisse, la nuit arrive. Les Français ne savaient plus où pour-
chasser les païens. L’évêque de Mautran adresse une prière à Dieu ; que,
par sa volonté, 11 maintienne la clarté du jour 1 . Dieu exauce son désir ; la
nuit disparaît plus vite que ne vole un épervier et Dieu fait à nouveau
briller le soleil. Tandis que les chrétiens ne cachent pas leur joie, les
païens sont en grand effroi ; ils appellent avec violence Mahomet et
Apollin, ainsi que l’émir Sultan, pour qu’ils viennent à leur secours. Mais
c’est en vain ; il ne leur reste que leur douleur.
XLV
Dieu fit un grand miracle pour les barons de France ; il abolit la nuit
et ramena le jour. Turcs et Sarrasins fuyaient dans toutes les directions,
cherchant tous à sauver leurs vies. Et les nobles chevaliers, aimés de Dieu,
ne cessent de les frapper par centaines et par milliers, couvrant le sol de
sang et de cervelles, leur arrachant les entrailles et les écrasant à terre à
coups de lourdes massues. De véritables torrents de sang s’écoulent des
cadavres dans les plaines de Rames.
Le comte Hugues le Maine poursuit Malcuidant et lui donne un grand
coup sur son casque brillant dont il abat fleurs et pierreries ; la coiffe du
haubert ne lui sert à rien, Huon le pourfend jusqu’au menton. Le roi
Godefroy, de son épée tranchante, coupe en deux TAmustan jusqu’au
milieu de la poitrine. Et Pierre l’Ermite atteint son fils, le frappe, sans
ralentir sa course, de sa hache, à deux mains ; il le met en pièces jusqu’à
l’arçon. Les Français ont grande joie à le voir de nouveau. Le comte Bau-
douin poursuit Sultan, monté sur le cheval Cornu au souffle sonore,
1. Cet épisode est à rapprocher, évidemment, du livre de Josué, x, 13-15, mais aussi de
la Chanson de Roland, v. 2458 sqq.
344
LITTÉRATURE ET CROISADE
accompagné d’un détachement de vaillants chevaliers ; ils ne s’arrêtent
qu’à deux lieues d’ Acre et Baudouin crie : « Vous n’échapperez pas, ban-
dits ! »
Quand il l’entend. Sultan exhorte ses hommes : « Barons, demi-tour
contre ceux qui nous poursuivent ! Ils sont peu nombreux ; la plupart sont
blessés ; malheur à qui s’échappera, par mon dieu Tervagant ! »
Quand les Sarrasins entendent leur seigneur l’émir, ils se retournent
contre Baudouin avec une grande fureur.
XLVI
Quand les Sarrasins entendent les exhortations de Sultan, ils font demi-
tour contre le comte Baudouin. Ce fut un combat violent et pénible ; beau-
coup de Sarrasins furent tués et taillés en pièces. Mais le comte Baudouin
est en position délicate, car il ne lui reste pas un seul compagnon vivant ;
les Sarrasins les ont tous tués. Rimbaut Creton, dont le cheval est tué sous
lui, bondit sur ses pieds en chevalier expérimenté, l’épée au poing droit,
et il fait glisser son bouclier devant lui. Il a tant massacré de Sarrasins que
les païens n’éprouvent plus qu’effroi à le voir. Alors Rimbaut Creton s’est
écrié fièrement :
« Baudouin de Rohais, où êtes-vous ? Noble fils de baron, au secours !
Ah ! Barons de France, quelle perte ce sera pour vous ! Vous ne nous
reverrez plus jamais vivant, ni Baudouin ni moi. »
Le comte arrive alors à grande allure sur le cheval Cornu qui ne connaît
pas la fatigue et se place à côté de Rimbaut Creton :
« Rimbaut, montez sur ce Cornu, dit le comte, et allez annoncer au roi
et aux barons que je suis encerclé devant Acre par les Turcs.
— Vous ne resterez pas seul sans moi, répond Rimbaut Creton, je
préfère risquer d’avoir la tête tranchée avec vous plutôt que de vous avoir
quitté. Que diraient les barons de France ? Je ne serais plus honoré dans
aucune cour ; par ma tête, rien ne m’y fera aller.
— Vous irez néanmoins, cher seigneur », insiste le comte Baudouin.
Il descend du Cornu qui s’échappe et prend la fuite au milieu des cris ;
il a abattu plus de vingt Turcs sur son chemin ; les païens s’écartent
devant lui ; le cheval se sauve en traînant ses rênes, plus vite que la foudre
lorsque les vents d’orage la chassent. Il ne va pas s’arrêter avant d’avoir
atteint l’armée. Les Sarrasins ont encerclé les deux comtes et les attaquent
avec leurs arcs et leurs faussarts, perçant les boucliers, déchirant les hau-
berts ; tous deux étaient blessés et meurtris. Que Celui qui est mort en
croix vienne à leur secours ! S’il ne s’en soucie pas dans sa grande bonté,
rien ne les protégera de la mort.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
345
XLVII
Baudouin de Rohais et Rimbaut Creton sont tous deux à pied, encerclés
de perfides Turcs. Sultan arrive au galop et s’adresse orgueilleusement
aux deux barons.
« Dites-moi ; qui êtes-vous ?
— Je vais vous le dire volontiers, répond Baudouin. Je suis Baudouin,
et lui, c’est Rimbaut Creton. »
Devant cette réponse. Sultan devient rouge comme de la braise.
« Par Mahomet, dit-il. Bouillon est un démon. Toi aussi et ton frère !
Vous avez des cœurs de lion ! Vous avez anéanti mon armée, conquis
Jérusalem avec le temple de Salomon. Godefroy en est roi et gouverne le
pays. Notre religion est détruite par sa faute ; mais nous nous vengerons
de lui sur vous deux. Nous vous ferons écorcher à coups de poignard, puis
nous vous jetterons dans de la poix bouillante. À tout le moins, vous aurez
la tête coupée.
— S’il plaît à Dieu, nous resterons en vie, dit Baudouin, et Rimbaut
Creton crie :
— Baudouin, défendons-nous ! Tant que nous sommes vivants, tuons-
en le plus possible pour ne pas encourir de reproches après notre mort. »
Il fallait alors voir les deux compagnons couper pieds et poings aux
Sarrasins et aux païens. Les Turcs n’osent pas plus tenir devant eux
qu’une alouette devant un faucon ; ils s’esquivent comme petits oiseaux
devant un épervier dans un fourré. Cependant, trop de païens continuaient
à se regrouper en hurlant contre eux et à leur tirer des flèches avec leurs
arcs turcs.
XLVIII
Nos barons étaient accablés par la foule des païens qui ont abattu
Rimbaut sous les yeux de Baudouin, en lui enfonçant dans le corps un
javelot d’acier. Mais le comte l’a remis debout et frappe un païen qu’il
coupe en deux. L’émir Sultan crie aux païens :
« Prenez garde à ce que ces deux-là ne vous échappent pas, car leur
lignage et eux m’ont fait les plus grands dommages ; ils ont tué mes
quinze fils et dévasté mon royaume. »
Quand les Sarrasins l’entendent, ils sonnent du cor et repartent avec
une force renouvelée à l’attaque des deux barons qui, sans l’aide de Dieu,
seraient condamnés au martyre.
Mais le roi Godefroy a trouvé le Cornu qui fuit dans les plaines de
Rames en traînant ses rênes ; son sang ne fait qu’un tour devant l’absence
de Baudouin et il supplie Jésus d’une voix forte. Il poursuit si bien le
346
LITTÉRATURE ET CROISADE
Cornu avec ses compagnons qu’ils parviennent à le saisir par les rênes.
Mais ils se tordent les poings et se tirent les cheveux de douleur.
« Baudouin, dit le roi, je vois bien que les païens, ces traîtres
mécréants, vous ont tué. Mais par le Saint-Sépulcre auquel je me suis
consacré, si vous êtes prisonnier, emmené en captivité, les Turcs ne trou-
veront aucun abri ni en forteresse ni dans une cité. »
Voici alors Pierre l’Ermite qui arrive au grand galop, tenant à deux
mains la hache avec laquelle il avait massacré tant de Turcs, et renversé
à terre l’étendard païen. Il crie au roi Godefroy : « Seigneur, j’ai vu ton
frère, du côté d’Acre. Rimbaut et lui étaient à la poursuite de l’émir avec
un groupe de chevaliers en armes. »
A ces mots, le roi rend grâce à Dieu. Eustache sonne puissamment du
cor. Tous les barons prennent la direction d’Acre ; si les Turcs les atten-
dent, ils passeront un mauvais quart d’heure.
XLIX
Les princes chevauchent à grands coups d’éperons en direction
d’Acre ; montagnes, collines et vallées retentissent de l’éclat des trompes
et des cors. Sultan a bien entendu les sonneries et voit la poussière soule-
vée dans la direction de Rames ; il dit aux Sarrasins :
« Cessons le combat ; l’armée des Français arrive, j’ai entendu sonner
l’attaque ; réfugions-nous immédiatement dans Acre. C’est la mort pour
tous ceux qu’ils vont trouver sur leur chemin. »
Effrayés par ce discours, ils abandonnent l’attaque contre Rimbaut et
le comte Baudouin, ils se précipitent dans Acre, ferment les portes et en
fixent les barres.
On a préparé un navire pour Sultan ; l’émir à la barbe blanche embar-
que avec sept cents Arabes de cette race égarée. Ils emportent la tête de
Mahomet, bien enveloppée dans un suaire blanc étroitement serré. Ils
lèvent l’ancre, dressent la voile, laissant trente mille Turcs pour la défense
d’Acre que Sultan a confiée à Abraham. Le navire prend la haute mer ;
ils eurent bon vent sur une mer calme jusqu’au port de Siglai.
Et nos nobles barons avaient chevauché si vite qu’ils ont trouvé Bau-
douin blessé et Rimbaut couvert de sang. Ils laissent éclater leur joie de
les voir vivants.
Il y eut ce soir-là une grande rencontre de princes et de barons. A la fin
du jour, chacun remonte sur son cheval à la selle dorée et tous nos
hommes reviennent sur leurs pas jusqu’au camp des païens. Ils y trouvent
des vivres, de bons vins et du claré, ainsi que de l’avoine vannée. L’armée
de Dieu fut cette nuit-là bien approvisionnée. Après avoir mangé, tous se
sont endormis pour se reposer. C’est Bohémond qui monta la garde jus-
qu’au lever du jour.
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM CHANT VIII
347
L
Le lendemain matin à l’aube, les comtes, les princes, les ducs, les
barons, les vaillants chevaliers, dans le camp, à leur lever, ont fait charger
tout le trésor ; les bêtes de somme portaient les tentes et les toiles ; il a
fallu trente mille bêtes, buffles, chameaux, chevaux, sans compter le
bétail, impossible à dénombrer, mais, à mon avis, au moins cent mille
têtes. Ils ont fait démonter et transporter l’étendard. Un éléphant porta le
corps de Mahomet, tout entier en or massif ; on le dépeça le lendemain à
coups de marteau. Ils reprennent la route de Jérusalem.
Les rois et les princes ont fait fouiller tout le camp. Ils font coucher sur
des boucliers les survivants blessés et ceux de leurs morts qu’ils aimaient
le plus. Pour Enguerran, il y eut de grandes manifestations de deuil : les
chevaliers pleuraient et s’arrachaient les cheveux. Son père laisse voir une
terrible douleur au point de déchirer ses vêtements ; personne ne peut le
consoler.
« Cher fils, dit le comte Huon, votre père qui vous aimait tellement va
désormais vivre dans le malheur. Que Dieu, le maître du monde, m’ac-
corde de mourir avant cette nuit ! »
Il ne cessait de l’étreindre, de le prendre dans ses bras, de lui embrasser
la bouche et les yeux, entouré d’un grand nombre de princes en larmes. Il
aurait fallu un cœur de démon pour n’en avoir pas pitié ! Pour la mort de
Roland, le deuil n’avait pas été aussi cruel. Le comte Hugues le Maine
s’adresse à lui :
« Ah ! Je vous en prie, Huon de Saint-Pol, il faut calmer votre douleur ;
votre fils est mort, c’était pour venger Dieu, qui lui a déjà donné sa place
au paradis avec les anges. »
Le comte ne trouvait pas les mots pour adoucir et apaiser la peine de
Huon de Saint-Pol ; elle n’en devenait que plus violente.
LI
Le deuil d’Enguerran était lourd à porter ; la douleur ne cessa de se
manifester jusqu’à l’église où l’évêque de Mautran a chanté la messe.
Après l’office, on enterre le corps à côté du maître-autel, près d’un pilier.
On pouvait voir encore son père pleurer face contre terre et embrasser le
sol :
« Mon très cher fils Enguerran, il faut maintenant que je me sépare de
vous. Je ne peux plus aimer la vie. Fasse Dieu que je ne voie pas le soir
et, que mon pauvre cœur se fende en moi ! »
La douleur de Huon entraîne les larmes de beaucoup d’autres. Le roi
Godefroy lui dit :
348
LITTERATURE ET CROISADE
« Seigneur, laissez cette peine, car le deuil n’apporte rien. Votre fils,
c’est vrai, était un jeune homme très courageux ; il n’y avait pas de meil-
leur chevalier au combat. Jésus-Christ lui a donné ia mort à son service
et Dieu l’a accueilli, vous ne devez pas être triste. Sachez bien que si l’on
avait espéré le retrouver vivant, sain et sauf, nous serions allés le recher-
cher chez les païens jusqu’à la mer Rouge. Nous devrons tous le suivre
dans la mort. »
Le roi a fait monter Huon dans la tour et lui a envoyé, pour le réconfor-
ter, l’évêque de Mautran qui savait trouver les paroles qui conviennent.
Les barons font apporter tout le butin devant le Temple saint, où on le
met en tas. Puis on fait un partage équitable entre tous, riches et pauvres,
sans distinction. Chacun en reçoit tellement qu’il peut se proclamer riche
et, s’il pouvait le conserver chez lui, il aurait de quoi vivre jusqu’à la fin
de ses jours tout en étant généreux avec autrui.
Les princes et les comtes rendirent grâce à Dieu ; ils ont fait brûler
beaucoup d’encens dans Jérusalem et allumer des cierges au Sépulcre et
au Temple. Pendant trois jours, ils se reposèrent et se divertirent.
LU
Les hommes de Dieu sont dans Jérusalem, épuisés par les efforts
fournis dans la bataille ; ce n’est pas surprenant, car il n’y avait jamais eu
de combats aussi acharnés. L’armée resta trois jours, puis, le matin, au
lever, Robert de Normandie, Robert le Frison à la fière allure, Tancrède
et Bohémond avec eux, le loyal comte Hugues le Maine, Baudouin et
Eustache — que Jésus les bénisse ! — , le roi Godefroy et les autres
barons, tous les princes de la Terre sainte se réunirent dans le temple de
Salomon.
LUI
Une grande assemblée se tenait dans le temple de Salomon. Le comte
Hugues le Maine exprima le premier son opinion :
« Seigneurs, pour l’amour de Dieu, qu’allons-nous faire ? Nous avons
gagné, grâce à Dieu, la bataille de Rames. Si vous en donnez l’ordre,
allons à Cauquerie, plaçons des garnisons dans les châteaux alentour ;
puis allons prendre Césarée, Jaffa et Calençon ; ouvrons à Acre un accès
à la mer ; nous détruirons autour du port le pays de cette race maudite qui
croit en Mahomet.
- Vous avez bien parlé, disent les barons. Si le roi le commande, nous
sommes d’accord. »
Godefroy de Bouillon répond :
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
349
« Agir ainsi sera très généreux. Que Dieu qui souffrit sa Passion vous
en sache gré ! »
Les princes se séparent, retournent chez eux faire d’importants prépa-
ratifs. Le lendemain, dès qu’apparurent les rayons du jour, dans la tour de
David, en haut du grand donjon, sonnent une trompe et un cor de laiton.
Les barons s’arment dans Jérusalem. On pouvait y voir les hauberts étin-
celants, les enseignes au vent, les oriflammes, les chevaux sellés. Huon
de Saint-Pol était tout frémissant de prendre sa revanche pour l’amour
d’Enguerran. Il est vite en armes sur son cheval d’Aragon, tout impatient
de s’attaquer aux Sarrasins.
L1V
Les barons sont en armes dans Jérusalem ; ils ont tous endossé un
haubert et ceint leur épée au côté gauche. Ils sortent de la ville en bon
ordre. Mais ne part que la moitié de l’armée, environ vingt-cinq mille
hommes dont un certain nombre sont blessés. Que Dieu, le Roi de
majesté, les protège ! Ils prennent le chemin des plaines de Rames, mais
n’y rencontrent ni Sarrasin, ni Slave ; ces créatures démoniaques ont
abandonné le pays.
Un lion avait porté nos chrétiens dans le Charnier du Lion — tel est
son nom 1 — et les avait tous placés l’un à côté de l’autre.
Ils n’ont trouvé que Comumaran dans le camp. Les princes et les sei-
gneurs s’en sont étonnés ; ils se signent et continuent leur chemin en
direction de Saint-Georges de Rames, mais n’y rencontrent ni Turc ni
païen mécréant. Ils vont alors vers Césarée, entrent en éperonnant dans la
ville qu’ils trouvent déserte ; ils la quittent en laissant cent chevaliers pour
la garder. Ils parcourent encore le pays en tous sens de Jaffa à Calençon
sans rencontrer aucun païen. Les princes en rendent grâce à Dieu ; mais
Huon de Saint-Pol en est fâché et se lance au galop en avant des autres ;
il serait allé jusqu’à Acre, si on ne l'en avait empêché.
LV
Quand les princes ont constaté que les Turcs avaient fui, que les forte-
resses sont vides et abandonnées, qu’il ne reste pas un seul Arabe entre
Jérusalem et Acre, ils ont laissé des garnisons dans Calençon, Césarée,
Jaffa et les places fortes de la côte. Ils n’ont pas ce jour-là poussé jusqu’à
Acre, mais sont rentrés avant la tombée de la nuit dans Jérusalem. Ils
n’ont pas oublié Comumaran, mais ont emporté son corps dans la ville.
1. Voir aussi ci-dessus, chants I, i et II, xvn.
350
LITTÉRATURE ET CROISADE
Les princes, les comtes, les marquis, les évêques, les abbés et tous les
clercs se réunissent devant le Temple construit par Salomon.
« Ecoutez-moi, seigneurs, dit le roi. Dieu a fait pour nous de grands
miracles. Les Turcs ont tous fui des plaines de Rames et tous nos chré-
tiens sont près d’ici. Un lion les a placés, par la grâce de Dieu, en un beau
charnier, je n’en ai jamais vu de plus beau. Celui qui a bien servi Dieu
doit être heureux. »
Quand le peuple l’entend, il frémit de joie. Les évêques et les abbés ont
revêtu leurs ornements et vont en procession jusqu’au Charnier du Lion.
Ils trouvèrent là les Francs ensevelis, chantèrent un Te Deum laudamus
plein de joie et l’évêque célébra la messe ce lundi-là.
Nos chrétiens ont bien honoré Dieu.
LVI
Nos princes sont très satisfaits de ce qu’ils ont vu. Ils prennent la déci-
sion devant le Temple saint que l’armée fera mouvement dès le lende-
main. Ils iront donner l’assaut décisif devant Acre et ne laisseront à
l’intérieur aucun païen infidèle. Le roi Godefroy fut très heureux de la
décision.
Il demande que l’on apporte le corps de Comumaran. Ses frères vont
le chercher sur un bouclier et le placent devant les princes sous une voûte,
se disant entre eux : « Ce Sarrasin, quelle tristesse !
— Oui, dit le roi, il avait un grand courage et a donné ces derniers
jours de vigoureux coups d’épée ; mais celui qui l’a tué frappe encore
mieux.
— Seigneur, intervient Baudouin, que mon âme soit sauvée, mais j’au-
rais préféré ne pas l’avoir tué pour tout le trésor de Cahu, car je ne l’ai
jamais vu s’avouer vaincu dans le combat. »
Et il demande à deux chevaliers :
« Ôtez-lui ses vêtements, puis ouvrez-lui la poitrine avec un couteau
bien aiguisé ; car je veux voir son cœur qui n’a jamais faibli. »
LVII
Baudouin a fait désarmer Comumaran et lui a fait ôter avec un couteau
aiguisé son cœur qui aurait rempli à ras un heaume. Tous les barons se
rapprochent pour regarder le cœur et se disent entre eux : « Ce païen fut
un grand chevalier ; jamais on n’a vu un cœur aussi gros. Quel malheur
qu’il n’ait pas voulu adorer le Seigneur Dieu et vénérer et servir la Sainte
Vierge.
— Oui, en vérité, ajoute Baudouin, il faut le dire, s’il avait eu foi en
LA CONQUÊTE DE JÉRUSALEM — CHANT VIII
351
Dieu, il aurait été le meilleur chevalier du monde ; je n’ai jamais vu de
chevalier qui sache mieux attaquer à la lance, esquiver, poursuivre,
bondir, faire demi-tour ; il savait donner des coups redoutables de son
épée et, dans la mêlée, se battre farouchement. »
Ils ont fait envelopper son cœur dans une étoffe précieuse ; puis ils
l’ont remis dans sa poitrine. Enfin, ils ont placé son corps sur une civière
pour aller l’enterrer en dehors des murs de Jérusalem.
L VIII
Telle fut cette guerre. Les combats sont terminés. Comumaran est
enterré avec honneur. Chacun est retourné chez soi se reposer et dormir,
bien récompensé en butin. Les nobles barons se réjouissent et rendent
grâce et louange à Notre-Seigneur, dont ils vénèrent le Saint-Sépulcre.
Le Bâtard de Bouillon 1
Anonyme
Chanson de geste, début du xiv' siècle
INTRODUCTION
On est en droit de s’étonner qu’au début du xiv e siècle un poète ait
trouvé plaisir à reprendre le récit poétique des événements de la première
croisade, là où La Conquête de Jérusalem l’avait laissé et qu’il ait eu un
public pour partager avec lui ce plaisir. Telle est pourtant la gageure tenue
par l’auteur du Bâtard de Bouillon.
En effet, cette chanson de geste «tardive» relate d’abord, sous la
forme épique traditionnelle (laisses assonancées, en alexandrins comme
le sont un certain nombre d’épopées antérieures), la fin de la conquête
chrétienne jusqu’aux limites de la terre et la conversion générale des Sar-
rasins 2 . Ainsi les croisés atteignent-ils, leur mission accomplie, cette
limite, la mer Rouge, au-delà de laquelle se trouve le royaume féerique
du roi Arthur. Cependant, l’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin
puisque la seconde partie du texte raconte la vie du fils bâtard de Bau-
douin de Bouillon, qui se passe, certes, pour l’essentiel, en terre d’Orient,
mais dont les rapports avec la croisade sont des plus ténus. Le texte du
manuscrit est, de plus, incomplet.
Autant, au xiv c siècle, les développements merveilleux ou romanesques
correspondent à un courant littéraire vivant, autant l’aspect archaïsant de
la partie proprement épique peut surprendre.
Or, c’est précisément cette relation romancée des ultimes développe-
ments de la première croisade qui permet encore d’imaginer ce qu’est la
représentation de l’Outre-mer dans l’imaginaire de cette époque.
Que se passe-t-il en effet dans la première partie du Bâtard de Bouil-
lon ? Jérusalem et les terres alentour étaient conquises, organisées et
administrées. Baudouin, devenu roi de Jérusalem, prépare une expédition
pour s’emparer de La Mecque. La chanson, conformément à un schéma
1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Jean Subrenat.
2. Nous donnons ici la traduction de cette seule première partie du Bâtard de Bouillon
(v. 1-3290).
354
LITTÉRATURE ET CROISADE
épique (et romanesque) connu, entoure l’épisode central de cette
conquête de deux autres événements militaires. Pour atteindre ce haut
lieu, centre de la religion sarrasine (laisse lvi), les armées de Baudouin
devront d’abord s’emparer d’une place forte, Rochebrune, qui contrôle
les voies d’accès à La Mecque Cette cité prise, puis La Mecque pacifiée
et christianisée, il faudra pousser au-delà pour réduire l’ultime place forte
de Salorie où s’est réfugié le dernier résistant à la chrétienté 1 2 . On le voit,
le projet littéraire de l’auteur est cohérent. Il composait une suite plausible
à La Conquête de Jérusalem, en étendant, selon la logique de la croisade,
la conquête jusqu’aux limites du monde : c’était une précaution militaire ;
c’était aussi une préoccupation religieuse : « convertir toutes les
nations ».
L’histoire authentique est évidemment malmenée : les croisés ne se
sont jamais emparés de La Mecque, où n’ont jamais sans doute régné cinq
frères, rois en même temps ; et un certain nombre de chevaliers chrétiens,
héros de ce texte, étaient morts avant même la conquête de Jérusalem 3 .
De même, la géographie est-elle fantaisiste : sans même parler du
royaume de Féerie où règne le roi Arthur au-delà de la mer Rouge, il faut
noter la présence de villes fictives comme Rochebrune ou Salorie et un
cheminement tout à fait aberrant pour aller de Jérusalem à La Mecque en
passant par Damas et Tibériade. C’est l’occasion de rappeler à nouveau
que la chanson de geste ne veut pas être œuvre historique, quoi qu’elle en
dise éventuellement, mais grandissement, exaltation de situations et de
personnages réels ou fictifs que tout le monde connaît par les fictions pré-
cédentes et selon une complicité certaine entre auteur et public.
Ce public attendait encore et toujours une description à la fois éclatante
et inquiétante du inonde musulman et de sa richesse ; il trouvera donc
dans ce texte les merveilles de l’Orient auxquelles il rêve. De ce point de
vue, le morceau de bravoure est sans doute la description de La Mecque
(lv-lvi), ville aux fortifications imposantes, située entre la mer et le Jour-
dain (qui prend sa source au paradis terrestre !), cité sanctuaire de
Mahomet, suspendu entre ciel et terre, dans la mosquée (ci).
C’est à la fois à cette tradition orientale dans l’épopée et à l’influence
romanesque qu’il faut rattacher le personnage de Sinamonde, la belle
païenne passionnée (lxxxviii). Si, en effet, l’on ne compte plus, dans la
chanson de geste traditionnelle, les belles Sarrasines amoureuses et qui se
1. De même, les croisés avaient dû forcer Antioche (ce qui fit le sujet d’une chanson de
geste entière) avant d’atteindre Jérusalem.
2. De même, dans La Conquête de Jérusalem, après la prise de la Ville sainte, les chré-
tiens durent consolider leur victoire et en étendre le champ jusqu’à la bataille de la « plaine
de Rames ».
3. Surces libertés prises avec l’histoire, voir l’introduction de l’édition de référence : Le
Bâtard de Bouillon, chanson de geste, édition critique par Robert Francis Cook, Genève,
Droz, 1972, p. xliv sqq.
LE BÂTARD DE BOUILLON — INTRODUCTION 355
convertissent éventuellement pour épouser un chevalier chrétien, Sina-
monde emprunte davantage à ses consœurs romanesques : sa passion et
sa longue introspection (l-lii, xc, xcii-xciii) sur les ravages de l’amour
considéré comme une maladie rappellent les affres de Didon ou de Lavine
dans Le Roman d'Enéas, puis nombre d’héroïnes de romans courtois qui
se meurent — presque — d’amour.
Ce qui, en revanche, peut surprendre davantage, c’est l’audace, voire
le cynisme, de Sinamonde, rassurant d’abord Baudouin sur sa propre foi
chrétienne (xcm), lui expliquant ensuite qu’une absolution est vite
obtenue (xciv) Mais, dans toute l’épopée traditionnelle, la non-conver-
sion de la païenne est un obstacle rédhibitoire à l’amour, conjugal ou
non ; l’acte de foi de Sinamonde est donc bien essentiel. Quant à la
casuistique sur la confession, il faut sans doute y voir un argument essen-
tiellement dicté par la passion et qui ne dépare pas le portrait (xcv) de
cette jeune femme si tonique et décidée 1 2 .
Pourtant, la foi chrétienne n’est pas traitée avec désinvolture. L’auteur,
à plusieurs reprises, insiste sur le courage, les souffrances et l’abnégation
des soldats (xx, lxvi) ; le roi Baudouin sait faire une présentation
convaincante de sa religion et entraîne la conversion de ses adversaires
(xci, cxiii).
En définitive, la lecture du Bâtard de Bouillon , dans sa partie relatant
l’accomplissement de la croisade, laisse une impression étrange. Texte
exaltant et encourageant en ce qu’il montre l’héroïsme des chevaliers de
Terre sainte, texte réconfortant en ce qu’il annonce la conversion univer-
selle obtenue en grande partie par des arguments intellectuels au lieu de
raconter pour l’essentiel un massacre quasi général des Sarrasins, il fait
aussi une large place à des aspects plus romanesques, plus légers, à une
description aimable ou passionnelle de la vie de cour. Si donc, par bien
des aspects. Le Bâtard de Bouillon se situe dans le droit-fil des premières
épopées de croisades, il tend à prendre davantage l’air de son environne-
ment littéraire, dans une symbiose agréable qu’appréciaient incontesta-
blement des auteurs et surtout un public encore ouvert à un mélange des
genres contre lequel le classicisme nous a peut-être trop prévenus.
Jean Subrenat
TEXTE DE RÉFÉRENCE : Le Bâtard de Bouillon , chanson de geste, édition criti-
que par Robert Francis Cook, Genève, Droz, 1972.
1. Il n’en sera d’ailleurs jamais plus question.
2. Que l’on songe encore à son attitude en face de l’épouse de Baudouin (cv).
I
C’était la belle saison, le début du mois de mai ; les prés sont en fleurs,
les oisillons chantent, les amants se réjouissent de leur sort ; c’est le temps
du renouveau, le temps où le doux rossignol chante selon son instinct
dans les arbres et les buissons ; dames et jeunes gens trouvent le bonheur
et nourrissent leurs cœurs de joie. C’est à cette époque de l’année, sei-
gneurs, que se réunirent dans le temple de Salomon le roi Baudouin, le
propre frère de Godefroy de Bouillon, Tancrède, Bohémond, Corbaran
d’Olifeme au clair visage, Huon de Tibériade, Pierre l’Ermite, Baudouin
de Sebourg au cœur de lion et ses trente bâtards de grande renommée,
Richard de Chaumont, Baudouin Cauderon, Robert de Rosoy qui boite
d’un talon, sans oublier le noble Jean d’Alis, Harpin le bon duc de Bour-
gogne, l’évêque de Mautran ainsi que de nombreux autres seigneurs dont
j’ignore les noms. Tentes et campements, tout était prêt pour l’expédition
contre les suppôts de Satan.
Dans Jérusalem restait un grand seigneur pour veiller sur la ville et son
royaume, ainsi que l’épouse du roi (elle s’appelait Margalie) et Aurri le
petit, le malfaisant, qui ressemblait si peu en cela à tous les seigneurs de
Bouillon.
Le bon roi Baudouin, sans tarder, sort de Jérusalem sur son destrier
gascon. 11 bénit les troupes dont il avait pris la tête, disant : « Seigneur
Dieu qui avez pardonné à Longis ', veuillez nous accorder la victoire sur
le peuple de Mahomet et nous faire revenir ici sains et saufs. »
1. Nom apocryphe donné au centurion qui frappa au côté Jésus crucifié ; voir ci-dessous,
laisse xci et voir aussi La Conquête de Jérusalem, chant II, laisse il, n. 1 , p. 195.
358
LITTÉRATURE ET CROISADE
II
Baudouin, le noble roi de Syrie, conduit à travers landes et champs ses
puissantes armées. On pouvait voir là d’excellents destriers, de riches
bannières d’or et d’azur, nombre de solides lances à la pointe massive, de
riches blasons bien vernis. Un immense convoi de chars transportait les
tentes, leurs piquets et leurs tendeurs, les chaudrons et les fourneaux, les
abris.
Baudouin, en tête avec ses amis, jure, par Dieu qui fut crucifié, que, de
toute sa vie, il ne rebroussera chemin avant d’avoir totalement libéré le
pays. Corbaran le hardi commande l’arrière-garde avec Richard de Chau-
mont ; c’était ce noble prince qui avait tué deux Turcs sous les yeux des
Arabes par amitié pour Corbaran accusé à tort, sans qu’il comprenne
pourquoi, de haute trahison '.
Les princes, serviteurs de Jésus-Christ, chevauchent pour libérer le
royaume où Dieu vécut et mourut ; ils ont souffert tous les maux, ils ont
supporté la faim, ils ont dormi à la dure. Mais tous ceux qui s’étaient ainsi
loyalement engagés ont mérité le royaume du paradis. Dieu l’a dit de sa
propre bouche qui est l’Esprit saint. Bienheureux celui qui repose en tel
lieu, il y trouvera sa joie pour l’éternité.
III
Les armées avancent à travers les plaines de Syrie, dépassent la riche
cité de Damas, laissent sur leur gauche Tibériade pour prendre la direc-
tion de La Mecque. Mais à dix lieues de là, du côté de la plaine d’Orbrie,
nos bons chrétiens voient une cité, grande, bien défendue. Elle était tenue
par un roi, ennemi de notre religion, qui s’appelait Saudoine ; c’était le
frère d’Esclamart de La Mecque, de Taillefer, de Marbrun et d’Hector de
Salorie. Ils étaient en tout cinq frères de très haute noblesse qui régnaient
de droit ancestral sur La Mecque, où Calabre avait un soir effrayé les
païens par ses révélations prophétiques. Tel qui avait alors méprisé ses
dires a bien vu depuis s’accomplir ses prédictions.
IV
La puissante armée progresse. Le courageux roi Baudouin, apercevant
la ville située au bord de la mer, dit :
« Huon de Tibériade, noble seigneur, comment s’appelle cette grande
cité ?
1 . Allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Corbaran était accusé de lâcheté par
l’émir. Richard, faisant la preuve de l’extrême vaillance des chevaliers chrétiens, a ainsi
montré que le courage du païen n’était pas en cause. Voir laisses xvn, xxn, xxx sqq., xliv.
LE BATARD DE BOUILLON
359
— Seigneur, répond Dodequin, c’est Rochebrune, une cité de bons
barons : Saudoine le jeune a la charge de la gouverner (ils sont en tout
cinq frères de haute noblesse), mais avant que vous ne lui ayez fait le
moindre tort, lui, s’il le peut, ne vous aura pas fait de cadeau ; car il n’y a
pas Turc plus audacieux jusqu’à Carthage ; c’est pourquoi ses frères de
La Mecque lui ont confié ici la garde des voies d’accès.
— Au nom de Dieu, rétorque Baudouin, avant de me rendre à La
Mecque, je prendrai la puissante Rochebrune. Faites dresser les tentes ici
devant, dans le pré. »
L’armée s’avance alors sans plus tarder et le bon roi Baudouin fait
immédiatement envoyer un messager dans Rochebrune pour exiger de
Saudoine sa soumission et l’abandon sans arrière-pensée de sa cité. Mais
dès qu’il apprend la teneur du message, Saudoine n’en ressent que
mépris ; il fait sonner ses cors pour nous mettre à mal, jurant par
Mahomet, en qui il a foi, qu’il ira sur-le-champ faire payer tribut au roi
Baudouin et à tous ses barons.
V
Dans Rochebrune la noble et belle, Saudoine fait armer les Sarrasins.
Il fait retentir maints cors et sonner maintes trompettes ; ces païens
mènent grand tumulte. C’est à Pinart de Palestine, le fils de la cousine de
Saudoine leur roi, qu’est confié l’étendard de Mahomet qui leur réjouit le
cœur. Rempli d’audace, il jure par son dieu qu’il ne va pas épargner les
chrétiens.
VI
Le roi de Rochebrune dispose ses troupes devant les murs de la grande
cité, tandis que les chrétiens approchaient en chevauchant fièrement. En
voyant les rangs ennemis, Baudouin, le bon roi de Syrie, fit sonner ses
cors et ses trompes d’argent, disant à ses hommes :
« Écoutez-moi, seigneurs. Les païens sont sortis, puissamment armés.
Ils veulent la bataille, je le vois bien ! Ils l’auront puisqu’ils la cherchent.
À l’attaque ! C’est moi qui conduirai le premier corps d’armée en l’hon-
neur du Maître du monde qui naquit si humblement à Bethléem et mourut
en croix pour notre salut. Et puisqu’il a subi pour nous la mort sans se
révolter, nous devons aussi l’accepter nous-mêmes pour Le venger. Atta-
quons ces vils chiens qui méprisent Dieu et le saint Sacrement. Mon plus
grand désir est de me battre.
— Dieu, quelles nobles paroles ! disent les barons. Tous les seigneurs
de Bouillon sont de grand mérite. »
360
' LITTÉRATURE ET CROISADE
VII
Le bon roi Baudouin s’adresse à Corbaran et Richard de Chaumont en
ces termes :
« C’est vous qui commanderez le deuxième corps d’armée ; vous vien-
drez immédiatement derrière moi.
— Vous avez bien dit », lui ont-ils répondu.
Ils prennent dix mille hommes et partent prendre position dans une
lande. Puis le roi de Syrie dit avec amabilité à Huon : « C’est vous qui
commanderez le troisième corps d’armée au nom du Rédempteur ; vous
aurez dix mille hommes en armes. »
Huon approuve et part ; il s’arrête dans un chemin creux près d’un
escarpement où il place ses hommes en bon ordre. Vous auriez pu voir là
beaucoup de destriers impétueux, de bannières d’or et d’argent, de solides
lances, de boucliers grands et résistants. Il y avait un soleil rayonnant :
les heaumes d’acier étincellent. Ces chevaliers sont une menace pour la
cité de Rochebrune, mais ils seront nombreux à éprouver de grandes souf-
frances pour la prendre.
VIII
Le roi confia le quatrième corps d’armée à un prince qu’il avait en
grande estime : Baudouin de Sebourg qui était accompagné de ses trente
bâtards et de dix mille chevaliers bons chrétiens, impatients de combattre
contre les Turcs.
Le cinquième corps d’armée des Français — dix mille hommes — était
sous les ordres de trois évêques valeureux : l’évêque de Mautran, celui du
Forez et celui du Puy. Ils se mettent en ordre de bataille dans la plaine
sous le soleil brillant qui fait resplendir les heaumes d’acier, les hauberts
en mailles de fer, les boucliers décorés, les lances de frêne et de cytise
dont les pointes de fer sont redoutables.
Baudouin fait sonner les cors et résonner les tambours ; les trompettes
retentissent par toute la terre alentour. Devant les défenses avancées de la
ville sur les prairies vertes, les Sarrasins en bon ordre, lances aux poings,
attendaient la bataille. Ils l’auront, immense et cruelle, comme vous allez
maintenant en entendre le récit.
IX
Le bon roi organise le sixième corps d’armée ; il est sous les ordres
d’un prince courtois : le duc Harpin, le seigneur de Bourges, qui est
accompagné de Pierre l’Ermite aux moustaches noires. Baudouin, leur
seigneur, leur confia dix mille chrétiens bien équipés. On aurait pu voir
LE BATARD DE BOUILLON
361
leurs bannières d’orfroi, leurs vigoureux chevaux d’Allemagne et d’Ar-
tois. Baudouin Cauderon, son cousin Geoffroy, Jean d’Alis aux cheveux
noirs, commandent le septième. Ils s’approchent de la ville en criant :
« Par Dieu, vous allez tous mourir, maudits traîtres ! Nous allons prendre
d’assaut les solides murailles de votre cité. Le frère de Godefroy régnera
sur elle ; c’est le noble Baudouin, le roi de Jérusalem. Le lignage du
cygne 1 vous a placés en situation désespérée. Votre terre est perdue, votre
religion anéantie ; il ne vous restera plus rien d’ici jusqu’à l’ Arbre-Sec. »
Tels étaient les propos du peuple de Dieu.
X
Bohémond et Tancrède, les deux cousins, assuraient ce matin-là l’ar-
rière-garde afin d’éviter toute surprise, tant ils redoutaient un mauvais
coup des païens.
Le roi Saudoine, qui croyait en Jupiter, ne restait pas inactif ; il cria en
sa langue à Pinart de Palestine, son cousin :
« Avancez avec l’étendard de Mahomet Jumelin, car voici les chrétiens
qui approchent. Ne pensons plus qu’à bien nous battre comme de bons
guerriers. Ne vous éloignez, seigneurs, à aucun prix de l’étendard. Qui-
conque s’en écartera, foi que je dois à Apollon, je le ferai au retour cruci-
fier comme un chien. »
Pinart prit l’enseigne d’or fin et alla se placer au milieu du chemin ;
tous les Turcs se rassemblent autour de lui.
C’est alors que le bon roi Baudouin fait mouvement avec ses dix mille
chrétiens pour les attaquer d’un côté, tandis que Corbaran et Richard arri-
vent d’autre part, Huon Dodequin sur le flanc gauche et les trois évêques
par le bord de mer. Baudouin de Sebourg approche de la ville avec ses
bâtards du côté des défenses de sapin et affronte le prince Corsabrin ;
Harpin attaque le roi Estapanart ; Bohémond et Tancrède se lancent
contre Escouflart de Monclin, un très puissant seigneur. Baudouin Caude-
ron et ses hommes se trouvent en face d’un émir. Ce fut alors le début
d’un terrible combat où de nombreux chevaliers furent désarçonnés, leurs
hauberts déchirés. Les païens poussent de grands cris, font sonner leurs
trompes d’ivoire et d’argent. Les chrétiens ont enfoncé leur grande armée
et se jettent contre eux comme des éperviers sur des poussins.
1. Godefroy de Bouillon, le héros de la première croisade, devient personnage aux origi-
nes légendaires : son grand-père serait arrivé à la cour du roi Othon sur une barque tirée par
son frère qui avait été transformé en cygne. Cette légende fait le sujet de deux textes : La
Naissance du Chevalier au cygne et Le Chevalier au cygne. On trouve une autre allusion à
cette légende à la laisse xxxvu.
362
LITTÉRATURE ET CROISADE
XI
C’était devant Rochebrune une bataille farouche. Le bruit des cors et
des trompes était assourdissant. C’est à qui frappe le mieux ce jour-là. Ce
peuple perfide ne ménage pas sa peine. Le fort roi Saudoine, en première
ligne, frappe un chrétien de son épée d’acier brillant et l’abat mort sur le
chemin ; ni son haubert ni son pourpoint n’avaient pu le protéger. Puis le
païen crie « Rochebrune ! » d’une voix claire. À le voir frapper de tous
côtés et abattre les chrétiens à droite et à gauche, on pouvait le considérer
comme un homme de grande audace qui n’a que mépris pour ceux dont
il fait un redoutable massacre.
Quand le roi Baudouin voit la conduite du Turc, il jure par Dieu et saint
Pierre que rien ne l’empêchera d’aller l’affronter.
XII
Baudouin, le roi de Syrie, éperonne son cheval dans sa direction. De la
lance qu’il tenait, il va frapper Saudoine le mécréant et l’atteint si violem-
ment sur son bouclier qu’il en rompt les courroies et déchire le haubert.
Son pourpoint était renforcé de fer, si bien que, malgré la violence du
coup, il ne le blessa pas gravement, mais le jeta en bas de son destrier sur
le chemin. Vingt-trois chrétiens se précipitent avec leurs lances et leurs
épées contre Saudoine ; mais accourent à travers la lande dix mille païens
sous la conduite de Pinart, très anxieux pour son cousin qu’il voyait à
terre dans une situation aussi périlleuse. Il crie : « Rochebrune ! » La
bataille et les combats sont si violents que devant la poussière soulevée
chacun peut dire : « Je n’y vois plus rien. »
XIII
C’était une farouche bataille devant Rochebrune. Le roi est secouru par
sa piétaille. Et Baudouin, devant l’attaque dont il était l’objet, priait en
disant : « Si je ne viens pas à bout de ce roi, je ne suis plus bon à rien ! »
Baudouin de Sebourg les taille en pièces ; Richard de Chaumont les
massacre ; tous les chevaliers, tous les fantassins frappent joyeusement à
qui mieux mieux. Ce fut pour les païens une belle catastrophe : on leur a
pris tout le froment pour ne leur laisser que la paille 1 . Quatre rois sont
morts, mais peu m’importe ! Pinart était à terre, car Huon Dodeqiun lui
1 . Au sens proverbial et donc figuré, bien sûr.
LE BATARD DE BOUILLON
363
avait ouvert le ventre ; il ne pouvait plus échapper aux tourments de la
mort.
XIV
Chrétiens et païens continuaient de s’affronter violemment devant
Rochebrune ; les Turcs étaient dans leur tort et les bons chrétiens ven-
geaient la mort de Dieu. Le comte Tancrède de Pouille frappa Estapanart
d’un grand coup bien enfoncé de son épée ; son haubert ne lui fut d’au-
cune protection : Tancrède lui perce le foie, lui arrache le cœur et l’abat
sans qu’il ait le temps de dire un mot. Puis il crie : « Saint-Sépulcre !
Traîtres et puants de Sarrasins, vous paierez aujourd’hui un douloureux
tribut ! »
Ce fut un très sombre spectacle pour Saudoine qui, avec quatre rois
accourus sur place, se lamente sur Pinart étendu à terre. « Mahomet,
s’écrie Saudoine, comme les chrétiens sont forts ! »
Il emprunte alors une lance à son cousin Ganor et se jette contre
Lambert de Monfort. Ah ! Dieu, quelle tristesse qu’il n’ait pas manqué
son coup, car il l’a si sauvagement atteint qu’il lui a déchiré le cœur dans
sa poitrine, et le sang en jaillit à grands flots. Alors Saudoine, en criant
« Rochebrune aux puissantes murailles ! », s’adresse à Apollon et
Margot, disant : « Maudits chrétiens, vous allez payer votre tribut ! »
XV
Ce fut une grande bataille, une mêlée redoutable. Le duc Harpin de
Bourges frappe à toute volée et le roi Baudouin, l’épée au poing, s’élance
à la rencontre de Saudoine. Celui-ci n’est pas heureux de le voir, il recon-
naît bien, à son bouclier doré, que c’est le roi et n’a aucune envie de l’af-
fronter à nouveau, car il n’a pas oublié sa vigueur. Il s’attaque à Richard
de Chaumont et lui donne, à deux mains, un coup d’épée qui lui a arraché
un large pan de son bouclier ; l’épée glisse sur l’encolure du cheval dont
il tranche la tête qui tombe à terre. Quatre cents Sarrasins se précipitent
sur Richard, prêt à subir le choc. Mais un homme seul ne peut rien contre
un si grand nombre. Il était à terre, si bien équipé d’une excellente armure
qu’il n’avait pas reçu la moindre blessure. Il aurait cependant été tué,
quand Saudoine s’élança en criant : « Emparez-vous de ce chevalier, c’est
un important personnage. »
Richard, alors, est fait prisonnier. Le roi le fait conduire dans sa ville.
La bataille fut si pénible ce jour-là qu’il n’y eut pas un seul corps d’armée
qui ne fût épuisé. Sur le champ de bataille restaient nombre de têtes
coupées et plus d’une charretée de jambes et de pieds. Le terrain était
couvert de morts et de blessés. Il y avait tant de sang et d’entrailles sur le
364
LITTÉRATURE ET CROISADE
sol qu’il était impossible de passer sans marcher sur les cadavres. Tous
ceux-là ont subi le pire.
XVI
Le vacarme provoqué, ce jour-là, par les cors, les trompes, les trompet-
tes, les tambours, les cris des blessés, était horrible. Tous se battent avec
une telle fureur que la seule vue en est insupportable. Fantassins, cheva-
liers, grands seigneurs, tous étaient souillés de sang et de sueur. Le valeu-
reux roi Baudouin fut rempli de douleur quand il apprit que les Sarrasins
avait fait prisonnier Richard, car on le considérait comme le meilleur des
chrétiens, hors Huon Dodequin dont la vigueur dépassait tout ce que l’on
pouvait imaginer. Sa conversion avait été pour les chrétiens une grande
joie en terre de Syrie, car il avait été pendant longtemps au côté des
païens. Après sa conversion, il ne pouvait plus les aimer et était incapable
de commettre une trahison.
XVII
Huon de Tibériade, le noble chevalier, se bat courageusement contre
les Perses. Il les assomme et les abat à ses pieds avec une masse de fer,
confortant par sa conduite la hardiesse de ses hommes. Il atteint Aquilant
le gris et, sous les yeux de Saudoine, l’abat, mort, de son bon destrier. Il
fait subir le même sort à quatorze autres Sarrasins et repousse ainsi devant
lui les Turcs. Corbaran d’Olifeme frappe comme un beau diable, imité
par Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards. Le duc Harpin de Bourges,
Pierre l’Ermite aux cheveux gris, les évêques, tous criaient : « Saint-
Sépulcre ! En avant ! Nobles chevaliers ! »
Et le roi Baudouin, en pleine bataille, disait : « A l’attaque, chevaliers,
au nom de Dieu du paradis ! Prenons vivants de ces Sarrasins, pour les
échanger contre Richard de Chaumont qui est prisonnier. »
Richard, disent les textes, avait un frère qui venait d’arriver dans le
pays pour le voir et venger Jésus-Christ. Quand il apprend la captivité de
son frère, il se lamente et pleure sur lui en ces termes : « Frère bien-aimé,
noble et loyal, farouche combattant, preux, courtois, sage et instruit, fleur
de la chevalerie, la terreur des antéchrists, tu avais soutenu un combat en
champ clos contre deux Persans, Goulias le félon et Murgalé de Vaulis ;
on en a beaucoup parlé, on en parlera toujours. Tu as accompli de la sorte
une action d’éclat, car tu croupissais dans une infâme prison ; puis tu as
accepté la bataille contre les deux païens les plus forts du pays et tu les as
vaincus 1 . Tu n’aurais pas pu réussir sans la grâce de Jésus-Christ. Très
1. Allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Voir ci-dessus, laisse u, n. 1 , p. 358.
LE BÂTARD DE BOUILLON 365
cher frère, noble chevalier, puisque tu es mort, je ne veux pas te survi-
vre. »
Il se jette alors dans la mêlée, tuant tous ceux qu’il atteint. Il frappe
Isaquarius, prince de Lutis, et lui enfonce, à travers son armure qui ne
vaut rien, la pointe d’acier en plein cœur et l’abat mort sans qu’il pousse
un cri. Alors le noble chevalier proclame : « Chaumont ! Ah ! Richard,
cher frère, comme je suis malheureux pour toi ! Me voici, je suis Richard
le Restoré, puisque toi, tu es mort. »
Quand Baudouin l’entend, il se dirige en soupirant vers ce Richard
rempli d’audace, et ne le quitte plus, car il voit bien qu’il a perdu tout bon
sens. Dix fois dans la journée, il se précipite à son secours, et l’arrache à
la mort ; Richard le Restoré était en effet dans une telle rage qu’il ne s’at-
taquait qu’aux grands, délaissant les petits.
XVIII
Bouleversé à cause du sort de Richard de Chaumont, Richard le
Restoré, son frère, se jette dans la mêlée comme un loup affamé au milieu
des brebis. Corbaran, tout triste parce que Richard était prisonnier, ne
quitte pas son frère devenu fou : il coupe aux Sarrasins oreilles et nez,
désarçonne les chevaliers, tranche pieds et poings.
« Corbaran, regardez comme se conduit ce chevalier, dit le roi de Syrie.
Richard était perdu, il est retrouvé. Appelons-le Richard le Restoré. »
Ce nom lui est resté ; tout le monde l’a désormais appelé ainsi. C’était
un des plus hardis au monde pour repousser par la force les Sarrasins.
Huon de Tibériade, Bohémond et Tancrède, Baudouin de Sebourg, le
redoutable Corbaran, le vieux Pierre l’Ermite, le duc Harpin de la bonne
ville de Bourges, Baudouin Cauderon l’illustre chevalier, le baron Jean
d’Alis, le bâtard de Sebourg et ses frères, l’évêque de Mautran le savant
clerc, l’évêque du Puy, l’évêque du Forez et les puissants barons, tous
frappent de leurs lances émaillées. Il n’y avait pas jusqu’au plus petit, si
mal armé fût-il, qui ne se soit surpassé en face des Sarrasins au point de
les faire reculer jusqu’aux premières défenses de la ville.
Le roi de Rochebrune, avec tristesse et colère, fait fermer les portes et
remonter les ponts-levis. Les chrétiens repartent épuisés, tandis que les
médecins soignent les blessés. Cette nuit-là, on ne dressa pas les tentes,
mais ils dormirent sur le sol sans retirer leurs armures. Ainsi firent-ils
pour l’amcur de Dieu.
366
LITTERATURE ET CROISADE
XIX
Il faut, seigneurs, admirer ces hommes qui ont enduré de telles souf-
frances pour l’amour de Dieu. Ils sont restés en armes toute la nuit sans
avoir dressé leurs tentes. Ils dorment ainsi, épuisés, bien loin de ressem-
bler à d’aucuns qui mènent une autre vie, reposant dans des draps blancs
et des couvertures douillettes, se vautrant toute la nuit avec des femmes,
buvant de bons vins, mangeant des viandes rôties. Ils ne pensent plus à
Dieu ni à Notre-Dame, mais à se débaucher et à boire du vin sur lie, à
promettre sans payer, à frauder sans cesse, à passer la nuit avec des prosti-
tuées. Que vont devenir de pareilles gens, douce et sainte Vierge ? Au
nom de Dieu, prêtez attention, changez de vie, écoutez comment, par
quels efforts, on gagne la joie exaltante du paradis. Qui se conduit bien
en a sa part, mais chacun le gagne selon son mérite. Plus l’homme a de
fortune, plus il est honoré. On respecte un bourgeois qui fait fructifier ses
biens, un chevalier qui est de haut lignage, un comte encore plus parce
qu’il est entouré de jeunes gens de valeur, un duc parce que son domaine
lui donne grande puissance ; un roi vaut encore plus et le pape pour sa
science. Ainsi en est-il de l’âme lorsqu’elle a quitté le corps. Mieux le
corps s’est conduit en cette vie, plus l’âme est appréciée dans les cieux et
mieux elle participe à la gloire de Dieu, car chacun est récompensé selon
ce qu’il a fait.
XX
De même qu’un roi, lorsqu’il réunit sa cour, prend souci des grands, de
même Dieu là-haut accorde sa joie à l’âme dont le corps l’a bien servi.
Un roi fait asseoir ducs et comtes à côté de lui et accepte les pauvres
chevaliers à sa cour ; chacun prend la place qu’il peut tenir. Ainsi en est-
il des âmes, je peux bien vous l’affirmer, car Dieu placera les meilleures
à côté de lui pour leur partager ses bienfaits. Il en va de même pour l’en-
fer ; Dieu nous en préserve ! Plus l’on aura fait le mal, plus l’on devra y
être torturé et souffrir de lourdes peines. Nous aurons ce que nous
méritons.
Je veux revenir maintenant à mon propos, à nos bons chrétiens, qui ont
tant voulu aimer Jésus le Tout-Puissant qu’ils sont devenus martyrs. Ils
s’étaient couchés en armes et, tandis qu’un débauché aurait tenu sa petite
amie, eux, ils tenaient chacun son épée nue, prêts à se battre si les Sarra-
sins lançaient une attaque. Ainsi restèrent-ils dans cet inconfort jusqu’au
jour.
Je ne dis pas, seigneurs, qu’on ne peut sanctifier son âme chez soi sans
aller rencontrer les Sarrasins, mais, en pareille circonstance, ce devient
une honte.
LE BATARD DE BOUILLON
367
XXI
Sous les murs de Rochebrune, les chevaliers étaient étendus dans leurs
hauberts jusqu’au lever du jour. Le matin, les princes font dresser leurs
tentes, préparer les casernements pour se loger. Toute la journée, cheva-
liers et soldats montèrent des baraquements pour eux-mêmes et pour
abriter les chevaux. Tous, si nobles soient-ils, œuvrèrent de leurs mains.
Dieu commande de travailler et aucun homme de bien ne doit négliger les
commandements de Dieu.
Saudoine se trouvait dans son grand palais avec les païens perfides.
Les Turcs étaient sombres et courroucés. Ayant fait amener Richard son
prisonnier, le roi s’adressa à lui en cette manière :
« Chevalier, dites-moi. Comment vous appelle-t-on chez vous ? Je suis
bien heureux de vous détenir, car, me semble-t-il, vous avez la prestance
d’un grand chevalier. Les Sarrasins vous ont tant blessé au visage que
vous en êtes défiguré.
— Seigneur, répond Richard, je puis vous assurer que tous ceux qui
m’ont blessé l’ont payé fort cher. »
XXII
« Chevalier, demande Saudoine, comment vous appelez-vous ? Vous
donnez l’impression d’être un grand seigneur.
— Je vous le dirai, seigneur, répond Richard ; car il n’est pas honnête
homme, celui qui cache son nom. Je m’appelle Richard et je suis né à
Chaumont.
— Richard, rétorque le roi, par la foi que j’ai en Mahomet, cela fait
plus de dix ans que je désirais ardemment voir à quoi vous ressembliez.
Vous aviez mené un combat en champ clos, dans nos contrées, à Sarma-
sane, l’illustre cité, par amitié pour Corbaran qui avait été accusé de trahi-
son. Vous vous étiez battu contre deux Sarrasins de haut lignage et vous
les aviez vaincus, à ce qu’on dit. Vous aviez un compagnon qui parvint à
tuer l’horrible dragon '. Je vous considère comme un chevalier de haute
naissance, fidèle à votre foi. Et je suis heureux de vous garder prisonnier.
— Je m’en moque, seigneur, répond Richard. Et je n’y lesterai guère
longtemps, si Dieu protège Baudouin de Bouillon, le roi de Syrie, le
maître du temple de Salomon, car vous n’aurez aucun moyen de l’empê-
cher de s’emparer de votre cité. »
Quand Saudoine l’entend, il fronce les moustaches.
1. Nouvelle allusion à un épisode de la chanson des Chétifs (voir ci-dessus, laisse n, n. 1,
P ■ 358).
368
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXIII
Saudoine, quoique fâché de cette réponse, le traita avec honneur, le
plaçant à côté de lui à sa table d’argent et le faisant servir par quatre che-
valiers attentifs à ses désirs. Richard de Chaumont mange volontiers et
fait bon visage, bien qu’il soit triste au fond de lui-même, mais son sens
de l’honneur et son courage le poussaient à faire bonne contenance,
comme s’il n’attachait aucune importance à sa condition de prisonnier.
Saudoine l’interroge souvent sur les chrétiens et sur la conduite du roi
Baudouin.
« Seigneur, lui dit Richard, de même que la mer s’agite en tous sens,
que le ciel recouvre le soleil, le vent, la terre et la mer, il n’y a pas, je
vous le dis en vérité, jusqu’à l’Arbre-qui-Fend, prince plus courageux que
Baudouin, le roi de Syrie. Il est le plus preux et le meilleur au monde
jamais créé par Dieu. Que dire de plus ? On n’aurait pas assez de temps
jusqu’au jour du Jugement, pour énoncer toutes les qualités de son cœur.
Le seigneur ainsi aimé et apprécié par les siens est vraiment redoutable. »
XXIV
C’est alors que le roi et son armée sortirent des tentes et se mirent en
mouvement. Ils avaient vu un troupeau passer en direction de la bonne
cité de La Mecque sous la conduite de marchands. Les chrétiens s’ar-
ment ; l’alerte est donnée et le puissant roi Saudoine réagit immédiate-
ment pour protéger le convoi, faisant sonner tous ses cors. Les Sarrasins
revêtent leurs armes, abaissent les ponts-levis et se précipitent hors de
Rochebrune. Richard de Chaumont, resté dans le palais, monte au
sommet du donjon d’où il voit les tentes, les abris, les baraquements et
les constructions du camp des chrétiens. « Dieu, Père spirituel, dit-il, le
cœur en émoi, si seulement j’étais dans ces champs sur mon cheval avec
mes armes ! »
Il regarde alors les chrétiens aux prises avec les Sarrasins dans une
farouche mêlée. Ce fut une grande bataille meurtrière.
XXV
Sous les murs de Rochebrune, la bataille fait rage sur l’herbe verte pour
le contrôle du convoi de vivres. Toute l’armée était en mouvement ; les
cors résonnaient. Le roi de Rochebrune, à la tête des païens, éperonne son
rapide destrier en tenant une lance dont la pointe d’acier étincelle ; il
frappe un chevalier originaire de Troyes, lui enfonce le fer de sa lance
LE BATARD DE BOUILLON
369
dans la jointure de son armure avec une telle violence qu’il lui pourfend
le cœur et le foie, l’abattant mort de son cheval. Corbaran d’Olifeme se
précipite avec une bonne partie de ses hommes contre Saudoine qui fait
un massacre des nôtres. Huon de Tibériade se jette dans le combat, ainsi
que Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards ; aucun ne ménage sa
peine. Le duc Harpin de Bourges allait criant « Montjoie ! » ; Tancrède
et Bohémond s’en donnent à cœur joie, ainsi que le roi de Syrie : il ne
faut pas l’oublier, c’est le plus audacieux, il ne peut rencontrer un Sarrasin
sans se jeter sur lui.
XXVI
Aux abords des portes de la ville monte un grand cri. Il y avait tant de
morts qu’ils recouvraient les prés herbus tout alentour. Les Sarrasins
étaient sortis si nombreux de la ville qu’ils ont repoussé vers leurs tentes
les fidèles de Jésus, au grand dépit du bon roi Baudouin tant redouté ; il
crie alors : « Saint-Sépulcre ! » Tous l’entendent et la bataille contre les
mécréants redouble : on pouvait voir les têtes coupées, les crânes fendus,
nombre de nobles chevaliers abattus à terre. L’acharnement de Saudoine
était remarquable ; ce solide Sarrasin, avec son épée, abat et renverse
tout ; rien ne lui résiste, ni haubert ni pourpoint. S’il avait cru en Dieu qui
fut vendu pour nous sauver, il aurait été un excellent chevalier, puissant
et redouté. 11 désarçonne Corbaran d’Olifeme et Pierre l’Ermite le vieux.
Huon Dodequin s’élance contre lui et l’atteint d’un coup de son énorme
lance : il lui perce son bouclier, mais son bon haubert, qui avait été fabri-
qué au temps d’Arthur, le protégea de la mort. Il est néanmoins tombé à
terre et son cheval est tué. Saudoine se remet immédiatement sur ses
pieds ; ses barons se précipitent à son secours et lui amènent un nouveau
destrier. Le roi saute aussitôt en selle pour s’élancer de nouveau dans le
combat. On n’a jamais vu, à ma connaissance, de chevalier aussi hardi :
il eut une conduite remarquable en face des chrétiens.
XXVII
Pendant la bataille, alors que nos gens avaient dû reculer un peu,
Richard de Chaumont, du haut de la tour bien fortifiée, assistait au combat
et souhaitait cent fois se trouver dans la mêlée. 11 voit, accrochés à une
perche, des armures ciselées, des hauberts de valeur, des boucliers dorés ;
se saisissant aussitôt des meilleurs équipements pour s’en revêtir en hâte,
il endossa un bon haubert, chaussa des chausses de fer et accrocha à son
côté une épée ; il mit un heaume sur sa tête, passa un bouclier autour de
son cou et descendit de la tour jusqu’à l’écurie, sans rencontrer d’opposi-
tion, car les Sarrasins étaient persuadés que Richard était de leur camp. 11
370
LITTERATURE ET CROISADE
choisit un destrier à la croupe couleur tuile. Une fois à cheval, il prend
une lance et se précipite à travers la ville. Nombreux sont ceux qui le
voient, mais personne ne lui demande son nom ni d’où il est.
XXVIII
Richard, sur le rapide destrier, traverse Rochebrune et atteint les portes
de la ville aux solides murailles, gardées par de nombreux archers. Quand
ils voient Richard approcher, ils lui laissent le passage libre et Richard de
Chaumont continue d’éperonner son cheval. De l’autre côté du pont, il
rencontre un Sarrasin lâche que Saudoine avait renvoyé pour qu’il le
reconduise, lui, Richard, dans sa prison. Richard abaisse sa lance, lui
enfonce le fer au côté gauche entre le foie et le poumon. Il l’étend mort,
à bas de son cheval ; son armure ne lui avait été d’aucun secours. Quand
les Sarrasins l’ont vu, ils s’écrient : « Maudit traître, vous vous êtes saoulé
du vin de notre cellier pour jeter ainsi à terre vos amis ? »
Richard continue son chemin sans vouloir leur répondre, se jetant sur
tous les Sarrasins qu’il rencontre ; il en a tué dix avant d’avoir atteint la
mêlée générale.
« Mahomet, disent les païens, avez-vous rendu fou cet homme à
cheval ? Il est bien clair qu’il est possédé de tous les diables de l’enfer. »
XXIX
Païens et Sarrasins sont très inquiets quand ils voient Richard, le noble
chevalier, abattre et renverser tous ceux qu’il rencontre. Richard est main-
tenant au milieu de la bataille. Sous les yeux de Saudoine, il frappe un
émir dont l’armure a volé en éclats ; il lui enfonce le fer de sa lame jusque
dans les entrailles et le laisse mort quand il retire son épée. Le roi Sau-
doine en est bouleversé ; il éperonne son cheval pour s’approcher de lui :
« Chevalier qui portez mon glorieux blason, êtes-vous aveuglé de sang
pour mutiler ainsi mes hommes ? »
Quand Richard l’entend, il lève son épée, lui assène un coup sur le
sommet de son heaume, mais le roi détourne la tête et l’épée glisse jus-
qu’au cheval qui a la tête tranchée net. Saudoine se retrouve à terre et
Richard lui crie : « Noble roi de Rochebrune, écoute-moi bien : c’est
Richard de Chaumont qui vous a caressé de la sorte. Vous l’aviez servi,
il vous rend maintenant la politesse. »
LE BÂTARD DE BOUILLON 371
XXX
À peine à terre, Saudoine s’était relevé, mais Richard avait déjà aban-
donné les païens pour rejoindre les rangs chrétiens. Or le roi Corbaran,
qui était un peu à l’écart de ce côté-là, voyant Richard approcher, le prend
pour un Turc à cause des armes qu’il portait ; il s’élance contre lui, la
lance abaissée, sans que Richard prenne garde, car il ne l’avait pas vu
venir. Corbaran enfonça si bien la lance à la pointe d’acier qu’il lui perça
son haubert ainsi que le pourpoint, atteignit avec violence le cœur et lésa
en outre le foie et le poumon. Richard tombe à terre ; il regarde Corbaran
et le reconnaît à ses armes. Alors il lui dit d’une voix forte : « Corbaran
d’Olifeme, quel malheur ! Tu viens de tuer celui que tu aimais le plus :
Richard de Chaumont qui avait tué deux païens en un champ de bataille,
en combattant pour toi 1 . »
Quand Corbaran l’entendit, son sang se glaça ; il ressentit en son cœur
une si grande douleur qu’il tomba à terre du haut de son bon destrier.
XXXI
Quand le roi Corbaran entendit ce que disait Richard, le seigneur de
Chaumont, qu’il avait eu le malheur de frapper de sa lance, il éprouva une
telle douleur qu’il se laissa tomber à côté de son étendard et, prenant
Richard dans ses bras, il lui dit, en le regardant avec tristesse : « Ah !
Compagnon, j’ai le cœur brûlant de désespoir. »
Il met la main à son poignard et s’en serait frappé le cœur quand sont
accourus ses amis. Ils ont remis en selle le roi au cœur douloureux et ont
tiré Richard de Chaumont à l’écart de la bataille. Le roi de Syrie, quand
il comprit la situation, s’approcha de Corbaran et lui dit :
« Que Dieu vous protège !
— Pendez-moi, répond Corbaran, à une corde, tout de suite, car j’ai
tué le meilleur chevalier qui soit jusqu’au phare d’Alexandrie : c’est
Richard de Chaumont, qui n’a jamais connu la peur. Hélas ! Je croyais
tuer un chef sarrasin, car il en portait les armes. Il est mort ; je l’ai tué ;
je m’en suis rendu compte trop tard. Je voudrais être mort ; que Jésus-
Christ me garde !
— Par saint Bernard, dit de son côté le roi de Syrie, j’aurais préféré
être atteint d’un coup de faussart ! Ah ! Richard de Chaumont, tu n’as
jamais imaginé la moindre trahison ! Il n’y avait pas meilleur que toi. »
1 . Voir ci-dessus, laisse n, n. I , p. 358 ; laisse xvu, n. I , p. 364 et laisse xxn, n. I , p. 367.
372
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXII
Le bon roi Baudouin, désespéré à la vue du corps de Richard tué par
erreur, par malchance, sans raison, descend de son bon destrier et prend
dans ses bras le chevalier qui se tord les poing de douleur sans pouvoir
parler. Mais en reconnaissant le roi, il put lui dire en hâte :
« Seigneur, roi de Syrie, j’accorde mon pardon au bon roi Corbaran qui
m’a tué ; il ne l’a pas fait exprès ; c’est le diable, toujours à l’affût, qui
l’a voulu ; mon cœur va rejoindre Dieu le Tout-Puissant ; c’est là ma
consolation. Transmettez mes adieux à mon frère qui était venu me
rejoindre et dites-lui de ne pas provoquer Corbaran le noble à cause de
moi. Mais je veux qu’il lui pardonne. »
Sur ces paroles, mourut Richard de Chaumont.
XXXIII
Richard est étendu à terre. Ah ! Dieu ! Comme Corbaran en a le cœur
endeuillé ! Le roi appelle ses amis et ses intimes : « Seigneurs, leur dit-il,
quelle douleur d’avoir tué l’homme que j’aimais le plus au monde !
Richard le Restoré me poursuivra, quand il le saura. Si je reste ici, c’en
est fait de moi, je suis mort. Allons à Olifeme aux solides murailles ; je
serai à l’abri de tous. »
Tancrède et Bohémond l’ont écouté et lui ont répondu : « Laissez ce
discours ! Tant que nous serons en vie, personne ne pourra vous faire de
mal. »
XXXIV
Richard le Restoré se battait d’un autre côté contre les païens. Quand
on lui annonce que son frère avait été tué par le roi Corbaran, la douleur
faillit le rendre fou. Il jura par le Seigneur maître du monde de tuer cruel-
lement le meurtrier ; il abandonne le combat, quitte la bataille, retourne à
sa tente et rassemble les siens pour se préparer à tendre une embuscade.
Dès que le roi de Syrie en est informé, [il fait cesser le combat '] jus-
qu’au lendemain au lever du jour quand le soleil illuminera le monde.
Puis il fait sonner ses cors, retentir ses trompettes. Les Sarrasins payèrent
ce jour-là leur folie. Il y avait une foule innombrable de tués et les
hommes de Saudoine furent tant pourchassés qu’il en mourut la moitié
avant qu’ils ne rentrent dans la ville. Le roi et tout son entourage en furent
catastrophés.
1. Le texte comporte une lacune d’un vers ; la traduction est suggérée par le contexte.
LE BÂTARD DE BOUILLON 373
XXXV
Il y eut beaucoup de païens tués et dès que les Sarrasins survivants
furent en sécurité, ils fermèrent les portes, relevèrent le pont. Nos bons
chrétiens sont retournés à leur camp. Le roi Baudouin fit venir Richard le
Restoré et lui fit le récit véridique des dernières paroles de son frère, du
malheur qui frappa le bon roi et du pardon qui lui fut totalement accordé.
« Et il me pria de vous convaincre de ne pas faire de mal au roi Corba-
ran ; car il n’aimait personne autant qu’il l’avait aimé. Je vous en prie,
cher seigneur, gardez votre sang-froid ; pardonnez à Corbaran, car il ne
l’a pas fait exprès. Accordez-lui ce pardon, sans arrière-pensée, en l’hon-
neur du pardon que le Dieu de majesté accorda avec bienveillance à
Marie-Madeleine quand elle pleura devant Lui et lui lava les pieds de ses
larmes et les essuya ensuite de ses cheveux. Souvenez-vous aussi du saint
pardon que Jésus, dans sa bonté, accorda à Longis 1 qui l’avait frappé au
côté de sa lance d’acier, si bien que l’on vit couler de sa plaie le précieux
sang qui nous a rachetés. »
Et quand le noble Richard a entendu le roi, il regarde autour de lui et
voit, sans la tente, Corbaran d’Olifeme qui ne s’était pas présenté devant
lui. Richard fend la foule en ôtant son poignard ; il se dirige vers Corba- ,
ran. Celui-ci, de peur, quitte précipitamment la tente. Richard, rempli de
l’amour de Dieu, court après le roi qui s’enfuit à travers prés, lui criant
avec grande affection : « Corbaran, cher seigneur, écoutez-moi. Venez
m’embrasser ; je vous ai pardonné la mort de mon cher frère si valeu-
reux ; ce fut un accident ; je ne vous en veux pas. »
XXXVI
Quand le roi Corbaran entend le chevalier, il retourne vers lui et va le
prendre dans ses bras. Richard le Restoré embrasse Corbaran. Plus d’un
millier de témoins en ont les larmes aux yeux. Un grand nombre de cheva-
liers en larmes crient : « Saint-Sépulcre ! Dieu, viens à notre aide ! »
Le roi tenait une cour plénière dans sa tente et Saudoine était dans son
grand palais à Rochebrune, entouré de ses suppôts du diable. Courroucé,
malheureux, bouleversé à cause des chrétiens dont il ne peut se débarras-
ser et qui lui ont tué plus de quatorze mille hommes, il était si effondré
qu’il crut en devenir enragé.
I . Voir aussi ci-dessous, laisse xci.
374
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXXVII
Abattu et malheureux, le roi Saudoine ne savait que faire ; il convo-
quait ses hommes et disait qu’il serait sage, celui qui lui donnerait un bon
conseil en cette circonstance. Alors parla un païen de grand bon sens ; il
devait bien avoir cent ans. S’adressant au roi, il lui dit :
« Seigneur, savez-vous ce qui va arriver ? J’ai été autrefois à La
Mecque quand Sultan, votre aïeul, organisait des fêtes ; il avait une cour
somptueuse ; j’y ai vu trente rois sarrasins en grand équipage. Il y avait
Comumaran qui régnait à cette époque, et Calabre qui jetait ses sorts dans
une nuée obscure ; elle vit dans les étoiles un signe extraordinaire et disait
au sultan que les armées des Français passeraient la mer et qu’un cheva-
lier du lignage du cygne 1 prendrait par la force Nicée et Antioche, que
rien ne pourrait protéger la tour de David, car il s’emparerait de la ville
de Jérusalem et tuerait d’une seule flèche trois oiseaux au-dessus de cette
tour ; quand cela arriverait, les païens diraient que le sortilège était véridi-
que ; et celui qui tuerait les trois oiseaux se rendrait maître par sa force
et son courage de la Syrie ; son royaume s’étendrait jusqu’en Orient. La
Mecque et Rochebrune seraient dévastées.
« J’ai vu décocher la flèche, à ma grande stupeur ; je demeurais aloçg à
Jérusalem où je vivais légalement d’une bonne rente annuelle. J’ai pris la
fuite, de nuit, au chant du coq. Si j’étais resté, à ce qu’on voit, je serais,
cher seigneur, mort depuis longtemps. Et cependant je vous le dis : si on
voulait me croire, nous ferions chercher par mer tout ce que chacun
possède et nous irions à La Mecque, la ville forte. Vos quatre frères sont
là-bas prêts à vous apporter aide et secours ; chacun donnerait sa vie pour
vous. Esclamart l’aîné ne vous abandonnera jamais, non plus que
Marbrun et Taillefer qui vous feraient fête et Hector de Salorie qui vous
est très attaché. Suivez ce conseil et vous aurez pris la bonne décision. »
Quand Saudoine l’entend, il crut devenir fou et dit que jamais il ne
s’enfuirait ainsi par mer, qu’aucun homme au monde ne pourrait jamais
lui reprocher d’avoir abandonné Rochebrune. Aussi jura-t-il par
Mahomet devant tous ceux qui l’écoutaient de donner l’assaut aux chré-
tiens le lendemain sans faire sonner trompes ni trompettes de manière à
les prendre par surprise.
Se trouvait là un Sarrasin, originaire de Tibériade, qui était un ami
fidèle de Huon Dodequin. Dès qu’il entendit les propos de Saudoine, il
jura en lui-même à Dieu, en qui il croyait fermement, qu’il irait rejoindre
le camp chrétien, se ferait baptiser et transmettrait ces informations à
Huon. Il fit exactement ce qu’il avait décidé.
1. Voir ci-dessus, laisse ix, n. 1 , p. 361.
LE BATARD DE BOUILLON
375
XXXVIII
Écoutez comment s’est conduit ce Sarrasin. Il a quitté la ville pendant
la nuit, s’est présenté au camp et a demandé le duc Huon ; on le conduisit
jusqu’à lui et il s’agenouilla devant lui. Il lui révéla comment le puissant
roi Saudoine sortirait le lendemain de Rochebrune pour lancer une
attaque contre les chrétiens. Quand Huon l’entend, il donne l’accolade au
païen et lui demande immédiatement s’il veut recevoir le baptême. « Sei-
gneur, répond le païen, c’est pour cela que je suis ici. »
Huon de Tibériade va rapporter toute l’affaire au roi Baudouin qui
convoque tous ses capitaines et leur ordonne de faire armer leurs hommes
et de se tenir en alerte dans leurs tentes jusqu’à ce qu’ils entendent son
cor sonner ; qu’à ce moment-là ils le rejoignent sous sa tente où il les
attendra ! Chacun s’engage à obéir aux ordres du roi et quitte sa tente.
L’émir Saudoine, sans plus tarder, sort de Rochebrune avec tous ses
soldats sarrasins sans y laisser personne d’apte à porter les armes. Un
certain nombre étaient à cheval. Il croit prendre les nôtres par surprise ;
mais la surprise sera pour lui. Tel est pris qui croyait prendre.
XXXIX
Les Sarrasins et les Perses étaient plus de quinze mille à sortir de
Rochebrune et à se diriger au trot vers le camp des chrétiens. Pas la
moindre sonnerie de cor, de trompe, de trompette ou de tambour ! Ils pro-
gressent sans le moindre bruit. Le roi Baudouin était dans sa grande tente
avec Huon de Tibériade, Corbaran, Richard le Restoré, Baudouin de
Sebourg et ses valeureux bâtards. Quand le roi de Syrie estime que les
Sarrasins sont assez proches, il fait sonner du cor par son ordonnance et
crier dans tout le camp : « Aux armes ! » Tous, déjà équipés, sautent à
cheval et se présentent en bon ordre devant la tente de Baudouin. Ils se
retrouvent à plus de cinquante mille avec leurs étendards pour se jeter sur
les païens. Chacune crie « Syrie ! », un cri de guerre qui fait plaisir, et
« Saint-Sépulcre que nous vénérons ! ».
Les Sarrasins et les Perses sont stupéfaits de se heurter à une défense
si bien organisée.
XL
Saudoine, le roi de Rochebrune, ne comprenait pas ce qui lui arrivait :
il était en effet parti au moment où la lune disparaissait ; or il a trouvé
tout le camp en armes.
« Mahomet ! dit-il. Je constate que le sort veut m’abattre ; je ne vois
376
LITTÉRATURE ET CROISADE
rien qui puisse me rassurer. Si seulement j’étais à Tunis ! Je vais prendre
la fuite à travers les dunes. »
XLI
Le roi de Rochebrune, la rage au cœur d’avoir trouvé nos barons en
armes, fit sonner ses trompes pour montrer sa vaillance, mais quand le roi
Baudouin eut fait rassembler ses troupes et que les deux armées furent
face à face, il s’enveloppa dans un grand manteau, jeta à terre son bouclier
et s’engagea dans un vieux chemin pour prendre la fuite. Abandonnant
Rochebrune, il va à travers champs jusqu’à la mer et poursuit son voyage
jusqu’à La Mecque, adressant à Mahomet une pitoyable prière. Quant à
ses hommes, ils ont payé cher leur présence sous ses ordres. Saudoine les
a laissés en situation dramatique : nos chrétiens — Dieu les garde ! —
imposèrent ce jour-là leur supériorité par un terrible et furieux massacre ;
l’étendard païen fut renversé dans le combat.
XLII
Ce fut une redoutable bataille et un grand massacre devant Rochebrune
la noble cité. Les païens, qui eurent plus de dix mille morts, étaient à la
recherche de leur seigneur ; beaucoup pensaient qu’il avait été tué et vou-
laient absolument le venger. Il fallait voir Baudouin, Corbaran, Bohé-
mond, Tancrède, Huon de Tibériade au grand courage, Baudouin de
Sebourg et ses trente bâtards ! Tous se sont surpassés. Voici que se jette
dans la bataille Richard le Restoré, un faussart à la main : il frappe sur
son casque un Sarrasin dont l’armure vole en éclats et le pourfend jusqu’à
la ceinture. Il s’écrie alors : « Saint-Sépulcre ! sainte Trinité ! Ayez pitié
de Richard de Chaumont ! Sarrasins et païens se sont mis dans un
mauvais pas ; ils paieront cher, si Dieu le permet, la mort de mon frère
bien-aimé, Richard le Redouté ! »
Alors il se précipite comme un démon dans la mêlée. Les païens pren-
nent peur quand ils le reconnaissent, et se gardent bien de faire face. Le
roi Baudouin, qui a tout vu, juge en connaisseur et fait en lui-même
l’éloge du chevalier : « Ah ! Richard, quelle vaillance ! Tu es bien digne
d’être roi ! »
Les païens ont dû battre en retraite, mais tous furent tués sans pouvoir
s’échapper, car le roi Corbaran les avait encerclés tout près de la cité.
Ceux qui ont tenté de fuir ont été repris.
LE BATARD DE BOUILLON
377
XLIII
Ce fut, seigneurs, une terrible bataille ; mais les païens et les Sarrasins
ont eu le dessous : ils gisent, morts, sur le champ de bataille. Le roi Bau-
douin se dirige vers la grande cité. Sans retirer d’hommes du combat, il
fait donner l’assaut à la ville. Les meilleurs païens étaient morts ; ceux
qui restaient se défendaient si mal qu’ils ne purent empêcher nos chrétiens
de dépasser les défenses avancées et de se précipiter vers les portes de la
ville. Le pont était relevé, mais nos bons combattants franchirent les
portes et pénétrèrent dans la ville, qu’ils vidèrent des femmes, des enfants
et d’un certain nombre de traîtres. Rochebrune et sa citadelle sont
conquises.
XLIV
Rochebrune avait été prise un jeudi matin, et les chrétiens l’ont livrée
au bon roi Baudouin qui tint une cour solennelle dans le palais de marbre.
Aux nombreux grands seigneurs qui soupaient avec lui, il dit :
« Ecoutez-moi, parents et amis. Nous avons pris Rochebrune, les
païens sont morts. Loué soit Notre-Seigneur qui changea l’eau en vin.
Mais les lourdes pertes que nous avons subies m’ont fort attristé. Richard
de Chaumont, l’élégant chevalier, a été tué par malchance au combat, j’en
suis particulièrement malheureux, par saint Martin ; c’est pourquoi, si
vous en êtes d’accord, je veux donner la verdoyante cité de Rochebrune
à Richard le Restoré qui s’est si bien conduit face à l’ennemi et qui a
perdu son frère, vainqueur, autrefois, en champ clos du roi Murgalé et du
frère de Longin 1 ; il n’y avait pas meilleur que lui ; nous devons rendre
hommage à sa conduite et à son lignage.
— Vous avez bien parlé », dit Huon Dodequin.
XLV
Tous les barons approuvent les propositions du roi qui donnait la ville
de Rochebrune et sa forteresse à Richard le Restoré, de Chaumont. Les
grands seigneurs restèrent là quelque temps pour se reposeï : l’un répare
son haubert, un autre son pourpoint, un troisième soigne son destrier.
Tous se préparent à repartir au combat contre les armées de Mahomet.
Je vais maintenant parler de Saudoine qui s’était enfui, tout seul, vers
La Mecque, en plein désarroi.
1. Nouvelle allusion à un épisode de la chanson des Chétifs. Voir ci-dessus, laisse n, n. 1 ,
p. 358).
378
LITTÉRATURE ET CROISADE
« Hélas ! disait le roi. Quelle honte d’abandonner ma cité en détresse
et mes hommes en grand danger dans la bataille. Mais il vaut mieux fuir
que risquer des coups. Les prédictions de Calabre m’ont réduit à cette
extrémité : cela fait longtemps que j’ai entendu mon père et mon aïeul
dire qu’il n’y avait pas plus compétente femme jusqu’à Caphamaüm. Elle
a prédit à La Mecque notre perte et toutes ses prophéties se réalisent. Il
faut être bien présomptueux pour prétendre se défendre contre les sei-
gneurs de Bouillon, alors qu’ils ont déjà conquis le temple de Salomon,
Nicée, Antioche, Acre, Ascalon, Tyr, Orbrie et la cité d’Avallon, la puis-
sante et illustre Tibériade, Olifeme et Rohais sur sa montagne ; ils ont
déjà plus de quatorze royaumes, et Mahomet mon dieu ne pourra les
empêcher de s’emparer de Rochebrune. »
Ainsi pensait Saudoine au fier visage, si triste en son cœur qu’il s’est
évanoui trois fois sur son cheval aragonais.
XLVI
Saudoine chevauche à grande vitesse, triste et morne, en direction de
La Mecque. Il atteint le pont de fer remarquablement construit et pénètre
dans la cité, tenant son épée et un immense bouclier : son harnachement
était en assez bon état. Il descend de cheval devant le palais, joyeusement
et chaleureusement accueilli par les Sarrasins ; cependant il n’appréciait
guère leurs manifestations et disait : « Pauvres malheureux, vous devriez
plutôt pleurer, vous les plus grands seigneurs, car les chrétiens arrivent
en foule innombrable et vous allez subir le siège de ces odieux traîtres. »
Il monte au palais où il trouve ses quatre frères en compagnie de grands
seigneurs. Le roi Mandas avait, cette nuit-là, jeté ses sorts (c’était un
cousin de Huon de Damas) et il en expliquait aux païens les résultats. Il
n’y avait pas plus savant que lui jusqu’à Bagdad ; c’était un parent de
Calabre la magicienne. Ce jour-là, il avait abattu le moral des païens : le
puissant roi Esclamart, Taillefer, Marbrun, le vaillant Hector, et Saudoine
leur frère qu’ils accueillaient chaleureusement, tous étaient plongés dans
une grande tristesse.
XLVII
Le roi Saudoine était entré dans le palais où il avait retrouvé Esclamart,
Taillefer, Marbrun, Hector de Salorie, ainsi que Sinamonde sa sœur qui
lui faisait fête et ne cessait de l’embrasser. Esclamart l’aîné s’adresse à
Saudoine :
« Frère, lui dit-il, par Mahomet, que se passe-t-il ? Vous avez été
assiégé là-bas par les chrétiens ? M’avez-vous ramené ici à La Mecque
mon ennemi Baudouin de Bouillon, ainsi que Tancrède, Bohémond,
LE BATARD DE BOUILLON
379
Pierre l’Ermite qui a tué mon oncle, Huon Dodequin qui a renié
Mahomet, le roi Corbaran de Calabre, le duc Harpin de Bourges et le che-
valier qui avait tué de sa main les deux Turcs en champ clos ? Il s’appelait
Richard de Chaumont. Si vous les avez faits prisonniers, dites-le-moi
vite. »
Quand Saudoine l’entend, il perd son sang-froid et dit : « Trêve de plai-
santeries, Esclamart ! Vous allez bientôt être, vous aussi, leur victime. »
XLVIII
Ces reproches firent beaucoup de peine à Saudoine qui répondit à son
frère, Esclamart le païen :
« Par Mahomet, cher seigneur, ne vous moquez pas de moi. Baudouin
de Bouillon, ses hommes et ses pairs ne sont pas des oisillons que l’on
attrape aisément ; ce sont des chevaliers venus pour conquérir en terre
sarrasine tout ce qu’ils voudront. Cités, villes, châteaux, rien ne pourra
leur résister ; c’est l’évidence même. Vous ne pourrez pas défendre votre
cité contre eux ; ils ne laisseront en paix aucune ville jusqu’à la mer
Rouge. Ils se sont emparés de Rochebrune ; je n’ai pas pu la conserver.
Que les diables de l’enfer aillent se battre contre eux ! Le moindre des
chrétiens n’hésite pas à s’attaquer à dix païens à la fois. Mais il faut par-
dessus tout admirer Baudouin de Bouillon ; il n’a pas son égal au monde :
il est fort, courageux, beau, courtois, sage, il a un cœur de sanglier ; tout
serait parfait en lui s’il voulait embrasser notre foi. Trois fois, j’ai lancé
mes hommes contre lui, mais, par la foi que l’on doit avoir en Mahomet,
je ne l’ai jamais vu frapper personne sans qu’il le jette à terre de sa lance,
ou le décapite d’un coup d’épée. Personne ne peut décrire sa force ; il est
juste qu’il soit maître des terres et qu’il s’empare des villes, celui qui sait
si remarquablement gagner les batailles. Il est le plus preux parmi les
preux qui ait jamais régné. On ne saurait trop admirer ses exploits.
— Frère, rétorque Esclamart, laissez cela. Il en faut peu pour effarou-
cher un lâche. Baudouin vous a fait tourner les sangs. Vous a-t-il donc
fait prisonnier, pour que vous en parliez de la sorte ? »
XLIX
Le roi au fier visage était rempli de tristesse, tout comme Taillefer le
valeureux.
« Cher frère, je vous en prie, dit le roi Esclamart, cessez de faire devant
nous l’éloge de Baudouin de Syrie ; faites-vous plutôt des reproches à
vous-même qui avez, pour une simple attaque, abandonné votre cité.
— Seigneurs, se défend Saudoine, c’est absurde ! Quand le roi Bau-
380
LITTÉRATURE ET CROISADE
douin aura planté ici sa tente, vous irez l’attaquer avec tous vos barons,
vous le tuerez, lui et tous les siens, puis vous me restituerez mon royaume.
Mais, si j’en crois mon expérience des chrétiens, votre cité si bien forti-
fiée, le fiit-elle deux fois plus que vous ne résisteriez guère contre eux,
car le roi Baudouin est, au combat, beaucoup plus redoutable que je ne
vous le dis. Je l’ai plus d’une fois affronté, je n’y ai rien gagné et ce fut
pour moi une catastrophe. Rassemblez tous vos hommes, c’est ce que je
vous demande, faites creuser plus profondément les fossés — d’au moins
la longueur d’un glaive et demi. Votre cité sera assiégée par les Français
et ils ne partiront pas avant de l’avoir détruite et rasée. Telle est la vail-
lance du roi Baudouin ! Il suffit de le voir chevaucher, la lance au poing,
le bouclier passé au cou ! Il est si impressionnant qu’on n’ose pas s’ap-
procher de lui. »
Quand Esclamart l’entend, son cœur se met à palpiter. Sinamonde, sa
sœur, appuyée à côté de lui, a bien écouté tout ce qui était dit et particuliè-
rement l’éloge de la prestance du roi ; elle pensait en elle-même : « Quel
bonheur ce serait d’être la dame, l’épouse ou l’amie d’un tel seigneur ! »
L
Quand Sinamonde la belle, sœur d’ Esclamart, du roi Taillefer, du sei-
gneur Marbrun, d’Hector de Salorie, du fameux Saudoine, entendit les
éloges sur la beauté et les vertus de Baudouin qui était tout le contraire
d’un lâche, son cœur fut atteint d’une flèche ardente et brûlante d’ Amour.
Elle quitte précipitamment la grande salle et se retire dans sa chambre aux
murs décorés de léopards. Assise sur son lit, le cœur battant, elle dit :
« Ah ! Amour ! vous m’avez conduite à aimer parfaitement, en toute
loyauté, quelqu’un que je n’ai jamais vu. J’en ai le cœur tout enflammé. »
LI
Sinamonde, éprise d’Amour, assise dans sa chambre sur son lit magni-
fique, n’avait de cesse que la cité fut conquise par le roi Baudouin qui
brille par tant de qualités, et qu’elle obtînt de ce roi tout ce que son cœur
imagine. Ce qu’elle a entendu sur lui la bouleverse, la fait changer de
couleur ; elle palpite, frissonne plus que feuille au vent du nord.
« Ah ! roi Baudouin... »
LE BÂTARD DE BOUILLON 381
LU
Sinamonde ne peut faire bonne contenance quand elle entend vanter la
beauté du roi Baudouin et sa vaillance redoutable. Amour l’agresse telle-
ment qu’elle change de couleur et se prend à trembler. Son désir est si
violent qu’elle ne sait comment se maîtriser. Elle se fait réconforter par
une dame de compagnie. Sous l’effet de l’amour, elle pâlit, elle blêmit,
se lève, se recouche, ouvre ses coffrets sans pouvoir trouver d’herbe
médicinale qui la guérisse.
« Ah ! Baudouin, dit-elle, comme tu me fais languir ! Un prince tel que
toi doit trouver sa joie dans une amie. Ah ! Mahomet, seigneur, quand
pourrai-je voir le roi de Syrie assiéger La Mecque et avoir de ses nouvel-
les ? Et si l’on devait s’emparer de lui et le jeter ici en captivité, je fais
serment à Mahomet que je l’en ferais libérer. S’il voulait bien m’aimer,
j’abandonnerais ma religion et ferais tout ce qu’il voudrait ou exigerait. »
C’est alors que le roi Saudoine vient auprès de sa sœur et, en la voyant
en cet état sur son lit, il s’adressa à elle en ces termes : « Chère sœur,
soyez franche avec moi ; vous étiez heureuse tout à l’heure et maintenant
je vous vois en état de langueur. Au nom de Mahomet mon dieu, que nous
devons vénérer et servir, qui vous a si vite mise en cet état désespéré ? »
LUI
« Chère sœur, dit le roi, répondez-moi. Qui vous a mise en cet état ?
De quel malaise êtes-vous victime pour aller si tôt vous coucher ? Je vous
vois pâlir et trembler comme feuille d’églantier.
— Mon frère, répond l’élégante Sinamonde, c’est la peur. Vous
m’avez tellement effrayée en présentant le roi de Syrie comme le plus bel
homme et le meilleur guerrier. Je crains trop qu’il ne vienne nous assiéger
pour détruire et dévaster notre cité. Est-il donc preux à ce point ? Est-il
aussi redoutable que vous l’avez dit ?
— Chère sœur, lui répond le roi Saudoine, en vérité, en un mot comme
en mille, on ne saurait être trop élogieux pour ce prince. »
A ces mots, Sinamonde se redresse pour lui dire :
« Cher frère, dites-moi bien la vérité. Celui dont vous parlez, est-il
marié ? »
LIV
« Ma chère sœur, répond le roi, par Mahomet, je ne sais pas si le roi a
une épouse ; je n’ai jamais posé la question. Mais plût à Mahomet que le
roi Baudouin eût un cœur sincère et qu’il adorât notre dieu autant que
382
LITTÉRATURE ET CROISADE
moi ! Et s’il voulait bien vous épouser, vous qui êtes noble et gaie, nous
nous en porterions mieux, j’en suis bien certain.
— Seigneur, jamais je ne l’épouserai, répond Sinamonde, s’il ne renie
son Dieu que j’ai toujours détesté. Mais s’il voulait croire en Mahomet,
je serais heureuse de l’aimer.
— Chère sœur, je m’étais bien rendu compte qu’ Amour vous avait
mise en tel émoi.
— Je l’avoue, frère, c’est de ce mal que je tremblais. »
LV
La belle Sinamonde, avec son frère, parlait de Baudouin, tout heureuse
de ce qu’elle entendait. Amour l’avait tant enflammée qu’elle ne savait
comment se comporter ni comment lui faire parvenir son salut. Voilà où
elle en était !
Les cinq frères sont bien équipés en machines de guerre pour se défen-
dre. Ils ont fait recreuser les fossés. Il n’y avait pas semblable ville. On
l’atteignait par un large et long pont de fer sous lequel coulait l’eau du
Jourdain. Au-dessus de la rivière, près de ce solide pont, il y avait trente
tours dont la plus petite était visible à quinze lieues : chacune était
construite sur un pic rocheux. Les hauts remparts étaient en pierres de
taille, couverts de cuivre et de laiton martelé.
LVI
Seigneur, la ville de La Mecque était, pour qui venait de Rochebrune,
protégée par le Jourdain, un fleuve d’eau douce qui descend du paradis
terrestre. Par-dessus son cours rapide et large était construit un pont de
fer qu’il fallait emprunter pour pénétrer dans la cité. À côté du pont, sur
la droite, il y avait une dépression protégée par quinze tours bien assises
et autant, en vérité, de l’autre côté. Pourtant, à ce qu’on affirme, ce n’est
pas l’entrée la mieux défendue, car, de l’autre côté, la haute mer entoure
la ville. Il n’y a pas, en toute la terre païenne, de ville mieux fortifiée.
C’est là que se tient le Mahomet de ce peuple mécréant ; dans sa mosquée
décorée d’or fin, il est suspendu à l’aimant qui fait sa gloire. C’est là que
se trouvent le candélabre et le cierge célèbre qui apparurent miraculeuse-
ment au moment de la Nativité de Jésus dans l’étable des bœufs. Dieu
tout-puissant fit jaillir sa clarté : c’étaient deux cierges qui brûlaient en
permanence ; il en reste un sur place, l’autre fut amené à Constantinople
où il brûle jour et nuit devant sainte Sophie, une femme vénérée ; ainsi en
a voulu Dieu. La Mecque est proclamée centre de tout le monde païen ;
elle est illustre et redoutée, moins toutefois que Babylone où fut
LE BATARD DE BOUILLON
383
construite et édifiée la tour de Babel. Le puissant Esclamart, l’aîné, a
donné des ordres pour la garde de sa ville et son approvisionnement en
vue d’éviter une famine ; et il a fait rehausser les murailles jour après jour.
Il redoute plus Baudouin que la brebis le loup affamé, car le roi Baudouin
avait déjà montré sa force dans plus d’un combat contre Saudoine.
L’homme qui a la réputation de se lever le matin avant l’aube peut sans
crainte faire la grasse matinée.
LVII
Tous les païens avaient bien sujet de redouter le bon roi Baudouin qui
était rempli de hardiesse. Il régnait sur seize royaumes sans compter Jéru-
salem et s’était mis en route avec ses barons : Corbaran l’illustre roi,
Bohémond de Sicile et son cousin Tancrède, Huon de Tibériade, sans
oublier Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards farouches, l’évêque du
Puy et l’évêque de Mautran, Baudouin Cauderon, Harpin le sage, Pierre
l’Ermite et les autres puissants barons. Ils suivent les chemins bien
empierrés vers La Mecque, impatients de tuer des Sarrasins, ces traîtres
mécréants, et d’anéantir leur vile religion. L’armée s’est tant pressée
qu’elle arrive en vue de la bonne ville de La Mecque. Ils regardent les
trente hautes tours couvertes de laiton.
« Dieu ! disent les chrétiens, où nous avez-vous conduits, cher roi ?
Nous ne nous emparerons jamais de cette ville ; c’est la plus puissante de
tout le monde païen. Ce fut un jeu de prendre Jérusalem, Acre, Tyr à côté
de celle-ci, devant laquelle nous allons établir notre camp. Aucun assaut
ne parviendra à anéantir ces Sarrasins. »
Quand le roi voit ses hommes effrayés par la place forte dont je vous
parle, il dit : « Seigneur Dieu, Toi qui as souffert pour nous, envoie-moi
la grâce de conquérir avec mes puissants barons les tours et les fossés de
La Mecque ; car j’y resterai plutôt sept ans que d’y renoncer ; telle est
mon intention. »
Ils ont établi le camp à une lieue, tandis que les habitants de La Mecque
relevaient tous les ponts-levis, tous prêts à défendre leur ville.
L VIII
Les cinq rois, dans La Mecque, se préparaient, tandis que la belle Sina-
monde, qui se convertira par la suite, était en grand émoi pour le roi Bau-
douin. Mais quand elle apprit que la bataille contre les chrétiens était
imminente, elle se réjouit en elle-même plus qu’on ne saurait dire et pensa
qu’elle ferait savoir à Baudouin tout ce qu’elle ressent pour lui, et son
désir à en mourir de tendres ébats avec lui.
Je cesse, chers seigneurs, de parler pour l’instant de la belle pour vous
384
LITTÉRATURE ET CROISADE
raconter comment la prestigieuse armée chrétienne mit le siège devant les
hautes fortifications de La Mecque.
LIX
Les chrétiens prennent position : ils alignent leurs troupes pour assiéger
La Mecque aux nombreux fortins. Bohémond et Tancrède ont la respon-
sabilité du commandement sur l’armée. En tête sur leurs chevaux, ils
organisent le siège, encerclant la ville et ses portes principales, fixant les
positions de chaque grand baron. Le roi Baudouin s’est installé du côté
de Rochebrune devant le majestueux pont de fer. Il installe sa tente au
faîte d’or ; elle avait quinze ouvertures et n’était pas en toile, mais d’un
beau tissu de soie.
Le roi, ses conseillers et ses barons attendaient, en armes, impatients,
sur le champ de bataille et le roi Esclamart était dans sa haute tour avec
ses quatre frères et la noble Sinamonde ; c’était la plus élégante, la plus
admirable, la plus gracieuse. La belle s’appuie aux créneaux pour regar-
der les assiégeants. Elle aurait bien donné quatorze châteaux pour pouvoir
rencontrer le roi loyal. Mais Esclamart ne s’en soucie nullement ; au
contraire, il profère des menaces envers son ennemi :
« Ah ! Malheureux ! Quel orgueil de votre part ! Je n’ai que mépris
pour vous et j’irai vous dire ce que j’en pense avant le coucher du soleil. »
Il fait alors sonner ses cors, ses trompes et ses trompettes. Les Sarrasins
revêtent leurs armes, montent à cheval, lances aux poings, avec leurs bou-
cliers blasonnés. Saudoine, tout équipé, jure, par Mahomet en qui il avait
foi, que s’il rencontre le roi qui s’est emparé de son fief, il se lancera
contre lui pour abattre son orgueil.
La belle Sinamonde aidait à l’armement des chevaliers ; elle laça l’ar-
mure de son frère et l’aida à mettre ses jambières ; puis elle lui dit : « Mon
frère chéri, quand vous serez sur le champ de bataille, si vous voyez le
roi et combattez contre lui, dites-lui bien que s’il accepte de renier ses
dieux d’enfer, et d’adhérer à la religion que nous donna Jupiter, il trou-
vera aussitôt une douce amie fidèle. »
LX
Saudoine, puissamment armé, chevauche dignement avec ses quatre
frères jusqu’au pont de fer. Il menace le roi qui a eu l’audace de s’emparer
de Rochebrune et du fief alentour, et crie à ses frères :
« Vengez-moi de celui qui s’est iniquement emparé de mon fief.
— Le roi Baudouin qui a tant de hardiesse, répond Esclamart, ne
LE BATARD DE BOUILLON
385
pourra retourner sur ses pas, car je le provoquerai tous les jours en combat
singulier. »
Les Sarrasins sortent alors de La Mecque, bannières déployées, et pren-
nent position sur le champ de bataille. Les troupes du roi Baudouin étaient
bien en ordre impeccable sur le terrain, tandis qu’un certain nombre
d’hommes préparait le camp ou empêchait que des troupes ne sortent de
la ville. Mais, dès qu’ils voient la foule des païens qui s’avançaient, ils se
mettent en position de combat en face d’eux. Bohémond de Sicile, avec
Tancrède son cousin, se dirige contre les Sarrasins qui arrivaient en hâte,
suivi par Baudouin de Sebourg et ses trente bâtards, le roi Corbaran d’Oli-
feme, ainsi que Huon de Tibériade à la tête de ses hommes, l’évêque du
Puy et tous les grands barons chrétiens. C’était une immense et magnifi-
que armée où retentissaient plus de cent trompes et trompettes. Le duc
Harpin est le premier à s’élancer contre les Sarrasins, ce ne fut pas un
tournoi de divertissement, mais un combat douloureusement meurtrier.
LXI
Ce fut une grande bataille et une furieuse mêlée sous les murs de La
Mecque. Avant que l’on eût dressé les tentes ce matin-là, les combats
avaient déjà commencé. Les cinq frères païens s’élancent à grands cris,
l’épée à la main, le bouclier au cou. Esclamart, dans son premier élan, va
frapper un noble chrétien de grand renom. L’armure de celui-ci ne lui sert
de rien, il est touché à l’épaule gauche, la lame de l’épée descend jusqu’à
ses entrailles ; il tombe mort de son cheval. Puisse son âme être sauvée !
Taillefer va frapper Evrart de Pierrelée, qui avait traversé la mer en
compagnie de Pierre l’Ermite, lui tranche la nuque d’un coup d’épée et
lui fait voler la tête à une enjambée de là. Marbrun, de son côté, en frappe
un autre avec violence, coupe la tête du cheval ; le cavalier tombe, il ne
se relèvera plus. Hector de Salorie abaisse sa lance, en frappe dans un tel
élan un chevalier que la pointe lui traverse les reins et jette à terre cheval
et cavalier. C’est alors qu’arrive Saudoine, la tête protégée par son
heaume, il frappe Thibaut du Rosoy, lui ôte la vie et crie à pleins
poumons : «.Eh bien ! roi Baudouin, fils de pute, c’est maintenant que je
vais me venger de toi qui m’as iniquement dessaisi de Rochebrune, ma
cité, sur laquelle je régnais depuis longtemps. »
Sur ces paroles, il s’approche de lui en le défiant. Lance de frêne au
poing, ils s’élancent l’un contre l’autre à travers le champ.
386
LITTÉRATURE ET CROISADE
LXII
Le choc des deux rois fut très violent ; ils se frappent de leurs lances
rigides avec adresse, de toutes leurs forces, la tête bien droite. Le bon roi
Baudouin de Syrie a si bien asséné son coup qu’il a enfoncé la pointe
d’acier de sa lance dans le bouclier du roi sarrasin, puis a percé son
haubert renforcé, son armure et son riche pourpoint ; il déchira la chemise
de lin et le blessa ; mais le païen se pencha vivement pour éviter le coup,
ce qui le protégea de la mort. Cependant, le roi Baudouin le souleva de
son cheval à quatorze pieds de haut avant de le laisser tomber sur le
chemin. Son cheval s’enfuit à travers champs. Baudouin s’approche du
roi Saudoine ; il allait lui trancher la tête quand l’autre s’écrie :
« Pitié, au nom d’Apollon ! Seigneur roi de Syrie, écoutez-moi. Ne me
tuez pas, ne mettez pas fin à mes jours avant que je ne vous aie dit ce que
je dois vous annoncer ; car je suis, par Mahomet Jumelin, le messager de
la plus gracieuse jeune fille du monde, ma noble sœur Sinamonde. »
LXIII
« Noble roi Baudouin, dit Saudoine, laissez-moi vous dire quelques
mots aimables : Sinamonde, ma sœur aux cheveux blonds, a tellement
entendu vanter vos exploits qu’elle s’offre à vous dans toute son élégance
et sa beauté, pour peu que vous acceptiez de renier Jésus-Christ et sa
croix. Voilà le message qu’elle vous envoie, en vous saluant cent fois. »
Après avoir écouté son adversaire, le roi Baudouin lui répond :
« Saudoine, relevez-vous ! Je vous ai bien entendu. Puisque vous êtes
messager, il serait injuste que je vous fasse le moindre mal. Retournez,
noble chevalier, dire à votre sœur aux cheveux blonds que je ne repartirai
pas, que je n’abandonnerai pas ce pays avant de l’avoir vue, de l’avoir
tenue par la main, de l’avoir embrassée sur la bouche selon mes désirs ;
et si je puis en faire davantage avec elle, il ne convient pas que je m’en
vante. »
LXIV
Saudoine obtint grâce à cause de l’amour de Sinamonde ; en effet, le
roi Baudouin l’aurait tué, s’il n’avait rapporté le message de cette jeune
fille. Baudouin éperonne son cheval et va frapper Mélior, un païen très
robuste né en Afrique ; il l’atteint si bien qu’il le désarçonne, et s’empare
alors de son cheval qu’il mène aussi rapidement qu’il le peut pour le
donner à Saudoine qui avait perdu le sien ; le païen monte prestement,
éperonne et se replie vers ses quatre frères, à la fière prestance. Esclamart
LE BATARD DE BOUILLON
387
s’approche pour lui dire : « Frère, par Mahomet, on vous croyait fou, mais
je vous trouve sage : puisque vous ne pouviez pas tenir contre ce roi qui
voulait vous frapper, vous vous êtes laissé tomber près du ruisseau ; votre
tête, à terre, ressemblait à un oignon. »
LXV
« Frère, disait Esclamart, c’est par jeu que vous vous êtes laissé tomber
de votre cheval ? »
Saudoine lui répondit, fou de colère :
« Cessez de vous moquer, seigneur. Mais si vous croyez vaincre et en
tirer profit, allez provoquer en duel le puissant roi. Je veux bien que vous
me fassiez pendre au gibet si, dans un combat à la lance contre le roi, il
ne vous précipite pas à terre, vous et votre cheval, au premier coup.
— Je vous entends bien, Saudoine ; mais je n’en croirai personne de
ce côté-ci de la mer, car j’ai bien souvent assumé des combats singuliers,
je me suis mesuré aux plus forts seigneurs de tout le monde païen, aussi
loin qu’on puisse aller, je n’ai encore jamais trouvé ni Sarrasin, ni païen,
ni roi, ni émir, si redoutable fût-il, qui m’ait fait tomber de cheval. Et vous
prétendez que ce roi est le meilleur qui soit en terre païenne ! Je ne peux
pas l’admettre et je vais immédiatement me battre contre lui ; mais, par
la foi que je dois porter à Mahomet mon dieu, si je le jette- à bas de son
cheval, vous pourrez bien vous vanter de ne plus jamais avoir le moindre
arpent de terre à gouverner et je ne vous considérerai plus comme mon
frère. Vous passez votre temps à me faire l’éloge de Baudouin de Syrie.
Je ne sais que penser ; n’auriez-vous pas l’intention de faire la paix,
d’abjurer votre foi et d’adorer Jésus ? On ne peut jamais se protéger des
traîtres. »
LXVI
Esclamart, le roi de La Mecque, s’éloigne, à la fois courroucé et tout
triste, de son frère l’émir Saudoine. Furieux, il demande une lance de
frêne ou de cytise. C’est Amandas, le fils d’un grand seigneur, qui la lui
apporte ; et Esclamart se lance dans le combat, repère le roi que l’on pré-
tendait le meilleur en train de frapper avec ardeur des Sarrasins. Il était
suivi par Corbaran d’Olifeme, Fluon de Tibériade qui n’a jamais aimé les
traîtres, Baudouin de Sebourg et ses bâtards, les valeureux Bohémond et
Tancrède, le duc Harpin de Bourges, Richard le Restoré, l’ami du roi qui
lui avait donné Rochebrune et sa forteresse. Ils se jettent avec entrain
contre les Turcs et désirent plus en tuer qu’un amant ne désire les faveurs
de sa dame. Ce sont de vrais chrétiens qui, par leur peine, méritent la
grâce et la douceur des cieux. Mais on voit sans cesse le monde boule-
388
LITTÉRATURE ET CROISADE
versé. Beaucoup préfèrent faire une bonne fin à la taverne devant du pâté
rôti plutôt que d’avoir leur place au paradis après leur mort ; ce sont vrai-
ment des gens stupides.
LXVII
Esclamart se lance au cœur de la bataille, frappe un chrétien du nom
de Gérard dont l’armure vole en éclats et l’abat mort sur place. Le roi
Baudouin demande qui est ce seigneur païen qui coupe ainsi têtes, bras et
jambes aux siens.
« Seigneur, vous allez le savoir, dit Huon de Damas ; c’est l’aîné des
frères ; il est très puissant. Il s’appelle Esclamart ; il a tué un grand
nombre des nôtres. Il règne sur La Mecque et la cité de Bagdad. Il n’est
pas lâche ; c’est le plus farouche païen d’ici jusqu’à Orbendas. Tant qu’il
sera vivant, tu ne pourras pas t’emparer de sa ville. »
— Par saint Thomas, répond Baudouin, je vais aller le provoquer en
duel, avec l’aide de Dieu. »
Il saisit aussitôt une lance. Esclamart le voit bien en train de vérifier
son équipement ; il abaisse sa lance, plus grosse qu’un épieu, en direction
du roi Baudouin qui ne ralentissait pas, pique son destrier fougueux, un
solide bouclier au cou, il tient bien sa lance horizontale. Le roi Baudouin
vient droit sur lui, les muscles tout tendus pour le frapper.
LXVIII
Les deux rois se dirigent l’un contre l’autre, lance abaissée, pour jouter.
Esclamart de La Mecque frappe le roi, mais sa lance se brise. Le roi Bau-
douin, de sa grande lance, atteint l’émir sur son blason au niveau de
l’épaule, mais celui-ci portait une excellente armure. En outre, il était
solide et robuste, il n’y avait pas de chevalier aussi grand en toute la terre
païenne. Il s’était bien protégé d’un lourd pourpoint, avait revêtu une
armure, recouverte d’une cotte de plaques métalliques fabriquée par
Galant. Le fer de la lance de Baudouin n’abîma pas l’armure et ne blessa
pas le sultan ; mais le roi l’avait frappé avec un tel élan qu’il le renverse,
sous l’effet du choc, lui et son cheval. Esclamart, tombé sous son cheval,
a bien failli mourir. Baudouin repasse au galop, l’épée au pommeau d’or
tirée ; il pense bien frapper à la tête Esclamart, mais il atteint celle du
cheval et enfonce sa lame de plus d’une paume et demie.
Voici que surgissent le bon roi Corbaran, Huon de Tibériade, Baudouin
de Sebourg et tous ses enfants, Bohémond, Tancrède et nombre d’autres
princes vaillants, pour se jeter sur Esclamart qui ne cesse de crier « La
Mecque ! ». Taillefer et Saudoine accourent, ainsi qu’Hector de Salorie
et le puissant Marbrun à la tête de dix mille Sarrasins. Ils réconfortent
LE BÂTARD DE BOUILLON 389
leur frère, le remettent en selle sur un autre cheval. Le roi Esclamart aban-
donne le combat et se dirige vers un arbre dans un pré verdoyant ; là, il
met pied à terre sans pouvoir aller plus loin, tant il est courbatu. Épuisé,
à bout de forces, il maudit Mahomet. C’est alors qu’approche Saudoine
en s’écriant : « Mon frère, je fais apporter par un serviteur un sac pour
que vous y jetiez le corps de Baudouin. »
LXIX
« Seigneur roi Esclamart, dit Saudoine le fier, où est l’habile roi Bau-
douin ? Je pensais bien que vous en viendriez à bout ! Je suis très heureux,
par Mahomet, d’avoir été aussi bien vengé. Il faudrait vite le pendre, si
vous vouliez m’en croire.
— Taisez-vous, Saudoine, répond Esclamart. Si j’ai été désarçonné,
vous l’avez été avant moi. Je vous en prie, cher frère, aidez-moi, j’ai
besoin de vous, car je suis gravement contusionné. Il n’a tenu qu’à un fil
que je ne sois décapité par les hommes de Baudouin. Leur attaque fut si
violente, quand j’étais à terre, qu’ils m’auraient coupé la tête si vous
n’étiez venu aussi vite me secourir. Grâce et louange à Mahomet puisque
j’en ai réchappé sans mutilation. Ce roi est encore plus redoutable que
vous ne le disiez. Je ne m’y frotterai plus, une fois suffit.
— Vous ne vouliez pas me croire, seigneur. Soyez certain qu’il
conquerra nos terres et nos fiefs. »
LXX
Le roi Esclamart se fit ramener sur un brancard le long du chemin, en
franchissant le pont de fer jusqu’aux grandes portes de la ville et on le
porta dans son palais de pierre. Sinamonde, sa sœur, en le voyant si mal
en point, lui demande de sa voix claire et légère :
« Noble roi, qui vous a mis en tel état ? Est-ce Baudouin, le roi Fiera-
brace 1 ?
— Oui, chère sœur, et que la male mort le frappe ! Il est le plus féroce
à se battre à l’épée, et le plus beau roi du monde quand il est en armes
devant sa bannière. Il ne peut frapper un chevalier sans l’abattre dans le
fossé.
— Frère, vous faites grise mine. Puisque vous saviez bien la manière
1 . « Li roys B and oui ns Bruche Fiere » (v. 1 775), « aux bras brutaux » (la brasse est l'en-
semble des deux bras, ce que l’on prend dans les bras : la brassée), « à l’étreinte violente ».
Fierabrace ou Fierebrace est un qualificatif donné à quelques chevaliers épiques particuliè-
rement redoutables, au célèbre Guillaume d’Orange en particulier.
390
LITTERATURE ET CROISADE
de se conduire du roi Baudouin, ce fut folie de l’approcher. Saudoine vous
avait bien prévenu qu’il n’y avait nulle part prince plus courageux, plus
preux, puis puissant. Il disait vrai sans arrière-pensée. Vous ne devez pas
l’en blâmer. »
LXXI
Quand le roi Esclamart eut entendu parler sa sœur, il lui dit : « Laissez-
moi me reposer, chère sœur ; une femme n’a pas à se mêler de parler ou
de poser des questions sur ce qui s’est passé au combat. Allez dans vos
appartements vous divertir avec vos dames de compagnie ; oubliez le roi
Baudouin ; il m’a couvert de honte, je ne puis que l’en détester davantage.
Ne vous évertuez plus à parler de lui. »
Alors Sinamonde, la jeune fille au teint clair, s’en va ; son amour pour
Baudouin la tourmente tellement qu’elle ne sait comment garder
confiance.
Le roi Saudoine n’a pas pris de repos. Il est ressorti de La Mecque pour
ranimer le courage des siens. Il voit son autre frère, Taillefer, lutter avec
Baudouin, car il voulait venger Esclamart ; mais le roi Baudouin, sans le
ménager, lui donne un tel coup de lance qu’il le fait tomber d’un bloc
avec son cheval. Puis c’est au tour d’Hector de Salorie. Baudouin de Syrie
lui donne, à deux mains, un coup d’épée si fougueux que la lame descend
sur la tête du cheval, en répand la cervelle ; le cheval tombe, le roi aussi ;
et avant qu'il ne puisse se relever, des chrétiens sont venus pour lui
couper la tête. Marbrun et le roi Saudoine, qui ont tout vu, arrivent avec
dix mille hommes au secours d’Hector. Ce fut alors une lutte si violente,
si terrible au moment de la mêlée qu’on n’a jamais entendu parler de sem-
blable. Tous étaient si ardents au combat, qu’ils ne parvenaient plus à
s’éloigner. On pouvait voir têtes et poings coupés, les morts tomber et
s’entasser les uns sur les autres, les chevaux fuir sans cavaliers, les
hommes à terre offrir des rançons. On se bat à coups de massues et
d’épées. Sitôt à terre, il est impossible de se relever. Le roi faisait sonner
ses cors et les Sarrasins faisaient retentir trompes et trompettes : la terre
en résonnait et en vibrait. Il fallait voir les coups d’épées ; on aurait dit le
bruit d’une armée de bûcherons dans un bois. Tous s’entre-tuaient ; les
chrétiens se battent comme des lions, les Sarrasins comme des sangliers.
Chacun se surpassait ce jour-là, au point qu’on eût été bien en peine de
dire qui était le meilleur, sinon Baudouin, le vainqueur de tous les rois
ennemis : il est si courageux qu’il faut sans cesse rappeler sa force. Bohé-
mond et Tancrède, de leur côté, ne méritent que des éloges ; il ne faut pas
oublier non plus Huon de Tibériade le noble chevalier, ni le roi Corbaran.
Baudouin de Sebourg fut si redoutable qu’il repoussa par sa violence les
Sarrasins ; les princes et ses pairs lui décernèrent le prix, disant que s’il
LE BATARD DE BOUILLON
391
pouvait étendre son royaume jusqu’au-delà de la mer Rouge, il en porte-
rait la couronne.
LXXII
Baudouin de Sebourg se conduisit admirablement et régna ensuite pour
le reste de ses jours sur la Terre sauvage 1 . Il n’en aurait pas perdu la
moindre parcelle, n’eût été le malheur qui frappa nos barons lorsqu’on
eut l’audace de pendre Tancrède 2 ; alors la guerre continua de l’autre côté
de la mer, ainsi que vous l’apprendrez plus tard.
Les chrétiens firent tant et si bien, cette nuit-là, que les païens orgueil-
leux durent reculer jusqu’au pont de fer et subirent de lourdes pertes
pendant leur repli. Marbrun, Taillefer, l’émir Saudoine et Hector le maître
de Salorie, tous les quatre étaient accablés. Ils restèrent toute la nuit sur
le champ de bataille à protéger le royaume sans vouloir reculer avant
l'aube ; ce ne fut pas raisonnable, car ils perdirent là d’une manière
pitoyable, à cause de leur orgueil, des païens parmi les plus importants de
leurs fiefs.
LXXIII
Les Sarrasins sont rentrés dans leur ville, ont refermé les portes, relevé
les ponts, tandis que les chrétiens retournaient à leurs tentes, plantées, en
grand nombre, tout près de la ville qu’ils assiégeaient.
Les Sarrasins sont en proie à une vive colère, tandis que les cinq rois
tiennent conseil pour délibérer de la sauvegarde de leur royaume. Ils ont
fait dresser tout autour de la ville de nombreuses machines de guerre et
placer de puissantes catapultes dans les tours, tandis que les chrétiens, de
leur côté, fabriquaient des engins de siège. En moins d’un mois, ils pou-
vaient en aligner quarante qui projetaient avec violence des pierres sur la
ville. Les nôtres, rassemblés devant La Mecque, ont juré de ne jamais
abandonner le siège de leur vie.
LXXIV
C’était le début d’avril, le temps du renouveau, quand les amants
retrouvent leur joie dans les prés fleuris au chant des oiseaux. Le siège
dura quatre mois et demi, pendant lesquels personne ne put ni entrer ni
1 . Nom (ou surnom) donné ici au royaume de Baudouin ; peut-être tout simplement l’ad-
jectif est-il appelé par la rime.
2. Allusion à une légende selon laquelle Tancrède, accusé d’avoir tué Godefroy, aurait
été pendu à Boulogne à la demande de la comtesse Ide, veuve de Godefroy.
392
LITTERATURE ET CROISADE
sortir, pour quelque raison que ce soit. Pendant ce temps, un samedi,
arriva au camp l’épouse de Baudouin, la belle Margalie, avec leur fils
Aurri. Il est stupéfiant qu’il soit de bonne souche, fils de Baudouin, car
ce fut le plus odieux des êtres ; il n’avait aucune estime pour les gens de
bien, ni aucune dévotion envers Jésus. Cependant, il était très beau ; on
n’a jamais vu personne qui l’égalât. Le roi, tout heureux de voir sa femme
au camp, lui manifesta sa joie et lui dit :
« Pourquoi êtes-vous venue ici, ma dame ? Vous avez quitté la ville où
Jésus a souffert jusqu’à la mort, Jérusalem que j’aime tant.
Noble roi, répond la reine, je suis venue auprès de vous parce que
j’ignore si je ne vous manque pas. Je ne veux pas qu’à cause de mon
absence vous vous épreniez de quelqu’un d’autre qui vous servirait
comme une épouse. Vous pourriez rester, à ce que je sais, longtemps ici
et trop vite m’oublier.
Dame, il n’y a aucun risque, car je ne connais aucune jeune fille, si
belle et noble soit-elle, jusqu’à Brindisi, que je veuille rejoindre ou qui
vînt avec moi. Je n’aurai jamais d’autre amour que vous. »
Le roi tint une cour solennelle en l’honneur de la reine. Ses barons pré-
férés dînèrent avec lui : Corbaran d’Olifeme, Jean d’ Alis, l’aimable Huon
de Tibériade, Tancrède et Bohémond, le courageux Baudouin de Sebourg
avec Blanche son élégante épouse et ses trente bâtards. On servit avec
déférence aux chevaliers tout ce qu’il y avait de bon et tout ce qui leur
plaisait. Celui qui est riche reçoit les meilleures parts.
LXXV
Ce fut une grande fête dans le camp chrétien. Ils restèrent deux mois et
demi sans combat. Puis il arriva qu’Esclamart le noble dit qu’il allait tirer
vengeance du roi de Syrie. Il fait armer ses frères et sa grande armée. On
ouvre les portes ; on fait descendre le pont-levis accroché à une poulie et
les païens s’élancent sur le pont de fer ; mais les bons soldats chrétiens
— que Jésus les bénisse ! — sont aussi allés s’adouber. Les trompes
retentissaient ce jour-là, les cors et les trompettes résonnaient. Huon de
Tibériade était à la tête d’une armée, Corbaran d’Olifeme en commandait
une autre derrière lui ; Baudouin de Sebourg avait la responsabilité de la
troisième, tandis que Tancrède et Bohémond entraînaient la quatrième ;
le roi vient enfin avec ses chevaliers. Les Sarrasins arrivaient comme des
enragés, et Sinamonde était accoudée au plus haut étage du donjon fortifié
pour regarder les rangs de l’année chrétienne ; elle voit l’étendard d’or
flamboyant sur lequel est représenté Dieu en croix, avec la sainte lance et
la Vierge Marie. Elle demande à un héraut syrien :
« Ami, dites-moi, je vous en prie, le roi Baudouin est-il dans cette
armée ?
LE BATARD DE BOUILLON
393
— Oui, dame, répond-il, en vérité. C’est ce beau chevalier ; il n’y a
pas au monde semblable baron. »
Quand la belle l’entend, son cœur se met à palpiter ; elle était en un tel
émoi pour l’amour de Baudouin que peu s’en fallut qu’elle ne tombât à
terre.
LXXVI
La belle Sinamonde, la sœur des cinq rois, de l’étage du riche palais,
voit les troupes chrétiennes s’approcher en ordre de bataille pour attaquer
les Turcs ; elle prie alors Mahomet pour que le roi Baudouin ne soit pas
tué dans le combat. « Ah ! dit-elle, ami courtois, doux et discret, verrai-
je bientôt l’heure, le mois, l’année ou je pourrai embrasser votre bouche,
serrer votre corps que le mien désire tant ? »
Ainsi parlait la belle, victime d’ Amour.
Le combat commence. Il y eut un grand vacarme au choc des lances.
Les chrétiens crient « le Sépulcre et la Croix ! » ; les Sarrasins « La Mec-
que ! » aux solides murailles. Ils s’attaquent à l’épée, à la lance, au
javelot, au faussart, au glaive ; ils luttent à main nue, culbutent les
chevaux, frappent au poignard, tirent des flèches. C’est l’affrontement
des deux armées. Il fallait voir Baudouin, le roi de Syrie, abattre et renver-
ser les Sarrasins ; on se rendait alors compte de sa puissance. Corbaran
d’Olifeme se précipite sur un païen du nom d’Aquilant l’Africain dont
l’armement ne résiste pas ; il l’abat mort et s’écrie :
« Saint-Sépulcre ! En avant, chevaliers et bourgeois ! Les Sarrasins et
les Turcs sont dans une mauvaise passe ; nous aurons à nous leur ville et
leur cité ; leurs défenses et leurs fortifications ne leur serviront à rien ! »
Puis il en frappe un autre ; il brise les attaches de son haubert et lui
enfonce dans la chair d’une paume et trois doigts sa lame tranchante
comme un rasoir ; il lui a coupé le bras au coup suivant. Huon de Tibé-
riade a tué vingt-trois païens ; Baudouin de Sebourg frappe à coups
redoublés ; Bohémond et Tancrède coupaient aux Sarrasins les mains et
les doigts, de leurs bonnes épées. Esclamart, effondré, avait le cœur si
serré qu’il ne savait plus où aller pour se venger.
LXXVII
Seigneurs, dans les landes devant La Mecque, gisaient les cadavres des
Sarrasins tués. C’est alors qu’arrive Elector pour combattre contre
Aliaume de Paris qui était depuis quatorze ans outre-mer ; il l’atteint de
la courte épée tranchante qu’il avait fixée à sa selle par la garde. Il le
frappe par-devant en pleine poitrine, d’un coup bien asséné de sa lame
effilée. Le haubert se déchire, la pointe de l’épée, forçant le reste de Par-
394
LITTÉRATURE ET CROISADE
mure, lui fend le foie et le poumon ; Aliaume tombe mort sans un cri ; les
anges emportent son âme en paradis, là où n’entreront jamais ni lâches,
ni Juifs.
LXXVIII
Hector de Salorie, plein d’audace, fend la mêlée en tuant nombre de
nos hommes. Puis c’est au tour du roi Marbrun à la fière allure de frapper
à deux mains, de son épée, un Flamand qui avait été des premiers à affron-
ter les tempêtes de la traversée en mer avec Robert de Flandre. Pour
l’amour de Dieu le maître du monde, il n’avait pas voulu repartir, mais
était resté, pour faire son salut, au milieu des peines et des tourments. Le
roi sarrasin lui assène son coup d’épée juste au ras du heaume et lui
enfonce la lame dans l’épaule gauche, qu’il lui tranche ; il l’abat à terre.
Son âme le quitte selon la volonté divine. Alors le roi sarrasin crie « Salo-
rie ! ». Esclamart montre sa valeur en se battant farouchement ; il frappe
avec vigueur d’une masse de fer qui brise et arrache coiffes de fer et
heaumes. Saudoine n’est pas en reste. Leurs troupes tiennent longtemps
tête aux nôtres, offrant une solide résistance, au grand dam du roi Bau-
douin. Il crie « Saint-Sépulcre ! » d’une voix claire. Richard le Restoré,
rempli de fureur au souvenir de la mort de son frère, se jette au milieu des
païens avec une telle rage qu’aucun de ceux qui l’affrontent n’échappe à
la mort.
LXXIX
C’était une longue et immense bataille. Le roi Baudouin s’éloigne de
la mêlée et se rapproche de la cité pour encercler les païens près du pont
aux trente tours. Tandis qu’il retournait vers le lieu du combat, il entendit
la voix d’une jeune fille appuyée à la muraille. A la regarder, le roi fut
bouleversé par sa beauté. Par courtoisie, il ôta son heaume et lui dit :
« Jeune fille, que soit heureuse votre mère ! et que Jésus notre Créateur
vous accorde une bonne journée.
- Seigneur, répond Sinamonde, dites-moi la vérité, êtes-vous bien
Baudouin de Bouillon, le frère de Godefroy qui fut empoisonné par
Éracle ?
— Oui, belle, c’est la vérité.
— Seigneur, continue la reine, vous êtes prince et beau. Plût à
Mahomet mon créateur que je vous reçoive en cette ville dans ma cham-
bre ! Mais, n’ayez crainte, je ne le dirai à aucun de mes frères. Quand il
vous plaira, je vous indiquerai comment venir me rejoindre.
— Belle, répond Baudouin, il n’en sera rien ; vous ne me recevrez pas
avant qu’on ne m’ait livré la cité que j’aurai moi-même conquise. Je n’en
repartirai pas tant qu’il y restera un païen ».
LE BATARD DE BOUILLON
395
LXXX
« Belle, dit Baudouin, comment vous appelez-vous ?
— Seigneur, répond l’élégante jeune fille, je suis Sinamonde, la sœur
des princes Esclamart, Hector, Marbrun, Taillefer et Saudoine. Et si
j’étais là en bas, je vous enseignerais une leçon où vous auriez beaucoup
à apprendre. Plût à Mahomet, Jupiter et Baraton que je vous retienne ici
prisonnier !
— Belle, j’ai bien l’impression que si vous me reteniez selon votre
vœu, je n’y trouverais que des avantages.
— C’est ce que l’on dit : mais je n’ai pas à vous révéler mes intentions.
Je vous indiquerais bien, en revanche, s’il vous plaisait, comment me
rejoindre en peu de temps.
— Belle, répond Baudouin, ces propos ne m’intéressent pas, car je ne
viendrais pas pour tout l’or d’ Avallon. Qui a confiance en femme est bien
fou. Quand j’aurai la cité comme je le veux, je vous rencontrerai sans
inquiétude. »
Le roi Baudouin ôte à nouveau sa coiffe, éperonne son cheval, remet
sur sa tête son heaume cerclé, brillant. Il s’élance vers les Sarrasins,
encerclés bien malgré eux. Ce fut un grand massacre ; on pouvait voir de
grands coups d’épée, des têtes et des bras coupés, des chevaux tués, des
païens morts, désarçonnés. Les trompes et les cors retentissaient dans
toute la campagne alentour. Les païens crient, hurlent dans une grande
douleur, suppliant intensément Tervagant et Mahomet. Les cinq rois sar-
rasins, devant ce désastre, font sonner la retraite avec un grand cor de
laiton. Mais ils font fausse route et leurs pertes furent énormes. Ils vont
d’une seule traite jusqu’au pont de fer pour rentrer dans la cité ; nos
barons se précipitent de vive force derrière eux. Pendant toute la journée,
ils continuent les assauts, mais en vain, tant la cité est résistante. Bau-
douin de Bouillon sonne alors le repli et retourne à sa tente, tandis que les
autres barons rejoignent leurs campements.
Il ne fallut plus longtemps, à ce que disent les livres, pour que man-
quent dans la cité de La Mecque pain, vin et tous approvisionnements.
Une grande famine s’installa qui mit en émoi chevaliers et barons, sans
épargner même les cinq rois.
LXXXI
Dès que la famine s’abattit sur la cité, une grande crainte s’empara des
Sarrasins. Les cinq frères tinrent conseil ; Esclamart prit le premier la
parole :
« Seigneurs, nous sommes ici encerclés et assiégés par les chrétiens,
depuis si longtemps qu’il n’y a plus ni vin, ni blé, ni foin, ni avoine, ni
396
LITTÉRATURE ET CROISADE
jambon salé. Et j’ai la certitude que les chrétiens ne veulent pas s’en aller
et libérer notre royaume. Délibérons bien et décidons comment nous
conduire à leur égard.
— Seigneurs, dit Saudoine le cadet, je suis le plus jeune ; mais il faut
que je parle en premier, parce que je constate votre naïveté. Ne vous sou-
venez-vous donc pas qu’en cette citadelle se réunirent autrefois trente rois
avec des évêques ', des émirs et des sultans en grand nombre ? La mère
de Corbaran, qui était si instruite, prophétisa le jour de la Saint-Jean
d’été ; elle jeta ses sorts et on a vu se réaliser tout ce qu’elle avait
annoncé. C’est dans cette ville qu’elle pratiqua sa sorcellerie et c’est ici
que tout se réalisera : les chrétiens s’empareront par la force de la cité, et
nous serons tous les cinq tués et massacrés, si nous ne prenons pas une
décision pour l’éviter. Suivons le conseil que je donnerai ! Si quelqu’un
a une meilleure idée, qu’il la dise ! Sortons de La Mecque en armes ; puis
quand nous serons alignés sur le champ de bataille, parlementons avec le
roi Baudouin. Nous le ferons entrer dans la ville fortifiée, tandis que l’un
de nous restera en otage dans sa tente pendant toute la durée des pourpar-
lers. Et si nous pouvons convenir d’un répit, d’une trêve, d’un accord,
voire de la paix, du versement d’un tribut, nous l’accepterons volontiers.
Mais si rien n’est possible, alors, que l’on y renonce ! Si le roi ne désire
ni n’accepte de compatir à notre malheur, alors combattons comme des
chiens enragés sans ménager ni Bohémond, ni Tancrède, ni Corbaran
d’Olifeme, ni évêque, ni abbé, ni Eluon de Tibériade, ni personne !
— Mahomet, s’écrie Esclamart le courageux, comme mon frère Sau-
doine est plein de bon sens 1 »
LXXXII
Les frères se sont ralliés à la proposition de Saudoine, malheureux
qu’ils étaient à cause de la famine.’ Sinamonde était heureuse de la déci-
sion prise ; elle insista tant auprès de Saudoine qu’il fit adouber les
païens. C’était un mercredi : les cinq rois en armes franchissent le pont
de fer sans tarder. Mais dès qu’ils se rendirent compte de la manœuvre,
les chrétiens font sonner les cors et prennent les armes. Leur avant-garde
était devant la ville pour éviter toute traîtrise, composée de dix mille
barons prêts au combat si on les attaquait. Ils étaient tous parfaitement
entraînés à toute forme de combat, de bataille ou d’attaque.
1 . Des dignitaires de la religion musulmane.
LE BATARD DE BOUILLON
397
LXXXIII
Le bon roi Baudouin a placé ses barons en face des Sarrasins qui s’ap-
prochent et les fait avancer en bon ordre pour qu’ ils se battent ; il leur dit :
« Conduisez-vous bien, seigneurs ! Si vous mourez, sachez que Dieu
vous ouvrira son royaume céleste et vous comblera de la joie et du récon-
fort étemels. »
Les Sarrasins s’avançaient, ils étaient près de trente mille, tous bien
armés avec de bonnes épées ; les cinq frères étaient en tête, tous inquiets
à cause des prophéties de Calabre ; le cœur battant, ils s’approchent et ne
sont plus qu’à une portée d’arc. Saudoine le cadet éperonne son cheval,
enlève son heaume et agite en l’air sa coiffe ; il portait une branche d’oli-
vier à la main. Il éperonne son cheval pour sortir du rang. Quand le roi
Baudouin le voit et reconnaît que c’est Saudoine le païen qui avançait de
la sorte, il interdit à ses hommes d’attaquer et galopa à sa rencontre pour
entendre ce qu’il avait à dire. Il avait bien reconnu le païen aux armes
qu’il portait et l’appela quatre fois : « Roi déchu de Rochebrune. »
LXXXIV
Quand Saudoine voit Baudouin, il lui crie d’une voix forte en sa
langue :
« Seigneur, roi de Syrie, écoutez ce que j’ai à vous dire ! Nous avons
convenu, que, sans ruse, nous laisserions en votre pouvoir, à Huon Dode-
quin, ou à Corbaran qui croyait autrefois en Jupiter, notre frère Taillefer
ou le jeune Marbrun, ou encore Hector le chevalier, ou moi-même, afin
qu’un otage demeure aux mains de votre valeureux cousin Baudouin de
Sebourg, tandis que vous viendrez ce soir ou demain matin en la cité de
La Mecque parmi nous pour que nous discutions et convenions solennel-
lement d’une trêve ou de la paix ; nous parviendrons ainsi à un accord
satisfaisant, de sorte que nous nous quitterons en bons termes, grâce aux
sages conseils que vous nous donnerez. En effet nous sommes un certain
nombre — en particulier mes frères et d’autres nobles — à défendre et
vénérer Apollon, qui aimerions connaître la nature de votre religion. Mais
les Perses et les Barbares ne veulent pas y croire parce que votre Dieu est
mort, à ce que disent souvent les Sarrasins, attaché par les Juifs à une
croix de sapin, condamné pour meurtre ou pour vol. »
398
LITTÉRATURE ET CROISADE
LXXXV
« Seigneur roi de Syrie, nous appréhendons d’abandonner notre reli-
gion pour adhérer à une pire. Aussi voudrions-nous bien savoir ce que
vaut votre Créateur et ce qu’il prêche. Si vous pouviez nous enseigner la
vérité, nombre d’entre nous l’accepteraient. C’est pourquoi, je vous en
prie, seigneur, venez sans tarder à La Mecque rencontrer les nôtres et
convertir notre peuple ; c’est dans un sentiment d’amitié que je viens ici
vous faire cette aimable proposition. Et pour que vous n’ayez ni hésitation
ni crainte, nous laisserons un de nos frères à un grand seigneur là où il
vous plaira. Prenez le meilleur, car nous ne voudrions pas perdre le plus
petit de nous cinq pour tout l’or de l’Inde.
— Seigneur, répond Baudouin, au nom du Dieu que j’adore, j’irai sans
attendre dans la ville et je m’efforcerai de vous convertir.
— Par Dieu le créateur, dit Huon Dodequin, si vous vouliez m’en
croire, noble roi, vous n’iriez à aucun prix à La Mecque ! »
LXXXVI
Huon Dodequin disait :
« Ah ! roi de haute noblesse, n’allez pas dans la ville, ils sont trop
farouches.
— Huon, répond le roi, puisqu’on me laisse un otage, je puis bien y
aller, sans craindre de piège. Les Sarrasins ne se feraient pas tort à eux-
mêmes au point de laisser pour moi leur frère en otage ; j’irai donc dans
la cité voir tous les leurs. Je saurai vite s’ils ont l’intention et le désir de
croire en Jésus-Christ et de l’adorer. »
Il a alors demandé à l’émir Saudoine : « Confiez-moi Taillefer au fier
visage ; c’est lui que je veux laisser à mes barons. »
Le roi Saudoine éperonne son cheval à travers le pré et ramena Taille-
fer au roi Baudouin. Il le lui donna en disant : « T enez, voici votre otage. »
Baudouin, le maître de nombreux royaumes, a confié le noble Taillefer
à Baudouin de Sebourg qui était de son lignage, car il le considérait
comme plus loyal et plus sage que ceux qui ne sont pas de ses parents. Le
proverbe dit en effet : s’attacher à des étrangers fait du tort.
LXXXVII
Le roi Baudouin fit proclamer que la trêve devait être respectée jusqu’à
son retour. Le roi Esclamart a fait rentrer ses troupes dans La Mecque et
les a renvoyées à leurs logements, puis il a ordonné à un sergent de pro-
LE BATARD DE BOUILLON
399
clamer par toute la ville qu’il fallait loyalement respecter une trêve de
quatre jours. Le palais est somptueusement décoré.
Quand la belle Sinamonde apprit que le roi devait venir parlementer
ici, tout l’or d’outre-mer ne l’aurait pas rendue plus heureuse. Elle fit
magnifiquement apprêter ses appartements.
« Ah ! dit-elle, Amour, tu veux me réconforter ! Je vais voir celui que
tu m’as fait tant désirer ! Je lui raconterai tous les maux que je ressens et
je vais mettre fin à la langueur où je suis, car je prendrai tout, même si on
ne veut pas me le donner. »
LXXXVIII
La belle Sinamonde était toute joyeuse d’apprendre cette nouvelle sur
le roi Baudouin. Tout l’or d’Orient n’aurait pas pu la rendre plus heu-
reuse. « Ah ! Amour, dit-elle, à te servir loyalement, on obtient une
amoureuse récompense ! Tout honneur et toute joie viennent d’ Amour
sincère. »
C’est alors qu’arrivent le roi Baudouin et son escorte. Saudoine le
tenait courtoisement par la main ; il entre dans le palais et rencontre
Esclamart à la fière prestance, ainsi que Marbrun et Hector. Ils se lèvent
devant le roi et l’accueillent avec honneur, puis le font asseoir au milieu
d’eux pour un souper admirablement préparé. Un serviteur sonne du cor
pour qu’on apporte l’eau. Voici alors Sinamonde la plus belle jeune fille
d’Orient et d’Occident, escortée de deux émirs. Elle a le teint plus blanc
que fleurs sur l’arbre, coloré de rose, la taille agréable, deux petits seins
qui pointent joliment, une petite bouche aux dents fines, blanches comme
ivoire, bien régulières ; une fossette au menton, un nez régulier, les yeux
pétillants comme ceux d’un faucon à la chasse aux oiseaux, les sourcils
bien dessinés, un front lisse, les cheveux blonds comme l’or qui brille ;
elle portait un diadème non pas d’argent, mais de l’or le plus fin, élégam-
ment travaillé, et orné d’un grand nombre de pierres et de saphirs d’une
valeur inestimable, car ces pierres avaient de grands pouvoirs magiques.
Ainsi, dans toute sa beauté, sa grâce, son éclat, sa sagesse, entra-t-elle
dans la salle où se trouvaient déjà ses parents et ses frères qui ont une
grande affection pour elle. Quand ils virent leur sœur, si resplendissante,
ils se levèrent aussitôt tous les quatre pour la placer, avec courtoisie, à
table auprès d’eux. Elle était assise en face du roi de Syrie pour lui faire
honneur. Quand le roi voit la belle, tout son cœur défaille et il se dit en
lui-même : « Ah ! noble jeune fille, je n’ai jamais vu de ma vie plus belle
que vous en vérité ; si j’étais encore à marier, par Dieu tout-puissant, et
quej’obtienne une entrevue avec vous, je ferais tant, avectoutmon cœur
et mon désir, que je gagnerais votre amour. Oui vraiment, si je le pou-
vais ! Mais l’homme ne réussit pas tout ce qu’il entreprend. Je suis marié,
je suis engagé par serment ; je ne dois plus penser à cela. Dieu me garde !
400
LITTÉRATURE ET CROISADE
Il n’est pas honnête, l’homme qui trahit, s’il ne fait amende honorable de
sa conduite. »
LXXXIX
Le roi Baudouin était dans le palais de La Mecque, somptueusement
servi de vins pendant les divertissements : il regarde Sinamonde au corps
élégant. Il n’y avait pas de plus belle jeune fille jusqu’à Aix-la-Chapelle.
« Ah ! dit-il, demoiselle, tous ceux qui vous regardent n’obtiennent pas
ce qu’ils souhaitent ! »
La belle Sinamonde au cœur sincère ne pouvait pas manger ; Baudouin
buvait à longs traits.
XC
Le bon roi Baudouin, assis dans la grande salle du palais avec les quatre
rois, était somptueusement servi, et la belle Sinamonde au clair visage le
regarde avec attention.
« Ah ! dit-elle, roi, comme tu es élégant, beau, doux, bien bâti, cour-
tois, de bonne compagnie ! tu ne repartiras pas d’auprès de moi sans être
devenu mon ami. »
Le roi Esclamart parla distinctement devant tous :
« Roi Baudouin, noble prince puissant, êtes-vous marié dans votre
pays ?
— Oui, au nom du Dieu de paradis, j’ai une épouse noble, courtoise,
de grand mérite. »
Quand Sinamonde, l’entend, elle en est toute bouleversée.
« Ah ! Malheureuse que je suis ! Quelle tristesse d’avoir mis tout mon
amour en ce roi de grand mérite. Il est marié ! Je suis trahie ! Amour,
vous m’avez trompée en me plaçant dans cette situation. Il faut que je
m’en détache ; je n’y gagnerai rien. M’en détacher ! Hélas ! Malheur ! Il
n’est d’homme que je ne voudrais envoyer au bûcher s’il tentait, par ses
paroles ou par sa conduite, de me détourner de l’amour de ce roi si beau
et si élégant. Je ne pourrai jamais m’en détacher, mon cœur s’est trop
engagé envers lui, au point que j’ai l’impression, quand je vois sa beauté
et son visage gracieux, d’être ravie là-haut en paradis. Aurait-il même
cinq ou six épouses, je veux tant faire, avant qu’il ne reparte, que mon
cœur en sera rassasié. Rassasié ? Que dis-je ? par Mahomet ! Jamais le
roi Baudouin n’aura cœur, ni désir, ni envie, ni volonté de s’engager vis-
à-vis de moi ; il ne se soucie pas plus de moi que d’une brebis. Il a une
femme. Amour s’est refroidi en lui. Si, d’aventure, il m’aimait à la folie,
il n’oserait pas me demander de devenir mon ami, car il craindrait trop
d’être repoussé. De tous côtés, je vois bien les meurtrissures de mon cœur
et que je vais rester languissante de désir, sans remède, sans consolation,
LE BÂTARD DE BOUILLON 401
sans joie, sans bonheur. Je ne vois plus rien à faire que de me frapper d’un
poignard le cœur en ma poitrine. Car ce n’est pas une vie que d’avoir sans
cesse un cœur enflammé au point de ne plus savoir, dans ma rage, si je
suis morte ou vive. Hélas ! Quelle grande honte, si tu le lui dis toi-même !
Et quand je me regarde, dans quel état je suis ! Elle est insensée, à mon
avis, la créature qui se sent souffrante, victime d’un grand mal et qui ne
va pas chercher, quand elle connaît le remède, l’herbe qui la guérira. Elle
est méprisable. Je vois la plante devant moi, c’est mon loyal ami, je la
cueillerai avant ce soir ; il me faut agir à la dérobée, à cause de ma famille
qui retient l’herbe et le remède dans son jardin clos. Mais j’attendrai le
soir et j’agirai avec adresse et finesse. »
Ainsi pensait la noble jeune fille, et le roi Baudouin, en homme de
bonne éducation, la servait à table, lui disant : « Ma dame, au nom de
Jésus-Christ, ne soyez pas ainsi inquiète. Votre cœur est trop soucieux. À
quoi pensez-vous donc, douce dame, de la sorte ? »
Elle lui répondit à voix basse :
« Puissant et noble roi, je pense en vérité à la pire chose pour moi :
vous êtes marié, et mon cœur en est désolé, car je vous avais trouvé une
dame en ce pays.
— Belle, répond le roi, par saint Denis, on a souvent de doux plaisirs,
sans être marié.
— Dieu ! dit Sinamonde, mon cœur est guéri ! »
XCI
Les nobles princes furent servis dans le palais de La Mecque de si
savoureux plats qu’ils n’auraient pu, me semble-t-il, souhaiter mieux ;
après le souper, ils allèrent se distraire et se délasser dans un beau jardin.
Sinamonde et le roi sont assis sur un coussin, parlant et devisant de choses
et d’autres.
Mais le roi Esclamart va s’adresser à Baudouin et lui demande vive-
ment pourquoi le Dieu de gloire, le Maître du monde, s’incarna en la
Vierge et se laissa martyriser par les Juifs, prétendant que, s’il avait été
Dieu, il aurait bien su se venger et n’aurait pas subi une telle mort. Alors
le bon roi Baudouin lui explique l’ordre du monde : la création d’Adam,
le fruit interdit qu’Ève lui fit manger, comment, se retrouvant nus et
exilés, ils se couvrirent de feuilles de figuier, comment par leur faute leurs
descendants allaient en enfer sans aucune autre issue possible, comment
Dieu fit annoncer sa venue par l’image du pélican qui se perce le corps
pour en faire jaillir son sang qui nourrira ses petits enfants 1 ; comment,
1 . Une tradition remontant à Isidore de Séville et Hugues de Saint-Victor, fréquemment
reprise par les Bestiaires , présente le pélican abreuvant de son sang ses petits, comme le
402
LITTÉRATURE ET CROISADE
Lui, du haut du ciel, le Tout-Puissant, Il envoya le Saint-Esprit prendre
chair et sang pendant neuf mois en la Sainte Vierge ; comment, naissant
d’une femme. Il fut à la fois homme et Dieu ; comment les trois rois,
guidés par l’étoile, vinrent L’honorer et Lui offrir de l’or, de l’encens et
de la myrrhe. Puis il lui parla des miracles de Dieu : comment II ressuscita
le noble Lazare, le frère de Marthe et de Marie, à leur prière, et comme II
alla fêter le mariage de saint Archetéclin qui prenait femme et comment
le vin manqua à l’heure du repas, comment Jésus alla bénir l’eau qui — ce
fut un miracle — se changea en vin ; comment, à la Cène, ils se trouvaient
cinq mille qui devaient dîner avec le Juste, mais n’avaient que cinq pains
et trois petits poissons ; c’était tout. Mais Dieu mit sur la table une coupe
de très grande valeur : tous ceux qui la voyaient étaient rassasiés et ren-
daient grâce. Il y eut douze corbeilles de restes, je puis en témoigner.
Cette coupe précieuse avait été fabriquée par un bon artisan : c’est le
Saint-Graal, dont Perceval a mené l’aventure à son terme '. Il lui raconte
encore comment Dieu a voulu, par Son précieux sang, ôter Ses fidèles de
l’enfer, comment II se laissa torturer sur la croix et comment Longis Le
frappa d’un coup de lance, puis se frotta les yeux avec le sang de Jésus,
si bien qu’il recouvra la vue et voulut en rendre grâce ; comment Dieu,
ressuscité, alla reprendre sa place là-haut dans le paradis, où II fit ensuite
escorter la douce Vierge qu’on doit vénérer.
« En vérité, dit Esclamart, vous êtes bon prédicateur ; vous croyez en
une belle religion, qu’on doit respecter, et je voudrais y engager mon
cœur. »
On parle alors d’aller se coucher.
XCII
Il était l’heure pour la cour de se séparer. Le roi Baudouin fut conduit
dans une très belle chambre. La belle Sinamonde s’était mise au lit ; mais,
une fois couchée, elle ne cessait de se retourner sans jamais pouvoir en
aucune façon trouver le sommeil.
« Hélas ! disait-elle. Amour, que va-t-il m’arriver dans mon malheur ?
Vais-je me laisser mourir? Personne en vérité ne viendra à mon aide.
Ah ! Roi Baudouin, votre beauté m’a prise en traître. En vérité, je n’ai
encore jamais aimé d’homme ; vous êtes le premier vers lequel s’est
tourné mon cœur. Ce premier amour me coûtera cher, car je vais en mou-
rir. »
Christ nourrit ses fidèles. Le point de départ scripturaire semble être le Psaume en (ci), 7 et
le commentaire qu’en fit saint Augustin.
1 . On constate, dans cet exposé doctrinal, des raccourcis étonnants : il y a syncrétisme,
par exemple, entre la multiplication des pains et la Cène ; Baudouin rattache un peu hâtive-
ment la légende du Graal à l’institution de l’Eucharistie.
LE BATARD DE BOUILLON
403
Puis elle affirme qu’il n’en sera rien et qu’elle ira cueillir l’herbe qui
la guérira. La belle se lève aussitôt, met sa pelisse sur ses épaules sans
autre vêtement, quitte sa chambre sans qu’aucune chambrière s’en aper-
çoive et se dirige vers la chambre du roi. La porte était fermée, mais
comme elle n’était pas sotte, elle avait apporté les clés, selon qu’elle avait
prévu de le faire pendant la journée quand elle réfléchissait à la conduite
à tenir. La belle entre dans la chambre, du mieux qu’elle l’imagine, et se
dirige vers le lit du roi, le trouve endormi et se glisse sans dire un mot à
côté de lui. Sentir et toucher le corps du roi la mit au comble du bonheur ;
elle le prend alors dans ses bras. Le roi s’est éveillé, disant :
« Qu’est-ce ?
— Chut ! répond Sinamonde ; retournez-vous, car c’est votre douce
amie qui est venue vous rejoindre. »
XCIII
Quand le roi Baudouin entend les paroles de la belle, il la prend à son
tour dans ses bras, lui disant :
« Ah ! douce amie, qui vous a poussée à venir vous reposer ici avec
moi ?
— C’est Amour, seigneur. Car à peine avais-je entendu parler de vous
et faire l’éloge de votre courage et de votre beauté qu’Amour s’était
emparé de moi, me tourmentant, me faisant nuit et jour me lamenter,
pleurer, gémir, languir, mourir, trembler de peur. Mais je ne savais pas,
seigneur, par qui vous demander le remède qui allégerait mon mal ; je
suis donc venue auprès de vous pour vous demander de me guérir. Au
nom de Dieu, ne me repoussez pas ! Si ma conduite est inconvenante,
vous ne devez pas m’en blâmer. Vos reproches ne doivent s’adresser qu’à
Amour. C’est Amour qui m’a poussée à vous aimer ; c’est Amour qui m’a
fait pâlir, me lamenter, perdre mes couleurs ; c’est Amour qui m’a fait
languir et qui m’a fait perdre l’appétit ; c’est Amour qui m’a fait vous
désirer ; c’est Amour qui m’a poussée à entrer dans votre chambre.
Mettons-nous au service d’ Amour. Vous lui devez bien des remercie-
ments quand il vous laisse prendre possession d’une aussi noble dame à
votre guise. »
Quand le roi Baudouin l’entend ainsi parler, il la prend dans ses bras et
l’attire à lui en disant avec tendresse :
« Madame, il vous faut partir et me quitter, je ne peux pas me laisser
aller à mes désirs pour deux raisons : d’abord parce que je ne dois pas
trahir mon mariage ; ensuite, parce que je ne dois pas m’unir à une dame
sarrasine. Il faut donc que je me garde éloigné de vous. Je vous prie, au
nom de Dieu, de ne pas chercher à me tenter, car je préférerais être noyé
404
LITTÉRATURE ET CROISADE
en mer ou décapité plutôt que de manifester mon amour à une dame sar-
rasine.
— Laissez cela, seigneur, dit la reine ; je ne suis pas sarrasine, je puis
le prouver facilement ; car je crois en Jésus qui s’est laissé torturer,
clouer, percer d’un coup de lance sur la sainte Croix, et en la douce Vierge
en laquelle il voulut s’incarner. Je renie Mahomet que je ne puis aimer,
pour croire en ce Seigneur qui voulut subir la mort sur le mont Calvaire
pour le salut des hommes. De la sorte, vous ne pouvez pas refuser de me
guérir de mon éprouvante maladie. »
XCIV
« D’autre part, cher seigneur, si vous êtes bien marié à une noble dame,
elle n’est pas ici dans la chambre. Et ce péché n’entraînera pas la damna-
tion de votre âme si vous avouez et confessez cette faute à un prêtre de
votre religion ; il ne vous en ferait pas reproche ; mais vous serez en vérité
absous par la récitation d’un Pater le soir.
« C’est parce que je me suis offerte à vous que vous me repoussez : on
apprécie peu ce qui est donné, mais l’on donne du prix à ce que l’on ne
cesse de désirer. Ma conduite honteuse me pèse assurément, mais la
fureur d’Amour est telle à mon égard que ma honte de ce soir me semble
grand honneur. Au point où j’en suis, je ne repartirai pas avant d’être
guérie et sauvée. »
xcv
La belle Sinamonde était auprès de Baudouin, lui tenant des propos
enjôleurs. Et le roi lui répond :
« Belle, par saint Martin, vos frères, vos amis, vos cousins m’ont traité
aujourd’hui dans le palais avec trop d’honneur pour que j’aie à leur égard
d’intention déloyale. Je vous en prie, au nom de Dieu qui changea l’eau
en vin, restons-en là et repartez.
— Comment ? répond la reine. Redoutez-vous mes frères et tous les
hommes de mon lignage ? Ils seront avant quatre jours à vos pieds et tous
ces grands seigneurs vous feront hommage. J’ai fort mal employé mon
temps, je m’en rends bien compte, en vous aimant, noble roi. Vous êtes
le plus lâche qui soit et je ne donnerais pas deux sous de vos prouesses,
quand vous tenez auprès de vous la beauté, le miroir, la médecine, le beau
corps d’une noble dame, toute d’élégance, blanche comme l’aubépine,
colorée comme la rose, potelée comme un poussin et qui s’offre et s’en
remet à vous. Je m’attendais à une tout autre conduite de votre part. Vous
m’estimez peu ! Et, moi, je me donne à vous d’un cœur aimant et loyal !
Je suis toute à vous, par le Dieu étemel, mais c’est Amour, mon maître,
LE BATARD DE BOUILLON
405
qui m’a fait venir ici sans penser à mal. J’étais blessée par le douloureux
javelot d’acier avec lequel Amour me frappe matin et soir au point, cher
seigneur, que je ne connais pas de remède pour me guérir ou me soula-
ger ; il va me falloir mourir avant le mois de juin.
— Il n’en sera rien, chère amie, car je vais vous guérir avant que la
nuit ne prenne fin. »
XCVI
« Très douce amie, dit le roi Baudouin, puisque vous croyez en Dieu et
en la Vierge Marie, vous ne m’échapperez pas avant d’être guérie. »
Il la prend alors dans ses bras, ne cesse de l’embrasser ; elle se laisse
faire avec le plus grand bonheur. Le roi Baudouin si valeureux est allé au
bout de son désir et a engendré en la belle le Bâtard de Bouillon au fier
visage, redoutable pour les païens, le plus audacieux de son temps, fort,
courageux, chevaleresque, qui lança nombre d’attaques contre Saladin,
s’empara par la force de l’émir d’Orbrie et alla planter sa lance jusqu’à
Babylone, comme vous l’entendrez ensuite.
Seigneurs, écoutez et que Dieu vous bénisse ! Voici une bonne chanson
qui parle d’armes et d’amours, d’exploits, d’honneur, de noblesse, de
sagesse, de courtoisie.
Le bon roi Baudouin était dans les bras de son amie ; il lui prodigua
tant de baisers amoureux, avec grande tendresse, selon toutes les règles
de l’amour, que Sinamonde en fut tout épanouie.
XCVII
La belle Sinamonde était dans les bras du roi Baudouin de Syrie, le
frère de Godefroy, avec qui elle a partagé son plaisir. Ainsi fut engendré,
je dois vous le dire, l’élégant Bâtard de Bouillon, excellent chevalier, bon
chrétien, qui défendit longtemps notre foi contre les Sarrasins. On ne peut
trop l’estimer, je ne dois pas le passer sous silence, car la Chronique le
dit et en témoigne ; ce fut le plus beau et le meilleur chevalier, aussi bien
dans les combats que dans les tournois, quand il portait l’épée. Il mena
une guerre sans merci contre les Sarrasins, ainsi que vous allez l’entendre,
si vous vous tenez tranquilles et ne faites pas de bruit... et si vous me
payez avec l’argent que vous avez, car tout ce que je gagne est vite
dépensé '.
1 . Le chanteur de geste vit des dons de son public ; i 1 n’est pas rare de l’entendre deman-
der de l’argent. D’autre part, les jongleurs entretenaient la fâcheuse réputation de gaspiller
leur argent à la taverne ou au jeu. Il n’est pas impossible que la formule soit ici ironique.
406
LITTÉRATURE ET CROISADE
XCVIII
Seigneurs, pendant toute la nuit, les deux amants, gracieusement dans
les bras l’un de l’autre, éprouvèrent un grand bonheur : c’est cette nuit-là
que fut engendré le Bâtard de Bouillon. La belle Sinamonde n’a pas
dormi de la nuit ; elle redoutait la venue inexorable du jour. Au petit
matin, à la fin de leurs ébats, le roi Baudouin lui a dit :
« Belle, reprenez vos vêtements et retournez dans votre chambre, car
le jour est là et il convient de préserver son honneur. Si Esclamart appre-
nait ce qui s’est passé, il vous condamnerait à mort ou vous jetterait sur
un bûcher.
— Seigneur, vous me verrez bientôt revenir ; je vous recommande à
Dieu. »
Alors elle le serre dans ses bras en silence. « Je retourne dans ma
chambre pour que notre rencontre reste secrète. Ne repartez pas dès
demain ; car ce soir vous me retrouverez. »
XCIX
« Seigneur, dit Sinamonde, j’ai eu mieux que d’ordinaire. Ne repartez
pas demain, je vous l’interdis ; je me précipiterai de nouveau ici. Plût à
Dieu que nous soyons à Nanteuil, vous et moi, et que votre femme soit
morte : je n’en porterais pas le deuil ! Pendant tout le temps que je vous
garde, je ferai de vous tous mes désirs et vous donnerai à manger mieux
que du cerfeuil, car tout ce que j’obtiens me plaît trop.
— Oui, répond Baudouin qui était encore dans les draps blancs, ce
n’est pas sur un tilleul qu’on cueille de telles feuilles 1 . »
C
La belle Sinamonde reprit son vêtement, puis elle embrasse le roi sur
la bouche et le menton et le roi l’étreignait cent fois d’un seul élan, sans
pouvoir la laisser partir : elle était potelée, tendre, une douce silhouette,
de petits seins fermes, une fossette au menton. Quand le veilleur sonna
du cor en haut du donjon, alors Sinamonde dut vraiment partir ; elle quitta
Baudouin pour rentrer discrètement dans sa chambre en se cachant.
Toutes ses chambrières dormaient. La belle s’endormit aussi, car elle en
avait bien besoin. Et Baudouin de Bouillon, quant à lui, se rendormit
1. Le cerfeuil et le tilleul ont des vertus lénifiantes. Baudouin file ici la métaphore du
mal d’amour et des plantes qui en guérissent.
LE BÂTARD DE BOUILLON 407
jusqu’à midi, l’heure du repas. Les quatre frères viennent à sa chambre et
le trouvent endormi. Esciamart lui dit à haute voix :
« Seigneur roi Baudouin, tout va-t-il bien ? Avez-vous l’habitude de
dormir de la sorte en votre royaume ?
— Non, seigneur, par saint Clair; mais j’ai senti, cette nuit, une
douleur dans le cœur, près du poumon et j’ai cru en mourir subitement.
Avec le jour, je me suis rendu compte que j’étais guéri et j’ai alors mieux
dormi, ce qui se comprend.
— Très bien, disent Esciamart, Saudoine et Marbrun. Mais levez-vous
maintenant, si vous le voulez bien ; nous sommes ici pour trouver un
accord. S’il n’y avait Elector, qui a l’esprit fourbe, nous aurions reçu
loyalement le baptême. Mais il ne veut pas renier Mahomet.
— Seigneurs, dit le roi, décidez de croire en Jésus-Christ qui souffrit
sa Passion. Ne pas croire en lui, ne pas se mettre à son service conduit à
une mauvaise mort. »
CI
Baudouin s’est rapidement levé pour aller dans la grande salle avec les
quatre rois. Là ils ont parlé jusqu’à ce que les serviteurs sonnent du cor
pour le repas ; ils se lavent alors les mains et prennent leurs places. Sina-
monde est introduite dans la salle et placée à la droite du roi Baudouin.
Tous furent bien servis, de vin, de liqueur et de nourriture en abondance.
A la fin du repas, Baudouin se lève et Sinamonde lui dit : « Venez avec
moi pour que je vous montre nos richesses. »
Le roi accompagne la belle qui l'aimait et entre dans la mosquée où il
voit le chandelier allumé qui brille jour et nuit. C’était le cierge précieux 1
qui éclairait Dieu dans la pauvre étable où il est né humblement, pour
nous enseigner le bien et l’humilité. Mahomet était placé devant le chan-
delier, suspendu en l’air, disent les textes ; quand Baudouin l’aperçoit, il
eut un mouvement d’effroi, tout étonné de le voir ainsi suspendu, mais la
belle lui dit : « N’ayez pas peur, cher seigneur, si vous voyez Mahomet,
notre Dieu, en l’air, c’est à cause d’un aimant — aussi vrai que Dieu est
né — qui entraîne, par sa nature même, tout ce qu’il frôle. L’aimant est
placé là-haut, attirant à lui Mahomet, comme vous le constatez. Il y a un
païen à l’intérieur de ce Mahomet qui répond à toutes nos questions, mais
je ne donnerais pas cher de ce qu’il dit. »
Alors le païen qui se trouvait dans Mahomet parla :
« Roi Baudouin, écoutez-moi. Je suis le vrai dieu du ciel ; et il est juste
que vous croyiez en moi ; sinon, vous vous en repentirez.
— Taisez-vous, répond Baudouin, seigneur fripon. Sortez de
Mahomet, ou vous allez le payer cher ! »
1 . Voir ci-dessus, laisse lvi.
408
LITTÉRATURE ET CROISADE
Il prend alors en main une solide et grosse perche ; dès que le païen le
voit, il se laisse glisser à terre, mais le roi Baudouin s’approche de lui et
lui brise les bras et les flancs.
Cil
Baudouin se trouvait dans la mosquée, tandis que les quatre rois étaient
restés dans la grande salle voûtée. Trois étaient d’avis de vénérer Jésus-
Christ et la Vierge Marie : c’étaient Esclamart au fier visage, Saudoine
qui veut les convaincre, et Marbrun. Mais Hector les défie :
« Puisque vous reniez tous votre foi, je vous méprise et vous déteste.
Honte sur moi si je ne vous déclare pas la guerre ! »
11 quitte alors la salle du palais et s’en va avec son armée jusqu à
Salorie, une puissante cité au-delà d’Orbrie. Tandis qu’il part, les autres
rois, sans attendre, font chercher Baudouin dans la mosquée. Esclamart
parle d’une voix forte :
« Seigneur de Bouillon et roi de Syrie, nous sommes tous les trois d’ac-
cord pour nous soumettre et nous voulons adorer le fils de Marie. Nous
vous livrerons La Mecque, notre puissante cité. Si quelqu’un ne croit pas
en Dieu, il aura la tête tranchée. Demain matin, dès l’aube, vous irez
rejoindre vos barons dans votre camp ; notre cité sera prête pour vous
accueillir et nous recevrons le baptême au nom de sainte Marie.
— Vous dites d’aimables paroles, seigneurs », répond Baudouin.
Le palais est rempli de joie. Baudouin resta à La Mecque pour la nuit
par amour pour Sinamonde qui lui en a fait la demande du fond du cœur.
Quand tout le monde fut endormi dans le palais, la reine, comme elle
l’avait fait la veille, vint le rejoindre. Je ne dois pas vous en dire davan-
tage : le roi se laissa aller à son plaisir. Le lendemain à l’aube, Baudouin
prend congé des païens et retourna à son camp dans la prairie. Huon de
Tibériade, Corbaran le seigneur d’Olifeme, les courtois Tancrède et
Bohémond, Baudouin de Sebourg, le seigneur Jean d’Alis, le duc Harpin
de Bourges et tous les chevaliers vont à sa rencontre et lui font fête,
chacun à sa manière. Sa femme Margalie en est heureuse en elle-même.
Le roi expose à ses hommes comment les événements se sont déroulés. Il
fait venir Tailleferet lui exprime sa satisfaction, lui disant :
« Noble roi, au nom de Dieu, je vous en prie ; acceptez, vous aussi, en
toute honnêteté ce qu’ Esclamart et toute votre famille ont admis. Aban-
donnez votre religion dont ils ont reconnu l’enreur et recevez la nôtre qui
doit être exaltée ; faites-vous baptiser au nom de sainte Marie.
— Seigneur, répond le baron, j’accepte. »
Alors il se fait baptiser avant de repartir ; il conduisit à La Mecque le
roi et tous les bons chrétiens qui manifestent leur joie. Il y avait aussi la
reine et tous les chevaliers. Les quatre frères vont, en grande pompe, au-
devant du noble Baudouin. L’évêque de Mautran fait immédiatement un
LE BATARD DE BOUILLON
409
sermon aux païens, tous en bon ordre sur la place du marché pour enten-
dre le récit de la vie de Jésus-Christ.
cm
L’évêque de Mautran était sur l’estrade pour prononcer son sermon
d’une voix forte. Il parle de Dieu, ce qui leur fait plaisir et les réjouit. Puis
l’évêque, avec les autres prélats et les légats, les baptise. Esclamart reçut
le baptême dans la cuve baptismale, ainsi que Saudoine et Marbrun
— que Dieu les protège ! Ceux qui refusaient avaient la tête tranchée.
Sinamonde la belle enleva son bliaut. L’évêque la baptise. Tous ceux qui
la voyaient auraient bien voulu que la belle leur accordât ses faveurs.
CIV
Dans La Mecque, on baptisa tous ceux qui voulaient croire en Dieu,
puis il y eut un grand dîner dans le noble et beau palais. Sinamonde se
trouve alors en présence de l’épouse du roi, la prend par la main et la fait
asseoir en face d’elle. Elle invite aussi Blanche, resplendissante de
beauté, c’est la femme de Baudouin de Sebourg. Ces trois dames sont
assises ensemble et parlent volontiers du bon et vaillant roi Baudouin.
« Par Dieu, dit Sinamonde l’élégante jeune fille, elle doit être bien heu-
reuse, la dame qui vit avec un tel homme ! Plût à Jésus-Christ qui a créé
le firmament que j’en trouve un semblable, car il n’y a pas, à ma connais-
sance, plus beau que lui jusqu’à l’Arbre-qui-Fend. »
Quand Margalie l’entend, saisie de jalousie, elle répond à Sinamonde :
« Si le roi est très beau à voir, sa valeur morale est encore plus grande,
je le jure. Il m’aime tant, il m’estime tant, avec une telle affection, que
pour tout l’or de l’Occident, il refuserait de toucher une autre femme ; la
simple pensée ne l’effleurerait même pas.
— Dame, je vous crois, mais on se perd néanmoins souvent dans le
lieu le plus sûr. »
CV
« Oui, assurément, continue Sinamonde la reine digne d’honneur, ces
hommes qui vont dans des pays étrangers trouvent jeune fille, belle,
fraîche, sage, élégante, au teint joliment coloré, et en oublient bien vite
leurs épouses, car on peut en avoir assez de manger de la viande faisan-
dée ! »
Ces paroles provoquèrent la colère de Margalie qui ne dit plus mot de
la journée et évita Sinamonde. Mais si elle avait été bien sûre de ce qui
410
LITTÉRATURE ET CROISADE
s’était passé — était-elle venue coucher avec le roi Baudouin ? — , elle
lui aurait volontiers donné une volée de coups de bâton.
La cour était somptueuse et bien ordonnée. On leur servit à table tout
ce qui pouvait leur plaire. Après le repas, quand les nappes furent ôtées,
Esclarmart aux bras robustes parla pour dire :
« Roi de Syrie, seigneur de grand renom, je te demande de conduire tes
hommes auprès de l’illustre cité de Salorie ; nous assiégerons Hector qui
nous a abandonnés avec les siens.
— Je suis du même avis », répond Baudouin.
Le lendemain matin, tous se mettent en route. On prépare les bagages,
les chariots, les tentes, les abris, les lances ; la nourriture est portée au
bord du fleuve du Jourdain pour être chargée sur de grands navires.
L’armée quitte La Mecque. La reine repart pour Jérusalem, escortée par
Baudouin de Sebourg, le preux, auquel le roi Baudouin avait confié la
mission de retourner au Saint-Sépulcre pour assurer la garde de toute la
région et sa défense au fil de l’épée, si les Sarrasins lui lançaient un défi.
Le roi Saladin à la barbe grise convoitait en effet depuis longtemps la cité
et avait affirmé plusieurs fois dans son palais qu’il la reconquerrait. Or,
un Turc avait prophétisé que la grande et vaste terre de Syrie, conquise
par Godefroy, serait reprise par Saladin, mais il n’avait pas su dire à
quelle date ni quelle année. La prophétie avait été faite, cinquante ans
auparavant, de sorte que, dès qu’un roi avait engendré un enfant et que
c’était un fils, tous les habitants du pays voulaient unanimement qu’il
porte le nom de Saladin pendant toute sa vie. Il y eut en vérité trois
Saladin : Saladin le vieux, qui eut une grande renommée ; Saladin le fils,
qui combattit tant à l’épée qu’il ne laissa pas de répit aux chrétiens ;
Saladin le félon, qui régna du côté d’Orbendée ; c’était le fils d’un save-
tier — puisse son âme être damnée ! Il était né à Bagdad, une ville illustre.
Baudouin de Sebourg donna la couronne d’or au savetier qui régna sur
cette région '.
Mais je n’en dis pas davantage car mon sujet est l’histoire du roi Bau-
douin — que son âme soit sauvée ! — et de ceux qui après lui continuè-
rent la guerre contre les armées sarrasines. Il convient de chanter les
exploits de tels hommes et il faut que tous les êtres loyaux les écoutent,
car il s’agit de la vengeance du saint Fils que la mère de Dieu a porté neuf
mois. Ecoutez-moi, braves gens, je vais vous faire un récit bien composé,
bien rimé, sans mensonge, ni fable, ni invention. Écoutez l’histoire du
prestigieux Baudouin qui avait quitté la grande cité de La Mecque avec
Esclamart aux bras robustes.
1 . Une allusion à une tentative de reconquête de la Terre sainte par Saladin ne surprend
pas dans ce récit romancé. Toutefois, il faut se rappeler que la légende de Saladin connut
un large développement en Europe occidentale.
LE BATARD DE BOUILLON
411
CVI
Baudouin, le seigneur de Bouillon, avance ; avec lui se trouvaient
Bohémond et Tancrède, Corbaran d’Olifeme et le bon duc Huon, Harpin
de Bourges, Baudouin Cauderon, l’évêque de Mautran qui prêche bien,
ainsi qu’Esclamart au cœur de lion, Taillefer, Saudoine et leur frère
Marbrun. En tout, il y avait bien cent mille hommes avec leurs étendards,
leurs lances, leurs boucliers dorés et leurs rapides chevaux gascons. Les
barons ont tant chevauché qu’ils sont en vue de l’illustre cité de Salorie ;
elle n’avait pas sa pareille jusqu’à Caphamaüm : les murailles, tout
autour, étaient élevées, les portes élégantes et bien façonnées. Le roi
Hector, dans sa cité, avec les païens et les Slaves qui l’avaient suivi, fait
armer tous les soldats de Mahomet dès qu’il est informé de l’entrée de ses
frères dans son royaume. Ils étaient un contingent de bien trente mille
hommes à cheval, équipés de hauberts résistants. Il y avait en outre un
corps de trois mille arbalétriers félons, alignés devant, sur le terrain
sablonneux, protégés par de solides boucliers.
Le roi Baudouin, sans attendre, fait ranger tous ses hommes en quinze
armées.
CVII
Le bon roi Baudouin, sans perdre de temps, organise quinze armées, en
position de bataille. Il confie la première au roi Esclamart, la deuxième à
Saudoine le bon baron, et la troisième à Taillefer; après lui, il y a
Marbrun. Le roi les a placés ce jour-là en première ligne, car il veut s’as-
surer de leur loyauté ; ils viennent en effet juste de recevoir le baptême.
Le roi donne la cinquième armée au bon duc Bohémond en qui il a toute
confiance. Ce furent ensuite le comte Tancrède, Huon de Tibériade et le
farouche roi Corbaran. Le duc Harpin de Bourges est à la tête de la neu-
vième armée. Baudouin Cauderon a la responsabilité de la dixième ;
Richard le Restoré entraîne aussi dix mille hommes au combat ; le baron
Jean d’Alis qui n’a jamais aimé les Sarrasins reçut le commandement de
la douzième armée ; l’évêque de Mautran, le prédicateur de Dieu, conduit
dix mille hommes auxquels il a donné sa bénédiction. L’évêque du forez
prend position derrière lui et le roi Baudouin est avec la quinzième armée.
Il fait sonner ses cors ; ses hommes s’élancent dans la plaine d’Orbrie à
la rencontre d’Hector qui fait front courageusement. Nous sommes à trois
contre un en face de lui ; il était insensé de prétendre avoir la victoire.
412
LITTÉRATURE ET CROISADE
CVIII
Hector de Salorie voit approcher les chrétiens ; ils étaient plus de cent
mille sur le champ de bataille ; la terre en tremble dans le bruit horrible
des cors. Il donne ordre à ses arbalétriers de tirer ; les carreaux volent dm
et font un massacre. Ceux qui étaient atteints tombaient à terre ; les chré-
tiens poussent des cris de colère sans pouvoir approcher à ce moment-là
des Sarrasins à cause de la violence des tirs ; il fallait renoncer. C’est alors
qu’arrivent les quatre frères en première ligne. Esclamart éperonne son
cheval pour frapper un païen ; il l’atteint si bien de sa lance qu’il lui en
plante le fer dans le corps et lui arrache le cœur, puis il tire aussitôt son
épée et se jette dans la mêlée qu’il fend en deux. Saudoine et Marbrun ne
veulent pas manquer à leurs devoirs ; ils vont décapiter des ennemis avec
leurs solides épées d’acier, jetant à terre cervelles et crânes. Personne ne
résiste à leurs coups ; ils mettent en fuite dix mille Sarrasins. Hector de
Salorie les renvoyait au combat, mais ils criaient (on pouvait les enten-
dre) : « Hector de Salorie, vous nous envoyez à la mort ! Tout l’or du
monde ne saurait nous en préserver ! »
CIX
Ce fut une grande bataille dans les plaines de Salorie. Huon de Tibé-
riade se lance dans le combat, massacrant les Sarrasins de sa bonne épée
d’acier. Tous ceux qu’atteignent ses coups y perdent la vie. Il frappe un
Sarrasin née à Orbrie, c’était Brunaman, le roi d’Esclandie. Huon lui a
donné un tel coup derrière l’oreille que sa collerette de mailles ne put y
résister ; le coup lui tranche la nuque, envoie la tête à terre, et l’âme s’en
va sous les yeux du roi Hector. On pouvait voir là un immense massacre ;
le sol était couvert de morts et de blessés, les chevaux s’enfuient sur les
chemins abandonnant leurs cavaliers, dans un horrible état, les uns hen-
nissant, les autres trébuchant. Hector était si accablé qu’il faillit devenir
fou.
« Ah ! Mahomet, s’écrie-t-il, ne m’aiderez- vous pas contre ces
mécréants qui ont trahi leur foi ? Ce sont mes frères, mais je les renie,
puisqu’ils vont maintenant adorer ces gens baptisés. »
Il éperonne alors son cheval, lance baissée, et frappe un chevalier de
Lombardie qui avait été pendant quatorze ans au service du bon roi de
Syrie, et qui avait été médecin dans sa jeunesse ; il était bon chirurgien et
avait guéri bien des blessures ; il avait si bien fait ses preuves contre les
païens qu’on l’avait armé chevalier devant Acre l’ancienne ; il s’appelait
Nicolas. Le roi Hector le frappe de sa lance aiguisée dans un plein élan
de son cheval, avec une telle force, une telle violence qu’il lui fend le
LE BATARD DE BOUILLON
413
cœur et le foie, l’abattant mort de son cheval. Son âme le quitte. Huon de
Tibériade va informer le roi : « Ah ! Bon roi, quelle tristesse ! Nous avons
perdu Nicolas de Florence. »
Quand le roi l’entend, il change de couleur, éperonne son cheval, l’épée
au poing, se jette au milieu des païens, criant : « Saint-Sépulcre ! Ah !
Jérusalem, noble et belle cité, combien de chrétiens sont morts massacrés
pour vous conquérir, toi et la terre de désolation ! Combien de bons che-
valiers de très haut lignage ont rendu l’âme pour te délivrer ! »
Le roi frappe un païen qui s’attaquait aux nôtres ; c’était Barbaran, le
cousin germain de l’émir d’Orbrie ; il n’y avait pas plus violent en toute
la terre païenne. Le bon roi de Syrie l’atteint latéralement de son épée
flamboyante et lui tranche d’un même coup les deux bras ; l’épée glisse
sur l’encolure du destrier et lui coupe la tête qui ne tenait plus que par la
peau. Barbaran tombe mort, son cheval aussi. Le puissant roi Hector
faillit en devenir fou.
CX
Barbaran gît à terre, tué, à la grande tristesse du roi Hector. Le combat
redouble de force et de violence, il y a tant de morts au sol que les vivants
doivent les piétiner. Les cors et les trompes résonnent, les trompettes
retentissent. Tancrède, le noble prince, frappe un païen du nom de Marga-
lis ; ni son bouclier ni sa cuirasse ne résistent ; la pointe d’acier se fiche
entre son foie et son poumon, elle lui tranche le cœur en deux. Bohémond
de Sicile frappe le roi Salatris et le désarçonne, mort ; puis il frappe le
sultan. Hector avait rassemblé dix mille Sarrasins et quatre nobles rois ;
tous sont morts. C’est la défaite ; reculant, il s’enferme dans Salorie triste,
malheureux, bouleversé. Le roi Esclamart de La Mecque lui crie :
« Revenez, Hector de Salorie, cher ami ! Vos quatre frères sont ici.
Pourquoi fuir ? Vous ne nous reconnaissez pas ? Ni vous ni vos vassaux ?
— Tais-toi, traître, maudit renégat ! Vous avez acheté mes hommes et
je les ai tués ! »
CXI
Hector de Salorie, du haut des créneaux, entend bien Esclamart lui
parler, mais il méprise profondément ce qu’il lui dit. La forteresse de
Salorie était solide. Il fait placer à l’extérieur des machines de guerre et
des catapultes. Quant à nos bons chrétiens au cœur loyal, ils ont planté
leurs tentes dans les prés et ont juré de faire le siège de la ville. Hector de
Salorie fait le compte de ses hommes ; il lui restait vingt mille jeunes gens
valides. Il jura, par Mahomet pour lequel on a pris en aversion tous les
porcs en terre païenne, qu’il ne fera sonner ni cloches, ni clochettes, ni
trompes, ni trompettes, ni cors, mais qu’il fera irruption secrètement
414
LITTERATURE ET CROISADE
comme le loup se précipite pour étrangler brebis et agneaux. Le siège
établi par nos loyaux Français avait duré quatre mois, quand il fit une
sortie à la clarté des étoiles, espérant surprendre nos chevaliers. Mais le
roi Esclamart, Marbrun le juste, les deux princes Saudoine et Taillefer
montaient, ce jour-là, la garde, en armes sur leurs chevaux. Dès qu’ils se
rendirent compte de l’irruption de ces félons maudits, Esclamart de La
Mecque, qui déteste les traîtres, fut le premier à s’élancer au-devant
d’eux. Ah Dieu ! Quel choc redoutable ! C’est à coups d’épées, de
masses, de poignards, de haches, de glaives, de massues qu’ils se frap-
paient les uns les autres, partout, aux bras, aux têtes, sur les poitrines,
dans les dos, on voyait les entrailles pendre. Taillefer, à la tête de deux
mille chrétiens tout récemment baptisés, sans être repéré, fait un détour
en chevauchant en silence en direction de la porte Morceau. Il lance là
plusieurs assauts ; mais les défenseurs, derrière les palissades, jetaient des
projectiles, tiraient des flèches et des carreaux d’arbalètes ; les chrétiens
reculent devant la brutalité de la riposte.
CXII
Taillefer, devant la violence des défenses de la porte, renvoie ses
hommes à la bataille et les relance biusquement d’un seul bloc contre les
païens ; chacun frappe, de tout son courage et de toute sa volonté, à la
lance, à l’épée, avec n’importe quelle arme. Ils en ont massacré mille et
Hector est encerclé ; sa situation est désespérée, car il a mené beaucoup
d’hommes à leur perte dans ce combat. Esclamart, voyant son frère, lui
dit d’une voix forte :
« Hector de Salorie, noble roi, si vous vouliez bien me faire confiance,
je vous assure, vous abandonneriez votre religion, elle ne vaut rien.
Croyez en Dieu le Père tout-puissant, le Père étemel.
- Je ne croirai jamais en lui », répond le roi Hector.
Puis il frappe, sous les yeux d’ Esclamart, un de ses parents et le
culbute, mort, à terre, en disant :
« Tu as fait ton malheur en reniant ta foi ; c’était une décision insen-
sée ; tu en es mort, sois maudit ! J’aimerais mieux vivre en adorant une
jument qu’être tué en croyant en l’existence d’un autre monde. »
CXIII
Ce fut une bataille longue, dure, dans laquelle Hector de Salorie se
conduisit magnifiquement ; il tua deux païens devant Esclamart. Taillefer
le talonnait par-derrière et le roi de Syrie le mettait à mal d’un autre côté.
Corbaran d’Olifeme cria « Saint-Sépulcre ! ». Huon de Tibériade poussa
LE BÂTARD DE BOUILLON 415
le cri de ralliement de sa cité qui lui tenait à cœur ; Bohémond clama
« Sicile ! » et Harpin « Bourges ! ». Robert de Rosoy se comporta très
bien ; Jean d’ Alis fit un massacre de Sarrasins. Baudouin Cauderon, lancé
au milieu des païens, se battit comme on ne l’avait jamais vu. Mais le
noble Taillefer prit une décision très habile : il les harcela par-derrière et
mit brutalement en pièces leurs équipements. Puis, voyant son frère
Hector qui massacrait leurs gens, il abaisse alors sa lance, éperonne son
cheval et va le frapper de toutes ses forces, tant et si bien qu’il renverse
en même temps cheval et cavalier. Le choc fut si brutal qu'Hector faillit
en mourir. Le roi Saudoine s’approche de lui, l’attrape brutalement par
son casque qu’il lui arrache avec violence de la tête. Malgré les Sarrasins,
il l’enlève du milieu de la mêlée et va le conduire auprès du roi Esclamart.
Esclamart tire l’épée, décidé à le tuer, mais Marbrun lui crie sa réproba-
tion et lui dit que s’il le tue, il perdra toute joie. Ils viennent donc auprès
du roi et lui disent :
« Seigneur, voici notre frère qui nous a fait tant de mal ; faites-en, cher
seigneur, tout ce qu’il vous plaira. S’il ne reçoit pas le baptême, qu’il
meure ! Honni soit de Dieu qui en aura pitié ! »
Quand le roi l’entend, il l’en félicite en lui-même, se dit qu’il est un
homme loyal, en qui il aura confiance et qu’il a reçu le baptême d’un
cœur sincère. Le bon roi s’adresse à Hector de Salorie :
« Hector, dit le roi, écoutez ce que l’on vous dit. Si vous voulez croire
en Dieu, vous recevrez le baptême (et si vous ne voulez pas, vous savez
ce qui vous arrivera !). On vous laissera libre pour toute votre vie d’aller
à votre guise partout où il vous plaira. Par amour pour vos frères, on ne
vous fera aucun mal ; vous pourrez agir à votre guise. Ne subissez pas le
baptême par contrainte. Cela serait parfaitement vain ; mais ayez foi en
Celui qui nous créa, qui fit le ciel, la terre et l’oiseau qui vole, qui façonna
Adam et Eve et leur confia le paradis terrestre, en leur interdisant le fruit
d’un seul pommier. Mais le diable tenta Eve, la femme d’Adam, tant et si
bien qu’elle fit manger le fruit à Adam. Sitôt qu’il l’eut avalé, il se trouva
nu ; après sa mort, il alla en enfer. Toute leur descendance y séjourna
jusqu’à ce que Dieu vienne prendre chair et sang pendant neuf mois en
une vierge, qui, au bout de neuf mois, toujours vierge pleine de grâces,
lui donna naissance selon le plan de Dieu. Il prêcha pendant trente-deux
ans et Judas le vendit, le livrant par un baiser. Il fut mis en croix, Longis 1
lui perça le flanc et le cœur, d’où le sang coula et fendit le rocher. La terre
trembla, les oiseaux cessèrent de voler. La lumière s’obscurcit à l’heure
de sa mort. On plaça son corps dans un tombeau où il fut embaumé. Il est
ressuscité le troisième jour et monté au ciel à l’Ascension. A la Pentecôte.
Il rassura ses amis, se présentant à eux sous la forme de feu. Il traita Marie
sa mère avec un si grand honneur qu’il la ravit en son âme et son corps
1 . Voir ci-dessus, laisse i, n. I , p. 357.
416
LITTÉRATURE ET CROISADE
pour l’asseoir à sa droite au paradis et la couronner. Hector, aie pitié du
salut de ton âme, car qui ne croit pas en Dieu n’aura jamais le paradis. »
Alors le roi Hector se réconcilia avec le bon roi ; convaincu par sa puis-
sance, il demanda le baptême.
CXIV
Hector reçut le baptême et les habitants de Salorie se firent aussi bapti-
ser sur-le-champ. Le bon roi Baudouin est allé s’installer dans Salorie
avec ses chevaliers pour qu’ils prennent confortablement du repos. Plus
tard, il repartit avec les princes pour abattre et démanteler les villes et les
forteresses. Il ne rencontrait ni ville, ni place forte, ni cité, ni château
construit sur un rocher dont on ne vienne immédiatement lui remettre les
clés. Il ne négligea ni ville ni fief jusqu’à la dangereuse mer Rouge. Le
roi Baudouin arrive jusqu’au littoral et fait planter sa lance dans la mer,
en disant :
«Je puis être seigneur de la terre jusqu’ici. Les grands héritiers de
Bouillon doivent être fiers d’eux-mêmes et on doit faire leur éloge dans
toutes les nations, car ils devront gouverner la terre jusqu’à ce point. Que
mes vaillants héritiers, après moi, se gardent bien de la perdre ; car, je
l’affirme, si un roi ou un émir m’en reprenait la moindre parcelle, je le lui
ferais payer de mon épée d’acier. De toute ma vie, je n’en perdrai pas un
arpent, sans y laisser ma tête et mon crâne ; de toute ma vie, je ne compte-
rai pas ma peine. Car un prince n’est pas digne de garder et de gouverner
une terre s’il la laisse si peu que ce soit diminuer ; à moins qu’il n’ait la
malchance de la perdre en combattant à l’épée contre plus fort que lui ou
qu’il n’ait plus de soldats fidèles pour lui prêter main-forte sur le champ
de bataille. Un homme ne vaut qu’un homme ou il en vaut un millier. »
Ainsi s 'achève (au vers 3290) la partie du Bâtard de Bouillon consacrée à
la croisade. Tout le monde connu est conquis et devient donc terre chrétienne.
Au-delà de la mer Rouge s 'étend la terre de Féerie, royaume du roi Arthur,
où Baudouin passe cinq ans. La chanson raconte alors les aventures
— médiocres — du « bâtard », fils de Baudouin et de Sinamonde. Il tue un
cousin qui, lors d’une partie d'échecs, l'avait traité de bâtard ; il tue Aurri,
le fils légitime de Baudouin, qui préparait le meurtre par empoisonnement de
son père. Il part en campagne avec Huon de Tibériade, contre le seigneur
païen d’Orbrie, dont il épouse, malgré elle, la fille qui était promise à Corsa-
brin. Tandis qu 'il va conquérir Babylone, son épouse s 'enfuit. Déguisé en
charbonnier, il réussit à s’introduire auprès d’elle, est fait prisonnier,
condamné à être pendu ; mais Huon arrive à temps pour le délivrer.
Saladin 1
Anonyme
Deuxième moitié du xv' siècle
INTRODUCTION
De Saladin nous n’avons gardé qu’une mise en prose de la seconde
moitié du xv e siècle. Celle-ci est la dernière partie du cycle romanesque
d e Jehan d’Avesnes qui reprend, en son début, un conte du xm e siècle, La
Fille du comte de Ponthieu 2 ; on y lit l’histoire d’une femme injustement
soupçonnée et persécutée par les siens qui, d’aventure en aventure, passe
« outre-mer » et devient sultane d’Aumarie ; ses parents finiront par
reconnaître son innocence et, s’étant eux-mêmes croisés, la retrouveront
et l’enlèveront pour la ramener avec eux. Elle laisse au sultan une fille, la
Belle Malheureuse, qui, mariée à Malaquin de Bagdad, lui donnera une
fille, laquelle, après avoir épousé le sultan de Damas, sera la mère de
Saladin.
Mais Saladin est en même temps la fin du deuxième cycle de la croi-
sade. Le texte raconte comment le héros se constitue progressivement un
empire, en unifiant à son profit, parfois par la force, les divers émirats ou
« royaumes » du Proche-Orient, et en particulier aux dépens du royaume
latin (chrétien) de Jérusalem. Si le premier cycle de la croisade s’achève
sur la conquête de Jérusalem et l’instauration d’une « avouerie » (avant
la royauté) franque dans le pays, Saladin relate comment, un peu moins
d’un siècle plus tard (1 187), le personnage-titre reprend Jérusalem aux
chrétiens. La suite participe d’un roman qui n’a plus rien d’historique :
Saladin va affronter, en Lrance et en Angleterre, les meilleurs chevaliers
des deux pays, au tournoi et à la guerre, puis rentre dans son pays pour y
mourir, après s’être fait armer chevalier et avoir été finalement, suggère
l’auteur, touché intérieurement par la grâce chrétienne.
Dans le traitement des faits comme dans leur interprétation, l’auteur
mêle donc Histoire, légende et invention personnelle. Le Saladin de l’His-
1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Micheline de Combarieu du Grès.
2. On pourra lire Jehan d'Avesnes et La Fille du comte de Ponthieu dans Splendeurs de
la cour de Bourgogne , Robert Laffont, coll. « Bouquins », 1995, p. 373-464.
418
LITTÉRATURE ET CROISADE
toire n’a pas hérité d’un empire, il a dû le conquérir ; et si les détails fac-
tuels et chronologiques de cette conquête peuvent être discutés, le sens
général de sa démarche est bien rendu ; c’est lui en tout cas qui a repris
Jérusalem aux chrétiens ; les chroniques attestent aussi de sa générosité
et de sa loyauté — notre texte chante sa « courtoisie » — vis-à-vis des
chrétiens ; de façon générale, l’auteur témoigne de la fascination que le
personnage a exercée au Moyen Age sur la conscience occidentale. Son
témoignage passe non seulement par la présentation de faits historiques
mais encore par l’exploitation de légendes concernant le personnage,
celles de son « adoubement » ou de son ascendance partiellement occi-
dentale par exemple. Enfin, il 1 invente en imaginant le voyage de son
héros en France et en Angleterre et sa tentative pour conquérir l’Occident.
D’autres personnages tirés de l’Histoire (André de Chavigny, le comte de
Ponthieu, Guillaume Longue-Épée, etc.) sont traités sur le même mode, à
la fois historique (tous se croisèrent à l’époque des faits relatés par
Saladin, lors de la troisième croisade) et fictionnel (on observera leur rôle,
en particulier dans l’épisode franco-anglais, et celui de Chavigny en
gardien de la vertu de la reine). Si l’on ajoute que certains autres person-
nages empruntent les éléments de leur biographie littéraire à celle de plu-
sieurs personnages historiques (Huon Dodequin est paradoxalement
dessiné à partir de plusieurs personnages chrétiens... et musulmans), ou
sont de pure fantaisie (Lambert de Berri, Guillaume d’Aumarie, etc.), on
voit qu’on ne doit pas lire Saladin comme La Chanson d’Antioche.
Dans la perspective qui nous occupe, on trouve dans Saladin l'inver-
sion du sens de la notion d’« outre-mer ». Pour le héros-titre, l’au-delà de
la mer, ce sont la France et l’Angleterre. Le lecteur verra sa curiosité, ses
réticences, son admiration, sa réussite personnelle (il s’impose au
tournoi), son échec militaire (il ne conquerra ni France ni Angleterre). Ce
Persan d’avant les Lettres n’a pas l’œil aussi critique que ses descendants
du xvm e siècle. Et ses observations tournent plutôt à la gloire de Paris et
des Français... plus que des Anglais, d’ailleurs. N’est-ce pas une façon
pour l’Occident de prendre, a posteriori, une revanche fantasmatique sur
l’échec des croisades ? Certes, le Saladin de l’Histoire connut aussi des
déboires face aux croisés, que, tout occupé à chanter la louange de son
héros, notre texte ne mentionne guère. Mais, quand celui-ci fut écrit/réé-
crit, l’aventure du royaume latin de Jérusalem était bien terminée, malgré
les rêves d’un Christophe Colomb de reconquérir le Saint-Sépulcre grâce
à l’or du Nouveau Monde.
En le faisant chevalier, en insinuant qu’il aurait pu songer à embrasser
la religion chrétienne, l’auteur de Saladin ne rejoint-il pas, finalement, ce
que Graindor de Douai écrivait, à la fin de La Conquête de Jérusalem, à
1 . En toute rigueur, « il » doit désigner ici non l’auteur de la version en prose, qui n’est
qu’un remanieur, mais celui du poème en vers non conservé.
SALADIN — INTRODUCTION
419
propos de Comumaran ? Ce héros au grand cœur, n’est-ce pas aussi Sala-
din ? Ne lui a-t-il pas manqué que d’être chrétien ? L’auteur le dit, en
particulier dans les scènes de l’adoubement. Et le langage des chrétiens
continue d’être religieux. Mais, mis à part la limite infranchissable de leur
refus de la conversion à l’islam, on ne peut qu’être frappé par l’absence
d’hostilité avec laquelle ils considèrent les croyances sarrasines. S’agit-il
d’un progrès de la tolérance ? Ce n’est pas exactement le cas. Car le Dieu
des chrétiens, lui aussi, s’éloigne... ou plutôt ses fidèles ne le perçoivent
plus comme se manifestant à eux dans le quotidien de l’Histoire. Dans
La Chanson d’Antioche, il punissait ses fidèles fautifs, mais leur révélait
l’emplacement de la vraie Croix ; dans Saladin, il ne sert plus de garant
aux duels judiciaires, et le songe de la reconquête de la Ville sainte est
illusoire. Les hommes apparaissent comme livrés à eux-mêmes.
L’en deçà et l’au-delà de la mer, en quelque sens qu’on les localise,
sont toujours prêts à se mesurer, mais cette mesure semble plutôt mainte-
nant s’entendre d’une comparaison humaine de valeur(s) et non d’un
affrontement métaphysique. Les deux terres ne seraient-elles pas deve-
nues équivalentes ? Les hommes se les disputent toujours, mais ils n’y
trouvent plus d’autres traces que les leurs.
Micheline de Combarieu du Grès
BIBLIOGRAPHIE : cette traduction a été faite à partir de l’édition de Saladin due à
L.S. Crist, Genève-Paris, Droz, 1972.
Sur le deuxième cycle de la croisade, ses continuations (et en particulier Saladin) :
cook R. F. et crist L.S., Le Deuxième Cycle de la croisade, deux éludes sur son dévelop-
pement, Genève, Droz, 1972.
I
Du grand chagrin qu 'eut le sultan quand sa femme s ’ en retourna dans son
pays et du mariage de sa fille.
L’histoire raconte que les marins retournèrent rapporter au sultan
comment la dame était partie malgré eux. Cette nouvelle le plongea dans
une affliction impossible à décrire : jour et nuit, il maudissait son exis-
tence, regrettant d’avoir perdu cette belle dame, qui lui avait donné une
fille encore plus belle que sa mère Mais elle comptait peu pour lui et on
la surnomma même la Belle Malheureuse 1 2 parce qu’il refusait de la voir
à cause du chagrin qu’elle lui causait en lui rappelant sa femme ; toute-
fois, elle grandit en science et en vertu. Cependant que le sultan s’aban-
donnait à sa douleur, le jeune fils du comte de Ponthieu, lui, s’entraînait
aux armes ; le temps passant, il fut adoubé et devint un vaillant chevalier,
hardi et courtois, faisant largesse aux chevaliers et aux dames pauvres.
Mais il vécut peu et passa de ce monde dans l’autre après avoir mené une
vie digne d’un homme de son rang. Sa mort fut une grande douleur pour
le comte son père, pour sa sœur et toute leur famille.
Quelque temps plus tard, le comte de Ponthieu, devenu un vieillard aux
cheveux blancs, présida à une fête solennelle qui rassembla de nombreux
chevaliers. Entre autres s’y trouvait le seigneur de Prayaux 3 en Norman-
die, un certain Raoul ; il avait une fille d’une grande beauté dont le comte
de Ponthieu entendit, à cette occasion, dire tant de bien qu’il la maria à
son neveu Guillaume d’ Aumarie 4 . On célébra les noces et les deux époux
1 . Sur ces deux personnages, voir l'Introduction.
2. On pourrait aussi comprendre « la Belle Captive » (« la Belle Chétive » en ancien
français), mais le texte ne la présente pas comme retenue de force outre-mer.
3. Préaux, non loin de Rouen ; mais ce Raoul n'a pas de correspondant historique.
4. Alméria est un port d'Andalousie, mais Saladin en fait un royaume sarTasin du Proche-
Orient.
422
LITTÉRATURE ET CROISADE
vécurent en bonne entente. À la mort de Raoul, Guillaume obtint la sei-
gneurie de Prayaux et passa sa vie en homme pieux et vertueux, rendant
souvent visite à sa noble dame, la femme de Thibaut de Domart : la ten-
dresse qui l’unissait à son mari devait, dans l’avenir, porter fruit en la
personne de deux beaux fils destinés à devenir — selon l’histoire — l’un,
comte de Ponthieu et l’autre, comte de Saint-Pol après le décès de ceux
qui portèrent ces titres avant eux.
Et si on me demande ce que devint la fille de cette dame — la Belle
Malheureuse — , où elle alla et ce qu’elle fit, l’histoire rapporte que Mala-
quin de Bagdad, qui avait servi longtemps le sultan son père, la lui
demanda très humblement en mariage. Requête à laquelle le sultan
accéda pour plusieurs raisons : ce Malaquin de Bagdad était fils d’un des
plus grands princes de Syrie ; il l’avait loyalement servi et avait fière
allure. Bref, comme il l’estimait capable de s’élever à un haut niveau de
perfection, il la lui accorda, bien qu’elle fût sa seule héritière. On fit donc
les noces en observant très scrupuleusement et solennellement tous les
rites en usage dans les mariages sarrasins. Une fois la fête finie et les
noces célébrées, Malaquin de Bagdad, qui était un vaillant chevalier,
emmena la Belle Malheureuse, devenue son épouse, dans son pays : une
nombreuse escorte de hauts princes et barons d’ Aumarie l’accompagna et
les seigneurs de Syrie lui firent joyeux accueil ; ils allaient dans l’avenir
l’estimer beaucoup, l’aimer et l’honorer. De son côté, elle se conduisit en
bonne et loyale dame, ce qui lui valut les louanges de tous les gens du
pays, et elle eut une fille dont, en grandissant, la beauté surpassa tant
celle de toutes les autres jeunes filles que le sultan de Damas, un homme
aussi riche que puissant, désira la prendre pour femme et l’épousa en
effet. Pour l’amour d’elle, il organisa une fête sans pareille. Et la joie
qu’ils partagèrent fructifia en un beau fils qu’ils nommèrent Saladin en
qui la Nature mit toute sa science à former au mieux les membres et le
corps : on comprend que le sultan se soit réjoui à le voir. Il le fit donc
soigneusement éduquer comme il convenait à son rang ; l’enfant profita
à souhait jusqu’au moment où il apprit la science des armes, ce qui lui
plut particulièrement : il s’instruisait dans l’art de la guerre plus volon-
tiers qu’en tout autre domaine. Dès sa jeunesse, sa vertu était sans
pareille : il était sage et raisonnable, humble et courtois, bref, si bien
élevé que tout le monde l’aimait et prenait plaisir à sa compagnie. Il
grandit sans rien faire qui mérite d’être raconté jusqu’au moment où Bau-
douin de Sebourg 1 fut couronné roi de Jérusalem. C’est à la même
époque que le sultan de Damas, le père de Saladin, prit en haine
I. Ce personnage est dû à la fusion de trois rois de Jérusalem : Baudouin II du Bourg,
Baudouin IV le lépreux ( 1 1 74-1 185) et Gui de Lusignan ( 1 186-1 187), fait prisonnier par
Saladin à Hattin, peu avant la reconquête de Jérusalem. Aucun de ses modèles n’est mort
en défendant Jérusalem (voir chap. vi).
SALADIN
423
— j’ignore à quelle occasion — l’émir qui régnait au Caire dans la
grande cité de Babylone Il manda ses hommes et, depuis Damas, alla
jusqu’au Caire avec une grande armée assiéger l’émir. Son fils Saladin
l’accompagnait ; il était bien jeune encore, mais pour la subtilité, la
sagesse et la courtoisie, il l’emportait sur tous les rois païens. Quelque
temps après, le sultan, qui s’appelait Saladin comme son fils 1 2 — selon le
témoignage des chroniques — , mourut avant d’être parvenu à ses fins.
Tout ce qu’il possédait échut à son fils qui, après avoir dûment pleuré et
porté le deuil de son père, fit vœu de ne jamais porter la couronne à moins
de conquérir d’abord celle de Babylone au Caire. C’est pourquoi, en
homme hardi et audacieux, il multiplia escarmouches et assauts contre
ses ennemis. L’histoire même en ignore le compte. Ce que Ton sait, c’est
que, après toutes ces tentatives, sachant que l’émir était effectivement
dans les murs mais qu’il était impossible de se rendre maître de lui autre-
ment que par la ruse, il mit sur ses épaules un bât chargé de bois et s’arma
d’un couteau qu’il glissa le long de sa cuisse : ce fut là sa seule arme.
Puis il réunit quarante chevaliers à qui il fit revêtir des habits de paysans
ou de charretiers, mais portant des armes sous leurs vêtements ; à chacun
d’eux il remit une badine d’ânier. Avant son départ, il ordonna à ses
hommes de s’armer et de pénétrer dans Le Caire pour lui prêter main-
forte dès qu’ils l’entendraient sonner du cor. Il n’eut aucun mal à se faire
ouvrir la porte, car les portiers, qui le reconnurent aussitôt, pensèrent que
c’était là façon d’aller demander humblement merci à leur souverain :
c’est ainsi qu’il pénétra dans la ville avec ses chevaliers. Inutile de dire
que la foule s’amassa autour de lui dans la grand-rue du Caire quand on
le vit marcher à quatre pattes comme un animal suivi par les siens, la
badine à la main : le spectacle en valait la peine. Il fit donc accourir petits
et grands. On annonça la nouvelle au roi ; lui aussi crut que Saladin
venait se rendre à sa merci, reconnaissant qu’il fallait être bien « bête »
pour l’avoir attaqué. C’est pourquoi il alla au-devant de lui, ému de pitié
pour cet homme qui avouait son « ânerie ». Mais, dès qu’il fut à portée
de Saladin, celui-ci se dressa en pied, jeta au loin bât et bûches et, après
avoir dit aux siens de faire leur devoir, sonna de son cor. Sur quoi, sans
éprouver de crainte, il dégaina son couteau et en frappa l’émir sous les
yeux de tous ses princes : il n’y en eut pas un pour oser intervenir, tant
ils prirent peur devant l’audace de l’entreprise. Tous se soumirent donc.
Quant aux chevaliers qui avaient dissimulé leurs armes, ils s’acquittèrent
si bien de leur tâche que tous ceux que Saladin voulut faire mettre à mort
périrent, à commencer par le roi. Sur quoi, les princes reconnurent
Saladin pour leur maître et lui livrèrent le palais. Il y trouva un magnifi-
1 . Désigne traditionnellement Le Caire, ou sa banlieue ; dans Saladin, Babylone peut
aussi désigner le nord de l’Égypte.
2. En fait, il s’appelait Najm al-Dîn.
424
LITTÉRATURE ET CROISADE
que cheval que personne n’avait encore osé monter ; il avait été prédit
que celui qui en serait capable deviendrait roi de Babylone au Caire et
acquerrait une grande renommée parmi les Sarrasins. Dès qu’il le vit,
Saladin se mit en selle, et aussitôt, le cheval lui fit fête, hennissant, dres-
sant les oreilles et frappant du pied. Ce qui valut à son cavalier d’être
immédiatement honoré du titre de roi par les gens du Caire : « Bienvenue
à toi, seigneur, s’écrièrent-ils à grands éclats de voix, et loué soit
Mahomet de cette journée où s’accomplit en ta personne la prophétie des
augures ! » Du même coup — selon le témoignage de l’histoire — , toute
l’armée de Saladin entra dans Babylone sans se voir opposer la moindre
résistance, car les habitants et les soldats furent comme privés de toute
réaction et comme ensorcelés par la force de Saladin quand ils le virent
tuer leur roi en les bravant tous. Oui, quand ils le virent plonger son
couteau dans le corps du souverain et l’en retirer dégouttant de sang, ils
perdirent toute volonté de s’en prendre à lui : cette action d’éclat lui
assura la paix et même l’amitié de ses ennemis les plus déterminés. Ils le
menèrent aussitôt solennellement, comme leur seigneur légitime, dans
une petite chambre magnifiquement décorée où se trouvait le « perron »
de Babylone. C’était l’objet le plus précieux et le plus riche qu’il y eût
dans tous les royaumes sarrasins : il fallait payer un besant d’or au roi
pour le voir. Et si quelqu’un demande ce que c’était que ce « perron »,
l’histoire répond que c’était la gemme-mère à partir de laquelle devaient
être, ensuite, taillées toutes les émeraudes qui circulent dans le monde
— et il y en a beaucoup ! — , car, une fois Saladin en possession de ce
joyau, il ne voulut pas garder pour lui quelque chose d’aussi précieux,
comme les lapidaires l’avaient assuré qu’on pouvait parfaitement tailler
en morceaux une si belle pierre. Il commença par se faire couronner roi
du Caire et de Babylone et par y recevoir l’hommage de tous les grands
et les princes d’Égypte. Au cours d’une cérémonie solennelle, on le cou-
ronna et on lui donna à tenir le sceptre royal, ce qu’il méritait bien car,
dans sa courtoisie et sa générosité ', il déclara qu’en ce jour il ferait ce
que jamais avant lui roi, ni sultan, ni émir n’avait fait : il fit briser la
précieuse gemme d’émeraude et en remit un morceau à chacun des siens,
ce pour quoi tous louèrent, selon ce qu’ils avaient reçu, sa libéralité et sa
largesse de cœur.
1. Deux qualités essentielles du chevalier et du roi. Les autres sont le courage et la
loyauté. Saladin les possède toutes. La foi en moins, il représente l'idéal chevaleresque et
royal, selon les canons de la féodalité occidentale.
SALADIN
42S
II
Comment, après avoir été reconnu comme seigneur par tous ceux qui
dépendaient de l 'émir, il réunit une grande armée et se rendit en Arménie où
il s 'empara du Krak et du geste de courtoisie qu 'il eut pour une dame en
couches.
Une fois Saladin revêtu de ses habits royaux et couronné, on lui ouvrit
les immenses trésors que les prédécesseurs de l’émir et lui-même avaient
accumulés dans la grande cité de Babylone. Il s’en réjouit beaucoup, non
dans la pensée cupide de les garder pour lui, mais pour les répartir entre
ses sujets auxquels il les distribua intégralement, ce que lui reprochèrent
ceux qui avaient été jusque-là ses maîtres. Il répondit à ceux qui blâmaient
sa largesse que, tant que les siens auraient de quoi vivre, lui-même ne
manquerait de rien. Dès le début de son règne, sa générosité lui valut
l’amour des Babyloniens et il s’acquit ainsi la bienveillance de tant de
gens que jamais, bien au contraire, il ne devait ensuite manquer d’hom-
mes pour participer à ses entreprises. Tandis qu’il était demeuré au Caire,
il conçut le projet de se rendre en Syrie pour y assiéger Jérusalem. Il
convoqua ses hommes de plusieurs pays, si bien que le roi de Jérusalem
fut averti de tout ce rassemblement. Il renforça donc les défenses du Krak
qui gardait le premier passage sur la route de Babylone en Syrie et prévint
Renaud d’Antioche qui commandait la place d’avoir à faire bonne garde.
Égypte, Syrie, pays de Damas se mobilisèrent aux ordres de l’entrepre-
nant Saladin et du roi de Jérusalem. Quand l’armée de Saladin fut prête,
il quitta Babylone et marcha sur la frontière de Syrie. Si nombreuses
étaient ses troupes que partout où il y eut affrontement, les chrétiens
prirent la fuite et se réfugièrent dans les bois et les déserts. Il s’avança
ainsi jusqu’au Krak, auquel, aussitôt son camp installé, il fit sans ménage-
ment donner l’assaut. Mais ses occupants se défendirent avec tant d’ar-
deur que les païens durent faire retraite : au courage des assiégés
s’ajoutait la situation de la place qui semblait bien la rendre imprenable.
Saladin ne renonça pas pour autant ; il fit dresser sa tente sur place et
déclara qu’il persévérerait jusqu’à la reddition de la citadelle.
Les chrétiens ne furent pas peu effrayés quand ils se virent ainsi cernés,
et ils eurent bien du mal à faire face à tout ce que le vaillant Turc 1 2 leur fit
endurer de nuit comme de jour, car, après avoir établi un dispositif de
siège tout autour de l’enceinte, il multiplia les assauts. Cela en vint au
1. Il n’y avait pas de Krak dans cette région. On en connaît trois : le Krak des Moabites
(à l’est de la mer Morte), occupé par Renaud de Châtillon (= Renaud d’Antioche) et attaque
en vain par Saladin en 1 173 ; le Krak de Montréal (entre la mer Morte et la mer Rouge) pris
par Saladin en 1 189 ; le Krak des Chevaliers (au nord-est de Tripoli), le plus proche de
l’Arménie.
2. Saladin était d’origine kurde.
426
LITTÉRATURE ET CROISADE
point que le commandant de la place, Renaud d’Antioche, voyant que la
plupart de ses hommes avaient été tués, finit par envisager de trouver une
issue dans la fuite. Il entreprit donc de quitter le château avec les siens,
sans armes, emmenant avec lui sa femme, enceinte, qui était près de son
terme. Les Sarrasins les aperçurent et prévinrent Saladin qui sortit sans
tarder de sa tente pour leur donner la chasse ; il n’eut pas à aller loin pour
tomber sur le groupe des chrétiens, arrêtés, qui attendaient, mais qu’atten-
daient-ils ? Envoyé aux nouvelles, un messager revint dire que la dame
avait eu si peur que cela avait déclenché le travail de l’enfantement et que
sa vie était en grand danger. Ce qui émut fort le courtois Saladin ; aussi,
en homme franc et de bonne foi, bien qu’ils fussent ses ennemis, il envoya
aux chrétiens et à la dame, pour l’amour d’elle, une de ses plus riches
tentes ainsi qu’abondance de nourriture, pain, viande et vin. Puis il prit
possession du château, y installa une nombreuse garnison et au moment
de partir il recommanda la noble dame aux siens ; il fit plus : il lui envoya
un sauf-conduit pour qu’elle puisse passer sans être inquiétée partout où
sa puissance avait force de loi. Le lendemain, il partit avec le gros de son
armée dans l’intention d’assiéger Ascalon où se trouvait le roi Baudouin.
Mais quand il vit que la ville était difficile à prendre, il prit la direction de
la plaine de Rames où il donna l’assaut à la cité de Saint-Georges dont il
s’empara de vive force, et il la rasa. Pendant qu’il y faisait halte, le roi
Baudouin de Jérusalem — celui dont on a dit qu’il était lépreux — quitta
secrètement Ascalon avec le gros de ses troupes pour la région de Damas
où il ne s’attarda pas. Dès que la reine l’apprit, elle le fit savoir à son fils
Saladin, qui, aussitôt prévenu, fit mouvement avec tous ses hommes pour
protéger son pays et sa mère. Mais il eut beau se hâter, quand il arriva, le
roi Baudouin était déjà reparti pour Jérusalem, chargé de butin, ce qui
l’affligea fort. Cependant, il poursuivit sa marche jusqu’à Damas pour
voir sa mère qui lui fit grande fête et le fit couronner roi du pays à grand
honneur.
III
Comment le sultan Saladin soumit la Perse ; de l'armée qu’il leva pour
aller en Syrie, delà bataille qu 'il livra aux chrétiens, du siège de Tabarie 1 et
comment Huon Dodequin 2 envoya chercher des secours.
En ce temps que Saladin croissait et florissait de jour en jour, et tandis
qu’il se faisait couronner à Damas, il entendit tant vanter le royaume de
Perse qu’il désira s’en assurer la possession et voulut le conquérir. Il
1. Tibériade.
2. Sur ce personnage, voir l’Introduction.
SALADIN
427
envoya donc demander une trêve au roi de Jérusalem, laquelle lui fut
accordée, et après avoir achevé ses préparatifs, quitta Damas et gagna la
Perse. Cependant, le roi Baudouin en profita pour remettre en état de
défense une place forte, située sur le Jourdain à l’endroit où Jacob avait
lutté avec l’ange, place que Saladin avait auparavant saccagée et à moitié
détruite. La nouvelle eut le don de lui déplaire fort, mais il n’en continua
pas moins son chemin jusqu’en Perse, où il trouva un pays tout disposé à
reconnaître son autorité. Avant même qu’il soit arrivé dans la capitale du
royaume, le souverain lui fit envoyer des présents et vint lui faire homma-
ge ; Saladin le reçut donc avec aménité et il ne fut plus question de
guerre : il put retourner en Syrie. Il se dépêcha d’abord d’y donner l’as-
saut au château que Baudouin avait relevé en son absence ; il fut le
premier à monter aux créneaux et plus de cent chevaliers le suivirent qui
tuèrent les chrétiens jusqu’au dernier ; en outre, ils abattirent toutes les
tours et les murailles et les rasèrent si bien qu’il n’en resta pas pierre sur
pierre. Saladin poursuivit son avance jusqu’à Tyr où il ne s’attarda pas
— car la place était trop forte — mais alla assiéger Césarée qu’il prit
d’assaut et fit passer sous son obédience. Une fois le peuple soumis à sa
volonté, il apprit par des espions que le roi de Jérusalem était descendu
avec une armée importante jusqu’à la plaine où se trouve la fontaine de
Séphorie. Il se dépêcha de marcher contre lui ; les chrétiens surent sa
venue alors qu’il était déjà tout près. Ils firent tout ce qui dépendait d’eux
pour ne pas être surpris, mais voici que, tout à coup, tambours, cors et
trompettes retentissent et que Saladin et toute son armée fondent brutale-
ment sur eux. Quels cris, quels hurlements on entendit alors, Dieu le sait,
car, dans les deux camps, chrétiens et païens risquèrent le tout pour le tout
en une mêlée mortelle. Saladin y accomplit des exploits à peine croyables,
car il était robuste et si courageux dans son ardeur audacieuse que per-
sonne n’osait se mesurer avec lui. Partout où il se portait, les chrétiens
n’osaient même pas le regarder en face et se cachaient de lui. Lui était
partout à la fois et sa supériorité leur causa tant de tort qu’ils durent finir
par s’avouer vaincus et déconfits. Comme la nuit tombait, il se replia avec
ses hommes jusqu’aux montagnes, sans les poursuivre davantage : il se
disait qu’il aurait tout le temps d’achever de les vaincre le lendemain.
Mais le roi Baudouin et les chefs de son armée s’avisèrent d’un subter-
fuge : la nuit venue, on alluma torches et lanternes et l’armée commença
de mener grande fête à tel point que, tout cela ne semblant pas devoir
cesser, Saladin en fût assez surpris pour envoyer un de ses courriers se
rendre compte.
Le païen partit aussitôt et ne devait pas avoir de mal à rapporter des
nouvelles, car il tomba par hasard sur un chrétien à qui il demanda d’où
venait toute cette illumination. Celui-ci, comprenant qu’il avait affaire à
un espion, répondit astucieusement que cette grande clarté venait du ciel
et qu’elle les illuminait à cause de la sainte Croix qu’ils avaient avec eux.
428
LITTÉRATURE ET CROISADE
Le païen retourna donc rapporter cette explication à Saladin : « Par tous
nos dieux, seigneur, j’ai accompli la mission dont vous m’aviez chargé :
je suis tombé on ne peut mieux puisque j’ai rencontré un chrétien, peut-
être un espion comme moi : il était seul. Il m’a appris que cette lumière
vient du ciel, ce qui constitue à l’évidence un miracle et est un signe que
vos adversaires n’ont pas lieu de désespérer. » Saladin hocha la tête sans
répondre à ce discours mais ne fut pas découragé pour autant. À tout
hasard, le lendemain matin, il fit lever le camp et marcha sur Tabarie où
commandait un vaillant chrétien ; païen autrefois, il s’était fait baptiser.
Il résista vaillamment à Saladin, et les païens qui, sitôt arrivés, s’étaient
avancés au pied de la muraille dans l’intention de donner l’assaut, durent
reculer devant la pluie de traits que leur décochèrent leurs adversaires.
Saladin mit donc le siège devant la cité et fit plusieurs tentatives pour
investir la place, contre lesquelles le roi Huon se défendit on ne peut
mieux. Il envoya aussi demander un prompt secours à Nazareth au roi
Baudouin à qui il était apparenté : aussitôt, Baudouin quitta Nazareth avec
son armée et se rapprocha de celle des païens à marches forcées. Un soir,
il établit son camp tout près d’eux et fit savoir son arrivée à Huon en
l’invitant à prendre toutes dispositions pour passer à l’attaque le lende-
main, car, pour sa part, tout ce qu’il voulait, c’était l’aider.
IV
Comment, après l 'arrivée de l 'armée de secours, s 'engagea une grande
bataille où les chrétiens eurent le dessous ; comment le roi Baudouin fut fait
prisonnier et mis à rançon et la ville de Tabarie prise. De la flotte que le
sultan envoya.
Quand ils apprirent l’arrivée de Baudouin, ce fut la liesse parmi les
chrétiens de Tabarie et en particulier grande fut la joie de Huon, leur roi.
Ils passèrent la nuit à fêter l’événement. Quand Saladin le sut, il n’en fut
pas effrayé pour autant : « Loué soit Mahomet ! Je ne souhaite rien de
mieux car, demain, j’attaquerai l’armée de Baudouin, avec le plaisir de
nos saints dieux, et si les gens de la ville font une sortie, je ne doute pas
que cela tourne mal pour eux. » Après quoi, il ordonna à tous ses capitai-
nes, émirs et rois, de faire armer leurs hommes dès le point du jour. On
fit toute la nuit bonne garde dans le camp jusqu’à l’aurore où chacun se
leva et s’arma à grand bruit. Quand ils furent tous prêts, Saladin les
disposa en belle ordonnance. Et vous devez savoir que si les païens
s’étaient soigneusement préparés, les chrétiens en avaient fait autant.
F inalement, les deux camps fùrent prêts et on fit sonner trompettes et clai-
rons pour réveiller les cœurs ; les deux armées s’avancèrent l’une au-
SALADIN
42 l >
devant de l’autre pour en venir aux mains. Saladin tout le premier abaissa
sa lance, et, éperonnant son cheval, s’enfonça à vive allure au milieu des
chrétiens, abattant tout devant lui, si bien qu’il ouvrit un passage dans
lequel s’engouffrèrent les païens. Ce fut le début d’une très sanglante
bataille. Dès les premiers coups échangés, chevaliers et hommes d’armes,
tombés à terre, blessés et certains mortellement, décapités, ne purent être
dénombrés, car, païens et chrétiens, tous ne pensaient qu’à s’entre-tuer.
La tuerie dépassa toute mesure là où Saladin avait chargé, c’est-à-dire
vers l’aile droite. Il y avait déjà mis en fuite tous les chrétiens quand Huon
Dodequin et un autre qu’on appelait le Bâtard de Bouillon 1 sortirent de la
ville et débouchèrent par hasard là où il se trouvait. Ils firent si bien force
d’armes que, reprenant courage, les chrétiens se rallièrent et reprirent le
combat. L’affrontement fit beaucoup de morts de part et d’autre, en si grand
nombre même qu’il pourrait paraître surprenant eu égard au petit nombre
des chrétiens comparé à la masse des païens, mais c’est que jamais combat-
tants ne s’acquittèrent mieux de leur tâche que ne le firent ceux qui s’étaient
ressaisis grâce à l’action de Huon et du Bâtard. Mais Saladin ne tarda guère
à lancer sur eux plus de cinquante mille païens ; c’en était trop : épuisés, la
plupart des chrétiens furent tués. Pendant que le massacre se poursuivait,
de tels hurlements s’élevaient autour de Saladin que Huon et le Bâtard,
voyant les chrétiens épouvantés se laisser massacrer sur place, voulurent
passer au travers des troupes païennes pour aller vers l’aile gauche où se
trouvait le roi Baudouin. Mais voici Saladin et les siens qui, anéantissant
tous ceux qui se trouvaient sur leur passage, chargent les gens du roi avec
tant de violence que les chrétiens furent tous incapables de résister et tour-
nèrent le dos, s’enfuyant à qui mieux mieux en direction de Tyr où ceux qui
parvinrent à s’échapper se réfugièrent. Le roi Baudouin fut fait prisonnier,
ainsi que beaucoup d’autres chrétiens. Huon et le Bâtard, eux, s’échappè-
rent et gagnèrent La Mecque où se trouvait la femme de Huon ; ils n’osèrent
pas retourner à Tabarie, conscients qu’ils ne pourraient pas défendre la cité
contre la puissance de Saladin, lequel, après cette grande victoire, envoya
le roi de Jérusalem et ses autres prisonniers à Damas. Puis il marcha sur
Tabarie et donna l’assaut avec tant d’ardeur que, malgré la défense des
chrétiens, la ville fut prise par les païens qui y pénétrèrent en force. Saladin
en disposa à sa volonté et, après y avoir installé une garnison suffisamment
forte, il partit avec son armée et alla mettre le siège devant Jaffa, qu’il prit
d’assaut. Puis il mena ses troupes devant Ascalon et fit donner l’assaut,
mais, là, il subit des pertes considérables car la place était forte ; voyant
que l’entreprise s’annonçait difficile, il envoya chercher le roi Baudouin à
Damas et lui dit qu’il le libérerait s’il acceptait de lui livrer la ville. Le roi
1 . Personnage de fiction, fils de Baudouin I" du Bourg et d’une princesse sarrasine (qui
deviendra ensuite la femme de Huon Dodequin). Il est le héros-titre d'une chanson de geste
du deuxième cycle de la croisade.
430
LITTÉRATURE ET CROISADE
répondit qu’il ferait son possible. Il s’avança au pied de la muraille, héla les
habitants et leur expliqua fort bien comment leur reddition paierait sa
rançon : mais qu’ ils se gardent de rendre la ville à des conditions qui pour-
raient se retourner contre eux ! Eu égard à la prouesse du vaillant roi Bau-
douin et prenant en compte le fait que, lui prisonnier, Jérusalem était privée
de chef, ils disposèrent de leur ville pour lui et la remirent à Saladin à condi-
tion qu’ils aient la vie sauve, eux, leurs femmes et leurs enfants et un sauf-
conduit pour se rendre, avec tous leurs biens, dans le pays des chrétiens
C’est ainsi que Saladin devint seigneur d’Ascalon, où il séjourna pendant
un temps que j’ignore. Villes et châteaux se rendirent à lui en masse ; de
toute la Syrie, seules firent exception Tyr et Jérusalem, objet de tous ses
désirs. Avant de laisser partir Baudouin, Saladin lui demanda pourquoi il
lui faisait la guerre.
« N’avez-vous pas égard, cher seigneur, à toute la puissance de Baby-
lone et de l’Égypte, de la Perse, de Damas et de presque toute la Syrie 1 2
que je tiens en mon obédience ? Vous avez tort de me faire la guerre,
je vous assure ; cependant, je vous offre 30 000 besants d’or pour vous
permettre de fortifier des places dans un rayon de cinq milles autour de
Jérusalem et je vous enverrai grande abondance de vivres — je serai
généreux ! — à condition que vous me donniez une trêve jusqu’à la pro-
chaine Pentecôte. Si, à cette date, vous avez pu réunir au moins la moitié
des effectifs qui constituent aujourd’hui mon armée, vous choisirez, à
votre préférence, soit de m’interdire, soit de me livrer la ville, étant
entendu que je vous donnerai un sauf-conduit pour que vous puissiez vous
rendre dans le pays des chrétiens, là où vous déciderez de résider.
— Je ne peux consentir à ce traité, seigneur sultan, répondit Baudouin,
et bien que la renommée de votre pouvoir soit grande, que la volonté de
notre Dieu Jésus-Christ soit accomplie en Sa puissance ! Sachez que nous
n’avons pas assez besoin de votre argent pour consentir à rendre la ville
à un incrédule et à un persécuteur des serviteurs de Dieu.
— En ce cas, je vous jure que, par tout l’amour que je dois aux dieux
Mahomet, Apollon et Jupiter, aucun jour de ma vie je n’accorderai merci
à Jérusalem ! J’y mourrai plutôt à la tâche. Et, je vous préviens, dès que
vous y serez de retour, je n’aurai de cesse avant d’avoir assiégé la ville,
de l’avoir prise ou fait d’elle ce qui me plaira. »
Baudouin ne manqua pas d’être assez impressionné par ces serments,
bien qu’il fît celui qui n’avait pas sujet de craindre. Finalement, il s’en
retourna à Jérusalem, avec le congé de Saladin, très préoccupé par ce qu’il
venait d’entendre et, pour parer à toute éventualité, il fit venir quantité de
1 . La partie du pays, vers le nord, dont les chrétiens pouvaient se considérer comme les
maîtres.
2. Cet espace correspond aux territoires actuels de la Syrie, du Liban, d’Israël et de la Jor-
danie.
SALADIN
431
vivres, distribua des armes au peuple et se tint le plus attentivement qu'il
put sur ses gardes. Cependant que Baudouin pourvoyait à ce dont il avait
besoin, Saladin envoya ses ordres en toute hâte en Afrique, à Babylone en
Egypte, à Damas, en Perse, en Inde et en Farinde ', en Mauritanie, à Sara-
gosse en Aragon et jusqu à l’Arbre-Sec 1 2 : il y signifiait à leurs princes
d’avoir à se rendre auprès de lui à une date fixée, avec toutes les forces
dont ils pourraient disposer. Et l’histoire rapporte qu’ils furent bien quatre
cent mille païens à se rassembler à Ascalon, au nombre desquels se trou-
vait Corsuble, le grand-oncle de Saladin. Le sultan fit armer un navire
— jamais auparavant on n’avait entendu parler de pareille merveille —
qui pouvait porter dix mille combattants avec chevaux, armes, tentes et
pavillons, ainsi que trois mois de vivres. Au milieu, était planté un
immense étendard sur lequel étaient représentés les quatre dieux sarrasins,
une épée au poing comme pour en menacer les chrétiens. Et aux quatre
coins, il y avait quatre tours de bois, hautes de deux cents pieds, construites
avec art, munies de pièces d’artillerie et de tout ce qui était nécessaire pour
défendre la nef. Bref, quand il eut achevé ses préparatifs, il quitta Ascalon
avec sa grande armée, et vint installer son camp devant Jérusalem. Il
chargea des charpentiers d’y élever des maisons, comme s’il devait y
rester toute sa vie. Et, peu de temps après son arrivée, un lundi, il fit donner
l’assaut ; mais les habitants firent une sortie en ordre de bataille, et ils
étaient si nombreux et offrirent une si belle résistance que les païens en
furent très étonnés, car ils se battirent jusqu’au soir et sans subir trop de
pertes. Huit jours d’affilée, Saladin revint à l’assaut. Cependant, la place
était si forte que, où que portât l’attaque, il n’obtint pas de succès : il y eut
certes des morts parmi les habitants, mais lui-même perdit beaucoup des
siens. Alors qu’il avait commencé par établir son camp devant la porte de
la Maladrerie, il le déplaça et occupa l’autre côté, depuis la porte Saint-
Étienne jusqu’à celle de Josaphat, si bien que personne ne pouvait guère
sortir de l’enceinte ni y entrer sans qu’il le sache, ce qui causa beaucoup
de souci à Baudouin.
V
Comment Baudouin fit dire au Bâtard de Bouillon et à Huon Dodequin de
venir le secourir.
Quand Baudouin de Sebourg se vit ainsi encerclé par ses ennemis, et
qu’il se fut rendu compte de leur intention — qui était de demeurer sur
1. Royaume de fiction.
2. L’Arbre-Sec marque la limite du royaume du légendaire Prêtre Jean ; c’est une façon
de désigner un Orient très lointain et de souligner la puissance de Saladin.
432
LITTÉRATURE ET CROISADE
place jusqu’à la prise de la ville — , il eut l’idée d’envoyer dire au Bâtard
de Bouillon et à Huon Dodequin de Tabarie, qui étaient pour lors à La
Mecque, le besoin qu’il avait d’eux. Il expliqua soigneusement au messa-
ger ce qu’il devait dire et le fit partir aussitôt prêt. L’homme, qui s’enten-
dait à ce genre de mission, parvint en effet à La Mecque où le Bâtard et
Huon étaient en compagnie des rois Esclarmond et Hector de Saleme,
tous deux frères de Huon et de Sinamonde, la mère du Bâtard. Le messa-
ger s’agenouilla devant les princes et les salua selon l’usage chrétien. Puis
il présenta la lettre de Baudouin fermée de son sceau et parla du siège qui
avait été mis devant Jérusalem et des forces que les Sarrasins y avaient
rassemblées. Ces nouvelles n’impressionnèrent guère le Bâtard, persuadé
qu’il lui suffirait de vingt mille combattants et pas plus pour venir à bout
des païens, pour peu qu’ils lui ressemblent : il faut dire que sa valeur était
sans égale. Mais elles plongèrent Huon Dodequin dans l’accablement : il
se mit à soupirer de façon pitoyable comme s’il avait vu ses deux enfants
à l’agonie. Cela ne passa pas inaperçu aux yeux du Bâtard :
« Qu’avez-vous, cher seigneur Huon ? Par tous les saints, vous avez
l’air inquiet ; on dirait que d’avoir entendu parler du nombre des Sarrasins
vous fait perdre cœur !
— Non, assurément, je ne suis ni troublé ni découragé ; mais je me
souviens de tous ces nobles chevaliers que nous avons tués autrefois ', qui
nous seraient bien utiles aujourd’hui, et je me dis que nous avons commis
là une grande faute dont Dieu, le juste juge, veut peut-être nous punir
maintenant. Il me semble qu’il n’y a qu’à convoquer tous nos hommes et
à chevaucher tout droit contre l’ennemi en essayant de le prendre au
dépourvu et de le faire se débander. »
Marbrun, Esclarmond et Hector mandèrent donc leurs hommes ainsi
que le Bâtard de Bouillon et Huon Dodequin, et ils se trouvèrent au
nombre de trente mille. Ils décidèrent alors de partir, et prirent congé en
ne laissant sur place comme prince que le seul Hector. Enfin, ils se mirent
en route en belle ordonnance pour ne pas risquer d’être surpris en désor-
dre par leurs adversaires. Ils arrivèrent à Jérusalem un jour où Baudouin
était monté en haut de la tour de David — ce qu’il faisait souvent — pour
voir quand ses cousins viendraient. Leur vue le réjouit fort ; il descendit
donc réconforter ses hommes, disant qu’il était tranquille maintenant que
le Bâtard de Bouillon et Huon Dodequin étaient là. Et les chrétiens de la
ville en furent un peu rassérénés. Mais les secours ne purent échapper au
passage à la vue du sultan Saladin et des païens qui avaient placé des
guetteurs dans le pays.
1. C’est un converti qui parle. Huon Dodequin a pris alors le nom de Huon de Tabarie.
Cette conversion est racontée dans une autre chanson de geste.
SALADIN
4 . 1.1
VI
Comment il y eut une grande bataille pour Jérusalem où moururent Bau-
douin et le Bâtard de Bouillon.
Les armées du Bâtard s’installèrent en dissimulant au mieux leur pré-
sence. Puis le Bâtard appela le messager qui était venu de Jérusalem le
chercher et lui ordonna d’aller trouver Baudouin dans la ville et de le pré-
venir de son arrivée afin qu’il puisse faire une sortie pour l’aider, le
moment venu. Le messager partit en disant qu’il s’acquitterait de sa
mission à l’honneur des chrétiens. Une fois dans la cité, il se rendit auprès
de Baudouin qui lui fit bon accueil et s’enquit des nouvelles qu’il appor-
tait. « J’ai délivré votre message, seigneur, dit-il, et j’ai amené ceux que
vous désiriez tant ; à leur tour, ils m’ont envoyé vous dire de ne pas
manquer, lorsque vous verrez et entendrez, demain matin, la bataille s’en-
gager, de faire faire une sortie à vos hommes de l’autre côté, afin que vos
ennemis se voient attaqués de toutes parts, car l’intention du Bâtard de
Bouillon est de les envoyer défier. » Ces nouvelles ne laissèrent pas de
réjouir le Bâtard qui répondit au messager qu’il ne ferait pas faute de se
conformer à ses recommandations. Et sur ce, le messager s’en retourna à
la tente du Bâtard qui, de son côté, mis au courant des intentions du roi
Baudouin, appela un de ses écuyers et envoya par son intermédiaire au
sultan un défi de bataille pour le lendemain matin. Le messager partit aus-
sitôt et alla trouver le sultan qui était en la compagnie des plus hauts et
nobles princes sarrasins qui soient au monde — il n’y avait pas un rustre
parmi eux ! — et il lui signifia la bataille pour le lendemain matin de la
part du Bâtard de Bouillon.
Quelle ne fut pas la colère des païens et des princes sarrasins quand
ils entendirent ce message de défi où ils ne virent qu’outrecuidance. Ils
apprirent aussi à qui ils allaient avoir affaire et à combien d’adversaires.
Le sultan, surtout, s’irrita dans son orgueil à l’idée que, tout bien compté,
il n’y aurait pas plus de quarante mille combattants à affronter. Cette réac-
tion suscita l’hilarité de Corsuble quand il s’en aperçut : « Pourquoi vous
soucier de pareilles balivernes, seigneur ? Ignorez-vous que les chrétiens
sont trop orgueilleux pour faire cas de notre puissance ? Considérez donc
qu’il pourrait bien leur arriver — et demain, par exemple — de perdre le
Bâtard et Huon. Alors, le reste sera vite expédié. Enfin, nous sommes à
vingt contre un. Et par la foi que je dois à tous nos dieux, à mon avis,
quelque bonne figure qu’ils nous fassent, il ne se peut pas qu’ils ne soient
bien plus inquiets que vous le pensez. Pour moi, je pense valoir n’importe
qui. » Les nobles princes sarrasins se réjouirent fort d’entendre Corsuble
parler ainsi à Saladin. Pendant la nuit, les deux armées placèrent des guet-
434
LITTÉRATURE ET CROISADE
teurs pour se protéger et, le lendemain, sûres d’avoir à se battre, se prépa-
rèrent de leur mieux. Les chrétiens se répartirent en cinq corps de troupes
de dix mille combattants chacun. Et les païens ordonnèrent les leurs en
nombre tel que les chrétiens paraissaient peu de chose en regard. Lorsque
la bataille s’engagea, il y eut force cris et combats acharnés. Malgré le
petit nombre des Français et nobles chrétiens, ils demeurèrent rangés en
bon ordre comme s’ils avaient été aussi nombreux que leurs adversaires.
Ils placèrent les archers et arbalétriers en avant-garde pour qu’ils soient
les premiers à porter et recevoir les coups. Au centre se trouvait le Bâtard
de Bouillon, portant très haut l’étendard de La Mecque ', puis ses oncles,
portant chacun le leur. Dodequin portait celui de Tabarie contre les Sarra-
sins qui s’avançaient en masse à leur rencontre. Et de l’autre côté, le grand
roi Corsuble, à la tête de cent mille combattants, n’attendait que le
moment où ceux de la ville tenteraient une sortie : ils étaient en trop petit
nombre en comparaison et, à la vérité, le roi Baudouin, qui ne pouvait se
faire accompagner de plus de dix mille hommes, était à tous égards mal
loti. Finalement, quand tous les corps de troupes en furent venus à la
mêlée, Baudouin de Sebourg sortit de la ville pour n’y plus rentrer, ce qui
fut grand dommage. Dès qu’il eut franchi l’enceinte, Corsuble, l’oncle du
sultan, se porta à sa rencontre avec dix mille Sarrasins hurlant et faisant
un tel vacarme qu’on les aurait entendus à une lieue. Baudouin s’enfonça
cependant parmi eux et, de sa lourde hache, il les tailla en pièces si bien
que tous fuyaient devant lui comme les agneaux en troupeau devant le
loup. Et il poussait souvent son cri « Jérusalem ! » pour guider ses
hommes et opérer sa jonction avec le Bâtard et Huon Dodequin qu’il dési-
rait voir plus que tout.
Baudouin et les siens se donnèrent tant de peine qu’ils se frayèrent un
chemin à travers tous les corps de troupes adverses et que, malgré les
hommes de Corsuble, ils firent leur jonction avec ceux qui étaient venus à
leur secours, ce qui leur procura à tous une grande satisfaction. La bataille
redoubla alors d’achamement. Corsuble, qui regrettait fort de n’avoir pu,
avec ses hommes, empêcher Baudouin de rejoindre les autres, s’enfonça
au cœur de la mêlée, jurant par ses dieux que cela allait se retourner contre
lui. Cependant qu’il le poursuivait, attendant une occasion favorable, il
tomba sur Huon Dodequin qui le frappa de plein fouet et d’un tel élan
qu’il l’abattit sur place, lui et son cheval. Huon l’aurait achevé sans l’in-
tervention de Saladin et de plusieurs nobles et puissants Sarrasins qui,
malgré les chrétiens, le relevèrent et le remirent en selle, incident qui
mécontenta d’autant plus le grand Corsuble qu’il était le plus redouté de
tous les Sarrasins. « Babylone ! », s’écria le sultan quand il le vit à cheval.
Et la presse était si grande autour de Huon Dodequin qu’il dut crier « Ta-
1. Trait romanesque s’il en est : dans Saladin, La Mecque est tenue par Sinamonde pour
son mari Huon.
SALADIN
435
barie ! » assez haut pour que le Bâtard de Bouillon se portât à son secours
et éclaircît les rangs de tous ceux qui l’entouraient, si bien que Baudouin,
qui était derrière lui, saisissant l’occasion, abaissa sa lance et chargea par
le travers : il vint au triple galop frapper un roi païen en y mettant toutes
ses forces, et, lui passant sa lance à travers le corps, il l’abattit mort sous
les yeux de Corsuble et de Saladin qui ne purent rien faire.
Ah ! sainte Marie, quelle douleur Saladin éprouva en son cœur à voir
mourir ainsi le roi païen ! Que de regrets ils en éprouvèrent, lui et tout
pareillement Corsuble ! Saladin se ressaisit aussitôt et s’enfonça dans la
mêlée, jurant par ses dieux de tuer Baudouin ou d’y laisser la vie. Irrité
comme un lion peut l’être, féroce comme un serpent, ardent comme un
sanglier, il fit tout ce qu’il put pour le retrouver, suivi de ses gens qui
l’accompagnaient de leur mieux pour servir celui qui était leur nouveau
et souverain seigneur. De son côté, son oncle Corsuble en fit autant, rendu
comme enragé par la mort du roi païen tué par Baudouin, dont il voulait
prendre vengeance.
Si les Sarrasins se comportaient bien, vous devez savoir que les chré-
tiens ne dormaient pas non plus : tous faisaient de leur mieux. La bataille
offrait plus de dangers et d’occasions de trouver la mort qu’on ne saurait
le dire, car Saladin, qui ne cherchait rien d’autre que l’anéantissement des
chrétiens, parcourait les rangs dans tous les sens pour parvenir à ses fins.
Et la Fortune combattait si bien à ses côtés que tous le fuyaient comme
les perdrix fuient l’épervier, tant son audace était sans commune mesure.
Saladin était aussi courageux que confiant en ses armes : il ne craignait
personne et allait, chevauchant à travers le champ de bataille, cherchant
sans arrêt le roi Baudouin qui, lui-même, ne cherchait qu’à tailler en
pièces et à tuer le plus de Sarrasins possible. Cependant que le sultan était
en quête d’adversaires de sang royal, il aperçut le roi Esclarmond, oncle
du Bâtard de Bouillon, qui faisait trembler les rangs de combattants
devant lui : les Sarrasins avaient trop peur de lui pour oser l’approcher.
Saladin abaissa sa lance et lui courut sus avec une telle force qu’il l’abattit
mort au milieu de ses hommes. À cette vue, son frère Marbrun ne se
contint plus de douleur et maudit Saladin et celui qui avait été son maître
à la joute. Mais Saladin poursuivit son chemin, disant que sa seule joie
serait de retrouver le roi Baudouin. Le Bâtard survint à son tour car, dès
qu’il avait su la mort de son oncle, le bon roi Esclarmond, il s’était lancé
après Saladin, jurant par Dieu d’en avoir vengeance s’il meitait la main
sur lui. C’est ainsi que les deux princes se cherchaient par le champ. Mais
la presse était si grande que c’était merveille ; ce pourquoi, d’ailleurs, ils
ne restaient pas oisifs, mais allaient œuvrant sans cesse sur leur chemin.
11 se passa tant de choses ce jour-là qu’aucune chronique ne peut les rap-
porter véritablement toutes.
La bataille dura longtemps, jusqu’à la tombée du jour, après vêpres.
L’ardeur des combattants n’était pas diminuée pour autant, et en partieu-
436
LITTERATURE ET CROISADE
lier celle de Baudouin qui en avait bien besoin. Il s’était avancé si loin
dans les rangs ennemis qu’il y avait perdu bon nombre des siens et à peine
pouvait-on se frayer un passage jusqu’à lui au travers des cadavres
d’hommes et de chevaux qui l’entouraient. Cependant, il avait affaire à
un roi Sarrasin qui l’affronta si longuement que cela donna à Saladin le
temps d’arriver, ce qui mit ce dernier au comble de la joie. Brandissant
l’épée, il piqua des deux en direction de Baudouin qui n’y prit pas garde,
occupé qu’il était lui-même à manier l’épée pour en frapper les Sarrasins
qui l’entouraient. Le coup fut si brutal qu'il arracha l’épaule et le bras de
Baudouin et que le heurt des deux chevaux et de leurs cavaliers le jeta à
terre avec sa monture. C’est ainsi que mourut Baudouin, tandis que
Saladin s’écriait : « Voilà comment je me venge sur qui tue nos hom-
mes ! » Aussitôt, il fut assailli de tous côtés tandis que, pour plaire au
sultan, ceux qui le pouvaient descendirent de cheval et, après avoir achevé
le blessé, mirent son cadavre en pièces. Les chrétiens qui l’avaient suivi
jusque-là dans la bataille se détournèrent de lui — au moins ceux qui le
purent — et continuèrent de se battre en se ralliant à un autre étendard,
car celui de Jérusalem avait été abattu.
Le Bâtard de Bouillon chevauchait par le champ de bataille, ne désirant
rien tant que de rencontrer Saladin parce qu’il lui avait tué son oncle
Esclarmond. 11 croisa sur son chemin les chrétiens qui avaient été faits
prisonniers au moment de la mort du roi Baudouin. Ils se plaignirent à
lui, lui racontant que leur enseigne avait été abattue et que le corps du roi
avait été mis en pièces sur l'ordre de Saladin par ces maudits Sarrasins ;
cet acte de cruauté bouleversa le Bâtard au point de lui arracher des
larmes, qui pourtant ne servaient à rien. Il s’enfonça au cœur des rangs
païens, abattant et tuant tous ceux qu’il trouvait sur son passage. Quant à
Saladin, qui ne restait jamais longtemps sur place mais allait d’un endroit
à l’autre, cherchant l'exploit là où la presse était la plus épaisse, il aperçut
Hector, le frère du roi Esclarmond, qui faisait tant d’armes qu’on n’osait
pas attendre ses coups et dont l'histoire témoigne qu’il était en effet
homme de très grande vaillance. La mort de son frère l’avait mis dans un
tel état de fureur qu’on l’aurait cru enragé et qu’il s’exposait dangereuse-
ment dans le combat. Il poursuivit un roi païen nommé Gorhaut, un parent
de Corsuble et un cousin au premier degré de Saladin, et alla le tuer au
milieu de ses hommes, sous les yeux de Saladin en direction de qui
Gorhaut avait fait retraite, pensant être ainsi protégé, dans sa crainte
d’Hector qu’il avait déjà longuement affronté. Cette mort affligea tant
Saladin qu’il jura sur ses dieux et sa foi de la faire payer à Hector. Ce
qu’il fit car, le suivant du regard, il demanda qu’on lui donne une lance
et, dès qu’il l’eut, il se jeta à sa poursuite et l’en frappa avec une telle
violence qu’il l’abattit mort sur place. Ce fut une grande douleur pour
le Bâtard de Bouillon et une joie non moins grande pour les païens qui,
réconfortés par ce succès, chantèrent les louanges de Saladin, disant
SALADIN
437
qu’assurément il était le meilleur d’entre eux et qu’il fleurirait en prouesse
et honneur.
La bataille dura longtemps et elle se serait encore prolongée si la nuit
n’était venue suspendre les hostilités. Tous campèrent à l’écart des morts
et des blessés qui, incapables de se relever, osaient à peine faire entendre
une plainte par crainte d’être achevés, mais sans pour autant oublier la
douleur et le regret de leurs amis tombés au combat : tous y avaient perdu
des leurs et avaient sujet de pleurer et de se lamenter. Parmi eux, le Bâtard
de Bouillon, retiré dans sa tente où il s’appuyait contre le dossier de la
chaise sur laquelle il était assis, la main au menton 1 : la mort du bon roi
Baudouin et de ses oncles lui arrachait des soupirs sans fin ; il fallut que
Huon Dodequin le reprît :
« Vous dépassez toute mesure. Bâtard, cher seigneur, en vous affli-
geant ainsi. Ne savez-vous pas que nous sommes tous mortels et que l’on
ne saurait mieux acquérir la joie des cieux qu’on vengeant la mort de
Notre Seigneur Jésus-Christ, que les Juifs ont fait exécuter, et en faisant
la guerre à ces païens qui veulent nous dépouiller du légitime héritage des
chrétiens ? Chacun de nous doit prendre la mort en gré, car les âmes de
ceux qui meurent ici obtiennent le paradis en douaire. Nous ne devons
donc pas les pleurer mais penser à nous en sortir ou à la façon dont nous
pourrons causer du tort aux Sarrasins, et, ainsi, venger sur eux la mort de
nos amis.
— Je vous entends, seigneur Huon, et à Dieu ne plaise que je m’enfuie
demain du champ de bataille tant qu’il y demeurera un Sarrasin. Je mettrai
toutes mes forces à leur nuire et à venger mes oncles et mon cousin Bau-
douin qui était, selon moi, le plus vaillant homme au monde. »
Si le Bâtard de Bouillon se lamentait, Saladin en faisait autant de son
côté et Corsuble avait fort à faire pour le calmer, car la journée lui avait
fait perdre son cousin Gorhaut et plusieurs autres parents dont on n’a pas
parlé jusqu’ici. Mais ce qui le rasséréna ainsi que les siens, c’était le
nombre des chrétiens tués et la certitude que, le lendemain, pas un d’entre
eux n’en réchapperait. De crainte qu’ils ne s’enfuient, et en particulier
qu’ils ne se réfugient à l’intérieur de la ville — ce qu’ils auraient bien dû
faire — , il les fit surveiller. Puis tous allèrent se reposer jusqu’au lende-
main. Le premier à se réveiller fut Saladin qui fit sonner si haut ses cors
et ses trompettes que le son en parvint clairement au Bâtard de Bouillon.
« Aux armes, chers seigneurs, fait-il, nos ennemis sont déjà prêts et je
crois que leur seul désir est de nous exterminer. » Aussitôt, les nobles
chrétiens s’armèrent et s’avancèrent sur le champ de bataille. Saladin fut
surpris de ce qu’ils ne se soient pas enfuis alors pourtant que, même en
comptant les blessés, ils n’étaient pas plus de dix mille. Ils se rangèrent
cependant en bon ordre et coururent sus aux païens, semblables au loup
1 . Au Moyen Âge, cette attitude sert à exprimer la douleur.
438
LITTÉRATURE ET CROISADE
affamé qui s’abat sur un troupeau de brebis. La chronique rapporte que le
Bâtard en tua tant que tous fuyaient ses coups, ce qui affligea fort Saladin
et le renforça dans son désir de se venger de lui.
Si le valeureux Bâtard se comportait au mieux, vous devez savoir que,
de son côté, Huon Dodequin ne s’épargnait pas ; il s’enfonça au milieu
des païens dont il fit un massacre indescriptible, tandis que Marbrun le
grand, le frère d’Esclarmond et d’Hector, faisait aussi tout ce qu’il
pouvait pour venger leur mort : il s’engagea si avant dans la mêlée que
Corsuble l’aperçut. Aussitôt, il lança son cheval au galop dans sa direc-
tion et Marbrun, qui ne songeait pas à l’éviter, en fit autant. Ils se battirent
longtemps jusqu’à ce que Marbrun réussisse à désarçonner son adver-
saire, mais sans le blesser ; cependant, celui-ci aurait eu fort à faire sans
l’intervention du roi de l’Inde, nommé Lucien ', qui voulut le venger ; ce
qui n’empêcha pas Marbrun de l’abattre d’un coup d’épée au milieu de
ses hommes. « La Mecque ! », cria-t-il ; puis il tua tant de païens que tous
se prirent à le fuir. La chronique rapporte que Corsuble s’était alors remis
en selle et qu’il ne pensait plus qu’à se venger du roi Marbrun. Prenant
en main une lance, il lança son cheval contre lui et lui asséna un coup qui
le porta à terre sous les yeux des chrétiens qui se trouvaient là. Mais cela
ne lui suffit pas : il fit descendre ses hommes de cheval et leur ordonna
de lui arracher les intestins du corps, ce qu’ils firent. La nouvelle en
plongea le Bâtard dans la plus profonde douleur. À force de chercher au
milieu de la bataille, il retrouva son oncle, qui n’avait plus que le cœur et
quelques lambeaux de viscères dans le corps, pitoyable spectacle en
vérité ! Le noble Bâtard lui demanda comment il se sentait. « Bien, avec
l’aide de Dieu, mon cher neveu, lui répondit-il très doucement. Qu’Il ait
soin de mon âme, car il n’y a plus grand-chose à faire pour le corps.
Maudits soient les païens qui ont réduit la chrétienté à pareil état ! » À
ces mots, le Bâtard fondit en larmes, puis, mettant pied à terre, il embrassa
Marbrun et l’installa de son mieux sur son cheval. Il se dirigea alors tout
seul vers le Calvaire, dans l’intention d’y déposer, assez à l’écart pour
qu’il soit tranquille, le corps de Marbrun qui l’avait bien mérité, ce bon
et vaillant chrétien ! Mais des Sarrasins ne tardèrent pas à l’apercevoir et
crurent qu’il s’enfuyait. Ils lui coururent sus à plus de vingt mille, si bien
qu’il ne tarda pas à être complètement encerclé : il était impossible pour
lui de s’échapper !
Sainte Marie ! Quelles pertes les chrétiens subirent là ! En un moment,
ils furent si bien décimés qu’ils ne purent plus, dès lors, se rassembler à
plus de quatre-vingts. Quand Huon vit que leur nombre allait ainsi dimi-
nuant et que le Bâtard était assailli de tous côtés, il prit trente hommes
avec lui, tant écuyers que chevaliers, et, malgré les Sarrasins, ils réussi-
rent à se porter au secours du Bâtard qui dit à Huon d’un air accablé que
1 . Il y a un sultanat à Delhi depuis la fin du xn e siècle, mais aucun Lucien n’y a régné.
SALADIN
4.W
les choses allaient fort mal pour eux. « Vous avez raison, lui répondit
Huon, nous sommes morts ou tout comme, puisque nous avons perdu nos
hommes et que les Sarrasins sont à nos trousses. Il ne nous reste plus qu’à
chercher le salut dans la fuite, c’est ce que nous avons de mieux à faire,
car si nous pouvons nous réfugier dans la ville, Dieu pourra encore nous
venir en aide. » Sans plus parler, ils tentèrent de s’enfuir, mais, frappés
de tous côtés, ils furent acculés au Calvaire, au lieu dit Golgotha, selon le
nom que lui donne la chronique, où ils n’eurent plus que le choix entre
une mort honteuse et une défense jusqu’à la mort.
VII
Comment le comte de Ponthieu, nommé Jean, étant parti de France pour
aller au Saint-Sépulcre, y fut fait prisonnier par les Sarrasins.
En ce temps dont parle la chronique, un prince nommé Jean, légitime
héritier des seigneurs et comtes de Ponthieu, était parti de France, emme-
nant avec lui cinq cents soldats, chevaliers et nobles hommes, qui avaient
décidé d’aller en pèlerinage, pour l’honneur et l’amour de Dieu, aux lieux
où Notre-Seigneur avait vécu et était mort. Pour être bref, disons que ce
comte Jean de Ponthieu, le fils de Guillaume d’Aumarie, avait tant fait
déjà qu’il avait traversé la mer et était arrivé près de Jérusalem. Or, l’his-
toire rapporte que, le jour où avait lieu la bataille que nous venons de
raconter, et à l’heure même où il s’apprêtait à entrer dans la ville, il enten-
dit s’élever un vacarme qui le surprit fort. Il s’enquit de ce que cela
pouvait être — si l’on demande, la chronique répond que c’était sans
doute dû aux fuyards — et on finit par lui dire que c’étaient des chrétiens
aux prises avec des Sarrasins, et on lui raconta comment l’affrontement
avait, ce jour-là, mal tourné pour les premiers. Il ne se laissa pas abattre
pour autant, mais réconforta ses compagnons qui étaient tous en bonne
santé et pleins de bonne volonté, en vaillant chevalier prêt à vivre ou à
mourir selon ce que Fortune lui réservait. Ils s’enfoncèrent courageuse-
ment au plus épais de leurs ennemis, mais de même que la mer reçoit et
absorbe toutes les eaux sans déborder et sans en être augmentée, de même
les vaillants pèlerins furent engloutis et si vite anéantis qu’ils furent tous
abattus et tués comme en un instant. Cependant, il y a lieu de croire
qu’eux aussi firent subir de lourdes pertes aux païens, et en particulier le
comte de Ponthieu qui était homme de grand courage et de grande
prouesse, car il se battit longtemps avant de parvenir au mont Calvaire
vers lequel il se dirigeait, parce que c’est là que le vacarme était le plus
grand, imité en cela par ses hommes, mais on ignore combien ils étaient
encore à le suivre vaillamment. Ils y arrivèrent finalement grâce à lui qui
440
LITTÉRATURE ET CROISADE
tua, ce jour-là, assez de païens pour susciter la fureur de Saladin, ce pour-
quoi ce dernier jura par tous ses dieux qu’il s’emparerait du chevalier
vivant. Il ordonna donc qu’on l’assaille de tous côtés, mais sans attenter
à sa vie, disant qu’il ferait de lui justice sans pareille. Le comte de Pon-
thieu, qui était parent de Saladin, subit donc de multiples assauts et eut
ses derniers hommes tués autour de lui, ce qui n’entama pas son ardeur :
il continua de se battre, attendant l’heure où, par la grâce de Notre-Sei-
gneur, il recevrait un coup mortel. Et les païens l’eussent tué dix fois, sans
la défense de Saladin. La chronique rapporte que Corsuble était là et qu’il
blâma fort son neveu de s’opposer à la mort du chrétien, et il le pria d’y
consentir étant donné tous les dommages qu’il leur causait : il l’avait vu
leur tuer quatre ou cinq rois ou émirs. À la fin, le noble prince fut désar-
çonné et son cheval tué. Mais il eut vite fait de se relever et, l’épée au
poing, de se mettre à crier « Saint-Sépulcre !» à si haute voix que le
Bâtard de Bouillon l’entendit ; il ignorait qui il était et savait seulement
que c’était un chrétien.
« Vite ! fait aussitôt le noble Bâtard à Huon Dodequin qui se trouvait
à ses côtés, fendons la presse, j’ai entendu des nôtres appeler à l’aide.
— N’en croyez rien, seigneur, répondit Huon, ce sont sans doute des
Sarrasins qui le font à dessein, pour nous éloigner d’ici et avoir plus faci-
lement raison de nous. » Ils étaient adossés à un grand arbre, raconte la
chronique, et ils se défendaient si bien de face et sur leurs flancs qu’on ne
pouvait réussir à les capturer. Or, le sultan voulait les prendre vivants
pour disposer d’eux à sa volonté.
VIII
Comment Saladin apprit que Jean de Ponthieu était de ses parents et
comment il l 'épargna pour cette raison.
Les païens assaillaient Huon et le Bâtard de Bouillon de tous côtés afin
de s’emparer d’eux, si bien que les chrétiens pensaient ne plus pouvoir en
réchapper, d’autant qu’ils y avaient perdu tous leurs hommes, et ils ne
voyaient aucun moyen pour se tirer d’affaire. Et ce fut en effet le cas de
Jean de Ponthieu qui, alors qu’il combattait à pied au milieu d’une foule de
Sarrasins, fut maîtrisé, fait prisonnier et remis à Saladin qui rendit grâces à
ses dieux de ce qu’ils l’avaient en partie exaucé. Lui jetant un regard
haineux, il lui demanda s’il lui dirait la vérité. « Certainement, seigneur »,
répondit le comte qui ne se sentait pas très rassuré. Saladin lui demanda
alors, en lui interdisant de mentir, d’où il était, et s’il était roi, duc ou comte,
car il lui avait paru être de noble naissance à voir son comportement dans
la bataille. Le comte pensait bien que la mort l’attendait et doutait seule-
SALADIN
441
ment quelle elle serait ; mais songeant au martyre que les saints du paradis
avaient enduré pour le nom de Dieu, il résolut de répondre franchement à
toutes les questions qu’on lui poserait. « En vérité, seigneur, je suis un
chrétien de France et je ne suis ni roi, ni grand seigneur. Je suis chevalier,
de noble naissance et comte d’un pays qu’on appelle le Ponthieu. Je faisais
un pèlerinage avec des gens de chez moi ; nous étions tous venus en bons
chrétiens, avec le pieux désir de visiter les lieux où a vécu en son temps
notre sauveur Jésus-Christ et où il est mort après sa Passion. De tout cela,
nous n’avons fait qu’une chose, c’est de voir le Calvaire. Quant à mes
compagnons, ils sont tous morts, et moi, me voilà votre prisonnier. »
Dieu ! quelle ne fut pas la joie de Saladin quand il entendit Jean parler
du Ponthieu, car il savait bien qu’il était issu d’une des filles du comte
Jean d’Avesnes. Ce fut donc en le regardant avec plus d’aménité qu’il
poursuivit son interrogatoire.
« Sur la foi que tu dois au dieu pour l’amour de qui tu as traversé la
mer, dis-moi si tu as une sœur.
— Assurément non, mais des parents m’ont raconté que mon père en
avait une qui vivait par ici ; je ne l’ai jamais vue, mais que Dieu la garde
si elle est encore en vie ! »
A ces mots, Saladin comprit que ce noble comte était de ses proches
parents, ce qui le lui rendit très cher et fit qu’il continua de l’interroger,
mais sans rien dire de leur parenté. Il lui promit la vie sauve s’il acceptait
de renier son Dieu et sa foi, ce qu’il refusa de faire. Cette ferme volonté
eut le don de réjouir Saladin :
« Puisque vous ne voulez pas pour le moment renier votre religion,
cher seigneur, vous resterez avec moi comme mon prisonnier, c’est-à-dire
que vous me donnerez votre parole de ne pas quitter ma maison sans mon
autorisation, moyennant quoi je vous accorde la vie sauve pour la
noblesse et chevalerie que je vois en vous. Et vous me servirez de guide,
car je veux aller en France, comme vous êtes venu ici.
— Par Dieu, Sarrasin, répondit le comte, si vous voulez m’accorder la
vie, je m’en remets à vous, mais vous seriez mal avisé de vous fier à moi,
car je ne saurais, pour ma part, avoir d’amitié pour vous. »
Mais le sultan ne fit qu’en rire, et il conçut tant d’amitié pour lui que,
pour rien au monde, il n’eût voulu lui réserver quelque mauvais traitement.
IX
Comment le Bâtard de Bouillon fut tué.
Quand Saladin eut donné toute sûreté au comte de Ponthieu, son parent,
il l’emmena avec lui là où se trouvaient le Bâtard de Bouillon et Huon
442
LITTÉRATURE ET CROISADE
Dodequin. Jean, qui était convaincu que tous les chrétiens avaient été
tués, ne retint pas ses questions, et Saladin lui dit qu’il s’agissait des deux
plus vaillants chrétiens qu’il y eût au monde : il les lui nomma et les lui
montra franchement. Le noble comte ne les avait jamais rencontrés, mais
avait beaucoup entendu parler de leur grande prouesse et de leur renom-
mée. Aussi, quand il entendit Saladin dire qui ils étaient et qu’il les vit,
ainsi attaqués, se défendre avec tant de vaillance, il les prit en pitié et pria
Saladin de lui accorder un don, ce que celui-ci lui octroya à cause de la
grande amitié qu’il avait déjà conçue pour lui. Jean lui demanda alors
l’autorisation d’aller aider ces deux nobles chrétiens qui offraient une si
belle résistance. « Que voulez-vous dire ? fit Saladin. Sur la foi que vous
devez à votre dieu, préférez-vous mourir plutôt que d’avoir la vie sauve ?
Aussi bien, puisque j’ai dit oui, je ne puis m’en dédire, mais prenez garde
à vous. » Il lui donna donc congé, fit suspendre l’assaut jusqu’à ce qu’ils
fussent tous les trois réunis et il interdit de les tuer, disant qu’il voulait les
avoir vivants, ce qui irrita ses hommes au plus haut point.
Le noble comte se mit en selle et alla droit à l’arbre où les deux princes
s’étaient reposés pendant que Saladin l’avait fait armer et il les salua à la
façon des chrétiens. Ils lui demandèrent qui il était, car ils n’auraient
jamais pensé qu’il pût s’agir de lui ni qu’il leur eût montré tant de franche
amitié. Il leur raconta tout au long son histoire et, après qu’ils l’eurent
remercié, ils se remirent en position de combat, car l’impatience risquait
de l’emporter chez les Sarrasins. L’assaut fut si brutal que jamais on ne
vit trois hommes en soutenir de comparable, tant il est vrai qu’ils se
défendirent en vaillants chevaliers. Et il y avait bien lieu de s’étonner à
voir en quel péril de mort s’était mis le comte de Ponthieu pour aller aider
les deux autres, lesquels faisaient tant merveille d’armes que nul n’osait
les approcher. L’histoire rapporte qu’ils mirent tant d’adversaires en bière
devant eux que le roi Corsuble ne se tint plus de colère, voyant les pertes
de son camp : « Cher neveu, fit-il à Saladin, vous avez tort de n’en faire
qu’à votre tête ; la prière de ce chrétien vous coûte cher : maudite soit
l’heure où vous l’avez vu, car trop de vos hommes en sont morts. » Sur
quoi, la colère saisit Saladin, et il jura par la foi qu’il était venu défendre
que le Bâtard et Huon le paieraient cher ; et dès lors, il les abandonna à
ses hommes, continuant seulement à interdire qu’on mît à mal le comte
de Ponthieu. L’assaut reprit aussitôt, encore plus violent qu’auparavant
du fait des Sarrasins, mais, de leur côté, les chrétiens leur opposèrent une
résistance acharnée : ils ne tuèrent pas moins de quatorze rois, émirs et
chefs de guerre, ce qui désola tant Corsuble et Saladin qu’ils recherchè-
rent à toute force la mort des deux princes. Dès que le sultan leur eut
permis de tuer le Bâtard et Huon Dodequin, ils s’avancèrent en force
contre eux et se firent accompagner d’archers qui les blessèrent griève-
ment ; mais il restait toujours Jean qui leur causait plus de tort qu’aucun
autre. Enfin, il tomba et pour la seconde fois fut remis vivant à Saladin
SALADIN
44 t
qui le confia à la garde de ses hommes. Le captif était au comble de la
douleur de voir les deux princes ainsi mis à mal. Le Bâtard, en particulier
rapporte la chronique, avait reçu plus de trente blessures et pourtant i!
résistait toujours : il se battit avec Huon Dodequin jusqu’à la nuit
tombée ; il fallut alors renoncer à les assaillir plus longtemps.
Dieu, quelle journée ce fut, que de pertes subies dans les deux camps !
Et bien plus encore du côté des païens que des chrétiens ! Mais la veille
ils s’étaient vu infliger une telle défaite que, malgré les deux mille
hommes tués à Saladin ce jour — ce qui était considérable — , la victoire
revenait aux païens. Le sultan fit surveiller les abords du champ de
bataille pendant toute la nuit, afin que les deux hommes ne parviennent
pas à s’échapper, au demeurant, ils en étaient bien incapables, surtout le
Bâtard qui, comme nous l’avons déjà dit, était mortellement blessé. Dès
qu’il ne fut plus échauffé par l’ardeur de la bataille, il commença de s’af-
faiblir, car il continuait de se vider de son sang. Huon le soutenait de son
mieux, mais ils n’osaient guère élever la voix, sachant que les païens les
guettaient. Quand Huon lui demanda comment il se sentait, le Bâtard
répondit qu’il n’en avait plus pour longtemps, car la mort, il le sentait
bien, l’accablait. « C’est pourquoi je vous prie, cher seigneur Huon, de
faire tout votre possible pour vous sauver ; ma dernière volonté est que
vous preniez mes armes et mon épée Murgalie avec laquelle j’ai tué tant
de Sarrasins et que vous les emportiez à La Mecque pour les donner à
mon frère Gérard, votre fils. Saluez pour moi la reine Sinamonde et vos
deux fils que je ne reverrai plus. Mais dites bien à Gérard, s’il reçoit
l’ordre de chevalerie, de se souvenir de moi. » Au milieu de ces paroles
et de ces soupirs, le noble chevalier, le champion de Dieu, allait s’affai-
blissant au fur et à mesure qu’il perdait son sang. Finalement, se recom-
mandant à Dieu les mains jointes, il expira en présence de Huon
Dodequin et rendit son âme de martyr aux saints anges qui l’enlevèrent
aux cieux devant Dieu, qui vit et règne dans l’éternité.
X
Comment Huon Dodequin fut fait prisonnier et remis à Saladin.
Comme nous venons de le raconter, le Bâtard de Bouillon mourut sous
les yeux de Huon Dodequin, qui resta longtemps à pleurer sur son corps.
Afin de se conformer de son mieux à la volonté du mort, il lui ôta son
armure et son épée, prit le bon destrier Blanchard et, l’ayant chargé
comme il le pouvait de ses dépouilles, partit au point du jour, à l’heure où
il pensait que ses ennemis s’étaient endormis. Il descendit au bas du Cal-
vaire, se mit en selle, menant en main le cheval du Bâtard, et tenta l’aven-
444
LITTÉRATURE ET CROISADE
ture. Mais comme son Destin ne dormait pas,'à peine s’était-il éloigné
d’une portée d’arc de la colline qu’il tomba sur un groupe de Sarrasins si
nombreux qu’il fut renversé de son cheval et pris malgré qu’il en eût : il
ne put donc empêcher qu’on le menât au sultan Saladin. Dans sa douleur,
il n’attendait plus que la mort. Tous ses regrets étaient pour sa femme
Sinamonde, la mère du Bâtard de Bouillon, et pour ses deux fils, Gérard
et Seguin, celui qui devait être roi de Mélide Il se lamentait aussi sur la
mort du Bâtard et du roi Baudouin qui étaient tombés dans la bataille. Sur
ce, on l’amena à Saladin pour qu’il le fît mettre à mort. Le sultan ne se
laissa guère émouvoir par l’accablement du prisonnier, mais lui demanda
ce qu’était devenu le Bâtard. Huon lui répondit qu’il était mort. Saladin
refusa d’abord de le croire et voulut que Huon lui décrivît l’endroit où se
trouvait son corps, que l’on trouva en effet là où il l’avait dit. Saladin en
rendit grâces à ses dieux en disant que dorénavant plus rien ne s’opposait
à ce qu’il devienne le maître de Jérusalem et de toute la Syrie, puisque le
Bâtard était mort et Huon prisonnier. Quand Corsuble entendit le sultan
s’exprimer en ces termes, il craignit qu’il n’eût dans l’idée d’épargner
Huon : «Tu sais ce que tu dois faire, seigneur, lui rappela-t-il. Tu as
devant toi le chrétien qui t’a fait le plus de mal, d’abord parce qu’il a renié
notre religion, et parce que, de son fait, nous avons perdu plus de vingt-
six rois et émirs, et plus de trois cent mille païens. Tu ne dois donc pas
hésiter à te venger de lui et, pour dire le vrai, tu dois le faire écorcher vif
ou, au moins, l’écarteler, car il n’y a pas de supplice suffisant pour lui. »
Huon se vit donc condamné à la plus cruelle des morts, mais Saladin le
regardait sans haine : sa colère était tombée avec la mort du Bâtard de
Bouillon : « Que cela vous plaise ou non, vous êtes en ma merci, cher
seigneur Huon, lui dit-il après l’avoir appelé auprès de lui ; il dépend de
moi de vous faire mettre à mort de la façon qui me plaira. Et c’est bien ce
que j’ai l’intention de faire, sauf si vous accédez à la demande que voici :
j’ai l’intention de traverser la mer pour me rendre en France ; et comme
je ne connais bien ni les chemins, ni les gens que je souhaite rencontrer,
vous aurez la vie sauve à condition de vous mettre à mon service, vous et
Jean de Ponthieu, et de m’accompagner. Pour garantie, je vous demande
votre parole, sous peine de mort, que vous me servirez, sans chercher à
me quitter pour voir femme ni enfants, selon ce qu’un prisonnier de bonne
foi doit faire. » Ces paroles donnèrent à réfléchir à Huon, qui se réjouit
fort d’avoir la vie sauve et répondit qu’il était entièrement d’accord à
condition qu’on ne lui demande pas de renier Jésus-Christ et que, quand
Saladin serait de retour, il lui donnerait la penmission de rentrer dans son
pays. Le sultan refusa de lui accorder cette seconde demande, mais
accepta d’être accompagné par un infidèle 1 2 . Cela convenu, Huon Dode-
1 . Melide ou Melède pourrait être Elle de Mljet, dans l’Adriatique.
2. Littéralement : « même s’il ne croyait pas en la religion de Mahomet ».
SALADIN
44 .S
quin demeura avec Saladin, lequel, d’autre part, sachant que le moral des
habitants de Jérusalem avait été fort atteint, fit, après cette victoire,
dresser pierrières et mangonneaux contre les murs. On bombarda sans
cesse la ville de pierres et de pavés qui y causèrent beaucoup de domma-
ges, abattant palais, murs et maisons, si bien que les plus hardis des chré-
tiens craignaient de passer la tête aux créneaux. Des sapeurs descendirent
dans les fossés et onze nuits durant minèrent les murs sur vingt toises :
après quoi ils y mirent le feu et, dès qu’ils se furent retirés, la muraille
minée s’effondra dans les fossés. Les commandants de la place, épouvan-
tés, se réunirent pour aviser. Rassemblés autour du patriarche et de
Bélyant d’Ibelin 1 , les uns disaient que, puisque le sort était contre eux,
mieux valait faire une sortie en masse contre l’ennemi et mourir coura-
geusement, plutôt que de se laisser affamer et périr dans la ville ; tandis
que d’autres soutenaient qu’il n’y avait que de rendre la cité à Saladin à
condition qu’il leur laisse la vie sauve, et ce fut cet avis qui l’emporta. On
pria Bélyant de se rendre auprès du sultan pour savoir ce qu’il pensait de
cette proposition. Bélyant accepta et se mit en route, mais au moment où
il arrivait auprès de Saladin, les Sarrasins donnaient l’assaut à la ville et
nombre d’entre eux avaient déjà grimpé en haut des murs quand il salua
le sultan :
«Qu’as-tu l’intention de faire du menu peuple des habitants qui te
crient merci, seigneur sultan ? Arrête l’assaut et qu’il te plaise de prendre
la ville en laissant la vie sauve à ceux qui s’y trouvent.
— Que me demandes-tu là, chrétien ? Ne vois-tu pas que je peux raser
la cité et la détruire sans rencontrer de résistance ? Tu m’offres ce qui
m’appartient, je n’y ai donc aucun avantage ! Mais reviens quand même
demain ; d’ici là, j’aurai réfléchi, pendant la nuit, à ce que je peux faire
pour les habitants. »
Sur ce, Bélyant prit congé et Saladin fit cesser l’assaut, bien qu’une
douzaine d’enseignes et plus encore aient déjà été prêtes à être hissées sur
les murs. Les chrétiens passèrent la nuit dans l’angoisse et, le lendemain,
Bélyant retourna auprès de Saladin : après quelque discussion sur les
conditions exactes du traité, le sultan conclut qu’il accepterait la reddition
de la ville si on lui payait comme rançon 30 000 besants d’or pour sept
mille habitants — deux femmes ou dix enfants ayant leurs dents comptant
pour un homme — , et cela dans un délai de quarante jours. Il prévint
Bélyant que c’était à prendre ou à laisser, que tous ceux qui ne se seraient
pas acquittés de la rançon dans le délai fixé tomberaient en servage et
qu’il disposerait d’eux à son gré. Bélyant prit soigneusement en compte
tout ce que Saladin lui avait dit et rentra dans Jérusalem. Il réunit tout le
peuple et le mit au courant des conditions fixées par le sultan, lesquelles
1 . Personnage historique dont le rôle est fidèlement évoqué par Saladin, dans la mesure
où il n'intervient pas dans l’intrigue proprement romanesque de l’œuvre.
446
LITTÉRATURE ET CROISADE
satisfirent la plupart des chrétiens. Ils lui envoyèrent donc les clés de Jéru-
salem et ouvrirent toutes les portes, à la suite de quoi il amena dix mille
hommes pour garder la cité. Toutes les portes firent alors à nouveau
fermées, sauf une à laquelle Saladin fit placer un homme chargé de
toucher les rançons ; il avait ordre de ne laisser sortir personne qui ne se
soit acquitté comme prévu. En même temps, les enseignes des chrétiens
furent abattues et jetées dans les fossés, et on les remplaça par celles des
païens à toutes les portes et sur tous les palais, ce dont Saladin rendit
grâces à ses dieux. Pour prévenir tout mouvement de la population,
Saladin fit garder chaque rue par quatre chevaliers et vingt sergents. Les
trésors de la ville, ceux des Templiers et des Hospitaliers furent ouverts ',
et Bélyant utilisa l’argent qu’ils contenaient pour payer la rançon d’un
grand nombre de chrétiens ; cependant, il en manquait encore plus de la
moitié. Bélyant fit alors appel aux bourgeois qui, d’un commun accord,
donnèrent tout ce qu’ils avaient, pour l’amour du petit peuple, ne gardant
pour eux que ce qu’il leur fallait pour vivre pendant cinquante jours ; le
montant de tous ces biens, meubles et autres, permit encore de racheter
beaucoup de chrétiens. Cependant, nombreux encore étaient ceux qui
n’avaient pas de quoi payer et qui ne trouvèrent pas moyen de se tirer
d’affaire avant l’échéance fixée. Au bout des quarante jours, Saladin fit
son entrée dans Jérusalem et elle fut fastueuse à souhait. Les chrétiens
pauvres s’avancèrent alors vers lui pour lui crier merci, ainsi que quatre
cents dames ou demoiselles pleurant à chaudes larmes : elles avaient
perdu père ou mari dans la bataille et lui demandaient d’avoir pitié
d’elles. Ce qu’il accepta aussitôt, puisqu’il leur remit leur rançon, leur
distribua courtoisement de généreuses aumônes et les fit conduire par ses
chevaliers dans le lieu de leur choix en Syrie. Il donna encore à Bélyant
le montant de la rançon de dix mille chrétiens, autant au grand maître des
Templiers et à plusieurs autres aussi, et cela avec tant de libéralité que,
de toute la nombreuse population de la ville, il demeura bien peu de gens
qui ne soient rachetés et conduits là où ils voulaient demeurer. Pour les
pauvres qui restaient malgré tout, Saladin les remit à Huon Dodequin et
à Jean de Ponthieu, leur donnant également l’autorité nécessaire pour
enterrer les corps des nobles chevaliers morts pendant les combats. Ils
firent rechercher les cadavres des princes là où on s’était battu et les firent
ensevelir en terre sainte, en particulier ceux du roi Baudouin et du valeu-
reux Bâtard de Bouillon qui, avec le consentement de Saladin, furent
inhumés près du Saint-Sépulcre, entre Godefroy de Bouillon et Baudouin
de Boulogne 1 2 qui avait été si vaillant — ou plutôt ce qu’on put ramasser
des morceaux de son corps car, ainsi qu’on le rapporte, les païens
1. L’histoire témoigne au contraire qu’ils s’ouvrirent le moins possible.
2. Le roi Baudouin I", frère de Godefroy de Bouillon et qui lui avait succédé (1 100-
1118).
SALADIN
447
l’avaient si bien mis en pièces que ce ne fut pas facile. La ville passa donc
sous l’obédience de Saladin, et il se fit aussitôt appeler roi de Jérusalem,
ainsi que des autres titres correspondants. Cependant, il ne fut pas satisfait
pour autant : à peine s’était-il installé qu’il songea à d’autres conquêtes.
Il réunit donc son conseil et, après en avoir délibéré avec les rois et les
princes qui le composaient, la décision fut prise de conquérir la ville de
Tyr.il se mit donc en route à la tête de sa grande armée. Quand son avant-
garde fut en vue de la cité, le noble Boniface seigneur du lieu et marquis
de Montferrat, accompagné de messire Guillaume de la Chapelle, appelè-
rent aux armes pour résister. Aussitôt alertés, les gens de la ville s’armè-
rent et firent une sortie contre les Turcs ; une bataille acharnée s’ensuivit
qui fit beaucoup de morts, tant chrétiens que sarrasins. Finalement, le
rapport de forces tourna si bien au désavantage des chrétiens qu’ils durent
rentrer à l’intérieur des remparts. Messire Guillaume de la Chapelle resta
sur leurs arrières, au bout du pont-levis, pour protéger leur retraite et il se
battit vaillamment. Cependant, il finit par avoir son cheval tué sous lui et
par se casser la jambe dans la chute brutale qu’il fit. Malgré quoi, il se
remit debout, et, se soutenant sur l’autre jambe, continua de combattre les
infidèles si bien que tous les siens purent rentrer dans la ville et lui après
eux. La chronique rapporte à ce propos que Saladin, qui avait vu la
prouesse, le courage et l’obstination du chrétien, fit prendre le harnache-
ment de son cheval mort, le mit sur un de ses meilleurs destriers et le lui
envoya courtoisement en compensation du cheval que ses gens lui avaient
tué, ce dont il fut hautement loué par Guillaume et par ceux qui l’appri-
rent. Saladin fit dresser tentes et pavillons dans une plaine verdoyante
sous la ville qu’il assiégea pendant quelque temps. Mais quand il apprit
que, non loin de là, il y avait une place forte où résidaient plus de deux
cents dames et demoiselles, et parmi elles une dont on lui dit plus de bien
que des autres, il partit avec peu de gens, laissant le gros de son armée
devant Tyr. Parvenu jusqu’à ce château où s’étaient rassemblées ces
dames, retirées de Jérusalem et d’autres lieux, il ne lui donna pas l’assaut
mais l’assiégea de si près et, afin qu’elles sachent clairement à quoi s’at-
tendre, il fit garder si étroitement toutes les routes, qu’au bout d’une
semaine, elles n’eurent plus rien à manger. Dans leur accablement, elles
commencèrent à faire entendre de pitoyables plaintes. Mais celle qui les
surpassait toutes en beauté, ayant entendu parler de la courtoisie du Turc,
les rassura doucement et les pria de patienter la journée du mieux qu’elles
pourraient, ce qu’elles firent. Le lendemain, cette belle dame — la chroni-
que dit qu’elle était princesse d’Antioche 1 2 — entendit la messe, récita ses
prières et revêtit ses plus beaux atours. Lorsqu’elle fut parée comme la
1 . Dans le roman, amalgame de Boniface et de Conrad de Montferrat.
2. Personnage formé par l’amalgame de plusieurs personnages féminins historiques... et
d’une bonne part d’imagination.
448
LITTÉRATURE ET CROISADE
plus belle au monde, elle monta aux créneaux de la porte devant laquelle
Saladin s’était installé. Elle s’adressa à lui très humblement et obtint, à
force d’assurances, qu’il s’approchât d’elle, ce qu’il fit de bon cœur, tant
il fut surpris de sa beauté. Finalement, Saladin et la dame, multipliant
les marques de révérence, se rencontrèrent devant la porte même de la
forteresse. Le Turc lui demanda ce qu’elle voulait et elle lui répondit en
se mettant à genoux qu’elle souhaitait conclure un accord avec lui : elle
lui demandait d’avoir pitié d’elle et des autres dames, et de les laisser
partir avec un sauf-conduit ; elles lui remettraient la place, vu la famine
qui y régnait. Saisi de pitié, Saladin envoya chercher dans son camp force
vins, pain et viande, et les donna à la dame, l’assurant qu’il lui suffisait
de les voir reconnaître son pouvoir, ce dont elle le remercia très humble-
ment. Elle lui ouvrit la porte de l’enceinte et il entra avec elle, la tenant
par la main ; elle le mena dans la salle où se trouvaient les autres dames
et où il fut l’objet de tous leurs regards. Quand elles entendirent les termes
de l’accord conclu et la grande courtoisie dont il y avait fait preuve, elles
se jetèrent toutes à ses genoux et lui firent grand honneur. Il vaut la peine
d’ajouter que Saladin, ce même jour, dîna avec la dame sans autre compa-
gnie que celle d’une jeune demoiselle, laquelle se mit en tête de convertir
le sultan en usant d’un subterfuge : deux fois, elle coupa du pain qu’elle
frotta de lard avant de le placer devant Saladin qui n’y toucha pas et ne
fit qu’en rire. La dame, qui ne comprenait pas pourquoi il riait, l’interro-
gea et il répondit qu’il fallait le demander à la demoiselle, laquelle
comprit alors que le sultan s’était rendu compte de son manège. Elle
l’avoua, expliquant qu’il riait parce qu’elle avait posé devant lui du pain
frotté avec de la graisse de porc, dont les Turcs ne mangeaient pas, et
qu’elle l’avait fait dans l’idée que, s’il en avait pris, il serait devenu chré-
tien. Le sultan n’ajouta pas un mot et passa tout le dîner à regarder la belle
dame. Après avoir fait fort bonne chère et une fois les tables retirées, il la
prit à part et poursuivit sa conversation avec elle. Il la trouva si pleine de
sagesse et de toutes sortes de qualités qu’il la pria d’être sa dame et sa
maîtresse, ce que sans doute elle aurait volontiers accepté s’il avait été
chrétien et si elle n’avait pas été mariée — car l’histoire assure qu’elle
l’était. Elle lui répondit, le plus doucement qu’elle put, qu’elle était de
trop basse naissance pour un si grand prince, et qu’avant de penser à prier
d’amour une chrétienne il devrait d’abord aimer Dieu, s’excusant sur le
fait que, sans Lui, rien ne peut être mené à bonne fin. Cette réponse donna
à Saladin une très bonne opinion d’elle et il ne voulut pas la contraindre,
disant que jamais il ne voudrait faire tort, honte ni vilenie à aucune dame
au monde, si belle soit-elle. Sur ce, comme il voulait prendre congé d’elle,
elle s’inclina devant lui, le remerciant avec grâce de sa courtoisie et de
ses bienfaits et le suppliant de bien vouloir la faire conduire, elle et tous
ses gens, en tel lieu qu’elle lui nomma, car elle se trouvait au milieu d’en-
nemis de la chrétienté et elle n’avait pas les forces nécessaires pour se
SALADIN
449
défendre. Saladin, considérant que les femmes ne font pas la guerre aux
hommes et que, laissées seules, elles se trouvent dans une bien misérable
situation, fut pris de compassion : il leur remit la place et leur en donna
lettres, charte et sauvegarde, en y ajoutant des vivres pour trois mois.
Après quoi, il les recommanda à son dieu Mahomet, les quitta, leva le
siège et partit en toute hâte retrouver son armée à Tyr ; une fois sur place,
il contraignit la ville à se placer sous son obédience, car les habitants ne
pouvaient espérer aucun secours, et lui-même était si redouté que per-
sonne n’osait s’opposer à lui. C’est ainsi que les chrétiens lui rendirent la
ville et que Saladin leur donna un sauf-conduit pour se rendre où ils vou-
laient. Puis il fit en sorte de se soumettre tous les chrétiens qui conti-
nuaient ailleurs la résistance.
Toutes ces conquêtes achevées, le sultan Saladin repartit en prince vic-
torieux vers Jérusalem, où il fit une entrée triomphale. Il y fit abattre un
grand nombre d’églises, ne laissant guère intactes que celles du Saint-
Sépulcre et de Saint-Jean qu’il transforma en temples païens. À partir de
ce moment, Huon Dodequin, seigneur de Tabarie, et Jean de Ponthieu
furent en telle faveur auprès de lui que rien ne se faisait sans leur avis. Ils
avaient liberté d’aller partout où bon leur semblait, comme tout le monde,
sous la sauvegarde du sultan. Cela dura un certain temps, au bout duquel
Saladin se mit en tête de conquérir toutes les provinces et les régions dont
il pourrait entendre parler et qui n’étaient pas encore en son pouvoir, ce
dont il s’enquit auprès d’eux parce qu’ils étaient le mieux placés pour le
savoir. Dûment renseigné, il rassembla son armée et partit de Jérusalem
à la tête de nombreuses troupes. Disons, pour être bref, qu’il marcha sur
Acre où il arriva rapidement et où il mit le siège ; c’était un port de mer
et la ville-frontière du royaume de Jérusalem. Au bout du compte, il la
conquit et s’en empara sans grand mal car, à la vérité, à ce moment-là,
aucun chrétien ni aucun païen n’était en mesure de lui tenir tête. Après y
avoir installé une solide et sûre garnison, il poursuivit ses conquêtes, en
s’en prenant à des terres et des seigneuries de Syrie proches de Jérusalem,
dont il n’eut pas plus de mal à venir à bout. Après quoi, il convoqua son
parent et ami très cher Jean de Ponthieu et lui tint ce discours : « Cher
seigneur Jean, je vous donne la cité d’Acre et le pays qui en dépend, à
cause de toutes vos bonnes qualités et parce que je m’attends à ce que
vous le méritiez pour le service que vous ne manquerez pas de me ren-
dre. » Jean l’accepta de bon cœur et le remercia de son mieux en lui
rendant honneur. La chronique ne dit pas si la ville était alors chrétienne
ou sarrasine mais — plusieurs l’attestent — , à partir du moment où Jean
la reçut, elle fut chrétienne '.
Ces conquêtes faites, il poursuivit son dessein sans s’arrêter et fit
I. En fait, la place fut reconquise en 1191 (troisième croisadeiparRicharilC'icurdc I. ion.
450
LITTÉRATURE ET CROISADE
passer sous son obédience Siglaie l’Esclavonie 1 2 , Antioche et toute
l’Egypte qui avait été au pouvoir du Bâtard sans peur, jusqu’au moment
où il fut empoisonné par sa femme. À cela il faut ajouter toute la Perse
dont il devint le sultan, le pays des Mèdes ainsi que d’autres seigneuries
trop nombreuses à énumérer. Il ne resta donc plus que La Mecque et
Tabarie que tenait Huon Dodequin. Cela fait, il rentra à Jérusalem au
comble de la joie et y célébra une grande fête. Trente rois, émirs et autres
hauts personnages l’entouraient dans son palais, tous acceptant sans
réserve son pouvoir. Après dîner, il fit appeler le seigneur de Tabarie pour
qui il avait la plus vive affection et qu’il considérait comme un des plus
vaillants chevaliers de la chrétienté :
« Cher seigneur Huon, je veux vous parler de choses qui me tiennent à
cœur.
— Très volontiers, allons donc dans cette chambre. » Lorsqu’ils s’y
furent retirés, Saladin lui dit qu’il avait beaucoup d’amitié pour lui à
cause de tout le bien qu’il avait entendu dire à son sujet.
« Aussi, je vous prie, sur la foi que vous devez à votre dieu, que vous
me montriez quels sont les usages des chrétiens pour faire un chevalier.
— Comment le pourrais-je, seigneur, et sur qui, puisqu’il n’y a que
nous deux dans cette pièce ?
— Je veux que vous me le montriez en me faisant chevalier, dit
Saladin.
— A Dieu ne plaise, répliqua Huon, que je confère un ordre aussi saint
à un homme tel que vous !
— Et pourquoi donc ?
— Seigneur, vous n’êtes pas apte à recevoir ce noble ordre parce que
vous n’êtes pas chrétien.
— Huon, Huon, rétorqua Saladin, vous êtes mon prisonnier : gardez-
vous donc de me critiquer. Si vous acceptez, personne ne pourra raisonna-
blement vous en blâmer quand vous serez rentré chez vous. Inutile donc
de vous faire trop prier : je ne crois pas qu’à me faire chevalier, vous
porteriez atteinte à la puissance de votre religion, ni que votre honneur en
serait atteint, car je vous tiens pour un homme de bien et c’est pour cela
que je vous ai choisi, de préférence à un autre. Vous pouvez être sûr que
si j’avais, avant vous, trouvé un chrétien de votre valeur, c’est à lui que
je me serais adressé et il aurait dit oui. »
Huon, qui était sage et réfléchi, répondit à la demande du sultan qu’il
acceptait selon la sagesse que Dieu lui avait prêtée et selon qu’il pourrait
le faire au mieux, mais qu’il aurait préféré qu’un autre que lui le fit.
1. Djebaïl, port entre Beyrouth et Tripoli.
2. Historiquement, c’est une partie de la Croatie ; Saladin en fait un royaume sarrasin du
Proche-Orient (comme beaucoup de textes médiévaux).
SALADIN
4SI
« Mais je vous assure que si vous aviez été chrétien, vous auriez l'a il
un chevalier digne de ce nom.
— Il n’en est pas question pour le moment, dit Saladin ; quant à l’ave-
nir, je ne sais ce qu’il en adviendra. » Sur ce, Huon fit les préparatifs
nécessaires pour un adoubement 1 . Il fit laver la tête à Saladin et lui fit
raser la barbe. Puis il lui fit prendre un bain et, au moment où il entrait
dans la cuve, lui demanda s’il savait ce que ce bain signifiait :
« Non, répondit Saladin.
— Je vous apprends donc que c’est un signe de pureté : celui qui reçoit
la chevalerie doit être aussi pur et aussi net que l’enfant qui sort des fonts
baptismaux. » Saladin commença donc par se baigner pour se purifier.
Au sortir du bain, Huon le mena à un ht qui venait d’être fait. « Ce lit
nous donne à entendre, seigneur, que quiconque garde sa pureté dans cet
ordre qui vous est conféré est à la fin couché au paradis dans un lit de joie
perpétuelle. » Puis, le faisant lever du lit, il lui passa une chemise, disant :
« Seigneur, je vous revêts de ce linge blanc en signe de la vie honnête que
vous devez mener. » Ensuite une robe rouge d’écarlate ou de soie :
« Cette robe représente le sang que vous devez répandre sur les ennemis
de la foi en Jésus-Christ, pour protéger la sainte Église et exalter la chré-
tienté. » Après, ce fut le tour de chaussures brunes : « Elles signifient la
terre où vous retournerez, car vous êtes né de la terre et en terre vous
irez. » Le faisant lever, il lui ceignit encore une ceinture blanche : « Sei-
gneur, ce lien vous donne à entendre que vous devez être chaste de corps,
car du moment où l’on devient chevalier, on ne doit plus commettre de
faute chamelle. » En lui attachant une paire d’éperons d’or, il dit : « Ces
éperons vous rappellent que vous devez être aussi rapide et empressé à
respecter les commandements de Dieu et à défendre la sainte Église que
vous voulez trouver votre cheval prêt à répondre à la sollicitation de vos
éperons. » En lui ceignant une belle et bonne épée, il ajouta : « Cette épée
vous donne à entendre trois choses : la première est l’assurance, la
deuxième l’équité et la troisième la loyauté. Voici ce que cela veut dire :
la croix que vous voyez ici sur l’épée vous donne assurance et hardiesse
contre les esprits du mal, car dès qu’un homme a ceint l’épée, il ne doit
plus craindre le diable ; les deux tranchants de l’épée vous enseignent
loyauté et droiture, c’est-à-dire que vous devez protéger les faibles contre
les forts, et le pauvre contre le riche, en rendant droite justice loyalement
et équitablement. » Et Huon dit encore :
« La remise de l’épée s’accompagne d’un don, mais que je ne vous
1 . Ce rituel très symbolisé n’a que de lointains rapports avec la sobre cérémonie du
xn e siècle. Cependant, on trouve déjà, par exemple dans le Lancelot en prose (roman du
début du xm e siècle), des commentaires comparables sur les senefiances de l’épée et les
devoirs du chevalier.
452
LITTERATURE ET CROISADE
dirai pas, car je préférerais que ce fût un homme plus haut placé que moi
qui vous le fit.
— De quel don s’agit-il ? demanda Saladin. Je veux le savoir et je
vous demande de me le donner, si cela est en votre pouvoir, car je ne peux
le recevoir de plus valeureux que vous.
— C’est une colée, seigneur. »
Et, brandissant son épée, il lui en porta un grand coup sur l’épaule en
disant :
« Va ! et que Dieu fasse de toi un preux !
— Que signifie cette colée, cher seigneur Huon ? Et pourquoi un tel
coup ?
— C’est pour que, au moment de la tentation, vous vous rappeliez
l’ordre reçu. »
Enfin, il prit un bonnet blanc de fine toile et l’en coiffa en disant : « Je
le mets sur votre tête pour que vous vous rappeliez que vous ne devez pas
vous trouver en un lieu où on prononcerait un jugement non conforme au
droit — si vous le savez — , ni où on projette et discute une trahison, ni
où on entreprend ou poursuit une mauvaise action, sans vous y opposer
de toutes vos forces. Il signifie aussi que vous devez jeûner une fois par
semaine — le vendredi — en souvenir du jour où Notre-Seigneur Jésus-
Christ a répandu son sang sur l’arbre de la croix pour nous racheter de
l’enfer, car l’abstinence est une pénitence due pour les péchés et en parti-
culier pour ceux du corps. Le bon chevalier ne doit pas oublier non plus
de commencer sa journée en assistant à la messe, à l’office divin, dans
une église, en s’offrant au service de Dieu et à Sa sage Providence. »
Saladin, sachez-le, fut très heureux d’entendre tout ce que Huon lui
disait, car jusque-là, il avait porté les armes de façon grossière sans savoir
ce que signifiait le très noble ordre de chevalerie. « Ah ! Huon ! s’ex-
clama-t-il très haut, béni soit celui qui a instauré la chevalerie ! Et vive
quiconque la maintiendra loyalement ! Car c’est un ordre certes digne
d’être loué, qui mérite d’être apprécié par tous les cœurs nobles qui ont
l’honneur pour idéal et veulent faire respecter la justice ! » Après tout
cela, quand Huon eut remis à Saladin les armes dont on vient de parler, il
le prit par la main et le fit sortir de la chambre. Et Dieu sait que Saladin
était joyeux d’être ainsi équipé ! Tous les regards se tournèrent alors vers
lui, car on ignorait ses intentions. La chronique rapporte que Huon le fit
asseoir sur le trône impérial, le suppliant affectueusement de bien penser
à tout ce qu’il lui avait dit, et, si sa conscience lui faisait apparaître comme
raisonnables toutes ces sollicitations, de les mettre en pratique en renon-
çant à toutes les erreurs frivoles qui avaient jusque-là été son fait. Saladin,
sans refuser d’accéder à cette demande, ne répondit rien au chrétien. Mais
comme Huon voulait s’asseoir à ses pieds, il l’en retint : « Il n’est pas
juste qu’un homme de bien comme vous s’asseye à mes pieds : vous vous
assiérez à côté de moi. » Et il fit apporter un siège sur lequel Huon s’assit
SALADIN
45 .?
à côté de lui et avec autant d’honneur. Saladin lui dit encore qu’assuré -
ment, au cours de la bataille où lui-même avait été fait prisonnier, d’autres
de sa compagnie avaient dû l’être comme lui et que cela devait le peiner
et l’irriter : « Aussi, je vous en donne dix à choisir. Et j’ajoute ceci : dans
la prochaine bataille que je livrerai aux chrétiens, s’il y a parmi les prison-
niers un de vos parents ou amis ou quelqu’un à qui vous vouliez du bien,
pour peu que j’en sois averti, je vous le ferai remettre tout quitte, si vous
voulez le recevoir ! » Huon remercia humblement le sultan de ses offres
courtoises. Cela fait, Saladin ne songea plus qu’à se réjouir : pendant deux
jours entiers, il tint cour ouverte. C’est ainsi qu’il régna à Jérusalem,
ayant en son pouvoir toute la Syrie, sauf Acre et Tabarie que tenaient
Huon Dodequin et Jean de Ponthieu. Eux-mêmes demeurèrent bien dix
ans auprès de lui sans retourner voir femmes, enfants et amis.
XI
Comment Saladin traversa la mer pour aller en France avec Huon et Jean
de Ponthieu, afin de voir ce qu 'il en était du pays et de ceux qui en avaient la
seigneurie.
Un jour où Saladin était dans son palais de Jérusalem, constatant que
plus personne ne lui faisait la guerre, près ou loin, mais que tous les
princes sarrasins s’appliquaient à le servir et à lui plaire, ce qui fit croître
son assurance, il prit à part Huon Dodequin et Jean de Ponthieu : « Vous
savez, chers seigneurs, ce qu’il en est du monde. Pour moi, je ne fais qu’y
penser car je n’en ai encore pour ainsi dire rien vu. Et pour vous dire le
fond de ma pensée, je vous confierai que, maintenant que je suis cheva-
lier, j’ai envie d’aller en France, à la cour du roi, à Paris, voir le pays et
la noblesse de là-bas et ce qu’il en est des chrétiens : comme je vous l’ai
déjà dit, si je me rends compte que leur comportement et leur foi valent
mieux que celle des nôtres et de Mahomet, il pourra se faire, selon ce que
j’aurai appris, que j’abandonne l’une pour l’autre et que j’acquière une
certitude là où je suis en plein doute. Et pour assurer le succès de mon
voyage, je veux que vous me serviez de guides, comme vous me l’avez
promis, autrefois, quand je vous ai sauvé la vie : c’est-à-dire que je puisse
aller avec vous en toute tranquillité sans que vous m’exposiez à subir ni
mal, ni honte pendant tout le voyage aller et retour par mer et par terre
ainsi que pendant mon séjour, à moins que, par malheur, la fortune ne
m’accable sans que vous y soyez pour rien. Vous me suivrez avec
honneur selon ce qu’il conviendra aux heures, aux temps et aux lieux. »
Après qu’ils en furent convenus, Saladin fit affréter un vaisseau ; il le fit
charger de vivres, d’armes et de tout le nécessaire, ainsi que d’or et d’ar-
454
LITTERATURE ET CROISADE
gent et d’autres bagages afin qu’ils aient de quoi dépenser mais rien à
emprunter. Cela fait, ils prirent la mer avec peu de gens et firent voile
jusqu’à Brindisi.
Les princes se réjouirent fort quand la traversée fut achevée. Ceux que
Saladin voulait emmener avec lui débarquèrent et prirent avec eux or,
argent et tout le reste. Puis ils se mirent en selle et chevauchèrent jusqu’à
Rome. Ils y firent étape pour la nuit, mais le lendemain, quand Saladin
voulut partir, Huon Dodequin et Jean de Ponthieu lui dirent qu’il leur
fallait d’abord assister à la messe et parler au Saint-Père. Il les attendit
donc, observant tous leurs gestes et comment, après la messe, ils s’age-
nouillèrent l’un après l’autre devant le pape pour se confesser à lui et
recevoir l’absolution de leurs péchés. Cela fait, ils prirent congé et quittè-
rent Rome. Mais Saladin n’oublia pas les cérémonies auxquelles il avait
vu participer les deux barons ; il leur demanda donc ce qu’elles signi-
fiaient. « Nous nous sommes conformés à des commandements de notre
religion, lui expliqua Huon Dodequin, qui nous ont été donnés par Dieu
autrefois et dont nul ne peut être dispensé sous peine de mort, c’est-à-dire
sans mériter l’enfer ; car celui qui ne les respecte pas désobéit à son créa-
teur lui-même. Et comme il ne peut y avoir d’homme qui ne soit aussi
pécheur, nous nous sommes adressés au Saint-Père, lequel, en tant que
représentant de Dieu sur terre, nous a, en Son nom, donné l’absolution de
tous les péchés que nous lui avons sincèrement confessés. » Huon expli-
qua ainsi le mystère de la confession à Saladin, qui lui répondit qu’il était
par trop ignorant s’il pensait être fondé à vénérer un homme semblable à
lui et à n’importe qui, au point de lui reconnaître le pouvoir de pardonner
à autrui ce qu’il avait fait de mal. « Je ne croirai cela de ma vie, dit-il. Et
par la foi que je dois à tous les dieux qu’on peut adorer, si je tenais ce
pape en mon pouvoir en Syrie, je le ferais écarteler à quatre chevaux. »
Sur ce, il passa outre et poursuivit sa chevauchée pour ne pas entendre
davantage parler de la religion chrétienne. Ils pénétrèrent alors en Lom-
bardie, descendirent les montagnes, entrèrent en Bourgogne et, de là,
firent force journées jusqu’à Paris, pensant y trouver le roi '. Mais il n’y
était pas car il était parti depuis peu pour Saint-Omer où il devait rendre
un jugement sur une affaire en cours depuis longtemps. Quelle affaire ?
me demanderez-vous : il s’agissait d’un crime commis par une dame du
Ponthieu, nous y reviendrons longuement par la suite. Finalement, quand
Huon de Tabarie et Jean de Ponthieu apprirent l’absence du roi, ils se
promenèrent dans la ville en habits de chevaliers étrangers, comme ils
étaient, et conduisirent Saladin partout.
Ils passèrent deux ou trois jours à Paris pour s’amuser et ils auraient pu
1. Philippe II, dit Philippe Auguste; il sera appelé « le roi Philippe » dans la suite du
chapitre.
SALADIN
455
y rester sans jamais s’ennuyer, tant cette ville est un monde Pendant leur
séjour, ils eurent l’occasion de se trouver au palais, et il y avait là nombre
de grands seigneurs, fût-ce en l’absence du roi, car la reine 1 2 y était noble-
ment accompagnée de seigneurs et de dames qui s’entendirent à faire bel
accueil aux trois princes. De leur côté, Saladin, Huon et Jean de Ponthieu
surent se comporter de façon à devenir le point de mire de tous ceux qui
étaient là. La reine les fit inviter à dîner. Pendant le repas, Saladin, qui
observait tous les usages de la cour, remarqua une table à laquelle étaient
assis douze pauvres en mémoire des disciples de Jésus-Christ et il
demanda à Jean ce que cela voulait dire. Celui-ci répondit que c’étaient
les messagers du Christ.
« Des messagers ? dit-il. Et on les reçoit dans la maison d’un grand
seigneur ?
— Eh bien, répondit Jean de Ponthieu, la coutume est, chez les princes
chrétiens, de nourrir chaque jour, en signe d’humilité, douze pauvres en
l’honneur de Jésus le béni, qui, du temps qu’il était sur terre, avait avec
Lui douze apôtres qui vivaient dans la pauvreté.
— Et comment les nourrit-on ? repartit Saladin. Je ne vois porter à leur
table que les restes des autres convives. Je pense donc que vous ne m’avez
rien dit qui vaille. Et l’on ne doit point avoir de foi en la religion de gens
qui disent tenir du dieu auquel ils croient tous les biens qu’ils ont et dont
ils vivent, mais qui ne donnent à ses ministres, serviteurs et messagers
que ce qu’ils ont en trop ou qui ne peut pas leur servir. C’est là une faute
évidente de votre religion, je ne vous en dis pas plus 3 . » Sainte Marie,
comme Jean de Ponthieu fut accablé par le blâme de Saladin ! Il passa
donc à un autre sujet et le dîner s’acheva. Chacun de son côté se leva
alors, mais il n’y avait pas plus beau et plus gracieux chevalier que Sala-
din ; aucun ne pouvait rivaliser avec lui pour la jeunesse et le maintien.
Pendant le dîner, la reine l’avait regardé plus que tout autre et s’était prise
de désir pour lui : ses traits s’étaient si bien imprimés en son cœur qu’elle
ne les oublierait plus. Finalement, la compagnie se sépara et Saladin n’y
1 . Le Moyen Âge a été fasciné par les villes de l’Orient, plus nombreuses, plus populeu-
ses et plus animées que celles de l’Occident. Mais Paris, déjà, est à part : de 150 000 à
200 000 habitants dans le temps aussi bien de l’écriture du Saladin en vers (milieu du
xiv' siècle) que de ce manuscrit en prose (seconde moitié du xv' siècle) ; de l’un à l’autre,
les aléas du siècle de la Grande Peste et de la guerre de Cent Ans.
2. Elle ne sera jamais nommée. On se heurterait à une impossibilité : entre 1 183 et 1 193,
Philippe Auguste est veuf de sa première femme et non remarié. Or, Saladin meurt début
1193. Il est vrai que cela ne serait pas nécessairement pour arrêter notre auteur ! Pour que
la courtoisie de Saladin envers les dames (sous la forme de la galanterie) puisse s’affirmer,
il faut bien que le roi ait une épouse : elle est seule assez haut placée pour convenir au sultan
et pour que celui-ci apparaisse en rival heureux du roi.
3. On trouve un épisode comparable dans la chanson de geste Anseïs de Carthage
(xin' siècle). Des religieux y jouent le rôle des pauvres de Saladin, et la réaction du Sarrasin
Marsile est identique à celle du sultan. Dans les deux cas, le personnage de l’autre foi seri
à moraliser les chrétiens.
456
LITTERATURE ET CROISADE
pensa plus autrement. Les trois princes rentrèrent à leur hôtel, puis quittè-
rent Paris pour Saint-Omer où se trouvait le roi Philippe. Le comte Jean
de Ponthieu leur servit de guide, car, bien qu’il ne reconnût pas les gens
et qu’on ne le regardât pas non plus, il n’avait pas pour autant oublié les
chemins. À force de journées, ils arrivèrent en vue de Saint-Omer qu’il
put nommer à Saladin et à Huon, qui ne connaissait pas le pays plus que
le sultan. Une fois dans la ville, ils se logèrent là où Jean avait eu coutume
de le faire. Voyant la foule qui se pressait de toutes parts, Jean appela son
hôte qui ne le reconnut pas, et lui demanda pourquoi toute cette assem-
blée, de par le roi et les princes de France. Celui-ci lui expliqua qu’il y
avait à peu près dix ans qu’un chevalier, comte de Ponthieu, était parti
pour un pèlerinage dont il n’était pas revenu. Tout le monde le croyait
mort, car, depuis, on n’avait plus eu de nouvelles de lui ni de ceux qui
étaient partis en même temps. Or, il avait laissé au pays une jeune demoi-
selle, sa sœur, qui devait donc être dame et comtesse de Ponthieu, ce
qu’au demeurant personne ne contestait. « Mais comme elle est belle,
riche et de noble naissance, un homme, lui aussi né d’une noble famille,
Lambert de Berri, a voulu l’épouser et l’a demandée en mariage, ce
qu’elle a refusé tout net, disant qu’elle ne voulait pas de lui. Le chevalier
en a tellement voulu, dit-on, à la demoiselle que, je ne sais comment, on
a malheureusement monté contre elle une machination qui doit la mener
au bûcher, demain ou un peu plus tard, à moins qu’elle ne présente un
champion qui se batte contre Lambert. Mais on le redoute tant, il est si
fort et a tant d’amis, que personne n’ose se proposer pour défendre la
demoiselle, car il se présente en personne devant le roi et tous les barons
et chevaliers de France pour soutenir par les armes, contre quiconque
prendra le parti de la belle, l’accusation qui a été portée contre elle. »
Quand le noble Jean de Ponthieu entendit ainsi mettre sa sœur en cause,
quelle ne fut pas sa douleur ! Pour se soulager et se calmer, il appela
Saladin et JJuon et leur répéta tout ce que l’hôte lui avait raconté — ce
qui eut le don d’indigner profondément Saladin, qui en changea de cou-
leur ! — car la demoiselle était sa parente. Mais Jean de Ponthieu et Huon
Dodequin n’y firent pas attention, car jamais ils n’auraient pensé qu’il
voulût faire quelque chose pour elle.
[XII : Comment Saladin affronta un chevalier nommé Lambert d e Berri en
duel judiciaire. XIII : Comment Lambert, après sa défaite, épousa la dame
de Ponthieu à la prière de Saladin.]
SALADIN
457
XIV
Comment Saladin fit la connaissance de toute la noblesse et chevalerie
chrétienne au tournoi donné pour les noces de Lambert de Berri et de la
comtesse de Ponthieu.
Au nombre des barons et nobles princes et princesses qui vinrent au
tournoi, Philippe le roi de France avait mandé son épouse la reine de
France qui était — l’histoire le précise — fille ou sœur du roi d’Aragon 1 ;
ce n’était pas elle qui devait être la mère du saint roi Louis, dont Philippe
serait le père. En attendant le jour des noces, Lambert de Berri, Huon
Dodequin, Jean de Ponthieu et Saladin s’en allèrent à Saint-Riquier qui
était, en ce temps-là, une bonne ville du comté de Ponthieu où il était
agréable de résider. Puis chacun se livra aux préparatifs nécessaires et
gagna Cambrai où arrivaient de tous côtés, de jour comme de nuit,
princes, princesses, barons et dames.
Pour se faire reconnaître, chacun mettait à sa fenêtre ses armes blason-
nées, ce qui permettait de savoir qui était là, et c’était un bien beau specta-
cle, car il y avait tant de monde, de pays si différents, que l’opinion
générale était que nulle part on n’avait vu pareil tournoi.
L’affluence fut donc très grande dans Cambrai quand tout le monde fut
arrivé. Ceux qui se connaissaient de vue se firent fête. D’autres lièrent
intime connaissance, d’autres enfin se mettaient en quête de rencontres.
Et à la vérité, l’assemblée était si nombreuse qu’il était bien difficile d’y
connaître tout le monde, surtout ceux — et il n’y en avait pas peu — qui
étaient venus de pays étrangers comme Saladin. On commença par célé-
brer solennellement les noces de Lambert et de la demoiselle de Ponthieu.
Tout raconter serait fastidieux. Le roi Philippe et son épouse y vinrent
dans l’apparat qui convenait à leur rang. Il y avait là également Richard
le roi d’Angleterre 2 , les comtes de Flandre, de Joigny et de Dammartin,
André de Chavigny, Guillaume Longue-Epée, Guillaume des Barres et
tant de barons et de grands seigneurs — la chronique les mentionnera plus
tard — que c’était bien beau à voir et qu’on en avait plein les yeux. Mais
celui qui attirait le plus les regards était Saladin. Et l’histoire rapporte
que, pendant le dîner et le bal de ce jour, la reine ne cessa d'avoir les yeux
fixés sur lui et en devint si éprise qu’elle ne cessait de se demander où
elle l’avait déjà vu. « Vrai Dieu, se disait-elle, qui est-ce ? Et où ai-je pu
le rencontrer autrefois ? Hélas ! Jamais je n’ai vu personne qui me plaise
1. C'est Philippe III le Hardi, qui épousera en 1262 Isabelle, fille de Jayme h' ( 1 208-
1276).
2. Celui que l’on connaît sous le nom de Richard Cœur de Lion.
458
LITTERATURE ET CROISADE
autant ! Assurément, c’est le chef-d’œuvre de la Nature. Et il ne me
connaît pas et ne sait pas le fond de ma pensée ! Je l’ai déjà vu une fois
et je lui ai parlé, mais où ? Je n’arrive pas à m’en souvenir. M’en voilà
bien éprise ! Amour me presse tant que s’il y ajoutait l’arme des douces
paroles, je ne pourrais pas résister, tant il est doux, courtois, et si beau de
corps qu’il me faut lui faire savoir ce que j’ai en tête. »
XV
Comment le sultan Saladin conquit l 'amour delà reine de France.
Dieu ! combien la reine souffrit pour Saladin qu’elle aimait plus qu’elle
n’avait jamais aimé aucun homme ! Elle ne pouvait se rassasier de le
regarder ni penser à rien d’autre. A force de le regarder tant et plus, elle
se prit à soupirer du fond du cœur : « Hélas ! se dit-elle, quel trésor ce
serait pour une grande dame d’avoir un tel ami, pourvu de tant de grâce
et de courtoisie que je ne crois pas possible de trouver son pareil. Il a l’âge
qu’il faut, et une dame qui serait en sa compagnie dans un lieu dépourvu
de gêneurs — car ils causent bien des malheurs — devrait être au comble
de la joie. Amour me touche si droit au cœur qu’il me faut le voir à mon
aise pour aller bien. » Mais tous étaient dans l’ ignorance des maux de la
dame qui avait gardé pour elle ses arguments et ses conclusions. Afin de
calmer sa souffrance, elle se résolut finalement à envoyer chercher
Saladin afin de pouvoir lui parler. Elle dit au roi qu’elle avait envie de
manger du gibier et lui demanda d’aller à la chasse, ce qu’il accepta. Tous
les princes et barons - pas un ne manquait alors à la cour — réclamèrent
leurs chevaux, Saladin y compris. Quand la reine vit le palais se vider des
barons, elle fit dire à Saladin de rester parce qu’elle voulait lui parler,
invite à laquelle il se plia. Une fois en tête à tête avec lui, sachant ce qu’il
lui restait à faire, elle le reçut à la porte de sa chambre, en souriant avec
toute la grâce qu’une femme dans sa situation peut montrer à un homme,
et son accueil lui plut. Puis, le poussant contre le montant d’un lit, elle lui
prit la main et, tout en lui caressant les doigts et le regardant droit dans
les yeux, elle lui dit qu’il avait bien sujet de louer Dieu de l’avoir fait si
plein de grâce : « Nature ne vous a pas oublié quand elle vous a fait si
beau. C’est ainsi que vous m’avez ravi le cœur et que je vais mourir si
votre amour ne me vient en aide. Je n’ai jamais aimé chevalier ni quicon-
que autant que vous. Puissiez-vous me rendre la pareille et me prendre
pour amie, car, moi, je vous considère comme tel. » Saladin prit le temps
de réfléchir aux paroles de la dame, pour s’excuser ou accepter, car il ne
savait pas exactement où elle voulait en venir. « Je suis un simple cheva-
lier, madame, lui répondit-il poliment, et vous êtes reine, je n’oserais pas
SALADIN
459
aspirer à l’amour d’une dame de si haut rang et si prisée, et d’ailleurs je
ne le mérite pas. De plus, je serais coupable envers Dieu et le roi puisque
vous êtes mariée. Mais ne craignez rien et soyez tranquille pour votre
honneur car je ferai tout ce qui dépend de moi pour que vous n’encouriez
ni reproche ni déplaisir. » Ce discours ne fit qu’augmenter la tristesse de
la reine : « Hélas, voilà que j’ai avoué le fond de ma pensée à un homme
qui m’ignore et me repousse. Comme voilà mon attente déçue ! Impossi-
ble d’être plus mal traitée par l’Amour. » Cependant, tout en continuant
à le couver des yeux et à lui montrer encore meilleur visage qu’avant, elle
répondit :
« J’ignore pourquoi vous refusez ce que je n’ai jamais, de toute ma
vie, voulu accorder à personne, mais puisque vous dédaignez de me prier
d’amour, et que me voilà trompée dans mon attente, sachez que je vais
me venger d’ Amour et de vous : si je me mets à crier, vous vous trouverez
dans une situation difficile.
— Vous n’en viendrez pas là, madame, car ce serait dangereux pour
nous deux : j’aime mieux vous octroyer ce que vous demandez plutôt que
risquer le déshonneur et la mort. »
Et sur ce, prenant la dame par le cou, il l’embrassa à sa fantaisie et ainsi
commencèrent dans la joie des amours qui devaient se terminer dans la
douleur.
Saladin et la reine passèrent un long moment ensemble et l’histoire ne
peut raconter tout ce qu’ils pensèrent, firent et se dirent. Cependant, il
leur fallut se séparer quand le roi revint de la chasse, ce qui ennuya fort
la reine qui aurait bien voulu ne jamais quitter son ami. Elle lui demanda
son nom ; mais, pour cette fois, il refusa de répondre et, prenant congé
d’elle, regagna son logis où il trouva Huon Dodequin et Jean de Ponthieu
auxquels il tut son aventure. Ils retournèrent ensemble à l’hôtel du roi où
il tint, pour le dîner, une cour aussi somptueuse qu’il l’avait fait pour le
déjeuner. La reine y assistait, et ses yeux grands ouverts ne cessèrent de
regarder et de lui procurer plus d’agrément qu’elle n’en avait jamais eu.
Le lendemain, Saladin, qui avait apporté avec lui plus d’or et d’argent
que tous les autres pour fêter le roi, appela Huon et Jean de Ponthieu :
« Me voilà, grâce à mes dieux, dans un pays étranger où personne ne me
connaît et où je ne souhaite pas être connu. Toutefois, même si vous êtes
mes deux seuls amis — amis irréprochables, je le sais — , je suis riche et
puissant. Je n’ai pas l’intention de rapporter chez moi tout cet argent, je
veux le dépenser de manière à me faire honneur, et me conduire de façon
qu’on dise toujours du bien non seulement de moi mais aussi de mon
pays. Je suis allé à la cour du roi, il m’a invité à des festins. Je veux qu’on
lui prépare un grand déjeuner auquel assisteront la reine et tous les nobles
et grands seigneurs que j’y prierai pour que je puisse dire que j’ai eu la
compagnie des plus nobles, preux et vaillants parmi les chrétiens et aussi
pour faire leur connaissance à tous. Il me restera à faire mes preuves au
460
LITTERATURE ET CROISADE
tournoi le lendemain. » Huon et Jean de Ponthieu l’approuvèrent, et les
princes et dames convenus y furent invités, cependant que les hérauts,
dont le plus grand désir était la largesse, annoncèrent que la table était
ouverte à tout venant.
Cependant qu’on préparait le déjeuner et que la foule affluait de toutes
parts pour assister au tournoi, arriva dans la ville un marchand avec un
cheval, le plus beau qu’on eût jamais vu en ce temps. Il fut mis en vente
au marché, mais aucun acquéreur ne se présenta, même parmi les grands
seigneurs, car le marchand en demandait 400 livres parisis. On disait que
c’était un prix de fantaisie et on faisait comme si la question ne se posait
pas. Finalement, Saladin qui était occupé aux préparatifs du repas en
entendit parler et le vit. Il appela Fluon et lui dit de l’acheter à n’importe
quel prix. Ce qu’il fit... et qui suscita maints commentaires chez les
barons. Saladin, pour sa part, se contenta de dire qu’il le monterait au
tournoi, et il le dit assez haut pour qu’on l’entende et cela devint le sujet
de toutes les conversations. On admira aussi l’ordre donné par Saladin de
payer sans marchander, voire plus que le prix demandé. Au moment du
départ, il alla jusqu’à donner 1 000 florins d’or à son hôte, pour l’amabi-
lité de son accueil, ce qui fit encore plus parler que le reste. Après le
déjeuner, les barons et les dames se levèrent de table, remercièrent
Saladin et, après avoir pris congé, partirent en s’égaillant çà et là, parlant
de tout ce qu’ils avaient vu. Certains disaient qu’Alexandre en son temps
n’aurait su faire preuve de plus de largesse. Et si les seigneurs parlaient
de leur hôte, les dames, de leur côté, ne restaient pas muettes : elles aussi
commentaient ce qu’elles avaient vu. Seule, la reine — et non sans
raison — ne disait pas tout ce qu’elle savait. Finalement, tous se retirè-
rent ; et quand Saladin se retrouva avec Huon Dodequin, Lambert de
Berri et Jean de Ponthieu, il demanda si le tournoi aurait bien lieu le len-
demain et on lui répondit que oui. Le jour même, en effet, il fut annoncé
pour le matin suivant ; tous les chevaliers devaient dresser dans les prés
tentes et pavillons pour s’armer, puis venir dans la cité — le marché était
près de la porte — afin que les dames eussent tout le loisir de mieux les
voir. Le roi avait fait dresser des palissades et décorer de grands gradins :
il est inutile de demander comment.
Le lendemain, Saladin se leva. Après avoir entendu la messe, Lambert,
Huon et Jean firent leurs préparatifs et se mirent en selle. Saladin dit qu’il
voulait sortir sur les prés pour voir mieux l’ordonnance des chevaliers de
France et il y alla avec ses compagnons. Quand ils furent arrivés à un
emplacement d’où l’on pouvait tout voir, Philippe le conquérant
s’avança : le roi de France voulait être le premier à pénétrer sur le champ.
Saladin ne put que le remarquer, car il chevauchait en belle ordonnance,
armé de pied en cap. Aussi, il demanda à Jean de Ponthieu, qui le connais-
sait mieux que quiconque — à l’exception de Lambert de Berri — , qui
pouvait bien être cet homme qui avait en sa compagnie cent chevaliers,
SALADIN
4(>l
tous avec armes et écus nobles et différents, « celui qui a un écu avec trois
fleurs de lis d’or sur champ d’azur et un cheval dont le caparaçon est semé
tout de même.
— Par Dieu, seigneur, répondit Jean, c’est Philippe le roi de France,
et ceux qui l’affronteront aujourd’hui au tournoi éprouveront sa valeur. »
Pendant qu’ils échangeaient ces paroles, le roi et sa compagnie passèrent.
Après s’avança le roi d’Angleterre Richard, en riche compagnie lui aussi ;
et Saladin, qui l’avait remarqué, demanda à Jean qui était sorti des rangs
juste après le roi de France :
« Celui qui porte un blason de gueules à trois léopards d’or et dont le
cheval porte les mêmes armes.
— Vous avez un bon coup d’œil, fit Jean, car c’est le roi Richard
d’Angleterre, qui est renommé parmi les vaillants, pour sa hardiesse. »
Saladin n’ajouta rien, mais quand Richard fut passé, il remarqua, venant
après lui, une autre bannière et demanda au comte de Ponthieu qui portait
ces armes :
« C’est Gautier de Châtillon ', fit-il. Et je tiens à dire qu’il s’y entend
aux armes et que c’est un vaillant chevalier.
— Tant mieux donc, repartit Saladin, car, lorsque je suis parti de Syrie,
je me suis juré de jouter avec celui dont vous me direz le plus de bien,
puisque j’aurai d’autant plus d’honneur si je réussis à le renverser ou à le
conquérir, et d’autant moins de honte si c’est lui qui m’abat. »
Après celle de Gautier de Châtillon, Saladin vit une autre bannière, pré-
cédée de ménestrels, de trompettes et autres instruments — encore y en
avait-il qui étaient déjà passés — et il s’enquit de qui il s’agissait.
« Je le connais bien, le renseigna Jean. Son écu est de gueules à une
grande aigle d’argent ; c’est le comte de Joigny 1 2 , un parent du roi et un
valeureux chevalier.
— Voilà qui est bien ; je lui ferai donc tâter de ma lance ou de mon
épée », dit Saladin.
Sur ce, la bannière passa et une autre s’avança pour entrer en ville, car
chacun sortait du rang l’un après l’autre. Saladin posa la même question.
« Je vais vous dire de qui il s’agit, répondit Jean. On peut le reconnaître
à son écu échiqueté. Il s’appelle Guillaume des Barres et il n’a pas son
pareil en France.
— Peu m’importe ; si tout se passe comme je veux, avant ce soir, j’en
aurai fait mener d’aussi vaillants que lui sous mon étendard. » Après cette
bannière, il en passa encore une dont s’enquit Saladin.
« Nul prince de France n’est plus facile à reconnaître, dit Jean. Il serait
1 . Personnage historique qui participa à la troisième croisade, aida Philippe Auguste à
reconquérir la Normandie au début du xui' siècle et se croisa contre les Albigeois.
2. Les comtes de Joigny, de Flandre (nommé Baudouin dans le chapitre suivant), de
Montfort et du Luxembourg, sont des personnages historiques, ainsi que Huon de Florinde
et, comme nous l'avons dit en Introduction, André de Chavigny et Guillaume Longue-Epée.
462
LITTERATURE ET CROISADE
capable de mener plus de trois cent mille hommes en bataille et ses terres
représentent l’équivalent de cinq royaumes comme la Syrie. Ses armes
sont d’or à un grand lion tout noir. Il n’est ni roi ni duc : ce n’est que le
comte de Flandre, mais il a plus à dépenser que dix rois de votre pays.
— Par mes dieux, Jean, je crois que vous parlez ainsi pour me faire
peur, mais cela ne m’empêchera pas de promettre à Mahomet de faire ce
quej’ai dit.
— Sur ma foi, seigneur, intervint Lambert, qui n’avait rien dit jusque-
là, mais avait entendu les questions de Saladin et les réponses de Jean, à
vous entendre, il semble que vous ne craignez nul homme en France. Ce
qui me surprend beaucoup, car vous ne les avez pas tous mis à l’épreuve
comme vous l’avez fait avec moi. Je vous signale qu’après le comte de
Flandre j’ai vu passer un chevalier qui porte un blason d’argent et de
gueules à six lambeaux d’argent : quatre hommes comme moi ne le
feraient pas fuir ; et si son nom vous intéresse, sachez qu’il s’appelle
André de Chavigny. Et il est aussi beau et d’aussi noble maintien que bon
chevalier : tout le monde ne parle que de lui. » Saladin crut que Lambert
s’était irrité de ses paroles. « Vous ne dites assurément que ce dont vous
êtes sûr, fit-il. Quant à moi, je m’en réjouis et je prendrai garde à lui pour
tout le bien que vous pensez de lui. Et certes, je ne l’éviterai pas si le
hasard veut que nous nous rencontrions face à face. » Saladin regretta
cette discussion et, voyant que Lambert était fâché, il n’ajouta rien, mais
n’en pensa pas moins et se jura à lui-même de l’affronter, fût-ce au péril
de sa vie, à cause des louanges dont il avait été l’objet. Une autre bannière
s’avança alors, qui portait un lion d’argent sur champ de gueules et au
sujet de laquelle Saladin s’enquit auprès de Jean de Ponthieu. « Je vais
vous le dire, seigneur. C’est celle du comte de Montfort, un homme noble,
riche et puissant. Et celui qui vient après, avec une bannière qui porte
quatre lions, c’est Guillaume Longue-Epée, dont la valeur est comparable
à celle de Chavigny. » Saladin hocha la tête, mais garda pour lui ce qu’il
pensait, c’est-à-dire qu’il n’aurait pas voulu être ailleurs pour la moitié
du trésor de France en ce jour où il pouvait voir sa chevalerie dans tout
l’éclat de son orgueil. Une autre bannière s’avança encore : elle avait un
champ d’or fin bordé de sinople, avec, au milieu, une croix de gueules, et
nombreux étaient ceux qui étaient rassemblés sous elle. Saladin demanda
qui était le chevalier qui portait ces armes ; Jean de Ponthieu lui dit qu’il
s’appelait Fluon de Florinde, et il lui montra aussi la suivante comme
étant celle du comte du Luxembourg et du Limbourg. Saladin ne posa
plus de questions, car c’eût été trop long, mais il regarda passer les diffé-
rentes bannières à la file en disant tout haut que les Français étaient en
belle ordonnance.
Quand toutes les bannières furent passées, les princes firent dresser
deux tentes somptueuses à l’usage de ceux qui auraient la charge des
chevaux destinés à remonter les cavaliers désarçonnés. Puis on fit publier
SALADIN
463
à son de trompe comment chacun devait se placer. Le moment venu, un
par un, les chevaliers sortirent des rangs, chacun à son avantage. Au
premier choc, ils firent sauter les heaumes de leurs adversaires et se désar-
çonnèrent mutuellement. Mais on n’avait la victoire que si on parvenait à
emmener les chevaux à l’écart du combat, c’est-à-dire jusqu’aux palissa-
des où avaient été plantées les bannières, car, lorsqu’un chevalier était
abattu, des gens s’avançaient en force pour récupérer les chevaux, ce qui
était très dangereux, étant donné qu’on se battait avec autant de violence
qu’en bataille. Dames, demoiselles et bourgeois contemplaient le specta-
cle avec plaisir. Saladin surtout attirait les regards : il n’y avait pas de
plus beau cheval ni de plus belles armes que les siens. Il était au milieu
du tournoi avec Jean de Ponthieu, Huon Dodequin et Lambert de Berri
qui le connaissait seulement parce qu’il l’avait affronté une fois à Saint-
Omer, ainsi qu’on l’a dit. Comme son cheval suscitait maintes envies, il
fut assailli de tous côtés et il aurait été abattu sans l’aide de Huon Dode-
quin et des siens. Quand il se vit ainsi pris à partie, il dit à ceux qui le
suivaient qu’il voulait attaquer à son tour. Et ils lui dirent qu’il pouvait y
aller sans crainte et qu’eux-mêmes protégeraient ses arrières.
XVI
Comment Richard d 'Angleterre fut désarçonné par Saladin.
Saladin regarda les chevaliers se risquer les uns contre les autres et
considéra les plus hauts barons pour savoir l’honneur qui pourrait lui en
revenir. Après quoi, il lança son cheval et, fendant la presse, s’en prit au
roi d’Angleterre. 11 le serra de si près, ne lui laissant pas même le loisir
de reprendre son assiette, que, d’un coup d’épée, il l’abattit tout étourdi
entre les arçons de sa selle, et, par la même occasion, le désarçonna. Jean
de Ponthieu s’empara de son cheval pour le mener au pavillon prévu pour
rassembler les chevaux conquis. Ce fut une grande douleur et une non
moins grande surprise pour les Anglais que de voir leur seigneur renversé
sous leurs yeux. Craignant qu'il n’eût été blessé, tous s’empressèrent pour
le relever, et la nouvelle que le roi Richard s’était fait désarçonner et avait
perdu son cheval fit beaucoup de bruit. Tous ceux qui demandaient qui
avait accompli cet exploit s’entendaient répondre que c’était le chevalier
étranger. Le tournoi n’en devint que plus disputé car, de tous côtés, on
requit Saladin et, sans Huon Dodequin, il se serait trouvé en mauvaise
posture. Mais leur commune valeur faisait que personne ne pouvait durer
contre eux. André de Chavigny qui avait déjà, grâce à sa prouesse, abattu
douze chevaliers, constatant que les hérauts et poursuivants d’armes ne
cessaient de crier dans leurs appels « le chevalier étranger ! », rassembla
464
LITTERATURE ET CROISADE
les nobles et chevaliers de sa maison et se dirigea du côté où se trouvait
Saladin. Il le frappa dans son élan, lui assénant un coup d’épée qui fut
loin de réjouir le sultan, et le fit se ruer sur son assaillant ; mais son épée
glissa sur la jambe de Chavigny jusqu’au talon, dont elle arracha un mor-
ceau ; le blessé était trop échauffé pour s’en rendre compte.
Ce fut un combat acharné que celui de Saladin et de Chavigny. Ils s’af-
frontèrent au corps à corps : Saladin sauta sur son adversaire, et, l’empoi-
gnant par le heaume, il le serra de si près qu’il le fit tomber par terre. Son
cheval aurait été emmené sans ses chevaliers qui vinrent à sa rescousse
pour remettre leur maître en selle ; finalement, on lui ramena son cheval,
mais il boitait et saignait tant du talon que Saladin, qui l’avait ainsi blessé,
s’en aperçut à son plus grand regret : « Hélas ! Quel malheur ! Comment
ai-je pu blesser de cette façon le plus vaillant des chevaliers ! » Sur quoi,
il s’éloigna pour quitter la place un moment et se rafraîchir, sans faire
attention davantage. Un chevalier flamand, qui l’avait vu partir sans ses
compagnons, en profita pour le suivre et pour l’empoigner par les épaules
alors qu’il portait la main à son heaume pour l’enlever afin de mieux
prendre l’air. La force du Flamand était si extraordinaire qu’il réussit à
renverser Saladin malgré que celui-ci en eût ; cela fait, il prit le cheval de
son adversaire et l’emmena sous les yeux du millier de chevaliers qui se
trouvaient là. Des cris s’élevèrent autour du Flamand, cependant que
Saladin connaissait la honte d’être à pied sur le champ du tournoi. Il n’eut
d’ailleurs pas à aller loin, car Huon Dodequin et Jean de Ponthieu l’aper-
çurent vite et le rejoignirent. Huon lui demanda où était son cheval et il
répondit qu’il avait eu le malheur de le perdre. « Le cheval m’importe
peu, dit-il, mais ce qui me fait honte, c’est qu’un méchant homme soit
venu m’attaquer par-derrière sans rien dire, alors que je m’écartais et que
j’étais en train d’enlever mon heaume, après quoi il s’est dépêché d’em-
mener mon cheval. »
Dès que Saladin leur eut raconté sa mésaventure, ils se hâtèrent de lui
donner un autre cheval qu’ils avaient conquis sur le roi d’Angleterre. Une
fois en selle, il s’enfonça dans les rangs des cavaliers, jurant par Mahomet
de recouvrer son honneur s’il rencontrait le chevalier. Mais cela ne se
produisit pas, car sitôt que le Flamand se vit hors de danger, il se remit
en selle sur son propre cheval et envoya celui de Saladin chez lui, dans
l’intention de le vendre au comte de Flandre ou au plus offrant. Saladin
perdit donc son temps à le chercher. Le tournoi dura jusqu’à vêpres et
Saladin, toujours à la recherche de son cheval, y accomplit nombre d’ex-
ploits, faisant trembler devant lui tous les chevaliers, si bien que, pour la
seconde fois de la journée, il ne fut à juste titre question que de lui. La
chronique ne donne pas plus de détails et se contente de dire que, la nuit
venant, il fallut suspendre les joutes et que les barons durent rentrer dans
leurs logis. Après le tournoi, hérauts et officiers d’armes se rassemblèrent
pour décider celui qui avait été le meilleur, et d’un commun accord ils
SALADIN
465
décernèrent le prix et l’honneur de lajoumée au chevalier étranger, c’est-
à-dire à Saladin : ils proclamèrent donc assez haut pour que tous l’enten-
dent « Au chevalier étranger !» ; et ils l’escortèrent jusqu’à son hôtel,
criant son nom et faisant retentir leurs instruments. Les princes et les
barons, au nombre desquels les rois de France et d’Angleterre, se mirent
en groupe pour lui faire cortège avec honneur.
Dieu ! quelle fut la joie de Saladin quand il sut qu’on lui avait donné
le prix ! Il appela les hérauts et poursuivants d’armes et leur ordonna
expressément de parcourir la ville en faisant savoir qu’il tiendrait table
ouverte pour le dîner, ce dont ils s’acquittèrent. Princes et barons y
vinrent, ainsi que les dames et princesses qui étaient réunies là, et parmi
elles la reine de France. L’histoire ne dit pas grand-chose du dîner, du
service, des honneurs qu’on y rendit, de la succession des mets, car ce
serait par trop fastidieux à écouter. Il y eut surtout un joyeux intermède
entre les princes, car le comte Baudouin de Flandre dînait à une table avec
le chevalier qui avait conquis le cheval de Saladin. Celui-ci réussit à se le
faire montrer et, afin d’amuser la compagnie, il prit ses armes — elles
étaient à six besants d’or sur champ de gueules — et, entouré de force
officiers, clairons et trompettes — moitié par plaisanterie, moitié sérieu-
sement — , il s’avança en personne vers lui, et ce chevalier n’était pas
somptueusement armé, car il n’était pas riche. Il lui dit en souriant :
« Franc et courtois chevalier, qui m’avez, ce jour, abattu de mon cheval
et l’avez conquis par votre grande prouesse et votre force, ce que per-
sonne d’autre n’a pu faire, je vous offre cet écu pour votre vaillance et je
vous accorde que ce cheval soit vôtre, comme si vous m’aviez renversé
en joute loyale. Et je vous prie de bien vouloir, dorénavant, porter ces
armes en l’honneur de moi, car je vous les donne, en pensant que la
fortune pourrait bien encore vous sourire. » Le chevalier flamand prit les
armes et l’écu, et remercia beaucoup Saladin qui passa de table en table
pour parler avec les nobles princes. Puis il se dirigea du côté des dames
qui le dévoraient des yeux. L’histoire ne peut raconter tout ce à quoi elles
pensaient : disons seulement qu’il y eut un fort beau dîner et une grande
fête qui devaient donner lieu à beaucoup de commentaires.
Après dîner, on ôta les tables et on se mit à danser au son des instru-
ments Les réjouissances durèrent presque toute la nuit à l’instigation des
dames et en particulier de la reine qui ne voulait pas partir avant d’avoir
parlé à Saladin. Elle n’avait d’yeux que pour lui, tant il lui paraissait beau
et plaisant ; aussi s’arrangea-t-elle pour s’approcher de lui : elle le prit par
la main et il en fit autant, et ils se mirent à danser comme les autres au
son des instruments dont le son éclatant empêchait presque de s’entendre
parler. Tout en dansant, elle lui adressa la parole et lui demanda son nom,
car son plus cher désir était de savoir qui il était. Puis ils cessèrent de
danser, cependant que Saladin réfléchissait à ce qu’il allait dire. Ils s’assi-
rent sur un banc dans un endroit où ils pouvaient se parler tranquillement.
466
LITTERATURE ET CROISADE
La reine le pressa tant de questions qu’il finit par lui répondre, tant une
femme s’entend bien à parvenir à ses fins. À force de belles paroles, elle
obtint que Saladin lui dît son nom et qui il était, mais il lui fit promettre
et jurer sur sa foi qu’elle n’en répéterait rien. Elle fut fort surprise d’ap-
prendre qu’il était païen. Tout cela ne l’empêcha pas de la quitter brus-
quement, la laissant plongée dans ses pensées, comme s’il voulait aller
faire fête aux siens, en réalité parce qu’il était décidé à partir le lende-
main. Quand elle comprit qu’il était bel et bien étranger, consciente
qu’elle était éprise de lui et se rappelant sa beauté, comme elle connaissait
aussi sa haute naissance et sa grande valeur, elle lui donna son cœur.
Cependant qu’elle songeait ainsi, la fête s’acheva et chacun rentra chez
soi. Quant à Saladin, il fit faire ses préparatifs. Pour l’amour de sa cousine
de Ponthieu, il puisa assez largement dans son trésor pour les rendre
riches, elle et Lambert. Le lendemain, il alla voir le roi et ses barons dont
il prit congé courtoisement après avoir échangé avec eux toutes sortes de
civilités. Une fois retourné à son hôtel, il paya grassement son hôte, car il
avait été très content de lui et de sa famille. Puis il s’en alla. L’histoire ne
raconte pas tout son voyage — et d’ailleurs elle ne le pourrait pas — ,
mais elle dit qu’il gagna Brindisi où il retrouva le navire qui l’avait
amené. Avec Huon et Jean, le bateau les ramena par mer jusqu’en Syrie
d’où ils regagnèrent Jérusalem par voie de terre.
XVII
Comment Saladin réunit les siens pour conquérir la France avec Huon
Dodequin et Jean de Ponthieu.
Quand Saladin fut de retour en son pays, il se hâta de faire venir ceux
qu’il considérait comme ses fidèles et leur raconta ce qu’il avait vu en
France, se louant en particulier des deux princes chrétiens : « Chers sei-
gneurs, apprenez que je suis allé en France, qui doit, selon toute raison,
me revenir. C’est pourquoi, je voudrais m’en rendre maître par les armes,
ce que je ne peux faire sans votre aide à tous. Je vous la demande donc et
vous prie de ne pas me faire défaut, car, à mon avis, d’ici deux ans je serai
roi du pays. » Les barons et princes païens commencèrent par se regarder
les uns les autres, comprenant mal son intention et la considérant comme
impossible à réaliser. Certains se hasardèrent à lui dire que conquérir la
France était une entreprise qui dépassait leurs moyens, quelles que fiassent
les forces qu’ils pourraient rassembler. Mais il leur dit qu’il voulait voir
ce qui en adviendrait à cause d’une prédiction qui lui avait été faite qu’il
réussirait cette conquête, ce qui fit taire les barons, car il y avait lieu de
craindre ses paroles, tant il était obstiné et pouvait montrer de violence
SALADIN
467
dans ses actes. Il fit donc écrire et sceller des messages qui convoquaient
tous ceux qui étaient le plus en mesure de le seconder. Ils furent si nom-
breux à se rassembler que, de toute une vie, on n’avait vu autant de gens
à la fois. Cependant, il appela Huon et Jean de Ponthieu : « Chers sei-
gneurs, vous êtes mes sujets, et vous me devez la vie : personne, pas
même vous, ne pourrait soutenir le contraire. Rappelez-vous ce que j’ai
fait pour vous quand vous m’avez été livrés prisonniers. Je vous promis
alors que vous ne seriez pas mis à mort, et vous vous êtes engagés à me
servir en tout, sauf à renier votre dieu. Jusqu’ici, je n’ai eu qu’à me louer
de vos services ; mais il me reste encore une chose — une seule — à
vous demander ; après quoi, je m’estimerai satisfait et vous pourrez vous
considérer comme quittes en tout honneur. On m’a prédit autrefois que je
ferais plus de conquêtes qu’aucun roi ni émir de mon temps, en particulier
aux dépens des chrétiens. C’est pourquoi je veux conquérir la France avec
l’aide de Mahomet et de ceux que j’ai déjà convoqués. Je suis persuadé
que j’en serai couronné maître et seigneur, mais je ne vois pas comment
y pénétrer sans votre conseil. Il faut que vous m’y meniez et que vous
m’appreniez les chemins les plus sûrs par où passer. Acquittez-vous ainsi,
je vous en prie, des obligations que vous avez contractées à mon égard :
faites aboutir mon projet et ce sera aussi à votre avantage. » Après s’être
consultés un moment, les deux chrétiens lui firent la même réponse :
« Tu te rappelles, seigneur, que tu nous as promis, il y a longtemps, que
nous aurions la vie sauve à condition de te servir de guides en France, ce
dont nous nous sommes acquittés de notre mieux. Examine donc notre
situation et, s’il se peut, ne nous demande pas de t’y mener une seconde
fois ; il est bien temps, pour nous, de rentrer au pays : c’est notre plus
cher désir.
— Par la majesté et la bonté de mes dieux ! s’écria Saladin, je serai
encore plus content de vous — et je saurai mériter votre geste ! — si vous
acceptez de m’aider à nouveau. Vous pourrez vous considérer comme
libres dès que vous m’aurez conduit outre-mer et montré le chemin le plus
sûr pour mener à bien mon entreprise, car je me fie entièrement à vous et
plus qu’en quiconque. »
Finalement, les deux barons acceptèrent contraints et forcés. Lorsque
ses gens furent arrivés et qu’il n’y eut plus qu’à partir, Saladin prit la mer
avec Huon et Jean de Ponthieu, qui se désolaient fort à la vue de cette
armée qui comptait bien neuf cent mille Sarrasins. Enfin, le vent se leva,
on dressa les mâts, on largua les voiles et on cingla en mer à vive allure :
bientôt, la terre de Syrie fut hors de vue.
Saladin appela alors Huon Dodequin et Jean de Ponthieu et leur
demanda, sur leur foi, de lui dire où débarquer pour être mieux à même
de conquérir la France. « Assurément, répondit Huon, nous sommes liés
à vous par serment et nous voudrions vous donner un avis loyal. En ce
qui me concerne, bien que chrétien, je ne suis pas originaire de France et
468
LITTERATURE ET CROISADE
j’y ai peu vécu, sauf avec vous. Le meilleur conseil que je puisse vous
donner, c’est de ne pas chercher à conquérir directement le pays : mieux
vaut que vous commenciez par aborder ailleurs. Mais Jean, qui est un
homme entendu et qui, lui, est natif du pays et connaît les terres voisines
et les marches qui pourraient vous donner plus d’avantages, saura mieux
que tout autre vous donner un conseil autorisé. » Jean de Ponthieu, qui
avait écouté avec plaisir les sages paroles de Huon, répondit en le regar-
dant, tout en s’adressant à Saladin : « Je crois mieux connaître en effet
que Huon le pays où vous voulez aller. Mais mon opinion est la même
que la sienne. Mieux vaut pour vous une terre sur laquelle vous puissiez
facilement pénétrer avant d’entreprendre de conquérir le royaume de
France. Et celle d’où vous serez le mieux à même de nuire aux Français,
c’est le royaume d’Angleterre : une île qui n’est pas très grande mais très
forte. Une fois que vous y aurez pris pied, personne ne pourra vous en
déloger. Malgré que tous en aient, vous pourrez, à votre volonté, passer,
à partir de là, en Normandie ou en Picardie : le port le plus proche fait
partie de mes terres ; j’y trouverai assez d’appuis pour vous y donner
accès. » À ces discours, Saladin ne se tint plus de joie et se dit en lui-
même qu’il était impossible de trouver hommes plus loyaux. Il leur
demanda ce qu’il convenait de faire et ils répondirent qu’il fallait d’abord
aller reconnaître l’endroit où ils voulaient débarquer. Saladin leur confia
un bateau solide et, sur son ordre, ils montèrent à bord avec des Sarrasins
parlant français. Ils dirent au sultan de ne pas se hâter de rien entreprendre
tant qu’il n’aurait pas de nouvelles d’eux, ce à quoi il se conforma. L’his-
toire rapporte que, quand Huon Dodequin et Jean de Ponthieu se trouvè-
rent seuls l’un avec l’autre et qu’ils eurent tout le temps de se parler, ils
se prirent tous deux à pleurer à chaudes larmes. Après une longue
réflexion, ils décidèrent d’un commun accord de faire passer le salut de
la chrétienté avant l’honneur et l’avancement de Saladin, et de faire pré-
venir par lettre le roi d’Angleterre de son arrivée, pour que lui-même en
avertît le roi de France. Le roi Richard, effrayé au point d’en pleurer,
voulut s’opposer au projet des infidèles : il fit mettre ses ports en état
de défense et installa dans chacun des hommes d’armes expérimentés et
aguerris.
XVIII
Comment Saladin aborda en Angleterre par un passage défendu par les
chrétiens.
Tout en envoyant ses ordres et en renforçant ses frontières de son
mieux, le roi d’Angleterre avertit celui de France de la menace que
Saladin faisait peser sur son royaume. Le roi de France se hâta donc de
SALADIN
4M
convoquer ses barons et il envoya force hommes d’armes en Picardie,
Normandie, Bretagne et autres lieux. Il dépêcha aussi en Angleterre le
comte de Flandre, André de Chavigny, Guillaume des Barres, Guillaume
Longue-Épée, Huon de Florinde, le duc de Luxembourg et de Limbourg,
Gautier de Châtillon et les comtes de Joigny et de Montfort ', afin qu’ils
défendent le passage. Y allèrent aussi, en bons et vaillants chrétiens qu’ils
étaient, le comte de Clèves et d’autres nobles chevaliers d’Allemagne.
Impossible de décrire la joie de Richard, le roi d’Angleterre, quand il vit
la fleur de la chevalerie française : les mains levées au ciel, il en rendit
grâces à Dieu, se disant qu’il n’avait rien à craindre de la puissance du
sultan Saladin. Mais, à tout hasard, il fit quand même fortifier les places
voisines du lieu où celui-ci risquait de toucher terre. Puis il mena ses
barons entre Écosse et Warwick 1 2 : il y avait là une magnifique pente, un
immense pré, c’était un lieu auquel païens ou autres ne pouvaient donc
causer grand dommage. Et si on demande pourquoi le roi les y menait,
l’histoire répond que c’est parce que Jean de Ponthieu l’avait prévenu
qu’il y conduirait l’armée ennemie : il savait en effet que, pour s’avancer
davantage en Angleterre à partir de là, il fallait d’abord traverser une
lande couverte de bruyère en passant par une voie assez raide et pas plus
large qu’un chemin de chars qui se prolongeait sur quatre milles en
mesure du pays — soit deux lieues françaises — et que dix hommes
auraient suffi à garder contre mille. Jean de Ponthieu ne pouvait se
tromper d’endroit, car, au sommet de la pente, il y avait un arbre au feuil-
lage très dense qui servirait de repère et, au-delà, la campagne était fertile
et plantureuse. Le roi Richard fit dresser ses tentes dans le plus bel apparat
possible à deux portées d’arc environ de cet arbre. Et on y installa les
loges et pavillons des hommes d’armes, en belle et noble ordonnance.
Ainsi, lorsque Jean de Ponthieu eut compris que les chrétiens avaient pris
leurs dispositions, il retourna vers la nef amirale du sultan qui voguait sur
la mer et, de là, il le mena à proximité du lieu de débarquement, lui tenant
force propos qu’il serait trop long de rapporter. Finalement, quand
Saladin fut en vue des dunes d’Angleterre, il demanda à Jean quel pays
c’était là. « Au nom de Dieu, seigneur, répondit-il, nous nous trouvons à
l’endroit idéal : nous avons dépassé la Bretagne et longé sur une bonne
distance la côte d’Angleterre à la recherche de l’emplacement le plus
favorable pour débarquer. Et je crois que nous ne pourrions mieux trouver
qu’au pied de cette montagne, à l’aplomb de l’arbre que vous voyez là. »
Saladin, qui ignorait tout du pays et faisait toute confiance à Jean ainsi
qu’à Huon, approuva ses dires. Et ils débarquèrent en effet à l’endroit
convenu. Quand ils furent au milieu du pré et que Saladin ne vit aucun
dispositif de défense, il se vit déjà maître du pays. Il fit sortir tentes et
1 . Sur ces personnages, voir n. 2, p. 461.
2. Comté du centre de l’Angleterre qui, en réalité, n’a pas accès à la mer.
470
LITTERATURE ET CROISADE
pavillons, décharger les vivres et installer son campement sur place. Au
matin, les Sarrasins, qui brûlaient d’attaquer les chrétiens, partirent en
groupes, dans l’intention d’aller fourrager comme une armée en campa-
gne a l’habitude de le faire, et ils s’égaillèrent par les prés, pensant
conquérir le monde. Mais ils eurent beau chercher, il n’y avait pas d’autre
passage que le chemin de chars qui aboutissait droit au grand arbre ; ils
durent donc faire demi-tour jusqu’à la tente du sultan qui fut fort surpris
du fait. Il appela Huon et Jean et leur demanda où menait ce chemin entre
les deux montagnes. « Vous vous en êtes si bien remis à nous, seigneur,
lui répondit Jean de Ponthieu assez froidement, que pour rien au monde
nous ne voudrions vous décevoir. Sachez que nous connaissons le pays
mieux que vous, puisque vous n’y avez jamais mis les pieds, et dites-
vous bien que si, par hasard, on s’était douté de notre venue, on aurait fait
l’impossible pour défendre ce passage dont, apparemment, nous sommes
les maîtres : il n’y a qu’à monter sur ces deux rochers, de part et d’autre
de cet arbre, après quoi tout le pays jusqu’à Londres est aussi plat que
cette grève. Et il faut bien dire qu’il est impossible de concevoir débar-
quement plus sûr puisque nous n’avons rencontré aucune résistance. »
Mais Saladin, à voir ce chemin si raide et difficile, ainsi que les monta-
gnes pénibles à escalader et l’impossibilité de trouver aucun autre chemin
dans tout le pays, se refusa à croire ce qu’on lui disait. Il appela donc un
courrier qu’il avait nommé « Épieur », et l’envoya en haut des rochers
pour savoir si on lui avait dit la vérité, car jusque-là aucun païen ni Sarra-
sin ne s’y était aventuré. Il lui demanda de regarder quels obstacles on
pourrait rencontrer jusqu’au sommet et de faire un tour dans le pays pour
savoir s’il risquait de rencontrer quelque opposition. L’espion promit de
s’acquitter de sa mission et se mit en route. Il prit un chemin qui, large en
bas, devenait plus étroit au fur et à mesure qu’il s’élevait au milieu des
dunes et des pentes abruptes, qui étaient hautes et difficiles à franchir. Le
trajet fit augmenter ses craintes, car, plus il montait, plus le sentier deve-
nait étroit et défoncé par les eaux qui s’y écoulaient. L’histoire dit que
quatre personnes seulement pouvaient passer de front. À mi-parcours, le
païen s’arrêta pour se reposer, maudissant celui qui le lui avait indiqué.
Mais finalement, et non sans mal, il parvint au sommet. Sous ses yeux
s’étendait un très beau pays sans montagnes. Il s’assit à l’ombre du grand
arbre qui se trouvait là et qu’on apercevait de vingt lieues en mer. Tandis
qu’il se reposait — il avait en effet bien besoin de se rafraîchir, car il était
trempé de sueur — , il vit les préparatifs faits pour garder le passage. Et
comme il n’était pas novice en la matière, tant s’en faut, il comprit aussi-
tôt que tout cela avait été fait à dessein, et d’abord l’indication même du
passage, ce qui ne le réjouit guère.
Le guetteur resta longtemps sous l’arbre, considérant d’un côté la belle
plaine couverte d’hommes d’armes et de l’autre la mer sur laquelle une
file de navires de plus de deux lieues cemaittout le site, et il se demandait
SALADIN
471
par où et comment le sultan pourrait escalader ces rochers que mille
hommes auraient suffi à défendre contre toutes les forces du monde. Fina-
lement, il retourna auprès de Saladin : « J’ai grimpé comme vous me
l'aviez demandé, fit-il. Tout ce que je peux vous dire au sujet de ce
chemin, c’est que mille hommes suffiraient à le défendre contre n’importe
quel ennemi et qu’il est si étroit qu’on ne peut y faire passer plus de quatre
hommes de front. Qui plus est, quand on est en haut, dans une plaine
magnifique, ce qu’on y voit, c’est une armée innombrable : à une portée
d’arc, il y a des tentes, pavillons, baraquements qu’il est impossible de
dénombrer, et avec tout cela, une foule stupéfiante de bannières, à se
demander s’il n’y a pas de la magie là-dessous. » Quand Saladin eut
appris par le messager ce qu’il en était du passage et de ce pays d’amont
couvert de tentes et de bannières à une simple portée d’arc, il se dit que
Huon Dodequin et Jean de Ponthieu voulaient sans doute trahir son armée
et il leur jeta un tel regard d’animosité que malgré toute leur hardiesse ils
en furent effrayés. Ils continuèrent cependant à faire bon visage pour ne
pas nourrir ses soupçons. Saladin eut brusquement l’idée d’aller escalader
les hauts rochers pour vérifier ce que lui avait raconté son espion et pour
ne pas risquer de penser du mal d’eux à tort. Il se mit donc en chemin et
avec difficulté atteignit l’arbre d’où, parmi toutes les bannières qui s’of-
fraient à ses yeux, il en reconnut douze d’autant plus facilement qu’il les
avait déjà vues au tournoi de Cambrai. L’histoire rapporte qu’il n’en fut
guère ébranlé. Il se dit seulement qu’en effet les deux chrétiens l’avaient
trompé. Mais, voulant voir comment les choses tourneraient, il différa sa
vengeance. Il redescendit donc tout en observant le chemin défoncé et les
rochers qui le dominaient de haut, et il regagna sa tente, absorbé dans ses
pensées et l’air si triste que ses hommes ne savaient que dire. Quand il le
vit en proie à une humeur si noire, son oncle Corsuble ne put se retenir :
« Vous vous laissez trop abattre, cher neveu, vous ne devez pas vous
inquiéter autant pour le si petit nombre — à ce que j’ai entendu dire —
de vos ennemis. Songez à achever au mieux ce que vous avez commencé.
— Ce n’est pas peu de chose, répliqua Saladin, que de voir, en une
heure de temps, tant de forces assemblées en un lieu.
— Ah ! cher neveu, votre visage est tout changé : je comprends que
votre cœur est inquiet et qu’il souffre, je le crois, autant que le mien. Mais
je voudrais que vous fassiez preuve de plus de modération, car vous
donnez le mauvais exemple à vos hommes en montrant votre désarroi : si
les choses tournaient mal, vous seriez le responsable de la perte de tous
ces gens que vous avez amenés ici.
— Par mon dieu Mahomet, ce n’est pas la peur des chrétiens qui me
fait ainsi changer de couleur, mais une crainte dont je ne veux pas parler,
car mon intention est bien de conduire mon armée à l’assaut de cette mon-
tagne et de m’emparer sans tarder de cette île qui ne peut nous résister. »
472
LITTERATURE ET CROISADE
XIX
Comment Saladin fit assaillir le passage pour s 'en emparer.
Saladin et Corsuble discutèrent longuement des dispositions à prendre
contre leurs ennemis. Le sultan réunit alors tous ses princes, dit l’histoire,
et leur exposa son projet : dès le lendemain matin, tous devaient être prêts
à gagner le sommet de la montagne ; puis on se sépara. Le lendemain
matin, on fit sonner les trompes et mettre en rangs les troupes sur la plage.
Cela ne passa pas inaperçu des nobles barons chrétiens. Si on veut savoir
comment, l’histoire précise qu’on avait fait surveiller le sommet des
rochers jour et nuit de telle façon que personne ne pût y grimper sans être
vu. Mais le roi Richard avait interdit de faire du bruit, sauf en cas de
nécessité. Les chrétiens se préparèrent donc à aller au-devant des païens,
au passage près de l’arbre qui était tout en haut. Les païens faisaient peur
à voir tant ils étaient nombreux. Saladin en avait rangé cent mille pour le
premier assaut, et cent mille pour le second, qui devaient en même temps
prêter main-forte aux premiers.
Les nobles barons firent avancer rapidement leurs bannières au passage
que le sultan voulait conquérir, et il les entendit quand ils se mirent en
marche, ce qui l’affligea fort. Il commanda néanmoins qu’on leur donnât
l’assaut : « On va voir, chers seigneurs, qui s’appliquera en ce jour à faire
croître mon honneur. Tout ce que je vous demande, au titre du service
que vous me devez, c’est de vous rendre maîtres de ce passage, car si
nous pouvons arriver jusqu’à l’arbre que vous voyez là, toute la puissance
des chrétiens ne saurait m’empêcher de conquérir l’Angleterre, la France
et l’Allemagne. » Les Sarrasins, qui étaient frais et dispos, et désireux
chacun de servir Saladin comme il le devait, commencèrent à monter, les
uns par le sentier où ne pouvaient passer que quatre hommes de front, les
autres, persuadés de mieux s’y prendre, grimpant par les rochers ; mais
tous se retrouvaient au passage où les barons chrétiens les attendaient,
prêts à combattre au besoin. De plus, les Sarrasins, avant même d’arriver
là où étaient les chrétiens, s’étaient si bien épuisés qu’ils auraient préféré
se retrouver à leur point de départ. Et les plus avancés auraient bien voulu
se reposer, mais ils n’osaient pas s’y risquer, car il en venait toujours par-
derrière qui les suivaient et s’avançaient le plus loin possible. Parmi les
chrétiens, à ce que raconte l’histoire, il y avait André de Chavigny, qui
les jugeait bien longs à venir. Ayant repéré une colline et des roches qui
pourraient servir de voie de passage aux Sarrasins, il y alla et, constatant
que la majorité de leurs premiers rangs s’y trouvaient et s’étaient déjà
emparés d’une grande partie de la place, il sauta d’en haut, à pieds joints
et l’épée au poing, au milieu des infidèles à qui il fit grand-peur ; nombre
SALADIN
47 J
d’entre eux le crurent tombé du ciel. Brandissant son épée, il se mit à en
frapper ses ennemis de toutes ses forces, et en tua tant qu’aucun d’entre
eux n’osait lui faire front. La troupe commença de murmurer et se dis-
persa. Ceux qui avaient eu l’audace de grimper par les rochers furent
saisis d’une telle frayeur qu’ils en perdirent sagesse et courage et se
mirent à trébucher ; et pareillement, ceux qui montaient par le chemin de
chars furent rapidement si épouvantés qu’ils firent tous demi-tour,
s’entre-tuant pour se sauver plus vite et laissant seul ce Chavigny qui les
avait ainsi mis à la fête.
Saladin fut très affligé de cette déconfiture ; il donna l’ordre aux cent
mille autres Sarrasins, qui s’étaient targués de prendre le passage, de
relayer les premiers ; ils montèrent jusqu’en haut, mais ne firent rien de
plus qu’eux ; leur chef fut le premier à se faire tuer, et il leur fallut tourner
le dos encore plus vite et plus honteusement. L’histoire serait bien incapa-
ble de rapporter tous les faits d’armes accomplis dans les deux camps
pour conquérir et défendre le passage. Les opérations occupèrent toute la
journée, et, finalement, la nuit donna à tous le signal de la retraite.
Quelque défaite que les païens aient subie pendant le jour, ils firent fête
pendant la nuit : Saladin les y convia et les réconforta avec gaieté. Quand
chacun se fut retiré, il songea à ce qu’il avait à faire et, se voyant entouré
de Huon Dodequin et de Jean de Ponthieu, il leur dit en les prenant par la
main : « Que Mahomet me vienne en aide, chers seigneurs, vous ne
m’avez guère amené à bon port, à ce que je vois. On pourrait croire pour
assuré, sans se tromper et sans mentir, qu’il y a eu là évidente trahison.
Mais je ne veux rien approfondir pour le moment ; il sera temps de le
faire une fois de retour en Syrie. » Huon Dodequin, qui avait plus d’esprit
de repartie que Jean de Ponthieu, répliqua aussitôt qu’il ne savait pas
pourquoi Saladin tenait ces propos : « Mais j ’ose affirmer devant tous vos
hommes que jamais je n’ai eu de toute ma vie pensée traîtresse. Et je suis
prêt à le soutenir en combat contre tout contradicteur, à moi seul contre
deux. » Jean de Ponthieu voulut s’excuser en termes semblables, mais
Saladin l’aimait trop pour le laisser parler. Le lendemain, un païen vint
demander au sultan l’autorisation de donner l’assaut au passage, ce qu’il
lui accorda. Il fit monter ses hommes, qui ne firent rien de plus que les
attaquants de la première journée, ce qui ne le réjouit guère. Mais il prit
son mal en patience et resta longtemps sur place, parce que c’était là qu’il
avait débarqué et qu’il avait honte de partir, se disant que toute la chré-
tienté était avertie de sa venue et que les côtes et les ports étaient tous
gardés.
474
LITTERATURE ET CROISADE
XX
Comment Saladin essaya de s ’ emparer du roi Richard.
Un jour, peu après ces assauts livrés au passage, Saladin réunit tous les
rois, princes et émirs dans sa tente, avec Huon Dodequin et Jean de Pon-
thieu, dont il voulait mieux sonder les intentions. Voir autant de païens
rassemblés, et des plus nobles de leur pays, avait de quoi étonner. Quand
ils furent tous là, il les regarda l’un après l’autre et en particulier Huon et
Jean, qui n’auraient pas osé désobéir à son ordre. « Je vous ai fait venir
ici, chers seigneurs, déclara-t-il à haute voix, pour recevoir vos conseils
sur la façon de poursuivre mon voyage, car, d’après ce que je vois, nos
affaires vont si mal qu’il y a lieu de craindre qu’elles ne tournent à la
catastrophe. Aussi, que personne n’hésite à dire son opinion, car c’est le
moment de le faire. » Un silence général accueillit ces paroles, ce qui
affligea fort Saladin, qui poursuivit : « Je suis très surpris qu’il n’y ait
personne parmi vous pour me donner conseil, quand j’en ai le plus
besoin. » A ces mots, le roi de Farinde, qui était très prudent et avisé, bien
qu’il ne lui revînt pas de parler avant Corsuble et plusieurs autres, dit que
le sultan le savait, on ne pourrait arriver à rien par la force ; il fallait donc
avoir recours à la ruse. « Quand on fait la guerre, on doit nuire à l’ennemi
par tous les moyens. Et puisqu’il en est ainsi, à mon avis, ce serait pour
vous un très grand avantage de détenir en votre pouvoir le roi d’Angle-
terre, sur les terres de qui nous sommes, en vous y prenant adroitement.
Même si ce n’est pas le plus vaillant des chrétiens, et s’il y a, dans leur
armée, quelqu’un qui pourrait nous causer plus de tort, je crois plus profi-
table d’essayer de nous emparer de lui, parce qu’il est le chef, et que, par
son intermédiaire, vous pourriez plus facilement parvenir à vos fins que
par or, argent, trahison ou autre moyen. Réfléchissez donc à ce qu’il faut
faire. Et si mon opinion vous semble bonne, vous pouvez, par exemple,
envoyer à ce roi votre cheval Moreau : il n’est chevalier, comte, duc,
prince ni roi qu’il ne vous ramène dans votre tente, malgré son cavalier,
dès qu’on le monterait ! Qu’il vous plaise donc de le lui envoyer, faites-
le-lui présenter par un écuyer, qui lui demandera de venir discuter avec
vous au passage. S’il accepte, je suis sûr que le cheval l’amènera ici. »
Quand ce roi eut achevé d’exposer son plan en détail, Saladin, considérant
que c’était là un très astucieux conseil, se rangea à son avis et confia le
cheval à un écuyer qui se chargea d’exécuter point par point ce qu’il avait
entendu proposer. Le païen se mit en selle et gagna le passage où se trou-
vaient plusieurs nobles barons. Après l’avoir franchi, il arriva devant le
roi Richard d’Angleterre qu’il salua à la mode sarrasine et de façon à lui
faire honneur. Puis il s’acquitta de son message et présenta le cadeau
SALADIN
475
offert. Quand le roi Richard vit le cheval, il le trouva étonnamment beau,
l’accepta sans faire de réserve et l’aurait immédiatement essayé, n’eût été
le comte de Stanford 1 qui l’en dissuada : « Seigneur, celui qui a créé tous
les chevaux ne les a pas disposés de même, quelle que soit leur commune
apparence. » Richard y renonça donc et, en l’absence du Sarrasin, réunit
son conseil à qui il parla de la demande de Saladin et de son cadeau. Pour
que Saladin ne pensât pas que le roi Richard n’avait pas eu le courage
d’aller le trouver, on décida de faire appel à un chevalier qui monterait le
cheval et qui, portant les armes d’Angleterre, irait avec l’écuyer deman-
der à Saladin à quel propos il voulait parler au roi.
Le vaillant Chavigny 2 demanda au roi d’être cet envoyé. Mais le roi
n’y consentit pas, car un autre était déjà prêt : il lui expliqua ce qu’il
devait faire et lui recommanda de ne pas aller au-delà du passage dont
Saladin voulait s’emparer. Le cheval fut revêtu du harnachement du roi
Richard — il porte des léopards d’or — comme si le roi lui-même l’avait
monté. Et quand le chevalier, qui était très entreprenant et désirait l’aven-
ture, fut armé de façon à être méconnaissable — car il avait la même
allure que le roi — , Richard s’écarta. Et les chrétiens l’escortèrent jusqu’à
l’écuyer sarrasin en lui rendant les honneurs dus à un souverain. Si on
demande le nom du chevalier anglais, l’histoire dit qu’on l’appelait
Antoine le Hardi et l’ Audacieux parce que, issu d’une grande et noble
famille, il était pauvre et recherchait toutes les occasions d’acquérir répu-
tation et honneur pour s’élever.
Bref, le chevalier Antoine se mit en selle ainsi que l’écuyer. Et ils allè-
rent jusqu’au passage qu’Antoine avait l’intention de ne pas dépasser,
mais, malgré éperons et mors, le cheval ne s’arrêta pas et passa outre sous
les yeux des chrétiens. Et le chevalier fut emporté malgré lui à la suite de
l’écuyer qui piqua des deux de son mieux, entraînant à toute allure
Antoine après lui : plus celui-ci tirait sur les rênes, plus sa monture galo-
pait. Au moment de franchir le passage, Antoine cria plusieurs fois à
l’écuyer de s’arrêter, mais le païen, pensant avoir affaire au roi d’Angle-
terre, fit comme s’il n’entendait pas. Quand Antoine fut arrivé au bas de
la pente, son cheval prit son élan et sa course le mena droit à la tente de
Saladin. Les Sarrasins qui le voyaient venir en furent très joyeux, persua-
dés que c’était bien là le roi Richard, puisqu’ils le voyaient revêtu de ses
armes. Ils se pressèrent tous autour de lui qui, en homme vaillant, dégaina
l’épée et voulut faire demi-tour en éperonnant son cheval, mais ce fut en
vain : rien n’aurait pu le faire bouger. Finalement, on s’empara du cheva-
lier et on le livra à Saladin, en le prenant toujours pour le roi d’Angleterre.
La nouvelle s’en répandit aussitôt dans le camp ; Huon Dodequin et Jean
1 . Le titre ne sera créé qu’au xvir siècle.
2. Il était sujet de Richard Cœur de Lion ; il est donc normal qu’il se trouve dans son
entourage, et qu’il ait figuré, ainsi que Richard, au tournoi de Cambrai.
476
LITTERATURE ET CROISADE
de Ponthieu eurent tôt fait de l’apprendre et ils s’en affligèrent beaucoup.
Ils accoururent au plus vite là où était le prisonnier, et le saluèrent en ces
termes : « Bienvenue à vous, seigneur roi d’Angleterre. » Antoine ôta
alors son heaume afin que Jean le reconnaisse, ce qui le mit au comble de
la joie. Saladin, les voyant s’entretenir ensemble, les interpella pour leur
demander ce qu’ils avaient, ce à quoi Jean de Ponthieu répondit :
« Ah ! seigneur, ne vous réjouissez pas trop, de peur de devoir ensuite
vous affliger.
— Pourquoi donc ?
— Parce que c’est peine perdue pour vos gens : ils pensent s’être
emparés du roi d’Angleterre et ils n’ont qu’un simple chevalier qui n’a
pas 100 besants vaillant. Et qui pis est, Richard et ses barons pourront se
moquer de l’aventure. »
A ces mots, Saladin fit descendre le chevalier de son cheval et ordonna
qu’on le désarme. Puis il le regarda un moment sans parler avant de le
questionner :
« Qui vous a envoyé ici, chevalier ? Et pourquoi le roi Richard n’est-il
pas venu ?
— Je l’ignore, seigneur sultan, mais je crois qu’il n’a pas osé se fier à
votre cheval, ce qui ne me surprend pas : une fois armé et monté dessus
suivant l’ordre de mon roi, je n’ai pu le maîtriser ; plus je tirais sur les
rênes pour le retenir, plus il galopait, et je ne vous trouve pas là où mon
maître m’avait dit. En tout cas, je suis à votre merci. » Saladin, qui était
plus courtois qu’aucun prince au monde, défendit que quiconque portât
la main sur lui, et alla jusqu’à le retenir là où il était logé, le traitant de
son mieux.
XXI
Comment Saladin voulut éprouver l’intelligence du plus vaillant chrétien
qui fût dans l 'armée de Richard ; et comment il demanda une trêve pour aller
parler aux chrétiens.
Après cela, Saladin appela un de ses écuyers, lui remit une épée plus
courte d’un demi-pied que la normale et lui ordonna de se rendre à
l’armée du roi Richard, de lui demander, ainsi qu’aux princes qui seraient
avec lui, si l’épée était bonne ou non pour se battre et de lui rapporter
soigneusement les réponses et les noms de ceux qui prendraient l’épée en
main. Il le chargea aussi de demander une trêve pendant laquelle il voulait
aller les voir et se divertir avec eux. L’écuyer se mit en selle et dit qu’il
s’acquitterait de son message. Il parvint au passage qui était gardé par
de nombreux nobles chrétiens qui veillaient à ce que personne ne pût les
surprendre. Comme c’était un simple messager, ils finirent par le laisser
SALADIN
477
passer. Quand il fu t arrivé à la tente o ù s e trouvait 1 e roi d ’ Angleterre avec
ses barons, il le salua de par Mahomet son dieu. Puis il lui montra l’épée :
« Seigneur, Saladin vous envoie cette épée et vous prie de lui donner
votre avis ainsi que celui de vos hommes : est-elle bonne ou non pour
combattre ? » Le roi Richard, après avoir écouté le Sarrasin, regarda
l’épée, la prit en main et dit qu’elle était un peu courte. À son tour, le
comte de Flandre la prit, l’examina et dit qu’il était bien dommage qu’elle
ne fût pas assez longue, car il n’en avait jamais eu de meilleure. Les autres
princes firent de même et, l’un après l’autre, répétèrent la même chose
jusqu’à ce qu’enfm Chavigny la prît et déclarât hautement que d’après lui
c’était une si bonne épée qu’il était impossible d’en trouver une meilleure.
« Pour moi, je ne trouve pas qu’elle présente de défaut : si elle paraît un
peu courte, il n’y a qu’à avancer le pied d’autant. » À ces mots, tous les
princes le regardèrent et dirent qu’il avait raison. Ce que le païen n’eut
garde d’oublier. Il demanda aussi une trêve, comme son maître le lui avait
ordonné. Les barons se retirèrent à part pour en délibérer et acceptèrent
finalement. Mais avant qu’il ne prît congé, Richard s’enquit de la raison
pour laquelle Saladin lui avait fait présent de son cheval et avait retenu
prisonnier son chevalier.
« Je l’ignore, seigneur, répondit le païen, et vous ne pourrez le savoir
que lorsqu’il sera venu à vous.
— Tu lui diras, fit alors le roi, qu’il peut venir tranquille jusqu’au
passage : personne ne lui fera rien, à condition qu’il ne soit pas accompa-
gné d’hommes en armes. »
Sur ce, le Sarrasin se retira et il regagna la tente de Saladin, lequel s’en-
quit de ses nouvelles. Il rapporta donc ce qu’il avait fait. Saladin l’interro-
gea en particulier sur les réponses qu’on lui avait données au sujet de
l’épée. Il lui raconta mot pour mot qui l’avait prise et avait parlé en
premier et pour dire quoi. Il mentionna en particulier ce qu’avait dit Cha-
vigny : que, si l’épée était courte, il suffisait d’avancer le pied pour tout
arranger. Cela retint fort l’attention de Saladin qui hocha la tête et dit que
Chavigny était le plus vaillant des chrétiens.
Saladin, qui n’osait pas s’en remettre à la parole d’un seul écuyer,
appela alors Huon Dodequin et Jean de Ponthieu et, après leur avoir
exposé son affaire, les chargea de se rendre dans l’armée chrétienne et de
parler aux barons afin d’avoir un sauf-conduit du roi Richard pour lui-
même et deux ou trois de ses hommes. Les barons y allèrent et obtinrent
ce qu’ils étaient venus demander — le sauf-conduit vaudrait pour trois
jours — , puis ils s’en retournèrent. L’histoire se tait sur la bienvenue et
la fête qu’on leur fit secrètement ; elle dit seulement qu’après avoir
accompli leur mission, ils rentrèrent auprès de Saladin qui, une fois
connue la réponse, se prépara à partir non le jour même, mais le lende-
main. Ce matin, il se mit en selle et se fit accompagner de Huon Dodequin
et de Jean de Ponthieu, ainsi que de son écuyer. Il se rendit au passage
478
LITTERATURE ET CROISADE
qu’il n’avait pu conquérir, où il trouva plusieurs nobles chrétiens postés
là pour le garder jour et nuit. Cependant, ils passèrent outre, car ceux qui
gardaient le passage avaient reçu les ordres nécessaires. Finalement, ils
parvinrent à la tente du roi qui, pour l’heure, était là avec le comte de
Flandre, Chavigny, Fluon de Florinde, les comtes de Montfort et de
Joigny et tous les nobles qui avaient promis de défendre le passage contre
l’armée de Saladin.
XXII
Comment Saladin décida du combat de deux Sarrasins contre deux chré-
tiens.
Les nobles barons n’eurent pas de mal à reconnaître Saladin, puisqu’ils
l’avaient déjà vu à Cambrai ; aussi lui firent-ils fort bel accueil. Cela ne
prit nullement le sultan au dépourvu ; une fois les saluts échangés, il leur
dit avec assurance :
« Je veux que vous sachiez, seigneur roi et vous tous qui êtes ici, que
ce pays m’appartient comme le reste du monde à cause du bon roi
Alexandre le Grand dont descendent mes aïeux ; il me revient donc en
légitime et directe succession. Je suis venu pour en prendre possession,
vous avez grand tort de vous y opposer. Je vous prie donc de me livrer le
passage. Obéissez-moi, ou donnez-moi une réponse sur laquelle je puisse
me fonder, car mon intention est de ne pas rentrer dans mon pays ni de
quitter celui-ci tant que mon obédience n’y sera pas reconnue, de gré ou
de force, en tant que vrai et légitime héritier de celui que je vous ai
nommé, qui a commandé au monde entier.
— Sur ma foi, seigneur, se hâta de répondre Chavigny, il peut bien
être vrai qu’Alexandre ait été vaillant et qu’il ait eu la chance de conquérir
le monde, mais il ne l’a possédé qu’un jour : cela ne suffit donc pas à
fonder votre droit ici et maintenant.
— Je sais bien, seigneur chevalier, répliqua Saladin sur un ton de dépit
et de colère, que vous voudriez, à coup sûr, m’en empêcher, mais je fais
vœu à Mahomet qui donna et enseigna à nos pères la foi dont nous nous
réclamons, de conquérir le passage que vous pensiez bien garder contre
moi, et je serai le maître dans le pays, s’il le faut envers et contre tous
ceux qui voudront ou oseront s’y opposer.
— Faites le vœu que vous voudrez, seigneur, fit alors Chavigny. Mais
je crois que lorsque vous vous présenterez au passage, j’y serai aussi.
C’est pourquoi moi également je fais un vœu : je sais qu’assurément vous
êtes le plus vaillant chevalier ou prince qu’il y ait au monde, mais je
promets au Dieu créateur de l’univers en lequel nous croyons que, si vous
SALADIN
474
faites ce que vous avez dit, je vous arracherai le heaume de la tcte, à la
force de mes bras — à moins qu’il ne tienne mieux qu’avec de la poix ou
du ciment. »
Ce vœu suscita un rire général et affligea Saladin ; il le fit aussi renon-
cer à parler avec superbe, comme il l’avait fait, à des gens qui étaient en
situation de lui répondre sur le même ton. Il connaissait d’ailleurs Chavi-
gny et l’avait éprouvé pour le plus vaillant chrétien de l’armée, ce qui ne
l’empêcha pas de lui répondre :
« Vous auriez fort à faire pour accomplir votre vœu et me prendre la vie
au milieu des neuf cent mille vassaux qui désirent tous l’accroissement de
mon honneur.
— Je continue de soutenir que je n’y manquerai pas, si vous voulez
conquérir le passage comme vous vous y êtes engagé. Je n’ai certes pas
dit que mon vœu et le vôtre pourraient être accomplis. Mais pour moi, je
pense en réchapper, peut-être même sans blessure. Que Mahomet vous
aide et que le Dieu en qui je crois en fasse autant pour moi ! »
Les barons n’ajoutèrent rien et Saladin dit plus poliment qu’il ne l’avait
fait auparavant : « Chers seigneurs, puisque, d’après ce que vous dites, il
vous semble impossible de conquérir ce passage, je vais vous faire une
proposition que vous ne devez pas refuser : il y a ici les plus vaillants et
les plus aguerris des chrétiens. Et si on me demande comment je le sais,
je répondrai que je les ai tous mis à l’épreuve. Je pense, de mon côté, en
avoir amené de comparables : je choisirai donc parmi eux deux des plus
valeureux, et vous de même vous choisirez les deux que vous voulez. Et
afin d’éviter tout débat qui pourrait être gênant, nous les ferons combattre
ainsi : si mes hommes sont victorieux et que les vôtres sont déconfits et
doivent s’avouer vaincus, vous livrerez le passage à moi et à mes
hommes, tout à fait libre. Si, au contraire, ce sont vos hommes qui ont la
victoire, je vous jurerai, sur ma religion, de retourner comme je suis venu
par mer avec mon armée, pourvu que je sois assuré, de votre part, de
conditions semblables. »
Grande fut la liesse des chrétiens, qui ne demandaient rien d’autre.
Tous regardèrent le roi, qui était le plus joyeux de tous, et accorda sa
requête à Saladin. Le roi et le sultan jurèrent solennellement de faire ce
qui avait été promis au jour qu’ils fixèrent. Puis Saladin prit congé ainsi
que Huon Dodequin et Jean de Ponthieu, et ils retournèrent jusqu’à leurs
tentes où se trouvait Corsuble le grand, qui se réjouit tort de revoir
Saladin et qui était très désireux d’entendre ce qu’il avait à lui dire.
480
LITTÉRATURE ET CROISADE
XXIII
Comment Saladin choisit deux champions pour affronter les deux chré-
tiens.
Quand Saladin fut de retour à sa tente, il convoqua ceux qui lui parais-
saient être les hommes, les plus sages et ils étaient si nombreux, émirs et
vaillants hommes qu’il y avait foule. Il déclara nettement qu’on l’avait
dirigé vers un passage impossible à conquérir sans y subir des pertes irré-
parables. C’est pourquoi il avait négocié avec les barons de France et les
chrétiens, et avait convenu avec eux de choisir deux des plus hardis che-
valiers de son armée pour combattre les deux chrétiens qu’on voudrait
leur opposer. Tout le monde garda le silence, sauf Corsuble son oncle qui
dit qu’il serait le premier puisque c’était pour l’honneur de Mahomet en
qui il croyait. Un autre roi se leva alors, un nommé Bruyant, noble, grand
et puissant de sa personne comme de ses biens, car il était seigneur de la
Grèce, et il dit qu’il serait le second : « Grâces en soient rendues à
Mahomet, répondit Saladin, car je me serais moi-même battu contre les
deux, l’un après l’autre ou ensemble, plutôt que de faire défaut. » Les
deux rois se sentirent encouragés par cette déclaration et lui demandèrent
quel jour ils devaient se battre.
« C’est demain, chers seigneurs, que vous aiderez à défendre mon
honneur et à conquérir toute la chrétienté, car il nous faut en passer par là
puisqu’il n’y a pas d’autre voie. Si la Fortune est de notre côté et que vous
puissiez déconfire les chrétiens, personne ne pourra plus s’opposer à
nous. En échange de quoi, je vous octroie tout le royaume d’Angleterre
avec celui d’Ecosse et la Normandie ; pour moi, il me suffit d’en avoir
l’honneur.
- C’est ainsi qu’ont procédé vos ancêtres, répondit Bruyant le roi de
Grèce. Pour preuve de ce que je dis, on lit que le roi Alexandre, votre
aïeul, le plus grand conquérant de tous les temps, ne gardait pour lui, dans
toutes ses conquêtes, que l’honneur, ce qui n’est pas peu, puisque tout le
mal et toutes les peines qu’on se donne en ce monde, en faisant preuve de
beaucoup de courage, ne tendent qu’à l’acquérir. Et quand on est mort,
on ne peut rien laisser derrière soi d’autre qu’un bon renom. » Les deux
Sarrasins demandèrent à Saladin s’ils devaient combattre à pied ou à
cheval et il leur répondit que la bataille se ferait à pied parce qu’il ne
voulait pas entendre parler de fuir : comme il avait confiance en ses dieux,
il pensait que même si les chrétiens se présentaient à cheval et ses
hommes à pied, ceux-ci les déconfiraient quand même.
SALADIN
4SI
[XXIV : Comment les chrétiens choisirent Chavigny et Guillaume Longue
Épée pour la bataille. XXV : Comment Chavigny coupa le roi Bruyant en
deux.]
[...] Quand Corsuble le grand vit son compagnon Bruyant mourir ainsi
des mains de Chavigny, coupé en deux d’un seul coup, revêtu comme il
l’était d’une armure irréprochable, il n’y a pas lieu de s’étonner s’il en
resta stupéfait. La peur lui fit tourner casaque et se diriger rapidement
vers Saladin, dont la voix se fit alors clairement entendre : « Que se passe-
t-il, cher oncle ? Par tous les dieux que nous adorons, il m’est arrivé la
plus grande honte qui pourra jamais frapper un prince. Ou il faut que la
puissance de nos dieux soit anéantie et que les diables se soient mis du
côté des chrétiens, ou que les Sarrasins ne vaillent rien au combat,
puisque Bruyant, un de nos vaillants combattants, alors qu’il avait deux
coups à donner en premier pour n’en recevoir ensuite qu’un, n’a réussi ni
à tuer ni à blesser un ennemi qui l'a, lui, coupé en deux d’un seul coup. »
Corsuble ne sut que répondre et dit seulement qu’il n’en ferait pas plus.
Quant à Saladin, considérant qu’il avait promis de se retirer du passage
si ses chevaliers ne l’emportaient pas sur les chrétiens, affligé de cette
déconfiture mais voulant être fidèle à sa parole, il ne demeura pas davan-
tage, mais retourna à son campement. Le lendemain, il fit charger les
navires et reprit la mer. L’histoire dit que, renonçant à poursuivre sa tenta-
tive d’invasion de la chrétienté, il cingla à vive allure jusqu’en Syrie, où
il arriva rapidement. Après son départ, on appela « le Pas de Saladin » ce
passage qu’il n’avait pu conquérir, ce dont les barons chrétiens, qui
avaient remporté la victoire par la grâce de Dieu et celle du vaillant che-
valier Chavigny, louèrent et remercièrent Dieu. Puis chacun rentra chez
soi.
XXVI
Comment Huon Dodequin, accusé d'avoir trahi Saladin et son armée,
combattit deux païens.
Quand Saladin, après avoir quitté le passage, fut de retour à Jérusalem,
il donna congé à tous ceux qui voulaient rentrer dans leurs terres, les
remerciant de leurs services. Et quand Huon Dodequin vit cela, il le pria
de lui donner l’autorisation d’aller à La Mecque pour voir sa femme Sina-
monde et ses enfants. Saladin lui jeta un mauvais regard et, hochant la
tête, lui dit :
« On ne laisse pas un traître quitter ainsi la cour de celui qu'il a trahi.
— Que voulez-vous dire, seigneur sultan, répondit Huon qui compre-
482
LITTERATURE ET CROISADE
nait fort bien ce que Saladin avait en tête. Par le corps Dieu, est-ce ainsi
que sont payés ceux qui vous servent loyalement comme je l’ai fait en
vous accompagnant dans tant de pays ? Je vous ai honoré, soutenu et
défendu et vous m’appelez “traître” ! Par le Dieu en qui j’ai foi, si je ne
m’en défendais, on me le reprocherait partout et toujours. J’en offre donc
mon gage, devant vous et tous ceux qui sont ici présents : je suis prêt à
faire la preuve, en combattant seul contre les deux champions que vous
voudrez choisir — excepté vous, contre qui je ne voudrais pas porter les
armes sauf cas de nécessité — , que je ne vous ai jamais trahi ni en pensée,
ni en acte. »
Le roi de Mauritanie, qui se trouvait présent parmi d’autres rois et
émirs, s’avança alors parce qu’il était apparenté au roi Bruyant que Cha-
vigny avait fendu en deux. Il déclara hautement ce que voici, tenant son
fils, qui était un beau Sarrasin, par le bord de son manteau : « Seigneur
sultan, Huon de Tabarie soutient qu’il n’a pas trahi et affirme qu’il vous
a très loyalement servi. Et afin que chacun reconnaisse sa loyauté, il dit
qu’il fera la preuve par combat à un contre deux qu’il n’a jamais pensé à
trahir. Il en a jeté ici son gant. Mais moi je dis que mon fils, que voici, et
moi-même nous le combattrons et, d’un jour à l’autre, lui ferons avouer
qu’il a perpétré une trahison contre vous, en vous conseillant, avec Jean
de Ponthieu, de débarquer en un lieu où vous n’avez pu réussir à passer,
et que, en cela, ils sont traîtres. » La bataille fut donc convenue. Le jour
fixé, les chevaliers furent armés et menés au champ pour s’affronter en
un combat décisif. Huon était revêtu d’une armure de grande qualité et
avait un excellent cheval : c’était Blanchard, que le Bâtard de Bouillon
lui avait jadis légué pour le donner à son frère Girard, le Bel Armé ; il
avait aussi l’armure du Bâtard et son épée Murglaie. Mais on peut croire
que, de leur côté, les païens n’avaient pas manqué de s’armer au mieux.
Quand tous furent dans le champ et que l’heure de combattre fut venue,
Huon, qui ne portait pas les Sarrasins dans son cœur, lança son cheval
contre le roi de Mauritanie qui fut le premier à se présenter devant lui. Il
ajusta si bien son coup qu’il le désarçonna et qu’il s’en fallut de peu que
celui-ci en eût le cou brisé sous les yeux de Maloré, son fils, que cette vue
ne réjouit guère. Néanmoins, il éperonna son cheval et chargea Huon si
rapidement après que celui-ci eut désarçonné son père, qu’il réussit
presque à lui faire vider les étriers, pour le plus grand plaisir des païens.
Mais Huon tira l’épée et, à pied, s’escrima si bien contre les deux Sarra-
sins qu’après mille coups échangés de part et d’autre, il les tua tous deux.
Cela fait, il se remit en selle, et, ainsi victorieux, retourna auprès de
Saladin qui, dès lors, n’eut plus aucun soupçon contre lui et conçut encore
plus d’amitié pour lui qu’auparavant. Il le pria même de bien vouloir lui
pardonner d’avoir pensé du mal de lui ; Huon le lui accorda, mais, comme
il ne voulait plus rester à son service, il lui demanda de s’estimer satisfait
de ce qu’il avait fait pour lui et de tenir la promesse qu’il lui avait faite
SALADfN
4X3
jadis de le laisser retourner dans son pays. Cette demande rendit Saladin
fort triste et il refusa de la satisfaire, tant il l’aimait ; il lui interdit donc
de partir, disant qu’il était son prisonnier et qu’il ne quitterait pas sa
maison tant qu’il ne lui aurait pas versé 100 000 marcs d’argent pour sa
rançon.
« Hélas, dit Huon, comment pourrais-je me procurer une telle somme,
alors que toute la terre de mes parents ne la vaut pas ! Vous agissez vrai-
ment mal en me demandant l’impossible. Même si tous vendaient leurs
biens, ils n’arriveraient pas à réunir tant d’argent.
— Par mes bons dieux, répondit Saladin, si un de mes hommes, aussi
vaillant que vous, était prisonnier des chrétiens, je me réjouirais qu’on
exigeât de lui une rançon encore plus élevée, et il ne tarderait guère à être
délivré, car la coutume de notre pays est d’organiser une collecte parmi
les nobles pour racheter les captifs : ils donnent volontiers et beaucoup, si
bien que les prisonniers peuvent empocher le surplus. Vous n’avez donc
aucune raison de vous plaindre de moi, et je trouve même que je vous fais
une grande grâce en renonçant à vous pour si peu.
— Puisque je dois payer, répondit Huon, je commencerai ma collecte
par toi : donne-moi quelque chose, je t’en supplie.
— Au nom de Mahomet, fit Saladin noblement, en vrai chevalier, à
titre de récompense mais pour que vous sachiez que je désire votre
compagnie, cher seigneur Huon, je diminue de moitié la somme que vous
aurez à me verser ; mais si vous ne vous êtes pas acquitté d’ici un mois,
elle augmentera de 100 000 marcs. » Saladin pensait bien que Huon ne
pourrait pas réunir pareille somme. Mais c’est pourtant ce qu’il fit, car,
aussitôt que le sultan lui eut fait son présent, il s’adressa à tous les autres
ducs, comtes et nobles hommes et leur présenta si bien sa requête que le
jour même, il paya sa rançon et qu’en plus il lui resta de quoi retourner
dans son pays. 11 remercia beaucoup tous ceux qui avaient contribué au
paiement et prit congé de Saladin, non sans regrets de celui-ci. Puis,
quoique le sultan fût fort peiné de son départ, et qu’il le priât instamment
de rester auprès de lui, il partit pour Tabarie, où on l’accueillit dans la
liesse. Aussitôt après, Saladin parcourut en tous sens le royaume de Syrie,
soumettant à sa juridiction toutes les cités, tous les châteaux et forteresses,
sauf la ville d’Acre qu’il avait donnée à Jean de Ponthieu et dont il le
couronna roi après le départ de Huon Dodequin, l’installant là, au milieu
des païens qui l’honorèrent un certain temps, cependant qu’il faisait
grande diligence pour prémunir contre tous assauts ses places, villes et
cités. Car, peu après que la reine de France se fut éprise de Saladin et lui
eut parlé, comme on l’a déjà raconté, elle fit en sorte, afin de voir son ami
le sultan, que son mari, le roi de France Philippe, entreprit le pèlerinage
de Jérusalem '. 11 manda le roi d’Angleterre et ceux qui avaient gardé le
1 . C’est ainsi que Saladin « explique » la troisième croisade. Rappelons que, lorsqu’il y
est parti, le roi était veuf non remarié, et que l’expédition dut reconquérir Acre, alors qu’ici
Saladin apparaît en assiégeant.
484
LITTERATURE ET CROISADE
passage et prit la mer avec la reine qui feignait de vouloir pieusement
visiter les Lieux saints. Ils arrivèrent en vue de Jérusalem et débarquèrent
au port d’Acre : le roi Jean s’en réjouit aussitôt, comme de la meilleure
chose qui pût lui arriver. Il envoya un messager au-devant des princes de
France et de Philippe le Conquérant et leur fit dire de venir se loger dans
la cité avec le plus grand nombre possible de leurs gens, ce qui plut fort
au roi. Il se dirigea donc de ce côté, ainsi que tous les nobles chevaliers
et soldats de son armée, excepté ceux qui restèrent pour garder les
navires. Le roi Jean vint au-devant d’eux dans l’apparat le plus éclatant
qu’il put. Il fit fête d’abord au roi et à la reine, puis aux ducs et aux
comtes, mettant à leur disposition son pays — ville et royaume — et s’of-
frant lui-même à les aider contre les Sarrasins s’ils voulaient s’en prendre
à eux.
XXVII
Comment Saladin vint demander la joute contre quatre chevaliers ; et la
plainte que fit entendre la reine quand elle apprit sa venue.
Il ne fut rien possible de dissimuler : Saladin apprit l’arrivée des Fran-
çais, et l’accueil de Jean de Ponthieu qui ne le réjouit guère. Il rassembla
ses troupes à Jérusalem et vint mettre le siège devant Acre, où il attendit
— l’histoire ne précise pas combien de temps — que les chrétiens fissent
une sortie ; et il les estima moins car aucun d’eux ne s’y risqua. Il jura
donc par ses bons dieux qu’il irait au plus près de la ville voir s’il y avait
un homme assez vaillant pour oser l’affronter. Il s’arma, se mit en selle
et demanda une lance qu’on lui apporta. Puis, s’avançant jusqu’au bord
des fossés, il demanda quels étaient celui ou ceux, jusqu’au nombre de
quatre, qui auraient le courage de jouter avec lui à la lance. Aucun de ceux
qui étaient sur les murs ne lui répondit, mais on alla porter la nouvelle au
palais et on fit savoir à tous que Saladin, le fort, le robuste combattant,
défiait à la joute les quatre meilleurs champions de la chrétienté. Quand
la reine l’apprit, elle se dit qu’assurément son ami Saladin devait vouloir
risquer sa vie pour elle. Elle gagna secrètement un endroit d’où on avait
une bonne vue et put le contempler en train de faire tourner son cheval :
peut-être avait-il été averti de sa présence. Sa vue lui causa une grande
joie et elle estima en son cœur que c’était un grand bonheur que de le voir
comme elle l’avait désiré. Enfin, le roi Philippe et ses barons, ayant appris
le défi de Saladin, en furent assez morfondus, et au premier rang d’entre
eux, Guillaume Longue-Épée qui était un merveilleux chevalier. Il se fit
donc armer, se mit en selle et chevaucha jusqu’au pré où se trouvait le
sultan contre lequel il abaissa sa lance sans dire un mot. Saladin en fit
autant et ils se heurtèrent avec tant de violence que la lance de Guillaume
SALADIN
4S5
se brisa et que Saladin l’abattit par terre rudement, ce qui le réjouit et
aussi la reine. Avec beaucoup de courtoisie, le sultan aida Guillaume à se
remettre en selle et le renvoya dans la ville ; aussitôt après, quatre cheva-
liers, dont je ne sais pas les noms, en sortirent et tous joutèrent contre le
noble sultan. Mais il les désarçonna comme il l’avait fait pour Guillaume
Longue-Épée et les renvoya de la même manière, ce dont la reine lui sut
bon gré. Et elle tint pour évident que ce n’était autre que son courtois ami
qui avait accompli ces exploits. Couvert de gloire, Saladin retourna dans
son armée et il resta sur place une grande partie de la belle saison sans
que les chrétiens fissent la moindre sortie. Quand il vit l’hiver arriver,
considérant que ses forces n’étaient pas suffisantes pour prendre la ville
d’assaut, et voyant que s’attarder davantage ne l’avançait à rien, il leva le
camp avec son armée et il retourna à Jérusalem passer l’hiver, car ce n’est
pas là le temps des armes. Ce départ réjouit tous les chrétiens, sauf la
reine qui en demeura toute triste et affligée. Un jour qu’elle était dans sa
chambre, en proie à une profonde mélancolie et hors de tout bon sens,
elle se prit à se lamenter : « Hélas, fit-elle, noble Saladin, puissant plus
qu’aucun prince au monde, plus vaillant que tous ceux qui se mêlent de
chevalerie, beau par la faveur de Nature qui n’a pas perdu son temps avec
vous, vous dont la grâce est sans pareille, aimable et plaisant plus que je
ne saurais le dire, fleur d’amour, espérance de joie, miroir de prouesse et
d’honneur, sage à tous égards ! Voilà ma joie changée en douleur, le
plaisir de mes yeux s’est perdu et transformé en pensées mélancoliques !
Hélas ! J’étais comblée quand mes yeux pouvaient vous contempler !
Mais nous sommes maintenant si loin l’un de l’autre que je ne sais
comment jamais vous revoir ! »
XXVIII
Comment la reine persuada le roi qu 'elle pourrait convertir le sultan et
comment il la laissa aller le trouver.
Ainsi la reine se lamenta-t-elle sur ses amours et se mit-elle à songer
jour et nuit à la façon dont elle pourrait malignement tromper son mari.
Une nuit y passa et plusieurs autres. La reine, affligée d’attendre en vain
le retour de Saladin que rien n’indiquait proche, alla finalement trouver
son mari qui était fou d’elle, tant elle était belle. Elle lui dit qu’elle avait
fait un songe dont elle aimerait lui faire part, ainsi qu’à ses princes, car,
selon elle, si on voulait l’écouter, la chrétienté en tirerait avantage. Le roi
Philippe, qui n’aurait jamais soupçonné sa malice et se montra décidé à
l’entendre, réunit rapidement ses princes. Une fois rassemblés, la reine se
leva au milieu d’eux et dit en dissimulant sa ruse : « La décision de ce
486
LITTERATURE ET CROISADE
voyage outre-mer, chers seigneurs, a été prise sous de bons auspices. Si
certains prétendent que “songe n’est que mensonge”, et ne mérite pas
qu’on y accorde foi, je vous dis, moi, avec quelque apparence de vérité,
que l’on voit souvent advenir ce que l’on a rêvé et qu’on peut avoir en
songe des visions qui ne sont pas vaines. C’est pourquoi je veux vous dire
que, par deux fois, dans mon sommeil, j’ai entendu une voix qui me
donnait ce précieux conseil d’aller à Jérusalem visiter les Lieux saints et
le Sépulcre, comme j’en ai fait vœu, et cette voix m’a chargée d’aller
prêcher à Saladin les articles de notre foi, c’est-à-dire la naissance, ia vie,
la Passion, les miracles, la Résurrection et l’Ascension de notre doux
Sauveur Jésus-Christ, et elle ajouta que moi seule, en agissant ainsi, je
pourrais convertir le Turc et les siens. Voilà, je ne sais si ce fut illusion
ou erreur dont je me doive garder. Mais ce que je veux dire, c’est que, si
vous en étiez d’accord, je serais toute prête à me mettre au service de la
chrétienté universelle dans les formes précisées par la voix. » Les chré-
tiens furent si surpris par ce discours qu’ils ne surent que répondre. Mais,
après un moment de silence, le roi, craignant d’irriter Dieu et persuadé
que les mensonges de sa femme étaient autant de vérités, conclut en pré-
sence de ses hommes qu’il la laisserait essayer, à condition qu’elle eût un
sauf-conduit et qu’elle se fit accompagner de ses plus vaillants chevaliers.
Sans attendre, il dépêcha un messager à Saladin, qui réussit d’autant
mieux dans sa mission que le sultan, se rappelant l’amour que la reine lui
avait jadis montré, ne fit pas de difficulté pour lui remettre un sauf-
conduit à son sceau. Il l’envoya donc au roi Philippe qui, tout à sa joie,
se hâta de faire préparer le chariot qui devait porter les bagages de la
reine. Puis il choisit le vaillant Chavigny 1 pour l’accompagner, ce qui
déplut beaucoup à la reine qui le savait méfiant de nature. Néanmoins,
elle n’osa pas s’opposer à la décision du roi ni la modifier ; elle prit donc
congé de son époux en compagnie de ce chevalier et de plusieurs dames
et demoiselles. Son voyage la mena jusqu’aux portes de Jérusalem où elle
trouva son ami le sultan qui attendait tous les jours sa venue. Il la salua
avec honneur et elle fit de même, toute consolée en son cœur de le revoir.
L’histoire rapporte qu’il fit conduire son chariot jusqu’au palais, où elle
descendit. Il la prit dans ses bras et l’embrassa plusieurs fois pour lui sou-
haiter la bienvenue, ce que Chavigny ne put regarder sans être fort
troublé. Il soupçonna ce qu’il en était en réalité et se promit de ne pas la
laisser s’éloigner de lui, et de la suivre de si près — fùt-ce malgré elle —
qu’elle ne pourrait mal faire, si telle était son intention.
Quand Saladin eut accueilli la reine et qu’il l’eut tenue tendrement dans
ses bras en lui donnant des baisers qu’elle ne songeait pas à lui refuser, il
la prit par sa douce main et la fit entrer dans le palais. De son côté, Chavi-
1 . Ici, il apparaît en auxiliaire du roi de France et, plus loin, Philippe y est dit son « sei-
gneur ».
SALADIN
4X7
gny s’approcha et la prit par l’autre main pour entendre ce qu’ils se
diraient, ce qui fit de lui l’objet de tous les regards du sultan. À voix basse,
il demanda non sans gêne à la reine qui était ce chevalier qui se montrait
si familier avec elle. Elle répondit que c’était le seigneur de Chavigny à
la garde de qui le roi l’avait confiée. Saladin en fut si mécontent qu’il se
tut et la promena si longtemps sans mot dire que Chavigny n’en pouvait
plus. « Si vous le vouliez bien, dame, finit-il par déclarer, je vous enten-
drais volontiers vous acquitter de votre message, car si vous vous attar-
diez par trop, cela pourrait déplaire au roi. La dame ne répondit rien à ce
discours ; ce fut Saladin qui releva le propos :
« Vous ne devez pas être ennuyé, chevalier, de me voir faire fête à
votre maîtresse, et vous n’êtes guère bien éduqué si vous ignorez que les
princes ont coutume de faire bel accueil aux dames plus qu’à quiconque,
tant il est vrai que tout honneur et toute joie proviennent d’elles.
— Je sais parfaitement ce qu’il en est, seigneur, et cela ne me déplaît
pas. Mais comme je suis en charge de cette dame, je me tiens le plus près
possible d’elle pour entendre les propos que vous échangez. »
À ces mots, le sultan pensa emmener la reine à l’écart dans une
chambre. Mais Chavigny lui emboîta le pas et, où qu'ils allassent, il les
suivit, ce qui irrita assez Saladin pour que Chavigny s’en aperçût. Mais
c’est surtout à la reine que cela déplut, car il les empêchait de jouir de
leurs amours, et elle n’arrêtait pas de lui jeter des regards meurtriers.
Ils s’entretinrent longuement ensemble, et Dieu sait que Saladin aurait
bien aimé se venger de Chavigny s’il avait pu le faire avec honneur, ce
qui n’était pas le cas, puisque le chevalier avait son sauf-conduit. Chavi-
gny ne tarda pas à concevoir quelque méfiance de ces façons et pensa que
la dame y entendait malice. Finalement, ne pouvant plus se contenir, il lui
dit :
« À quoi pensez-vous, dame, de ne pas parler de ce que vous êtes venue
faire ? Le roi doit être en train de nous attendre, pensant que nous allons
lui amener Saladin ou venir lui annoncer qu’il veut se faire baptiser. Dites
donc tout ce que vous avez à dire sans perdre de temps, et prenez congé
de ce Turc. Et si vous voulez rendre quelque dévotion aux Lieux saints,
dépêchez-vous car le temps passe.
— Vous parlez en vain, Chavigny, repartit la reine. Vous m’avez
amenée ici à vos risques et périls, et si l’aventure tourne à votre profit,
tant mieux : vous ne manquerez pas de me ramener au roi mon époux,
comme vous le lui avez promis, si vous laissez les choses arriver en temps
et lieu, tant il est vrai que je suis venue pour affaire avec Saladin. Mais
vous êtes si pressé que vous ne prenez pas le temps d’attendre sa réponse.
C’est un grand prince, et on peut bien lui accorder un délai pour l’amour
de sa haute noblesse. Je ne m’en irai pas tant que je n’aurai pas fait ce
que je veux, et dussé-je y perdre votre compagnie, dont je suis fort
mécontente. »
488
LITTERATURE ET CROISADE
XXIX
Comment Chavigny ramena la reine ; et comment, après cela, il y eut force
escarmouches et batailles.
Quand Chavigny eut entendu la reine et vu ce qu’elle avait en tête, il
réfléchit et comprit très vite qu’elle aimait Saladin et qu’elle n’avait nulle
intention de retourner en France avec son mari, ce qui l’irrita au plus haut
point. Afin d’éviter le pire, il la laissa, monta sur son destrier et renvoya
tous ses hommes vers Acre. Puis il revint sur ses pas et la vit appuyée,
avec Saladin, à l’embrasure d’une fenêtre. Et, la saluant discrètement, il
s’écria : « Ha ! ma dame ! comme je regrette que vous vouliez rester ici,
ainsi que je le vois ! Mais, je vous en prie, laissez-moi vous parler : il me
faut vous faire part d’un secret que le roi m’a confié. S’il me fait mettre
à mort à cause de vous, au moins, qu’il se mette, ce faisant, dans son
tort ! » La dame lui répondit que, s’il avait quelque chose à lui dire, il
pouvait descendre de cheval pour lui en faire part. Chavigny s’en excusa :
ses gens étaient déjà en chemin et il avait promis de pas entrer dans le
palais avant de s’être déchargé d’elle, à moins qu’elle ne voulût lui obéir
ou qu’elle le convainquît de rester en le retenant. Saladin, pensant que
Chavigny disait la vérité, conseilla à la reine d’y aller, ce qu’elle fit très
à contrecœur. Mais finalement elle descendit par une porte, de l’autre côté
de laquelle se tenait Chavigny, sans armes, sauf l’épée avec laquelle il
avait jadis fendu en deux le roi de Grèce. Quand il la vit s’approcher, il
réfléchit à la meilleure manière de se saisir d’elle pour la jeter sur son
cheval. 11 se baissa donc comme s’il voulait lui parler à l’oreille, l’empoi-
gna à force et la troussa devant lui, tout en éperonnant son bon cheval. La
dame jeta de hauts cris, si bien que Saladin l’entendit ; tout en galopant,
Chavigny s’avisa de tirer son épée et il fit à la dame une telle peur qu’elle
se laissa emporter comme la brebis entre les mains du boucher. Chavigny
réussit, après avoir traversé une lande, à s’enfoncer au cœur d’une pro-
fonde forêt, avant que Saladin et ses hommes eussent pu arriver à temps
pour la secourir, bien que, dès qu’il l’eût vu enlever sous ses yeux, très
inquiet, il se fût hâté de se mettre en selle ; il passa la journée à sa recher-
che, mais il lui fut impossible de retrouver sa trace ou de rencontrer quel-
qu’un qui sût lui dire par où Chavigny était passé. Le sultan le voua à tous
les diables et, pour plus de sûreté, rentra dans Jérusalem. Quant à Chavi-
gny, il fonça droit devant lui jusqu’à ce qu’il eût — pour faire bref —
regagné Acre. Il remit la dame aux mains du roi, se déchargeant d’elle et
racontant tout ce qui lui était arrivé et comment elle avait voulu rester
avec Saladin, ce qui donna sujet à son mari de se trouver bien accablé.
Cependant, il ne voulut pas la punir de son méfait et se contenta de la
SALADtN
4H9
renvoyer à son père, le roi d’Aragon, disant qu’il renonçait à poursuivre
la vie commune avec elle, étant donné ses fautes et la volonté maligne
qu’elle avait manifestée de vouloir vivre avec les Turcs. Le roi son père
fut si mécontent d’elle qu’il en fit justice — à ce que dit l’histoire — et il
fit satisfaction au roi Philippe et aux nobles barons de France en la punis-
sant aussitôt qu’elle lui eut été remise, après l’avoir fait passer en juge-
ment. Le conte n’en dit pas plus sur la fin de la reine et en revient à
Chavigny : l’hiver passé, comme on était en mars et que les chrétiens
continuaient de laisser les infidèles en repos, il eut une vision 1 : à la tête
de cinq cents hommes d’armes, il s’emparait de Jérusalem. Cela lui donna
à penser. Guillaume Longue-Épée et lui-même essayèrent, avec sept cents
chevaliers forts et puissants, de faire passer son rêve dans la réalité. Ils
commencèrent par s’y préparer pendant le printemps, en se pourvoyant
de tout ce dont ils avaient besoin, et en particulier d’armes de France et
d’Angleterre. Ils partirent secrètement et, un matin, arrivèrent là où ils le
voulaient ; ils décidèrent donc d’un commun accord que, la nuit venue,
ils s’approcheraient de la cité et tenteraient de s’en emparer. Ils se mirent
en embuscade le plus discrètement possible pour accomplir leur dessein,
mais un espion eut, malgré tout, tôt fait d’avertir Saladin de leur présence.
Il s’arma, ordonna à ses hommes d’en faire autant et fit une sortie, droit
contre l’embuscade des chrétiens, menant si grand bruit que tout le pays
en retentissait et que Guillaume des Barres les entendit s’approcher.
Quoiqu’il en fût tout accablé et se repentît fort de s’être mêlé de la folle
entreprise de Chavigny, et malgré sa peur, il fit bon visage et donna le
signal du combat. Aussitôt, l’armée fut sur pied et en ordre de bataille,
carelle n’était pas nombreuse. Toutde suite, Saladin et les siens les serrè-
rent de si près qu’ils furent réduits à la défensive : ils se ruèrent avec
courage sur l’ennemi. Quand les deux partis furent aux prises et durent
montrer l’amour qu’ils se portaient, chacun des chrétiens se comporta le
mieux du monde. Chavigny s’enfonça au cœur de la mêlée où il multiplia
les exploits. Leur rage contre les chrétiens portée à son comble, les païens
les chargeaient sans répit et leur assénaient des coups redoublés. Ën peu
de temps, ils eurent jeté le désarroi dans leurs rangs et les eurent tous
abattus, sauf Chavigny et Guillaume des Barres. Reconnaissant leur folie
et contraints de mourir surplace ou de fuir pour sauver leurs vies, désolés
de ce qui leur arrivait, ils cédèrent la place, ainsi que d’autres chevaliers
dont j’ignore le nombre ; certains s’enfuirent par la route d Acre. Finale-
ment, ils s’éloignèrent le plus qu’ils purent du champ de bataille, et, galo-
pant au hasard, arrivèrent au château de Sayette 2 , dont le commandant
1. Elle est illusoire. Ce détail en dit long sur les changements d’état d'esprit survenus
depuis le xn e siècle : de l’invention de la vraie Croix aux rêveries fantasmatiques d’un che-
valier en mal de gloire !
2. Saïda (l’antique Sidon), port du Liban.
490
LITTERATURE ET CROISADE
était ce chevalier Antoine qui — comme on l’a rapporté plus haut — avait
monté le cheval merveilleux à la place du roi d’Angleterre, lorsque
Saladin se trouvait au passage et l’avait envoyé au roi Richard. Il s’était
déjà si bien fait aimer des infidèles qu’ils lui avaient confié le gouverne-
ment de cette place forte ; et, persuadés qu’un jour ou l’autre il se conver-
tirait, ils le considéraient comme un Sarrasin. Mais il ne l’était pas en son
cœur et on s’en aperçut à l’évidence, car, lorsqu’il vit Chavigny, Guil-
laume et les autres, comprenant qu’il s’agissait de chrétiens, il alla au-
devant d’eux et se fit raconter leur triste histoire, ce qui lui fit venir les
larmes aux yeux. 11 leur montra de la pitié, les réconforta et les fit entrer
à l’intérieur de la forteresse, les assurant qu’il les protégerait de l’armée
de Saladin, si besoin était. Ils pénétrèrent dans la place, pensant s’y
reposer pour la nuit. Mais à peine y étaient-ils entrés que le sultan, averti
de la fuite de Chavigny, et sachant qu’il était descendu au château, jura
par son grand dieu Jupiter de ne pas s’en aller avant d’avoir son ennemi
à sa merci. Il fit donc étroitement assiéger la place et le lendemain attaqua
avec toute son armée. L’histoire dit que l’assaut fut rude et que la bataille
se prolongea jusqu’au moment où Philippe de France et ceux qui étaient
sous ses ordres, qui avaient eu vent, la veille au soir, de la défaite, vinrent
à la rescousse, si bien rangés en bataille que, de prime abord, ce fut, avec
les assaillants, une mêlée comme on n’en avait pas vu depuis la venue
des Français. Quand Chavigny, Guillaume et les autres virent arriver les
secours, ils montèrent à cheval, ceignirent leurs épées, saisirent lances et
écus et sortirent à leur tour, prenant chacun pour soi part au combat. Cha-
vigny se dirigea vers son seigneur, le roi Philippe, et le salua. Mais le roi,
affligé de la perte honteuse qu’il venait de subir, sachant comment il avait
porté ses armes, jura que, s’il avait la chance de se tirer de cette affaire
honorablement, il en tirerait une vengeance mémorable. Quand Chavigny
vit que le roi était irrité, il rougit et, élevant un peu la voix, dit : « Par
Dieu, seigneur, vous ne devez pas tant me reprocher ce que j’ai fait.
Sachez que je me garderai de vous, s’il plaît à Dieu, de façon à ne jamais
tomber entre vos mains ; j’aimerais mieux mourir en vengeant la Passion
de Notre-Seigneur ! » Il s’enfonça alors au cœur de la bataille avec une
telle fougue que le roi et les siens le voyaient renverser tout ce qui lui
faisait obstacle et défier la mort à tout moment. Le noble roi Philippe en
vint à regretter ce qu’il lui avait dit. Au bout du compte, il affronta avec
vaillance le Turc Saladin. Mais il se heurtait là à trop forte partie : trois
fois, Saladin le désarçonna et il finit par le faire prisonnier. Il faut savoir
que la bataille dura jusqu’au soir et qu’il y eut beaucoup de sang versé ;
la nuit venue, chacun se retira ; Philippe retourna sur Acre et Saladin
rentra dans Jérusalem en triomphe, emmenant Chavigny avec lui. Le
sultan confia son prisonnier à la garde de quelques Sarrasins et le fit
envoyer à Damas qui était, sans comparaison, une place plus forte que
Jérusalem, parce qu’il craignait un siège. Et pour que Chavigny fût mieux
SALADIN
491
gardé encore, il se rendit peu après en personne à Damas où on le reçut
au milieu de la liesse générale qui accompagnait d’autre part les noces
d’un sultan qui venait d’y épouser une très belle dame du nom de Glorian-
de ; et les deux époux témoignèrent de grandes marques d’honneur à
Saladin. Ils l’invitèrent dans leur palais et, à la fin du souper, il les pria
instamment de lui garder Chavigny en le surveillant étroitement, car, leur
fit-il entendre, par son courage et sa puissance, c’était le meilleur cheva-
lier de la chrétienté. Saladin exalta si bien le nom du prisonnier que la
reine s’éprit d’un amour profond pour lui ; malgré son interdiction, elle
s’arrangea pour le faire sortir de prison, avec la complicité du geôlier ; et
elle l’installa dans une petite chambre dérobée, où elle passa son temps à
aller le voir et le réconforter le plus joyeusement du monde. Elle lui mon-
trait un visage si riant que Chavigny comprit bien que c’était assurément
par amour qu’elle lui rendait tous ces services et se montrait si bonne et
courtoise. C’est pourquoi il se conduisit de même avec elle en amoureux.
Et finalement, ses amours connurent, par quelque bon moyen, un accom-
plissement total puisqu’il eut même d’elle un fils qu’elle nomma Polis.
Ils dissimulèrent si bien leurs relations que l’empereur ne s’en aperçut pas
jusqu’à un moment que l’histoire va maintenant raconter : cette même
année, Philippe et les Français, désolés d’avoir perdu Chavigny, ayant
appris qu’il avait été emmené prisonnier à Damas, vinrent assiéger la cité.
Et ils proposèrent à Saladin de leur rendre Chavigny contre rançon. Mais
il leur répondit qu’à cause de tous les ennuis qu’il lui avait causés, il le
ferait étrangler et pendre en haut des créneaux.
XXX
Comment les chrétiens vinrent devant Damas où il y eut plusieurs escar-
mouches et batailles ; et comment Chavigny, grâce à la reine, participa à la
bataille où il fit merveille.
L’histoire dit que les chrétiens furent très peinés de la réponse de
Saladin et qu’il y eut plusieurs escarmouches, batailles et assauts contre
la cité. Un jour, Saladin fit une sortie contre eux à la tête d’environ qua-
rante mille Turcs puissamment montés et armés, contre lesquels s’armè-
rent pareillement les Français, le roi Philippe et les pairs qui marchèrent
à leur rencontre en belle ordonnance. Quand il n’y eut plus entre les deux
armées que l’espace de la charge, les archers turcs, maures et d’autres
pays sarrasins se mirent devant les rangs et commencèrent à faire pleuvoir
des traits à la volée sur les chrétiens qui, de leur côté, avaient fait s’avan-
cer leurs archers d’Écosse, d’Angleterre et d’ailleurs pour recevoir leurs
ennemis et les affaiblir autant qu’ils le pourraient. Quand les flèches
492
LITTERATURE ET CROISADE
furent épuisées — ce qui prit peu de temps — , on mit la main aux épées et
on se frappa à mort. Les adversaires se serraient de si près que beaucoup
tombèrent de leur cheval et furent foulés aux pieds des montures qui galo-
paient au hasard. Le noble Turc Saladin se distingua particulièrement
contre les Français : d’un coup de lance, il abattit le premier, le deuxième
et le quatrième de ses adversaires. Puis il tira l’épée au cri de « Jérusa-
lem ! » et commença à en frapper l’ennemi : c’était un étonnant spectacle
que de le voir bousculer l’un, abattre l’autre, faire sauter le heaume d’un
troisième, en blesser mortellement d’autres encore, ou les tuer sur place
car personne ne pouvait, en ce début de bataille, se garder de ses coups,
si fort fut-il. L’affrontement se prolongea longtemps et fut à l’avantage
des païens, jusqu’au moment où les chrétiens reçurent le renfort de Chavi-
gny. Sachant que la bataille était en cours, il avait obtenu de la reine
qu’elle le menât à un endroit d’où il pourrait voir ce qui se passait. 11
reconnut aussitôt Saladin, dont la vaillance dépassait celle de tous les
autres païens, et il le faisait bien voir aux chrétiens, découpant l’un en
quartiers, fendant l’autre en deux et multipliant tellement les exploits que
tous les rangs de combattants qu’il attaquait étaient aussitôt découragés,
rompus et renversés à terre ; même les plus hardis des Français trem-
blaient devant lui. La bataille se serait achevée à son honneur, n’eût été
Chavigny qui, pris de pitié à voir ainsi malmener les chrétiens, obtint de
la reine, à force de promesses, qu’elle l’armât de haubert, heaume, lance,
cheval et écu sans marque distinctive, peint d’une couleur unie. Bref, en
échange d’accords tenus secrets entre elle et lui, Chavigny sortit, s’étant
toutefois entendu recommander un vaillant Turc nommé Baudeladas qui
était le frère de la reine. Chavigny galopa jusqu’au champ de bataille. Dès
qu’il fut en vue des païens, il chargea, lance baissée, et sur son élan frappa
trois Turcs avec une telle violence qu’il les abattit l’un après l’autre. Puis,
tirant l’épée, il en fit tant d’exploits que personne n’osait attendre ses
coups : tous le fuyaient, le vide se creusait devant lui de quelque côté qu’il
allât. Et cela valait mieux pour ses adversaires, car il renversait tous ceux
qui se trouvaient sur son passage si bien qu’il s’ouvrit un chemin jusqu’à
Saladin qui tenait tête aux chrétiens et en faisait un tel massacre que tous
le redoutaient. Brandissant l’épée, il affronta le sultan avec un tel allant
que leurs armes le payèrent cher et qu’ils se seraient entre-tués sans l’in-
tervention de secours de part et d’autre, qui les séparèrent de force. Quand
les chrétiens virent la puissance du chevalier qui avait attaqué Saladin,
ils reprirent courage. Ceux de France s’évertuèrent alors si bien qu’ils
renversèrent et abattirent tous les obstacles, dominant leurs adversaires.
Ils les firent reculer, malgré Saladin, jusqu’aux portes de la cité où ils
rentrèrent, non sans de grosses pertes dans les deux camps. Finalement,
vers la fin du jour, les chrétiens regagnèrent joyeusement le gros de
l’armée, emmenant Chavigny, qu’ils avaient reconnu aux coups qu’il
portait, jusqu’à la tente du roi Philippe qui cessa de lui en vouloir et se
SALADfN
493
réjouit plus que personne au récit de son heureuse délivrance. Du coup,
les Français en furent tout réconfortés.
En revanche, la nuit fut pénible pour les païens, et surtout pour Saladin
qui, s’interrogeant sur le chevalier chrétien qui lui avait causé tant de tort
et se souvenant de Chavigny, jugea que ce devait être lui. L’histoire rap-
porte que, la nuit même, il mena son enquête et que, grâce à la confession
du geôlier qui raconta comment il avait confié le prisonnier à la reine, il
apprit qu’il avait perdu Chavigny du fait de celle-ci ; il la fit venir aussi-
tôt, mais elle nia tout ce qu’avait dit le geôlier, affirmant qu’il avait menti
et qu’elle n’avait jamais pensé à une chose pareille. Malgré toutes ses
excuses, Saladin suivit l’avis du roi de Mauritanie et fit confiance au geô-
lier ; il décida donc qu’elle serait reconnue coupable, à moins qu’un
champion ne fit la preuve de son innocence. Les choses en vinrent au
point que le roi de Mauritanie jeta son gant contre elle et dit qu’elle méri-
tait la mort. Mais elle fut défendue par son frère Baudeladas qui voulut
lui servir de champion et fixa un jour au roi. L’issue du combat sauva
l’honneur de la reine 1 : son adversaire y fut tué en champ clos, puis pendu
au gibet avec le geôlier ; après quoi, leurs corps furent attachés et traînés
sur des claies. Cette issue convint à Saladin, car il était de nature miséri-
cordieuse et plein de pitié 2 . Il faut redire qu'après la délivrance de Chavi-
gny — on l’a déjà vu — , les chrétiens furent dans la joie et ragaillardis
par sa prouesse. Jour après jour, ils assaillirent la cité. Les affrontements
furent nombreux et les assiégés, de leur côté, faisaient des sorties. Les
deux partis, tour à tour, perdaient et gagnaient, car Saladin, malgré toutes
ses forces, n’arrivait pas à gagner deux batailles d’affilée sur les Français,
pas plus que les chrétiens sur lui. Cela dura deux années entières, au cours
desquelles le roi Richard, qui s’était mis en tête de trahir le roi Philippe
pour les Turcs, dut retourner en Angleterre avec tous ses hommes. Que
Dieu les maudisse, ces ennemis de la France ! Pour les remplacer, Huon
Dodequin vint au secours du roi Philippe avec une grande armée venue
de Tabarie, à laquelle les Français réservèrent un joyeux accueil avant
d’envoyer un défi au sultan Saladin. On fixa un jour et un lieu où chré-
tiens et païens se retrouvèrent, le matin, prêts à se battre. Trompettes et
clairons donnèrent le signal du combat. Les archers s’avancèrent et firent
ce qu’ils devaient. Puis on empoigna les épées et les hommes d’armes
chargèrent en belle ordonnance et au milieu de tels cris que tout le pays
en retentissait : ce fut un affrontement à mort, chacun s’efforçant de
rompre des lances ; ce n’étaient que hampes brisées, écus percés, hommes
et chevaux renversés : plus de vingt mille hommes, tant païens que chré-
1 . Autre détail significatif de l’évolution des mentalités : les duels judiciaires ne sont plus
des jugements de Dieu. C’est ainsi, déjà, que Huon Dodequin a battu les deux champions qui
l’accusaient, ajuste titre, d’avoir trahi Saladin.
2. La formulation peut surprendre, vu le sort réservé aux deux vaincus qui, de surcroît,
disaient la vérité.
494
LITTERATURE ET CROISADE
tiens, y furent abattus ou tués. Rapidement, le combat devint si acharné
qu’il était rare de voir se relever ceux qui avaient été renversés, car la
cohue était telle que tous les corps de bataille étaient mélangés. Chacun
hurlait son cri de guerre pour qu’on vînt à son aide. Les vapeurs dégagées
par les chevaux et la sueur des gens d’armes firent que le champ de
bataille était couvert d’une fumée qui empêchait les adversaires de se
reconnaître, sauf aux cris qu’ils poussaient.
XXXI
Comment il y eut une grande bataille devant Damas ; comment le sultan
Saladin y mourut 1 et comment, après sa mort, son fils acheva les conquêtes
de son père.
Dieu, quelle bataille ce fut dans la plaine sous Damas que celle qui
opposa les barons chrétiens au vaillant et courtois Turc Saladin ! Chacun
y fit la preuve de sa vaillance, s’efforçant de porter atteinte à la puissance
de l’ennemi. On finit par ne presque plus pouvoir sortir de la cohue à
cause de la boue et des cadavres sanglants entassés à même le sol, ce qui
faisait peine à voir. Chacun appelait en criant son dieu, si bien qu’au
milieu du fracas des armes, on ne pouvait plus s’entendre. Au centre de
la bataille allait et venait un vaillant chevalier nommé Gérard Bel Armé ;
c’était le fils de Huon Dodequin et il cherchait à mettre la main sur
Saladin, car son plus cher désir était de venger la mort du noble Bâtard
de Bouillon, que le sultan avait tué devant Jérusalem. Il finit par le trouver
au milieu de ses gens et, au cri de « La Mecque ! », il brandit son épée et
se lança sur les païens avec une telle ardeur qu’il renversait tous ceux
qu’il frappait. Cela n’effraya pas Saladin, qui vint sur Gérard et lui porta
un coup qui l’aurait assuré’ment pourfendu s’il ne l’avait amorti avec son
écu : cela n’avança donc guère le sultan. Gérard rassembla ses forces et
frappa durement le Turc à son tour. Ils se seraient gravement blessés l’un
l’autre si on les avait laissés faire, mais tant de païens et de chrétiens sur-
vinrent sur le champ de bataille que les deux vaillants chevaliers furent
séparés et éloignés l’un de l’autre, non sans qu’il y eût beaucoup de sang
versé des deux côtés, car la bataille reprit et se poursuivit, maintenant à
l’avantage des chrétiens, qui n’abattirent pas moins de cent cinquante
mille Turcs. Et dès lors, les survivants étaient si stupéfaits devant les
prouesses de Chavigny, Philippe, Gérard, Huon et les autres, qu’ils ne
valaient guère mieux que des vaincus. Cette bataille mortelle se prolongea
1 . Un chevalier ne peut mourir qu’au combat, même si le texte fait ensuite allusion à une
possibilité différente. Le Saladin historique est mort d’un prosaïque refroidissement.
SALADIN
4>I5
jusqu’au moment où, de toutes les enseignes sarrasines, il n’y eut plus
que celle de Saladin à être restée debout. Le sultan se plaignit à Fortune
quand il vit la défaite des siens, mais elle dormait en lui tournant le dos,
comme on pouvait s’en rendre compte. Saladin en fut plus affligé qu’on
ne pourrait le dire : il fit donc sonner du cor pour rassembler ses hommes
autour de lui. Mais dès qu’ils se furent regroupés, voici que Chavigny,
Gérard et Huon avec de nombreux autres chrétiens, se précipitant de
divers lieux, s’abattirent sur lui avec tant de violence qu’au premier assaut
ils arrachèrent l’enseigne de Mahomet et la mirent en pièces ; puis ils
accablèrent si bien de coups les païens qu’ils furent dispersés, blessés,
abattus ou tués et qu’ils abandonnèrent le vaillant Turc Saladin. Voyant
qu'il avait tout perdu en cette journée, il voulut quitter le champ de
bataille et s’enfuir en direction de la mer avec un certain nombre de Sarra-
sins. Gérard le Bel Armé l’aperçut et se jeta à sa poursuite, lui criant à
plusieurs reprises de se retourner. Mais Saladin, en guerrier expérimenté,
sachant qu’il ne pouvait rien y gagner, poursuivit sa route jusqu’au port
où il mit pied à terre. Il fit monter ses hommes à bord d’une galère et les
y rejoignit. À ce moment, Gérard, croyant qu’il ne pouvait pas le rattra-
per, jeta sa lance sur lui comme il put avec tant de force que le fer faussa
le haubert et l’armure, s’enfonçant profondément dans le corps. Le coup
l’abattit au milieu du navire, que les Turcs se hâtèrent de mener en pleine
mer où ils voguèrent un certain temps. Puis ils s’occupèrent de Saladin :
le fer était resté fiché dans la blessure et il ne voulut pas qu’on l’en retirât.
Il fit presser l’allure jusqu’à Babylone, où il arriva rapidement mais dans
un état grave. Il fit venir, en leur adressant un sauf-conduit, le plus savant
juif de Judée, le plus savant chrétien qu’on put trouver et le plus savant
païen de sa terre pour les faire discuter et disputer ensemble de leur reli-
gion et de leur foi. Quand il les eut tous bien écoutés, il fit apporter un
grand bassin plein d’eau claire et pure. Il ordonna qu’on le laisse seul et,
les yeux levés au ciel,' il prononça trois mots — l’histoire les ignore — ,
puis dit, en faisant le signe de la croix sur l’eau : « Il y a autant d’ici à là
que de là à ici. » Alors, il ordonna qu’on lui retire du corps le fer de l’épée
ou de la lance. Puis il prit le bassin et en versa l’eau sur sa tête. Il faut
supposer qu’au moment de mourir il se convertit à Notre-Seigneur Jésus-
Christ, à l’issue de la controverse entre les trois clercs. Ainsi s’achève
l’histoire de sa vie. Il fut enterré à Babylone au milieu des lamentations
de tous et placé dans un tombeau sur lequel on devait graver par la suite :
« Ci-gît le corps du très preux, très courtois et très excellent prince
Saladin, sultan de Babylone, roi d’Égypte et souverain chef de Syrie et de
Jérusalem ! Que les dieux aient pitié de lui et de son âme ! » Certaines
chroniques et histoires rapportent qu’il mourut devant Acre, alors qu’il y
avait mis le siège, de blessure ou de maladie, et que, après sa mort, son
fils, nommé Saladin, acheva la conquête des territoires qui, depuis, ont
été sous la domination des infidèles et le resteront tant qu’il plaira à
496
LITTERATURE ET CROISADE
Notre-Seigneur Jésus-Christ. Quoi qu’il en soit du lieu de sa mort et de
cette mort même, il est juste de le louer, car c’était un homme de grandes
vaillance, générosité et courtoisie, ce par quoi il a mérité qu’on garde sa
mémoire jusqu’à la fin du monde. Nous terminerons ici notre récit à la
louange de notre Créateur. L’auteur prie humblement son public et ses
lecteurs de bien vouloir l’excuser, s’ils trouvent dans son histoire quelque
faute de langage ou quelque écart par rapport à la vérité, car il s’est
conformé à sa source et l’a transcrite sans artifice ni ornements rhétori-
ques, sans rien ajouter, retrancher ni modifier qui lui semblât jurer avec
sa matière. Et si l’on y trouve à redire, qu’on en accuse son ignorance.
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Chronique 1
Guillaume de Tyr
Troisième tiers du xu' siècle
INTRODUCTION
La Chronique de Guillaume de Tyr est considérée comme l’une des
plus grandes œuvres historiques du xu e siècle. C’est une histoire de
l’Orient latin depuis sa conquête par les croisés jusqu’à Tannée 1 183, où
s’interrompt le récit. L’auteur, Guillaume de Tyr, était un homme d’outre-
mer. Il naquit vers 1 1 30 à Jérusalem et c’est sans doute là qu’il mourut le
29 septembre 1 1 86, exactement un an avant la prise de la ville par
Saladin. Mais quand il commença à écrire vers 1 1 70, il revenait depuis
peu d’Occident où il avait passé de longues années d’études : il a lui-
même raconté avec quel enthousiasme il avait étudié les arts libéraux, le
droit civil et le droit canon et suivi les principaux maîtres du temps, en
France et en Italie, pendant presque vingt ans, de 1 146 à 1165 (livre XIX,
12). À son retour en 1 165, il avait été fait chanoine d’Acre, et il devint
archidiacre de Tyr en 1 167. Il fut très vite remarqué par le roi de Jérusa-
lem, qui lui demanda d’écrire cette histoire de la région, et aussi une his-
toire des Arabes qui est perdue. Il devint chancelier du royaume de
Jérusalem en 1174 et fut élu archevêque de Tyr en 1175. Dans cette der-
nière période, il fit un long séjour à Byzance envoyé en mission par le roi
de Jérusalem auprès de l’empereur, et il alla au moins deux fois à Rome,
entre autres pour le troisième concile du Latran en 1 1 79.
En général sans titre, improprement appelée Chronique, intitulée d’ail-
leurs Historia rerum in partibus transmarinis gestarum dans deux manus-
crits qui ne sont pas les meilleurs toutefois, la Chronique est une Histoire
hautement revendiquée comme telle, avec un H majuscule, dans un écrit
où la majuscule est très rare. « Moi Guillaume, en la patience du Sei-
gneur, ministre indigne de la sainte église de Tyr, écrivain de cette His-
toire que je compile pour laisser quelque chose de l’antiquité aux
descendants », ainsi se présente l’auteur avant de faire une digression sur
1. Traduit du latin, présenté et annoté par Monique Zemer.
500
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ses études. Discutant les causes de telle affaire, c’est « dans l’intention de
consigner dans cette Histoire présente ce que j’avais appris » qu’il pose
des questions autour de lui et rapporte les réponses divergentes (livre
XVII, 7).
Quand il réfléchit sur la poursuite de son œuvre, malgré le caractère
honteux des faits à relater, c’est l’exemple de Tite-Live et Flavius Josèphe
qu’il invoque (livre XXIII). Outre les fréquentes allusions à son travail, il
a composé un long prologue nourri de ses lectures antiques et une petite
préface ajoutée au livre XVI parce qu'il aborde alors les premières années
qu’il a pu connaître directement, les années 1143-1148. «Ce que nous
avons composé jusqu’à présent, écrit-il, était l’Histoire que nous avons
recueillie autant que nous l’avons pu par la relation des autres, servis par
une mémoire plus pleine du temps d’autrefois — c’est pourquoi nous
avons recherché la vérité, le contenu des événements, l’année avec grande
difficulté, semblable à ceux qui mendient les secours étrangers. Malgré
cela, nous avons mis par écrit un récit aussi fidèle que possible. Mais tout
ce qui va suivre maintenant, nous l’avons vu en partie de nos propres
yeux, ou bien les hommes qui ont assisté eux-mêmes aux événements
nous en ont informé par une narration fidèle... »
En effet, Guillaume de Tyr avait à sa disposition les principaux récits
de la première croisade, bien connus de nous, dont il fit un habile et diffi-
cile montage pour suivre l’ordre chronologique que lui imposait le genre
historique, montage que l’on peut démêler. Cependant, à partir de la prise
de Jérusalem en juillet 1099 et la fondation du royaume du même nom,
les récits auxquels il pouvait puiser se réduisent. À partir du début du
xn e siècle, sa seule source latine connue est V Histoire de Jérusalem de
Foucher de Chartres, lequel ne quitta plus l’Orient après y être arrivé avec
la croisade et poursuivit son récit jusqu’en 1 127 '. Guillaume de Tyr a
aussi utilisé, pour les années 1115 et 1119-1122, un récit d’origine
franque composé dans la principauté d’Antioche 1 2 . A-t-il eu accès à l’im-
portante Chronique arménienne de Mathieu d’Édesse, qui a le défaut de
s’interrompre en 1 136 3 ? Mais il n’a certainement pas utilisé les chroni-
ques contemporaines de langue arabe, multiples et variées. A partir des
années 1 130-1 140, il est le seul représentant de l’historiographie franque
1. Foucher de Chartres, Historia Hierosolvmitana ( 1095-1127 '), éd. H. Hagenmeyer,
Heidelberg, 1913. Notons que Guillaume de Tyr n’a pas connu la fin de YHistoria Hieroso-
lymitana d’Albert d’Aix (cf. le repérage des sources par l’éditeur de Guillaume de Tyr dans
le Corpus Christianorum, qui nous a beaucoup aidé dans nos notes).
2. Gautier le Chancelier, Bella Antiochena, éd. H. Hagenmeyer, Innsbrück, 1891.
3. Mathieu d’Edesse, Chronique, trad. Dulaurier, Bibliothèque Arménienne, Paris, 1858,
et Recueil des historiens des croisades, publié par l’Académie des inscriptions et belles-
lettres, Documents arméniens. Mathieu était supérieur d’un couvent d’Edesse et mourut peu
après 1 136. Notons que les éditeurs du Corpus Christianorum n’ont pas cherché à repérer
les emprunts de Guillaume de Tyr à Mathieu d’Edesse.
CHRONIQUE — INTRODUCTION
501
de la Syrie, l’unique source du point de vue latin. C’est dire son impor-
tance.
L’histoire composée par Guillaume de Tyr est très longue, un monu-
ment de neuf cent soixante-sept pages serrées, dans la dernière édition du
Corpus Christianorum , parue il y a peu de temps, à laquelle ce travail doit
beaucoup. Il divisa son histoire en vingt-deux livres à peu près d’égale
longueur, sans leur donner de titre, en suivant l’ordre chronologique et en
s’efforçant de faire ses coupures à des dates clefs — ainsi, à partir de la
prise de Jérusalem, chaque début de règne fait le début d’un livre. Le
vingt et unième livre commence au début du règne de Baudouin IV
( 1 174), le vingt-deuxième commence au mariage de la sœur du roi avec
Guy de Lusignan (1 180), dont le roi lépreux et de plus en plus malade
voulut malencontreusement faire son successeur, et se termine à la fin de
l’année 1 183. Guillaume de Tyr avait résolu de s’arrêter d’écrire, mais
reprit la plume à la demande de son entourage : il commença donc un
vingt-troisième livre qui s’ouvre sur une longue explication des raisons
pour lesquelles il ne supportait plus de raconter des choses aussi honteu-
ses et décidait de continuer néanmoins, et reprit son récit mais l’interrom-
pit presque aussitôt. Les livres ne portent pas de titre. Ils sont eux-mêmes
divisés en nombreux chapitres, en moyenne une trentaine, chacun pré-
senté par une rubrique qui en indique le contenu. Ces rubriques ont peut-
être été composées par Guillaume de Tyr avant que tout ne soit écrit, pour
s'aider lui-même à suivre la trame des faits. Dans les principaux manus-
crits, elles figurent à la fois en tête du livre et dans le corps du texte. Elles
n’ont pas été traduites dans les continuations en langue vulgaire.
Le succès de l’histoire de Guillaume de Tyr fut grand. En 1 194, six ans
après sa disparition, un auteur anonyme rédigea une continuation jusqu’à
la mort de Baudouin IV en 1 192. L’œuvre est utilisée dès le début du
xiu c siècle par les historiens français et anglais : Guillaume de Tyr est
repris par Guy de Bazoches dès avant 1200 dans la Cronographia ; par
Jacques de Vitry, évêque de Saint-Jean d’Acre de 1216 à 1228, dans
YHisJoria orientalis ; enfin par les historiens de l’abbaye anglaise de
Saint Alban, Roger Wendhover et Matthieu Paris, qui disposaient de
copies de la Chronique et en ont inséré de larges morceaux dans les Chro-
nica majora et dans V Historia Anglorum. L’œuvre est adaptée en français
entre 1220 et 1223 et continuée jusqu’en 1277 sous le titre de Livre du
Conques! , ou d ' Estoire ou de Roman d’Éracles (Eracles parce que Guil-
laume de Tyr commence son histoire par un chapitre sur la conquête de
la Syrie par les Arabes « au temps où Eraclius Augustus gouvernait l’em-
pire »). De l’œuvre de Guillaume de Tyr proprement dite, il reste une
dizaine de manuscrits. Elle a été éditée à six reprises à partir du
xvi e siècle, sans compter la dernière édition. Mais elle n’a été traduite en
français moderne qu’une fois seulement, au début du xtx e siècle, par I ran-
502
CHRONIQUE ET POLITIQUE
çois Guizot dans sa «Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de
France », qui n’a jamais été rééditée.
LES EXTRAITS CHOISIS
Nous présentons un choix nécessairement limité d’extraits de cette très
longue œuvre. Les huit premiers livres qui racontent l’expédition de la
première croisade ont été exclus : ils ont été composés à partir des princi-
pales histoires de la croisade plus ou moins contemporaines des faits et,
certes, la recomposition des événements par Guillaume de Tyr a beau-
coup d’intérêt. Mais la première croisade fait l’objet de nombreuses
publications, et l’un des récits qui sont la source de cette histoire est
accessible en traduction. Tandis que l’histoire des implantations franques
en Syrie est moins répandue, que Guillaume de Tyr est notre seul témoin
latin pour de nombreuses décennies, et que les quatorze livres consacrés
à la Syrie franque méritaient d’être plus largement traités dans un ouvrage
dont le thème général est l’Outre-mer. Même ainsi tronquée, vu sa lon-
gueur, dans le cadre de cet ouvrage, l’œuvre ne peut pas être présentée
dans sa continuité. Il a fallu écarter environ les quatre cinquièmes du
texte. Le lecteur ne pourra donc pas apprécier l’effort remarquable de
synthèse chronologique auquel s’est livré Guillaume de Tyr. Pour suivre
le déroulement narratif, il faut encore aujourd’hui se reporter à la traduc-
tion de François Guizot, et d’ailleurs s’y perdre faute de titres, car celui-
ci n’a pas signalé les changements de chapitre, et encore moins traduit les
rubriques qui coupent le récit original : une superbe traduction, dans un
style fleuri où abondent périphrases et interprétations qui donnent une
grande fluidité au récit, en contraste total, il faut bien le dire, avec le latin
heurté de Guillaume de Tyr qui ne craint pas les phrases excessivement
longues, les répétitions de mots ou de propositions, les clichés, les rac-
courcis syntaxiques ou ellipses à la limite de la correction grammaticale,
ce dont l'éditeur du Corpus Christianorum fait un minutieux inventaire
pour s’élever contre la prétendue qualité du style, sans en nier les aspects
précieux. Nous avons donc sélectionné différents types de récits. Des
récits de guerre, les plus nombreux forcément, sièges, batailles, installa-
tion des camps, retraites ou raids offensifs, choisis soit à cause de leur
enjeu, soit, il faut l’avouer, pour le pittoresque de l’information qui peut
être significative, par exemple des relations entre Latins et Orientaux. Des
récits de paix, qu’on pourrait dire politico-familiaux, mariages, morts et
maladies (qui intéressent beaucoup Guillaume de Tyr), disputes. Mais
Guillaume de Tyr a interrompu un certain nombre de fois la narration
proprement dite, soit pour parler de problèmes d’Église parce que, écrit-
il, « nous n’avons pas le droit d’écarter complètement les sujets qui nous
concernent» (livre XIV, 14), soit pour donner une analyse historique
générale, par exemple à propos des erreurs de la politique des Latins en
CHRONIQUE — INTRODUCTION SIM
Égypte, soit pour décrire tantôt les hommes tantôt le pays et en particulier
les villes, soit pour parler de son travail d’historien et même de ses
propres études, soit enfin pour insérer des copies de documents d’archi-
ves. Nous avons accordé une place relativement plus importante à ces
textes. Ainsi avons-nous cité intégralement les portraits des derniers rois
de Jérusalem que Guillaume de Tyr a fréquentés lui-même, dont on peut
admirer la subtilité : en ce cas, nous avons fait le choix, pour la « grâce »
de leur qualité littéraire comme dirait Guillaume de Tyr, et pour leur
intérêt du point de vue de l’histoire littéraire — de Plutarque à Suétone,
Saint-Simon, Gibbon et aux romantiques — , de les citer dans la traduc-
tion de François Guizot, présentée entre guillemets. Il a semblé intéres-
sant de citer intégralement certaines descriptions de villes pour leur
érudition conforme à la tradition des éloges de villes, et pour l’état des
lieux au moment où écrit Guillaume de Tyr.
TRADUCTION DES RUBRIQUES
Présenter une œuvre sous forme de morceaux choisis, c’est courir un
grand risque de la trahir. Nous avons tenté de donner une idée d’ensemble
en traduisant les rubriques de tous les chapitres, placées en tête de chaque
livre de même que dans les manuscrits. Guillaume de Tyr n’a pas mis
beaucoup de soin à les formuler et la traduction s’en ressent ; de plus,
dans certains cas, le chapitre ne correspond pas tout à fait à ce qui est
annoncé. Elles permettent néanmoins de suivre le déroulement de l’his-
toire tel que l’a conçu Guillaume de Tyr. Mais son exposé des faits, son
tissage, pour adopter la manière métaphorique dont il parle de son travail,
n’est plus le nôtre : les travaux modernes, plusieurs synthèses monumen-
tales, une thèse très approfondie sur la Syrie du Nord, ont puisé dans les
nombreuses et remarquables sources de langue arabe, riches d’historiens
et de géographes, les moyens de replacer l’histoire des Latins dans la très
complexe histoire politique de l’Orient musulman, ce que Guillaume de
Tyr ne pouvait pas faire. Pour rendre la lecture plus commode, nous avons
ajouté un titre, en caractères italiques, à chaque livre, suivi d’un très bref
résumé. Dans la table des rubriques, celles dont les chapitres sont cités en
tout ou en partie sont signalées par une puce placée devant le numéro.
Enfin nous avons intercalé dans le courant du texte nos propres sous-
titres, en lettres capitales, qui se veulent suggestifs.
LES PARTIS PRIS DE LA TRADUCTION
La traduction est une autre manière de courir le risque de trahir un
auteur. Nous avons pris certains partis que nous signalons ici pour Unir.
Nous avons indiqué les dates dans le style d’aujourd’hui et donné celles
rétablies par les auteurs de l’édition du Corpus Christianorum dans les
nombreux cas où il y a un décalage d’un an. Nous nous sommes permis
504
CHRONIQUE ET POLITIQUE
de simplifier le vocabulaire de la mort : Guillaume de Tyr a plusieurs
formules-clichés sous la main, comme « quitter le jour », « sortir de ce
monde », « entrer dans la voie de toute chair », etc., dont les variations ne
sont pas significatives, et nous avons opté pour une simplification qui a
été de règle — on trouvera seulement et toujours « mourir ». Nous avons
en général préféré la fidélité à l’élégance, sans toutefois prêter à Guil-
laume de T yr la rigueur qu’on aurait voulu lui trouver dans le vocabulaire
concret. Nous avons toujours traduit fines par « confins », qui permet de
souligner que la guerre se déroulait en général loin des centres, mais nous
avons finalement préféré traduire solitudino par « désert » — bien que
jamais Guillaume de Tyr n’emploie le terme desertum. Nous avons voulu
respecter scrupuleusement la façon dont il désigne les centres habités et
semble introduire une hiérarchie entre présidium que nous avons traduit
par « forteresse » (et non « citadelle » comme Guizot), castrum au singu-
lier que nous avons traduit par « château », oppidum , dont la traduction
est bien embarrassante, qui semble avoir une connotation de peuplement
indigène, et municipium qui semble avoir la même connotation qu' oppi-
dum, mais n’implique pas de site perché ; mais force est de constater qu’il
arrive à Guillaume de Tyr de désigner par ces différents termes le même
heu à quelques lignes d’intervalle. Le vocabulaire militaire est redouta-
ble, car Guillaume de Tyr utilise le latin classique, dont les mots renvoient
à une réalité tout autre, et n’utilise qu’exceptionnellement les termes de
la langue vulgaire qui se répandent au xm e siècle. Selon son dernier
éditeur, la guerre ne l’intéressait pas, et, en ce domaine, il fait pleuvoir
les clichés. Faut-il traduire acies par « armée en ordre de marche »,
« armée en rangs, en ordre de bataille » — ce qui n’est pas le cas quand
justement l’armée se déplace simplement en bon ordre ? Faudrait-il tra-
duire turme par « escadrons », ou « bataillons », ou « bandes », et
comment traduire cunei, mot à mot « formations en triangle » ? Dans cer-
tains cas, il nous a paru préférable de garder l’ambiguïté du vocable clas-
sique appliqué à la réalité médiévale ; ainsi avons-nous gardé les termes
« légion » et « cohorte ». Nous demandons à nos lecteurs l’indulgence
dans ce domaine.
Reste le problème des noms propres, noms de lieux et noms de person-
nes. Guillaume de Tyr a lui-même le souci des noms de lieux et indique
jusqu’à trois noms, le nom antique (biblique ou romain), le nom latin
actuel et le nom en langue vulgaire (vulgari dicitur). Nous avons distin-
gué différents cas. Quand le nom en vieux français est courant, nous
l’avons adopté dans la traduction, quelle que soit la forme donnée par
Guillaume de Tyr. Quand le nom arabe est connu, nous l’avons ajouté
entre crochets après le nom donné par Guillaume de Tyr (qui est parfois
une phonétisation latine du nom turc ou arabe). Quand le nom nous a paru
peu connu, nous l’avons repris selon le cas sous la forme donnée par Guil-
laume de Tyr ou sous la forme usuelle dans les ouvrages modernes sur la
CHRONIQUE — INTRODUCTION 505
croisade — par exemple nous avons retenu Jaffa de préférence à Joppé.
On trouvera dans l’index les autres formes des noms de lieux et des points
de repères géographiques. Les personnages célèbres sont désignés par le
nom qui leur est habituellement donné, dans quelques cas transcrits de
l’arabe de préférence au latin — par exemple nous avons opté pour Zengî
et non Sanguin, ce chef turc qui a défrayé la chronique. On trouvera dans
l’index des noms de personnes les différentes formes des noms propres.
Monique Zerner
BIBLIOGRAPHIE : le texte est traduit d’après le Corpus Christianorum, Continua-
tio Medievalis, LXIII, Willelmi Tyrensis arehiepiscopi chronicon, éd. critique par
r.b.c. huyoens, identification des sources historiques et détermination des dates par
H.E. Mayer et G. Rôsch, Tumhout, Brépols, 1986, 2 vol. (abrégé en note sous le sigle
CC).
guizot M., « Collection des Mémoires relatifs à l’Histoire de France », tomes 1, 2, 3,
Histoire des croisades par Guillaume de Tyr , Paris, 1 824.
Grandes synthèses sur les croisades et l’Orient latin : grousset r , Histoire des croi-
sades et du royaume franc de Jérusalem , Paris, 1 934- 1 936, 3 vol
Sous la direction de setton k. m , A History of lhe Crusades , University of Pennsyl-
vania Press, Philadelphia, vol. 1, The First Hundred Years, 1955, rééd. 1969 et vol. 5,
T he Impact of lhe crusades on lhe Near East, 1985.
prawer J., Histoire du royaume latin de Jérusalem, tomes I et II, traduit de l’hébreu
par G. Nahon, revu et complété par l’auteur, Éditions du CNRS, Paris, 1970, et Crusa-
der Institutions, Clarendon Press, Oxford, 1980.
Une thèse orientalisante très approfondie : cahen c , La Syrie du Nord à l 'époque
des croisades et la principauté franque d'Antioche, Paris, Librairie orientaliste
Paul Geuthner, 1940 (voir entre autres la présentation des sources littéraires de langue
arabe extrêmement riches).
Une brève synthèse très commode : richard J ., Le Royaume latin de Jérusalem, Paris,
PUF, 1953.
PROLOGUE
Guillaume, en la patience du Seigneur ministre indigne de la sainte
église de Tyr,
Aux vénérables frères en Christ à qui l’œuvre présente parviendra,
Salut étemel dans le Seigneur.
Qu’il soit périlleux et grandement difficile de décrire les actions 1 des
rois, c’est ce dont aucun homme sage ne peut douter. Outre le labeur, le
joug des études et les longues veilles qu’exige d’ordinaire une affaire de
cette sorte, les historiographes marchent entre deux précipices, et ils ont
grand’peine à éviter l’un ou l’autre. S’ils veulent fuir Charybde ils
tombent dans Scylla, qui, avec sa ceinture de chiens, n’est pas moins
féconde en naufrages. Ou ils recherchent en effet la vérité sur toutes les
actions, et alors ils soulèvent contre eux la haine de beaucoup de gens ;
ou, pour échapper à toute colère, ils dissimulent la suite des choses et
c’est là bien certainement un grave délit. Car on sait que rien n’est plus
contraire à leur office que de passer artificieusement sous silence et de
cacher à dessein la vérité ; et, manquer à son office, c’est sans aucun
doute une faute, puisqu’on dit que l’office est « la fonction convenant à
chaque personne selon les mœurs et les institutions de la patrie ». Mais
rapporter sans l’altérer la suite des actions et ne pas s’écarter de la règle
de vérité, c’est une chose qui excite communément la colère, selon ce
vieux proverbe qui dit que « l’obséquiosité enfante les amis, la vérité
enfante la haine ». Ainsi, ou ils manqueront au devoir de leur profession
en montrant une obséquiosité indue ; ou, s’ils poursuivent la vérité, ils
auront à supporter la haine dont elle est la mère ; ce sont là les deux périls
qu’ils encourent et qui les travaillent tour à tour péniblement. Selon la
phrase de notre Cicéron qui dit en effet que « la vérité est fâcheuse, car
elle enfante souvent la haine, ce poison de l’amitié, mais l’obséquiosité
1. Gesta, dans le texte latin.
508
CHRONIQUE ET POLITIQUE
est plus fâcheuse encore, car, par notre indulgence pour les vices d’un
ami, nous le laissons courir à sa ruine 1 », ce qui se rapporte évidemment
à celui qui, par obséquiosité et contre le devoir de son office, passe sous
silence la vérité. Quant à ceux qui par flatterie mêlent impudemment des
mensonges aux chapitres de leurs Gesta, c’est, croit-on, un fait si détesta-
ble qu’ils ne méritent pas d’être associés au nombre des écrivains ; si
l’omission de la vérité est en effet une faute contraire à l’office des écri-
vains, combien plus grave sera le péché de mêler le faux au vrai et de
transmettre à la postérité crédule le mensonge au lieu de la vérité ? Il est
encore un autre écueil, autant et peut-être même plus redoutable, que les
écrivains d’histoires doivent fuir de tout leur pouvoir ; c’est que la dignité
des actions ne soit obscurcie et abaissée par la sécheresse de la langue et
la pauvreté du discours ; les mots doivent convenir aux choses dont il
s’agit, et il ne faut pas que la langue de l’écrivain demeure au-dessous de
la noblesse de la matière. Il faut donc prendre bien garde que la grandeur
de la matière ne disparaisse par suite de la faiblesse du traitement, et que
ce qui est riche et dense par sa nature ne devienne petit et misérable par
le vice de la narration ; car, ainsi que le dit l’illustre orateur dans le
premier livre de ses Tusculanes, « confier à l’écriture de ses pensées
quand on ne sait ni les bien disposer, ni les présenter avec éclat, ni attirer
le lecteur par le charme de la parole, c’est la conduite d’un homme qui
abuse follement des lettres et de son loisir 2 ».
Nous nous sommes trouvé présentement particulièrement exposé à ces
périls nombreux et contradictoires ; dans cette œuvre de notre main, nous
avons en effet entremêlé beaucoup de choses sur les mœurs, la vie et le
physique des rois 3 , soit louables, soit blâmables, à mesure que la suite des
actions nous a paru l’exiger, beaucoup de choses que leurs descendants
liront peut-être avec humeur, et ils s’irriteront injustement contre le chro-
niqueur 4 , ou le jugeront menteur et haineux, ce que, vive le Seigneur,
nous évitons comme la peste. Nous ne saurions nier, d’ailleurs, que nous
avons audacieusement entrepris un ouvrage au-dessus de nos forces, et
que notre discours n’est point au niveau de la dignité des choses. Ce que
nous avons fait n’est pourtant pas rien. De même, en effet, que les
hommes peu exercés à peindre, et qui ignorent les secrets de l’art, ont
coutume de tracer seulement les premiers linéaments du tableau, et de n’y
mettre que des couleurs ternes auxquelles une main plus habile vient
ensuite ajouter l’éclat et la beauté, de même nous avons posé avec grand
soin, et en observant scrupuleusement la vérité, des fondements sur les-
1. Cicéron, De Amicitia.
2. Cicéron, Tusculanes , même citation dans le prologue de la Vie de Charlemagne par
Eginhard, font remarquer H.E. Mayer et G. Rôsch, CC, LXIII, 1 , p. 98.
3. « Mœurs, conduite, physique », pour mora, vira, habitudino corporis.
4. Chronographus , dans le texte latin.
CHRONIQUE — PROLOGUE
500
quels un plus savant architecte pourra élever avec art un bel et grand
édifice.
Parmi tant de difficultés et de périls, il eût été plus sûr de demeurer en
repos, de nous taire et de laisser notre plume oisive ; mais l'amour de la
patrie nous presse de toute urgence, de la patrie pour laquelle un homme
de bien, si la nécessité l’exige, est tenu de donner sa vie. Il nous presse,
je dis, et nous commande impérieusement, avec l’autorité qui lui appar-
tient, de ne pas laisser ensevelir dans le silence et tomber dans l’oubli les
actions qui se sont passées autour de nous durant un espace d’environ
cent ans, mais, d’une plume appuyée, en conserver diligemment le souve-
nir pour la postérité. Nous avons donc obéi et avons mis la main à une
œuvre que nous ne pouvions honnêtement refuser, nous inquiétant peu de
ce que la postérité pensera de nous, et de ce que, dans une matière si
excellente, pourra mériter notre pâle discours. Nous avons obéi pleine-
ment à ce commandement, nous espérons avec autant d’efficacité que de
zèle, avec autant de succès que de dévouement, compensant largement
les efforts mis en ce labeur par la douceur à traiter du sol natal, non en
se fiant au talent mais dans l’élan d’une pieuse ferveur et la sincérité de
l’amour.
En outre, est venu l’ordre — qu’il n’est pas facile de négliger — du
seigneur roi Amaury, dont l’âme jouisse du saint repos, d’illustre
mémoire et célèbre souvenir en le Seigneur. Ce sont ses instances répé-
tées qui nous ont surtout déterminé à cette entreprise. C’est aussi à sa
demande et à l’aide des recueils arabes qu’il nous a fournis, que nous
avons composé une autre Histoire depuis le temps du séducteur Mahomet
jusqu’à cette année qui est pour nous l’an 1 188 depuis l’incarnation du
Seigneur, et que nous avons écrit sur une période de cinq cent soixante-
dix ans, en suivant principalement pour guide le vénérable Seith, fils de
Patrice, patriarche d’Alexandrie. Mais quant à ce dont il s’agit ici, n’ayant
pour nous guider aucun écrit grec ou arabe, et instruit seulement par les
traditions, à l’exception du peu que nous avons vu de nos propres yeux,
nous avons ordonné la suite de la narration en commençant par le départ
des hommes vaillants et des princes chers à Dieu, qui, sortant des royau-
mes d’Occident à l’appel du Seigneur, entrèrent dans la Terre promise et
revendiquèrent presque toute la Syrie à la force du poignet. Nous avons
continué avec grand soin notre histoire depuis cette époque jusqu'au
règne du seigneur Baudouin IV, qui, en comptant le seignem duc Gode-
froi, premier possesseur du royaume de Jérusalem, est monté le septième
sur le trône, ce qui fait un espace de quatre-vingt-quatre années.
Afin que rien ne manque au lecteur curieux pour la pleine intelligence
de l’état de la région d’Orient, nousavons brièvement exposé en introduc-
tion à quelle époque et combien durement elle a subi le joug de la servitu-
de ; quelle fût alors, au milieu des infidèles, la condition des fidèles qui
l’habitaient, et à quelle occasion, après un si long esclavage, les princes
510
CHRONIQUE ET POLITIQUE
des royaumes d’Occident, appelés à sa délivrance, assumèrent le poids
d’un tel pèlerinage. Que celui qui considère nos occupations, combien
elles pèsent sur nous en grand nombre, avec l’illustre métropole de Tyr
dont nous occupons le siège non à cause de notre mérite mais par la seule
grâce du Seigneur, ou avec les affaires du seigneur roi dans le palais sacré
duquel nous remplissons la dignité de chancelier, ou avec d’autres néces-
sités du royaume qui chaque jour s’élèvent plus pressantes, soit porté à
l’indulgence s’il rencontre dans le présent ouvrage quelque faute dont il
ait le droit de s’offenser. L’esprit occupé d’un si grand nombre d’objets
devient plus lent et plus faible dans l’examen de chacun en particulier, et,
se partageant entre tous, il ne peut donner à chacun autant de soin qu’il le
ferait s’il recueillait toutes ses forces vers un seul but et se dévouait tout
entier à une seule étude : d’où on mérite plus facilement la bienveillance.
Nous avons divisé l’ensemble du volume en vingt-trois livres et nous
avons disposé chaque livre en chapitres définis, afin que le lecteur trouve
plus facilement ce qu’il jugera à propos de chercher dans les diverses
parties de l’histoire. Nous avons le projet, si nous continuons à vivre, de
leur ajouter les péripéties futures qui se produiront de notre temps, et
d’augmenter le nombre des livres en fonction de la quantité de matière
qui nous arrivera.
Nous tenons pour assuré et sommes bien certain de ne pas nous tromper
en ceci que nous produisons dans ce présent ouvrage un témoin de notre
impéritie ; nous révélons en écrivant une faiblesse que nous aurions pu
cacher en gardant le silence ; mais nous nous acquittons d’un office de
charité et nous aimons mieux qu’on nous trouve dépourvu de la science
qui enorgueillit que de la charité qui édifie. Plusieurs qui ont manqué de
la première n’ont pas laissé d’être admis au festin et jugés dignes de s’as-
seoir à la table du roi ; mais celui qui, sans posséder la seconde, s’est
rencontré au milieu des convives, a mérité qu’on lui adressât ces paroles :
« Comment êtes-vous entré en ce lieu sans avoir la robe nuptiale 1 ? » Que
le Seigneur miséricordieux écarte de nous ce mal, car lui seul le peut !
Sachant néanmoins que « les longs discours ne seront point exempts de
péché », et que la langue de l’homme misérable, sur une pente glissante,
devient aisément fautive, nous invitons fraternellement et exhortons en le
Seigneur notre lecteur, s’il trouve un juste lieu de blâme, de ne s’y livrer
qu’avec mesure et charité, afin qu’en nous reprenant, il acquière lui-
même des droits à la vie étemelle. Qu'il se souvienne de nous dans ses
prières et obtienne du Seigneur que toutes les fautes qu’ici nous pourrons
avoir commises ne nous soient pas imputées à mort ; que bien plutôt le
Sauveur du monde, dans son inépuisable et gratuite bonté, nous accorde
sa clémence. Misérable et inutile serviteur dans sa maison, nous nous
1. Mt, xxii, 12.
CHRONIQUE — LIVRE IX
51 I
courbons avec respect à la voix d’une conscience qui nous accuse, cl
redoutons avec grande raison son tribunal.
LIVRE IX
Le court règne du duc Godefroi de Lorraine, premier roi de Jérusalem
(22 juillet 1099-18 juillet 1100)
Il est traité du duc-roi, du patriarcat, de la guerre autour de Jérusalem
(Ramla, Arsûf), du périlleux voyage du prince d'Antioche et du comte
d’Edesse jusqu 'à Jérusalem, du départ des chefs croisés
I. Le huitième jour après la prise de la ville, les princes se rassemblèrent
pour élire l’un d’entre eux à la tête de la ville et de la région, le clergé essaye
de s’y opposer sans discernement.
• 2. Les princes négligent l’opposition du clergé, choisissent le seigneur duc
et présentent l’élu au Sépulcre du Seigneur avec hymnes et chants.
3. Le duc promu réclame au comte de Toulouse la tour de David qu’il avait
prise aux ennemis ; les princes sont en désaccord, mais enfin il obtient la tour
demandée.
4. L’évêque de Matura, homme fourbe et mauvais, cherche à promouvoir
au patriarcat un certain Amulfe qui lui ressemble, mais n’y réussit pas. On
retrouve la croix du Seigneur.
• 5. Il est montré qui est le duc Godefroi, d’où et de quels grands il est né.
6. Le présage de la mère sur le futur état des fils.
7. Est raconté un fait mémorable de lui dans un certain combat singulier.
8. De même un beau fait de lui dans la victoire de l’empereur Henri contre
Raoul, le pseudo-roi des Saxons.
• 9. Combien il abonde en libéralités auprès des églises qui sont à Jérusalem
et dans quel esprit d’humilité il refuse de se distinguer en portant le diadème
royal.
• 10. Le prince d’Egypte excite sa milice et toutes ses forces contre les nôtres,
et se dirige vers la Syrie.
I I. Le duc, après avoir achevé litanies et prières à Jérusalem, les princes
réunis, rassemble une expédition vers Ramula [Ramla],
• 12. Un combat est livré et la victoire est divinement donnée aux nôtres, on
recueille d’innombrables richesses.
I . Pour composer ce livre, Guillaume de Ty r peut encore s’aider des principales chroni-
ques de la première croisade. Dans les chapitres traduits ci-dessous, il emprunte à Foucher
de Chartres (Histoire de Jérusalem), à Raymond d’Aguilers ( Historia Francnrum qui cepe-
runt lherusalem. Recueil des historiens des croisades, publié par l’Académie des inscrip-
tions et belles-lettres. Historiens occidentaux, Paris, 1866, t. 3, p. 231-309, qui donne le
point de vue provençal) et à l’auteur anonyme des Gesta Francorum et atiorum Hierosoly-
512
CHRONIQUE ET POLITIQUE
13. Les princes se séparent un Dar un : le Normand et le Flamand se rapa-
trient, le Toulousain repart à Constantinople, Tancrède est à la tête de la ville
de Tibériade.
• 14. Bohémond, le prince d’Antioche, et Baudouin, le comte d’Edesse, vien-
nent à Jérusalem, ils y célèbrent la nativité du Seigneur.
• 15. Daimbert, archevêque de l’église de Pise, est mis à la tête du patriarcat
de l’église de Jérusalem.
• 1 6. De graves questions et la brouille surgissent entre le duc et le patriarche
au sujet de la tour de David et du quart de la cité, par mauvaise passion.
• 1 7. Pour quelle raison le quart de la cité relève du droit et du pouvoir du
seigneur patriarche.
• 1 8. De même, sur le même sujet, et quels lieux vénérables se trouvent dans
cette part.
• 19. Quel était le statut du royaume dans ces temps-là et comment le duc
assiégea la ville maritime d’Arsur et pour quelle cause il a levé le siège.
• 20. Un fait digne de mémoire qui lui arriva pendant le même siège.
21. Bohémond, prince d’Antioche, est fait prisonnier à la ville de Melitène
[Malatya].
22. Un fait du duc digne de mémoire dans la région des Arabes.
• 23. La mort du duc et sa sépulture.
2
L’ÉLECTION DU DUC DE LORRAINE GODEFROI COMME ROI DE JÉRUSALEM
Les princes cependant, tenant pour légères et frivoles ces paroles, se
mirent à traiter de leur projet. Quelques personnes rapportent qu’afin de
mieux procéder à l’élection selon Dieu et selon les mérites des personnes,
les princes firent appeler en particulier des familiers de chacun des grands
princes, qu’ils les obligèrent, sous la foi du serment, à déclarer la vérité
sans y mélanger de mensonge, et les interrogèrent sur les mœurs et la
conversation de leurs maîtres : les électeurs agirent ainsi dans l’intention
d’être plus fidèlement et plus complètement instruits du mérite de chacun
des éligibles. En effet les familiers, soumis par les électeurs à un interro-
gatoire très diligent sous serment, furent contraints de confesser les vices
secrets de leurs maîtres, comme aussi d’énumérer leurs vertus, en sorte
que l’on put constater qui pouvait être élu en pleine connaissance de
cause. Parmi eux, les familiers du duc [de Lorraine] interrogés répondi-
rent que dans tous les actes de leur seigneur, ce qui paraissait le plus cho-
quant aux domestiques était qu’une fois entré dans l’église, il ne pouvait
mitanorum (voir texte et traductions de L. Bréhier aux Belles Lettres, Histoire anonyme de
la première croisade, 1964), qui donne le point de vue des Normands de l’Italie du Sud.
Nous donnerons en note à la fin de chaque chapitre le détail des emprunts de Guillaume de
Tyr.
CHRONIQUE — LIVRE IX
513
plus en sortir, même après la célébration des offices divins ; mais qu’il
exigeait des prêtres et de tous ceux qui lui paraissaient experts des expli-
cations sur chaque image et chaque peinture ; que ses compagnons qui
avaient d’autres sentiments en tournaient à l’écœurement et la nausée,
parce qu’il faisait attendre très fâcheusement et longuement des repas
prêts en temps opportun, et que les mets mangés ainsi hors de propos
devenaient insipides. Ceux qui remplissaient l’office d’électeurs, lors-
qu’ils entendirent ces récits, estimèrent heureux l'homme « dont on disait
de telles choses et à qui l’on imputait comme un défaut ce que d’autres
se seraient attribués comme une vertu » ; enfin, se concertant tous ensem-
ble et après de longues délibérations, ils élirent le duc de Lorraine à l’una-
nimité et le conduisirent au Sépulcre du Seigneur, en chantant des hymnes
et des cantiques très pieusement. On dit cependant que la majorité des
grands s’était mise d’accord sur le seigneur Raymond comte de Toulouse,
mais avec l’idée que s’il n’obtenait pas le royaume, il retournerait tout de
suite à la maison ; conduits par la douceur du sol natal, contre leur
conscience, ils firent tout pour que le comte soit repoussé. Mais lui,
méprisant toujours sa patrie et suivant le Christ très pieusement, ne prit
pas le chemin du retour et élargit le pèlerinage commencé, en suivant la
pauvreté volontaire jusqu’à la fin.
5
PORTRAIT DU DUC
Cependant, le seigneur duc se trouvant confirmé par la grâce de Dieu
au sommet du royaume, tous les sujets de scandale qui pouvaient encore
subsister furent successivement supprimés, et le royaume commença à
grandir et à s’affirmer. Mais il régna une seule année, à la mesure des
péchés des hommes, qui exigeaient que la nouvelle plantation du royaume
ne jouît pas longtemps du réconfort d’un tel prince et ne reçût pas de
consolation contre les peines qui le menaçaient. Il fut enlevé d’entre eux
pour que la méchanceté ne changeât son cœur, de même qu’il est écrit :
Les hommes de miséricorde se rassemblent et aucun ne calcule'. Gode-
froi était originaire du royaume des Francs, de la province de Reims et de
la cité de Boulogne, située sur le rivage de la mer d’Angleterre. Il devait
la vie à des parents illustres et pleins de piété. Son père était le seigneur
Eustache l’Ancien, illustre et puissant comte de la même région ; ses
œuvres furent nombreuses et mémorables, sa mémoire est encore en
vénération chez les seigneurs des régions environnantes ; tous se souvien-
nent avec un pieux sentiment de cet homme religieux et craignant Dieu.
1 . Is, LVII, 1.
514
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Sa mère fut distinguée entre toutes les dames nobles d’Occident, tant par
l’excellence de ses mœurs que par l’éclat de sa générosité ; elle se
nommait Ide et était sœur de l’excellent duc de Lorraine, dénommé
Struma. Celui-ci se trouvant sans enfant, adopta comme fils son neveu,
qui portait le même nom que lui, et le déclara héritier de tout son patri-
moine, en sorte qu’après sa mort, Godefroi lui succéda dans son duché. Il
avait trois frères des mêmes père et mère, bien dignes, par leurs mœurs et
par la prestance de leurs qualités, d’être alliés à un si grand prince. Le
seigneur Baudouin, comte d’Édesse, lui succéda dans le royaume. Le sei-
gneur Eustache, comte de Boulogne, porta le nom de son père, hérita de
ses biens et eut le comté après lui ; sa fille, nommée Mathilde, épousa
l’illustre et puissant roi des Anglais, Étienne ; lorsque son frère Baudouin
mourut sans enfants, celui-ci fut appelé par les princes de l’Orient pour
lui succéder, mais ne voulut pas venir, dans la crainte que sa promotion
ne pût être célébrée sans scandale. Le troisième était le seigneur Guil-
laume, qui, par ses sentiments d’honneur et sa bravoure, se montra digne
de son père et de ses frères. Les deux premiers suivirent l’expédition avec
leur frère, mais le troisième resta à la maison. « Godefroi, le premier-né
de sa famille, selon la chair, fut aussi, selon l’homme intérieur, le plus
distingué par ses qualités, et réunit le plus de titres aux honneurs qui lui
échurent en partage. Il était religieux, clément, plein de piété et de crainte
de Dieu, juste, exempt de tout vice, sérieux et ferme dans sa parole,
méprisant les vanités du siècle, ce qui est rare à cet âge, et plus encore
dans la profession militaire. Il se montrait assidu aux prières et abondant
en œuvres de piété ; il se distinguait par sa libéralité, son affabilité était
pleine de grâces, et il était doux et miséricordieux ; enfin il fut digne
d’éloges dans toutes ses voies et toujours agréable au Seigneur. Il était
grand, moins grand cependant que les hommes les plus hauts de taille,
mais plus grand que les hommes ordinaires. Il joignait à cela une force
sans exemple, ses membres étaient vigoureux, sa poitrine large et forte ;
il avait une belle figure, la barbe et les cheveux légèrement roux ; de
l’aveu de tout le monde, il excellait parmi les hommes de son temps dans
le maniement des armes et dans tous les exercices de chevalerie '. »
[...] Cet homme remarquable fit un grand nombre d’autres œuvres
magnifiques et dignes d’admiration ; elles sont encore aujourd’hui dans
la bouche des hommes et se sont transformées en une histoire célèbre ;
entre autres aussi, quand il fit le projet de partir en pèlerinage, il donna à
1 . Le portrait entre guillemets est cité selon la traduction de Fr. Guizot, op. cil., t. 2, p. 9-
1 1 (voir l'Introduction).
CHRONIQUE — LIVRE IX
515
l’église de Liège en aumône perpétuelle et en pieuse libéralité le château
de Bouillon, dont venait son nom, très renommé pour ses terres, son site,
ses fortifications, sa commodité, le vaste territoire qui l’entourait. Mais
nous, qui entreprenons de décrire seulement ce qu’il a fait chez nous,
revenons à notre propos.
9
LES PREMIERS ACTES DU ROI EN FAVEUR DE L’ÉGLISE
Peu de jours après avoir obtenu le royaume, en homme religieux qu’il
était, il offrit à son Seigneur les prémices de sa sollicitude, en commen-
çant par s’occuper de la parure de la maison de Dieu. En premier lieu, il
établit des chanoines dans l’église du Sépulcre et dans le Temple du Sei-
gneur, et leur assigna d’amples bénéfices qu’on appelle prébendes, ainsi
que des logements convenables situés dans les environs de ces deux
églises agréables à Dieu. Il maintint d’ailleurs l’ordre et l’institution tels
qu’on les observe dans les plus grandes et les plus riches églises fondées
outre-monts 1 par des princes pieux ; et si la mort ne l’eût prévenu, il eût
fait davantage. Quand il était parti en pèlerinage, ce prince aimable à Dieu
avait choisi dans des cloîtres bien disciplinés, et emmené avec lui, des
moines qui étaient des hommes pieux et remarquables pour leur sainte
fréquentation, et qui, pendant tout le cours du voyage, de nuit comme de
jour, célébrèrent des offices divins pour lui, selon la coutume ecclésiasti-
que. Lorsqu’il fut devenu roi, il les installa, selon leur demande, dans la
vallée de Josaphat, et leur donna par grâce un très vaste patrimoine. Il
serait long d’énumérer toutes les choses que ce prince concéda aux églises
de Dieu dans sa pieuse libéralité : d’après la teneur des privilèges accor-
dés aux églises, on peut recueillir et montrer combien cet homme plein
de Dieu distribua aux lieux vénérables pour le salut de son âme. Après sa
promotion, son humilité le porta à ne pas vouloir être distingué dans la
cité sainte par une couronne d’or semblable à celle que portent les rois ;
il se contenta, avec un pieux respect, de celle en épines que le Rédempteur
du genre humain porta dans le même lieu pour notre salut jusqu’aux four-
ches patibulaires de la croix. C’est pourquoi certains, qui n’ont pas su
reconnaître les mérites, ont hésité à l’énumérer dans le catalogue des rois,
plus attentifs au corps extérieur qu’à l’âme du fidèle qui plaît a Dieu. Pour
nous, il nous paraît non seulement avoir été roi, mais encore le meilleur
des rois, la lumière et le miroir des autres : en effet, il ne faut pas croire
que ce prince fidèle méprisa les dons de la consécration et les sacrements
de l’Église, mais la pompe du siècle et la vanité dont toute créature est
1. Au-delà des Alpes.
516
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sujette. Il refusa humblement une couronne périssable pour conquérir ail-
leurs une couronne qui ne se flétrit point.
10
COMBATS AU SUD DE JÉRUSALEM : LES LATINS ET LES NOMADES
À ce moment-là, après la prise de la ville, alors que les princes qui
l’avaient rendue au culte divin ne s’étaient pas encore séparés, la rumeur
se répandit, et c’était vrai, que le prince d’Égypte, le plus puissant d’entre
tous les princes d’Orient, indigné de voir un peuple barbare accouru des
points les plus reculés de la terre entrer dans son royaume et occuper de
force une province soumise à son pouvoir, avait convoqué ses forces mili-
taires dans toutes les régions sous sa domination, et rassemblait d’immen-
ses armées. Il appela auprès de lui le chef de sa milice, al-Afdal ', nommé
aussi Émir, lui ordonna de réunir la force de toute l’Égypte et les forces
de l’empire, et de monter en Syrie pour faire disparaître ce peuple pré-
somptueux de la surface de la terre et qu’on oublie son nom. Cet Émir
était de nation arménienne, il avait des parents d’origine chrétienne, mais
il avait apostasié. [...] En conséquence, les forces innombrables des Égyp-
tiens, des Arabes et des Turcs se réunirent en une seule armée, et s’établi-
rent dans les plaines d’Ascalon, se disposant à marcher de là sur
Jérusalem : car ils ne croyaient pas que notre armée osât se porter à la
rencontre d’une telle multitude 1 2 .
12
« Le comte de Toulouse et les autres princes dévoués à Dieu ayant
appris par le messager du duc l’arrivée de cette innombrable quantité
d’ennemis et leur campement dans une position si rapprochée, invoquè-
rent les secours du Ciel, rassemblèrent toutes les forces dont le temps et
leur situation leur permettaient de disposer, et se rendirent aussitôt dans
le pays des Philistins, au lieu qui s’appelle maintenant Ibelin, où ils
savaient que le duc s’était arrêté. Ils avaient avec eux douze cents cheva-
liers et environ neuf mille hommes de pied. Après que cette petite armée
se fut reposée toute la journée, vers la onzième heure du jour on vit au
loin dans la plaine un rassemblement considérable ; croyant que c’était
l’armée ennemie qui s’approchait, le duc envoya en avant deux cents
chevaux légers, pour reconnaître l’état et la force de ces troupes, et lui-
même se prépara au combat. Les cavaliers s’étant portés vers le point qui
1 . Chez Guillaume de Tyr : Elafdalio.
2. Le chapitre 10 est tiré de Foucher de Chartres, op. cit.
CHRONIQUE — LIVRE IX
517
leur était indiqué ne tardèrent pas à découvrir que ce qu’ils avaient vu
n’était autre chose que d’immenses troupeaux de bœufs, de chevaux et de
chameaux. Il y avait auprès d’eux quelques hommes à cheval qui, de
même que les bergers, veillaient à la garde de ces animaux. Notre armée
s’avança, et, dès qu’elle fut à portée des troupeaux, les bergers et les cava-
liers prirent la fuite en même temps et abandonnèrent tout leur bétail. On
fit cependant quelques prisonniers, dont les relations firent connaître
exactement la situation et les projets des ennemis : on sut par eux que le
prince qui les commandait avait dressé son camp à sept milles du lieu où
l’on se trouvait, qu’il comptait y passer deux jours et se remettre ensuite
en marche pour venir détruire l’armée chrétienne. Les chefs aussitôt, cer-
tains qu’ils auraient à combattre, divisèrent leurs forces en neuf lignes de
bataille ; trois marchèrent en avant, trois autres demeurèrent au centre, et
les trois dernières formèrent l’arrière-garde ; par cette disposition l’en-
nemi, sur quelque point qu’il attaquât, devait trouver toujours une ligne
de bataille ordonnée en triple, prête à le recevoir. Il était impossible à qui
que ce fut de se faire une opinion précise sur la force de l’armée ennemie ;
elle formait une multitude innombrable et de jour en jour il lui arrivait de
nouveaux renforts. L’immense butin qu’ils venaient de conquérir, sans
éprouver la moindre opposition, excédait aussi toutes les bornes du
calcul. Ils s’en réjouirent beaucoup et passèrent la nuit sur le point où ils
venaient de s’arrêter ; mais, en gens prudents et qui avaient une grande
expérience de la discipline militaire, ils ne cessèrent de veiller et posèrent
des gardes tout autour de leur camp. Le lendemain, les hérauts annoncè-
rent de tous côtés les apprêts de la guerre ; ils se formèrent dans l’ordre
qui avait été établi, et se recommandant au Seigneur pour en obtenir le
succès de leur entreprise, ils se mirent en marche pour se porter vers l’en-
nemi, plaçant toutes leurs espérances de victoire en Celui à qui il est facile
de triompher de beaucoup d’hommes avec un petit nombre des siens.
Cependant, les Égyptiens et ceux qui s’étaient réunis à eux des diverses
parties de la Syrie, voyant les nôtres s’avancer avec ardeur et marcher en
toute assurance, plus sages qu’ils ne l’avaient été jusqu’alors, commencè-
rent à se méfier de leurs forces et à ne plus tant compter sur leur multitude,
car ils croyaient que tout ce qu’ils voyaient s’approcher n’était qu’une
immense foule de légions ennemies. J’ai déjà dit que l’armée des nôtres
était au contraire fort peu considérable. Mais les troupeaux dont j’ai aussi
parlé et que nos légions avaient pris, s’étaient mis à suivre leur marche,
sans que personne même les conduisît ; ils s’arrêtaient lorsque les nôtres
suspendaient leur mouvement, et suivaient spontanément leurs pas lors-
qu’ils se remettaient en route. L’armée égyptienne s’imagina que les
nôtres traînaient à leur suite des forces innombrables, et en conséquence
elle se mit à prendre la fuite, sans être poursuivie. [...] Notre armée, après
avoir obtenu la victoire du Ciel même, s’empara du camp des Égyptiens ;
elle y trouva d’immenses bagages et des vivres, et des provisions de
518
CHRONIQUE ET POLITIQUE
voyage en si grande abondance que les nôtres furent bientôt rassasiés jus-
qu’au dégoût du miel et des gâteaux dont ils se nourrirent »
14
L E PRINCE D’ANTIOCHE ET L E COMTE D’ÉDESSE VIENNENT À JÉRUSALEM :
VOYAGE PÉRILLEUX
Tandis que toutes ces choses se passaient dans le royaume de Jérusa-
lem, le seigneur Bohémond, prince d’Antioche, et le seigneur Baudouin,
frère du susdit duc et comte d’Édesse, ayant appris par une foule de rela-
tions que leurs frères et leurs anciens compagnons de pèlerinage avaient
conquis la Ville sainte avec la faveur divine, et accompli ainsi l’objet de
leur entreprise, convinrent ensemble de prendre jour pour se mettre en
route, après avoir fait tous leurs préparatifs de voyage, afin d’aller aussi
s’acquitter de leur vœu, en présence du Seigneur, et présenter leurs
devoirs fraternels au duc, à Tancrède et aux autres princes. Ces deux sei-
gneurs, illustres et puissants, étaient constamment demeurés l’un à Antio-
che, pour conserver sa principauté ; l’autre à Édesse, pour protéger son
comté contre les invasions des ennemis. Ces dispositions avaient été
réglées ainsi aussitôt après la prise d’Antioche, et l’on avait arrêté, dans
un sentiment de sollicitude pour l’intérêt général des nôtres, qu’ils
demeureraient chacun dans les villes qui leur avaient été livrées par le
Seigneur, et qu’ils appliqueraient tous leurs soins et toute leur vigilance à
les conserver, de peur que les ennemis ne cherchassent à former de nou-
velles armées et à recommencer une guerre qui aurait pu rendre superflus
les efforts et les succès antérieurs. Quoique l’un et l’autre fussent
constamment occupés, ils formèrent cependant le projet d’aller accomplir
le vœu de leur pèlerinage et en conséquence se mirent en route le jour
dont ils étaient convenus. Le seigneur Bohémond emmena avec lui tous
ceux qui parurent animés des mêmes désirs et partit accompagné d’une
grande multitude de gens à pied et à cheval ; ils arrivèrent ainsi jusqu’à
Valenia, ville située sur les bords de la mer, en dessous du château de
Margat, et y dressèrent leurs tentes, malgré l’opposition des habitants.
Baudouin, qui le suivait de près, le rejoignit en ce lieu, et leurs corps
1 . Le chapitre 12 est une composition réunissant et résumant la Geste des Francs de
l’anonyme (le début), l’ Histoire des Francs de Raymond d’Aguilers (la majorité du chapi-
tre) et T Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres (la fin). Dans le cas du chapitre 12
de même que dans le chapitre 14, nous avons suivi la traduction de Fr. Guizot pour donner
un exemple de ce beau style, en faisant toutefois les corrections indispensables : conformé-
ment au texte latin, nous avons traduit « les nôtres » au lieu de « croisés » (terme inconnu
de Guillaume de Tyr) ou « chrétiens » (terme qu’il emploie très rarement), « ligne de batail-
le » au lieu de « corps » (latin : actes), « art militaire » au lieu de « loi de la guerre » (latin :
discipline militaris ), « légion » au lieu de « troupe » (latin : legio).
CHRONIQUE — LIVRE IX
519
s’étant réunis ils poursuivirent leur route. À la même époque, des hommes
partis d’Italie venaient de débarquer à Laodicée [Lattaquié] en Syrie : il
y avait parmi eux un homme très lettré, plein de sagesse et de piété, ami
de la vertu et de la probité, le seigneur Daimbert, archevêque de Pise ;
on y remarquait encore l’évêque d’Ariano dans la Pouille. Ces nouveaux
arrivants vinrent aussi se réunir aux camps des princes d’Antioche et
d’Édesse : le nombre des pèlerins se trouva augmenté par ce renfort, et
l’on dit qu’il s’élevait alors à vingt-cinq mille individus des deux sexes,
marchant tant à pied qu’à cheval. Ils suivirent ainsi leur route, s’avançant
toujours sur le bord de la mer, et ne rencontrant que des ennemis dans
toutes les villes par où ils passaient ; en sorte qu’ils éprouvaient sans
cesse les plus grandes difficultés et souffraient fréquemment du défaut de
vivres. Comme ils n’avaient pas la faculté de commercer, et ne trouvaient
point à acheter ce dont ils pouvaient avoir besoin, ils eurent bientôt épuisé
toutes leurs provisions de voyage. On était en outre au milieu de l’hiver,
au mois de décembre, en sorte que la rigueur du froid et les pluies incom-
modes de la saison réduisirent un grand nombre de pèlerins aux dernières
extrémités. Les habitants de Tripoli et ceux de Césarée 1 furent les seuls,
sur toute la longueur de la route, qui offrirent aux nôtres des denrées à
acheter. Ils continuèrent cependant à souffrir beaucoup du défaut de
vivres et de la disette, parce qu’ils n’avaient pas de bêtes de somme ou
d’autres animaux qu’ils pussent employer au transport de leurs provi-
sions. Enfin, protégés par la clémence divine, ils arrivèrent à Jérusalem.
Le duc, tout le clergé et tout le peuple les accueillirent avec empresse-
ment. Ils visitèrent les lieux saints en toute contrition de cœur, et dans un
profond sentiment d’humilité, apprenant enfin de leurs propres yeux ce
qu’ils n’avaient su jusqu’alors que par la parole et l’enseignement. Ils
célébrèrent dans la sainte Bethléem le jour de la nativité du Seigneur, et
virent l’admirable grotte où la Mère de Dieu, qui est la porte du salut,
enveloppa dans ses langes le Rédempteur du monde, et apaisa de son lait
ses premiers cris 2 .
15
DU PATRIARCHE, COMMENT LA QUATRIÈME PARTIE DE JÉRUSALEM RELÈVE
DU PATRIARCHE
Comme jusqu’à ce moment, et depuis cinq mois environ, le siège de
Jérusalem était demeuré vacant, et n’avait point de chef qui lui fût spécia-
1 . Caesara Maritima.
2. Le chapitre 14 est un condensé du récit très personnel et vivant deFoucherde Chartres,
qui était de ce voyage. Notons que Fr. Guizot avait pris la liberté d’ajouter une crèche
(absente du texte latin) à la grotte de Bethléem.
520
CHRONIQUE ET POLITIQUE
lement affecté, les princes alors rassemblés résolurent de s’occuper à
pourvoir en ce point à l’Église de Dieu. Après avoir longuement hésité et
délibéré dans les réunions générales qu’ils tinrent à cette occasion, ils se
déterminèrent à placer le seigneur Daimbert sur le siège patriarcal Car,
ce que nous avons dit avoir été fait au sujet d’ Amoul, étant une œuvre de
légèreté et d’imprudence, fut détruit avec facilité et promptitude. Lorsque
l’homme de Dieu eut pris possession de son siège, le seigneur Godefroi
et le seigneur prince Bohémond reçurent humblement de lui l’investiture,
le premier de son royaume, le second de sa principauté, pensant ainsi
rendre honneur à celui dont le patriarche était reconnu le ministre sur la
terre. Après cela, ils assignèrent des possessions au seigneur patriarche,
tant celles que le patriarche grec avait possédées au temps des Gentils,
depuis la fondation de l’empire grec, que quelques-unes récemment attri-
buées, afin de soutenir honorablement la maison patriarcale. Ces rites
achevés, le seigneur Bohémond et le seigneur Baudouin prirent congé du
duc pour retourner chacun aux confins de leurs terres : ils descendirent
vers le Jourdain, de là par la Vallée Illustre ils suivirent la rive du fleuve,
ils traversèrent Scitopolis et parvinrent à Tibériade. Là ils se fournirent
en choses nécessaires pour se nourrir en chemin, suivirent la voie abîmée
qui longe la mer de Galilée, entrèrent dans la Phénicie du Liban en
prenant à droite de Panéade, qui est Césarée de Philippe, entrèrent en
Iturée, et arrivèrent jusqu’au lieu nommé Éliopolis qui est dit d’un autre
nom Malbec [Baalbek]. De là, ils atteignirent Antioche sains et saufs, la
divine clémence les protégeant.
16
Des hommes malintentionnés, qui n’ont jamais à cœur que de susciter
des scandales et de se montrer jaloux de la tranquillité des autres, parvin-
rent, à force de travail et de peine, à faire naître des différends entre le
seigneur patriarche et le seigneur duc. Le patriarche demanda à celui-ci
de lui restituer la cité sainte consacrée à Dieu, la forteresse de la cité et la
ville de Jaffa avec tout ce qui lui appartenait. Il s’éleva à ce sujet un diffé-
rend qui se prolongea pendant quelque temps : enfin, comme le duc était
humble, d’un caractère doux, et en même temps rempli de respect pour la
parole de Dieu, le jour de la purification de la bienheureuse Marie, il
résigna le quart de Jaffa en faveur de l’église de la Sainte-Résurrection,
1 . Les deux premières phrases du chapitre 1 5 viennent de Y Histoire de Jérusalem de
Foucher de Chartres. La suite est propre à Guillaume de Tyr : il introduit ici le problème
qu'il va soulever et traiter dans les trois chapitres suivants, résultat de recherches personnel-
les comme il s'en explique plus loin. Cependant, respectant scrupuleusement l'ordre chro-
nologique, il finit son chapitre en condensant en quelques mots le long récit du retour de
Bohémond et Baudouin donné par Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE IX
521
en présence du clergé et de tout le peuple. Puis, le saint jour de Pâques
suivant, il résigna également entre les mains du patriarche, et en présence
du clergé et du peuple, qui s’étaient réunis pour cette solennité, la ville de
Jérusalem avec la tour de David et tout ce qui lui appartenait, à la condi-
tion cependant d’en user et d’en jouir jusqu’au moment où le Seigneur lui
permettrait de s’emparer d’une ou deux autres villes et d’étendre ainsi le
royaume. Il fut encore convenu que, si le duc mourait avant cette époque
sans héritier légitime, tout ceci reviendrait au seigneur patriarche, sans
difficulté ni contestation aucune. Nous avons inséré ceci dans la narration
présente, bien que connu par d’autres relations et même mis par écrit par
quelques-uns : nous nous étonnons cependant des raisons qui ont poussé
le seigneur patriarche à susciter ce différend au duc. En effet, nous
n’avons lu nulle part ni entendu dire par des hommes dignes de foi que le
royaume eût été donné à cette condition au seigneur duc par les premiers
vainqueurs, ni qu’il se tînt obligé envers quiconque à quelque prestation
annuelle ou lien perpétuel. Et notre ignorance ne doit pas être prise pour
de la grossièreté ou de la paresse, alors que nous fîmes des investigations
très soigneuses sur la vérité de ces choses périssables plus que n’importe
où, ceci avec un zèle particulier pour le mander à cet écrit, comme ce fut
notre projet depuis longtemps.
17
Il est juste de dire cependant, et il est certain que, dès l’époque de l’en-
trée des Latins, comme aussi depuis fort longtemps auparavant, le patriar-
che de Jérusalem en avait possédé à peu près autant en propre. Il faut
montrer brièvement comment ceci arriva, quel fut le début de ce droit de
possession, quelle en fut la cause. En effet, nous, faisant des recherches
avec beaucoup d’ardeur, par des enquêtes répétées, nous sommes arrivé
enfin à la preuve de cette chose. On voit par les traditions des anciens
que, tant que cette cité fiat détenue par les infidèles, elle n’a jamais connu
de paix continue, sinon pour des temps courts, elle a été perpétuellement
accablée de guerres répétées, de sièges cruels, les princes limitrophes
l’ont revendiquée. [...] Au temps où le royaume d’Egypte s’éleva au-
dessus de tous les autres empires de l’Orient ou du Sud, tant par ses
forces, ses richesses que par sa sagesse temporelle, le calife d’Égypte
voulut reculer les limites de son pouvoir, étendre sa domination de tous
les côtés, et envoya ses armées dans toute la Syrie jusqu’à Laodicée, qui
fait la limite entre Antioche et la Celessyrie, l’occupa de force et désigna
des gouverneurs dans les villes maritimes et du milieu des terres ; il
établit des impôts, rendit toute la région tributaire et ordonna aux habi-
tants de chaque lieu de relever leurs tours et leurs murs tout autour de
leur cité. Comme les autres, celui qui gouvernait Jérusalem contraignit
522
CHRONIQUE ET POLITIQUE
les habitants à obéir aux lois communes et remettre en état les tours et les
murs. Quand les travaux futurs furent répartis, il arriva que le quart des
constructions à faire fut assigné aux malheureux chrétiens qui habitaient
la ville, plus par méchanceté que par évaluation. Déjà les susdits fidèles
se trouvaient tellement écrasés de corvées ordinaires et extraordinaires,
d’impôts, de tributs, de redevances et de toutes sortes de charges viles,
que leurs forces auraient à peine suffi pour construire une ou deux tours.
Voyant qu’on cherchait des prétextes contre eux, n’ayant pas d’autre
refuge, ils vinrent en larmes trouver le gouverneur et le supplier de leur
imposer une tâche proportionnelle à leurs possibilités, car ils ne suffi-
saient pas à supporter ce qu’on leur avait enjoint. Mais le gouverneur
ordonna de les chasser de sa présence, et fit une grave menace. Il dit :
« Violer les édits du prince au sommet est un sacrilège, ou vous vous
acquitterez de la tâche enjointe, ou il faut que vous succombiez sous le
glaive vengeur en tant que coupables de lèse-majesté. » Finalement, ils
obtinrent un délai auprès du gouverneur après de multiples intercessions
et à l’aide de présents, jusqu’à l’envoi d’une mission auprès de l’empe-
reur de Constantinople implorant des aumônes pour accomplir cette
tâche.
18
[...] L’empereur ajouta cependant une condition : il ne donnerait l’ar-
gent que s’ils pouvaient obtenir du seigneur de la région qu’à l'intérieur
du périmètre du mur qu’ils allaient ériger grâce aux aumônes impériales,
nul à l’exception des chrétiens ne pourrait habiter. [...] Ceci arriva en
1063, trente-six ans avant la délivrance de la ville. Jusqu’à ce jour, les
Sarrasins avaient habité dans la promiscuité avec les fidèles, en sécurité ;
mais à partir de cette heure, sur l’ordre princier, ils furent contraints de se
transporter dans les autres parties de la ville, et d’en abandonner un quart
aux fidèles sans contestation. Les serviteurs du Christ se trouvèrent dès
lors dans une situation bien meilleure. Leur cohabitation avec les hommes
de Bélial était souvent source de scandales et leur attirait des vexations
de tout genre. Les habitants continuèrent leur vie séparément plus tran-
quillement, sans s’emmêler dans les zizanies. S’ils avaient entre eux
quelque différend, ils s’en rapportaient à l’Église par l’intermédiaire du
jugement du patriarche d’alors et concluaient entre eux dans leurs contro-
verses. Ainsi, depuis ce jour, et pour la raison que nous avons dite, le
quart de la cité n’eut pas d’autre juge ou seigneur que le patriarche, et
l’Église la revendiqua pour toujours comme lui appartenant en propre.
Cette quatrième partie est ainsi séparée : de la porte ouest, dite de David,
par la tour d’angle, dénommée de Tancrède, jusqu’à la porte nord, dite du
proto-martyr Étienne ; et depuis le mur extérieur jusqu’à la limite donnée
CHRONIQUE — LIVRE IX
523
par la voie publique qui va directement de cette porte aux tables des chan-
geurs et de là revient à la porte ouest. A l’intérieur, elle contient le lieu
vénérable de la Passion et de la Résurrection du Seigneur, la maison de
l’hôpital, les deux monastères d’hommes et de femmes, l’un et l’autre
dénommés « De Latina », la maison du patriarche et le couvent des cha-
noines du Sépulcre du Seigneur avec tout ce qui en dépend.
19
LA CONDITION DU ROYAUME
À ce moment-là déjà, la plupart des princes qui étaient venus dans cette
expédition étaient retournés chez eux. Ainsi, le duc à qui le royaume avait
été confié y restait seul avec le seigneur Tancrède, qu’il avait retenu
comme un homme sage, vaillant et heureux, et partageait ses soucis. A
cette époque, les biens et les ressources militaires des nôtres étaient si
faibles qu’en les convoquant et en les réunissant tous, on aurait trouvé
tout au plus trois cents cavaliers et deux mille hommes de pied. Les villes
qui étaient venues sous notre domination étaient en très petit nombre et
dispersées parmi des lieux hostiles, si bien qu’on allait de l’une à l’autre
en s’exposant à des dangers, quand la nécessité l’exigeait. Les zones sub-
urbaines à l’ intérieur de nos confins étaient toutes cultivées par les infidè-
les et les Sarrasins, en qui notre peuple n’avait pas d’ennemis plus cruels,
d’autant plus mauvais qu’ils étaient des domestiques : il n’y a pas de peste
plus nuisible qu’un familier inamical. Ils massacraient sur les chemins
publics les nôtres qui marchaient sans précaution et les livraient en servi-
tude aux ennemis ; bien plus, ils refusaient de travailler aux champs, afin
d’affamer les nôtres, se résignant eux-mêmes à souffrir de la faim plutôt
que de procurer quelques avantages à ceux qu’ils comptaient comme
ennemis. Et ce n’était pas seulement ceux qui sortaient des villes qui
redoutaient les chemins de traverse. Dans les maisons établies à l’inté-
rieur des remparts, à peine trouvait-on un lieu où reposer en sûreté, parce
que les habitants peu nombreux se trouvaient disséminés et les brèches
des murs faisaient accès : en effet, les voleurs nocturnes faisaient des
irruptions clandestines dans les villes vides et dans les zones cultivées où
l’habitation était rare ; beaucoup étaient molestés dans leur propre domi-
cile. Il en résultait que quelques-uns d’entre eux abandonnaient en secret,
ou mieux, ouvertement, les possessions acquises, et s’en retournaient
chez eux, jugeant qu’un jour, ceux qui s’efforçaient de protéger la patrie
seraient écrasés et que personne ne pourrait les soustraire des désastres
imminents. Ils furent la cause d’un édit où ceux qui persévéreraient à pos-
séder quelque chose au milieu des tribulations pendant un an et un jour,
tranquillement et sans contestation, auraient le lieu par prescription
524
CHRONIQUE ET POLITIQUE
annuelle et feraient feu dans cet endroit. L’édit fut introduit, comme nous
l’avons dit, par haine pour ceux à qui la peur faisait abandonner leurs
possessions, de crainte qu’ils fussent admis à les revendiquer s’ils reve-
naient après un an
AU SIÈGE D’ARSÛF : I.F. DUC REÇOIT LES ARABES ASSIS SUR UNE BOTTE DE
PAILLE
Malgré la grande pénurie dont souffrait le royaume, l’homme craignant
Dieu et agréable à Dieu [le duc], poussé par le Seigneur, voulut étendre
plus loin les limites du royaume. Il convoqua l’aide militaire avec le
peuple de la région et mit le siège devant la ville maritime, autrefois dite
Antipatris, voisine de la cité de Jaffa, et qu’aujourd’hui on appelle en
langue vulgaire Arsur [Arsûf]. Mais dedans, il y avait des hommes forts
et vaillants, qui avaient en abondance des armes, des vivres et toutes les
choses nécessaires pour soutenir une attaque de ce genre. Dehors au
contraire, le duc était dénué de ressources et surtout n’avait pas de nef à
sa disposition pour empêcher les assiégés de sortir ou entrer. Il se vit forcé
de lever le siège, attendant que le temps lui apportât une meilleure occa-
sion d’y réussir, avec l’aide de Dieu. Mais il ne put parvenir à son projet,
prévenu par une mort prématurée 2 3 .
20
Il arriva dans le cours de ce siège quelque chose de digne de mémoire
que nous prenons soin d’insérer pour le lecteur présent. Du haut des mon-
tagnes de Samarie, où est située la ville de Neapolis [Naplouse], quelques
petits rois de ces campagnes 1 descendirent au siège, portant avec eux des
présents en pain et en vin, en figues et en raisins secs, bien plus, croyons-
nous, dans l’intention de voir de plus près les forces et le nombre des
nôtres et de connaître le statut des assiégeants, que pour offrir quelques
cadeaux au duc. Parvenus à l’armée chrétienne, ils commencèrent par
demander instamment à être introduits devant le duc, et arrivés en sa pré-
sence, ils lui offrirent les cadeaux qu’ils avaient avec eux. Mais le duc, de
même qu’un homme humble, était assis sur un sac rempli de paille posé
sur le sol, méprisant en tout la pompe du siècle. Il attendait le retour des
siens qu’il avait envoyés fourrager. En le voyant ainsi, figés d’étonne-
ment, ils demandèrent pourquoi un si grand prince et si admirable sei-
gneur venu d’Occident pour ébranler tout l’Orient et occuper un grand
1 . Le début du chapitre est tiré de Y Histoire Je Jérusalem de Foucher de Chartres, mais
Guillaume de Tyr est notre seule source sur l’édit et ses causes.
2. Voir les détails dans V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres.
3. L’expression latine est savoureuse : reguli suburbani.
CHRONIQUE — LIVRE X
525
royaume avec un bras vigoureux était ainsi assis sans gloire, pourquoi il
avait ni tapis, ni soierie autour de lui selon l’habitude royale, pourquoi il
ne se présentait pas, formidable, entouré de satellites armés ? Quand ils
eurent fini, le duc demanda de quoi ils parlaient et une fois qu’il l’eût
appris, il répondit qu’à un homme mortel la terre peut à juste titre suffire
comme siège temporaire, puisqu’elle sera son domicile perpétuel après sa
mort [...]
LA MORT DU DUC ET SA SÉPULTURE (JUILLET 1100)
Ce même mois, en juillet, le seigneur Godefroi, cet excellent souverain
du royaume de Jérusalem, fut pris d’une grave maladie incurable qui
l’amena jusqu’à la mort : son mal empira et les remèdes furent inutiles, il
reçut le viatique du salut, et, dévot pénitent, sincère confesseur du Christ,
il entra dans la voie de toute chair pour aller recevoir une rétribution cen-
tuple, et jouir de la vie étemelle au milieu des esprits bienheureux. Il
mourut le 18 juillet 1 100. Il fut enseveli dans l’église du Sépulcre du Sei-
gneur, au-dessous du Calvaire où le Seigneur a souffert la passion, lieu
où sont ensevelis ses successeurs jusqu’au jour présent.
LIVRE X
Début du règne de Baudouin
( 1100 - 1104 )
Il est traité du patriarcat de Jérusalem en crise (Daimbert s 'exile à Antio-
che), de la difficile venue de Baudouin à Jérusalem, des oppositions à son
élection comme roi, de la guerre autour de Jérusalem (prise d’Arsûf et
Césarée, bataille de Ramla), du début de la conquête du littoral (prise
d’Acre), du futur comté de Tripoli (prise de Tortose), et des déboires en
Mésopotamie (grave échec devant Carran).
• 1. Le seigneur Baudouin, comte d’Édesse, succède à son frère défunt à la
tête du royaume.
• 2. Du physique et des habitudes du seigneur Baudouin.
3. Le comte Garnier occupe la tour du défunt duc, il appelle Baudouin par
messager secret.
4. Lettre du seigneur Daimbert au prince d’Antioche.
1 . Ce récit édifiant ne se trouve pas dans les autres chroniques de la croisade.
526
CHRONIQUE ET POLITIQUE
5. Le seigneur Baudouin arrive, en chemin vers Jérusalem, il découvre une
embuscade des ennemis vers le fleuve du Chien.
6. Les ennemis sont vaincus et, achevant sa route, Baudouin parvient à
Jérusalem.
7. Le patriarche Daimbert, craignant l’arrivée de Baudouin, quitte la
maison du patriarcat et se transporte à l’église du mont Sion.
8. Le comte [Baudouin] dirige une expédition vers Ascalon ; il traverse le
Jourdain, force la terre ennemie, revient enfin à Jérusalem.
9. Le comte [Baudouin] et le patriarche s’étant l’un et l’autre réconciliés,
le comte reçoit l’onction royale. Tancrède, appelé par les gens d’Antioche,
s’en va, en mémoire d’une vieille offense.
• 10. Le roi, après avoir traversé le Jourdain, rapporte des frontières ennemies
un butin innombrable, un fait, accompli par lui et admiré par beaucoup, est
décrit.
1 1 . Les princes occidentaux prennent de nouveau la route et parviennent à
Constantinople avec d’immenses forces.
12. L’empereur Alexis, selon son habitude, ourdit des embûches contre eux
par le moyen des Turcs : la plupart des pèlerins sont battus, les rescapés
suivent le comte de Toulouse et parviennent à Antioche.
• 13. Le roi assiège Antipatris [Arsuf] et occupe la place de force.
14. De même, le roi assiège la ville maritime de Césarée et prend la place
par combat.
• 15. Une multitude infinie d’habitants périt dans le lieu de prières de la cité,
et un archevêque est assigné à la ville une fois prise.
16. Le roi vient à Ramula [Ramla], il attend l’année des ennemis qu’on dit
arriver, les attaque et obtient la victoire.
17. De là, il traverse vers Joppé [Jaffa] et réconforte ses habitants
consternés.
18. Les princes, qui venaient d’arriver, prennent Tortose [Antartûs] et la
donnent au comte toulousain, ensuite s’avancent vers Jérusalem ; le roi part
à leur rencontre jusqu’à Beyrouth.
19. Les Égyptiens franchissent nos frontières avec des troupes immenses ;
le roi accourt imprudemment à leur rencontre, les attaque, est vaincu.
20. Le roi, fuyant le combat, se réfugie dans le château de Ramula
[Ramla] ; il est sorti de là grâce à un Arabe, les autres sont tués.
21. Le roi s’enfuit d’Arsur par des moyens divers, de là parvient à Joppé
[Jaffa] ; tous arrivent du royaume pour secourir le roi, on combat contre les
ennemis, ils sont vaincus.
22. Pendant ce temps, Tancrède reçoit dans sa domination les villes très
nobles d’Apamée et Laodicée [Lattaquié].
• 23. Baudouin du Bourg, comte d’Édesse, épouse Gabrielle, la fille du duc.
24. Bohémond, délivré des liens des ennemis, revient à Antioche et sou-
tient généreusement Daimbert le patriarche qui s’est réfugié auprès de lui.
25. Après avoir expulsé Daimbert, un certain Ébremarus gouverne Jérusa-
lem sans avoir été ordonné. Le roi assiège Ptolémaide [Acre] sans succès, en
revenant de là il est blessé gravement.
CHRONIQUE — LIVRE X 527
• 26. Le comte de Toulouse édifie un château devant la ville de Tripoli,
nommé Montpélerin.
27. Le roi assiège de nouveau Ptolémaide et il occupe la ville de force grâce
à l’aide d’une flotte de Génois.
• 28. Les princes du Christ rencontrent les Turcs à Carran, ville de Mésopota-
mie, ils assiègent la ville.
• 29. On combat serré, les nôtres sont vaincus, l’accident est très périlleux
pour nous.
1
BAUDOUIN, LE SUCCESSEUR DE SON FRÈRE GODEFROI, SON PORTRAIT, SON
COURONNEMENT
Après la mort du duc Godefroi, de pieuse mémoire en le Seigneur,
premier gouverneur insigne des Latins du royaume de Jérusalem, le
royaume demeura vacant trois mois. Finalement, soit sur les dernières
instructions du duc, soit à la suite du conseil que tinrent en commun les
princes peu nombreux qui se trouvaient à Jérusalem, le seigneur Bau-
douin, comte d’Édesse, frère du duc par chacun de ses parents, fut invité
à lui succéder dans le gouvernement du royaume en vertu de ses droits
héréditaires. Baudouin, après s’être pénétré dans sa jeunesse des discipli-
nes « libérales », avait été fait clerc dit-on, et avait obtenu dans les églises
de Reims, de Cambrai et de Liège des bénéfices, vulgairement appelés
prébendes. Des causes qui nous sont cachées le portèrent à déposer l’habit
de clerc pour revêtir les armes ; il fut fait chevalier. Dans la suite, il se
maria avec une femme d’Angleterre, noble et illustre, nommée Gutuère,
qu’il emmena avec lui lorsqu’il accompagna ses deux frères, Godefroi et
Eustache, hommes dont les vertus ont immortalisé la mémoire dans cette
première et heureuse expédition. Avant que l’armée des fidèles fut arrivée
à Antioche, la femme de Baudouin, épuisée par de longues souffrances,
mourut à Maresie d’une bonne mort, et y fut ensevelie, comme je l’ai déjà
dit. Ensuite, Baudouin fut appelé et adopté pour fils par le duc d’Edesse,
lui succéda après sa mort dans le comté et ce qui en dépendait, puis
épousa la fille d’un noble et vaillant prince arménien du nom de Taftoc.
Celui-ci et son frère Constantin possédaient dans les environs du mont
Taurus des places fortes inexpugnables et de nombreuses ressources en
hommes vaillants : leurs richesses et leurs forces immenses les faisaient
considérer comme les rois de cette contrée. Il n’est pas nécessaire de
traiter plus avant de l’origine des consanguins de Baudouin, de l’illustra-
tion de ses excellents parents ou du lieu de sa naissance, puisque tout ce
que nous avons dit à ce sujet sur le duc lui est également applicable.
528
CHRONIQUE ET POLITIQUE
2
« On dit que Baudouin était d’une taille très élevée, beaucoup plus
grand que son frère, et que, comme Saül, il dépassait tous les autres de la
hauteur de la tête. Il avait les cheveux noirs, la barbe noire, et cependant
la peau assez blanche, le nez aquilin, la lèvre supérieure un peu proémi-
nente, les dents bien rangées, mais légèrement en arrière, sans que ce fût
toutefois un défaut trop choquant. Il avait de la gravité dans sa démarche,
dans les manières et dans le langage ; il portait toujours un manteau sur
ses épaules, en sorte que ceux qui ne le connaissaient pas l’auraient pris
pour un évêque plutôt que pour un laïc *, en voyant les habitudes sévères
qu’il affectait. En même temps, et afin qu’on ne pût douter qu’il était l’un
des enfants de la race vicieuse d’Adam et qu’il héritait de la première
malédiction portée contre le genre humain, on dit qu’il avait tout l’empor-
tement des passions de la débauche. Cependant, il prenait si bien ses pré-
cautions pour cacher sa conduite en ce genre qu’il ne donna jamais de
scandale à personne et ne se rendit coupable d’aucune violence, ni d’au-
cune offense grave, en sorte qu’il n’y eut tout au plus qu’un petit nombre
de ses serviteurs qui purent connaître le secret de ses actions, ce qui est
très rare dans ce genre de dérèglement. Si quelqu’un voulait, par un senti-
ment de bienveillance, et comme font tous les pécheurs, chercher des
excuses à de tels péchés, il semble que l’on pourrait en trouver quelques-
unes propres à être présentées, sinon à un juge sévère, du moins aux
hommes, comme on le verra par la suite de ce récit. Baudouin n’avait ni
un embonpoint excessif, ni une maigreur démesurée ; son corps était de
moyenne grosseur ; il était fort dans le maniement des armes, cavalier
agile, plein d’activité et de zèle toutes les fois que l’intérêt des affaires
publiques le commandait. Il serait presque superflu de louer en lui la
magnificence, le courage, l’expérience consommée en tout ce qui
concerne l’art de la guerre, et toutes les excellentes facultés d’un esprit
bien ouvert, qualités qu’il tenait des auteurs de ses jours comme de droit
héréditaire et par lesquelles ses frères furent aussi constamment distin-
gués. Ce fut surtout tant que le duc vécut que Baudouin s’appliqua sans
relâche à se montrer son digne émule, regardant comme un crime tout ce
qui l’aurait écarté de sa trace ; cependant, il fut lié d’une familiarité trop
intime avec un certain Amulfe, archidiacre à Jérusalem, homme méchant
et pervers, que son penchant et sa volonté portaient constamment au mal,
et qui avait envahi le siège patriarcal ainsi que je l’ai déjà rapporté 1 2 ; Bau-
1 . Secularis persona écrit Guillaume de Tyr, et non laicus comme pourrait le faire croire
la traduction de Fr. Guizot.
2. Fr. Guizot fait écrire Guillaume de Tyr à la première personne du singulier, alors que
ce dernier use toujours du pluriel, à de très rares exceptions près qui sont significatives.
CHRONIQUE — LIVRE X
529
douin se laissait trop diriger par ses conseils, et on lui en fit constamment
le reproche. »
9
L’an 1 100, le seigneur patriarche Daimbert et le seigneur comte Bau-
douin s’étant réconciliés grâce à l’heureuse intervention de quelques
sages, Baudouin fut consacré le jour de la Nativité du Seigneur dans
l’église de Bethléem, en présence du clergé et du peuple, des prélats des
églises et des princes du royaume, il reçut l’onction de roi de la main du
seigneur Daimbert patriarche, et fut solennellement couronné du diadème
royal. Dès que Baudouin eut obtenu le trône et la confirmation du
royaume, le seigneur Tancrède, d’éclatante et pieuse mémoire en Christ,
se rappelant l’offense dont il avait injustement souffert de la part du
même seigneur Baudouin à Tarse en Cilicie, en homme religieux qu’il
était et attaché à sa conscience personnelle, craignant de s’obliger par le
lien de fidélité envers quelqu’un qu’il ne pouvait pas entourer d’un amour
sincère, abandonna aux mains du seigneur roi la ville de Tibériade et
Caypha [Haifa], que le seigneur Godefroi d’illustre mémoire lui avait
concédées généreusement pour son mérite insigne. Il s’en sépara à la tris-
tesse de tous et partit pour la région d’Antioche. En effet, il avait plusieurs
fois été appelé par les princes de cette région, pour prendre soin de la
principauté jusqu’au retour du seigneur Bohémond, si du moins le Sei-
gneur daignait le faire sortir de sa captivité [...]
10
UN BEAU GESTE DU ROI
Il arriva ces jours-là, à la suite de rapports venant de ceux qui avaient
la charge d’explorer l’état des régions limitrophes et les faiblesses des
ennemis, que le roi passa le Jourdain et entra sur les terres des Arabes. Il
pénétra au sein des solitudes où ce peuple habite ordinairement, et arriva
au lieu qui lui avait été indiqué. Il se précipita subitement et au milieu de
la nuit sur les tentes qu’il surprit à l’improviste ; il y trouva quelques-uns
des hommes, les épouses et tous leurs petits, toutes leurs affaires, dont il
s’empara, emportant avec lui un immense butin et aussi une multitude
inouïe d’ânes et de chameaux. La plupart des hommes, voyant au loin
l’arrivée des nôtres, s’élancèrent sur leurs rapides coursiers et prirent la
fuite, cherchant leur salut dans les profondeurs du désert, et abandonnant
aux ennemis leurs épouses, leurs enfants, et toutes leurs affaires. Mais il
arriva que, sur le chemin du retour, esclaves et bétail poussés devant, se
trouvait parmi eux une femme illustre, épouse d’un prince grand et puis-
sant, qui s’était trouvée prise dans le mauvais sort commun. Elle était
530
CHRONIQUE ET POLITIQUE
grosse, et même sur le point d’accoucher, si bien qu’en effet elle se trouva
prise au milieu de la route des douleurs qui précèdent l’enfantement et
accoucha ensuite. Le roi, instruit de cet événement, ordonna de la descen-
dre du chameau sur lequel elle était assise, lui fît préparer avec les objets
enlevés un lit aussi commode que les circonstances pouvaient le permet-
tre, et donner des aliments avec deux outres pleines d’eau ; il lui laissa
aussi, selon ses désirs, une servante et deux chamelles dont le lait devait
servir à sa nourriture ; puis il la fit envelopper lui-même dans le manteau
qu’il portait sur ses épaules, et partit ensuite avec toute sa troupe. Le
même jour ou le jour suivant, le satrape arabe, marchant sur les traces de
l’armée chrétienne, selon l’usage de sa nation, et conduisant une nom-
breuse escorte, le cœur plein de tristesse d’avoir perdu sa femme, noble
matrone, au moment même où elle était près d’accoucher, et uniquement
préoccupé de ses tristes pensées, la rencontra par hasard au lieu où on
l’avait déposée. Il admira avec étonnement les sentiments d’humanité que
le roi avait manifestés en cette occasion, exalta jusqu’aux cieux le nom
des Latins, et plus particulièrement la clémence de leur roi, et résolut de
se montrer fidèle et reconnaissant en tout ce qui lui serait possible. Peu
de temps après et dans une circonstance très importante, il se montra
empressé à tenir soigneusement sa parole '.
13
ARRIVÉE D’UNE FLOTTE GÉNOISE, ACCORD AVEC LES GÉNOIS, PRISE
D’ARSÛF PUIS DE CÉSARÉE (1101)
Pendant que l’armée susdite [les nouveaux croisés d’Occident,
chap. 11] supportait toutes sortes de maux dans les environs de la
Romanie comme nous l’avons dit, le seigneur roi de Jérusalem, incapable
de s’engourdir dans l’oisiveté, brûlait du désir d’étendre les limites du
royaume et cherchait tous les moyens possibles d’y parvenir. Vers le
commencement du printemps, une flotte génoise était venue aborder au
port de Joppé [Jaffa], et le seigneur roi ainsi que les habitants de cette
ville l’avaient accueillie avec les plus grands honneurs. Comme les solen-
nités de Pâques approchaient, les Génois poussèrent leurs vaisseaux sur
le rivage et se rendirent à Jérusalem pour y passer les jours de fête. Après
que Pâques eut été célébré selon l’usage, le roi choisit quelques hommes
sages et doués du talent de la parole, et les chargea d’aller trouver les
consuls de la flotte, les hommes les plus âgés et les chefs des bataillons 1 2 ,
1. Cette histoire est inconnue des chroniques latines contemporaines sur l’Orient. Selon
Guillaume de Tyr, c’est cet homme qui permit à Baudouin de s’échapper de Ramla, à l’insu
de l’armée égyptienne, où il s’ctait laissé mettre en très mauvaise posture et où périrent des
croisés fameux (raconté au chap. 20).
2. Turma (petite unité armée), dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE X
531
et de s’informer s’ils avaient le projet de repartir ou s’ils ne voudraient
pas s’employer pendant quelque temps au service de Dieu pour l’accrois-
sement du royaume, pour un honnête salaire. Lesquels, après avoir tenu
conseil avec les leurs, répondirent que, s’ils pouvaient traiter à de bonnes
conditions pour la durée de leur séjour dans le pays, ils avaient formé le
projet dès leur départ de travailler pendant quelque temps avec fidélité
pour le service de Dieu et l’agrandissement du royaume. Une fois rédi-
gées des conditions convenables, il fut statué entre eux et confirmé sous
la foi du serment de part et d’autre, que, tant qu’ils voudraient demeurer
avec la flotte dans le royaume, toute ville ou village fortifié 1 qui serait
pris sur les ennemis avec leurs secours leur vaudrait le tiers des dépouilles
et de tout l’argent qui seraient enlevés, à partager entre eux sans aucune
contestation, et que les deux autres tiers seraient réservés au roi. On
convint encore que, dans toutes les villes qui seraient prises de la môme
manière, on désignerait un quartier 2 qui appartiendrait en toute propriété
aux Génois. Animé par cette espérance et se confiant en la protection
divine, le seigneur roi convoqua aussitôt dans les villes qu’il possédait
tout ce qu’il put rassembler d’hommes d’armes et de gens de pied, et alla
assiéger la ville d’Arsur, par terre et par mer. Arsur, autrement appelée
Antipatris, dut ce dernier nom à Antipater, père d’Hérode ; la ville est
située dans un pays fertile ; les forêts et les pâturages qui l’avoisinent lui
offrent toutes sortes de commodités 3 [...].
14
La ville de Césarée, située sur les bords de la mer, fut d’abord appelée
Tour de Straton. Les anciennes histoires nous apprennent qu’elle flit fort
agrandie par Hérode l’Ancien, qui l’orna de beaux édifices, la nomma
Césarée en l’honneur de César- Auguste, et en fit la métropole de la
seconde Palestine, sous l’autorité du prince romain. On y trouve de nom-
breux cours d’eau et des jardins irrigués qui font son agrément, mais pas
de port, bien qu’on sache qu’Hérode fit beaucoup d’efforts à grands frais
pour parvenir à donner aux vaisseaux une station sûre et commode, mais
en vain. Le roi se rendit à Césarée avec toute son armée, la flotte le suivit
par la mer et arriva en même temps. Il fit aussitôt investir la ville de toutes
parts et disposa les machines sur les points les plus favorables : on attaqua
avec beaucoup d’ardeur, on livra de fréquents combats autour des portes
de la ville ; les assiégés étaient frappés de crainte ; les blocs énormes
1 . Oppidum , dans le texte latin.
2. Vicus, dans le texte latin, qui peut désigner aussi une bourgade.
3. Le chapitre 13 est tiré de V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres, sauf les
quelques lignes sur l’origine de la ville d’Arsuf.
532
CHRONIQUE ET POLITIQUE
qu’on lançait sans interruption ébranlaient les tours et les remparts,
allaient jusque dans l’intérieur de la place enfoncer les maisons des
citoyens, et ne leur laissaient aucun moment de repos. Dans le même
temps, on construisait une machine d’une hauteur étonnante, plus élevée
que les tours des remparts, et qui devait donner aux assiégeants plus de
facilité pour attaquer la ville. Pendant quinze jours environ, les habitants
et notre armée persévérèrent de part et d’autre dans leurs efforts. [La ville
est prise.] Les hommes en armes se répandent de tous côtés, ils pénètrent
de vive force dans les maisons où les citoyens croyaient avoir trouvé
refuge, s’emparent des récipients de la maison et de tous les objets
propres à exciter leur cupidité après avoir tué les pères de familles, occu-
pent les cours une fois la famille massacrée. Il serait superflu de parler de
ceux qui avaient la malchance d’être vus par les nôtres dans la rue ou sur
les places de la cité, puisque même ceux qui fuyaient, cherchant les lieux
les plus secrets, les asiles les plus retirés, ne pouvaient échapper au mas-
sacre. Beaucoup, qui eussent peut-être autrement bénéficié d’indulgence,
devinrent eux-mêmes la cause de leur mort, en avalant des pièces d’or et
des pierres précieuses et en excitant ainsi la cupidité de leurs ennemis,
qui leur ouvraient le ventre pour chercher jusqu’au fond de leurs entrailles
les objets qui y étaient cachés '.
15
Il y avait, dans une partie de la cité située en hauteur, l’oratoire public,
où on dit qu’autrefois Hérode avait construit un admirable temple en
l’honneur de César-Auguste. Presque tout le peuple de la cité s’y était
réfugié dans l’espoir d’y trouver le salut, puisque c’était le lieu de prières.
On y entra par effraction, et on massacra un si grand nombre de ceux qui
étaient dedans que les pieds de ceux qui tuaient baignaient dans le sang
des morts et c’était une horreur de voir la multitude des cadavres. On
trouva dans ce même oratoire un vase d’un très beau vert en forme de plat
long 1 2 . Les Génois crurent qu’il était en émeraude, ils le reçurent dans le
partage au prix d’une forte somme d’argent et ils en ont fait hommage à
leur église, comme devant être le plus bel ornement. D’où, jusqu’à
aujourd’hui, la coutume de montrer le vase aux magnats passant par chez
eux, quasiment comme un miracle, en les persuadant que le vase est vrai-
ment ce que la couleur indique : de l’émeraude 3 . [...]
1. Le chapitre 14 est tiré de V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres, sauf les
quelques lignes sur l’origine de la ville et sa description.
2. Parapsis, dans le texte latin.
3. Le passage sur l’oratoire, certainement une mosquée, ne se trouve pas dans l 'Histoire
de Jérusalem de Foucher de Chartres, dont est tirée en revanche la description du massacre
qui se poursuit encore après ces lignes. La coupe serait celle conservée dans le trésor de la
cathédrale San Lorenzo de Gênes (art musulman, ix' siècle), comme trophée de croisade,
CHRONIQUE — LIVRE X
533
23
DANS LE COMTÉ D’ÉDESSE (1103). MARIAGE DU COMTE AVEC UNE ARMÉ-
NIENNE, ARRIVÉE DE SON PARENT DU GÂTINAIS JOSSELIN
Le seigneur Baudouin, comte d’Édesse, homme magnifique et recom-
mandable en toutes choses, qui avait succédé dans ce comté au roi de
Jérusalem comme on l’a dit, gouvernait avec autant de force que de
bonheur la terre soumise à sa domination et se rendait redoutable à tous
les ennemis qui l’entouraient. Comme il n’avait ni femme ni enfant, il
épousa la fille d’un certain Gabriel, duc de Mélitène, dont nous avons fait
mention plus haut, qui se nommait Morfia, qui lui apporta à titre de dot
une somme d’argent considérable dont le comte avait le plus grand
besoin. Gabriel était arménien de naissance, par sa langue et dans son
mode de vie, mais il était grec pour sa foi. Il arriva que, Baudouin étant
ainsi dans l’état le plus prospère et jouissant de la plus parfaite tranquillité
vit arriver auprès de lui un de ses parents, Josselin de Courtenay, noble
de France et de la région qu’on appelle Gâtinais. Comme Josselin n’avait
ni terre ni possession, Baudouin lui concéda de très grands biens, afin
qu’il ne fût point contraint d’aller auprès d’un inconnu chercher à gagner
quelque bénéfice : il lui donna toute la partie de la région en deçà du grand
fleuve de l’Euphrate, où se trouvaient les grandes villes de Coricium et
Tulupa, et les villages grands et très fortifiés de Turbessel, Hantab et
Ravendel '. Mais lui-même détenait toute la région au-delà de l’Euphrate,
plus voisine des ennemis, et se réservait une seule ville en deçà, Samo-
sate. Josselin était un homme sage de ce siècle, circonspect dans l’action,
très prévoyant dans le soin de ses propres affaires, très bon père de
famille, pourvoyeur en choses utiles, généreux quand la nécessité l’exi-
geait, mais modeste sinon regardant, très adroit conservateur de ses biens
domestiques, sobre dans ses aliments, sans beaucoup de soin pour son
apparence et l’ornement de son propre corps. C’est ainsi qu’il régit la
partie de la région que lui avait généreusement concédée le seigneur
comte avec beaucoup d’habileté, dans l’abondance des biens 2 .
dite Sacro Catino , entourée de légende (on en a fait le calice du Graal et le calice de la sainte
Cène). Elle est de forme hexagonale.
1 . « Villages » traduit oppida. Les cinq lieux se trouvent tous au pied de la chaîne monta-
gneuse qui ferme le bassin supérieur de l’Euphrate, à l’ouest (voir l'Index).
2. Cet intéressant portrait d’un seigneur du Gâtinais transplanté outre-mer, comiquement
vraisemblable, ne se trouve pas dans les autres chroniques de la croisade : voir plus loin
plusieurs autres évocations de Josselin dans la logique de ce portrait (livre XI, 22, livre XII,
13).
534
CHRONIQUE ET POLITIQUE
26
CONSTRUCTION DU MONTPÈLERIN DEVANT TRIPOLI, PAR LE COMTE DE
TOULOUSE ( 1 1 04)
Dans le même temps, le seigneur Raimond, comte de Toulouse, de pré-
cieuse mémoire, après avoir conquis la cité appelée Tortose en langue
vulgaire ', [...] fit construire une forteresse sur une colline située en face
de la ville de Tripoli, à peine à deux milles de distance, à laquelle il donna
un nom adapté aux circonstances, Montpèlerin, puisqu’il était construit
par des pèlerins, nom qui a servi jusqu’à aujourd’hui pour ce site naturel
bien fortifié par des ouvrages artificiels. De là, le comte ne cessait pas de
causer des dommages aux citoyens de Tripoli presque chaque jour, en
sorte que tous les paysans de la région et même les habitants de la cité lui
payèrent annuellement un tribut et ne lui étaient pas moins soumis que
s’il eût possédé la ville sans aucun obstacle. Il eut alors de sa femme, qui
était très pieuse et craignait Dieu, un fils qui naquit dans ce lieu ; il l’ap-
pela Alphonse, du nom de ses ancêtres, et dans la suite ce fils lui succéda
dans le comté de Toulouse.
27
PRISE D'ACRE PAR LE ROI AVEC L’AIDE DES GÉNOIS (1104)
L’an 1 1 04 en mai, le seigneur roi convoqua ses forces et tout le peuple,
du plus petit au plus grand, pour assiéger de nouveau Ptolémaide [Acre],
dont nous avons parlé plus haut. Il saisit l 'occasion excellente de l 'arrivée
dans la région syrienne d’une flotte génoise de soixante-dix nefs à
éperons, qu’on appelle des galères Après vingt jours continus
d’acharnement, tant des nôtres à combattre que d’eux à repousser les
outrages, on posa des conditions : ceux préférant partir sortiraient libre-
ment avec femmes, enfants et biens meubles, et ceux voulant rester sur le
sol natal ne l’abandonneraient pas mais payeraient une prestation
annuelle déterminée au seigneur roi. A ces conditions, ils livrèrent la cité
au roi. Celle-ci obtenue, ce qui revenait de droit aux Génois leur fut remis
selon la teneur des pactes, et le roi assigna au peuple victorieux des pos-
sessions et des domiciles en proportion des mérites de chacun, selon le
conseil d’hommes sages. Ici pour la première fois, la tranquillité s’ouvrit
à ceux qui arrivaient par une mer sûre, accueillis dans un port plus
commode, par un littoral un peu débarrassé des ennemis.
1. Tortose avait été prise par le comte de Toulouse avec l’aide de nouveaux croisés en
avril 1 102 (chap. 18).
CHRONIQUE — LIVRE X
535
28
EN MÉSOPOTAMIE, DÉFAITE DEVANT LES TURCS À CARRAN (1104)
Cette même année, le seigneur Bohémond, avec tous les magnats de sa
province [d’Antioche], ainsi que le seigneur Tancrède, aussi le seigneur
Baudouin comte d’Édesse et le seigneur Josselin son parent, se réunirent
tous ensemble et s’engagèrent sous la foi du serment à passer l’Euphrate
pour aller mettre le siège devant la ville de Carran, voisine d’Édesse et
occupée par les infidèles. En rapport avec ce projet, ils convoquèrent
l’aide militaire chacun dans leur région, de toutes parts, et au jour
convenu ils passèrent l’Euphrate et parvinrent à Edesse. Des hommes
vénérables, illustres flambeaux de l’Eglise, participaient à cette malheu-
reuse expédition, le seigneur Bernard patriarche d’Antioche, le seigneur
Daimbert patriarche de Jérusalem qui vivait alors auprès de Bohémond,
fugitif en exil, et aussi le seigneur Benoît archevêque d’Edesse. Après
avoir pris leurs dispositions pour réussir dans cette entreprise, tous se
mirent en marche à la tête de leurs légions et les conduisirent au lieu de
leur destination. L’histoire des temps antiques nous apprend que la ville
de Carran fut celle où Tharé, sortant de la ville d’Ur des Chaldéens pour
se rendre dans la terre de Canaan, conduisit son fils Abraham et son petit-
fils Loth, fils de leur fils Aran, ainsi qu’on peut le voir dans le livre de la
Genèse. Tharé habita et mourut à Carran et ce fut là aussi qu’ Abraham
reçut du Seigneur l’ordre de sortir de sa terre, de quitter ses parents et de
suivre les promesses du Seigneur. De même ce fut en ce lieu que Crassus,
le dictateur romain, se gorgea de l’or des Parthes dont il s’était montré si
avide. Lorsqu’ils furent arrivés, ils bloquèrent la ville en l’assiégeant,
ainsi qu’ils en étaient convenus au départ. Et en effet, comme les
habitants n’avaient que très peu de ressources en vivres, il n’était pas
nécessaire de les attaquer autrement qu’en leur interdisant toute commu-
nication avec l’extérieur. La cause de leur pénurie était le seigneur Bau-
douin lui-même, qui depuis fort longtemps avait œuvré pour que la
pénurie usât les habitants, et que poussés par la faim ils en vinssent à lui
livrer la ville. Et voici ce qu’il avait imaginé pour réussir dans son projet.
Les villes d’Édesse et de Carran sont tout au plus à quatorze milles de
distance l’une de l’autre. Le territoire qui les sépare est arrosé par un
fleuve dont les eaux, réparties en de nombreux canaux d’irrigation, fécon-
dent toute la plaine et la rendent extrêmement fertile en toutes sortes de
produits. Depuis les temps les plus anciens, le fleuve seul faisait la limite ;
tout ce qui était en deçà revenait sans contestation aux gens d’Édesse, tout
ce qui se trouvait au-delà était la propriété de ceux de Carran. Le seigneur
Baudouin, voyant que la cité ennemie ne tirait du dehors aucun aliment,
mais que la plaine possédée en commun lui assurait tout son vivre, aima
536
CHRONIQUE ET POLITIQUE
mieux renoncer pour son compte aux avantages qu’il en retirait, que de
laisser à ses adversaires une ressource qui devait leur être beaucoup plus
difficile à remplacer. Depuis longtemps, il avait pris l’habitude de faire
de fréquentes incursions sur ces lieux pour y détruire l’agriculture, espé-
rant que la région en deçà de l’Euphrate et celle entre Édesse et
l’Euphrate, au milieu, suffirait à nourrir les siens, tandis que ceux de
Carran, privés des lieux qu’ils avaient coutume d’avoir en commun,
seraient poussés dans une pénurie intolérable. Ce qui semble avoir été
manifestement le résultat, en ce que, depuis plusieurs années qu’il leur
faisait obstacle, le lieu souffrait d’une grande insuffisance de vivres et de
pénurie des choses nécessaires. Lorsque les assiégeants arrivèrent sous
les murs de Carran, ils trouvèrent les habitants en proie à toutes les souf-
frances d’une grande disette. Ceux-ci cependant, prévoyant depuis long-
temps les projets de leurs ennemis, avaient envoyé des députés et écrit
des lettres à tous les princes de l’Orient pour solliciter des secours, et leur
annoncer qu’ils étaient sur le point de succomber si l’on ne venait promp-
tement les délivrer. Lorsque enfin ils virent que nul ne venait leur prêter
assistance, et que de jour en jour la famine étendait ses ravages au milieu
d’eux, les habitants tinrent conseil, et se résolurent à livrer leur ville plutôt
que de languir constamment dans la souffrance et de mourir de faim.
29
Ils sortirent donc de la place et la livrèrent sans condition à ceux qui
les assiégeaient. Un malheureux sentiment de jalousie fit naître aussitôt
une contestation entre les princes. Le seigneur prince Bohémond et le sei-
gneur Baudouin se disputèrent à l’envi pour décider auquel des deux la
ville était remise, et lequel des deux entrerait et déploierait le premier sa
bannière dans la cité : et pour se donner plus pleinement à ce frivole diffé-
rend, ils différèrent jusqu’au lendemain matin l’occupation de la ville qui
s’était livrée, et purent reconnaître par l’expérience de la réalité la vérité
de ce proverbe : « Tout délai entraîne avec lui un péril », et de celui-ci :
« Il nuit de différer quand on est prêt. » Le lendemain même, avant le
point du jour, on vit arriver une immense multitude d’ennemis et l’armée
des Turcs se présenta en une masse si formidable que les nôtres craigni-
rent pour leur vie [...]. Dès la première rencontre, les ennemis se rendirent
maîtres du champ de bataille, les nôtres cédèrent honteusement, et aban-
donnant leur camp et leurs bagages, cherchèrent le salut dans la fuite,
mais ne purent le trouver. Les Turcs se débarrassèrent promptement de
leurs arcs, leur instrument ordinaire dans les combats, poursuivirent les
nôtres le glaive en main et les massacrèrent presque tous. Le comte
d’Edesse et Josselin son parent furent faits prisonniers ; on les chargea de
chaînes et on les traîna dans des terres reculées. Mais le seigneur Bohé-
CHRONIQUE — LIVRE XI
537
mond avec le seigneur Tancrède et les deux patriarches s’échappèrent du
tumulte de la mêlée, s’esquivèrent en toute hâte par des raccourcis et par-
vinrent à Édesse sains et saufs. Quant à l’archevêque du lieu, enchaîné
comme s’il avait été un simple combattant, il vint augmenter le nombre
de prisonniers ; il arriva qu’il fut confié en garde à un chrétien qui fut ému
de charité jusqu’aux entrailles quand il vit qu’il était évêque et lui permit
de partir en risquant sa vie pour la sienne, lequel, enfin protégé par le
Seigneur, revint en peu de jours à Édesse où il fut accueilli en grande
liesse par les habitants. Le seigneur prince était encore à Édesse quand il
apprit que le comte était captif, pour ses péchés : il remit au seigneur Tan-
crède le soin de veiller à la sûreté de la ville et de toute la région, avec le
consentement des habitants à condition qu’il s’engageât à ne faire aucune
difficulté pour remettre le gouvernement au seigneur Baudouin à son
retour de captivité. Bohémond se chargea lui-même de prendre soin de la
terre du seigneur Josselin. Jamais dans tout l’Orient au temps des Latins,
ni avant ni après, on ne lit qu’il y eut nulle part un combat aussi dange-
reux, un tel massacre d’hommes forts et valeureux, une fuite aussi hon-
teuse pour notre peuple '.
LIVRE XI
De 1104 à la mort du roi Baudouin
(7 avril 1118)
Il est traité de quinze années déterminantes pour la constitution des éta-
blissements latins en Orient. Guerres contre les différents chefs orientaux,
un jeu complexe d’alliance des Latins avec certains, des réactions turques
particulièrement menaçantes pour le comté d 'Edesse. Prise des villes du lit-
toral les plus importantes saufTyr (Sidon, Gibelet, Beyrouth, Tripoli). Exten-
sion au sud avec la construction de Montréal face au désert. Installation de
l’Eglise avec la délimitation problématique du patriarcat de Jérusalem par
rapport à celui d’Antioche, et le choix non moins problématique du patriar-
che de Jérusalem. Mise en place de rapports féodaux.
1. Le seigneur Bohémond, prince d’Antioche, remet le principat à Tan-
crède, fait la traversée vers la France, épouse la fille du roi des Francs. Daim-
bert, le patriarche de Jérusalem, gagne Rome. Le roi répudie sa femme
légitime sans raison connue.
1 . Ni la description des origines de Carran, ni la description de la manière dont Baudouin
essaya de l’affamer ne se trouvent dans les autres chroniques de la croisade en Orient. En
538
CHRONIQUE ET POLITIQUE
2. Le seigneur Raymond, comte de Toulouse, meurt, Guillaume-Jourdain
son petit-fils lui succède. Rodoan [Ridwân], le grand prince des Turcs, fran-
chit nos confins, Tancrède accourt, le confond et le fait fuir.
3. Les Égyptiens s’enfoncent dans le royaume avec d’immenses troupes ;
le roi accourt, en fait captifs quelques-uns, en tue beaucoup, fait fuir le reste.
4. Le patriarche Daimbert meurt à Messine en Sicile, sur le chemin du
retour et muni des lettres apostoliques qu’il était allé chercher ; Ébremarus,
usurpateur de son siège, part à Rome ; on envoie comme légat Gibelin l’ar-
chevêque d’Arles, qui le remplaça ensuite sur le siège du patriarcat.
5. Le noble Hugues de Saint-Omer, seigneur de Tibériade, installe son
camp dans la montagne qui domine la ville de Tyr, du nom de Toron ; il meurt
peu après, blessé mortellement en combattant contre les gens de Damas,
quoique victorieux. Les gens d’Ascalon tombent aussi dans le piège qu’ils
avaient préparé en voulant prévenir nos embuscades.
6. Bohémond, revenu de France par la Pouille, franchit les frontières des
Grecs avec d’immenses troupes et fait des ravages, puis veut revenir en Syrie,
mais meurt en laissant un fils, Bohémond.
7. De même aux frontières orientales, d’immenses troupes de Turcs cher-
chent à occuper la région d’Édesse, mais Tancrède et le seigneur roi résistent
avec force.
8. Baudouin le comte d’Édesse est libéré des chaînes ennemies, et Josselin
avec lui ; ils provoquent la guerre contre Tancrède.
• 9. Bertrand, le fils du comte de Toulouse, descend en Syrie avec une flotte
de Génois, demandant à succéder à son père, Guillaume-Jourdain s’y oppose.
Biblium [Gibelet, Jubail] est prise.
• 10. Le roi Baudouin s’avance vers Tripoli, le siège se renforce, la cité est
prise.
• 11. Baudouin, le comte d’Édesse, descend chez son beau-père Gabriel
Meletenia, où se passe un fait assez mémorable accompli par lui.
12. L’église de Bethléem est élevée à la dignité de cathédrale par le soin
du roi.
• 13. La cité de Beyrouth est assiégée par terre et par mer et elle est prise au
second mois du siège.
14. Une flotte de Danois et de Norvégiens descend en Syrie, avec eux le
roi assiège Sidon et la prend, un événement admirable concernant le roi est
raconté.
15. Gibelin, le patriarche de Jérusalem, meuirt. Lui succède Amulfe, un
homme impie et méchant.
16. De nouveau, en Orient, une immense troupe de Turcs avec des forces
innombrables enfoncent les frontières d’Antioche, mais Tancrède, avec le
comte de Tripoli Bertrand, résiste avec courage.
17. On assiège Tyr, mais devant la puissante résistance des habitants, on
renonce à cette intention.
revanche, le récit de la bataille devant Carran et de la capture des prisonniers est repris de
V Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE XI 539
1 8. Le seigneur Tancrède meurt, après avoir laissé le principat à Roger, fils
de Richard.
19. Mendouc [Maudoûd], le très puissant prince des Turcs, entre de
nouveau dans le royaume avec des forces immenses ; le roi accourt, il est
épuisé, toute la région est affaiblie au-delà de ses forces.
20. Les gens d’Ascalon attaquent Jérusalem, mais finalement les armées
ennemies sont dispersées et rentrent chez elles.
• 2 1 . La comtesse de Sicile, future femme du roi, arrive au port d’ Acre.
• 22. Une grande famine commence dans la région d’Édesse. Baudouin
capture Josselin son parent, et l’oblige de force à quitter toute la région.
• 23. Un grand tremblement de terre touche la région d’Antioche. Borsequin
[Bursuq] aussi, le très puissant satrape des Turcs, sévit dans cette région.
24. Les gens d’Ascalon assiègent la ville de Joppé [Jaffa], mais ils rentrent
chez eux sans avoir réussi leur affaire par peur de l’arrivée du roi.
25. Borsequin [Bursuq] ravage de nouveau les confins d’Antioche, mais il
est mis en fuite par le prince Roger et ses auxiliaires, ses légions sont défaites.
• 26. Amulfe, le patriarche de Jérusalem, part à Rome sous de multiples accu-
sations. Le roi édifie un château du nom de Montréal dans la Syrie de Sobal
au-delà du Jourdain.
• 27. Le roi, voyant la Ville sainte vide d’habitants, y conduit depuis l’Arabie
des fidèles chrétiens syriens, dont il fait des habitants de la ville en leur y
donnant un domicile.
28. Le roi, à la suggestion du clergé, demande au seigneur pape que toutes
les villes sous sa domination soient soumises à l’église de Jérusalem. Copie
de différentes lettres.
• 29. Le roi descend vers la mer Rouge et parcourt la région. Il renvoie chez
elle la comtesse de Sicile qu’il avait prise pour épouse, fatiguée par la
maladie.
30. Le château d’Alexandrie, appelé Scandalium en langue vulgaire, est
édifié devant la ville de Tyr.
• 31. Le roi descend en Egypte, il occupe Pharamia [Farâma]. Il tombe
malade ; épuisé, il meurt en chemin ; il est enseveli à Jérusalem à côté de son
frère.
9
PROBLÈMES DE MOUVANCE FÉODALE AU SIÈGE DE TRIPOLI (1109)
En ce temps-là, Bertrand, fils de Raymond comte de Toulouse, de
bonne mémoire, aborda avec une flotte de Génois près de Tripoli, là où
son parent Guillaume-Jourdain s’était établi et poursuivait le siège depuis
la mort de cet homme vénérable à ce même siège. Dès son arrivée, une
querelle s’éleva entre eux. Bertrand se réclamait de la succession de son
père. Guillaume prétendait recevoir la récompense du labeur et des soins
qu’il avait dépensés pendant quatre ans. Celui-là voulait succéder dans
540
CHRONIQUE ET POLITIQUE
les biens paternels en tant qu’héritier légitime, celui-ci s’efforçait de
revendiquer pour lui le lieu de son combat zélé. La controverse dura long-
temps, et sur l’intervention d’amis communs pour qu’ils fassent la paix,
il fut convenu entre les médiateurs que Guillaume-Jourdain aurait les
cités de Tortose et Archis [Arqah] avec ce qui en dépendait, et Bertrand,
Tripoli, Biblium [Gibelet ou aujourd’hui Jubail] et Montpèlerin avec ce
qui en dépendait. Il en fut fait ainsi et la concession de chacune des parties
fijt ratifiée. Pour sa partie, Guillaume-Jourdain fut fait homme du prince
d’Antioche et lui prêta fidélité de la main 1 ; pour la sienne, Bertrand reçut
l’investiture du roi de Jérusalem et lui prêta fidélité solennellement. Il fut
ajouté au traité que si l’un mourait sans enfant, l’autre lui succéderait en
tout. Le différend fut donc mis en sommeil ; mais il arriva qu’une querelle
pour une cause futile s’éleva entre les écuyers 2 de chaque maison, que le
comte Guillaume accourut à cheval rapidement pour la calmer et fut
frappé d’une flèche et tué. Quelques-uns dirent que le comte Guillaume
mourut d’un coup monté par le comte Bertrand, mais jusqu’à aujourd’hui
on n’a pas trouvé de preuve certaine que celui-ci en fut l’auteur. Ainsi
Bertrand resta seul dans l’expédition, sans rival 3 .
PRISE DE GIBELET (JUBAIL), L’ANTIQUE BYBLOS, ORTHOGRAPHIÉ BIBLIUM
(1109). PRISE DE TRIPOLI AU BOUT DE SEPT ANS DE SIÈGE (1109)
La flotte génoise qui avait conduit Bertrand en Orient se composait de
soixante-dix galères sous le commandement de deux nobles Génois,
Ansaldus et Hugues Ébriacus 4 . Ceux-ci voyant qu’ils consommaient le
temps à cette tâche aux environs de la ville de Tripoli, jugèrent bon de
tenter quelque chose digne de mémoire et, après avoir invité le comte
Bertrand à les assister par terre, dirigèrent leur flotte vers Biblium. La
ville maritime de Biblium de la province de Phénicie est l’une des églises
suffragantes du ressort de la métropole de Tyr. Le prophète Ezéchiel l’a
fait passer dans la mémoire en disant : « Les vieillards et les sages de
Biblium, O Tyr, te donnaient des matelots pour le service de tes équipa-
ges 5 . » Et de même il est écrit dans le second livre des Rois : « Ceux de
Biblium préparèrent le bois et les pierres pour bâtir la maison du Sei-
1. La formule latine (que Guillaume de Tyr répète au chapitre suivant) n’est pas habi-
tuelle et il n’est pas question de serment . fidelilate ei manualiter exhibila.
2. Armigerus (portant les armes d’un autre), dans le texte latin.
3. Le récit suit celui de Foucher de Chartres, qui cependant ne parle pas de querelle
d’hommes d’armes, et qui est moins précis sur les accords de fidélité. Le récit est très insuf-
fisant à la compréhension des enjeux faute d’évoquer le rôle de Tancrède qui gouvernait
alors Antioche, rôle connu d’Albert d’Aix, auquel Guillaume de Tyr n’a pas eu recours pour
cette période — il n’a pas eu connaissance de la deuxième partie de la chronique d’Albert
d’Aix (après 1099).
4. Ebriacus signifie ivre, mais il paraît abusif de traduire Hugues l’Ivrogne comme le fait
Fr. Guizot.
5. Ez, xxix, 9.
CHRONIQUE — LIVRE XI
541
gneur 1 . » Biblium était appelée dans l’ancien langage Ève, et l’on croit
qu’elle fut fondée par Éveus, sixième fils de Canaan. Ils parvinrent à la
ville et l’entourèrent par mer et par terre. Complètement terrifiés, se
défiant de leurs moyens de protection, les habitants envoyèrent une léga-
tion aux chefs de la flotte Ansaldus et Hugues Ébriacus, leur signifiant
qu’ils étaient prêts à ouvrir leurs portes et les reconnaître pour seigneurs,
si on laissait sortir librement ceux qui voudraient s’en aller avec leurs
femmes et leurs enfants, et si on permettait à ceux qui ne voulaient pas
abandonner leur domicile d’y demeurer dans de bonnes conditions. Ces
conditions admises, ils livrèrent la ville aux deux hommes ; le second,
Hugues Ébriacus, en prit possession sous un cens annuel à verser au fisc
génois pendant un certain temps. Cet Hugues est l’aïeul de cet autre
Hugues qui aujourd’hui dirige la même cité, et porte les deux noms de
son grand-père. Aussitôt la cité prise, la flotte génoise retourna à Tripoli 2 .
10
Le roi ayant appris que la flotte génoise resterait encore dans la région
de Tripoli après la prise de Biblium, se hâta de venir pour tenter de
conclure des arrangements avec les Génois et les retenir afin de s’emparer
avec leur aide de l’une des villes maritimes. Il restait encore quatre rebel-
les sur notre littoral, Beyrouth, Sidon, Tyr et Ascalon, qui gênaient beau-
coup la croissance de notre nouvelle implantation. Sa venue fut un grand
sujet de joie pour tous ceux qui étaient occupés au siège [de Tripoli] tant
par terre que par mer et sa présence les rendit plus ardents. [...] Les nôtres
recommencèrent à livrer des assauts avec autant de vigueur que si leurs
troupes eussent été fraîches, ils attaquaient la ville de tous côtés avec une
activité jusqu’alors inconnue, comme s’ils eussent été au premier moment
du siège quoiqu’ils fussent occupés presque sans relâche depuis environ
sept ans. Les habitants, voyant les forces des nôtres s’accroître chaque
jour et, à l’inverse, les leurs diminuer, fatigués par un si long labeur, sans
aucun espoir de recevoir des secours, tinrent conseil pour chercher les
meilleurs moyens de mettre fin à leurs maux. Ils envoyèrent donc une
délégation au roi et au comte, qui proposa de remettre la ville entre leurs
mains, à condition de permettre à ceux qui le voudraient de sortir libre-
ment et sans difficulté et de transférer leurs familles avec tout leurs
bagages où ils le choisiraient, et à ceux qui ne le voudraient pas de rester
tranquillement et en sécurité dans leurs maisons et cultiver leurs terres,
contre une redevance annuelle déterminée, à payer au comte. Après avoir
1. III Rois, v, 18 (et non II Rois comme l’écrit Guillaume de Tyr).
2. L’intervention génoise qui aboutit à la prise de Gibelet n’est pas racontée par Loucher
de Chartres.
542
CHRONIQUE ET POLITIQUE
entendu ces demandes des habitants, le roi jugea en commun conseil avec
le comte et les autres magnats de recevoir la ville sans retard. [...] Les
habitants ouvrirent leurs portes. La ville fut prise le 10 juin 1 109. Là, le
comte Bertrand fut fait homme lige du roi, après lui avoir prêté fidélité
de la main, et depuis lors jusqu’à aujourd’hui leurs successeurs sont tenus
de même de prêter fidélité '.
11
RUSE DU COMTE D’ÉDESSE ENVERS SON BEAU-PÈRE ARMÉNIEN
Il arriva en ce temps-là que Baudouin comte d’Édesse, délivré des
chaînes ennemies, parce qu’il avait beaucoup de cavaliers et qu’il n’avait
pas de quoi payer les soldes de ceux qui l’avaient servi fidèlement, tint
conseil de façon assez ingénieuse : aller avec ses compagnons d’armes à
Mélitène rendre visite à son beau-père qui était très riche, en ayant aupa-
ravant ordonné ce qu’il conviendrait de faire une fois lui-même arrivé.
Après avoir fait le nécessaire, il arriva. Là, après les salutations d’usage
et beaucoup d’embrassades mutuelles en signe de paix et des démonstra-
tions réciproques d’amitié, il fut reçu par son beau-père de la manière
la plus magnifique, dépassant de beaucoup toutes les lois ordinaires de
l’hospitalité, traité comme un homme de la maison et un fils affectionné.
Comme le comte avait demeuré là quelques jours, que beau-père et
gendre passaient une partie de la journée à converser de choses plus ou
moins nécessaires, ses chevaliers se présentèrent et vinrent interrompre
leur entretien, comme il avait été convenu à l’avance. L’un d’eux alors
s’adressa au comte comme s’il le faisait au nom de tous. [...] Gabriel se
demanda avec étonnement ce que voulait ce rassemblement et à quoi
tendait ce discours solennel, jusqu’à ce que des interprètes l’instruisent
de la chose et il demanda alors sur quel gage le comte s’était obligé pour
les soldes. Le comte n’osait pas répondre comme si la pudeur l’en empê-
chait. L’avocat répondit alors que le comte avait hypothéqué sa barbe et
devait se laisser raser sans résistance s’il ne pouvait pas payer les soldes
au jour fixé. À ces mots, Gabriel, confondu de la bizarrerie d’une telle
convention, fut saisi d’une sorte de stupeur et parut bientôt rempli de
crainte et d’anxiété, et ne respirait plus qu’avec peine. L’usage des Orien-
taux en effet, tant les Grecs que les autres peuples, est de laisser croître la
barbe et d’en prendre un soin tout particulier. C’est à leurs yeux le comble
du déshonneur et la plus grande offense qui pût être faite à la réputation
d’un homme, qu’un seul poil de la barbe lui soit enlevé, quel que soit
d’ailleurs le motif d’une telle injure. Il demanda au comte si les choses
1. Voir ci-dessus, chap. 9, n. l,p. 540.
CHRONIQUE — LIVRE XI
543
étaient comme on venait de le dire, et celui-ci répondit : « C’est ainsi. »
Il fut encore plus stupéfait et devint hors de lui. Il demanda de nouveau
comment il pouvait se faire qu’il eût engagé une chose qu’il faut conser-
ver avec tant de soin, la marque du mâle, la gloire de son visage, ce qui
fait l’autorité de l’homme, comme si c’était une chose médiocre dont
l’homme puisse se séparer sans confusion. À quoi le comte répondit :
« Parce que je n’avais rien de mieux à ma disposition pour satisfaire les
chevaliers qui me pressaient violemment. Mais il ne convient pas que
mon seigneur et père en ait beaucoup de souci ; car j’espère de la miséri-
corde du Seigneur. » [...] Mais les chevaliers, selon leurs instructions,
assurèrent à l’unanimité que si le comte ne les payait pas au plus tôt, ils
le quitteraient sur-le-champ et ils se répandirent en menaces. Gabriel,
entendant ceci, dans sa simplicité, ignorant de leur ruse, hésitant en lui-
même sur ce qu’il fallait faire, choisit de payer aux chevaliers ce pour
quoi son gendre s’était obligé, sur le sien, plutôt que de souffrir une telle
ignominie envers celui qu’il regardait comme un fils. Il demanda quelle
était la somme due. On lui répondit : trente mille michels. C’était une
pièce d’or alors connue dans le commerce, qui tirait son nom d’un empe-
reur de Constantinople, Michel, qui avait fait frapper cette monnaie à son
effigie. Il consentit donc à payer cette somme pour son gendre, contre sa
promesse de ne plus contracter envers quiconque un tel pacte d’argent,
quelles que soient les circonstances ou la nécessité. L’argent fut donc
payé. Le comte prit congé de son beau-père et, parti dans le besoin, il s’en
revint chez lui riche, la bourse bien gonflée.
13
PRISE DE BEYROUTH (1110)
Cette même année, le roi, fidèle serviteur de Dieu et puissant vain-
queur, occupé sans relâche au soin d’accroître le royaume que le Seigneur
lui avait confié, profita de l’occasion fournie par quelques galères hiver-
nant dans le royaume pour mettre le siège devant la ville de Beyrouth, en
février, après avoir rassemblé depuis les extrémités de son royaume la
multitude des hommes du peuple chrétien. Beyrouth est une cité maritime
située entre Biblium et Sidon en Phénicie, l’une des villes suffragantes de
la métropole de Tyr. Cette ville fut jadis très bien traitée par les Romains.
Ainsi était-elle réputée parmi les colonies parce que ses habitants avaient
reçu le droit des Quirites. Ulpien l’atteste dans le Digeste, dans le titre De
censibus, à propos de la province de Phénicie : « On trouve dans la même
province la colonie de Beyrouth, comblée de bienfaits par Auguste, si
bien que le divin Adrien dit dans un certain discours que Beyrouth était
une colonie d’Auguste et jouissait du droit italique. » Outre le droit itali-
544
CHRONIQUE ET POLITIQUE
que, la ville de Beyrouth obtint du même Auguste le pouvoir d’enseigner
le droit romain, ce qui fut très rarement concédé aux villes, comme il est
dit dans le premier livre du Code, à la constitution qui commence ainsi :
Cordi nobis est, où on lit ceci : « et Dorothée, docteur des habitants de
Beyrouth ». On croit que cette ville fut anciennement appelée Gerse, et
on lit qu’elle fut fondée par Gerse, cinquième fils de Canaan. À son
arrivée, rejoint par le seigneur Bertrand, comte de Tripoli, il s’occupa
avec ardeur de l’investissement de la ville. Quelques nefs, remplies
d’hommes robustes et belliqueux, étaient venues deTyret de Sidon pour
porter aide à la ville, et il est certain que si l’entrée et la sortie avaient pu
été libres, tous les efforts des assiégeants auraient été consommés en pure
perte. Mais avec l’arrivée de la flotte, sur laquelle le roi avait compté pour
le succès de sa tâche, les nefs ennemies n’osèrent plus aller loin en mer
et se retirèrent à l’intérieur du port, si bien que les habitants n’eurent plus
de sortie ou d’entrée par la mer. Il y avait au voisinage de la cité une forêt
de pins qui fournissait aux assiégeants abondance de matériaux propres à
la construction des échelles et des machines. Ils firent se dresser des tours
en bois, construisirent des machines à lancer des flèches et fabriquèrent ce
qui est d’habitude nécessaire dans ce genre d’opération, puis assaillirent
continûment la ville, en sorte que les assiégés ne pouvaient trouver de
repos ni la nuit ni le jour : ils se succédaient à tour de rôle et épuisaient
les habitants de peines intolérables. Après avoir travaillé avec la même
vigueur pendant deux mois de suite, les assiégeants attaquèrent un jour
avec encore plus d’ardeur qu’à l’ordinaire en plusieurs points et quelques-
uns sautèrent sur la muraille depuis les tours de bois qui avaient été appli-
quées de force contre les remparts ; d’autres les suivirent, les uns de la
même manière, les autres avec des échelles, ils redescendirent à l’inté-
rieur et ouvrirent de force la porte de la cité. Notre armée entra alors sans
difficulté, elle occupa toute la ville et les habitants s’enfuirent vers la mer.
Ceux qui étaient dans les nefs, apprenant que le roi avait envahi la ville
avec les siens, descendirent à terre, occupèrent eux-mêmes le port,
repoussèrent au glaive les habitants venus chercher le salut en s’enfuyant
par là, et les forcèrent à se replier vers l’ennemi, si bien que les malheu-
reux, coincés entre les cohortes jumelles de leurs ennemis, périssaient
sous les coups des glaives, ici des uns, là des autres. Jusqu’à ce que le roi,
à la vue de ce carnage excessif, sur les supplications de ceux qui restaient
et demandaient miséricorde, ordonnât la fin du massacre par voix de
hérault et accordât la vie aux vaincus. La cité fut prise le 13 avril 1110'.
1. Le récit est calqué sur celui de Foucher de Chartres, mais non l’historique de la ville ;
il en va de même du chapitre suivant qui raconte la prise de Sidon (qui se rend le
19 décembre 1110).
CHRONIQUE — LIVRE XI
545
15
L'ARCHIDIACRE ARNULFE, HONNI PAR GUILLAUME DE TYR, DEVIENT
PATRIARCHE DE JÉRUSALEM
En ce temps-là mourut le patriarche de Jérusalem Gibelin, de bonne
mémoire. Il fut remplacé, contre la volonté divine croyons-nous, par
Amulfe, dont nous avons souvent fait mention plus haut, l’archidiacre de
Jérusalem, dénommé en langue vulgaire Mal Couronné. Mais à cause des
péchés du peuple, Dieu souffrit que régnât l’hypocrisie. Celui-ci continua
à administrer de la pire façon comme auparavant. Entre autres, il maria
sa nièce au seigneur Eustache Grenier, l’un des plus grands princes du
royaume, seigneur de deux nobles villes, Sidon et C’ésaréc, en lui confé-
rant d’excellentes parties du patrimoine ecclésiastique, à savoir Jéricho
avec tout ce qui lui appartenait, dont on dit qu’aujourd’hui la rente
annuelle vaut cinq mille pièces d’or. Il fut, durant son pontificat, d’une
fréquentation immonde, et montrait son ignominie ouvertement. Pour
masquer la chose, il changea l’ordre institué par les premiers princes dans
l’église de Jérusalem avec beaucoup de soin et de réflexion en introdui-
sant des chanoines réguliers. Il poussa aussi le roi à épouser une autre
femme, alors que sa femme vivait encore, comme il sera dit dans ce qui
suit.
22
LE COMTE D'ÉDESSE CHASSE JOSSELIN DE LA RÉGION EN DEÇÀ DE
L'EUPHRATE
Il arriva en ces jours qu’une famine très grande commença aux confins
d’Édesse, à cause des intempéries, du sol et de l’isolement de la région
au milieu des ennemis : entourés de toutes parts d’ennemis, les habitants
des lieux ne pouvaient s’adonner à l’agriculture, si bien que les habitants
de la ville et des faubourgs étaient contraints dans leur pénurie à manger
du pain d’orge et même du pain avec une mixture de glands. Mais la terre
du seigneur Josselin, tout entière en deçà de l’Euphrate, avait abondance
de grains et d’aliments, et le susdit Josselin, bien que sa province regor-
geât de tous biens, en ceci moins sage et comme un ingrat, ne donna pas
la moindre part de son superflu à son seigneur et parent qui lui avait tout
donné, tout en sachant que celui-ci souffrait de pénurie. Il se fit que le
seigneur comte Baudouin envoya des messagers au seigneur Roger, fils
de Richard et prince d’Antioche, auquel il avait donné sa sœur en maria-
ge ; ceux-ci traversèrent l’Euphrate et passèrent à l’aller et au retour par la
terre du seigneur Josselin où ils furent assez bien traités avec hospitalité.
546
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Comme il arrive aux imprudents, un familier du seigneur Josselin se mit
à parler en termes provocants aux messagers du seigneur comte, repro-
chant la pauvreté de celui-ci, comparée aux immenses richesses de son
seigneur en froment, vin, huile, et autres, en argent, en chevaliers et en
hommes de pied, ajoutant même de sa langue imprudente que le comte
n’était pas apte à gouverner la région et ferait mieux de vendre son comté
au seigneur Josselin et de retourner en France après avoir reçu beaucoup
d’argent. [...] Baudouin [comte d’Édesse] fit enchaîner Josselin et lui
infligea misérablement et de façon étonnante toutes sortes de questions et
de tourments jusqu’à ce qu’il renonçât par serment à toute la région qui
lui avait été donnée par lui-même le comte, et la lui remît. Il quitta ces
confins dépouillé de tous ses biens, et partit aussitôt trouver le seigneur
roi Baudouin auquel il raconta dans l’ordre tout ce qui lui était arrivé, et
lui ouvrit son projet, qui était de se préparer à rentrer dans sa patrie. Après
l’avoir entendu, le seigneur roi voyant qu’il serait très utile au royaume,
lui donna la ville de Tibériade et ses confins à posséder par droit hérédi-
taire, afin d’apporter soulagement à un tel homme. On dit qu’il gouverna
la ville et tout ce qui lui appartenait, tant qu’il y resta, avec beaucoup de
vigueur et de sagesse et étendit ses confins, alors que Tyr était encore
détenue par les infidèles. On dit qu’il causa beaucoup de gêne aux habi-
tants de Tyr à l’exemple de son prédécesseur, et pénétra souvent sur leurs
confins malgré son éloignement et les montagnes qui étaient entre eux,
pour leur porter dommage.
23
TREMBLEMENT DE TERRE
L’an 1 1 14, un tel tremblement de terre ébranla la Syrie que beaucoup
de villes et un nombre infini de bourgs furent renversés de fond en
comble, principalement vers la Cilicie, l’isaurie et la Celessyrie. En
Cilicie, il détruisit Mamistra et beaucoup de bourgs, il détruisit aussi
Maresia et ses faubourgs, de sorte qu’ il en reste à peine quelques vestiges.
Les tours et les remparts étaient ébranlés, les édifices majeurs étaient très
périlleux et en s’écroulant causaient le massacre d’un nombre infini de
gens, les cités les plus vastes étaient comme des champs avec des mon-
ceaux de pierres, transformés en tombeaux pour les habitants écrasés. La
plèbe, dans la consternation, fuyait le séjour des villes, craignant l’écrou-
lement des maisons ; chacun espérait trouver le repos sous la voûte des
deux, mais interrompait son sommeil, frappé de terreur, et voyait en
songe les catastrophes qu’il avait redoutées dans sa veille. Cet immense
fléau ne toucha pas une seule région, mais s’étendit jusqu’au fin fond des
provinces les plus reculées de l’Orient.
CHRONIQUE — LIVRE XI
547
SYRIENS ET CROISÉS ALLIÉS CONTRE LES TURCS (1 1 15)
L’année suivante, Borsequin [Bursuq], très puissant satrape des Turcs,
rassembla de nouveau une immense multitude de gens de sa nation,
pénétra en ennemi dans la région d’Antioche, et, traversant toute la pro-
vince, alla établir son camp entre Alep et Damas, attendant les occasions
favorables pour entreprendre ses incursions vers l’une ou l’autre de nos
régions. Cependant, Doldequin [Toghtekin], roi de Damas, redoutait leurs
expéditions et craignait que ces troupes ne se fussent rassemblées et ne
vinssent combattre dans l’intention de nuire à son royaume et à lui-même,
plutôt qu’aux chrétiens dont ils avaient souvent éprouvé les forces. Il était
soucieux du fait que les Turcs lui imputaient la mort d’un noble homme
tué à Damas, comme s’il avait su qu’on procédait au meurtre d’un tel
personnage. Ayant donc appris l’arrivée des Turcs et en toute connais-
sance de leurs intentions, après avoir envoyé des délégations chargées de
présents magnifiques tant au roi qu’au prince d’Antioche, il demanda ins-
tamment la paix pour un temps déterminé, prêtant serments et otages,
s’engageant à se montrer fidèle allié des chrétiens, tant du royaume que
de la principauté d’Antioche, durant tout le temps du traité. En même
temps, le prince d’Antioche, voyant les Turcs très voisins de sa région et
instruit par quelques rapports qu’ils se disposaient à envahir sa terre,
appela le roi au secours et invita aussi Doldequin à s’avancer avec ses
troupes, conformément au traité qu’ils venaient de conclure. Le roi, très
soucieux du salut de la région, rassembla sa milice et s’avança en toute
hâte, suivi d’une honnête escorte ; après s’être adjoint le comte Pons de
Tripoli, il arriva en peu de jours au lieu où le prince avait rassemblé ses
forces. Doldequin, comme il était plus voisin, était arrivé avant l’armée
du roi et s’était réuni aux camps des nôtres en fidèle allié. Toutes les
forces s’étant réunies, ils se dirigèrent à l’unanimité devant la ville de
Césarée [aussi appelée Panéas, Shaîzar] où l’on avait appris que les
ennemis étaient arrivés. A cette nouvelle, les Turcs, en voyant qu’ils ne
pourraient soutenir une attaque des nôtres sans grand péril, simulèrent un
retour comme pour ne pas revenir de nouveau. Les nôtres se séparèrent et
chacun rentra chez soi '.
I . Tout le chapitre 2 3 est tiré de Gautier le Chancelier, auteur d'une histoire de la guerre
d’Antioche portant sur les années 1 1 1 5 et 1119-1122, chancelier de Roger (prince d’Antio-
che après la mort de Tancrède).
548
CHRONIQUE ET POLITIQUE
26
AFFAIRES INTÉRIEURES : DÉPOSITION MANQUÉE D’ARNULFE. LE ROI FONDE
MONTRÉAL AU-DELÀ DU JOURDAIN ET REPEUPLE JÉRUSALEM
À cette époque, le seigneur pape, ayant appris les excès du patriarche
Amulfe et pleinement informé de sa fréquentation immonde, envoya
comme légat en Syrie un homme vénérable et connu pour sa grande piété,
l’évêque d’Orange. Arrivé dans nos régions, il convoqua en concile tous
les évêques du royaume, ordonna à Amulfe de s’y présenter, et finalement
le déposa de son office de pontife, en vertu de l’autorité apostolique,
conformément à ce qu’il avait mérité. Mais lui, encore confiant dans les
tours grâce auxquels il convertissait presque toutes les âmes, entreprit la
traversée et parvint à l’église romaine où il sut circonvenir la piété du
seigneur pape et de l’église entière avec des paroles enjôleuses et profu-
sion de cadeaux. Il revint chez lui avec la grâce du siège apostolique, et
retrouva avec son siège de Jérusalem la même vie licencieuse qui lui avait
valu sa déposition
A cette époque, le peuple chrétien n’avait pas encore de forteresse au-
delà du Jourdain. Le roi, désirant reculer les limites du royaume de ce
côté, résolut de fonder, avec l’aide du Seigneur, un place fortifiée dans la
Troisième Arabie, autrement appelée Syrie de Sobal, et d’y établir des
habitants qui pussent protéger des irruptions ennemies la terre sujette et
tributaire du royaume. Voulant accomplir au plus tôt ce dessein, il convo-
qua toutes ses troupes, passa la mer Morte, traversa la Seconde Arabie
qui a Pétra pour métropole, et entra dans la Troisième Arabie. Sur une
colline propre à l’exécution de son projet, il fonda une forteresse que sa
position naturelle et les travaux d’art rendirent très redoutable ; et dès que
l’ouvrage fut terminé, il installa comme habitants des piétons et des cava-
liers, auxquels il conféra de vastes territoires. Elle fut munie avec soin de
murailles, de tours, de remparts avancés, de fossés, d’armes, de vivres et
de machines, et le roi qui l’avait fondée décida de lui donner un nom qui
rappelât la dignité royale, celui de Montréal. Le lieu est remarquable par
la fertilité du sol, qui fournit en abondance froment, vin et huile, pour sa
salubrité, son agrément. La forteresse domine et commande toute la
contrée environnante.
1 . L’affaire est traitée brièvement par Foucher de Chartres, qui présente Amulfe comme
victime de la rumeur. La fin ne se trouve pas dans Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE XI
549
27
Vers la même époque, le roi était très préoccupé de voir la ville sainte
et agréable à Dieu dégarnie d’habitants, si bien qu’il n’y avait pas dans la
cité de population qui pût protéger des irruptions subites de l’ennemi les
entrées, les tours et les remparts, alors que lui-même était nécessairement
appelé pour les autres affaires du royaume. Il cherchait avec anxiété
comment il pourrait la remplir d’une population chrétienne, méditant en
lui-même et plus fréquemment interrogeant les autres. En effet, lorsque la
ville fut prise de force, les habitants étaient des Gentils qui succombèrent
presque tous sous le glaive, et à ceux qui échappèrent il ne fut pas donné
d’endroit où demeurer à l’intérieur de la ville. Bien plus, il aurait paru
sacrilège aux princes dévoués à Dieu de permettre qu’il y eût des habi-
tants ne faisant pas profession chrétienne dans un lieu si vénérable. Les
nôtres étaient peu nombreux et sans ressource, ils pouvaient à peine
occuper l’un des quartiers 1 de la ville. Les Syriens, qui au début habi-
taient la cité, étaient désormais rares, à cause des multiples tribulations et
infinis ennuis en ce temps d’hostilité, et leur nombre était quasiment nul.
Car, depuis l’entrée des Latins en Syrie et surtout la marche vers Jérusa-
lem après la prise d’Antioche, leurs concitoyens avaient commencé à
accabler les serviteurs de Dieu, à les tuer pour le moindre mot léger sans
égard pour l’âge ou la condition, redoutant qu’ils n’envoyassent des mes-
sagers et des lettres aux princes occidentaux dont on disait qu’ils arri-
vaient. Ainsi donc, le roi cherchait à remédier à cette désolation, et
s’informait avec diligence d’où il pourrait faire appeler des habitants. Il
apprit qu’il y avait au-delà du Jourdain, en Arabie, beaucoup de chrétiens
qui habitaient dans les campagnes et qui étaient asservis aux ennemis par
un tribut, dans de lourdes conditions. 11 leur fit dire de venir à Jérusalem,
en leur promettant de meilleures conditions. En peu de temps, beaucoup
vinrent avec leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux, leurs équipe-
ments et toute leur famille, attirés par le respect pour ces lieux, par leur
affection pour les nôtres et par l’amour de la liberté, et ils furent reçus par
le roi. Beaucoup d’autres encore accoururent pour habiter la ville digne
de Dieu, qui n’avaient pas été appelés et fuyaient le joug d’une dure servi-
tude. Le roi remplit les demeures des quartiers qui paraissaient avoir le
plus besoin de ce renfort.
1 . Viens, dans le texte latin.
550
CHRONIQUE ET POLITIQUE
21
MARIAGE DU ROI BAUDOUIN AVEC LA COMTESSE DE SICILE, ET SON RENVOI
TROIS ANS APRÈS 1
L’armée s’étant séparée et chacun étant rentré chez soi, un messager se
présenta pour annoncer au roi que la comtesse de Sicile venait d’arriver
dans la ville d’Acre. Cette comtesse avait été femme du seigneur comte
Roger, nommé Bursa, frère du seigneur Robert Guiscard. Elle était noble,
puissante et riche. L’année précédente, le roi lui avait envoyé des nobles
de sa cour pour l’inviter avec insistance à bien vouloir s’unir à lui selon
la loi conjugale. Elle avait fait part de ces paroles à Roger son fils, qui fut
par la suite roi de Sicile, et ils en avaient délibéré ensemble. Ils jugèrent
l’un et l’autre que, si le roi voulait confirmer sa parole en acceptant certai-
nes conditions, ils étaient prêts à accéder à sa requête. Ces conditions
étaient que si le roi avait un enfant de la comtesse, après sa mort le
royaume serait concédé à cet enfant sans contradiction ni difficulté
aucune, et que si au contraire le roi venait à mourir sans héritier né de la
comtesse, le comte Roger, fils de celle-ci, deviendrait son héritier et lui
succéderait sans contradiction ni difficulté aucune. Le roi avait donné
comme mandat à ses légats de consentir à toute espèce de condition et
d’employer tous leurs moyens à ramener la comtesse avec eux. Car il
avait entendu dire et tenait pour certain qu’elle était une femme riche, qui
habitait chez le fils et abondait en biens, tandis que lui-même au contraire
était pauvre et faible, et avait à peine de quoi suffire aux nécessités quoti-
diennes et aux soldes des cavaliers ; d’où sa soif de subvenir à ses besoins
à l’aide de cette surabondance. Ses envoyés acceptèrent donc avec recon-
naissance les conditions susdites, et jurèrent comme on leur demanda que
le pacte serait maintenu par le roi et les princes de bonne foi, sans fraude
et sans malice. Après que son fils lui eut fourni tout le nécessaire, la
comtesse se prépara au voyage, fit charger les nefs de froment, de vin,
d’huile, de viandes salées, et en outre d’armes et de beaux harnache-
ments ; elle emporta aussi infiniment d’argent, et aborda notre région
comme je l’ai déjà dit, suivie de toutes ses troupes. Cette vilenie, comme
je l’ai dit, avait été machinée par le patriarche Amulfe en sorte que cette
femme noble et honorable fut abusée. Nous ne pouvons pas en effet nier
qu’elle fut abusée, celle qui dans la simplicité de sa route pensait que le
roi était personne idoine pour l’épouser légitimement. Mais il en allait
tout différemment. Car la femme qu’il avait épousée bien légitimement à
Édesse était encore vivante [...].
1. Les deux faits, distants de trois ans, sont réunis ici pour la commodité du lecteur. Le
mariage du roi Baudouin avec la comtesse de Sicile et sa répudiation sont mentionnés très
brièvement et sans commentaire par Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE XI
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29
[...] Le roi retourna à Jérusalem, et tomba gravement malade de façon
imprévue [1117]. Comme il perdait ses forces et craignit de mourir, la
conscience déchirée par le fait qu’il avait injustement renvoyé sa femme
légitime pour en épouser une autre, le cœur contrit, repentant, il ouvrit sa
conscience à des hommes religieux et craignant Dieu, confessa son péché,
et promit satisfaction. On lui conseilla alors d’abandonner la reine qu’il
avait épousée en second et de rappeler à la dignité royale celle qu’il avait
rejetée ; il aquiesça et fit vœu d’agir ainsi s’il lui était accordé de vivre. En
conséquence, il fit appeler la reine et lui expliqua la chose. Bien qu’elle en
fût déjà quelque peu instruite pour en avoir entendu parler par plusieurs
personnes, elle parut cependant douloureusement affectée d’avoir été
invitée avec tant d’audace et circonvenue par les tromperies des princes
de la région qui avaient été envoyés la chercher. Triste et affligée, tant
par l’affront subi que par la perte inutile de ses richesses, elle prépara
donc son retour chez elle, trois ans après sa venue auprès du roi. Son
retour bouleversa son fils au plus haut point et lui inspira pour jamais une
violente haine contre le royaume et ses habitants. Tandis que tous les
autres princes chrétiens de l’univers n’ont cessé de faire les plus grands
efforts, soit de leur personne, soit par leurs immenses libéralités, pour
protéger et faire prospérer notre royaume comme une nouvelle plante, lui
et ses héritiers n’ont pas même cherché jusqu’à ce jour à nous adresser
une parole d’amitié ; et cependant ils pourraient nous assister dans nos
besoins de leurs conseils et de leurs secours beaucoup plus facilement et
plus commodément que tout autre prince. Ils paraissent avoir conservé à
jamais le souvenir de cette injure et font injustement peser sur tout un
peuple la faute d’une seule personne.
31
MORT DU ROI BAUDOUIN (7 AVRIL 1118)
L’année suivante, le roi, afin de rendre aux Égyptiens les maux qu’ils
avaient souvent faits à son royaume, descendit en Égyp e à la tête de
forces nombreuses, entra de force dans la très antique ville du nom de
Pharamia, et donna en proie ses richesses à ses compagnons d’armes.
C’est une ville antique comme nous le disons, située sur le littoral marin,
pas loin de l’embouchure du Nil qui est dite Carabeix, au-dessus de
laquelle se trouve une deuxième très ancienne ville, Tampnis, familière
des signes que le Seigneur opéra devant Pharaon par l’intermédiaire de
son serviteur Moïse. Après avoir pris la ville, le roi se rendit vers les
552
CHRONIQUE ET POLITIQUE
bouches du Nil, admira ses eaux qu’il n’avait pas encore vues et les
examina avec d’autant plus d’intérêt qu’on dit et croit que le Nil, dont le
bras près duquel il se trouvait va jusqu’à la mer, est l’un des quatre
fleuves du Paradis. Après avoir fait pêcher des poissons qui se trouvaient
là en grande abondance, le roi retourna dans la ville qu’ils avaient
occupée, et en fit préparer pour son repas. Au moment où il sortit de table,
il se sentit pris de douleurs internes, une ancienne blessure commença à
le faire violemment souffrir, et il désespéra de vivre. Le retour fut
ordonné aux légions par la voix des héraults, le mal avait envahi le roi au
point qu’il ne put monter à cheval, on fit une litière et l’y installa, il souf-
frait beaucoup ; ils traversèrent en partie le désert entre l’Égypte et la
Syrie et parvinrent à la ville de ce désert, la ville antique de Laris. Il
mourut là [...]. Il fut enseveli avec la magnificence royale en dessous du
Calvaire à côté de son frère, au lieu-dit Golgotha '.
LIVRE XII
Le règne de Baudouin II jusqu ’à sa capture
( 1118 - 1123 )
Difficultés au nord avec une terrible bataille perdue aux confins d’Antio-
che, livrée sans laisser au roi le temps d ' arriver , où le prince trouve la mort ;
un peu plus tard, malencontreuse capture du roi et du comte d ’Édesse dans
le Haut-Euphrate. Succès au sud malgré les tentatives du roi de Damas et des
Egyptiens, grande victoire navale vénitienne.
• 1 . Le seigneur Baudouin [du Bourg], comte d’Édesse, est élevé à la royau-
té ; on décrit qui il fut et d’où il vint.
• 2. Pour quelle raison il s’avançait vers Jérusalem quand il fut choisi comme
roi.
• 3. Où l’on explique le mode d’élection et l’on décrit un fait mémorable du
comte Eustache de Boulogne.
• 4. Du physique, des habitudes et de la conversation de ce roi.
5. Mort de l’empereur de Constantinople Alexis, aussi du seigneur pape
Pascal, et de la comtesse de Sicile qui fut reine de Jérusalem.
6. Une armée d’Égyptiens pénètre dans le royaume par terre et par mer ; le
roi accourt avec les siens mais ils ne se rencontrent pas ; le patriarche de Jéru-
salem Amulfe meurt, il est remplacé par Gormundus.
• 7. L’ordre de la milice du temple de Jérusalem est institué.
1. Le récit est repris de Foucher de Chartres presque dans les mêmes termes, sauf les
références à l’histoire biblique.
CHRONIQUE — LIVRE XII
553
8. Mort du pape Gélase, auquel succède Calixte.
9. Gazi [llghâzi], très puissant satrape des Turcs, se répand dans la région
d’Antioche avec d’immenses forces et ravage tout.
1 0. Le prince Roger tombe au combat et notre armée est battue.
11. Le roi et le comte de Tripoli s’approchent d’Antioche pour résister
audit Gazi.
1 2. Le roi et le comte rencontrent Gazi, le battent et le font fuir, après avoir
fait beaucoup de morts ; le soin du principat est remis au roi.
13. Un concile est célébré à Naplouse, ville de Samarie.
14. Le susdit Gazi [llghâzi] recommence ses expéditions, pénètre dans les
confins d’Antioche, le roi accourt, mais Gazi meurt frappé d’apoplexie.
• 15. Le roi donne pleine liberté aux habitants de Jérusalem et les munit de
son privilège.
16. Doldequin [Toghtekin], roi des Damascènes, chasse la population des
confins de Tibériade, le roi accourt, il détruit la ville de Gérase.
• 17. Balak, le très puissant prince des Turcs, pénètre de force dans les
confins d’Antioche, capture le comte Josselin et aussi le roi, qui tombe entre
ses chaînes.
• 18. Des Arméniens s’exposent à un grave péril pour secourir le roi : ils
occupent le château où il était détenu captif, et le comte Josselin est libéré.
19. Balak reprend de force le même château après avoir massacré les
Arméniens par le glaive.
20. Le comte Josselin, après avoir rassemblé d'immenses forces pour
secourir le seigneur roi, parvient à Antioche, mais un fait nouveau le pousse
à dissoudre ses troupes qu’il renvoie chez elles.
2 1 . Les Égyptiens pénètrent de nouveau dans le royaume avec d’immenses
forces, mais ils sont miraculeusement battus par les nôtres accourus en une
troupe vaillante.
• 22. Le duc de Venise descend en Syrie avec une flotte très nombreuse.
• 23. Le duc détruit de force une flotte ennemie découverte près de Jaffa et la
fait se retourner et fuir, après avoir retenu plusieurs galères.
• 24. Les princes du royaume se réunissent avec le duc et on met le siège
devant Tyr.
• 25. Copie du privilège contenant la teneur des pactes entre les Vénitiens et
les princes du royaume pour le siège de Tyr.
1
ÉL.ECTION DU ROI BAUDOUIN II
Le second roi latin de Jérusalem fut le seigneur Baudouin du Bourg,
dénommé Aculeus, homme pieux et craignant Dieu, illustre par sa foi, et
d'une grande expérience dans la chose militaire. Il était de nation franque,
de l’évêché de Reims, fils du seigneur Hugues, comte de Réthel, et de
Mélisende, illustre comtesse, qui eut, dit-on, beaucoup de sœurs qui
554
CHRONIQUE ET POLITIQUE
mirent au monde beaucoup de fils et de filles, autant qu’on sache par ceux
qui mettent leur soin à faire les généalogies des princes. Baudouin avait
pris la route de Jérusalem du vivant de son père, avec beaucoup d’autres
nobles, dans la suite du seigneur duc Godefroi son parent ; il partit avec
dévotion comme les autres, laissant à la maison son père déjà chargé
d’ans, deux frères et deux sœurs, lui-même étant l’aîné de tous. L’un de
ses frères s’appelait Gervais et fut plus tard élu à l’église de Reims, l’autre
s’appelait Manassès ; une de ses sœurs eut comme mari le châtelain de
Vitry [...].
2
Lorsque le seigneur Baudouin, frère du seigneur duc Godefroi, de
pieuse et illustre mémoire, fut appelé au royaume de Jérusalem après la
mort de son frère et fut solennellement installé sur le trône royal, cet autre
Baudouin, dont nous avons à parler maintenant, lui succéda dans le comté
d’Édesse, qui lui fut confié par le nouveau roi son parent, qu’il administra
pendant dix-huit ans et un peu plus avec vigueur et succès. La dix-hui-
tième année où il était comte, voyant que sa région jouissait de la tranquil-
lité désirable, il se proposa de rendre visite au roi de Jérusalem son
seigneur, son parent et son bienfaiteur, et de faiire ses dévotions aux lieux
saints. Il ordonna donc le nécessaire pour la route, remit la région à ses
fidèles dont la foi et l’habileté lui inspiraient toute confiance, laissa ses
places 1 en bon état de défense, en homme sage et circonspect, et s’enga-
gea sur la voie prévue en s’adjoignant une suite honorable. Tandis qu’il
poursuivait sa route, voici qu’un envoyé arriva pour lui annoncer que le
roi venait de finir ses jours en Égypte, ainsi qu’il était vrai. Consterné
d’apprendre la mort de son seigneur et parent, ce qui n’est pas étonnant,
il poursuivit le chemin commencé et hâta sa marche pour se rendre à Jéru-
salem. Il arriva qu’il y parvint le jour de la fête appelée les Rameaux,
quand selon l’habitude tout le peuple se rassemble dans la vallée de Josa-
phat en procession solennelle pour célébrer une telle journée. D’un côté
arrivèrent le comte et les siens, de l’autre on faisait entrer le cercueil du
roi et le cortège des obsèques avec toute la milice qui était descendue avec
lui en Égypte et suivait le cercueil de son seigneur comme il est d’usage.
1. Municipia, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XII
555
3
Le cercueil royal fut introduit dans la cité sainte et porté dans l’église
du Sépulcre à côté de son frère, au lieu appelé Golgotha, au-dessous du
mont du Calvaire. Après qu’on lui eut rendu tous les honneurs de la sépul-
ture, les plus grands seigneurs du royaume qui étaient présents, les
évêques, archevêques et autres prélats des églises se réunirent avec le sei-
gneur Amulfe, le patriarche, et quelques princes laïques, parmi lesquels
on distinguait un homme capable dont j’ai eu souvent occasion de parler,
Josselin, puissant en œuvres autant qu’en paroles et seigneur de Tibé-
riade. On mit en délibération l’importante affaire de l’élection d’un roi,
et divers avis furent proposés. Les uns pensaient qu’il fallait attendre l’ar-
rivée du seigneur comte Eustache, et ne point violer la très antique loi de
la succession héréditaire, surtout si l’on considérait que ces deux frères,
de précieuse mémoire, avaient heureusement administré le royaume, et
s’étaient illustrés par la sagesse et la douceur de leur gouvernement.
D’autres disaient que les affaires du royaume, et les dangers auxquels il
était constamment en butte, ne pouvaient admettre de si longs délais, et
que tout retard serait pernicieux ; qu’il fallait donc se hâter de pourvoir
aux besoins du pays, de peur que, s’il se présentait une circonstance diffi-
cile, il n’y eût personne en état de se mettre à la tête de l’armée et prendre
soin des affaires publiques qui pourraient se trouver, faute de chef, expo-
sées au plus grand péril. Tandis que l’assemblée flottait incertaine entre
ces diverses propositions et n’osait prendre aucun parti, Josselin, s’étant
assuré d’abord des dispositions du patriarche et l’ayant amené à partager
son opinion, usant du grand crédit dont il jouissait dans tout le royaume,
mit un terme à ces hésitations en se prononçant pour le parti qui voulait
que l’on s’occupât sans délai de l’élection d’un roi. « Il y a ici présent,
dit-il, le comte d’Édesse, homme juste et craignant Dieu, cousin du roi
défunt, vaillant dans les combats et digne d’éloges en tout point : aucune
contrée, aucune province ne pourraient nous fournir un meilleur prince,
et il est beaucoup plus convenable de le choisir pour roi que d’attendre
des chances remplies de péril. » Nombre de ceux qui entendirent ces
paroles crurent que Josselin parlait en toute sincérité de cœur, car ils
savaient comment il avait été maltraité, peu de temps auparavant, par le
comte d’Édesse ; ils jugeaient, selon le proverbe, que « tout éloge venu
d’un ennemi est vrai », et comme ils ne savaient pas que Josselin eût d’au-
tres vues, ils firent confiance en ses paroles. Mais comme on disait, il était
poussé par un autre sentiment, car il s’efforçait d’élever le seigneur comte
au royaume dans l’espoir de lui succéder dans le comté. Le patriarche
Amulfe et le seigneur Josselin ayant donc embrassé et soutenu cette
opinion, les autres les suivirent facilement et il fut roi d’un consentement
unanime. Le jour suivant, qui était celui de la sainte Résurrection, selon
556
CHRONIQUE ET POLITIQUE
la coutume, il reçut solennellement, et Fonction, et la consécration, et
l’insigne royal de la couronne. Quelles que fussent en cette occasion les
intentions secrètes du patriarche et du seigneur Josselin, le Seigneur, dans
sa miséricorde, tourna en bien cet événement. Soutenu par la grâce divine,
Baudouin se montra juste, pieux, craignant Dieu et par la grâce de Dieu,
il réussit dans toutes ses entreprises. Il semble cependant que son entrée
fut peu régulière et il est certain que ceux qui le promurent le firent en
excluant Fhéritier légitime du royaume. Car après la mort du roi, soit que
ce prince l’eût ordonné par une dernière disposition, soit que le conseil
des seigneurs l’eût ainsi résolu, nous n’avons pu trancher avec certitude,
on avait fait partir quelques hommes nobles et illustres, avec mission de
se rendre de la part de tous auprès du comte de Boulogne, le seigneur
Eustache, frère de l’excellent duc Godefroi et du roi Baudouin, et de l’in-
viter à venir prendre possession de leur héritage. Arrivés auprès de lui, ils
le trouvèrent peu disposé à se rendre à leurs vœux et s’en défendant avec
insistance [...].
4
« Le nouveau roi avait, dit-on, belle apparence, les traits du visage
beaux, une chevelure peu fournie, mais blonde et mêlée de quelques poils
blancs, la barbe claire et tombant cependant sur sa poitrine, le teint animé
et même rosé, autant du moins que son âge le comportait. Habile au
maniement des armes et excellent cavalier, il avait une grande expérience
de tout ce qui se rapporte à l’art militaire. Il avait de la prévoyance dans
sa conduite et réussissait d’ordinaire dans ses expéditions. Il se montrait
pieux dans toutes ses œuvres, clément et miséricordieux, rempli de reli-
gion et de crainte du Seigneur ; il était infatigable à la prière, à tel point
que ses genoux et ses mains étaient couverts de callosités, par suite de ses
fréquentes génuflexions et des pénitences qu’il s’imposait. Enfin, quoi-
qu’il fût déjà d’un âge avancé, il était d’une extrême activité toutes les
fois que les affaires du royaume l’exigeaient 1 . » Parvenu sur le trône
royal, soucieux du comté d’Edesse qu’il avait laissé sans chef, il appela
son parent Josselin : il voulut lui donner pleine satisfaction des torts qu’il
lui avait faits auparavant et lui donna le comté, à lui qui connaissait plei-
nement la région. Il reçut sa fidélité, Finvestit de sa bannière et lui en fit
prendre possession. Il appela de là-bas sa femme, ses filles et ses fami-
liers, et par les soins de Josselin les accueillit tous sains et saufs. Sa
femme, du nom de Morfia, était la fille d’un noble grec du nom de
Gabriel, dont nous avons parlé plus haut, qu’il épousa quand il était comte
et qui lui apporta beaucoup d’argent en dot ; elle lui avait donné trois
I . Traduction de Fr. Guizot, CC, t. 2, p. 197-198 (voir l’Introduction).
CHRONIQUE — LIVRE XII
557
filles, à savoir Mélisende, Alice et Hodiemam ; elle accoucha d’une qua-
trième fille après qu’il eut reçu le royaume, qui eut le nom d’Yvette [...].
7
FONDATION DE L’ORDRE DES TEMPLIERS ( 1 1 1 8)
Dans le cours de la même année, quelques nobles cavaliers de l’ordre
équestre, hommes dévoués à Dieu et animés de sentiments religieux, se
consacrèrent au service du Christ et firent profession entre les mains du
patriarche de vivre à jamais selon l’usage des chanoines réguliers, dans
la chasteté, l’obéissance et sans bien propre. Les premiers et les plus dis-
tingués d’entre eux furent deux hommes vénérables, Hugues de Payns
et Godefroi de Saint-Omer. Comme ils n’avaient ni église ni domicile
déterminé, le roi leur concéda pour un certain temps un logement dans
son palais situé à côté du Temple du Seigneur, au sud. Les chanoines leur
concédèrent aussi la place qui leur appartenait vers le palais, pour leurs
exercices, à certaines conditions. Le roi et les grands, le seigneur patriar-
che et les prélats des églises leur donnèrent en outre, sur leurs propres
domaines, certains bénéfices, les uns à terme, les autres à perpétuité, des-
tinés à leur vivre et à leur vêtement. Lorsqu’ils firent leur première pro-
fession, il leur fut enjoint, par le seigneur patriarche et par les autres
évêques, de travailler de toutes leurs forces et pour la rémission de leurs
péchés à protéger les voies et les chemins, et de s’appliquer à défendre
les pèlerins contre les attaques ou les embûches des voleurs et des marau-
deurs. Durant les neuf premières années de leur institution, ils portèrent
l’habit séculier, et n’eurent jamais d’autres vêtements que ceux que le
peuple leur donnait par charité. Dans le cours de la neuvième année et
lors du concile qui fut tenu en France à Troyes, auquel assistèrent les sei-
gneurs archevêques de Reims et de Sens et leurs suffragants, l’évêque
d’Albano, légat du Saint-Siège apostolique, aussi les abbés de Cîteaux et
de Clairvaux, et plusieurs autres encore, on institua une règle pour eux, et
on leur assigna un habit, à savoir le vêtement blanc, sur l’ordre du sei-
gneur pape Honorius et du seigneur Étienne, patriarche de Jérusalem.
Depuis neuf ans qu’ils avaient fait leur première profession, ils étaient
seulement neuf ; mais alors leur nombre commença à s’augmenter et leurs
propriétés à se multiplier. Dans la suite, et sous le pontificat du seigneur
pape Eugène, on dit qu’ils commencèrent à faire coudre sur leurs man-
teaux des croix de drap rouge pour mieux se distinguer des autres
hommes, et ces croix étaient également cousues au manteau des frères
inférieurs qui étaient dit servants '. Depuis, leurs affaires ont crû immen-
I . Servientes, dans le texte latin.
558
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sèment, si bien qu’ils ont en ce moment dans leur couvent plus ou moins
trois cents cavaliers, tous revêtus de manteaux blancs, sans compter les
frères servants dont le nombre est presque infini. On dit qu’ils ont d’im-
menses propriétés, tant au-delà qu’en deçà de la mer, et qu’il n’y a pas
dans le monde chrétien une seule province qui ne leur ait assigné une
portion quelconque de biens ; en sorte que leurs richesses sont, à ce qu’on
assure, égales à celles des rois. Puisqu’ils demeurent dans le palais royal
à côté du Temple du Seigneur, on les appelle frères de la milice du
Temple. Ceux qui, pendant longtemps, se sont maintenus dans leur hono-
rable projet, satisfaisant assez sagement à leur profession, oublièrent
ensuite l’humilité, qui est comme on sait la gardienne de toutes les quali-
tés et préserve du malheur tant qu’on veut la faire siéger intérieurement,
se sont soustraits au seigneur patriarche qui leur avait donné l’institution
de Tordre et les premiers bénéfices, et lui ont refusé l’obéissance montrée
par leurs prédécesseurs. Ils sont devenus une grande gêne pour les églises
de Dieu, auxquelles ils ont retiré les dîmes et les prémisses et dont ils ont
troublé indûment les possessions.
15
FRANCHISE COMMERCIALE ACCORDÉE À LA VILLE DE JÉRUSALEM ( 1 1 20)
Au même moment à Jérusalem, le roi, avec une pieuse libéralité et un
grand désintéressement, donna aux habitants jérosolomitains la liberté
des coutumes qu’on avait l'habitude d’exiger de tous ceux qui impor-
taient ou exportaient quelque marchandise. Ceci, valable à perpétuité, fut
confirmé par un acte revêtu du sceau royal. De sorte que tout Latin qui
entrait dans la ville ou en sortait, apportant ou emportant des marchandi-
ses quelconques, ne fut plus contraint de payer aucune sorte de coutume,
mais eut libre et complet pouvoir de vendre et d’acheter. Il donna aussi
aux Syriens, aux Grecs, aux Arméniens et à tous les hommes de toute
nation, pas moins même aux Sarrasins, le libre pouvoir d’apporter dans
la cité sainte du froment, de l’orge et toute espèce de légumes, sans avoir
à craindre aucune exaction. Il remit aussi la taxe coutumière prélevée sur
les mesures et les poids, par où il se concilia la bienveillance des âmes
dans tout le peuple et mérita la faveur publique. Il semble avoir poursuivi
deux buts, comme il est habituel à un roi et par affection pour les habi-
tants : il voulut, et que la cité abondât davantage en aliments, sans souffrir
d’exactions, et que la ville agréable à Dieu multipliât et renforçât sa popu-
lation, à l’exemple de son prédécesseur.
CHRONIQUE — LIVRE XII
559
17
LES TURCS S’EMPARENT DU ROI PRÈS D’ÉDESSE (1124)
Tandis que les affaires du royaume se trouvaient ainsi dans un état de
prospérité satisfaisante par la grâce de Dieu, l’ennemi de la paix, jaloux
de la tranquillité que Ton espérait, s’efforça de susciter un scandale. Pons,
second comte de Tripoli, nous ne savons poussé par qui, refusa de rendre
hommage au roi de Jérusalem et poussa l’impudence jusqu’à refuser le
service qu’il lui devait en vertu du serment de fidélité. Le roi, ne pouvant
supporter un tel affront, rassembla dans tout son royaume autant de cava-
liers que de gens de pied et partit pour Tripoli, résolu à demander raison
d’une si grande offense. Mais, avant que Tune ou l’autre des deux parties
eût souffert quelque dommage, des hommes honnêtes et agréables à Dieu
interposèrent leur médiation et rétablirent la paix entre eux. Au moment
de son départ, il fut appelé par les habitants d’Antioche qui se trouvaient
en danger et il descendit dans cette région. En effet Balak, puissant et
magnifique prince des Turcs, tourmentait la région par de fréquentes
irruptions, et ceci d’autant plus audacieusement qu’il venait de faire pri-
sonnier et enchaîner le seigneur Josselin, comte d’Edesse, et le seigneur
Galeran son parent, après les avoir attaqués à Timproviste. Lorsqu’il fut
informé de l’arrivée du roi, il ralentit cependant un peu ses incursions et
chercha à éviter une rencontre, car il savait que le roi avait de la chance
au combat et qu’il n’était pas facile de triompher de lui. Il continua toute-
fois à rôder de loin avec ses meilleures troupes, guettant sans cesse l’occa-
sion de faire aux nôtres quelque dommage. Le roi se rendit alors, avec la
troupe de chevaliers qu’il avait amenés, dans la terre du comté d’Edesse,
afin d’apporter quelque consolation à ce peuple privé de recteur '. Il par-
courut toute la région, examinant avec soin si les forteresses étaient bien
munies, s’il y avait dans chacune d’elles assez de cavaliers et d’hommes
de pied, abondance suffisante d’armes et de vivre, et prenant soin de leur
faire fournir tout ce qui pouvait leur manquer. Il arriva qu’en sortant de
Turbessel pour aller à Édesse, dans le même souci, afin de mieux s’ins-
truire de l’état de la région au-delà de l’Euphrate et de tout réformer le
mieux possible, une certaine nuit où il cheminait avec les gens de sa
maison, en sécurité, il était peu sur ses gardes : il laissa ses rangs se dis-
perser et presque tous se livrèrent au sommeil. Balak, qui avait connais-
sance de la marche du roi et s’était placé en embuscade, en sortit
subitement, se jeta sur l’escorte qu’il surprit sans défense et accablée par
le sommeil, parvint même jusqu’au roi, s’empara de sa personne, et l’em-
mena prisonnier, tandis que les hommes de sa suite qui se trouvaient en
I . Terme générique pour « chef », généralement ecclésiastique.
560
CHRONIQUE ET POLITIQUE
avant ou en arrière furent mis en fuite, et se sauvèrent de divers côtés,
sans savoir même ce que le roi était devenu. Balak le fit conduire,
enchaîné, dans une forteresse située au-delà de l’Euphrate et nommée
Quartapiert, où se trouvaient déjà le comte Josselin et Galeran, dont il a
été question plus haut. Quand ils apprirent le misérable accident arrivé au
roi, vivement en souci pour le royaume, nos princes restés là-bas, de
concert avec le patriarche, se retrouvèrent comme un seul homme à la
ville d’Acre avec tous les prélats, et d’un commun accord désignèrent
comme chef et recteur le seigneur Eustache Garnier, un homme sage,
remarqué, pleinement expérimenté dans la chose militaire, qui possédait
deux cités du royaume par droit héréditaire, Sidon et Césarée, avec ce qui
leur appartenait. Ils lui confièrent donc le soin du royaume et de l’admi-
nistration générale jusqu’à ce qu’un visiteur se lève d’en haut et libère le
roi. Mais revenons à l’histoire que nous avons commencée sur le roi.
18
Des Arméniens de la terre du comte apprirent que le roi et le comte se
trouvaient enchaînés dans le château nommé plus haut ', que de si grands
princes du nom chrétien étaient tenus captifs dans cette place 1 2 . En tenant
pour rien le danger, même si leur artifice n’avait pas d’issue heureuse, ils
s’engagèrent dans des voies nouvelles et inouïes — et certains assurent
qu’ils avaient été appelés diligemment par le seigneur Josselin et s’expo-
saient sans critique dans l’espoir d’une rémunération très importante.
Cinquante en effet, qui paraissaient très forts, s’engagèrent sur la foi d’un
serment réciproque à libérer ces hommes magnifiques quel que soit le
péril. Habillés comme des moines, portant des poignards sous leurs
amples vêtements, ils se dirigèrent vers la place en hauteur 3 comme s’il
s’agissait d’une affaire de moines, simulant des gens qui auraient été atta-
qués, par la parole, par leur voix gémissante et en modifiant leur mine. Ils
affirmèrent en larmes qu’ils voulaient en témoigner auprès du gouverneur
du lieu, qui veillait à ce qu’il ne se passe pas d’excès allant contre la disci-
pline des temps dans les localités adjacentes. Ils furent finalement admis
à entrer, ils sortirent aussitôt leurs glaives et massacrèrent tous ceux qui
venaient à eux. Quoi de plus ? Ils prirent le château, délivrèrent le roi et
le comte, munirent le château comme ils purent. Le roi fit partir le comte
Josselin pour rassembler des secours et les envoyer en toute rapidité [...] 4 .
1. Guillaume de Tyr emploie ici le terme de castrum pour désigner Quartapiert.
2. Mimicipium , dans le texte latin.
3. Oppidum, dans le texte latin.
4. L’histoire continue de façon romanesque, avec au passage le récit d’un songe prémoni-
toire de Balak. Le roi, enfermé dans le château par les Turcs qui réussirent à le reprendre et
massacrèrent tous les Arméniens, s’échappa par miracle. L’histoire de la capture et la déli-
vrance des chapitres 17 et 18 se trouve aussi dans Y Histoire de Jérusalem de Foucher de
CHRONIQUE — LIVRE XII
561
22
ARRIVÉE DU DOGE DE VENISE ET GRANDE VICTOIRE NAVALE
En ce temps-là, le duc de Venise, Dominicus Michaelis, apprenant les
besoins du royaume d’Orient, de concert avec plusieurs grands seigneurs
de la province, forma une flotte de quarante galères, dont vingt-huit « ga-
les 1 » et quatre nefs plus grandes encore adaptées au transport des
bagages. Ils prirent le chemin de la Syrie. Lorsqu’il fut arrivé à l’île de
Chypre, où l’on était déjà informé de sa prochaine venue, on lui annonça
que la flotte égyptienne avait abordé en Syrie aux environs de Jaffa, où
elle stationnait et inspirait de vives craintes à toutes les villes maritimes.
Le duc donna aussitôt l’ordre du départ, disposa sa flotte en ordre de
bataille et accéléra la course vers Jaffa. On leur annonça entre-temps que
la flotte égyptienne avait quitté Jaffa et se dirigeait vers Ascalon, ayant
appris par des rumeurs de mauvais augure que les nôtres s’étaient portés
contre la cité et s’y battaient. Ils dirigèrent la flotte par là avec le souhait
profond de trouver la flotte ennemie et tenter l’attaque. Ensuite, en
hommes prévoyants et expérimentés en ce genre d’affaire, ils ordonnèrent
la flotte selon ce qu’ils jugèrent le plus utile. Ils avaient dans leur flotte
un certain nombre de nefs à éperons plus grandes que les galères, qu’ils
appellent « gates », garnies de cent rames, dont chacune exigeait le
service de deux rameurs. Ils avaient en outre quatre nefs plus grandes,
ainsi que nous l’avons déjà dit, uniquement chargées du transport des
bagages, des machines, des armes et des vivres. Ils disposèrent les quatre
en avant des « gates », afin que l’ennemi, si par hasard il les apercevait
de loin, fût persuadé que c’était une flotte de marchands et non d’enne-
mis ; les galères suivaient. Ainsi ordonnée, l’armée s’avança vers le litto-
ral. Le vent était favorable, la mer calme, la flotte ennemie proche.
Comme le crépuscule du matin commençait à paraître et que l’aurore
annonçait la lumière à l’Orient, les ennemis aperçurent la flotte et au fur
et à mesure que le jour se levait ils la voyaient plus proche. Stupéfaits,
apeurés, ils saisirent les rames, s’encourageant par voix et par gestes à
couper les cordes, lever les ancres, ordonner les rameurs, s’emparer des
armes de combat.
Chartres, avec des différences : ainsi, les Arméniens se seraient-ils déguisés en pauvres mar-
chands ; l'équipée de Josselin réussissant à s’enfuir est plus longuement racontée et de façon
plus pittoresque.
1 . Gains est un terme technique qui désigne aussi les machines de guerre appelées « chat-
tes » en langue vulgaire.
562
CHRONIQUE ET POLITIQUE
23
Tandis que les ennemis se trouvaient encore dans ce moment de saisis-
sement et de tumulte où la crainte entraîne la confusion, voici que Tune
des galères vénitiennes, celle où était le duc, s’élançant par sa vitesse en
avant des autres, rencontra celle où par hasard se trouvait le duc de l’ad-
versaire, et la choqua si violemment que celle-ci avec ses rameurs fut
presque entièrement recouverte par les flots ; les autres suivaient à toute
vitesse. [...] Les Vénitiens obtinrent finalement l’avantage avec l’aide du
Seigneur et mirent leurs ennemis en fuite. Ils avaient pris quatre galères,
autant de « gates » et une grosse nef, ils avaient tué leur duc ; les Véni-
tiens remportèrent ainsi une victoire mémorable dans les siècles. Après
avoir obtenu du Ciel même un si grand succès, le duc ordonna, sans
perdre de temps, de diriger la flotte vers l’Égypte, et ils parvinrent à la
très antique ville maritime du désert, Laris, cherchant l’occasion de
croiser d’autres nefs ennemies. Ce qu’ils firent, et leur souhait se réalisa
avec succès, comme s’ils s’étaient donnés à un messager qui leur aurait
annoncé pour certain ce qui arriva ensuite : en effet, comme ils peinaient
en haute mer pour cette raison, ils virent à une petite distance dix nefs
ennemies, et coururent aussitôt rapidement sur elles. Au premier choc, ils
les occupèrent de force et tuèrent en se battant ou firent prisonniers et
enchaînèrent tous les hommes qui s’y trouvaient. Les nefs étaient char-
gées de marchandises orientales, et principalement de draps de soie et
d’épices, que selon la coutume ils divisèrent entre eux ; enrichis de ce
fait, traînant à leur suite les nefs susdites, ils abordèrent près de la ville
d’Acre '.
24
COMMENT FUT PRISE LA DÉCISION D’ASSIÉGER TYR PLUTÔT QU’ASCALON
Le seigneur patriarche de Jérusalem, Gormond, également Guillaume
de Bure connétable et procureur du royaume, également Paganus chance-
lier royal, de concert avec les archevêques, évêques et les autres grands
du royaume, apprenant que le duc de Venise avait abordé nos côtes avec
une armée navale et triomphé des ennemis de la façon la plus glorieuse,
lui envoyèrent des messagers, hommes sages et raisonnables, chargés de
le saluer, lui, les premiers du peuple vénitien et les chefs de l’armée, de
la part du seigneur patriarche, des princes et du peuple, et de lui signifier
la joie de son arrivée. Ils les invitèrent à utiliser les avantages du royaume
I . Le récit est emprunté à Y Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE XII
563
indifféremment, comme s’ils étaient des habitants et des hommes de la
maison. Ils les assurèrent qu’ils voulaient les traiter selon les lois de l’hu-
manité et de l’hospitalité, comme il convenait d’en avoir le propos. Donc
le duc, qui depuis longtemps avait l’intention de visiter les lieux saints
par dévotion et voulait s’entretenir avec les princes qui l’avaient invité
avec tant de bienveillance, laissa les nefs aux hommes sages qui les gou-
vernaient et vint à Jérusalem avec les plus grands de son peuple. Là, il fut
bien accueilli et traité avec grand honneur, et on célébra la fête de la Nati-
vité du Seigneur. 11 fut diligemment sollicité par les princes du royaume
de consacrer quelque temps au service du Christ et à l’accroissement du
royaume et il répondit qu’il était venu spécialement pour cela et que ses
intentions l’y dirigeaient. On fit donc un conseil commun en présence du
seigneur patriarche et des autres princes du royaume, et il fut convenu
entre eux, après avoir conclu des conventions, d’assiéger une ville mari-
time, soit Tyr soit Ascalon : en effet, par la grâce de Dieu, les autres
étaient sous notre domination, depuis le ruisseau Égyptus jusqu’à Antio-
che. Là, la vérité est que les volontés des nôtres furent envahies de désirs
variés, et les choses en vinrent à une altercation dangereuse. En effet,
ceux de Jérusalem, de Ramla, de Jaffa, de Naplouse et ceux qui se trou-
vaient dans leurs confins avaient grand besoin qu’on assiégeât Ascalon,
plus voisin d’eux, et qui leur semblait devoir coûter moins de frais et de
peine. Mais ceux d’Acre, de Nazareth, de Tibériade, de Sidon, de Bey-
routh, de Biblium [Gibelet], et les habitants des autres villes maritimes
alléguaient qu’il fallait diriger l’armée vers Tyr, qui était une noble cité
très fortifiée, qu’il fallait faire travailler toutes les forces pour qu’elle
cédât en notre pouvoir, de peur qu’elle ne fût un jour l’occasion pour l’en-
nemi de pénétrer chez nous et de récupérer toute la région et la province.
Ainsi, à cause de la différence des souhaits, la chose fut-elle en danger de
s’interrompre. Finalement on décida, à l’aide de quelques médiateurs, de
faire trancher la controverse par le sort, selon une forme non détestable :
ils écrivirent en effet dans deux petits codex de parchemin, dans l’un la
mention de Tyr, dans l’autre d’Ascalon, ils mirent les petits cartulaires
sur un autel, firent venir un enfant seul parmi les innocents ', et tous étant
présents, on lui demanda de prendre celui qu’il voudrait, et le nom qu’il
porterait avec lui serait celui de la ville vers laquelle il faudrait diriger
l’armée sans discuter. Le sort tomba sur Tyr. Ceci, nous l’avons entendu
dire par des hommes très âgés qui assurèrent fermement avoir été pré-
sents. Le conseil ainsi terminé, le seigneur patriarche et les grands de la
région allèrent ensemble avec tout le peuple à Acre, où se trouvait la flotte
des Vénitiens. Des deux côtés, on prêta le serment d’observer fidèlement
1 . Unum de pueris innocentibus, dans le texte latin : faut-il comprendre un enfant sans
parent comme l’interprète Fr. Guizot ?
564
CHRONIQUE ET POLITIQUE
les pactes jusqu’au bout, on prit les dispositions nécessaires à ce genre de
tâche, et, le 15 février 1 124, le siège s’installa doublement
25
COPIE DU PRIVILÈGE ACCORDÉ AUX VÉNITIENS AU DÉBUT DU SIÈGE DE TYR
Comme nous ne voulons omettre rien d’ancien sur ce qui se passa
entre-temps, pour une meilleure connaissance de ces choses, il nous plaît
de mettre la copie convenable du privilège contenant les pactes faits entre
les Vénitiens et les princes du royaume de Jérusalem, qui est tel :
« Au nom de la sainte et indivisible Trinité, du Père, du Fils, et du
Saint-Esprit, au temps où le pape Calixte II [...] 1 2 . Dans toutes les cités
sous la domination du susdit roi et de ses successeurs ainsi que de tous
les barons, que les Vénitiens aient une église et une rue entière 3 , une
place 4 ou une maison de bain, aussi bien qu’un four, et les aient en pos-
session héréditaire et à perpétuité, libres de toute exaction, comme le sont
les biens propres du roi. Cependant, sur la place 5 de Jérusalem, qu’ils
aient en propre autant que le roi a usuellement. Si les Vénitiens veulent
établir dans leur rue d’ Acre un four, un moulin, une maison de bain, une
balance, des mesures à grain et des pots pour mesurer le vin, l’huile ou le
miel, qu’il soit permis à tout habitant qui le veut d’y aller cuire, moudre
ou se baigner, librement et sans contradiction comme sur les possessions
royales. Mais qu’ils utilisent la balance, les mesures et les pots de la façon
suivante : lorsque les Vénitiens commercent entre eux, qu’ils utilisent
leurs propres mesu-es, c’est-à-dire vénitiennes ; lorsqu’ils vendent leurs
choses aux autres nations 6 , qu’ils utilisent aussi leurs propres mesures ;
mais quand les Vénitiens achètent aux autres nations étrangères quoi que
ce soit pour en faire commerce, qu’il leur soit permis d’en payer le prix
avec les mesures royales. Pour ceci, que les Vénitiens ne payent aucun
droit 7 d’utilisation ou autre sorte, pour entrer, séjourner, vendre, acheter
ou habiter, ou sortir pour aucune cause, sauf seulement lorsqu’ils vien-
1. Le début du chapitre est emprunté à \' Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres,
mais non le récit du conseil terminé par tirage au sort.
2. Il existe plusieurs copies de la charte, que Guillaume de Tyr a dû trouver dans les
archives de la chancellerie royale. Il a paru intéressant de la citer, comme marque de son
intérêt pour la question. Guillaume de Tyr a inséré dans son œuvre trois diplômes (voir aussi
chap. 22, 24) et plusieurs lettres. Nous n’avons pas traduit le long préambule de la charte
qui décrit les circonstances historiques, ni le protocole final.
3. Integra ruga, dans le texte latin.
4. Platea , dans le texte latin.
5. Idem.
6. Nation pour gens, tout au long de ce privilège.
7. Datio, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XII
565
nent ou partent avec des nefs transportant des pèlerins : alors en vérité,
qu’ils donnent le tiers au roi selon la coutume du roi.
« Que le roi de Jérusalem lui-même et nous tous, doivent payer chaque
année, le jour de la fête des apôtres Pierre et Paul, trois cents “byzantins
sarrasins sur la bourse de Tyr.
« Nous vous promettons en outre, à vous, duc de Venise, et à votre
nation, de ne rien recevoir de ces nations qui commercent avec vous,
sinon ce qu’ils ont coutume de nous donner et ce que nous recevons de
ceux qui négocient avec d’autres.
« De plus, nous vous confirmons par la présente page la partie de la
place et de la rue d’ Acre qui vont de la maison de Pierre Zanni au monas-
tère de Saint-Dimitri. Et en outre la partie de la même rue où il y a une
maison en bois 1 2 et deux maisons en pierre, autrefois des petits casais en
joncs 3 , que le roi de Jérusalem Baudouin 1 er a données au bienheureux
Marc, au duc Ordolafe et à ses successeurs à l’acquisition de Sidon, nous
la confirmons à saint Marc, à vous Dominicus Michaelis duc de Venise
et vos successeurs, et nous vous concédons tout pouvoir de les tenir et
posséder à perpétuité, et d’en faire tout ce qu’il vous plaira. Nous vous
donnons aussi en entier le même pouvoir qu’aurait le roi sur cette autre
partie de la même rue, qui va tout droit de la maison de Bernard de Novo
Castello, qui fut autrefois à Jean Juliani, à la maison de Guibert de Jaffa
de la famille Lande.
« En outre qu’aucun Vénitien, sur toute la terre sous la domination du
roi et de ses barons, ne paye, sous aucun prétexte, aucun droit pour y
entrer, y demeurer ou en sortir, mais qu’il soit libre comme s’il était à
Venise. Si un Vénitien a quelque plaid ou quelque litige au sujet d’une
affaire avec un autre Vénitien, qu’il en soit jugé dans la cour des Véni-
tiens. Si quelqu’un croit avoir une querelle ou un litige envers un Véni-
tien, qu’il en soit également jugé dans la même cour des Vénitiens. Mais
si un Vénitien a quelque plainte à faire, qu’il lui soit fait justice dans la
cour du roi, comme à un autre. Si un Vénitien, dans les ordres ou non,
meurt comme nous disons “sans langue 4 ”, que ses biens passent au
pouvoir des Vénitiens. Si quelque Vénitien fait naufrage, qu’aucun de ses
biens ne souffre dommage, et s’il est mort dans le naufrage, que les biens
laissés soient rendus aux héritiers ou aux autres Vénitiens. En outre, que
les Vénitiens aient sur les bourgeois d’une nation quelconque qui habite-
ront dans leurs rues et dans leurs maisons la justice et les coutumes que
le roi prélève sur les siens.
« Enfin, que les Vénitiens aient à perpétuité le tiers des deux cités de Tyr
1 . Bizantios sarracenatos, dans le texte latin.
2. Machomaria , dans le texte latin.
3. Casule de cannis, dans le texte latin.
4. Probablement : sans avoir parlé, c’est-à-dire sans avoir exprimé ses dernières volontés.
566
CHRONIQUE ET POLITIQUE
et d’Ascalon, des terres et de tout ce qui leur appartient, ou l’une ou l’autre,
cités qui sont encore soumises aux Sarrasins et ne sont pas aux mains des
Francs, si le Saint-Esprit veut les livrer au pouvoir des chrétiens, avec leur
aide ou autrement. Que les Vénitiens en possèdent le tiers à perpétuité et
sans empêchement par droit héréditaire, à partir du jour de Saint-Pierre,
librement et royalement, de même que le roi aura les deux autres tiers.
« Nous, Gormond, patriarche de Jérusalem, nous nous engageons à
faire confirmer par le roi le jour où il sortira de captivité, avec l’aide de
Dieu [...]. Donné à Acre, par les mains de Paganus, chancelier du roi à
Jérusalem, l’an 1 123. »
LIVRE XIII
De la prise de Tyr à la mort de Baudouin II
(1124-21 août 1131)
Presque la moitié du livre est consacrée à Tyr, qui se rend le 29 juin 1124.
Le roi est libéré contre rançon en août 1 124. Le récit se partage ensuite entre
les expéditions guerrières du roi, au nord deux expéditions en 1125 et 1126
contre les Turcs à l'appel d'Antioche dépourvue de prince (Roger est mort
en 1119, Bohémond ne lui succède qu 'en 1126), au sud deux tentatives sans
succès, l 'une vers Damas avec le projet de la prendre et l 'autre vers Ascalon
(1126, 1130). Par deux fois le roi dénoue des collaborations latino-turques
contre d’autres Latins (le comte d'Edesse, Josselin, contre le nouveau prince
d'Antioche, Bohémond, frais venu d'Italie du Sud ; la jeune veuve de Bohé-
mond contre le roi de Jérusalem son père). Le dossier du rattachement de
l’archevêché de Tyr au patriarcat d'Antioche est ouvert avec copie de plu-
sieurs lettres du pape.
• 1. L’antiquité en même temps que la noblesse de Tyr sont décrites.
• 2. Jusqu’où va la Syrie et combien elle a de parties.
• 3. Description de la région voisine de la ville et des approvisionnements qui
lui sont fournis.
• 4. Qu’elle fut souvent assiégée dans les temps anciens.
• 5. La cité est décrite, l’état des habitants et leur condition sont montrés.
6. Le siège s’installe, leur place est désignée aux princes et la cité est
attaquée.
7. Les Damascènes qui étaient dans la cité [de Tyr] résistent très courageu-
sement, après avoir renvoyé un certain nombre d’habitants.
8. Les gens d’Ascalon viennent attaquer Jérusalem, mais ils repartent et
sont maltraités par les habitants à leur retour.
CHRONIQUE — LIVRE XIII
567
9. Doldequin [Toghtekin], le roi des Damascènes, vient faire lever le siège
[de Tyr] ; les nôtres accourent, celui-ci s’en va, effrayé par leur résolution.
• 10. Les habitants mettent le feu à nos machines, les nôtres résistent avec
courage ; on fait appel à quelqu’un d’Antioche expert en armes de jet.
• 11. Balac est tué à lérapolim ; à ce bruit, notre armée se réjouit et insiste
plus vivement dans ses attaques de la ville.
12. De nouveau les gens d’Ascalon, pendant que notre armée est retenue
au siège, dévastent la région de Jérusalem.
• 13. Les habitants [de Tyr] peinent sous la famine et se préparent à se
rendre ; Doldequin s’avance pour leur porter secours, mais inutilement : la
cité se donne à nous.
14. La ville prise, les habitants sortent voir les camps, les nôtres occupent
la ville.
15. Le roi est libéré de ses chaînes, il assiège Alep mais lève le siège, les
ennemis accourant : le roi revient à Jérusalem. Le pape Calixte meurt, il est
remplacé par Honorius.
16. Borsequin [Bursuq], le prince des Turcs, ravage la région d’Antioche ;
le roi accourt, ils combattent, l’armée des ennemis est battue.
1 7. Le roi bat les gens d’Ascalon en même temps que les Egyptiens venus
à leur aide.
18. Le roi pénètre dans les confins de Damas, Doldequin accourt; le
combat est livré ; notre armée revient victorieuse.
19. Le comte de Tripoli occupe la ville de Raphanie. L’empereur des
Romains Henri meurt, il est remplacé par Lothaire.
20. Borsequin pénètre de nouveau dans les confins d’Antioche ; il meurt
enfin, tué par les siens. Une flotte égyptienne monte en Syrie, mais revient
endommagée sans avoir rien fait.
• 21. Bohémond le leune parvient à Antioche, le roi lui restitue sa terre après
lui avoir donné en mariage sa fille nommée Alice.
22. De graves mésententes commencent entre Bohémond et le comte
d’Édesse Josselin, mais le roi y vole rapidement et les réconcilie. Des Afri-
cains détruisent violemment la ville de Syracuse en Sicile.
23. L’archevêque de Tyr est établi le premier des Latins.
• 24. On appelle Foulque, le comte d’Anjou, il arrive et Mélisende, la fille
aînée du roi, lui est donnée pour épouse.
25. Gormundus le patriarche de Jérusalem meurt, il est remplacé par Etien-
ne ; entre le roi et le patriarche s’élèvent des différents difficiles.
• 26. Le roi, le prince d’Antioche, le comte de Tripoli et le comte d’Edesse
pénètrent dans les confins de Damas mais sont confondus une partie de
l’armée est perdue, ils reviennent. Etienne le patriarche meurt, il est remplacé
par Guillaume.
• 27. Bohémond, le prince d’Antioche, est tué en Cilicie près de Mamistra :
le roi se dépêche d'aller à Antioche. La femme de Bohémond tente de repous-
ser la venue paternelle, mais la cité se livre au roi par le vouloir des habitants,
après avoir exclu la princesse.
• 28. Le roi revient à Jérusalem, pris d’une grave maladie, il meurt, il est
enterré avec les autres rois dans l’église du Sépulcre du Seigneur.
568
CHRONIQUE ET POLITIQUE
1
TYR 1
La ville de Tyr est d’une haute antiquité, selon le témoignage d’Ulpien,
très savant jurisconsulte, qui en était originaire, et qui en parle dans le
Digeste, au titre De Censibus , disant : « 11 faut savoir qu’il y a des colonies
qui jouissent du droit italique, comme, dans la Phénicie de Syrie, la très
illustre colonie de Tyr dont je suis originaire ; ville noble parmi toutes les
autres, sur laquelle des séries de siècles ont passé, puissante par les armes,
et très attachée au traité qui l’unit avec les Romains. Le divin Sévère, notre
empereur, lui accorda le droit italique en récompense de sa constante fidé-
lité envers la république et l’empire romain. » En remontant à l’histoire
des temps antiques on apprend que le roi Agénor fut aussi originaire de
cette ville, ainsi que ses trois enfants, Europe, Cadmus et Phénix ; celui-
ci donna son nom à son pays, qui fut depuis appelé Phénicie. Son frère
Cadmus, fondateur de la ville de Thèbes et inventeur de l’alphabet des
Grecs, a laissé à la postérité une mémoire célèbre. La fille du même roi
donna son nom à cette troisième partie du globe terrestre, qui est mainte-
nant appelée Europe. Les habitants de Tyr, remarquables par l’extrême
sagacité et l’activité de leur esprit, tentèrent de distinguer les éléments
indivisibles des voix par des lettres s’y accordant ; et, édifiant les trésors
de la mémoire, ils furent les premiers des mortels à livrer à la postérité la
sagesse d’écrire et une forme pour distinguer par des caractères la parole,
intermédiaire de l’esprit. Ce fait se trouve établi par les anciennes histoi-
res, et Lucain, ce brillant narrateur d’une guerre civile, en parle en ces
termes : « Phœnices primi, famœ si creditur, ausi mansuram rudibus
vocem signare figuris 2 . » La ville de Tyr fut aussi la première qui tira d’un
précieux coquillage la belle couleur de pourpre ; aussi cette couleur doit
sa dénomination à la ville et même aujourd’hui, elle est dite en général
« Tyria ». On lit aussi que Sichée et sa femme Elissa Dido étaient originai-
res de Tyr ; ils fondèrent dans le diocèse d’Afrique cette admirable cité de
Carthage, qui fut rivale de l’empire romain, et appelèrent leur royaume
Punique, par analogie avec le nom de la Phénicie, pays dont ils étaient
sortis. Les Carthaginois, fidèles au souvenir de leur origine, voulurent tou-
jours être appelés Tyriens, aussi lit-on dans Virgile : « Urbs antiqua fuit,
Tvrii tenuere coloni. » Et encore « T r os Tyriusque mihi nullo discrimine
1 . Foucher de Chartres, après le récit du siège et de la prise de Tyr, sur lequel il s’étend
beaucoup moins longuement que Guillaume de Tyr, fait lui aussi une pause pour parler de
l’histoire ancienne de Tyr, principalement les sièges dont elle fut l’objet, et évoque aussi
Sidon, Carthage et même Jérusalem, mais sa présentation est très différente et plus courte.
2. Ces vers de Lucain sont cités par Isidore de Séville avec le nom du poète ( Livre des
étymologies , 1, 3. 5), cf. C'C.
CHRONIQUE — LIVRE XIII
569
habetur'. » Au début, son nom fut double, Sor en hébreu — aujourd’hui
le nom le plus utilisé — et Tyr, plus récent, qui semblerait venir du grec
où il signifie en cette langue détroit, mais le vocable vient certainement
de son fondateur. Il est certain en effet, d’après les vieilles traditions, que
Tyras, septième des fils de Japhet fils de Noé, fonda la ville de Tyr et
voulut l’appeler de son nom. Combien fut grande la gloire de cette cité
dans les temps anciens, les paroles d’Ezéchiel le prouvent [...] 1 2 et d’Isaïe
[...] 3 . De cette ville aussi fut Hyram, coopérateur de Salomon pour la
construction du Temple du Seigneur, et Apollonius dont la « geste » est
célèbre et divulguée par l’histoire, et non moins l’adolescent Abdimus,
fils d’Abdemonis qui résolvait avec une subtilité étonnante tous les
sophismes et toutes les paraboles énigmatiques de Salomon envoyées au
roi Hyram pour les résoudre. Ceci, on le lit au huitième livre des Antiqui-
tés de Josèphe [...] 4 . Peut-être cet Abdimus est-il celui que les récits popu-
laires et fabuleux appellent Marcolfus, dont il est dit qu’il résolvait les
énigmes de Salomon et auquel il répondait de façon aussi puissante en lui
proposant de nouvelles énigmes à résoudre. La même ville cache le corps
de l’éminent docteur Origène, comme même aujourd’hui il est permis de
le voir avec les yeux de la foi, et Jérôme l’assure lui-même quand il écrit
dans sa lettre à Pammachio et Occeano, dont Vinci pit est Scedule quas
misitis, en disant : « Il y a aujourd’hui environ cent cinquante ans qu’Ori-
gène est mort à Tyr 5 . » Mais si nous revenons à l’histoire évangélique, la
ville engendra aussi cette admirable Cananéenne dont le Sauveur, qu’elle
suppliait pour sa fille tourmentée par le démon, a recommandé la grandeur
de la foi en lui disant : « Femme, ta foi est grande. » Elle laissa aux filles
de ses concitoyens les monuments de sa foi admirable et de sa patience
recommandable, la première elle enseigna à implorer le Christ Sauveur
dans les dons de la foi, de la charité et de la sainte espérance, selon la
parole du prophète qui a dit : « Les filles de Tyr implorent ta face dans les
dons 6 . » Et la ville est la métropole de toute la Phénicie, parmi les provin-
ces de Syrie, pour l’avantage de tous les biens et le nombre des habitants
que le lieu a toujours eu.
2
Ensuite il faut prévenir que le nom de Syrie est tantôt pris au sens large
pour donner le nom de l’ensemble, tantôt au sens étroit pour désigner une
partie, et tantôt on ajoute un adjectif et on note la partie pour que cela soit
1. Énéide, I, 12 et 574, cf. CC.
2. Longue citation d’Ezéchiel, xxvn, 2-7, cf. CC.
3. Citation d’Isaïe, xxm, 6-8, cf. CC.
4. Suivent deux longues citations de Josèphe, Antiquités judaïques, 8, 5, cf. CC.
5. Jérôme, Lettres, 84, cf. CC.
6. Ps, xliv, 13.
570
CHRONIQUE ET POLITIQUE
dit plus clairement. Ainsi la Syrie Majeure contient beaucoup de provin-
ces : elle s’étend en effet du Tigre jusqu’à l’Égypte et de la Cilicie jusqu’à
la mer Rouge. Sa partie inférieure, qui se trouve entre le Tigre et
l’Euphrate, qui est la première de ses parties, est dite Mésopotamie, parce
qu’elle s’étend quasiment entre deux fleuves : en effet, potamos en grec
se dit « fleuve » en latin, et c’est pourquoi cette partie de la Syrie est fré-
quemment dite la Mésopotamie de Syrie dans les Écritures. Après elle, la
Syrie Celessyria est la région la plus grande, où se trouve la noble cité
d’Antioche, avec ses villes suffragantes : limitée quasiment au nord par
les deux Cilicie qui font partie de la Syrie, au sud elle s’adjoint la princi-
pale partie de la Phénicie, autrefois et pendant longtemps une seule,
simple et uniforme, aujourd’hui divisée en deux. La première est dite
Maritime, sa métropole est Tyr, d’où notre discours : elle a quatorze villes
suffragantes, elle commence à la rivière Valanie sous le château de
Margat et va jusqu’à Pierre Incise, aujourd’hui dite Districtum, à côté de
la très vieille ville qui est dite Tyr Antique. Les villes qui s’y trouvent
sont les suivantes [...]. La seconde partie de la Phénicie est dite du Liban,
sa métropole est Damas, qui est parfois aussi dite Syrie, « Damas tête de
la Syrie ». Par la suite, la deuxième Phénicie fut divisée en deux, la Phéni-
cie Damascène, et la Phénicie Émissena [d’Homs]. Il y a aussi les deux
Syrie arabes, l’Arabie Première dont la métropole est Bostrum, l’Arabie
Seconde dont la métropole est Pierre Deserti [Petra]. Mais la Syrie de
Sobal fait aussi partie de la Syrie Majeure, dont la métropole est Sobal.
Enfin, la Palestine fait trois parties de la Syrie : la Première dont la métro-
pole est Jérusalem et qui s’appelle en propre la Judée, la Seconde dont
la métropole est Césarée Maritime, la Troisième dont la métropole est
Scitopolis dite Bethsan, où est aujourd’hui Nazareth. LTdumée, qui est la
partie la plus récente de la Syrie Majeure, touche à l’Égypte.
3
La ville de Tyr était non seulement très bien fortifiée, ainsi que nous
l’avons dit plus haut, mais elle était aussi remarquable par sa fertilité, et
quasiment singulière pour son agrément. Quoiqu’elle soit située au milieu
de la mer, et presque entourée comme une île par les flots, elle dispose à
l’extérieur d’une campagne en tout point recommandable, une plaine qui
se prolonge sur un sol riche et fécond, et fournit beaucoup d’avantages
aux habitants. Bien qu’elle soit modeste en comparaison des autres
régions, son exiguïté est amplement compensée par sa fertilité, et ses
jugères 1 infiniment multipliées [...]. Il y a dans cette plaine un grand
nombre de sources qui donnent des eaux claires et salubres, par lesquelles
1. Mesure agraire romaine.
CHRONIQUE — LIVRE XIII
571
la température est agréablement rafraîchie par les fortes chaleurs. La
meilleure et la plus célèbre est celle chantée par Salomon, dit-on, dans
ses cantiques : « La source des jardins, le puits d’eaux vives qui coulent
avec impétuosité du Liban » Cette source prend naissance dans la partie
la plus basse de toute la région, elle ne descend pas comme beaucoup
d’autres sources des montagnes, mais elle semble plutôt sourdre du fond
même de l’abîme. Cependant, les soins et l’art manuel l’ont élevée dans
les airs, en sorte qu’elle arrose et fertilise toute la région environnante et
sert dans son cours bienfaisant à des usages très variés : elle est surélevée
et conduite par un ouvrage admirable d’une hauteur de dix coudées en
pierres dures presque comme du fer. La source qui, dans la profondeur de
sa position naturelle, n’eût été que très peu utile, se trouvant ainsi élevée
par le triomphe de l’art sur la nature, est devenue infiniment précieuse
pour tout le pays, et donne une grande quantité d’eaux [courantes] qui
favorisent les productions de la terre. Ceux qui viennent pour examiner
ce merveilleux ouvrage n’aperçoivent d’abord qu’une tour plus élevée à
l’extérieur, en sorte qu’on n’y voit aucun indice de la source ; mais lors-
qu’ils sont parvenus sur la hauteur, ils découvrent un immense réservoir
d’eaux [courantes] qui circulent ensuite par des aqueducs d’une même
hauteur et d’une admirable solidité, et se répandent de là dans tous les
environs. On a pratiqué, pour ceux qui désirent monter jusqu’en haut, un
escalier très solide en pierre, dont les marches sont si douces que des
cavaliers pourraient parvenir à l’extrémité sans la moindre difficulté.
Toute la région en tire des avantages inappréciables ; elles fécondent les
jardins et les lieux plantés d’arbres à fruits, et donnent beaucoup d’agré-
ment à tous les vergers ; elles favorisent en outre la culture de la canne à
sucre, avec laquelle on fabrique le sucre si précieux et si nécessaire aux
hommes pour toutes sortes d’usages comme pour leur santé, et que les
négociants transportent ensuite dans les parties les plus reculées du
monde. On fait aussi merveilleusement, avec un sable qui se trouve dans
la même plaine, la plus belle quantité de verre, qui, sans aucun doute,
occupe le premier rang parmi les produits de la même espèce. Ce verre,
transporté de là dans les provinces les plus éloignées, fournit la meilleure
matière pour faire des vases de la plus grande beauté, remarquables
surtout par leur parfaite transparence. Ces diverses productions ont rendu
le nom de la ville de Tyr assez célèbre chez toutes les nations étrangères,
et fournissent aux négociants les moyens de faire des fortunes considéra-
bles. Outre ces précieuses ressources, la ville de Tyr a encore l’avantage
de posséder des fortifications incomparables, comme il sera dit dans ce
qui suit. Tant de biens réunis la rendaient infiniment précieuse et chère
au prince d’Égypte, le plus puissant presque de tous les princes d’Orient,
et dont le pouvoir s’étendait sans contestation sur tout ce pays, depuis
1. Ct, IV, 15.
572
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Laodicée de Syrie jusqu’à la brûlante Lybie. Il la considérait comme la
force et le siège même de ses royaumes : aussi l’avait-il approvisionnée
avec le plus grand soin en vivres, en armes et en hommes valeureux,
pensant que les parties du corps se maintiendraient en sûreté, tant qu’il
pourrait préserver de toute atteinte une tête si précieuse.
4
Donc, le 15 février, comme nous l’avons dit plus haut, notre armée
arriva des deux côtés et commença à installer le siège. Cette cité est située
au cœur de la mer selon les mots du prophète, entourée d’eaux profondes,
sauf sur un espace modeste, à la portée d’une flèche. Les Anciens rappor-
tent qu 'autrefois elle était située sur une île séparée de la terre, et que le
très puissant prince Nabuchodonosor qui l’assiégeait voulut la rattacher à
la terre et ne put terminer. Le prophète Ezéchiel a aussi perpétué la
mémoire de ce siège, quand il a dit [...] '. Josèphe en perpétue la mémoire
dans le dixième livre des Antiquités [...] 1 2 . Après lui, Alexandre le Macé-
donien continua par la terre et occupa Tyr de force, selon Josèphe qui en
perpétue la mémoire dans le onzième livre des Antiquités où il dit [...] 3 .
Auparavant, Salmanasar l’avait aussi assiégée et avait envahi toute la
Phénicie, de ceci Josèphe fait mention dans son neuvième livre àzsAnti-
quités où il dit [...] 4 .
5
Cette ville située au milieu des eaux, comme nous l’avons dit plus haut,
est entourée d’une mer extrêmement orageuse, dont la navigation offre
d’autant plus de dangers qu’elle est remplie de rochers cachés et placés à
des hauteurs fort inégales. L’abord de la ville du côté de la mer est donc
périlleux pour les pèlerins et pour tous ceux qui ne connaissent pas les
localités, et il est impossible qu’ils arrivent sans échouer, s’ils n’ont soin
de prendre un guide qui ait une connaissance exacte de ces parages. Du
côté de la mer, la ville était fermée par une double muraille, garnie à dis-
tances égales de tours d’une hauteur convenable. A l’est et sur le point où
l’on arrive par terre, il y avait une muraille triple et des tours d’une hauteur
prodigieuse, fort rapprochées et qui se touchaient presque. En avant, on
voyait un fossé vaste et profond, dans lequel on pouvait facilement faire
1. Citation d’Ez, xxvi, 7-8.
2. Citation de Josèphe, op. cil., 10, 13.
3. Ibidem , 11,8.
4. Très longue citation de Josèphe, op. cit., 9, 15, sur laquelle se termine le chapitre.
CHRONIQUE — LIVRE XIII
573
entrer les eaux de la mer, des deux côtés. Au nord, se trouve le port inté-
rieur de la ville, défendu à son entrée par deux tours et enveloppé par les
remparts de la place ; l’île, en avant, est exposée au premier choc des flots
et défend ainsi le port qui, placé entre cette île et la terre ferme, offre aux
nefs une station sûre et commode, à l’abri de tous les vents, excepté cepen-
dant de l’aquilon La flotte alla s’établir dans cette partie du port et s’y
plaça en toute sûreté : l’armée occupa les vergers qui avoisinent la ville ;
elle dressa son camp en cercle, et par ce moyen les assiégés, privés de la
faculté de sortir et d’entrer, furent forcés de se tenir derrière leurs rem-
parts. La ville de Tyr obéissait alors à deux maîtres ; le calife d’Égypte,
seigneur supérieur, en possédait deux portions ; il avait cédé la troisième
au roi de Damas, qui se trouvait plus voisin, afin qu’il laissât la place tran-
quille, et aussi afin que, en cas de besoin, il pût lui prêter ses secours. Il y
avait à Tyr des habitants nobles et très riches, qui faisaient constamment
le commerce avec toutes les provinces situées sur les bords de la mer
Méditerranée, rapportant chez eux une grande quantité de marchandises
étrangères et des richesses de tout genre. En outre beaucoup d’illustres et
riches habitants de Césarée, de Ptolémaïs, de Sidon, de Biblium, de
Tripoli, et des autres villes maritimes qui étaient déjà tombées en notre
pouvoir, s’étaient réfugiés à Tyr pour se mettre à l’abri de ses remparts et
y avaient acheté à grand prix des maisons, jugeant impossible pour les
nôtres de faire tomber sous leur domination une ville aussi bien fortifiée,
quel que soit le cas : elle semblait être en effet l’unique et singulière forte-
resse de toute la région, et d’une force 1 2 incomparable.
10
ÉPISODES DU SIÈGE DE TYR
[...] Cependant les nôtres, voyant que l’une des machines de la place
lançait contre les tours mobiles des pierres d’un énorme poids, qui les
frappaient toujours en droite ligne, et les endommageaient de toutes parts,
reconnaissant en même temps qu’ils n’avaient parmi eux aucun homme
qui fût en état de bien diriger les machines et qui eût une pleine connais-
sance de l’art de lancer les pierres, firent demander à Antioche un certain
Arménien, nommé Havedic, homme qui avait une grande réputation d’ha-
bileté ; son adresse à manier les machines et à faire voler dans les airs les
blocs de pierre était telle, à ce qu’on dit, qu’il atteignait et brisait sans
difficulté tous les objets qu’on lui désignait. Il arriva en effet à l’armée,
et aussitôt qu’il y fut, on lui assigna sur le trésor public un honorable
1. Vent du nord.
2. Robur (le chêne), dans le texte latin, dont Guillaume de Tyr fait souvent cet usage
métaphorique.
574
CHRONIQUE ET POLITIQUE
salaire qui pût lui donner les moyens de vivre avec magnificence, selon
ses habitudes ; puis, il s’appliqua avec activité au travail pour lequel on
l’avait mandé, et déploya tant de talents que les assiégés durent croire
bientôt qu’une nouvelle guerre commençait contre eux, tant ils eurent à
souffrir de maux beaucoup plus cruels
11
[...] Il arriva cependant un jour un événement digne d’être rapporté.
Quelques jeunes de la ville, fort habiles à la nage, sortirent du port inté-
rieur, et allèrent en nageant dans le port extérieur, jusqu’auprès de la
galère, qui, commeje l’ai dit, était toujours en mer pour les cas imprévus :
ils avaient apporté une corde qu’ils attachèrent fortement à la galère, et
après avoir coupé celles par lesquelles elle était retenue, ils retournèrent
eux-mêmes du côté de la ville, traînant la nef à leur suite, à l’aide de la
corde qu’ils y avaient adaptée. Les hommes qui étaient dans les « cas-
tels 1 2 » pour surveiller, s’en aperçurent bientôt, et se mirent à crier pour
donner l’alarme : à ce signal les nôtres accoururent sur le rivage ; mais
avant qu’ ils se fussent entendus sur les moyens de s’opposer à cette entre-
prise, les jeunes susdits étaient rentrés dans la ville et y avaient conduit la
galère. Il y avait dedans cinq hommes, chargés de la garde ; l’un d’eux fut
tué, les quatre autres se jetèrent à la mer et parvinrent à gagner le rivage à
la nage, sains et saufs 3 .
13
LA REDDITION DE TYR (29 JUIN 1 124)
Entre-temps les Tyriens, de plus en plus accablés par la faim, cherchè-
rent d’autres moyens et commencèrent à se réunir en petits groupes pour
discuter de comment mettre fin à leurs souffrances, disant qu’il serait plus
avantageux de livrer la ville aux ennemis pour pouvoir aller, libres, dans
les autres cités de leur peuple, plutôt que dépérir de faim, plutôt que voir
leurs femmes et leurs enfants se consumer dans la pénurie sans pouvoir
leur porter secours. À la fin, à travers les troubles des discussions de cette
sorte, on porta les propos en public d’un commun accord, et aux mieux-
nés de la ville, et à ceux qui la gouvernaient. T oute la cité fut rassemblée,
les propos dits et écoutés publiquement et discutés diligemment. Pour
1. Le début du chapitre 10 est inspiré par Foucher de Chartres, mais non pas cette his-
toire.
2. Tours de bois bâties pour le siège.
3. L’histoire est racontée aussi par Foucher de Chartres.
CHRONIQUE — LIVRE XIII
575
tous, la sentence fut de mettre fin à de tels maux et de parvenir à la paix
en tout cas, à n’importe quelles conditions. Peu après, le roi des Damascè-
nes, ému du malheur des habitants, apprenant qu’ils en étaient aux derniè-
res extrémités, compatissant à leurs peines, convoqua de toutes parts
l’aide militaire, descendit une deuxième fois à la mer, et installa son camp
auprès du fleuve voisin de la ville. En l’apprenant, les nôtres eurent peur
de son arrivée, s’attendant à un nouveau combat à l’extérieur, mais néan-
moins continuèrent à presser la ville. Pendant ce temps, le roi des Damas-
cènes envoya des messagers avec des paroles de paix aux chefs de notre
armée, à savoir au seigneur patriarche, au seigneur duc de Venise, au sei-
gneur comte de Tripoli, au seigneur Guillaume de Bures et aux autres
grands du royaume, des hommes sages et remarquables qui tentèrent de
trouver la voie de la paix. Finalement, après beaucoup d’altercations, il
plut à chaque parti de livrer la cité aux chrétiens, après avoir concédé aux
femmes et aux enfants de sortir librement avec toutes leurs affaires. À
ceux qui préféreraient demeurer dans la cité, il était concédé l’autorisation
d’habiter librement, possessions et domiciles sains et saufs. Il est vrai que
le peuple et les hommes de second rang ', comprenant ce qui avait été
traité entre les princes, supportant avec indignation que la cité fût livrée
à ces conditions et qu’elle ne s’ouvrît pas au pillage après avoir été
enlevée de force, décidèrent à l’unanimité de soutirer des obligations de
la guerre leurs activités 1 2 , tout à fait prêts à être d’un avis différent des
princes. L’opinion la plus saine des grands prévalut cependant, la ville fut
livrée, la faculté de sortir librement fut donnée aux habitants [...]
21
DEUX MARIAGES AVEC DES PRINCES ARRIVÉS D’OCCIDENT
L’automne suivant [1126], le seigneur Bohémond Junior fils du sei-
gneur Bohémond Senior, prince de Tarente, conclut avec son oncle pater-
nel Guillaume duc des Pouilles, par pacte et traité écrit, que celui qui
mourrait le premier aurait toute la succession de l’autre. Puis il fit prépa-
rer des nefs, dix galères et douze autres pour le transport des bagages,
des armes et des vivres nécessaires au voyage, et se dirigea vers la Syrie,
comptant sur la bonne foi du roi de Jérusalem, et espérant qu’il ne lui
refuserait pas à son arrivée de lui rendre l’héritage paternel. Il arriva aux
bouches du fleuve Oronte où sa flotte s’établit en toute sûreté. Le roi, dès
qu’il en fut informé, partit avec les magnats de la région et marcha à sa
1 . Secunde classis homines , dans le texte latin.
2. L’expression en latin est très obscure dans sa concision, opéras unanimiter bellicis
necessitatibus subtrahere decreverunt , que Fr. Guizot interprète en traduisant ainsi : « réso-
lurent d’un commun accord de remporter le prix de leurs œuvres » (< op . cit., t. 2, p. 275).
576
CHRONIQUE ET POLITIQUE
rencontre ; il entra dans Antioche et lui rendit avec bonté la ville et toute
la région, dont le soin l’avait accablé pendant huit années consécutives de
soucis sans cesse renaissants. Le principat ainsi restitué, tous les grands
et les magnats de la région, en présence et sur l’invitation du seigneur roi,
présentèrent leur fidélité lige envers le jeune Bohémond, dans le palais.
Puis, sur l’intervention de quelques familiers des deux parties, le seigneur
roi lui donna en mariage la seconde de ses filles, nommée Alice, après
conclusion des conditions réciproques, afin d’augmenter en proportion
l’amitié et la bienveillance entre les deux. Le seigneur Bohémond était un
adolescent de dix-huit ans ; il était beau, de taille assez élevée ; il avait
les cheveux blonds, une figure agréable, et tout en lui décelait le prince,
même aux yeux de ceux qui ne le connaissaient pas. Il parlait avec grâce
et savait se concilier par ses discours la faveur de ceux qui l’écoutaient ;
généreux à l’excès et magnifique ainsi que son père, il n’était inférieur à
nul homme pour l’éclat de la noblesse selon la chair [...] '.
24
L’année suivante [1 129], vers le milieu du printemps, arriva à la ville
d’Acre un homme illustre et magnifique, le seigneur Foulques comte
d’Anjou, auquel le roi avait fait offrir, du consentement unanime des
princes ecclésiastiques et séculiers, de venir épouser sa fille aînée Méli-
sende. Il arriva suivi d’une brillante escorte de nobles et dans un appareil
qui surpassait la magnificence royale. Venait aussi avec lui le seigneur
Guillaume de Bures, connétable royal, qui, une fois libéré par le roi des
chaînes ennemies, avait été dirigé auprès du comte avec quelques autres
nobles. A son départ, il avait reçu l’ordre de jurer confidentiellement au
comte, sur l’âme du roi et des princes du royaume, que, aussitôt qu’il
aurait atteint sain et sauf le royaume, dans les cinquante jours, lui serait
donnée la fille aînée du roi avec l’espoir d’avoir le royaume après la mort
du roi. Dès son arrivée, sans délai selon ce qui avait été convenu, avant
les solennités de la sainte Pentecôte qui était proche, le roi lui donna sa
fille aînée selon la loi maritale et les deux villes de Tyr et d’Acre à possé-
der de son vivant, lesquelles les deux époux possédèrent jusqu’à la mort
du roi. [...]
1 . L 'Histoire de Jérusalem de Foucher de Chartres prend fin sur cet épisode, raconté plus
brièvement et sur un ton fort différent (on ne croyait plus à l’arrivée de Bohémond, explique
l’auteur).
CHRONIQUE — LIVRE XIII
577
26
L’APPÂT DU G AIN ET UN GROS ORAGE FONT ÉCHOUER L’ARMÉE DES LATINS
DEVANT DAMAS
L’année suivante [1 129], on vit revenir à Jérusalem Hugues de Payns,
le premier maître de la milice du Temple et quelques autres hommes reli-
gieux qui avaient été envoyés par le roi et les autres princes du royaume
chez les princes occidentaux pour faire se lever les peuples à notre
secours, et spécialement engager les puissants à assiéger la ville de
Damas. Ils furent suivis par une grande foule de nobles qui vint dans le
royaume sur la foi de leurs paroles. Confiants en leurs forces et en leurs
œuvres, tous les princes chrétiens d’Orient se réunirent en faisant une
convention, à savoir le seigneur roi Baudouin, le seigneur Foulque comte
d’Anjou, le seigneur Pons comte de Tripoli, le seigneur Bohémond Junior
prince d’Antioche, le seigneur Josselin Senior comte d’Édesse : ils se ras-
semblèrent et firent à eux tous un conseil commun, ils levèrent en même
temps toutes leurs forces militaires et leurs aides, et ordonnèrent leurs
rangs pour aller à la hâte assiéger la belle et noble cité de Damas, ou pour
la forcer à se livrer, ou pour l’emporter à la force des armes. Mais la pro-
vidence divine alla contre tant d’efforts, par un jugement secret et cepen-
dant juste. L’armée atteignit les confins de Damas sous la protection de
Dieu avec succès. Mais lorsqu’elle fut parvenue au lieu dit Mergesaphar,
les hommes de la troupe « inférieure » se séparèrent de l’armée ; leur
office dans les camps est d’habitude de se disperser de long en large dans
la zone suburbaine pour y chercher les approvisionnements nécessaires à
la nourriture tant des hommes que des bêtes de somme. On les avait mis
sous la garde du seigneur Guillaume de Bures avec mille cavaliers. Ils
commencèrent selon la coutume à se séparer les uns des autres et à se
répandre imprudemment dans toute la région, chacun cherchant à
marcher sans compagnon afin de pouvoir s’emparer de ce qu’il découvri-
rait pour son propre compte sans partage. Tandis qu’ils étaient ainsi
occupés, détruisant et dévastant les alentours pour emporter les dépouil-
les, ils commencèrent avec beaucoup d’imprudence à transgresser la dis-
cipline militaire. En apprenant cela, le prince de Damas Doldequin
espéra, comme cela arriva, qu’il pourrait défaire ces imprudents, igno-
rants des lieux, s’il surgissait subitement sur eux avec les siens. Il prit les
plus rapides et les plus habitués à la chose militaire parmi les siens et vint
tout d’un coup attaquer les nôtres qui fourrageaient. Il les mit prompte-
ment en fuite, surpris sans défense tandis qu’ils étaient occupés à de tout
autres soins, il les dispersa à travers champs, les massacra, ne cessa de les
poursuivre jusqu’à ce que, tant le vulgaire que l’élite chargée de les garder
n’eussent pris la fuite ; beaucoup périrent. En l’apprenant, les nôtres qui
se trouvaient dans l’armée prirent les armes pour repousser une attaque si
578
CHRONIQUE ET POLITIQUE
audacieuse et venger l’affront, ils se préparèrent à aller à la rencontre de
l’ennemi, animés d’une vive indignation et avec leur ardeur accoutumée.
Alors, subitement, la puissance divine, et contre elle les affaires des
hommes progressent en vain, envoya une telle tempête de pluie, des
nuages si sombres, une telle abondance d’eau sur les voies devenues
impraticables, qu’on en vint à presque désespérer de la vie sans autre
ennemi que la cruelle intempérie de l’air. L’air sombre, la densité des
nuages, le tourbillon irrégulier des vents, le tonnerre et les éclairs se suc-
cédant sans interruption avaient fait signe bien auparavant, mais l’esprit
aveuglé de l’homme ignorant n’entendit pas le rappel divin dans sa longa-
nimité, et en dépit de lui persévéra dans l’impossible. Ils virent que l’in-
tempérie avait été envoyée pour leurs péchés et ils renvoyèrent par
nécessité leur projet. Les conditions s’étaient transformées, ceux qui
avaient paru terribles et très redoutables aux ennemis étaient maintenant
un fardeau pour eux-mêmes et pensaient que rentrer chez soi serait une
immense victoire [...].
27
ALICE, VEUVE DE BOHÉMOND ET FILLE DE BAUDOUIN II, VEUT GARDER
POUR ELLE LA PRINCIPAUTÉ
[...] Entre-temps [1 130], la fille de Baudouin, ayant appris la mort de
son mari, agitée d’un esprit mauvais, conçut une chose abominable, avant
de tout savoir au sujet de la venue de son père : afin de s’y préparer dans
un état plus tranquille et de s’assurer de l’exécution du projet, elle envoya
des messagers à un très puissant chef turc nommé Zengî, dans l’espoir de
pouvoir revendiquer pour elle et à perpétuité Antioche, en dépit des pères
et de tout le peuple. Il y avait une unique fille de Bohémond, de bonne
mémoire, qui ne semblait pas trouver beaucoup d’amour auprès de sa
mère : tout l’esprit de la mère semblait en effet tendu dans cette direction,
déshériter sa fille et posséder à perpétuité le principat, soit en restant
veuve, soit en se remariant. Elle avait envoyé audit noble homme, par
l’intermédiaire d’un familier, un palefroi très blanc, ferré d’argent, le
mors et tout le reste du harnachement en argent, couvert d’un velours très
blanc, pour que tout soit harmonieusement d’une blancheur de neige. Le
messager fut par hasard intercepté en chemin et amené en présence du
roi. Il confessa la teneur des faits et perdit la vie dans le supplice suprême,
en récoltant les fruits de ses actes. Et ainsi, sous l’effet de cette infortune,
le roi partit en hâte à Antioche ; parvenu là, sa fille lui interdit d’entrer
dans la cité. Elle avait peur de sa conscience brûlante et craignait même
le jugement de son père. Livrant la ville à ses complices que l’argent avait
corrompus, elle essaya par tous les moyens de résister et d’exercer plus
CHRONIQUE — LIVRE XIII
579
librement sa tyrannie. Mais il lui arriva quelque chose bien éloigné de
son projet. Il y avait en effet dans cette cité des hommes craignant Dieu,
méprisant l’audace d’une femme insensée, parmi lesquels Pierre Latina-
tor, moine de Saint-Paul, et Guillaume de Adversa. Ces derniers appelè-
rent le roi par des messagers secrets avec le consentement des autres,
s’entendirent avec lui et placèrent le seigneur Foulque, comte d’Anjou, à
la porte du Duc et le seigneur comte Josselin à la porte Saint-Paul. Ensuite
ils ouvrirent la porte et introduisirent le roi. En l’apprenant, la princesse
se dirigea vers le fort, après quoi, à l’appel de sages en lesquels elle avait
toute confiance, elle alla se présenter devant son père pour se soumettre
à son arbitrage. Le père, malgré l’indignation qui le remuait contre elle
pour ce qu’elle avait commis, vaincu par les prières des intercesseurs et
non dénué d’affection paternelle, après avoir reçu Antioche, lui concéda
les villes maritimes de Laodicée [Lattaquié] et Gabulum [Jabala], que son
mari lui avait destinées comme donation de mariage dans ses dernières
dispositions. Après avoir ordonné les affaires de la cité, en avoir concédé
le soin aux princes, il retourna à Jérusalem, rappelé par ses soucis domes-
tiques. Auparavant cependant, il avait reçu les serments de fidélité des
petits et des grands qui s’étaient engagés en personne envers lui, de son
vivant et après sa mort, à conserver fidèlement Antioche et ce qui lui
appartenait pour sa pupille Constance, la jeune enfant du seigneur Bohé-
mond. Il craignait en effet la méchanceté de sa propre fille et avait peur
qu’elle n’essayât de la déshériter comme elle avait déjà fait.
28
MORT DU ROI BAUDOUIN II (21 AOÛT 1131)
A peine le roi était-il de retour à Jérusalem qu’il tomba dangereusement
malade. Voyant le jour de sa mort approcher, il sortit de son palais et,
après avoir déposé le faste royal, humble et suppliant sous le regard du
Seigneur, il ordonna de se faire transporter dans la maison du patriarche
parce qu’elle était plus voisine du lieu de la résurrection du Seigneur, en
mettant son espoir en Celui qui avait vaincu la mort ici, et le ferait partici-
per à sa résurrection. Et là, il fit appeler sa fille, son gendre et leur enfant
Baudouin qui avait déjà deux ans, devant le patriarche, les prélats des
églises et quelques princes que le hasard avait rassemblés là, leur confia
le soin du royaume et pleine puissance, et leur donna sa bénédiction pater-
nelle selon l’usage d’un prince pieux. [...] Il fut enseveli au milieu des
rois ses prédécesseurs, de pieuse mémoire, au-dessous du mont Calvaire,
en avant du lieu-dit Golgotha.
580
CHRONIQUE ET POLITIQUE
LIVRE XIV
Les débuts du règne de Foulque
( 1131 - 1137 )
Le roi consacre beaucoup de temps aux affaires du principat d'Antioche,
en tutelle jusqu 'au mariage de l'héritière avec Raymond de Poitiers (1133),
sous la menace du chef turc Zengî (1133). Il est traité longuement de la divi-
sion de l’archevêché de Tyr entre les deux patriarcats de Jérusalem et d’An-
tioche. Le comte de Jaffa provoque un scandale (1132-1133). Le même Zengî
menace le comté de Tripoli et livre une bataille où le comte trouve la mort,
et le roi se fait enfermer dans le château de Montferrand et durement assiéger
dans une expédition de secours (1137). L’empereur byzantin s'approche
d’Antioche et s 'apprête à en faire le siège, en réaction au mariage de l’héri-
tière d 'Antioche avec Raymond de Poitiers, fait sans son consentement.
• 1. Qui fut le seigneur Foulque, troisième roi de Jérusalem, ses mœurs, de
quels grands il est issu.
• 2. Qu’avant d’être appelé par le seigneur roi Baudouin, il était venu à Jéru-
salem en pèlerinage, et de sa promotion comme roi.
3. Josselin Senior, comte d’Édesse, malade, court à l’ennemi en litière,
remporte la victoire et meurt : et de son fils Josselin.
• 4. Le roi est appelé par les gens d’Antioche ; la malice de la princesse est
montrée.
5. Le roi se hâte, le comte de Tripoli lui fait obstacle mais il est déjoué ; le
gouvernement d’Antioche est mis sous tutelle.
• 6. Le roi est de nouveau appelé par les gens d’Antioche. Zengî [Sanguinus]
assiège un certain château aux confins de Tripoli, le roi lui fait lever le siège
sur l’intervention de sa sœur.
• 7. Le roi se hâte vers Antioche, il met en fuite les ennemis qui venaient à sa
rencontre, les gens d’Antioche s’enrichissent des dépouilles des ennemis.
8. Le patriarche de Jérusalem et les princes du royaume fondent une forte-
resse grandement nécessaire du nom de Château-Arnaud.
• 9. Sur le conseil du roi, on envoie le message d’épouser Constance, la fille
de Bohémond, à Raymond, fils du comte de Poitiers.
10. Bernard le patriarche d’Antioche meurt, Raoul l’archevêque de Mamis-
tra lui succède dans la confusion.
• 1 1 . Le pape Honorius meurt, il est remplacé par Innocent ; un schisme péril-
leux commence. Guillaume, archevêque de Tyr, meurt, il est remplacé par
Foulque, qui va à Rome demander le pallium et l’obtient.
• 12. L’Église romaine ordonne qu’il soit dans l’obédience du pontife de
Jérusalem et qu’il y conserve le rang qu’il avait auparavant à Antioche.
CHRONIQUE — LIVRE XIV 581
13. On demande à ses suffragants de lui obéir et plusieurs envoient une
lettre à ce sujet.
• 14. Il est montré d’où et pourquoi naquit cette controverse entre les deux
patriarches et derrière quel argument chacun s’est abrité.
• 15. Le comte de Jaffa est blâmé devant le roi et un grand trouble s’élève
dans le royaume.
• 16. Gautier de Césarée provoque le comte en duel ; celui-ci se rapproche
des ennemis, il est désavoué par les siens.
17. La cité de Jaffa est assiégée, les princes du royaume traitent de paix.
Entre-temps, Belinas [Panéas] est pris par les ennemis.
• 18. Le comte de Jaffa est méchamment blessé à Jérusalem ; il y a trouble
pour la deuxième fois, mais sa convalescence achevée, il fait la traversée de
la mer selon ce qui avait été dit.
19. On fait une trêve avec les gens de Damas, ceux qui avaient été faits
captifs à Belinas sont rendus.
20. Raymond le fils du comte de Poitiers arrive secrètement ; parvenu à
Antioche, il épouse Constance la fille de Bohémond en dépit de la princesse,
mère de la jeune fille, et obtient le principat.
21. Il est décrit qui fut Raymond et sa longue suite d’ancêtres.
22. Pour abaisser l’insolence des gens d’Ascalon, le roi édifie un château
dont le nom est Beit Gibelin, nommé aussi Bersabée.
23. Le comte de Tripoli est tué à côté de Montpèlerin par suite de la trahi-
son de quelques-uns des siens ; lui succède son fils Raymond, qui venge la
mort de son père.
24. Jean, l’empereur de Constantinople, se hâte vers Antioche, il occupe
toute la Cilicie.
• 25. Zengî assiège le château qui a nom Montferrant ; le roi cherche à lui
faire lever le siège avec le comte de Tripoli, mais ils échouent et sont vaincus,
le comte est fait prisonnier, le roi se réfugie dans le château.
26. Zengî assiège à nouveau le château, les assiégés appellent au secours
leurs voisins de toutes parts.
27. Bezzeuge [Beza-Uch], commandant des Damascènes, incendie et
ravage Naplouse.
28. On se hâte à l’aide du roi, mais pendant ce temps de grands dommages
sont portés aux assiégés.
• 29. L’aide arrive, mais pendant ce temps le roi a penché pour la reddition,
et rentre sauf chez lui après avoir engagé des accords.
30. Le prince de retour découvre la ville d’Antioche assiégée, il s’oppose
à l’empereur de toutes ses forces, mais finit par se réconcilier avec lui sur
l’intervention de quelques-uns.
582
CHRONIQUE ET POLITIQUE
1
FOULQUE, TROISIÈME ROI DE JÉRUSALEM
Baudouin II, que l’on avait dénommé du Bourg, second roi latin de
Jérusalem, eut pour successeur au royaume le seigneur Foulque, son
gendre, comte de Tours, du Mans et d’Anjou, auquel le susdit roi avait
donné en mariage sa fille aînée nommée Mélisende, comme nous l’avons
annoncé. Foulque était roux, mais le Seigneur le trouva selon son cœur, à
l’instar de David : « Il était rempli de fidélité et de douceur, affable, bon
et miséricordieux, contre le penchant habituel des hommes qui ont le
même teint, généreux à l’excès pour toutes les œuvres de piété et de
commisération envers les pauvres, prince puissant selon la chair, comblé
de félicités dans son pays et avant qu’il fut appelé à prendre le gouverne-
ment de notre royaume, doué d’une grande expérience dans la science
militaire, patient et prévoyant à la fois au milieu des fatigues de la guerre.
Il était d’une taille moyenne et d’un âge déjà avancé, puisqu’il avait passé
soixante ans '. L’un des principaux défauts, par où il obéissait à la loi de
l’infirmité humaine, était d’avoir la mémoire courte et fugitive, à tel point
qu’il ne se souvenait pas des noms de ses domestiques, et ne reconnaissait
presque jamais personne ; il lui arrivait souvent, après avoir rendu les plus
grands honneurs à un homme et lui avoir donné les témoignages d’une
bienveillance familière, de demander un moment après qui il était, s’il
le rencontrait de nouveau à l’improviste. Aussi beaucoup d’hommes qui
comptaient sur les relations familières qu’ils avaient avec lui tombèrent
souvent dans la confusion, en reconnaissant qu’ils auraient eux-mêmes
besoin d’un patron auprès du roi, lorsque, par exemple, ils voulaient se
porter protecteurs de tel autre individu 1 2 . » Son père, comte de Tours et
d’Angers [...] 3 .
2
Le susdit Foulque était allé à Jérusalem pour des prières d’actions de
grâces après la mort de sa femme et avant que le seigneur roi ne l’eût
appelé. Il se montra plein de magnificence et de zèle pour le service de
Dieu, et gagna par ses mérites la faveur de tout le peuple et la très grande
amitié du seigneur roi et de tous les princes. De fait, il entretint cent cava-
1 . Guillaume de Tyr fait probablement erreur : fils cadet de Foulque le Réchin et Bertrade
de Montfort, il a dû naître vers 1090 et avait donc environ quarante ans.
2. Entre guillemets, le portrait de Foulque dans la traduction de Fr. Guizot, op. cil., t. 2,
p. 315-316.
3. Suit une description soigneuse de la famille de Foulque, père, mère, frères et sœurs et
leurs épouses et époux.
CHRONIQUE — LIVRE XIV
583
liers à ses frais dans le royaume durant toute l’année. Il retourna ensuite
chez lui, fit les noces de ses filles, maria ses fils, et mit les affaires de son
comté dans le meilleur état possible. Alors qu’il s’occupait de ses affaires
avec sagesse et courage, le seigneur roi de Jérusalem, soucieux de sa suc-
cession et cherchant à qui il pourrait donner sa fille aînée en mariage,
résolut, après grande délibération en commun conseil avec tous les
princes et avec la faveur du peuple, d’envoyer auprès du comte quelques-
uns de ses princes, entre autres Guillaume de Bures et le seigneur Guy de
Brisebarre, et de l’inviter à épouser sa fille et à lui succéder à la tête du
royaume. [...] Le seigneur roi étant mort le 21 août de l’an 1131 de l 'In-
carnation, le comte fut couronné et consacré solennellement selon
l’usage, ainsi que sa femme, le 14 septembre, jour de l’Exaltation de la
sainte Croix, en l’église du Sépulcre du Seigneur, par le seigneur Guil-
laume, de bonne mémoire, patriarche de Jérusalem.
4
LES AFFAIRES D’ANTIOCHE
La première année du règne de Foulque, comme la ville et tout le pays
d’Antioche se trouvaient privés de l’assistance d’un prince — depuis la
mort de Bohémond Junior, qui ne laissait qu’une fille comme héritière — ,
les grands, craignant que la province ne souffrît des attaques des ennemis
en l’absence d’un chef, appelèrent auprès d’eux le seigneur roi de Jérusa-
lem, pour qu’il se chargeât aussi du gouvernement de ces régions et lui
consacrât sa sollicitude. Car la veuve du prince d’Antioche défunt, fille
du seigneur roi Baudouin et sœur de dame Mélisende, femme remplie de
ruse et de méchanceté au-delà de tout, avait des partisans et comptait sur
leur coopération pour son pernicieux projet au sujet du principat. Elle
voulait s’emparer de tout le pays, en déshéritant la fille unique que son
mari lui avait laissée, afin de pouvoir à son gré célébrer un second
mariage dès qu’elle aurait pris possession de la principauté. Son père, aus-
sitôt après la mort de son mari, avait réussi assez habilement à déjouer
une première tentative et l’avait expulsée d’Antioche, en l’obligeant à
demeurer satisfaite de ce que son mari lui avait laissé à titre de donation
pour cause de mariage, savoir les deux villes maritimes de Gabulum
[Jabala] et Laodicée [Lattaquié]. Ensuite, à la mort de son père, pensant
avoir trouvé une occasion favorable, elle revint à son premier projet. A
force de largesses et de promesses beaucoup plus considérables encore,
elle avait attiré quelques-uns des plus puissants seigneurs, tels que Guil-
laume de Seona frère de Guaranton, Pons comte de Tripoli, et Josselin
Junior comte d’Édesse. Les grands de cette région, qui le redoutaient,
s’efforçaient autant qu’ils pouvaient d’aller contre ces machinations
584
CHRONIQUE ET POLITIQUE
impies : d’où l’appel au seigneur roi, comme nous l’avons dit, pour avoir
son aide en ces choses et donner à la région le réconfort d’un chef.
6
Quelque temps plus tard, alors que le seigneur roi pourvoyait énergi-
quement aux nécessités du royaume que Dieu lui avait confié et, comme
Marthe, « était absorbé par les multiples soins du service 1 », un messager
vint lui annoncer de la part des gens d’Antioche qu’une immense troupe
de Turcs venus du golfe Persique et de tout l’Orient avait traversé le grand
fleuve de l’Euphrate et s’était installée en une multitude fâcheuse autour
de la région d’Antioche. [...] Arrivé avec ses troupes à Sidon, le seigneur
roi y rencontra sa sœur, la comtesse Cécile 2 , épouse de Pons, comte de
Tripoli, qui venait lui annoncer des choses affligeantes. Elle lui dit que
Zengî, prince d’Alep et très puissant satrape des Turcs, avait audacieuse-
ment assiégé son mari dans une de ses places fortes, nommée Mont-
ferrant. Elle le pria et lui demanda instamment, comme font les femmes,
de venir promptement au secours de son mari en position critique, en
retardant ses autres affaires qui ne demandaient pas tant de diligence. Le
seigneur roi, touché par son insistance extrême, remit d’un court moment
sa première entreprise et dirigea l’armée là-bas, en prenant en charge
quelques chevaliers du comte qui ne l’avaient pas suivi dans son expédi-
tion. Zengî, ayant appris que le seigneur roi s’avançait pour lui faire lever
le siège, après avoir tenu conseil avec les siens sur ce qui paraissait le
plus utile, leva le siège gratuitement, et rentra chez lui avec ses légions.
7
[...] Cependant le bruit et la rumeur se répandirent de toutes parts que
l’armée turque qui, disait-on, avait passé l’Euphrate avec de grandes
forces et dans tout l’appareil de la guerre venait de s’adjoindre tous ceux
qu’elle avait trouvés en deçà du fleuve et connaissant bien les lieux,
qu’elle avait dressé son camp sur le territoire d’Alep, et qu’elle dévastait
toute cette contrée par de soudaines incursions. Les Turcs, en effet,
étaient accourus de toutes les provinces limitrophes, et s’étaient réunis
sur un seul point en un lieu nommé Canestrive, afin de pouvoir de là
s’avancer en masse sous la conduite de ceux qui connaissaient le mieux
les lieux, et faire leurs inuptions à l’improviste dans les diverses parties
de la province. Le seigneur roi, en ayant été informé, convoqua aussitôt
1. Le, x, 40.
2. Cécile est la demi-sœur de Foulque, fille de Bertrade de Montfort et du roi Philippe 1".
CHRONIQUE — LIVRE XIV
585
les forces militaires de toute la principauté, sortit d’Antioche avec les
siens qui étaient avec lui, et alla dresser son camp auprès du château
d’Harenc. Il s’y arrêta pendant quelques jours selon une sage habitude qui
sait que l’impétuosité est mauvais ministre, attendant que les ennemis,
qu’on disait beaucoup plus nombreux, vinssent le provoquer au combat,
ou fissent connaître de toute autre manière leurs intentions ultérieures.
Voyant que de cette façon ils ne bougeaient pas, mais qu’ils restaient tran-
quillement en sécurité dans leur camp pour attendre peut-être de nou-
veaux renforts, le roi fondit sur eux soudainement, les surprit à
l’improviste avant même qu’ils pussent courir aux armes, et les fit atta-
quer avec le glaive et la lance. À peine quelques-uns eurent-ils les moyens
de s’élancer sur leurs chevaux et de chercher leur salut dans la fuite,
tandis que le reste succomba [...].
9
PROJET DE MARIAGE POUR LA FILLE DU DÉFUNT PRINCE D’ANTIOCHE
Ainsi, après avoir remporté une si grande victoire, disposant à son gré
de toutes les affaires de la principauté d’Antioche, le seigneur roi était
illustre ; loti par provision divine de deux royaumes comblés l’un et
l’autre de prospérité, il gardait le peuple dans un état de pleine tranquil-
lité. Les plus grands de la région, et spécialement ceux qui avaient à cœur
de garder fidélité au prince Bohémond déjà mort, vinrent alors trouver le
seigneur roi en privé et le prièrent, lui qui mieux que tous connaissait les
nobles hommes et les illustres adolescents habitant dans les pays ultra-
montains, de leur apprendre quel serait parmi tant de princes celui qu’il
conviendrait le mieux d’appeler afin de lui donner en mariage la fille de
leur seigneur, héritière des biens paternels. Le seigneur roi reçut ces mots
avec gratitude, loua la confiance et la sollicitude de ceux qui lui parlaient,
puis il se mit à délibérer avec eux. A tous, réunis en conseil, il leur plut
d’appeler en premier à ce mariage un noble bien né, un adolescent du nom
de Raymond, fils du seigneur Guillaume comte de Poitiers, après en avoir
passé beaucoup en revue. On disait que Raymond demeurait alors à la
cour du seigneur Henri l’Ancien, roi d’Angleterre, chez qui il avait reçu
les armes de chevalier. Son frère aîné, le seigneur Guillaume, gouvernait
l’Aquitaine en vertu de ses droits héréditaires. On mit alors en délibéra-
tion les divers partis qu’il y avait à prendre, et l’on décida que le meilleur
serait de déléguer secrètement un certain Gérard, frère de l’Hôpital [...].
586
CHRONIQUE ET POLITIQUE
24 1
[...] Aussitôt que la rumeur lui eut appris de manière certaine que les
habitants d’Antioche avaient appelé auprès d’eux le jeune Raymond, lui
avaient livré leur ville et donné pour femme la fille du seigneur Bohé-
mond, l’empereur résolut de se rendre à Antioche, très indigné qu’à son
insu ils eussent osé, sans son consentement et son ordre, soit marier la
fille de leur seigneur, soit entreprendre d’asservir leur cité au pouvoir de
quelqu’un.
11
L’ARCHEVÊCHÉ DE TYR
[...] Guillaume fut remplacé dans son siège par le seigneur Foulque, de
précieuse mémoire, de nation aquitaine, sa patrie étant Angoulême,
homme religieux et craignant Dieu, modestement lettré, mais ferme et
très attaché à la discipline. Il avait été chez les siens abbé de chanoines
réguliers dans un monastère du nom de Celle. Mais ensuite, à l’époque
du schisme qui s’éleva entre le pape Innocent et Pierre fils de Pierre Léon,
Gérard, évêque d’ Angoulême et légat du siège apostolique, fut favorable
à Pierre, et tourmentait de toutes sortes de manières ceux qui approu-
vaient l’autre parti. Le vénérable Foulque, ne pouvant le supporter, prit
congé de ses frères et se rendit à Jérusalem pour faire des prières d’actions
de grâces ; il fit profession de vie régulière et d’assiduité au cloître de
l’église du Sépulcre du Seigneur, et fut ensuite appelé à l’église de Tyr.
Il la gouverna avec fermeté et bonheur durant douze ans, et fut le qua-
trième avant nous, qui maintenant présidons à cette même église, non par
la préférence accordée à notre mérite, mais bien plutôt par la bonté et la
patience du Seigneur. Après avoir reçu la consécration des mains du sei-
gneur Guillaume, patriarche de Jérusalem, Foulque voulut, à l’exemple
de son prédécesseur, se rendre auprès de l’église romaine pour recevoir
le pallium. Mais le patriarche et ses complices lui tendirent des embûches
et essayèrent même de lui faire violence ; il eut beaucoup de peine à
s’échapper de leurs mains et ne parvint à l’église romaine qu’à travers des
difficultés sans nombre. Ces faits sont prouvés avec évidence par la lettre
suivante qu’écrivit le seigneur pape Innocent [...] 2 .
1. Cet extrait du chapitre 24 est placé à la suite du chapitre 9 pour la commodité du
lecteur.
2. Copie de la lettre du pape (datée du 17 janvier 1 139).
CHRONIQUE — LIVRE XIV
587
12
Après son retour de Rome, l’archevêque de Tyr reçut mandat d’obéir
au patriarche de Jérusalem, tant qu’il ne serait pas délibéré duquel des
deux patriarches il devrait ressortir, de même que son prédécesseur, et de
prendre dans l’église de Jérusalem le rang que ses prédécesseurs avaient
occupé dans l’église d’Antioche tant qu’ils lui avaient obéi. Or il est
certain qu’entre les treize archevêques qui, depuis le temps des Apôtres,
avaient été soumis au siège d’Antioche, l’archevêque de Tyr avait occupé
le premier rang, puisque, pour ce fait, il était appelé dans l’Orient Proto-
tronos, comme il est écrit dans le catalogue des évêques suffragants qui
ressortissaient à l’église d’Antioche, où on lit [...] '.
14
[...] Nous imputons à juste titre la cause d’un si grand mal à l’Église
romaine, qui souffre que nous soyons injustement mutilés par l’Église
d’Antioche en même temps qu’elle nous ordonne d’obéir à l’Église de
Jérusalem. Nous en effet, si l’on nous restituait notre intégrité, nous
serions prêt à nous soumettre à l’une ou l’autre sans opposition et sans
dommage, comme les fils de l’obéissance que nous sommes. Que per-
sonne ne trouve étranger à notre propos que nous, qui avons professé
d’écrire l’histoire, nous fassions ici une insertion sur le statut de notre
Église : en effet, il ne convient pas de traiter de ce qui nous est étranger
et d’être sans mémoire pour nos affaires. Comme on a coutume de dire
proverbialement, « Celui qui s’oublie prie mal ». Mais revenons mainte-
nant à l’histoire.
15
AFFAIRES DE COUR : LE SCANDALE DU JEUNE COMTE DE JAFFA, FILS D'HU-
GUES DU PUISET
Après que le seigneur roi fut revenu de la région d’Antioche, voici que
s’élevèrent de nouveau des troubles très périlleux. En effet, on dit que
pour certaines raisons, quelques-uns des plus grands princes du royaume
s’étaient conjurés, à savoir Hugues comte de Jaffa, et Raymond de Podio
seigneur de la région au-delà du Jourdain. Pour faire bien comprendre
ceci, il faut reprendre l’histoire plus haut.
I. Copie du catalogue ou ordinatio des archevêchés suffragants de l’église d’Antioche,
suivi d’une lettre d’innocent II au patriarche de Jérusalem du 1 7 juillet 1 1 38. Le chapitre 1 3
588
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Sous le règne du seigneur Baudouin du Bourg qui avait précédé
Foulque dans le royaume de Jérusalem, un homme noble et puissant chez
les siens, de l’évêché d’Orléans, Hugues du Puiset, partit à Jérusalem
pour faire des prières d’actions de grâces avec sa femme Mamilia, fille
du seigneur Hugues Cholet comte de Roucy, et eut un fils en Pouille. Car
sa femme était enceinte au moment de son départ. Comme l’enfant était
encore trop jeune pour pouvoir supporter un tel voyage, son père le laissa
au seigneur Bohémond son parent ; puis il traversa la mer et arriva auprès
du seigneur roi Baudouin, qui était aussi un proche selon la chair. Le sei-
gneur roi, aussitôt après son arrivée, lui donna la cité de Jaffa avec toutes
ses dépendances, à lui et ses héritiers par droit héréditaire ; le noble
homme y finit sa vie peu de temps après. Alors le seigneur roi concéda
de nouveau l’épouse avec la ville à un homme noble, le comte Albert,
frère du comte de Namur, homme très puissant de l’empire, de l’évêché
de Liège. Comme tous les deux finirent leur vie en peu de temps, tant le
comte que sa femme, le fils de Hugues, qui était resté enfant en Pouille,
déjà pubère, demanda au seigneur roi, qui le lui concéda, l’héritage de
son père qui lui était dévolu par droit héréditaire à la mort de ses parents.
Ceci obtenu, il épousa dame Emelota, nièce du patriarche Amulfe et
veuve de l’illustre seigneur Eustache Grenier. Eustache avait eu de son
mariage avec celle-ci deux fils jumeaux, Eustache le jeune, seigneur de
la ville de Sidon, et Gautier qui gouvernait Césarée. Après la mort du
seigneur Baudouin et l’élévation du seigneur Foulque au royaume de
Jérusalem, une profonde inimitié s’éleva entre le seigneur roi et le comte
Hugues, pour des raisons cachées. Quelques-uns disaient que le seigneur
roi soupçonnait grandement le comte d’avoir des conversations trop
privées avec la reine, à quoi il semblait en effet que l’on pouvait fournir
de nombreux arguments. D’où on disait que le seigneur roi, enflammé de
zèle marital, avait conçu une haine implacable contre le comte. Le comte
était adolescent, d’une taille élevée et de belle figure, illustre pour ses
actions chevaleresques, plein de grâce aux yeux de tous ; il semblait que
les dons de la nature s’étaient réunis en lui avec libéralité et plénitude, si
bien que dans le royaume nul sans aucun doute n’avait son pareil, ni en
beauté physique, ni en générosité, ni en exploit chevaleresque. Il était en
outre, par son père, très proche parent de la reine, puisque leurs deux
pères étaient cousins germains, fils de deux sœurs. Quelques-uns, qui
voulaient ainsi cacher ce dont on parlait, disaient que la seule source de
haine venait de ce que le comte, emporté par sa présomption, se prétendait
l’égal du seigneur roi, ne voulait pas se soumettre à lui selon l’usage des
autres princes du royaume et refusait obstinément d’obtempérer à ses
commandements.
cite deux lettres d’innocent II aux évêques suffragants de l’archevêque deTyrdu 1 7 janvier
1 139 et analyse toute l’affaire au chapitre 14, dont nous citons seulement la conclusion.
CHRONIQUE — LIVRE XIV
589
16
C’est alors que se dressa Gautier de Césarée, beau-fils du même comte,
d’une très grande élégance physique, célèbre pour sa force et qui se trou-
vait dans toute la vigueur de l’âge, en présence des grands et du seigneur
roi, avec une très grande affluence à la cour, suborné, dit-on, par le sei-
gneur roi : il se présenta comme accusateur du comte et lui imputa publi-
quement le crime de lèse-majesté ', pour avoir conspiré contre le salut du
seigneur roi avec quelques complices de sa faction, contre les bons usages
et contre la discipline de nos temps. Le comte nia le crime et s’offrit à
subir le jugement de la cour sur les faits objectés, ce à quoi il était prêt
parce qu’il était innocent. Ainsi, après cet échange de mots, il fut décidé
un combat singulier entre eux selon la coutume des Francs, et un jour
convenable fut fixé pour y procéder. Mais la cour s’étant séparée, le
comte, revenu à Jaffa, ne se présenta pas au jour fixé, sans qu’on sache
s’il craignait sa conscience et reconnaissait son crime ou s’il se méfiait de
la cour ; d’où le soupçon du crime accru avec raison, même chez ses parti-
sans. La cour et l’assemblée des grands jugeant par coutumace le
condamnèrent, quoique absent, coupable du crime dont on l’avait accusé.
Aussitôt que le comte l’apprit, il se livra à une chose inouïe jusqu’à ce
jour et digne de la haine du peuple et de l’indignation de tous : il se rendit
par la mer à la ville d’Ascalon, ville ennemie du nom chrétien et accueil-
lante à nos ennemis, pour aller solliciter des secours contre le roi. Ceux-
ci, voyant bien que ces querelles intérieures et ces séditions domestiques
ne pouvaient que tourner à leur profit et mettre en péril les nôtres, lui
accordèrent gratuitement leur soutien, le comte leur livra des otages,
rédigea ensuite un traité conforme et retourna à Jaffa. Par suite, les Asca-
lonites, conduits par la haine ancienne et tenace qu’ils nourrissaient
contre nous et rassurés par l’alliance du comte, franchirent nos limites
avec plus de forces et plus de confiance qu’ils n’en avaient jamais
déployées ; se répandant librement, sans rencontrer aucun obstacle,
faisant du butin, ils ne craignirent pas de pousser leurs incursions jusqu’à
Arsuf, autrement nommée Antipatris. Apprenant ceci, le roi convoqua
aussitôt toutes les forces chevaleresques du royaume et toute la masse du
peuple, et assiégea Jaffa. Quelques-uns des fidèles du comte qui étaient
avec lui dans cette même ville, à savoir Balian l’Ancien et quelques autres
craignant Dieu, voyant que le comte était entièrement déterminé à aller
jusqu’au bout, que les sages avis de ses fidèles et de ses amis ne pouvaient
le faire renoncer à son pernicieux projet, au contraire qu’il ne craignait
pas d’exposer sa cause à un plus grand danger par son obstination, aban-
1 . Quod majestatis crimine reus erat , dans le texte latin.
590
CHRONIQUE ET POLITIQUE
donnèrent les bénéfices qu’ils tenaient de lui et allèrent se réunir au roi,
suivant le meilleur parti.
17
Pendant ce temps, le patriarche Guillaume, homme très doux et ami de
la paix, et quelques-uns des princes du royaume virent le péril de ces
luttes intestines pour le royaume, attentifs à cet évangile : « Tout royaume
divisé contre lui-même court à sa ruine, et ses maisons croulent l’une sur
l’autre » Ils craignirent à juste titre que ce ne soit une bonne occasion
pour les ennemis du nom de chrétien de porter des dommages. Ils se por-
tèrent médiateurs et s’efforcèrent de trouver des traités utiles, pour le bien
de la paix entre le roi et le comte. Enfin, après beaucoup d’altercations
comme d’habitude dans les affaires de ce genre, les négociateurs convin-
rent entre eux qu’il fallait, pour le bien de la paix et pour donner en même
temps au seigneur roi une satisfaction d’honneur, que le comte quittât le
royaume pendant trois ans ; qu’après ce temps il lui serait permis d’y
rentrer avec la grâce du seigneur roi, sans souffrir d’autre calomnie pour
cette affaire, qu’il pourrait ramener avec lui les siens emmenés par lui,
qu’enfin pendant son absence les revenus de ses possessions seraient
employés à acquitter ses dettes et à rembourser tout l’argent qu’il avait
emprunté de toutes parts à des étrangers [...].
18
UN ATTENTAT CONTRE LE COMTE DE JAFFA DEVIENT UNE AFFAIRE DE LÈSE-
MAJESTÉ
Le comte de Jaffa attendait de faire la traversée et demeurait à Jérusa-
lem comme il en avait l’habitude. Il arriva qu’un jour dans la rue dite des
Corroyeurs, devant la boutique d’un marchand nommé Alfane, il jouait
aux dés sur une table, sans méfiance et attentif uniquement à son jeu,
quand tout à coup un chevalier de nation bretonne tire à l’ improviste son
glaive et le blesse de nombreux coups, à la face de tous ceux qui étaient
présents. Un grand concours de peuple se rassemble aussitôt ; la cité
entière est agitée et frémit d’horreur en apprenant un fait si monstrueux.
Bientôt on en vint à dire publiquement, et ces paroles volèrent de bouche
en bouche, que ceci ne pouvait avoir été fait sans que le seigneur roi le sût,
qu’un tel méfait n’aurait pas pu être projeté sans confiance en la faveur du
seigneur roi ; le bruit se répand et circule de toutes parts dans le peuple
1. Le, xi, 17.
CHRONIQUE — LIVRE XIV
591
que le comte est innocent et victime d’odieuses calomnies et que le sei-
gneur roi a donné un témoignage trop évident d’une haine imméritée et
conçue contre lui gratuitement et sans justice. Il arriva que le comte se
trouva en peu d’instants l’objet de la faveur et de la bienveillance du
peuple, et que, malgré ce qui lui avait été reproché, tout paraissait procé-
der de la méchanceté. Après que le seigneur roi eut été informé de bonne
source, il voulut se justifier complètement du fait et établir son innocence
par des preuves manifestes et ordonna que le criminel soit soumis au juge-
ment. Et comme on n’avait pas besoin d’un accusateur et de témoins pour
une ignominie notoire à tous, où l’ordre du droit n’était pas nécessaire, il
conseilla d’apporter un jugement digne de ce qui était mérité '. La cour
fut convoquée, on jugea d’un commun accord que le susdit meurtrier
subirait le châtiment de la mutilation des membres. Ce qui fut ensuite
annoncé au roi qui ordonna de faire exécuter la sentence, à l’exception de
la langue qui ne devait pas être comprise dans les membres à mutiler,
afin qu’on ne dise pas éventuellement que la langue avait été coupée pour
l’empêcher d’avouer le rôle du roi et la vérité. En quoi le roi agit très
sagement, rétablit sa considération et calma la grande indignation conçue
contre lui : car ni en secret ni en public, ni avant ni après la mutilation,
on ne put extorquer du meurtrier qu’il avait commis ce fait horrible sur
mandat du roi ou celui-ci le sachant, mais au contraire qu’il reconnaissait
avoir eu de son propre mouvement l’audace d’espérer pouvoir ainsi
mériter la grâce du seigneur roi. Quant au comte, il demeura encore à
Jérusalem pour s’occuper de la guérison de ses blessures et du rétablisse-
ment de sa santé ; enfin, lorsqu’il fut en pleine convalescence, il partit le
cœur plein de douleur, tant de l’offense tout récemment reçue, que de se
voir forcer d’abandonner son héritage et d’aller porter sa misère dans des
lieux inconnus. Il sortit du royaume selon ce qui avait été dit et se rendit
en Pouille. Là, le seigneur Roger, qui avait alors soumis toute la région à
sa domination, l’accueillit avec bonté, pensant que la jalousie seule avait
porté ses rivaux à faire expulser du royaume un homme si noble et si
vaillant ; il eut compassion de son sort et lui donna le comté de Gargana.
Lejeune homme mourut là-bas, frappé d’une mort prématurée, digne des
regrets de la postérité et sans être revenu dans le royaume. De ce jour,
ceux qui avaient été délateurs du comte auprès du roi et instigateurs de
haine encoururent l’indignation de la dame Mélisende la reine, sur qui
1. Comme Guillaume de Tyr a suivi les leçons des meilleurs juristes de son temps (cf.
livre XIX, 12), il choisit ses mots en toute connaissance de cause. L’affaire racontée ici
concerne le très important problème de la naissance de la procédure inquisitoire ; nous
citons ci-dessous ses propres termes : volens factum purgare et se constituere manifestis
indiciis innocentem, maleficum iubet iudicio sisti et pro commisso flagicio, omnibus notorio
nec accusatore nec testibus indigente, ubi iuris ordo non erat necessarius, dignam pro
meritis precipit reportare sententiam.
592
CHRONIQUE ET POLITIQUE
l’infamie de l’accusation semblait rejaillir et que la douleur de l’expulsion
inhumaine du comte minait à l’intérieur de son corps [...].
25
ÉPISODE MILITAIRE MALHEUREUX : LE ROI ENFERMÉ DANS MONTFERRANT
Au moment où tout ceci se passait dans la principauté, le très scélérat
Zengî, le très cruel persécuteur du nom du Christ, voyant que le comte de
Tripoli était tombé avec une nombreuse troupe des siens et que toute la
région était dégarnie de forces chevaleresques, pénétra à l’intérieur des
limites du comté de Tripoli et assiégea en force une forteresse située dans
la montagne au-dessus de la cité de Rafania, du nom de Montferrant, que
j’ai aussi mentionnée plus haut. Il attaqua les habitants de cette place avec
la plus grande vigueur, les pressa vivement et poussa ses opérations sans
leur laisser un moment de repos. Raymond le comte de Tripoli, un adoles-
cent, fils du défunt Pons, neveu du seigneur roi par sa mère, expédia des
envoyés en toute hâte au seigneur roi pour le supplier de ne pas tarder à
lui venir en aide dans une telle nécessité, presque désespérée, et d’accélé-
rer les secours. Ainsi le seigneur roi, au cœur paternel rempli d’une juste
sollicitude pour toutes les nécessités du peuple chrétien, convoque aussi-
tôt tous les princes du royaume et l’aide chevaleresque tout entière, tant
à cheval qu’à pied, vole infatigable, et surgit à l’improviste aux confins
tripolitains. Des envoyés du prince d’Antioche le rencontrent là même,
pas moins porteurs de sinistres nouvelles, affirmant de vive voix et écrits
à l’appui que l’empereur assiégeait Antioche, lui demandant et le priant
instamment de descendre avec toutes ses forces et venir au secours de ses
frères en position angoissante. Après avoir délibéré sur ce qu’il convien-
drait le mieux de faire dans une telle situation si ambiguë, il plut à tous
de commencer par porter aide aux chrétiens retranchés dans le château
voisin, ce qui paraissait assez facile, et ensuite de partir tous ensemble au
secours d’Antioche. Le seigneur roi et le comte de Tripoli réunirent donc
tous leurs hommes et s’efforcèrent de marcher à la rencontre des ennemis,
mais la protection de la grâce divine leur fit défaut. Lorsqu’ils se furent
rapprochés du lieu de leur destination, Zengî, ayant appris leur prochaine
arrivée, leva le siège, disposa son armée en ordre de bataille et marcha à
leur rencontre. Les nôtres aussi, ayant formé leurs rangs en les disposant
selon la discipline chevaleresque, s’avançant sans mollesse et unanimes,
se dirigèrent vers la forteresse pour porter secours aux assiégés et appro-
visionner la place dépourvue de vivres avec les denrées qu’ils avaient
emportées. Les guides qui montraient le chemin et marchaient devant
notre armée laissèrent sur la gauche une route plus facile et plus plate
— on ne sait si ce fut par erreur ou par méchanceté — , pour entrer dans la
CHRONIQUE — LIVRE XIV
593
montagne et conduire les troupes à travers des chemins étroits et presque
impraticables, où, pour les rassemblements de Mars, ne se trouvait pas de
lieu convenable, ni propre à résister, ni commode pour attaquer. Ce que
voyant, Zengî, qui avait une grande sagacité et beaucoup d’expérience de
la chose militaire, sut faire un meilleur calcul : il convoque avec fougue
les siens, marche le premier à la tête de milliers d’entre eux, les encourage
par ses paroles, les provoque par son exemple et se précipite au milieu de
nos rangs ; attaquant en force, il excite les siens au massacre des nôtres ;
il bat nos premiers rangs qui se retournent pour fuir. Alors, les plus grands
de notre armée, voyant les premiers rangs enfoncés, désespérant de
pouvoir résister, se trouvant eux-mêmes étroitement serrés et dans l’im-
possibilité de secourir ceux qui étaient en souffrance, conseillent au sei-
gneur roi de songer à son salut et de se transporter dans la forteresse
voisine. Le seigneur roi, voyant que c’était le plus expédient pour le
moment, entra dans la forteresse avec un petit nombre, tandis que presque
toutes les forces à pied, soit périssaient, soit étaient jetées dans les
chaînes. Là fut pris le comte de Tripoli, bel adolescent très doué, et avec
lui furent pris quelques-uns de l’ordre équestre. La partie qui avait suivi
le seigneur roi et qui était entrée dans la place avait du moins la vie sauve,
quel qu’en soit le moyen. On perdit en cette journée une immense quan-
tité de bagages avec tous les chevaux et tous les animaux chargés du
transport des approvisionnements que l’on avait eu le projet de faire
entrer dans la forteresse [...].
29
Cependant, le prince Raymond d’Antioche s’avançait avec ses
légions ; le comte d’Édesse, traînant à sa suite de nombreuses colonnes,
n’était pas non plus très éloigné, et l’armée de Jérusalem qui suivait le
bois de la croix du salut hâtait également, avec unité, sa marche. Zengî
en fut informé par de fidèles messagers; il craignit l’arrivée de tant
de princes et surtout il eut peur que le seigneur empereur, qu’il savait
être dans les environs d’Antioche, apprenant les maux des assiégés et
pris de compassion, ne marchât contre lui dans sa colère, avec ses forces
redoutables. En conséquence, et avant que ces nouvelles pussent par-
venir aux assiégés, Zengî envoya des députés au seigneur roi et aux
princes qui étaient avec lui, pour leur faire ses premières propositions de
paix [...].
594
CHRONIQUE ET POLITIQUE
LIVRE XV
La fin du règne de Foulque
(1138-13 novembre 1143 )
Rapports fluctuants avec l’empereur byzantin qui continue son séjour en
Cilicie et assiège Césarée sur l’Oronte avec les Latins, repart, revient en
Syrie quatre ans plus tard et séjourne à nouveau en Cilicie. Alliance, contre
Zengi, des Latins et des Damascènes, qui assiègent en commun Banyas. Crise
du patriarcat d'Antioche. Construction de forteresses pour bloquer Ascalon.
• I . L’empereur assiège Césarée après que le prince et le comte d’Édesse lui
ont prêté hommage.
2. Indigné par le travail mal fait, l’empereur lève le siège et revient à
Antioche.
3. L’empereur redemande la forteresse au prince de la cité, comme pour se
retarder dans la région.
4. Des troubles s’élèvent dans la cité, l’empereur prend peur et renonce à
sa demande, le scandale se calme après que lui-même est sorti de la ville.
5. Des messagers sont envoyés pour calmer l’indignation de l’empereur et
réussissent ; l’empereur retourne chez lui.
• 6. Le roi de Jérusalem assiège une forteresse au-delà du Jourdain et l’oc-
cupe par la force. Les nôtres sont misérablement battus à Thecua.
• 7. Zeng: inquiète le royaume de Damas, les Damascènes demandent de
l’aide aux nôtres et l'obtiennent après qu’ils y ont mis des conditions ; Zengî
retourne chez lui.
8. On assiège la cité de Panéas [Banyas], les Damascènes ayant demandé
de l’aide.
• 9. Le prince d’Antioche et le comte de Tripoli arrivent au siège [de Panéas],
la cité est attaquée très vivement.
1 0. [pas de titre]
• IL Un légat de l’Église romaine aborde, il arrive au siège; la cité [de
Panéas] est prise et un évêque y est ordonné ; tous les princes vont à Jéru-
salem.
1 2. Le prince d’Antioche conspire avec les adversaires du patriarche d’An-
tioche, le patriarche part à Rome ; il est pris par le duc de Pouille Roger, mais
ils font la paix et il parvient enfin à Rome.
13. Le patriarche est accusé par des adversaires ; il retourne enfin chez lui
pleinement en grâce.
14. De retour, à l’instigation du prince, il n’est pas accueilli par son clergé
et il se retire sur la terre du comte d’Édesse ; il fait la paix avec le prince et
entre enfin à Antioche.
CHRONIQUE — LIVRE XV
595
15. L’archevêque de Lyon, légat du siège apostolique, meurt à Acre ; un
autre est envoyé, Albéric évêque d’Ostie. Un synode est fixé à Antioche.
16. Une accusation contre le patriarche est portée devant l’assemblée des
évêques, celui-ci est cité mais il diffère sa venue ; Serlo, archevêque d’Apa-
mée, de son parti, est déposé.
• 17. Le patriarche, absent, est déposé comme contumace ; honteusement
traité, il est asservi dans les chaînes ; il part de nouveau à Rome et obtient
grâce, mais il meurt empoisonné en revenant.
• 18. Le légat revient à Jérusalem, il célèbre un synode, consacre le Temple
du Seigneur.
• 19. De retour, l’empereur descend en Syrie, il convie le prince aux accords
engagés auparavant.
• 20. Les habitants, après avoir envoyé une légation à l’empereur s’opposent
aux accords et l’empêchent d’entrer.
• 21. L’empereur envoie des messagers au roi de Jérusalem, faisant semblant
de se proposer de visiter les lieux vénérables, et reçoit du roi une réponse à
ce sujet.
• 22. En Cilicie où il s’était installé, l’empereur est blessé mortellement
pendant la chasse.
23. L’empereur meurt après avoir élevé son plus jeune fils à l’empire ; le
duc Manuel ayant remplacé l’empereur, l’armée retourne chez elle.
• 24. Le roi et les princes du royaume fondent un château devant Ascalon,
nommé Ibelin.
• 25. Un deuxième château est édifié devant Ascalon, du commun conseil des
princes, dont le nom est Blanche-Garde.
• 26. La reine édifie un monastère au lieu appelé Béthanie, l’enrichit d’un très
large patrimoine et y met sa sœur à la tête.
• 27. Le roi chassant le lièvre dans la campagne d’Acre se fracture le crâne
en tombant de cheval ; il meurt et il est enterré à Jérusalem au milieu de ses
prédécesseurs.
1
CONTRASTE ENTRE L'ARDEUR COMBATTANTE DE L’EMPEREUR BYZANTIN
ET LES JEUNES PRINCES : SIÈGE DE CÉSARÉE (SUR L'ORONTE)
L’armée impériale passa les mois d’hiver dans la région de Cilicie,
et lorsque les approches du printemps ramenèrent une température
plus douce, l’empereur, expédiant de tous côtés des hérauts, fit publier
un édit par lequel il était prescrit aux chefs, aux centurions et aux
« cinquanteniers 1 » de former les cohortes, de réparer les machines
de guerre et d’armer le peuple entier. Par messagers, le seigneur
prince d’Antioche, le seigneur comte d’Édesse et tous les principaux
1 . Primicerii, centuriones et quinquagenarii , dans le texte latin.
596
CHRONIQUE ET POLITIQUE
seigneurs de la région furent invités de la part du seigneur empereur
à se préparer au combat. Après avoir ainsi rassemblé tout son monde
de partout, l’empereur, voulant accomplir les conditions du traité qu’il
avait conclu avec le prince d’Antioche, vers le commencement d’avril,
ordonna de donner le signal du départ au son des trompettes et avec
le roulement des tambours, et de faire marcher toute l’armée en
direction de Césarée [...]. Cette ville, entre les montagnes et le fleuve
qui coule sous Antioche, est située à peu près comme Antioche ; elle
est bâtie en majeure partie sur la plaine et se prolonge ainsi jusqu’au
fleuve ; l’autre partie se déploie sur le versant de la montagne, au
sommet de laquelle est une forteresse qui semble suspendue dans les
airs et que sa position rend inexpugnable pour des forces humaines.
Deux murs descendent à droite et à gauche du haut de cette montagne
jusqu’au fleuve et enferment la cité ainsi que le faubourg adjacent.
L’empereur, ayant passé le fleuve, disposa son armée en cercle et
investit la cité [...]. L’empereur, homme d’un grand courage, pressait
les travaux avec zèle ; il proposait des prix aux jeunes gens avides
de gloire, pour enflammer leur valeur et les animer au combat martial.
Lui-même, revêtu de sa cuirasse, armé de son glaive et la tête
recouverte d’un casque doré, était sans cesse au milieu des troupes,
un moment les exhortant par les sermons appropriés, un autre moment
les provoquant par l’exemple, tel un homme sorti du peuple, s’avan-
çant virilement pour que les autres s’avancent avec plus d’hardiesse.
S’illustrant donc par sa belle hardiesse, toujours en mouvement et
supportant les fatigues de la guerre, depuis la première jusqu’à la
dernière heure du jour, il ne prenait aucun repos et négligeait même
le soin de sa nourriture. [...] Cependant, tandis que l’armée impériale
faisait les plus grands efforts, le prince d’Antioche et le comte d’Édes-
se ', tous les deux adolescents et cédant trop facilement aux passions
légères de leur âge, ne cessaient, dit-on, de jouer aux dés, non sans
dommage pour leur propre affaire ; et, négligeant les soins de la
guerre, ils entraînaient les autres par leur exemple et les détournaient
de se livrer à leur ardeur belliqueuse. L’empereur en fut informé, et
fut très ému d’une conduite si funeste ; il chercha à les ramener en
les sermonant en privé et en secret, leur proposant son exemple, lui
le plus puissant des rois et des princes de la terre, et qui cependant
se livrait en personne à toutes sortes de travaux physiques et à
d’immenses fatigues. [...]
I . Le jeune Raymond de Poitiers et Josselin junior.
CHRONIQUE — LIVRE XV
597
6
LE ROI ET THIERRY, COMTE DE FLANDRE, AUX CAVERNES DES MONTS DE
GALAAD
Pendant que ces choses se passaient autour d’Antioche, peu de temps
après, dans l’été suivant [1 139], un homme grand et illustre parmi les
princes de l’Occident, le seigneur Thierry, comte de Flandre et gendre du
seigneur roi ', avec une honnête escorte de nobles hommes, vint pieuse-
ment en pèlerinage à Jérusalem, pour la grâce de la prière. Le roi et le
peuple entier accueillirent leur arrivée avec grande joie. Confiants dans
l’illustre et brave chevalerie que le comte avait à sa suite, ils résolurent à
l’unanimité, avec le conseil du seigneur patriarche et des autres princes
du royaume, d’assiéger une forteresse très dangereuse pour nos régions,
au-delà du Jourdain, aux confins du pays des Ammonites, à côté de la
montagne de Galaad. Elle était faite de grottes situées sur le côté le plus
raide d’une haute montagne, et l’entrée était presque inaccessible ; elle
était dominée par une élévation à pic qui formait un immense précipice
et se prolongeait jusque dans la profondeur de la vallée, des deux côtés
de la grotte le précipice était terrible. Dedans se rassemblaient une troupe
nuisible de voleurs et une foule de bandits des pays de Moab, d’Ammon
et de Galaad, qui envoyaient en exploration des hommes, étaient bons
connaisseurs des lieux, et les informaient exactement de l’état de nos
régions, faisaient fréquemment irruption au moment opportun, à la
dérobée, et rendaient périlleux nos confins. Les nôtres voulurent mettre
fin à ces maux et proposèrent comme nous l’avons dit d’assiéger la
caverne. Après avoir convoqué et rassemblé tout le peuple du royaume et
les forces militaires, traversé le Jourdain, ils y parvinrent et, malgré les
aspérités du terrain, ils occupèrent les abords étroits, installèrent les
camps en cercle, disposèrent et entamèrent le siège. En obéissant à la
règle des camps, ils cherchèrent tous les moyens de nuire aux assiégés,
les bloquant de tout leur possible pour les pousser à se rendre, tandis que
du côté adverse on utilisait les ruses habituelles dans ces malheureuses
choses pour veiller constamment à se protéger.
Pendant que presque toute l’armée chrétienne se fatiguait ici, des Turcs
saisirent l’occasion opportune [...].
I. Le comte de Flandre avait épousé Sybille, seconde fille de Foulque et de sa première
femme, la fille et héritière du comte du Mans.
598
CHRONIQUE ET POLITIQUE
7
ALLIANCE DES LATINS ET DES DAMASCÈNES CONTRE LES TURCS
Tandis que ces choses se passaient dans les environs de Jérusalem,
Zengî, enorgueilli de ses succès et semblable au ver de terre qui s’agite
sans cesse, osa former le projet de s’emparer du royaume de Damas.
Ainard ', gouverneur de ce royaume, chef de la milice, beau-père aussi du
roi de Damas, ayant appris que Zengî avait franchi de force ses confins,
envoya au seigneur roi de Jérusalem des messagers porteurs de paroles
de paix chargés de solliciter instamment du roi et du peuple chrétien
secours et conseil contre un ennemi si formidable pour chacun des deux
royaumes ; et afin que l’on ne pût croire qu’il réclamait témérairement
des subsides du seigneur roi et de ses princes, gratuitement et sans espoir
de grandes récompenses, il promit de payer vingt mille pièces d’or par
mois pour les frais nécessaires à cette entreprise. En outre, il s’engagea,
dès que l’ennemi aurait été chassé de ses confins, à nous restituer sans
aucune contestation la ville de Panéas qui nous avait été enlevée de vive
force quelques années auparavant ; et, pour mieux garantir l’observation
complète des divers articles de cette convention, il promit de donner
comme otages des fils de nobles en nombre déterminé. Le seigneur roi,
après avoir reçu ces propositions, convoqua tous les princes du royaume,
leur exposa l’objet de la légation et les conditions qui lui étaient offertes
et leur demanda conseil sur la réponse qu’il y avait à faire. On tint conseil
pour délibérer à ce sujet ; et, après avoir mûrement examiné le projet, on
jugea que le mieux était de porter secours à Ainard et aux habitants du
pays de Damas contre un ennemi cruel et également dangereux pour les
deux royaumes ; on décida même que ces secours seraient fournis gratui-
tement, de peur que l’ennemi commun, devenu plus puissant si les nôtres
demeuraient dans l’oisiveté, ne trouvât dans un triomphe sur le royaume
de Damas de nouvelles forces dont il se servirait ensuite contre les nôtres
[...].
9
PANÉAS ASSIÉGÉE ET PRISE PAR LES LATINS ALLIÉS AUX DAMASCÈNES
( 1140 )
Panéas est celle que l’on nomme vulgairement Belinas, appelée Lesen
dans les temps anciens, avant l’entrée des enfants d’Israël dans la Terre
promise. Elle échut en partage aux fils de Dan, qui la nommèrent Lesen-
1. Ainard [Aynar, Euneur] : mamelouk de Doldequin.
CHRONIQUE — LIVRE XV
599
Dan, comme on l’apprend par ces paroles de Josué [...] Dans la suite,
elle fut nommée Césarée-de-Philippe, parce que Philippe-le-Tétrarque,
lils d’Hérode l’Ancien, la fit agrandir en l’honneur de Tibère. César l’il-
lustra d’admirables édifices, ce qui la fit désigner sous le double nom de
César et de celui qui avait contribué à son embellissement. Les armées
réunies suivirent leur marche vers Panéas, arrivèrent vers le commence-
ment de mai, et investirent aussitôt la cité de toutes parts. Ainard prit posi-
tion vers l’est, et se plaça avec toute son expédition entre la ville et la
forêt, au lieu-dit Cohagar. Le roi et notre armée prirent position vers
l’ouest, et les légions occupèrent toute la plaine. Après avoir ainsi
ordonné leur position tout autour, on s’arrangea pour interdire toute possi-
bilité de sortir et d’entrer librement et de s’évader à ceux qui l’auraient
voulu. On décida en outre, après avoir tenu un conseil commun, d’en-
voyer de fidèles messagers au seigneur Raymond prince d’Antioche et au
comte de Tripoli pour apporter leur aide à la tâche présente. [...] Il n’était
pas facile de discerner laquelle des deux armées portait les armes contre
l’adversaire commun avec le plus d’ardeur, laquelle déployait le plus
d’acharnement dans les combats, ou se montrait la plus disposée à persé-
vérer dans les longues fatigues de la guerre, tant nos chevaliers et les
cohortes de Damas paraissaient animés du même zèle et des mêmes
désirs. L’habitude et l’expérience des armes n’étaient pas les mêmes ;
mais on y voyait une égale volonté de nuire à l’ennemi commun. Les
assiégés, de leur côté, résistaient vaillamment, quoiqu’ils eussent à sup-
porter toutes sortes de fatigues, des assauts presque continuels, des veilles
et un service extrêmement lourd ; combattant de toutes leurs forces pour
la défense de leur liberté, de leurs femmes et de leurs enfants, la difficulté
même de leur position leur donnait une nouvelle habileté, et leur inspirait
toutes sortes de moyens d’assurer le succès de leur résistance. Au bout
de quelques jours d’attaque, les assiégeants reconnurent qu’il leur serait
impossible de réussir s’ils ne faisaient construire une tour en bois pour la
dresser contre les murs et attaquer d’un point plus élevé. Mais, comme on
ne pouvait trouver dans toute la région les matériaux nécessaires à ce
genre d’ouvrage, Ainard envoya des hommes à Damas pour y chercher
des poutres fort longues et fort grosses, préparées depuis longtemps pour
cet usage ; il leur donna ordre de les rapporter et de revenir en toute hâte.
10
[...] Voici que ceux que l’on avait envoyés à Damas revinrent, rappor-
tant des poutres d’une étonnante dimension et aussi solides qu’on pouvait
les désirer. Des artisans et des coupeurs de bois s’occupèrent avec rapidité
1 . Citation de Jos, xix, 47.
600
CHRONIQUE ET POLITIQUE
à les dresser ; puis ils les assemblèrent solidement avec des clous en fer,
et élevèrent en peu de temps une machine d’une énorme hauteur, du
sommet de laquelle on dominait toute la ville, d’où les assiégeants pou-
vaient viser les gens de la ville, en lançant de la main des flèches, des
traits de toutes sortes et des pierres. Aussitôt que la machine fut dressée,
on aplanit le terrain entre la machine et le mur, on la poussa contre les
remparts, et il y avait vue sur toute la ville tant qu’il sembla qu’une nou-
velle tour se fût élevée subitement au milieu [...].
1 1
Pendant que se menait l’expédition, un légat de l’Église romaine
nommé Albéric, évêque d’Ostie, de nation franque, de l’évêché de Beau-
vais, débarqua à Sidon. Il venait, envoyé spécialement au sujet du diffé-
rend survenu dans l’Église d’Antioche entre le seigneur patriarche et ses
chanoines. Peu de temps auparavant, un autre vénérable homme, le sei-
gneur Pierre, archevêque de Lyon, remplissant l’office de légat, était éga-
lement venu en Syrie ; mais la mort l’empêcha de mettre fin à l’affaire
qui lui avait été commise, et ce fut alors que l’évêque d’Ostie fut nommé
à sa place et chargé de donner la fin méritée à cette grande querelle,
comme je vais le dire dans ce qui suit. Ayant appris que toute l’armée
chrétienne était occupée au siège de Panéas et que séjournaient là, avec
les autres princes du royaume, le seigneur Guillaume patriarche de Jéru-
salem, le seigneur Foucher archevêque de Tyr, il se hâta d’aller les y
rejoindre. Il trouva les assiégeants fort occupés à poursuivre le succès de
leur entreprise et ne perdant pas un seul instant dans l’oisiveté ; lui-même
cependant, avec le zèle d’un homme sage et s’appuyant sur l’autorité
apostolique, les encouragea dans leur propos ; ses sermons d’exhortation
fùrent un nouvel aiguillon pour tous [...]. Ainard, homme plein de pré-
voyance, fidèle allié et zélé coopérateur des nôtres, chargea secrètement
quelques-uns de ses familiers d’aller faire, de vive voix, quelques tentati-
ves d’arrangement et d’engager les assiégés à se rendre. Ceux-ci, d’abord
horrifiés et imaginant continuer tant qu’il y aurait quelque espoir de résis-
ter, bientôt accueillirent avec avidité et reconnaissance les paroles qui leur
étaient portées. Le magistrat cependant, que les Turcs eux-mêmes appel-
lent émir, homme noble et puissant, exigea, comme condition supplémen-
taire pour la reddition de la ville, de prendre en considération qu’il ne
fallait pas qu’il tombât dans le besoin et qu’on lui fît quelque indemnité
qui serait fixée au jugement d’un notable : il semblait en effet honteux et
indécent qu’un homme noble, seigneur d’une ville si célèbre, fût expulsé
de son propre patrimoine et réduit en outre à aller mendier. Ainard vit
qu’il était juste et équitable de satisfaire à cette demande, et désirant
ardemment parvenir à remettre la cité en notre pouvoir, il s’engagea.
CHRONIQUE — LIVRE XV
601
conformément au désir qui lui fut exprimé, à faire assigner à l’émir une
rente annuelle qui ne dépasserait pas une certaine somme, qu’on eut soin
de fixer, et qui serait prélevée sur le produit des bains et des vergers. Il
donna au peuple qui voudrait sortir de la ville la faculté de sortir libre
avec toutes ses choses ; à ceux qui ne voudraient partir nulle part, de
continuer à habiter dans la ville ou exploiter leurs biens tant urbains que
ruraux [...]. Les princes chrétiens rendirent justice à la sagesse et à la sin-
cérité du gouverneur de Damas, ils approuvèrent les conditions propo-
sées, lui témoignèrent leur reconnaissance et leur satisfaction, et lui
promirent formellement d’exécuter toutes les dispositions qu’il aurait
faites. La cité leur fut donc livrée et les habitants sortirent en toute liberté
pour se rendre dans les lieux qu’il leur convenait de choisir, emmenant
avec eux tout leur bagage avec leurs femmes et leurs enfants. Après avoir
reçu la cité, les nôtres élirent le seigneur Adam archidiacre d’ Acre comme
évêque du lieu, sur la demande du seigneur patriarche et avec l’approba-
tion du seigneur Foucher archevêque de Tyr qui avait de façon certaine
l’église de Panéas dans sa juridiction selon son droit de métropolitain. On
lui confia donc les soins spirituels de ceux qui voudraient demeurer là et
on restitua la juridiction temporelle au seigneur Rainier dénommé Brus,
qui en avait été chassé peu d’années auparavant. [...]
17
DÉPOSITION DU PATRIARCHE AU SYNODE D’ANTIOCHE (30 NOVEMBRE 1 140)
Le troisième jour, l’assemblée s’étant de nouveau réunie et les prélats
ayant repris leurs places, on prescrivit de citer le patriarche pour la der-
nière fois, et de l’inviter à venir fournir ses réponses sur l’accusation. Il
refusa encore positivement, soit qu’il craignît sa conscience, soit qu’il
connût les dispositions défavorables du synode et redoutât la violence du
prince, je n’ai pu le découvrir avec certitude. Il demeurait dans son palais
avec les gens de sa maison, sans cesse entouré d’une suite de cavaliers et
de gens du peuple : tous ceux de la cité s’étaient portés en foule pour lui
prêter secours, et si la puissance du prince ne leur avait inspiré des crain-
tes, ils auraient été disposés à chasser honteusement de la ville le légat et
tous ceux qui s’étaient réunis pour le déposer. Cependant le légat, voyant
que le patriarche ne voulait pas venir à lui et confiant dans la protection
du seigneur prince, monta au palais et, là, prononça contre le patriarche
la sentence de déposition et le contraignit de vive force à remettre l’an-
neau et la croix. Puis, sur l’ordre du légat, le patriarche fut livré au prince,
misérablement enchaîné, maltraité ignominieusement, comme un homme
ayant versé le sang, et fut incarcéré dans le monastère de Saint-Siméon,
situé près de la mer sur une montagne très élevée. Le patriarche, qui était
602
CHRONIQUE ET POLITIQUE
alors le seigneur Raoul, que j’ai vu moi-même dans mon enfance, était
grand et beau physiquement ; il avait les yeux un peu obliques, sans qu’il
y eût cependant rien de choquant. Il était peu lettré, mais plein de faconde,
d’une conversation très agréable et rempli de grâce. Généreux à l’excès,
il avait su gagner au plus haut degré la bienveillance des chevaliers et des
gens de second rang. Il oubliait facilement ses promesses et ses engage-
ments ; il était léger dans ses discours, inconstant, plein de ruse et multi-
ple dans ses voies, et en même temps doué de beaucoup de prévoyance et
de réserve. Il ne se montra imprudent qu’en une seule occasion, lorsqu’il
refusa d’accueillir des adversaires qu’il avait irrités à juste titre et qui
cherchaient à rentrer en grâce auprès de lui. On disait encore, et c’était
vrai, que le patriarche était d’une arrogance et d’une présomption excessi-
ves. Ce fut même à ces défauts qu’il dut des malheurs qu’il eût facilement
évités en se conduisant avec plus de modération. Il demeura longtemps
dans le monastère, prisonnier et chargé de fers ; enfin il parvint à s’échap-
per et se rendit à Rome. Il y réussit à recouvrer jusqu’à un certain point
la faveur du siège apostolique et se disposait à repartir, lorsqu’il mourut
misérablement, ayant bu un poison que lui présenta un artisan du crime,
dont le nom nous est inconnu : nouveau Marius, qui éprouva dans sa per-
sonne les vicissitudes les plus contraires de la fortune.
18
Donc le légat, après la déposition du patriarche, ayant terminé les affai-
res qui l’avaient appelé à Antioche, retourna à Jérusalem. Il y demeura
jusqu’aux solennités pascales. Après avoir tenu conseil avec les prélats
des églises, le troisième jour après la sainte Pâques, il célébra solennelle-
ment la dédicace du Temple du Seigneur, avec le concours du patriarche
et de quelques-uns des évêques. Beaucoup d’hommes nobles et illustres,
tant des parties ultramontaines que des régions d’outre-mer ', étaient pré-
sents, et parmi eux, le seigneur Josselin junior, comte d’Édesse, qui était
venu passer les solennités pascales dans la cité et déploya une grande
magnificence. Après cela, le légat convoqua les archevêques, les évêques,
tous les autres prélats des églises, et tint avec le seigneur patriarche un
concile qui s’assembla dans la sainte église primitive de Sion, mère de
toutes les autres : on délibéra sur toutes les affaires qui pouvaient se rap-
porter aux circonstances du temps. Était présent à ce synode Maxime,
pontife des Arméniens, ou plutôt prince et illustre docteur de tous les
évêques de Cappadoce, de Médie, de Perse et des deux Arménies, dit
catholicus. On traita avec lui des articles de foi sur lesquels son peuple
1 . Guillaume de Tyr écrit ici cismarinis regionibus, littéralement les régions cis-marines,
de ce côté-ci des mers : il se place du point de vue de Poutre-mer.
CHRONIQUE — LIVRE XV
603
est en dissentiment avec le nôtre, et il promit pour sa part d’en corriger
plusieurs. Ceci fini selon les règles, le légat se rendit à la cité d’ Acre, prêt
à retourner à Rome [...].
19
L’EMPEREUR BYZANTIN EN SYRIE, ET LES LATINS
En ce temps-là [1 142], le seigneur Jean empereur de Constantinople,
quatre années à peine depuis qu’il avait quitté Tarse en Cilicie et toute la
Syrie, ses forces réparées et ses légions rappelées, dirigea de nouveau son
armée vers la Syrie, à l’appel de nombreux messagers du prince et des
gens d’Antioche pour de nouvelles expéditions. [...] Il entra en Cilicie,
mais ne s’y arrêta point ; à peine la rumeur avait-elle annoncé sa pro-
chaine arrivée, qu’il entrait dans la terre du comte d’Édesse avec toutes
ses forces et faisait dresser son camp presque à l’improviste devant Tur-
bessel. Ce château très riche est situé à vingt-quatre milles en deçà de
l’Euphrate, ou peut-être un peu plus. Dès qu’il y fut arrivé, l’empereur fit
demander au comte Josselin Junior de lui livrer des otages. Lequel, frappé
d’étonnement en apprenant une arrivée si subite, voyant d’une part des
forces innombrables, telles qu’il semblait qu’aucun roi de la terre ne pût
en entretenir de semblables, d’autre part l’état de dénuement dans lequel
il se trouvait lui-même et l’impossibilité absolue de tenter quelque résis-
tance, se faisant de nécessité vertu, envoya en otage l’une de ses filles,
nommée Isabelle. L’empereur n’avait fait cette demande qu’afin de le lier
plus étroitement à ses intérêts et de s’assurer davantage de sa fidélité pour
exécuter ses mandements. De là, dirigeant son armée vers Antioche et
s’avançant avec rapidité, il s’installa à côté d’une petite agglomération
nommée Guast, le 24 septembre. Là, il envoya aussitôt des messagers au
prince d’Antioche, pour lui rappeler les termes des pactes qui les unis-
saient et l’inviter en conséquence à lui remettre la ville et son fort, toutes
les munitions qui s’y trouvaient renfermées, sans aucune distinction, afin
de pouvoir plus commodément, depuis ce voisinage, diriger ses expédi-
tions contre toutes les villes limitrophes encore occupées par les ennemis.
Et réciproquement, il lui fit assurer qu’il serait constamment disposé,
quant à lui, à donner la plus large interprétation possible aux conventions
qui avaient été mises par écrit antérieurement, et même à lui faire bonne
et forte mesure, suivant la qualité de ses mérites.
604
CHRONIQUE ET POLITIQUE
20
Mais le prince d’Antioche, le seigneur Raymond, qui auparavant avait
tant accablé l’empereur de ses messagers, se voyant maintenant serré de
près et connaissant bien l’étendue de ses engagements, demeurait incer-
tain sur ce qu’il fallait faire. Il convoqua aussitôt les grands et les premiers
habitants tant de la cité que de toute la région, les réunit pour délibérer
avec eux, demandant conseil sur ce qu’il y avait besoin de faire dans une
occurrence si périlleuse. Après avoir longuement discuté, tous furent una-
nimement d’accord qu’il ne pouvait convenir à l’état de la région de
remettre entre les mains de l’empereur, à quelque condition que ce fût,
une ville si noble, si puissante et si bien fortifiée : prévoyant que dans le
futur, comme il était arrivé peu avant, les Grecs indolents se laisseraient
enlever par les ennemis et la ville et toute la région [...].
21
Se voyant refuser à lui et les siens l’entrée qu’il souhaitait faire dans
la cité, l’empereur espéra trouver quelque moyen de prendre possession
d’Antioche, en dépit des habitants, l’hiver fini et la douceur du printemps
revenue. Il dissimula ses projets au fond de son cœur, et, pour mieux
cacher son propos, il envoya des hommes de la plus haute noblesse au
seigneur Foulque, roi de Jérusalem, signifiant qu’il viendrait volontiers si
les chrétiens le voulaient bien, pour la grâce de la prière et de la dévotion
et afin d’apporter son secours contre les ennemis de ces régions. Le roi
tint conseil et chargea du soin de porter sa réponse le seigneur Anselme,
évêque de Bethléem, le seigneur Geoffroi, abbé du temple du Seigneur
qui connaissait bien la langue grecque ', et Roardus gouverneur du fort de
Jérusalem. Sa réponse disait que le royaume était fort étroit, qu’il ne pour-
rait fournir assez de vivres pour des forces si nombreuses et serait hors
d’état de pouvoir entretenir son armée sans s’exposer aux dangers de la
famine et au manque absolu de toutes les choses nécessaires ; qu’en
conséquence si l’empereur, agréable à Dieu, voulait se rendre avec dix
mille hommes seulement dans la ville bienheureuse, venir aux vénérables
lieux de notre salut et disposer de tout autre chose selon son vœu, tous se
porteraient à sa rencontre avec un extrême empressement et l’accueille-
raient à son arrivée avec joie et dans les transports de leur cœur, qu’enfin
ils lui obéiraient comme à leur seigneur et au plus grand prince de la terre.
A ces mots, l’empereur retira ses paroles, jugeant qu’il serait peu digne
I . R. Huygens fait remarquer que Geoffroi est le seul personnage dans toute la chronique
dont Guillaume de Tyr mentionne la connaissance du grec (CC, t. 2, p. 703).
CHRONIQUE — LIVRE XV
605
de sa gloire de marcher avec une si faible escorte, lui qui ne s’avançait
jamais qu’environné de tant de milliers d’hommes. Il renvoya les messa-
gers du roi en les comblant d’honneurs et en leur donnant de nombreux
témoignages de sa bienveillance et de sa libéralité, et il alla passer l’hiver
en Cilicie dans les environs de Tarse, se promettant dans le futur proche
d’accomplir quelque chose de grand et digne de mémoire dans la région
de Syrie [...].
22
LA MORT DE L’EMPEREUR BYZANTIN EN CILICIE, BLESSÉ À LA CHASSE (1143)
Cependant, vers le commencement du printemps, et avant l’époque où
les rois rassemblent d’ordinaire leurs armées pour la guerre, l’empereur,
amateur passionné des bois et forêts pour le plaisir de la chasse, cherchant
à se distraire de ses ennuis et conformément à ses anciennes habitudes,
avec son escorte usuelle dans ce cas, entra dans la zone des bois. Comme
il poursuivait les bêtes féroces avec son ardeur accoutumée, portant en
main son arc, et, selon l’usage, un carquois chargé de flèches suspendu
sur ses épaules, voici qu’un sanglier lancé par des chiens habiles, fatigué
de leur poursuite et fuyant leurs aboiements acharnés, fut forcé de passer
devant le seigneur empereur qui s’était placé en embuscade. Le prince
saisit une flèche avec une admirable rapidité, et, tendant son arc par un
mouvement brusque, il se blessa à la main qui tenait l’arc, avec la flèche
empoisonnée. Quelque léger que parût cet accident, le venin mortel
pénétra, et bientôt l’activité du mal força l’empereur à quitter la forêt et
à rentrer au camp. On fit venir aussitôt un grand nombre de médecins.
L’empereur leur raconta ce qui lui était arrivé et ne craignit pas d’annon-
cer qu’il était lui-même la cause de sa mort. Les médecins cependant,
pleins de sollicitude pour le salut de leur maître, lui prodiguèrent tous
leurs soins ; mais le poison subtil avait pénétré dans l’intérieur et repous-
sait tous les remèdes ; il se glissait comme un serpent, s’avançant peu à
peu et fermant les voies à tout salut. Bientôt les médecins déclarèrent qu’il
ne restait plus qu’un seul moyen à employer, moyen extraordinaire et peu
digne d’un si grand prince : c’était de couper la main blessée, dans
laquelle le mal résidait encore avec toute sa force, et de l’enlever avant
que toutes les autres parties du corps en fussent infectées. Mais cet
homme plein de courage dédaigna ce conseil, quoiqu’il éprouvât d’horri-
bles douleurs et qu’il ne doutât pas que la mort était près de l’atteindre, il
se montra ferme à soutenir la majesté impériale tout entière, et répondit,
à ce qu’on assure, qu’il serait indigne de l’Empire romain d’être gouverné
d’une seule main [...].
606
CHRONIQUE ET POLITIQUE
21 1
CONSTRUCTION DE TROIS FORTERESSES
Dans le même temps un homme noble, du nom de Paganus, qui avait
été d’abord échanson du roi et qui eut ensuite pour ses mérites la terre au-
delà du Jourdain, après que Raymond de Podio et son fils Raoul en furent
déshérités, fit construire aux confins de la Seconde Arabie un château du
nom de Krak [Kerak]. Ce lieu, que sa position naturelle et l’ouvrage
qu’on y fit rendaient extrêmement fort, était situé près d’une ville très
ancienne, métropole de l’Arabie, dite autrefois Raba, au sujet de laquelle
on lit qu’elle connut un siège où périt l’innocent Urie, sur l’ordre de
David et par les soins de Joab. Plus tard, la ville de Raba fut appelée
Pierre du Désert, d’où le nom de Petra dans la Seconde Arabie d’aujour-
d’hui.
24
Cependant, le seigneur roi de Jérusalem Foulque et les autres princes
du royaume, ensemble avec le seigneur patriarche et les autres prélats des
églises, voulant réprimer les attaques insolentes des Ascalonites qui par-
couraient la région avec trop de licence et l’enserraient étroitement, réso-
lurent de construire en commun un château dans la plaine, à côté de la
ville de Ramula [Ramla], non loin de celle de Lydda, soit Diospolis. Il y
avait au milieu de cette région une colline peu élevée, sur laquelle les
traditions anciennes nous apprennent qu’avait été construite l’une des
villes des Philistins, nommée Geth, près d’une autre de leurs cités, dite
Azotum, à dix milles d’Ascalon et non loin du bord de mer. Ils convinrent
donc à l’unanimité, en faisant un pacte, d’édifier une forteresse avec
quatre tours en un ouvrage très solide, les fondations jetées profondé-
ment. Les anciens édifices, dont il restait encore beaucoup de vestiges,
fournirent des pierres en grande quantité ; on trouva aussi, dans le périmè-
tre même de la ville détruite, des puits antiques qui donnèrent de l’eau en
abondance, tant pour les besoins de l’ouvrage que pour l’usage des
hommes. Lorsque le château et toutes ses parties fùrent terminés, on le
confia d’un commun conseil à un homme noble et sage, à savoir le sei-
gneur Balian le vieux, père de Hugues, Baudouin et Balian le jeune, qui
tous furent dénommés d’ibelin du nom de ce lieu : ce qui était en effet le
1. La construction du Krak, racontée avant la mort de l'empereur, est placée ici pour
faciliter le parallèle avec les deux autres constructions de forteresse.
CHRONIQUE — LIVRE XV
607
nom du lieu avant même la construction du château. Cet homme montra
une diligence vigilante dans la garde du château et la poursuite des
ennemis, condition de la donation du château, et après sa mort, ses fils,
hommes nobles et habiles au maniement des armes, jamais inactifs, l’eu-
rent sous leur garde très diligente jusqu’à ce que la cité d’Ascalon fût
redevenue chrétienne.
25
L’année suivante, les princes du royaume s’étant convaincus par l’ex-
périence que les deux forteresses qu’ils avaient fait construire à Bersabée
et à Ibelin leur étaient fort utiles pour rabattre l’orgueil et l’insolence des
habitants d’Ascalon, mettre un frein à leurs attaques et réprimer leurs
incursions, résolurent d’en faire construire une troisième afin d’infliger
plus de dommages en les multipliant autour de la ville, pour semer la
terreur plus fréquemment, quasiment comme dans un siège, et la frapper
de terreur sous les dangers répétés. Il y avait dans cette portion de la Judée
où se terminent les montagnes et où commence la plaine, près des confins
du pays des Philistins, dans l’ancienne tribu de Siméon et à huit milles
d’Ascalon, un emplacement que l’on pourrait appeler colline en le
comparant aux montagnes qui l’avoisinent, et montagne élevée eu égard
à la plaine à laquelle il est uni, dans un lieu dont le nom arabe est Telle
Saphi, qui chez nous se traduit Mont-Clair — ou bien Colline. Il parut
bon aux plus sages de fonder une forteresse, qui serait plus voisine de la
cité que les autres, construites pour le même usage, et qui serait située sur
un site plus fort. On fit construire sur de solides fondations et en pierres
carrées une forteresse avec quatre tours d’une bonne hauteur, d’où la vue
était libre jusqu’à la ville ennemie, formidable et odieuse pour les
ennemis qui voulaient sortir faire du butin ; on l’appela vulgairement
Blanche-Garde , qui se dit en latin Alba Spécula. Quand le château et
toutes ses parties furent complètement finis, le seigneur roi le prit sous sa
garde, l’approvisionna convenablement en vivres et en armes, et le remit
à des hommes sages pour qu’ils le servent, des hommes ayant une grande
expérience de la guerre et dont la fidélité et le dévouement étaient connus
et éprouvés. Ceux-ci sortaient seuls fréquemment. Plus fréquemment
encore, ils se réunissaient aux chevaliers qui gardaient les autres forteres-
ses édifiées pour les mêmes raisons, et tous ensemble marchaient à la ren-
contre des ennemis lorsqu’ils faisaient quelque sortie et déjouaient ainsi
leurs entreprises ; quelquefois même ils allaient attaquer directement les
Ascalonites, leur livraient de rudes combats, et triomphaient d’eux le plus
souvent. De plus, ceux qui possédaient la région alentour, confiants dans
la défense et le voisinage des forteresses, édifièrent de nombreux lieux
suburbains, où ils eurent beaucoup de familles et d’agriculteurs, grâce
608
CHRONIQUE ET POLITIQUE
auxquels toute cette région inhabitée devint plus sûre, et une grande abon-
dance de vivres vint de ces lieux limitrophes. Entre tout ceci, les Ascalo-
nites, voyant leur ville entourée de forteresses inexpugnables,
commencèrent à se défier de leur isolement et, par messagers répétés, à
rappeler au très puissant prince d’Égypte leur seigneur, à qui plus rien ne
restait dans toute la région, qu’il tournât sa sollicitude envers la ville qui
était le pilier de sa domination.
26
FONDATION DE BÉTHANIE, MONASTÈRE DE FEMMES
Vers le même temps, et tandis que le royaume était enfin amené à
quelque tranquillité par un effet de la grâce surabondante du Seigneur, la
dame Mélisende, reine de pieuse mémoire, pour le rachat de son âme et de
celle de ses parents, aussi pour le salut de son mari et ses enfants, forma le
projet de fonder un monastère de vierges consacrées, si elle trouvait un
lieu selon son cœur. La plus jeune de ses sœurs, nommée Yvette, avait
fait profession de vie monastique dans le monastère de Sainte-Anne, mère
de la sainte génitrice de Dieu, la Vierge Marie 1 . C’était principalement
pour sa protection que la reine tenait vivement à son projet : il lui semblait
indigne de la fille du roi de se trouver au cloître soumise à quelque mère
comme une personne du peuple. Après avoir parcouru dans son esprit
toute la région et examiné avec le plus grand soin quel serait le lieu le
plus convenable pour fonder un monastère, après beaucoup de délibéra-
tions enfin, la reine fixa son choix sur Béthanie, le « castel » de Marie et
de Marthe et de leur père Lazare, que Jésus aima, lieu de repos et domicile
du Seigneur Sauveur. Le lieu était éloigné de Jérusalem de quinze stades
selon la parole de l’évangéliste, sur la pente orientale du mont des Oli-
viers. Le lieu appartenait en propre à l’église du Sépulcre du Seigneur, et
la reine le reçut des chanoines contre la remise de la ville des prophètes,
Thecua. Là, comme ce lieu se trouvait quasiment dans le désert et exposé
aux attaques ennemies, la reine fit d’abord construire à grands frais une
tour très forte, en pierres carrées et polies, distincte des officines nécessai-
res, afin que les vierges données à Dieu ne manquassent pas du secours
d’une forteresse inexpugnable en cas d’attaque imprévue. La tour
construite, le lieu prêt en quelque sorte pour le culte religieux, la reine y
fit entrer les femmes, saintes moniales, leur donna pour mère une vénéra-
1. Yvette est la dernière et quatrième fille de Baudouin II. À l’âge de cinq ans, contre la
libération de son père et en attendant le paiement d’une très grosse rançon, elle fut laissée
en otage à Bursuq (1125). Elle fut libérée la même année, après la grande victoire de Bau-
douin rejoint par le comte d'Édesse et le comte de Tripoli contre le même Bursuq, auquel
s’était joint Toghtekin le gouverneur de Damas, devant le village fortifié de Hasard
(livre XIII, 16).
CHRONIQUE — LIVRE XV
609
ble matrone déjà âgée et remplie d’expérience pour toutes ies choses de
la religion, et conféra à l’église des biens considérables, en sorte qu’en ce
qui concernait les biens temporels, elle n’était inférieure à nul monastère
d’hommes ou de femmes. On dit même qu’il n’y avait aucune église qui
pût s’égaler à celle-là pour les richesses. Entre autres possessions qu’elle
offrit au monastère, elle assigna généreusement un lieu très fameux,
connu pour l’abondance de commodités, situé dans la plaine du Jourdain,
Jéricho et ses dépendances. Elle offrit aussi audit monastère de la vais-
selle sacrée en or, en pierres précieuses et en argent, en grande quantité,
en même temps que des soieries pour décorer la maison de Dieu, ainsi que
des vêtements sacerdotaux et en tout genre, comme l’exige la discipline
ecclésiastique. Après la mort de la vénérable matrone qu’elle avait mise
à la tête de ce lieu, la reine revint à son projet avec le consentement du
seigneur patriarche et l’agrément des saintes moniales, et mit sa sœur à
la tête du monastère. Elle ajouta aussi des calices, des livres et d’autres
ornements utiles aux usages ecclésiastiques, et tant qu’elle vécut, elle ne
cessa d’enrichir le lieu de ses dons, pour la protection de son âme et de
sa sœur qu’elle chérissait tout particulièrement.
27
LA MORT DU ROI FOULQUE (13 NOVEMBRE 1 143)
Il arriva ces jours-là, vers la fin de l’automne, que le seigneur roi se
trouvait avec la reine en séjour dans la cité d’Acre et que la reine voulut,
pour sortir de son ennui, sortir de la ville et aller se promener dans des
lieux environnants, arrosés de sources. Le seigneur roi ne voulant pas la
laisser seule, partit avec elle, emmenant son escorte habituelle. Tandis
qu’on était en marche, des enfants qui précédaient les rangs et l’escorte
firent par hasard lever un lièvre qui se tenait caché dans les sillons et s’en-
fuit, poursuivi par les acclamations de tous. Le roi, se livrant à une fatale
impulsion, saisit aussitôt sa lance, et se jetant à la poursuite du lièvre,
poussa vivement son cheval dans la direction que suivait l’animal. Tandis
qu’il hâtait imprudemment sa course, le cheval s’emporta, tomba par terre
et jeta son cavalier sous lui ; la violence de la chute lui fit perdre toute
connaissance et au même moment la selle lui fendit la tête de sorte que la
cervelle jaillit par les narines et les oreilles [...].
Il fut enseveli dans l’église du Sépulcre du Seigneur, au-dessous du
mont Calvaire, à la droite de ceux qui entrent, près de la porte, et à côté
des autres rois ses prédécesseurs, de bienheureuse mémoire. Le seigneur
Guillaume, de pieux souvenir, vénérable patriarche de Jérusalem, présida
à cette cérémonie qui fut célébrée avec une magnificence royale. Foulque
laissait après lui deux fils, qui n’avaient pas encore atteint l’âge de
610
CHRONIQUE ET POLITIQUE
puberté, Baudouin, l’aîné, alors âgé de treize ans, et Amaury qui n’en
avait que sept. Le pouvoir royal passa entre les mains de la dame Méli-
sende, reine agréable à Dieu, en vertu de son droit héréditaire.
LIVRE XVI
De l’avènement de Baudouin HI à la deuxième croisade
(II 43-1 148)
Prise d’Edesse par Zengi, qui meurt peu après, à qui succède Nùr al Din.
Rupture de l'alliance avec le gouverneur de Damas en raison de sombres
intrigues où tel est pris qui croyait prendre (expédition ratée sur Bosra).
Départ de la deuxième croisade et double désastre dans la traversée de l 'Asie
Mineure. Déconvenue du prince d’Antioche à qui le roi capétien Louis Vil
refuse de prêter main-forte. Arrivée du roi et de l'empereur germanique à
Jérusalem.
Il est mis en premier une brève petite préface
• I. Au défunt Foulque succède son fils Baudouin III ; il est décrit quel fut
son physique.
• 2. De son caractère et de sa conversation.
3. De sa promotion à la tête du royaume et combien longtemps il aura régné
sous la tutelle de sa mère.
• 4. Zengî assiège Edesse, le site de la cité est décrit.
• 5. La cité est prise et sa population massacrée.
• 6. Un château au-delà du Jourdain, nommé Val-Moïse, est acquis par le roi.
• 7. Zengî meurt pendant qu’il assiège Calagembar ; lui succède son fils Nûr
al Dîn.
• 8. Un certain noble de Damas, gouverneur de la cité de Bostrum [Bosra],
fait la paix avec le roi, et l’armée du royaume s’avance vers Bostrum ; Ainard,
le gouverneur de Damas, essaye de l’en empêcher.
• 9. L’armée court de grands périls en s’avançant [vers Bostrum],
• 10. Arrivant à destination, on découvre une cité occupée par l’ennemi et le
retour est ordonné sans que l’affaire soit conclue.
• 11. Sur son retour, l’armée souffre des dangers intolérables; l’ennemi
s’étonne de la persévérance des nôtres.
• 12. Un légat pour la paix est envoyé à l’ennemi. Un certain noble ennemi
meurt, l’armée ennemie se dissout, la nôtre avance plus librement.
• 13. Nos légions parviennent à Gadara. Le lieu est décrit, l’armée rentre chez
elle.
14. Les habitants d’Edesse appellent le comte, le comte accélère et reçoit
la ville à l'insu de l’ennemi.
CHRONIQUE — LIVRE XVI 6 1 1
15. Nûr al Dîn accourt, assiège la ville, tourmente misérablement les
nôtres.
16. Le comte sortant avec les siens prend le chemin du retour chez lui ; Nûr
al Dîn le suit, l’armée est arrêtée, le comte en réchappe par la fuite.
• 17. Le patriarche de Jérusalem Guillaume meurt, il est remplacé par
Foulque l’archevêque de Tyr ; Raoul, chancelier du roi, est mis de force sur
le siège de Tyr par le roi.
1 8. Le peuple d’Occident se lève ; prennent la route pour secourir les chré-
tiens d’Orient l’empereur des Romains Conrad, le roi des Francs Louis, avec
beaucoup d’autres princes.
• 19. L’empereur parvient le premier à Constantinople avec son expédition.
Le Soudan d’Iconium [Qoniya] lui prépare des embuscades.
• 20. Après avoir traversé l’Flellespont, l’empereur Conrad est détourné par
la ruse des Grecs et son armée est entraînée dans des lieux extrêmement
périlleux.
• 21. Les guides donnés à son armée par l’empereur grec s’absentent perfide-
ment et l’armée de l’empereur est en péril.
• 22. Les Turcs se précipitent soudainement sur les légions teutoniques et les
massacrent, l’empereur toutefois s’évade.
23. Le roi des Francs, après avoir traversé l’Hellespont, parvient à Nicée
en Bythinie avec ses légions ; ils [le roi et l’empereur germanique] ont un
entretien, l’empereur retourne à Constantinople.
24. Le roi des Francs, prenant un autre chemin, parvient à Éphèse ; là le
comte Guy de Ponthieu meurt.
25. L'armée des Francs est battue par un hasard malheureux ; la partie qui
était en avant s’évade.
26. Le roi, échappant au malheur, rejoint ceux qui les précédaient, le reste
de l’armée parvient à Atalia, de là traverse pour la Syrie.
27. Raymond, le prince d'Antioche, reçoit noblement le roi des Francs au
port Saint-Siméon, le conduit à Antioche, mais à la fin ils se séparent mutuel-
lement fâchés.
28. Après avoir traversé le Hieme, l’empereur Conrad parvient en Syrie par
nef ; de même le comte Alphonse arrive à la cité d’ Acre, il meurt à Césarée.
29. Le roi des Francs, sorti d'Antioche, s’avance vers Jérusalem ; le
patriarche de Jérusalem vient à sa rencontre.
IL EST FAIT UNE BRÈVE PETITE PRÉFACE
Ce que nous avons composé jusqu’à présent était l’Histoire que nous
avons recueillie autant que nous l’avons pu auprès de la relation des
autres, servis par une mémoire plus pleine du temps d’autrefois — c’est
pourquoi nous avons recherché la vérité, le contenu des événements,
l’année avec grande difficulté, semblable à ceux qui mendient les secours
étrangers. Malgré cela, nous avons mis par écrit un récit aussi fidèle que
possible. Mais tout ce qui va suivre maintenant, nous l’avons vu en partie
de nos propres yeux, ou bien les hommes qui ont assisté eux-mêmes aux
612
CHRONIQUE ET POLITIQUE
événements nous en ont informé par une narration fidèle. C’est pourquoi,
forts de ce double appui, avec l’aide du Seigneur, nous confierons à la
postérité ce qui reste à la lecture avec plus de facilité et d’exactitude. Car
la mémoire des temps récents a l’habitude de survenir plus solidement,
et ce que la vue apporte à l’esprit ne se ressent pas aussi facilement du
désagrément de l’oubli que ce que l’on recueille par ouï-dire : utilisons
les paroles de notre Flaccus qui s’accordent aux nôtres [...] '.
1
PORTRAIT D E BAUDOUIN III
[...] « C’était un jeune homme d’un excellent naturel, et déjà l’on était
fondé à attendre de lui tout ce qu’il devait être en effet par la suite.
Parvenu à l’âge viril, Baudouin était remarquable entre tous les autres
pour l’élégance de sa figure et de toute sa personne. La vivacité de son
esprit et la grâce de son langage lui donnaient une supériorité incontesta-
ble sur tous les princes du royaume. Il était plus grand que les hommes
de moyenne grandeur ; les diverses parties de son corps se trouvaient si
bien en harmonie, et dans une proportion si parfaitement exacte avec sa
taille élevée, qu’il était impossible de remarquer en lui la moindre défec-
tuosité. Les traits de son visage étaient beaux et pleins d’élégance ; son
teint animé annonçait la vigueur naturelle de tout son corps, et surtout il
ressemblait infiniment à sa mère, et paraissait le digne descendant de son
aïeul maternel. Ses yeux étaient de grandeur moyenne, un peu proémi-
nents et d’un éclat tempéré ; il avait les cheveux plats et pas tout à fait
blonds, le menton et les joues agréablement arrondis et recouverts d’une
barbe bien disposée ; une corpulence moyenne et bien proportionnée, de
telle sorte qu’on ne pouvait dire qu’il fut trop gras comme son frère, ou
maigre à l’exemple de sa mère. Pour tout dire en un mot, il se distinguait
tellement par la parfaite élégance de toute sa personne, que ceux même
qui ne le connaissaient pas trouvaient en lui un éclat de dignité qui déce-
lait la majesté royale sans qu’il fût possible de s’y méprendre 1 2 .
2
« Cette beauté de l’homme extérieur était de plus en parfaite harmonie
avec tous les dons d’un esprit richement partagé. Il avait l’intelligence
prompte, parlait avec facilité et abondance (privilège précieux autant que
1. Citation de trois vers d’Horace, An poétique, 180-182.
2. La traduction des chapitres 1 et 2, entre guillemets, est celle de Fr. Guizot, op. cit.,
t. 2, p. 447 sqq. (cf. l’Introduction).
CHRONIQUE — LIVRE XVI
613
rare), et l’ensemble de ses estimables qualités l’élevait au niveau des
meilleurs princes. Il était affable et miséricordieux autant qu’il soit possi-
ble ; en même temps qu’il se montrait généreux envers tout le monde,
souvent même au-delà de ses facultés, il n’était nullement avide du bien
d’autrui, n’entreprenait point sur les patrimoines des églises, et ne cher-
chait point, comme font les prodigues, à dresser des pièges pour s’enrichir
aux dépens de ses sujets. Chose bien rare encore à cette époque de la vie,
au temps de son adolescence, il se montrait rempli de la crainte de Dieu,
et témoignait toute sorte de respect pour les institutions ecclésiastiques et
pour les prélats des églises. Doué d’un esprit fort actif, il avait en outre le
précieux avantage d’une très bonne mémoire ; il était suffisamment lettré,
et beaucoup plus que son frère, le seigneur Amaury qui lui succéda. Dès
qu’il pouvait dérober au soin des affaires publiques quelques moments de
loisir, il les employait volontiers à la lecture : il aimait surtout entendre
les histoires des anciens rois, cherchait avec empressement à connaître
les actions et les vertus des meilleurs princes et se plaisait infiniment à
s’entretenir avec les gens lettrés et les laïques renommés pour leur
sagesse. Son affabilité était gracieuse et prévenante ; les personnes même
les plus obscures, il se montrait empressé de leur donner le salut, même à
l’improviste, leur adressant la parole et les appelant par leur nom ; il était
le premier à fournir l’occasion de s’entretenir avec lui à ceux qui dési-
raient l’aborder ou qui le rencontraient, et ne refusait point cette grâce à
qui la lui demandait. Ces manières lui avaient concilié la bienveillance du
peuple et des seigneurs, à tel point qu’il était de beaucoup préféré à tous
ses prédécesseurs. Il était patient dans le travail, et, comme le meilleur
des princes, rempli de prévoyance pour les chances toujours incertaines
de la guerre. Dans les situations les plus difficiles, où il se trouva très
souvent placé en travaillant à l’agrandissement du royaume, il eut tou-
jours la fermeté digne d’un roi, et ne perdit jamais cette assurance qui
décèle l’homme fort. Il était très expert dans le droit coutumier qui régis-
sait l’empire d’Orient ; dans toutes les questions obscures, les princes les
plus âgés recherchaient les lumières de son expérience et admiraient son
érudition et sa sagesse. Sa conversation était agréable et enjouée ; il pos-
sédait un talent tout particulier pour s’adapter aux mœurs des diverses
personnes qu’il voyait, et se conformer avec grâce à toutes les différences
d’âge et de condition. Son urbanité eût été accomplie s’il n’eût abusé
parfois de la liberté de la parole ; tout ce qui fournissait dans ses amis
matière à une observation ou à un reproche, il le leur jetait à la tête, en
présence de tout le monde, sans examiner si un tel langage devait déplaire
ou être agréable ; toutefois, comme ce n’était jamais dans l’intention de
nuire, mais plutôt par une sorte d’hilarité d’esprit ou par légèreté qu’il
parlait ainsi, il ne perdait presque rien de la bienveillance de ceux-là
même qu’il attaquait le plus librement, d’autant plus excusable aux yeux
de tous qu’à son tour il supportait avec une rare égalité d’humeur les sar-
614
CHRONIQUE ET POLITIQUE
casmes que l’on pouvait lancer contre lui. Il aimait les jeux pernicieux
des dés et des osselets, et s’y livrait plus qu’il ne convenait à la majesté
royale ; avide des plaisirs des sens, on dit qu’il ne craignait pas de désho-
norer le lit conjugal de l’étranger. Ceci cependant ne fut qu’un tort de sa
jeunesse ; “devenu homme, il se défit de tout ce qui tenait de l’enfant 1 ”
selon le langage de l’apôtre saint Paul. Adonné alors à la pratique des plus
belles vertus, il racheta ainsi les vices du jeune âge, et dès qu’il eût pris
une femme, on assure qu’il ne cessa de vivre avec elle dans la plus par-
faite régularité. Suivant alors les conseils d’une sagesse plus éclairée, il
s’appliqua avec zèle à réformer les habitudes réprouvées par le Seigneur
et dignes de blâme, qu’il avait contractées dans le premier emportement
d’une jeunesse passionnée. En ce qui concerne la nourriture et l’entretien
du corps, il était d’une extrême sobriété et montrait même une réserve qui
semblait exagérée à son âge : il disait que “l’excès, tant pour les aliments
que pour la boisson, portait souvent aux plus grands crimes” ; et il l’avait
en abomination. »
3
Son père étant mort le 10 novembre, le jour de Noël suivant, l’an 1143,
il fut solennellement oint, consacré et couronné avec sa mère par les
mains de Guillaume, patriarche de Jérusalem de bonne mémoire, dans
l’église du Sépulcre du Seigneur, devant les princes et tous les prélats des
églises selon l’usage, sous le pontificat romain d’Eugène III [...] 2 .
4
ÉDESSE EST PRISE (1 144)
[...] Zengî assiégea Édesse, rendu hardi par le nombre de son peuple et
de ses forces, et par la connaissance des graves inimitiés qui s’étaient
élevées entre Raymond, prince d’Antioche, et le seigneur Josselin, comte
de la cité. Cette cité était située au-delà de l’Euphrate, à une journée de
marche de ce fleuve. Le comte, oubliant l’exemple de ses prédécesseurs,
avait renoncé au séjour d’Édesse pour venir s’établir auprès de l’Euphrate
dans le lieu appelé Turbessel ; il y demeurait constamment, tant à cause
de la richesse du lieu que pour ses loisirs ; ainsi placé à l’abri des attaques
de ses turbulents ennemis, il se livrait à une vie de délices, mais en même
temps il négligeait les soins qu’il aurait dû prendre d’une si noble cité.
1. I Cor, xm, 1 1 .
2. Erreur : Eugène III sera élu pape en 1 145, on est alors sous le bref pontificat de Céles-
tin II (26 septembre 1 143-8 mars 1 144).
CHRONIQUE — LIVRE XVI
615
Édesse était aux mains des Chaldéens et des Arméniens, des hommes qui
n’étaient pas des guerriers et connaissaient à peine l’usage des armes,
familiers seulement de l’art du commerce ; il n’y avait que très peu de
citoyens latins, et des domestiques qui la fréquentaient rarement. La garde
de la ville était commise à des mercenaires qui ne recevaient pas même
leur solde selon le temps de leur service, ou selon les usages auxquels on
les avait employés ; presque toujours ils attendaient un an et davantage
l’argent qu’on leur avait promis. Au contraire, Baudouin et Josselin l’An-
cien, tous les deux, lorsqu’ils avaient obtenu le gouvernement de ce
comté, avaient eu grand soin d’établir leur résidence à Édesse : ils y
demeuraient constamment et y faisaient sans cesse apporter de tous les
lieux voisins, et en grande abondance, des approvisionnements en vivres,
en armes, et en toutes les choses nécessaires, pour un assez long espace
de temps ; ainsi la ville se trouvait en parfaite sûreté et était en outre
devenue à juste titre redoutable à toutes les villes environnantes. Mais
les querelles qui s’étaient élevées entre le prince d’Antioche et le comte
d’Édesse n’étaient déjà plus secrètes, comme nous l’avons déjà montré,
et il en était résulté une inimitié qui n’était pas cachée ; chacun des deux
s’occupait peu, ou même ne s’occupait nullement des maux ou des événe-
ments fâcheux qui accablaient l’autre, et souvent même ils paraissaient
s’en réjouir réciproquement [...].
5
[...] La ville prise et livrée au glaive des ennemis, les plus sages des
habitants ou ceux qui furent les plus prompts se retirèrent dans la forte-
resse qui était, comme je l’ai dit, au milieu de la ville, emmenant avec
eux leurs femmes et leurs enfants, et cherchant à sauver leur vie, quoique
ce ne dût être que pour bien peu de temps. A l’entrée, il y eut tumulte à
cause de l’afflux de peuple et beaucoup périrent misérablement étouffés
par la foule ; on dit que le vénérable Hugues, archevêque de cette ville,
se trouva dans le nombre de ceux qui périrent de cette manière, avec quel-
ques-uns de ses clercs. Ceux qui étaient présents à cette affaire le rendent
un peu fautif de ce misérable événement : on dit en effet qu’il avait
ramassé une infinité d’argent, qui aurait pu aider les chevaliers de la ville
et qu’il leur refusa, que cet avare préféra se coucher avec scs richesses
que de secourir le peuple en perdition. Ainsi, il arriva qu’il recueillit le
fruit de son avarice et que le sort lui donna une mort qui ne le distinguait
pas des gens du peuple, sans avoir pu se mettre à l’abri d’un mauvais
accueil, sauf si le Seigneur y a pourvu dans sa miséricorde : car c’est pour
de tels hommes qu’ont été dites ces paroles terribles de l’Écriture « que
ton argent soit ta perdition 1 ». Ainsi, tandis que le prince d’Antioche,
1 . Ac, vm, 20.
616
CHRONIQUE ET POLITIQUE
dominé par une haine imprudente, différait de porter à ses frères le
secours qu’il leur devait, tandis que le comte d’Édesse attendait l’arrivée
des auxiliaires dont il avait sollicité l’assistance, cette ville très antique,
vouée à la foi chrétienne depuis le temps des Apôtres, que les paroles et
les prédications de l’apôtre Thaddée avaient arrachée aux superstitions
des infidèles, passa sous le joug d’une servitude indue [...].
6
REPRISE DE VAL-MOÏSE : CHANTAGE AUX OLIVIERS
La première année du règne du seigneur Baudouin, des Turcs, bien vus
des habitants de ces lieux et à leur appel, s’étaient emparés de l’un de
nos châteaux, nommé Val-Moïse, situé dans la Syrie de Sobal, au-delà du
Jourdain, tout près de ces lieux où Moïse, pour apaiser les clameurs du
peuple d’Israël et satisfaire sa soif, fit jaillir les ondes du rocher et abreuva
tout le peuple et les bêtes de somme. Apprenant que les ennemis tenaient
l’endroit après avoir tué les nôtres qui s’y trouvaient, le seigneur roi
convoqua ses forces chevaleresques de toutes parts, et quoique bien jeune
encore, il se mit en route sans délai, traversa avec ses troupes d’expédition
la vallée illustre où Ton trouve la mer Morte, dite Lac-Asphalte, et se
dirigea vers les montagnes de la Seconde Arabie, ou Arabie de Petra, aux
confins de la montagne de Moab. De là ils entrèrent dans la Syrie de
Sobal, qui est la Troisième Arabie, et qu’aujourd’hui on appelle vulgaire-
ment terre de Mont-Réal, et après l’avoir traversée ils arrivèrent au lieu de
leur destination. Les indigènes de la région, prévenus de notre approche,
s’étaient retirés dans la forteresse avec leurs femmes et leurs enfants,
confiants en leurs fortifications qui semblaient en effet inexpugnables.
Les nôtres, voyant la difficulté du lieu et les fortifications invincibles,
après avoir pendant quelques jours lancé des masses de pierres et de
flèches et employé divers autres moyens d’attaque sans en obtenir aucune
espèce de succès, suivirent d’autres conseils. Cette région était entière-
ment plantée d’oliviers féconds, qui formaient une épaisse forêt et cou-
vraient de leur ombre toute la surface de la terre, d’où les habitants de la
région tiraient de façon variée leur vivre, comme leurs ancêtres ; privés
d’eux, ils perdraient tout espoir de vie. On décréta donc de les arracher et
d’y mettre le feu, afin que les habitants, effrayés du moins de voir couper
les oliviers, fussent désespérés et amenés ainsi à livrer ou à chasser les
Turcs rassemblés dans la forteresse et à nous la restituer. Ce projet mis à
exécution ne manqua pas de réussir. Dès qu’ils virent brûler leurs arbres
amis, ils changèrent d’avis [...].
CHRONIQUE — LIVRE XVI
617
7
MORT DE ZENGÎ : JEU DE MOTS SUR SANGUIN ET ÉLOGE DE NÛR AL DÎN
Pendant ce temps [1146], Zengî, dont nous avons fait mention ci-
dessus, enivré du succès qu’il venait de remporter en soumettant la ville
d’Édesse, vint mettre le siège devant la cité fortifiée située sur l’Euphrate,
du nom de Calagembar. Pendant qu’il poursuivait ce' siège, le seigneur de
la ville assiégée entra en relation et prit des dispositions avec quelques-
uns de ses ennuq’>es, familiers de sa chambre, et une nuit, où il gisait
étendu dans sa tente pris de vin et d’excès de table, il fut tué par ses
domestiques eux-mêmes avec leurs glaives. L’un des nôtres, à l’annonce
du meurtre, s’écria ceci :
Quel heureux événement ! De sang, il fut ensanglanté.
Cet homme auteur d’homicide du nom de Sanguin.
Ceux qui l’avaient tué furent reçus par le seigneur de la ville à l’inté-
rieur des remparts comme convenu et échappèrent à la vengeance des
parents de l’assassiné. Toute l’armée, privée de l’appui de son seigneur,
prit la fuite. Lui succédèrent ses fils, l’un à Mossoul à l’intérieur de
l’Orient ; l’autre, le cadet, à Alep, un homme probe et remarquable, crai-
gnant Dieu selon les traditions superstitieuses de ce peuple, qui accrut
avec bonheur l’héritage paternel.
8
UNE EXPÉDITION VAINE, SAUVÉE AU RETOUR PAR DEUX MIRACLES
Peu de temps après, la seconde année du règne du seigneur Baudouin,
un noble satrape des Turcs, ayant encouru la colère de Meieredin, roi de
Damas, et disgracié auprès de son gouverneur Mehenedin, nommé aussi
Ainard, dont l’autorité sur les confins des Damascènes était beaucoup
plus grande que celle du roi lui-même, vint à Jérusalem devant le seigneur
roi et sa mère, suivi d’une honorable escorte, proposant de remettre aux
chrétiens la ville de Bostrum [Bosra] dont il était gouverneur, si le sei-
gneur roi voulait lui donner une compensation suffisante selon l’arbitrage
de notables. [...] Ainard était très prudent et aimait notre peuple. Il avait
trois filles, il avait donné l’une au roi de Damas, l’autre à Nûr al Dîn, fils
de Zengî, et la troisième à un illustre chevalier nommé Manguarth. Il avait
donc le soin du royaume, tant comme beau-père du roi que pour son habi-
leté, tandis que le roi, paresseux et ivrogne, passait son temps uniquement
en plaisirs et, complètement dissolu, se laissait couler dans la débauche.
Ainard, comme nous l’avons dit, s’efforçait de gagner la grâce de notre
618
CHRONIQUE ET POLITIQUE
race. [...] Il craignait son gendre Nûr al Dîn comme autrefois le père,
redoutant qu’il ne chassât le roi de Damas son autre gendre, homme
complètement anéanti et plongé dans une honteuse ignorance, et ne l’ex-
clût lui-même de l’administration de ce royaume. C’était là le principal
motif qui lui rendait nécessaire notre grâce et le portait à la rechercher par
toutes sortes de moyens. On eût dit que cet homme clairvoyant avait la
prescience de l’avenir, car ce qu’il craignait arriva : aussitôt après sa mort,
Nûr al Dîn s’empara du royaume de Damas, du consentement même de
tous les habitants, et expulsa de vive force celui qui régnait. Ainard, fidèle
à son dessein, faisait donc tous ses efforts pour déterminer le roi de Jéru-
salem à retourner chez lui, après qu’il eut remboursé pour lui les dépenses
faites pour convoquer l’expédition [...].
9
Parmi les messagers qui vinrent annoncer ceci [les propositions d’ Ai-
nard], on remarquait un familier du seigneur roi, Bernard Vacher, dont le
peuple se mit à s’écrier que c’était un traître, que quiconque voulait faire
obstacle à cette affaire par des paroles dissuasives n’était pas fidèle au
peuple chrétien. La foule imprévoyante se mit à clamer à grands cris
qu’on devait continuer, qu’il ne fallait pas renoncer facilement à une si
noble ville, qu’il fallait être reconnaissant au noble homme qui offrait à
la chrétienté un bénéfice à jamais mémorable et suivre en tout ses propo-
sitions avec zèle et dévouement. Au milieu de tant de tumulte, l’avis du
vulgaire prévalut, et les conseils de la sagesse furent méprisés. On prépara
tous les bagages, on leva le camp et l’armée se remit en route vers ledit
lieu. Après avoir traversé la vallée profonde de Roob, elle arriva dans la
plaineque l’on appelle Médan, où les peuples arabes et les autres peuples
orientaux se réunissent tous les ans pour une foire. Là, les nôtres
commencèrent à rencontrer la foule des ennemis, et même en si grand
nombre que ceux qui d’abord avaient demandé à grands cris que l’on
poursuivît l’entreprise jusqu’au bout auraient préféré si possible retourner
en arrière. [...] Après conseil, les nôtres décidèrent qu’il fallait marcher
en avant, parce que revenir eût été à la fois très honteux et à peu près
impossible. Les ennemis qui nous entouraient de toutes parts semblaient
l’empêcher. Toutefois les nôtres s’avançant avec courage et s’élançant au
milieu des lignes ennemies, s’ouvrirent passage par le fer et se dirigèrent
vers le lieu de leur destination ; mais chargés de cuirasses, de leurs
casques et de leurs boucliers, ils ne pouvaient marcher qu’à pas lents et
sans cesse entourés d’ennemis qui redoublaient leurs embarras. Les cava-
liers eussent pu se tirer d’affaire plus facilement, mais ils étaient forcés
de ralentir leur mouvement et de demeurer toujours auprès des gens de
CHRONIQUE — LIVRE XVI
619
pied, afin que les rangs ne fussent pas rompus et que les ennemis ne
pussent trouver aucune occasion de les entamer [...].
10
[...] Pendant quatre jours de suite, ils n’eurent pas un seul moment de
repos et furent sans cesse tourmentés des mêmes maux ; dans la nuit
même, ils avaient à peine le temps de satisfaire aux besoins de la nature.
De jour en jour les ennemis augmentaient en nombre et les nôtres dimi-
nuaient ; les uns étaient tués, d’autres blessés mortellement, d’autres
enfin, désespérant de la vie et frappés d’une énorme terreur, allaient aug-
menter l’embarras des bagages, se cachaient au milieu des chevaux et des
bêtes de somme et feignaient de ne pouvoir faire un mouvement, de peur
qu’on ne les fit sortir de force pour les contraindre à soutenir les attaques
des ennemis. [...] Enfin, le quatrième jour d’une marche suivie à travers
tant de périls, les nôtres s’approchèrent du lieu de leur destination, et
découvrirent de loin la ville. Avec beaucoup de difficultés, ils chassèrent
les ennemis d’une éminence où quelques filets d’eau coulaient doucement
entre des rochers, ils y dressèrent leur camp, prirent quelque nourriture,
et s’occupèrent, autant qu’il leur fut permis, du soin de réparer leurs
forces. Cette nuit, l’armée demeura en repos tant bien que mal et l’on
attendit avec une extrême impatience la journée du lendemain. Cepen-
dant, au milieu du profond silence de la nuit, un homme porteur de funes-
tes nouvelles sortit de la ville, traversa le camp des ennemis, et vint se
présenter [...], il annonça que la ville avait été livrée aux ennemis par la
trahison de la femme même de ce noble, que leurs satellites y étaient
entrés, qu’ils avaient expulsé les autres troupes, et qu’ils occupaient
maintenant toute la place et le fort. Frappés de consternation en apprenant
cette triste nouvelle, les nôtres délibérèrent aussitôt sur ce qu’il fallait
faire et jugèrent enfin qu’il fallait à tout prix se hâter de rentrer dans le
royaume [...].
11
MIRACLE DE L’INCENDIE
Cependant, dès que le jour eut reparu, Nûr al Dîn, que son beau-père
avait appelé à son secours, sortit de la ville de Bostrum, traînant à sa suite
des troupes infinies de Turcs, et se joignit aux cohortes ennemies, tandis
que les nôtres reprenaient le chemin pour rentrer selon ce qui avait été
décidé. Ce que voyant, les adversaires poussèrent de grands cris et mar-
620
CHRONIQUE ET POLITIQUE
chèrent en avant pour empêcher la retraite. Animés par les difficultés
mêmes qui les environnaient de toutes parts, les nôtres renversèrent de
l’épée et du glaive les corps qu’ils rencontrèrent devant eux, et s’ouvrirent
un passage de force, en bravant dangers et massacre. On avait publié dans
le camp l’ordre de déposer les corps des morts sur les chameaux et autres
bêtes de somme employées au transport des bagages, afin que le spectacle
du carnage ne fût pas un nouvel encouragement pour les ennemis ; on
prescrivit aussi de mettre sur les bêtes de somme les malades et les
blessés, afin que l’on pût croire qu’aucun des nôtres n’avait été tué ou
n’était hors d’état de marcher, et l’on avait même ordonné à ceux-ci de
porter leurs glaives nus, pour avoir l’air du moins forts et vigoureux.
Ainsi les plus sages des ennemis s’étonnaient-ils qu’après une telle émis-
sion de flèches, des attaques si fréquentes, l’injure de la soif, de la pous-
sière et de la chaleur excessive, on ne pût trouver aucun des nôtres mort
ou mourant ; et le peuple, qui se montrait capable de supporter avec une
telle persévérance tant et de si continuelles fatigues, leur semblait de fer.
Voyant qu’ils ne réussissaient pas ainsi, les ennemis se tournèrent vers
d’autres dommages. Toute la région était couverte de buissons, de petits
arbrisseaux, de chardons secs, de plantes de senevé, de vieux chaume et
de grains déjà bien mûrs : à tout ceci, ils mirent le feu, le vent contre nous
alimentant et ranimant sans cesse les foyers. La flamme de l’incendie tout
proche et le nuage de très épaisse fumée qui venait vers les nôtres aggra-
vaient encore les difficultés. Et voici que, vers le vénérable seigneur
Robert archevêque de Nazareth qui gardait la croix du Seigneur, tout le
peuple se tourna en clamant sa plainte dans les larmes, et lui demanda :
« Priez pour nous père [...].» Le peuple était sur le mode des forgerons
exerçant dans leurs officines, le vent faisant tourbillonner la fumée, les
visages et les corps devenus de couleur noire ; la chaleur de l’incendie
redoublait celle de l’été et portait la souffrance de la soif à un point
extrême. Aux voix gémissantes du peuple, l’homme aimable à Dieu, le
cœur contrit et l’âme compatissante, leva le bois sauveur contre les
flammes [...], la puissance divine se manifesta ; en un instant les vents
soufflèrent dans le sens opposé, et les flammes en même temps que la
noire fumée brûlante furent poussées contre les ennemis qui se trouvaient
en avant de notre armée ; les maux qu’ils avaient préparés pour la ruine
des nôtres se retournèrent contre eux-mêmes. Les ennemis furent stupé-
faits de cette nouveauté miraculeuse et regardèrent comme singulière la
foi des chrétiens qui leur faisait obtenir si promptement du Seigneur leur
Dieu les secours qu’ils imploraient de leurs vœux [...].
CHRONIQUE — LIVRE XVI
621
12
MIRACLE D U CHEVALIE R INCONNU
[...] Après quelques jours de marche, les nôtres arrivèrent de nouveau
à la vallée de Roob [...]. Les princes firent donc publier que l’on eût à
continuer la marche en suivant un chemin plus élevé, plus uni et moins
dangereux, mais comme ils n’avaient pas de chef pouvant aller au-devant
des troupes et connaissant les lieux par lesquels il faudrait passer, voici
que subitement, il y eut devant l’armée un certain chevalier inconnu
monté sur un cheval blanc, en sa garde un étendard rouge, vêtu d’une
cuirasse, aux manches courtes descendant jusqu’aux coudes. Tel l’ange
du Seigneur des armées, il suivait les chemins raccourcis, s’arrêtait tou-
jours auprès de sources jusqu’alors ignorées, et indiquait les positions les
plus convenables et les plus commodes pour dresser le camp. L’armée
avait eu de la peine à arriver en cinq jours de marche à la vallée de Roob,
et dès qu’elle s’avança sous la conduite et en suivant les indications de
son nouveau guide, elle arriva en trois jours auprès de Gadara.
13
[...] Ceux qui conservent encore aujourd’hui un souvenir fidèle du fait
que j’ai rapporté s’accordent tous à dire que personne ne connut le cheva-
lier qui servit de guide à l’armée. En effet, dès que l’on était arrivé au lieu
où il fallait dresser le camp, il disparaissait subitement, on ne le voyait
plus nulle part dans le camp, et le lendemain il était de nouveau à la tête
de l’armée. Nul homme des temps présents ne se souvient d’une expédi-
tion aussi périlleuse et non suivie d’une victoire manifeste des ennemis,
du temps des Latins en Orient [...].
17
LES AFFAIRES DE L’ÉGLISE
[...] A peu près à la même époque, et le jour de l’Épiphanie, la foudre
du ciel tomba sur l’église du Sépulcre du Seigneur sur la montagne de
Sion, et la mit en grand danger ; présage effrayant dans notre opinion, et
qui remplit toute la ville de terreur. On vit aussi pendant plusieurs jours
une comète et quelques autres apparitions extraordinaires qui annonçaient
les choses de l’avenir.
Ces jours-là, comme l’Église de Tyr était devenue vacante, le seigneur
roi et sa mère, qui continuait à s’occuper des soins du royaume et de tout.
622
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ainsi que le seigneur patriarche qui avait jadis occupé cette Église et ses
évêques suffragants, arrivèrent àTyrafin d’en pourvoir le siège. Là, selon
l’usage, ils traitèrent de l’élection de l’évêque, et comme d’habitude dans
ce genre de chose, les électeurs se divisèrent en deux tendances. Une
partie en effet réclamait le seigneur Raoul, homme certainement lettré
mais trop séculier, de nation anglaise, de belle allure, bien reçu par le roi,
la reine et tous ceux de la cour, qui lui étaient favorables. Mais les autres,
en tête Jean Pisan, archidiacre de cette Église qui fut par la suite cardinal
de l’Église romaine du titre des saints Sylvestre et Martin, Bernard l’évê-
que de Sidon et Jean l’évêque de Beyrouth, à la suite du patriarche, ne
voulaient pas promouvoir Raoul ; et après avoir déposé un appel, ils l’in-
terdisaient par tous les moyens, en prévision d’actes de violence de la part
de la royauté, et avec le patronage du patriarche. Le fait est que le chance-
lier Raoul s’empara de l’Église par la violence, envahit ses biens et les
posséda pendant deux ans, jusqu’à ce que le pontife romain, en la per-
sonne du seigneur Eugène, par décision de justice en présence des parties,
annulât les actes du chancelier. Cependant par la suite, le même Raoul
eut la faveur du seigneur pape Adrien qui était son compatriote et reçut
la charge de l’église de Bethléem où il fut ordonné évêque. Dans ladite
métropole, d’un commun accord et avec l’approbation générale, on lui
substitua un homme d’une simplicité et d’une bonté admirables, craignant
Dieu, éloigné du mal, dont la mémoire est bénie des hommes et de Dieu,
le seigneur Pierre prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, natif de
l’Espagne citérieure, de la cité de Barcelone, noble selon la chair et plus
encore en esprit, dont la vie et les entretiens réclament d’être traités plus
longuement et soigneusement. Mais l’Histoire nous rappelle d’avoir à
faire connaître des choses générales et de passer sur les détails.
19
L’ARRIVÉE DE LA DEUXIÈME CROISADE. L’EXPÉDITION DE L’EMPEREUR
GERMANIQUE TOURNE À LA CATASTROPHE (1147)
[...] Pendant ce temps, le sultan d’Iconium [Qoniya], instruit longtemps
à l’avance de la venue de tant de princes et redoutant leur arrivée, avait
convoqué l’aide militaire depuis les confins les plus reculés de l’Orient.
En souci, il cherchait comment il pourrait repousser les périls imminents
qui le menaçaient, il fortifiait des villes, relevait ce qui était écroulé,
implorait les secours des peuples voisins ; et dans une anxiété continue,
il attendait de jour en jour l’arrivée de ceux qu’il savait à sa porte, appor-
tant la mort aux siens et la désolation dans sa patrie. On disait en effet
que venait une multitude iouïe depuis des siècles, que leur cavalerie
pouvait couvrir toute la surface de la terre, que les plus grands fleuves ne
CHRONIQUE — LIVRE XVI
623
suffisaient pas à les abreuver, que les régions les plus fertiles ne pouvaient
leur fournir assez de vivres ; et quoique la rumeur exagérât beaucoup ces
rapports, la vérité de la chose pouvait inspirer une vive terreur aux grands
princes étrangers à la foi chrétienne. Car, comme l’assurent avec
constance ceux qui étaient présents à ces expéditions, la seule escorte du
seigneur Empereur [germanique '] faisait soixante-dix mille cuirasses
sans compter piétons, enfants, femmes et cavaliers légèrement armés, et
de même l’armée du roi des Francs atteignait le nombre de soixante-dix
mille hommes équipés de cuirasses [...].
20
[...] À la demande de l’Empereur [germanique] au moment de son
départ, le Constantinopolitain lui avait donné des guides experts des
lieux, qui avaient la connaissance des provinces limitrophes mais qui
étaient de peu de foi. On croyait qu’ils marchaient devant l’armée de
bonne foi pour lui éviter de passer par des lieux dangereux et étroits, ou
bien là où les vivres manqueraient aux légions. Ceux-ci, après avoir intro-
duit les cohortes en terre ennemie, demandèrent aux chefs de l’armée de
prendre des vivres en quantité suffisante pour quelques journées pendant
lesquelles il faudrait traverser des lieux inhabités avec l’intérêt de prendre
un chemin plus court, en promettant avec force qu’après un petit nombre
de jours qu’ils indiquaient même à l’avance, l’armée arriverait à la
célèbre ville d’Iconium [Qoniya], et serait alors dans un pays excellent,
où l’on trouverait en abondance toutes sortes d’approvisionnements [...].
En vérité les Grecs, usuellement d’une méchanceté native et conduits par
leur haine habituelle des nôtres, soit sur l’ordre de leur seigneur, soit cor-
rompus par l’argent des ennemis, commencèrent à entraîner les légions
avec fermeté et habileté hors du chemin et les faire pénétrer dans des lieux
où les occasions de surprendre et vaincre le simple peuple seraient bien
meilleures pour l’ennemi.
21
Mais l’Empereur, voyant que le nombre des journées prévues était déjà
écoulé et que l’année n’était pas encore parvenue aux lieux souhaités et
promis, fit appeler les guides grecs de la route et commença à leur deman-
der devant les princes pourquoi l’armée avait pris une route pendant plus
de jours que ce qui avait été mandé et n’était pas parvenue au lieu
convenu. Ceux-ci, recourant à leurs mensonges habituels, affirmèrent que
1 . L’empereur germanique Conrad III ( 1 138-1 152).
624
CHRONIQUE ET POLITIQUE
toutes les légions arriveraient à Iconium dans les trois jours. À ces mots,
l’Empereur, persuadé en homme simple qu’il était, ajouta qu’il pouvait
bien encore supporter trois jours, ayant foi en leur promesse. La nuit sui-
vante on dressa le camp comme à l’ordinaire ; et tandis que tout le monde
se reposait des fatigues de la journée, ces hommes pestiférés, profitant du
silence de la nuit, prirent secrètement la fuite, abandonnant sans guide
tout le peuple qui s’était commandé à leur foi. Le jour revenu, comme le
moment de repartir pour l’armée s’approchait, on ne trouva pas ceux qui
avaient coutume de s’avancer en tête des colonnes [...].
22
Tandis que l’armée impériale souffrait de son ignorance des lieux, de
la faim, de ses longues fatigues, de la difficulté des chemins, du manque
de fourrage pour les chevaux et du poids de ses bagages, les satrapes des
Turcs et toutes les sortes de magistrats qui avaient auparavant convoqué
l’aide militaire vinrent à l’improviste attaquer les camps, et cette irruption
subite alors que personne ne s’attendait à rien de tel jeta le désordre dans
les légions. Les Turcs au contraire, montés sur des chevaux rapides, qui
n’avaient manqué de rien, armés eux-mêmes à la légère, et ne portant que
leurs carquois, voltigeaient autour du camp en poussant de grandes cla-
meurs, et s’élançant avec leur agilité ordinaire sur des hommes pesam-
ment armés, ils les pressaient dangereusement. Les nôtres, chargés de
leurs cuirasses, de leurs bottes et de leurs boucliers, montés sur des
chevaux exténués par la faim et une longue route, et insuffisants pour
courir sus, quoique supérieurs en forces et en armes, n’étaient pas aptes à
s’éloigner de leurs camps, ni à poursuivre les Turcs, ni à se jeter dans la
mêlée. Ceux-ci au contraire surgissaient par bandes, lançaient de loin une
énorme quantité de flèches [...]. Des soixante-dix mille cuirasses et de la
troupe en nombre infini de piétons, à peine un dixième en réchappa,
comme l’affirmèrent ceux qui étaient présents, les uns morts de faim, les
autres morts par le glaive, quelques-uns aussi asservis aux chaînes. Le
seigneur Empereur s’échappa cependant avec un petit nombre de ses
princes, et avec le reste des siens se transporta dans la région de Nicée en
quelques jours, malgré d’extrêmes difficultés.
CHRONIQUE — LIVRE XVI
625
24
L’ARRIVÉE DE LA DEUXIÈME CROISADE. L’EXPÉDITION DU ROI DES FRANCS
TOURNE AUSSI À LA CATASTROPHE ( 1 147-1 148)
[...] Le roi 1 fit dresser son camp sur les bords du Ménandre, au milieu
de belles et vastes prairies. Ce fut là qu’il fut donné aux Francs de rencon-
trer les ennemis qu’ils désiraient tant voir. En voulant s’approcher des
eaux, ils découvrirent sur la rive opposée une foule nombreuse d’ennemis
qui défendait les abords du fleuve et voulait interdire aux nôtres d’utiliser
l’eau. À la fin, les nôtres trouvèrent des gués, traversèrent le fleuve en
dépit des ennemis, s’élancèrent sur eux, en tuèrent un grand nombre, en
asservirent beaucoup aux chaînes, et mirent le reste en fuite. Ils prirent
aussitôt possession de leur camp, y recueillirent de riches dépouilles,
s’emparèrent de tout le bagage, et se rendirent maîtres de la rive opposée
[•••]•
25
[...] L’armée se trouva alors en présence d’une montagne fort escarpée
et difficile à gravir. Il convenait, d’après le règlement de la marche, de la
franchir ce jour-là. En outre, dans l’expédition, l’habitude était de dési-
gner chaque jour, parmi les hommes illustres, ceux qui iraient en tête et
ceux qui suivraient à l’arrière pour veiller à la sûreté des non-combattants
et principalement de la foule des gens à pied ; et d’ordonner le type de
chemin, la quantité à marcher et le choix de l’emplacement des camps
pour le jour suivant. Ce jour-là, le sort avait désigné pour aller devant
avec la bannière royale un homme noble d’Aquitaine, nommé Geoffroi
de Rancun. Lorsqu’il eut grimpé la montagne avec les colonnes d’avant-
garde, parvenu au faîte de la montagne, bien qu’il avait été ordonné d’ins-
taller les camps au sommet, contre le règlement établi, il proposa d’avan-
cer encore un peu plus loin. En effet, il lui parut que l’armée avait à faire
une marche trop courte ce jour-là, qu’il restait encore une bonne partie de
la journée : il se porta en avant, sous la direction de ses guides qui promet-
taient de le conduire un peu plus loin dans un lieu voisin plus commode.
Mais ceux qui suivaient en arrière, jugeant que les autres s’arrêteraient au
sommet de la montagne pour y dresser le camp, et voyant qu’il restait à
faire peu de chemin vu ce qui avait été désigné pour la journée, allèrent
très lentement, et ils commencèrent à s’éloigner de ceux qui les précé-
daient, en sorte que l’armée se trouva séparée en deux, les uns ayant déjà
1. Le roi de France Louis VII ( 1 137-1 180).
626
CHRONIQUE ET POLITIQUE
traversé la montagne, les autres arrêtés sur la montagne. Ce que voyant,
les pointes 1 ennemies qui observaient la marche de l’armée de loin, sur
le côté, toujours prêtes à trouver une occasion d’attaquer et spécialement
pour cette raison la suivant sans relâche, saisirent l’occasion [...]. Cette
fatale journée, marquée par un grand désastre, vit tomber l’immense
gloire des Francs ; leur valeur abattue, jusqu’alors redoutable pour tous
les peuples, fut détruite et devint un sujet de raillerie pour ceux qui niaient
Dieu et qui naguère étaient remplis de terreur. Pourquoi donc, ô Seigneur
Jésus béni, ce peuple tout dévoué à toi, qui voulait adorer les traces de tes
pas, qui voulait couvrir de ses baisers ces lieux vénérables consacrés par
ta présence corporelle, a-t-il été détruit par la main de ceux qui te haïs-
sent ? En vérité, tes jugements sont des abîmes sans fond où personne ne
peut aller : car tu es le seul, Seigneur, qui peut toutes choses, et il n’est
personne qui puisse résister à ta volonté.
26
Le roi échappa par hasard plus que par habileté aux périls qui le mena-
çaient dans cette horrible confusion et, gravissant le sommet de la monta-
gne avec quelques compagnons de fuite, marchant sans guide, dans le
silence d’une nuit obscure, il rejoignit le reste de son armée dans le camp
qu’elle avait dressé un peu plus loin. Ceux qui les précédaient en suivant
la bannière royale, comme je l’ai dit, après avoir franchi les défilés de
la montagne sans difficulté, avaient établi leurs camps sur un lieu assez
commode et sans en être empêchés, et ils ignoraient le désastre [...]. Ceci
se passa l’année 1 148 en janvier. À partir de ce jour, on commença à
manquer de pain et de toute espèce de vivres dans les camps, et ensuite
pendant de nombreux jours il n’y eut aucun moyen d’en avoir commerce,
mais ce qui était pire encore, on errait çà et là sans guide, sans personne
qui marchât en avant et sans aucune connaissance des lieux. Enfin ils
entrèrent en Pamphilie, à travers les précipices des montagnes et les
défilés des vallons avec d’extrêmes difficultés mais sans rencontrer d’en-
nemis, et ils arrivèrent à Atalia, la métropole de la région. Atalia est une
cité au bord de la mer et soumise à l’empereur de Constantinople, entou-
rée de campagnes fertiles et pourtant inutiles à ses habitants. En effet, les
ennemis la pressent de tous côtés et ne permettent pas de cultiver les
champs [...]. On y trouve cependant beaucoup d’autres avantages : les
étrangers y sont accueillis avec bienveillance, il y a des eaux limpides et
saines, le sol est couvert de vergers à fruits et le site même est très agréa-
ble. Il y a abondance de grains apportés de loin par mer et tous ceux qui
la traversent peuvent se procurer assez de vivres. Comme elle est entourée
1 . Cunei, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XVI
627
d’ennemis contre lesquels il ne vaudrait rien de se défendre sans cesse,
elle est devenue leur tributaire et elle commerce avec eux pour tout ce
qui est nécessaire. Les nôtres qui ne connaissent pas la langue grecque
l’appellent par corruption Satalia [...]. Le roi s’embarqua promptement
avec ses princes, laissant à Atalia la foule des gens à pied. [...]
27
LES CHEFS OCCIDENTAUX NE SONGENT QU’À ALLER À JÉRUSALEM (1148).
LE ROI DES FRANCS
Aussitôt que le prince Raymond d’Antioche fut informé que le roi des
Francs, qu’il attendait depuis plusieurs jours avec une vive impatience,
venait de débarquer chez lui, il convoqua les nobles de toute la région et
les premiers dans le peuple, et marcha à la rencontre du roi avec une
escorte de choix. Il le ramena de là à Antioche, en lui témoignant toutes
sortes de respects, et le fit entrer avec la plus grande magnificence, au
milieu de tout le clergé et le peuple qui avaient accouru. Depuis long-
temps, et dès qu’il avait été informé de l’expédition future du roi des
Francs, le prince d’Antioche avait conçu le projet d’employer son aide
pour agrandir sa principauté et lui avait envoyé de beaux présents en
France même, avant son départ, afin de se concilier ses bonnes grâces. Il
comptait, en outre, pour le succès de ses desseins, sur l’intervention de la
reine auprès du roi qu’elle avait suivi dans son pèlerinage. Elle était nièce
du prince d’Antioche, en tant que fille aînée du seigneur Guillaume,
comte de Poitou, son frère [...]. Confiant dans l’aide et les richesses du
roi, son espoir le plus grand était de parvenir à se rendre maître des villes
voisines, Alep, Césarée et quelques autres. Et certes il n’eût pas été déçu
de ses espérances, s’il eût pu obtenir du roi et de ses grands de le secon-
der. L’arrivée du roi répandit une si grande terreur chez nos ennemis
qu’ils n’avaient plus aucune confiance en leurs forces, et semblaient
même désespérer de leur propre vie. Le prince se présenta solennellement
devant le roi et les princes, tant ceux du roi et les siens, il lui exposa les
projets qu’il avait conçus et dont il l’avait déjà entretenu quelquefois en
secret, et lui montra que ces desseins pourraient être accomplis sans diffi-
culté, et que le succès en serait à la fois utile et honorable. Mais le roi
désirait ardemment et avait irrévocablement résolu de se rendre à Jérusa-
lem [...].
628
CHRONIQUE ET POLITIQUE
28
L’EMPEREUR GERMANIQUE
Pendant ce temps, l’empereur Conrad, après avoir passé l’hiver dans la
ville royale, où l’empereur de Constantinople le traita comme il convenait
à un tel prince selon les lois humaines, comblé des plus riches présents à
son départ, s’embarqua sur la flotte que l’empereur mit à sa disposition
avec magnificence, fit voile vers l’Orient avec quelques-uns de ses
princes, et atteignit le port d’Acre. De là, il se rendit à Jérusalem [...].
L E COMTE D E TOULOUSE
En ces mêmes jours, on vit aussi débarquer au port d’Acre un homme
illustre et magnifique, le comte de Toulouse, nommé Alphonse, fils du
seigneur comte Raymond le Vieux, qui s’était montré si grand prince et
avait rendu de si grands services dans la première expédition. Illustre par
ses qualités personnelles, plus illustre encore par la pieuse mémoire de
son père, le comte partit pour Jérusalem afin d’aller rendre grâce au Sei-
gneur de l’heureuse issue de son pèlerinage. En passant à Césarée, la ville
maritime, il mourut sous l’effet d’un poison qui lui fut, dit-on, administré,
mais on ne sait pas qui fut l’auteur d’une telle scélératesse. Le peuple
entier de Jérusalem attendait avec une extrême impatience l’arrivée de
ce prince, d’illustre mémoire, espérant qu’elle serait pour le royaume un
présage de bonheur, comme l’avait été le nom de son père [...].
29
[...] Tous ces hommes grands et puissants avaient au début conçu l’es-
poir qu’ils pourraient élargir leurs frontières et accroître immensément
leurs limites à l’arrivée des rois, grâce à leur œuvre et leur aide. Tous
avaient pour voisins de féroces ennemis et des villes détestées, qu’ils
désiraient s’annexer. Chacun d’eux était donc fort soucieux de soins
domestiques et de croissance propre, et chacun s’empressait d’envoyer à
ces rois des messagers et des présents pour les attirer auprès de lui et
prendre les autres d’avance.
CHRONIQUE — LIVRE XVII
629
LIVRE XVII
l)u siège de Damas à la reddition d’Ascalon
( 1148 - 1153 )
Le roi de Jérusalem, l 'Empereur germanique et le roi capétien mettent le
siège devant Damas, puis s 'en retirent à la suite de manœuvres peu claires
(1148). Graves problèmes au nord, avec les offensives de Nûr al Dîn, la mort
du prince d’Antioche (1149) et du comte d’Édesse (1150) au cours des
combats, l’intervention grecque, l'occupation du comté d’Édesse par Nûr al
Din. Dissensions qui se finissent bien entre la reine Mélisende et son fils Bau-
douin III (1 152). Succès au sud du royaume avec le siège et la reddition d ’As-
calon (1153).
1 . Une cour générale se tient dans la ville maritime d’ Acre ; on nomme les
princes qui s’y réunirent.
2. Ils proposent d’assiéger la ville de Damas, ils font une convention, ils
arrivent devant Damas.
• 3. Description du site de la ville de Damas.
• 4. Les nôtres pénètrent de force dans les vergers et occupent le fleuve à
main forte malgré les ennemis. Un acte extraordinaire et admirable de l’Em-
pereur est décrit.
• 5. Les habitants désespèrent et pensent à fuir ; l’armée se transporte de
l’autre côté de la ville sur l’insistance de quelques-uns de nos princes corrom-
pus par l’argent.
• 6. Les vivres manquent dans nos camps ; la malice des traîtres se dévoile et
les nôtres abandonnent le siège.
• 7. Les opinions divergent sur qui fut la cause d’une telle trahison. On
propose d'assiéger à nouveau Ascalon, mais on ne part pas.
8. L’empereur Conrad rentre chez lui, le roi des Francs demeure en Syrie.
• 9. Nûr al Dîn entre à l’intérieur des confins d’Antioche, le prince Raymond
accourt ; ils se battent, le prince Raymond est tué.
• 1 0. Toute la région est soumise à l'arbitraire de Nûr al Dîn, le roi se hâte de
lui apporter soulagement, le sultan d’iconium [Qoniya] pénètre dans la terre
du comte d’Edesse.
1 1. Le comte d'Edesse est capturé par les ennemis après le départ du roi
d’Antioche, il meurt ignominieusement.
12. Le roi réédifie Gaza à côté d’Ascalon avec les princes du royaume.
13. De graves malentendus naissent entre le roi et sa mère, et il se fait cou-
ronner à son insu.
14. Le royaume est divisé entre la mère et le fils ; le roi de Jérusalem
pénètre de force dans la tour de David et assiège sa mère, enfin la paix et la
tranquillité sont restaurées.
630 CHRONIQUE ET POLITIQUE
15. Le sultan d’Iconium revient dans le comté d’Édesse, le roi s’y dirige
avec grande célérité.
16. L’empereur de Constantinople dirige son armée vers la région d’Antio-
che, il demande que le comté d'Edesse lui soit remis, il l’obtient. Les châ-
teaux se donnent aux Grecs, le roi en fait sortir les Latins.
17. Nûr al Dîn court au-devant du roi, l’empêche de sortir. Le roi revient à
Antioche quoique avec quelque difficulté ; Nûr al Dîn, après avoir éjecté les
Grecs, occupe toute la région.
• 1 8. Le roi demande à la princesse de prendre pour mari un des princes capa-
bles de gouverner la région, mais ne réussit pas ; de là, le roi va à Tripoli pour
retourner chez lui.
• 19. Le roi et sa mère se retrouvent à Tripoli pour réconcilier le comte avec
sa femme, mais n’y réussissent pas. Le comte est tué à la porte de la cité par
les Assassins.
20. Une immense multitude de Turcs vient vers Jérusalem pour l’occuper,
mais les nôtres sortent et les font céder avec beaucoup de courage.
21. Le roi et les princes du royaume s’avancent vers Ascalon pour dévaster
les vergers autour de la ville, mais, poussés par un propos plus ambitieux, ils
assiègent la ville.
• 22. Le site de la cité est décrit, et ses avantages sont montrés.
23. Le siège s’ordonne, quelles flottes sont présentes et quelles légions sont
dirigées par la terre.
24. Au second mois du siège arrive un passage de pèlerins. Ils apportent
beaucoup de choses utiles pour le siège.
25. Au cinquième mois arrive vers la ville une flotte d’ Égyptiens, apportant
beaucoup de réconfort aux habitants assiégés.
26. Constance, princesse d’Antioche, épouse Renaud de Châtillon. Nûr al
Dîn occupe aussi par la force le royaume de Damas. Amalric est à la tête de
l’église de Sidon.
• 27. Ceux qui sont au siège [d’ Ascalon] attaquent la ville avec insistance,
les habitants s’efforcent de détruire une machine extérieure, le mur de la cité
s’effondre à un endroit, les nôtres voulant entrer par là périssent, notre armée
désespère.
28. Les nôtres sont réconfortés, s’encouragent à continuer le siège, se pres-
sent plus combatifs.
29. Les Ascalonites désespèrent et, en conseil commun, inclinent à la
reddition.
• 30. Ils envoient au roi les notables de la cité, obtiennent de sortir librement
avec femmes, enfants et affaires, et ils quittent la ville.
3
DAMAS, SES VERGERS, LES TROIS ARMÉES DES LATINS
Damas est la cité principale et la métropole de la Syrie Mineure, autre-
ment appelée Phénicie du Liban. On lit que Damas est la capitale de la
CHRONIQUE — LIVRE XVII
631
Syrie, et reçut son nom d’un serviteur d’ Abraham, qui en fut, à ce qu’on
croit, le fondateur ; ce nom signifie la « ville de sang » ou la « ville ensan-
glantée ». Elle est située au milieu d’une plaine stérile qui serait entière-
ment aride si elle n’était arrosée par les eaux qui y sont conduites dans
des canaux antiques. Les eaux d’un fleuve, en effet, qui descend d’un
mont proche dans la partie supérieure de la région, vont dans ces canaux
pour être de là dirigées dans la plaine et distribuées de tous côtés pour
fertiliser un sol par ailleurs infécond ; ce qui reste — car les eaux sont
abondantes — arrose, sur l’une et l’autre rive, des vergers couverts d’ar-
bres fruitiers et coule ensuite le long du mur oriental de la cité.
Lorsque les princes furent arrivés au village de Daria, comme ils se
trouvaient déjà dans le voisinage de Damas, ils formèrent leurs rangs et
assignèrent à toutes les légions un ordre de marche, de peur que, si elles
s’avançaient pêle-mêle, il ne s’élevât des querelles mutuelles nuisibles
au succès. Selon les statuts décidés en commun par les princes, le roi de
Jérusalem reçut l’ordre de marcher le premier avec son armée pour
montrer le chemin aux autres, surtout parce qu’on disait que ses cohortes
avaient les meilleurs experts des lieux. On prescrivit au roi des Francs
d’être en second pour occuper le centre avec toutes ses troupes, afin d’être
prêt, s’il était nécessaire, à porter secours à ceux qui marchaient devant
lui. De même, l’Empereur [germanique] reçut l’ordre d’être en troisième
et se préparer à résister aux ennemis au cas où ils viendraient faire une
attaque par derrière, afin que les deux premiers soient plus en sûreté de
ce côté. Les trois armées ainsi formées dans un ordre convenable, on porta
le camp en avant, afin de se rapprocher de la ville le plus possible.
LA GUERRE DANS LES VERGERS DE DAMAS
Mais la cité, vers l’ouest par où les nôtres arrivaient et vers le nord, est
entourée de long en large par des vergers, à l’instar d’un bois serré ou
d’une forêt dense, qui se prolongent vers le Liban sur cinq milles et plus.
Afin que les seigneuries ne soient pas confondues et qu’on ne puisse
entrer à son gré, ces vergers sont entourés de murs en terre, car il y a
peu de pierres dans le pays. Ces clôtures servent donc à déterminer les
possessions de chacun, et sont séparées elles-mêmes par des sentiers et
chemins publics, fort étroits en vérité, mais suffisants pour le passage des
jardiniers et de ceux qui ont soin des vergers lorsqu’ils vont porter des
fruits à la ville avec leurs bêtes de somme. Ces vergers sont en même
temps pour la ville de Damas d’excellentes fortifications ; les arbres y
sont plantés très serrés et en grand nombre, les chemins sont fort étroits,
en sorte qu’il est à peu près impossible d’arriver jusqu’à la ville si l’on
veut passer de ce côté. C’était cependant par là que nos princes avaient
résolu au début de conduire leurs armées et de s’ouvrir un accès vers la
ville. Deux motifs les avaient déterminés : ils espéraient qu’après s’être
632
CHRONIQUE ET POLITIQUE
emparés des lieux les mieux fortifiés et sur lesquels le peuple de Damas
mettait le plus sa confiance, ce qui resterait ensuite à faire serait peu de
chose et pourrait être accompli plus facilement ; en second lieu, ils dési-
raient pouvoir profiter de la commodité des fruits et des eaux pour leurs
armées. Le roi de Jérusalem fit donc entrer le premier ses rangs dans les
vergers ; mais l’armée avait beaucoup de difficultés à avancer, soit à
cause de l’étroitesse des chemins, soit parce qu’elle était incessamment
harcelée par des hommes cachés derrière les broussailles, soit enfin parce
qu’il fallait se battre souvent contre les ennemis qui s’étaient emparés des
entrées et occupaient tous les défilés. Car tout le peuple de la cité était
sorti unanime, était descendu s’établir dans les vergers pour empêcher le
passage de notre armée, en embuscade ou à découvert. Il y avait en outre,
à l’intérieur même des vergers, des maisons avec enceinte et élevées,
garnies d’hommes prêts au combat dont les propriétés étaient voisines.
De là, lançant des flèches et toutes sortes de projectiles, ils défendaient
l’entrée de leurs jardins et ne laissaient approcher personne ; et comme
leurs flèches portaient aussi sur les chemins publics, ceux qui voulaient y
passer ne pouvaient le faire sans courir les plus grands dangers. Ce n’était
pas seulement ainsi que les nôtres étaient exposés ; des périls de toutes
sortes les environnaient de tous côtés, et la mort les menaçait de manière
imprévue. Il y avait encore dans l’intérieur des vergers et le long des murs
des hommes cachés avec des lances qui pouvaient voir tous ceux qui pas-
saient à travers de petites ouvertures pratiquées à dessein, sans être vus
eux-mêmes, et qui les transperçaient en les frappant sur le côté [...].
4
L’EXPLOIT DE L'ARMÉE GERMANIQUE
[...] Les cavaliers, tant ceux de Damas que ceux venus à leur secours,
ayant appris que notre armée s’avançait du côté des vergers pour faire le
siège de la ville, s’étaient installés sur les bords du fleuve qui coule le
long de la ville, afin d’attaquer nos troupes avec leurs arcs et leurs machi-
nes à projectiles, et les repousser loin de la rivière lorsqu’elles y arrive-
raient pour chercher quelque soulagement à leur soif à la suite des longues
fatigues du voyage. Les nôtres, en effet, apprenant que le fleuve était
proche, se hâtèrent de s’y rendre, pour apaiser la soif ardente que leur
avaient donnée les travaux et les nuages de poussière soulevés par les
pieds des hommes et des chevaux. Ils s’arrêtèrent un moment en voyant
les bords du fleuve occupés par une multitude innombrable d’ennemis ;
la nécessité ranimant leurs forces et leur audace, ils rassemblèrent leurs
forces et tentèrent de se rendre maîtres des eaux à deux reprises consécuti-
ves, mais toujours en vain. Tandis que le roi de Jérusalem et les siens
CHRONIQUE — LIVRE XVII
633
faisaient des efforts en vain, l’Empereur qui commandait les rangs de der-
rière demanda pourquoi l’armée ne se portait pas en avant. On lui annonça
que les ennemis occupaient les bords du fleuve et fermaient ainsi le
passage. Aussitôt l’Empereur, enflammé de colère, s’élançant à travers
les rangs du roi des Francs, à la tête de ses princes, arriva rapidement là
où l’on combattait pour le fleuve. Il mit sur-le-champ pied à terre ainsi
que ceux qui étaient avec lui, car c’est ainsi que font les Teutons lorsqu’ils
se trouvent réduits à quelque grande nécessité à la guerre, et tous ensem-
ble, le bouclier en avant et le glaive en main, ils s’élancèrent sur les
ennemis pour combattre corps à corps. D’abord ceux-ci avaient vigoureu-
sement résisté, mais ils ne purent soutenir le choc des nouveaux assail-
lants, et prenant aussitôt la fuite, ils abandonnèrent le fleuve et se
retirèrent en toute hâte dans la ville [...].
5
LA CORRUPTION FAIT ABANDONNER LE SIÈGE, LA RÉPUTATION DES LATINS
FAIBLIT
[...] La cité de Damas était serrée de très près, les habitants n’avaient
plus d’espoir de résistance et de salut, ils avaient fait leurs bagages et se
disposaient à quitter le lieu, lorsqu’en punition de nos péchés, ils en
vinrent à fonder quelque espérance sur la cupidité des nôtres et voulurent
vaincre par l’argent les âmes de ceux qu’ils ne croyaient plus pouvoir
vaincre par la force. À l’aide de toutes sortes d’arguments, en ayant
promis et collecté quantité d’argent, ils persuadèrent quelques-uns de nos
princes d’employer leur zèle pour faire interrompre les travaux du siège
et remplir le rôle du traître Judas. Corrompus par ce qu’ils avaient reçu et
par les promesses qu’on leur faisait encore, suivant leur cupidité conseil-
lère de tous les vices, par leurs suggestions impies, ils persuadèrent les
rois et les princes pèlerins confiants en leur bonne foi et leur habileté
d’abandonner les vergers, pour transporter leur expédition à l’extrémité
opposée de la ville. Ils dirent, pour cacher leur ruse, que de cet autre côté
face au sud et du côté est, il n’y avait ni verger pour appuyer la défense,
ni fleuve ni fossés pour empêcher l’attaque du mur, qui était bas et fait de
briques non cuites, disaient-ils en outre, en sorte qu’il ne pourrait même
pas soutenir un premier assaut. Ils ajoutaient encore que, de ce même
côté, on n’aurait besoin ni de machines ni d’efforts considérables, que dès
la première attaque il ne serait nullement difficile de renverser le mur en
poussant à la main et pas difficile de faire irruption dans la ville. En
faisant ces propositions, ils n’avaient d’autre but que d’éloigner l’armée
de la partie où elle s’était établie et par où la cité se trouvait vivement
pressée et dans l’impossibilité de résister longtemps, sachant que du côté
634
CHRONIQUE ET POLITIQUE
opposé ils ne pourraient continuer le siège. Les rois aussi bien que les
principaux chefs les crurent et, abandonnant les lieux dont ils s’étaient
emparés auparavant à la sueur de leurs fronts et après beaucoup de massa-
cres, ils transportèrent les légions vers l’autre extrémité de la ville et ins-
tallèrent leurs camps sous la conduite de leurs séducteurs. Là, loin de
l’eau et des fruits qu’ils avaient avant en abondance, privés d’aliments,
ils comprirent la ruse [...].
6
[...] Les princes pèlerins, discutant entre eux, voyant la méchanceté
manifeste de ceux à qui ils avaient fait foi pour commettre leurs âmes et
leur entreprise, persuadés qu’ils ne pourraient pas réussir, résolurent de
retourner dans le royaume [de Jérusalem], détestant les perfidies de ceux
qui les avaient trompés. Ainsi, ces rois et ces princes, dont le nombre fut
tel que nous n’avons rien lu de semblable pour aucun siècle, remplis de
confusion et de crainte, forcés à cause de nos péchés de renoncer à leurs
desseins sans avoir pu les accomplir, rentrèrent dans le royaume par la
route suivie en venant. Ils ne cessèrent dans la suite, et même après qu’ils
eurent quitté l’Orient, de tenir pour suspectes toutes les voies de nos
princes, à juste titre ils déclinaient leurs conseils comme trop mauvais, ils
se montraient tièdes pour les affaires du royaume, et après qu’il leur fut
donné de retourner dans leurs régions, ils gardèrent le souvenir des
affronts, eurent en horreur la méchanceté des princes et ils ne furent pas
les seuls, à devenir plus détachés de l’amour du royaume, mais aussi d’au-
tres qui n’avaient pas fait partie de l’expédition : on ne vit plus un aussi
grand nombre de pèlerins entreprendre le voyage ni témoigner autant de
ferveur ; et ceux qui arrivaient ou arrivent encore, voulant éviter d’être
pris aux mêmes pièges, s’empressent de retourner chez eux aussi promp-
tement qu’il leur est possible même aujourd’hui.
7
Je me souviens d’avoir très souvent questionné à ce sujet des hommes
sages, ceux qui avaient conservé une mémoire plus solide de ce temps, et
je le faisais principalement dans l’intention de consigner dans cette His-
toire présente ce que j’avais appris. Je leur demandais quelle avait été la
cause d’un tel mal, qui étaient les auteurs d’une si grande scélératesse,
comment un projet aussi détestable avait pu être exécuté. J’ai recueilli des
relations divergentes sur la cause que l’on peut assigner. L’opinion de
quelques-uns est que l’occasion de ce mal serait venue d’un acte du comte
de Flandre. Il fut dans cette armée, comme nous l’avons dit. Après que
CHRONIQUE — LIVRE XVII
635
nos légions furent arrivées à la ville et se furent emparées des vergers de
force, quand la cité était assiégée à hauteur du fleuve, on dit que le comte
lui-même alla trouver en particulier et séparément les rois pour dire avec
force prières qu’il souhaitait que la ville lui fût donnée quand elle serait
prise, on dit même qu’il l’avait obtenue. L’apprenant, quelques-uns de
nos grands s’indignèrent qu’un tel prince à qui ses biens pouvaient suffire
et qui semblait servir le Seigneur gratuitement postulât pour une portion
du royaume. Ils espéraient en effet que tout ce qui serait conquis par les
soins de ces princes tournerait à l’accroissement du royaume ou au leur.
Dans leur indignation, ils tombèrent dans une infamie sinistre, et préfé-
raient le voir conserver par l’ennemi qu’être cédé grâce au sort au comte :
eux qui avaient passé toute leur vie à peiner au service du royaume, il leur
semblait indigne, de toutes façons, que le fruit de tant de peines allât à
d’autres qui étaient arrivés récemment, les laissant sans espoir de rémuné-
ration, eux qui la méritaient depuis longtemps. D’autres disent que le
prince d’Antioche, indigné que le roi des Francs eût oublié la reconnais-
sance qu’il lui devait et l’eût abandonné sans vouloir lui prêter assistance,
avait engagé quelques-uns des princes de l’armée, autant du moins qu’ils
pouvaient tenir à sa bienveillance, à faire en sorte que les entreprises du
roi n’eussent aucun succès [...]. D’autres enfin affirment qu’il ne se passa
rien, sinon qu’infinies furent les quantités d’argent remis par les ennemis
[...].
9
NÛR AL DÎN HUMILIE LE ROYAUME D'ANTIOCHE
Depuis ce jour, la situation des Latins d’Orient commença à se détério-
rer visiblement. Car nos ennemis virent et raillèrent les travaux infruc-
tueux de nos princes et de nos plus grands rois qui semblaient les plus
fermes appuis du peuple chrétien, leurs vains efforts, leurs forces usées,
leur gloire cassée, la présence sans danger de ceux dont le seul nom était
auparavant redoutable pour nos ennemis. De ce fait, ils s’élevèrent à une
telle désinvolture, une telle audace, qu’ils ne mirent plus en doute leurs
forces et ne craignirent plus d’attaquer les nôtres plus vivement qu’ils
n’en avaient l’habitude. Ainsi, après le départ des deux rois. Nûr al Dîn,
fils de Zengî, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, convoqua à lui, dans
tout l’Orient, une multitude infinie de Turcs, commença à exercer ses
fureurs dans les environs d’Antioche avec plus de témérité qu’habituelle-
ment et, voyant la terre des Latins abandonnée des princes, entreprit d’as-
siéger un château [...].
636
CHRONIQUE ET POLITIQUE
10
[...] Cependant Nûr al Dîn, se montrant comme son père le plus grand
persécuteur de la foi et du nom de chrétien, voyant que le prince de la
région et la plupart des hommes vigoureux avaient péri dans le combat et
que toute la province d’Antioche se trouvait ainsi livrée à sa merci, y
pénétra aussitôt avec ses expéditions et fit le tour de la région en ennemi ;
il passa près d’Antioche, livrant aux flammes tout ce qui tombait sous sa
main, jusqu’au monastère de Saint-Siméon, situé sur des montagnes très
élevées, entre Antioche et la mer ; là, il usa des possessions en maître,
traita de toutes choses selon son libre pouvoir. De là, il descendit jusqu’à
la mer qu’il n’avait jamais vue, et il s’y baigna devant les siens, en signe
qu’il était arrivé en vainqueur jusqu’à la mer. Puis il revint vers le château
de Harenc, situé à une distance de dix milles d’Antioche à peine, l’occupa
au passage, le munit avec diligence de chevaliers, d’armes et de vivres,
afin qu’il pût soutenir un long siège. En conséquence, le peuple entier fut
saisi de crainte, sa terre humiliée sous ses yeux, parce que le seigneur
avait livré entre ses mains la force de la chevalerie et le prince de la
région, qu’il n’y avait nulle aide, personne qui pût apporter le remède de
la protection contre les périls qui le menaçaient. Il ne restait, pour prendre
soin de la chose publique et de l’administration de la principauté, que la
femme du prince. Constance, et avec elle deux fils et deux filles encore
impubères ; il n’y avait personne pour remplir l’office de prince et relever
la plèbe de son profond abattement [...].
18
AFFAIRES INTÉRIEURES : LES FEMMES
Cependant, le seigneur Baudouin roi de Jérusalem était soucieux pour
la ville d’Antioche et le diocèse adjacent, et craignait qu’elle ne tombât
aux mains des ennemis, comme la terre du comte dont nous avons parlée,
privée du secours du prince ; que le désordre n’augmentât encore pour le
peuple chrétien et misérable. Il voyait qu’il n’était pas libre d’y demeurer
plus longtemps et de renvoyer le soin du royaume. C’est pourquoi il
demandait souvent à la dame princesse 1 de choisir l’un des nobles pour
époux, qui apporterait au gouvernement du principat ses soins et ses
conseils. Il y avait alors dans la région des hommes illustres et nobles qui
avaient rejoint le camp du seigneur roi, à savoir le seigneur Yves de
I. La jeune princesse d'Antioche, veuve de Raymond de Poitiers mort en 1 148, est
Constance, fille d'Alice et Bohémond, qu’Alice aurait voulu déshériter pour régner seule,
après la mort de Bohémond (voir livre XIII, 27, et livre XIV, 4 et 9).
CHRONIQUE — LIVRE XVII
637
Nesles, comte de Soissons, homme magnifique, sage et remarquable, qui
avait beaucoup d’autorité dans le royaume des Francs ; Gautier de Fal-
quenberga, châtelain de Saint-Omer, qui fut ensuite seigneur de Tibé-
riade, lui aussi un homme sage, de grande urbanité, habile en conseil,
courageux aux armes ; le seigneur Raoul de Merle, très noble, expéri-
menté en armes, débordant de sagesse : ils semblaient convenir au gou-
vernement du principat. Mais elle craignait les liens du mariage, elle
préférait une vie dissolue et libre, s’inquiétait peu de ce qui conviendrait
au peuple et se souciait plus de satisfaire à ses désirs charnels. Le roi
convoqua à ce propos une cour générale à Tripoli, où il invita tant le sei-
gneur patriarche d’Antioche et ses suffragants que la princesse et ses
grands ; sa mère la reine Mélisende fut présente, et les princes du
royaume à sa suite. On y traita et s’occupa des affaires publiques, on en
vint à l’affaire de la princesse, mais ni le roi, ni le comte ses parents, ni
la reine ni la comtesse ses tantes maternelles ne purent la convaincre de
pourvoir au bien de la région de cette façon. On disait qu’elle s’appuyait
sur le conseil du patriarche, un homme assez adroit et dissimulé qui l’en-
tretenait dans cette erreur afin de pouvoir exercer plus librement sa domi-
nation sur toute la terre, chose dont il était très avide.
19
Ace moment-là aussi, une inimitié était née entre le seigneur comte,
animé de jalousie maritale, et sa femme la sœur de la reine Mélisende. Il
semblait que la reine Mélisende était venue pour l’apaiser, en même
temps que pour voir la princesse sa nièce. Comme elle n’avait pas bien
réussi à les raccommoder et repartait, elle décida d’emmener sa sœur avec
elle, et toutes les deux étaient déjà sorties de la ville 1 [...].
22
DESCRIPTION D’ASCALON
Ascalon est l’une des cinq villes des Philistins, située sur le bord de la
mer, avec la forme d’un demi-cercle dont le rivage fait la corde ou le
diamètre, et dont la circonférence ou l’arc regarde la terre à l’est. La cité
entière niche quasiment dans un creux qui s’incline vers la mer, ceinte de
tous côtés par des levées artificielles, sur lesquelles se dressent les rem-
parts avec des tours nombreuses, un ouvrage solide entremêlé de ciment
1. C’est à ce moment-là que le comte ainsi qu’un chevalier et Raoul de Merle sont tués
à une porte de la ville par un « Assassin ».
638
CHRONIQUE ET POLITIQUE
qui le rend plus dur que la pierre ; les murs ont l’épaisseur voulue et une
hauteur bien proportionnée, en outre ils sont ceints tout autour d’une
deuxième muraille en avant d’une même solidité de construction, qui ren-
force la fortification. On ne trouve à Ascalon aucune fontaine, ni à l’inté-
rieur des murs, ni dans le voisinage ; mais on voit au-dedans aussi bien
qu’au-dehors une grande quantité de puits qui donnent des eaux pleines
de saveur et très bonnes à boire, et les habitants avaient aussi construit à
l’intérieur quelques citernes recueillant les eaux de pluie, pour plus de
prudence. Les remparts sont percés de quatre portes fortifiées avec beau-
coup de soin par des tours élevées et solides. La première, qui regarde
vers l’est, s’appelle la porte Majeure et on l’a surnommée porte de Jérusa-
lem parce qu’elle regarde vers la cité sainte ; elle est située entre deux
tours très hautes qui paraissent dominer la cité comme la forteresse cen-
trale. En avant, la deuxième muraille est percée de trois ou quatre portes
plus petites, par lesquelles on arrive à la grande par des détours. La
seconde porte, qui regarde vers l’ouest, est appelée la porte de la Mer,
parce que les habitants qui vont à la mer sortent par là. La troisième
regarde vers le sud en direction de la ville de Gaza dont nous avons fait
mention plus haut, d’où son nom. La quatrième, regardant vers le nord en
direction de la ville voisine sur le littoral, est dite porte de Jaffa. Mais
cette cité, dont le site ne présente aucune aptitude aux choses de la mer,
n’a pas de port ou d’endroit où les nefs puissent se mettre à l’abri, et n’en
a pas eu ; la côte est tellement sableuse et les vents font grossir la mer si
fort alentour qu’il est très douteux d’y aborder en confiance, sauf si la
mer est très calme. Le sol à l’extérieur de la ville est couvert de sable,
mauvais pour les champs, adapté cependant à la vigne et aux arbres frui-
tiers, sauf au nord où un petit nombre de vallons fertilisés par du fumier
et irrigués par l’eau des puits produisent de l’herbe et des grains pour la
commodité des habitants. Il y avait dans la cité une population nom-
breuse, où le plus petit, jusqu’au nouveau-né comme on disait vulgaire-
ment, recevait un salaire pris sur les trésors du calife d’Égypte : ce
seigneur et ses princes prenaient grand soin de cette ville, jugeant que si
elle défaillait et venait sous la domination des nôtres, nos princes n’au-
raient plus qu’à descendre librement et sans obstacle jusqu’en Égypte et
occuper de force le royaume. Elle leur servait donc de rempart, et quatre
fois par an ils envoyaient des subsides aux habitants par terre et par mer,
pour profiter eux-mêmes de la tranquillité voulue pendant que les nôtres
consommeraient leur zèle et leur œuvre à la circonvenir. Ils envoyaient
donc pour cette raison à grands frais et à des époques déterminées ce qui
était nécessaire à la ville, armes, vivres, troupes fraîches, pour occuper
les nôtres et avoir moins de souci de nos forces dont ils se méfiaient.
CHRONIQUE — LIVRE XVII
639
23
Donc les nôtres essayèrent enfin d’assiéger cette ville qui avait résisté
jusqu’alors à nos efforts, pendant cinquante ans et plus après que le Sei-
gneur eut livré au peuple chrétien les autres parties de la Terre promise,
chose extrêmement difficile et presque impossible. En outre en effet, du
premier au dernier jour du siège, le nombre des assiégés resta le double
de celui des assiégeants [...].
27
PREMIÈRE PERCÉE À TRAVERS LES REMPARTS D’ASCALON, QUE LES TEM-
PLIERS FONT ÉCHOUER
[...] Les Ascalonites tinrent donc conseil entre eux, et, attendant surtout
l’avis de ceux qui avaient plus d’expérience dans ce genre de chose, ils
proposèrent de jeter entre le mur et le castellet 1 du bois sec bon pour ali-
menter les flammes, quel que soit le péril et l’état critique des habitants,
et d’y mettre le feu secrètement : il leur paraissait qu’autrement, ainsi
pressés et abattus à l’extrême, il ne leur restait aucun espoir de salut,
aucune chance de résister. Donc, en réponse à leurs exhortations, quel-
ques hommes remarquables pour leurs forces et leur courage, préférant le
salut des habitants au leur, se présentèrent pour affronter ce péril, trans-
portèrent du bois là où le mur était le plus voisin du castellet et le jetèrent
à l’extérieur entre le mur et la machine. Ils en firent un très grand tas qui
paraissait suffisant pour incendier le castellet et jetèrent par-dessus de la
poix, de l’huile, des résines, et toutes les sortes de substances dont on
se sert pour alimenter un incendie. Le feu mis, la divine clémence alla
manifestement vers nous, car, dès que l’incendie se propagea, un vent
violent vint de l’est qui repoussa vivement le souffle de l’incendie vers le
mur de la cité. Le vent continua avec la même force toute la nuit à pousser
les flammes vers le mur qui fut réduit en cendres, si bien qu’au petit matin
tout s’écroula de fond en comble, depuis une tour jusqu’à la tour voisine,
et le fracas de la chute ébranla toute l’armée. La chute d’un tel poids
retentit sur le castellet qui jusqu’alors n’avait pas souffert de l’incendie,
brisant quelques-unes de ses principales pièces, et projetant plus ou moins
à terre ceux qui étaient en sentinelle au sommet ou sur les avancées. Mue
par le fracas de l’écroulement, toute l’armée courut aux armes, et se
pressa directement à cet endroit, pour entrer par le passage ouvert quasi
divinement. Mais le maître de la milice du Temple, Bernard de Tremelay,
I . Tour mobile construite par les assiégeants.
640
CHRONIQUE ET POLITIQUE
et ses frères, arrivés bien avant les autres, avaient occupé le passage et ne
permettaient à personne d’entrer sauf aux leurs. On dit qu’ils les repous-
saient pour obtenir plus de dépouilles et plus grande abondance d’argent
en entrant les premiers. C’est un usage observé jusqu’à aujourd’hui
comme une loi chez nous, que dans toutes les villes prises de force, ce
que chacun ravit pour son compte en entrant lui est acquis de droit et à
perpétuité, à lui et à ses héritiers. Si tous avaient pu entrer indistincte-
ment, la cité aurait pu être prise et les dépouilles auraient suffi aux vain-
queurs. Mais il est rare qu’une œuvre viciée à la racine et pervertie dans
l’intention finisse bien, parce que « mauvais butin ne donne pas de bons
résultats ».
Pendant qu’emportés par leur cupidité, ils refusent d’avoir des associés
dans le partage du butin, seuls ils se trouvent exposés au péril mérité de
la mort. Quarante d’entre eux environ entrent et les autres ne peuvent les
suivre. Les habitants, d’abord soucieux de leur vie et prêts à supporter le
pire sans opposition, les voyant peu nombreux, retrouvent leur force et
leur courage, saisissent leurs glaives et massacrent ceux qu’ils intercep-
tent. Joignant à nouveau leurs rangs, leurs forces renaissantes, les armes
retrouvées qu’ils avaient déposées quasiment vaincus, ils s’élancent tous
en même temps là où le rempart était tombé. Et ainsi, entrelaçant les
poutres d’une taille immense et les énormes pièces de bois qu’ils tirent en
abondance de leurs nefs, ils comblent l’ouverture, ferment le passage, et
se dépêchent à l’envi de le rendre impénétrable. Puis ils fortifient de
nouveau les tours, des deux côtés desquelles l’incendie s’était approché,
qu’ils avaient d’abord abandonnées dans l’impossibilité de supporter la
vigueur des flammes ; ils renouvellent la guerre, se disposent à combattre
de nouveau et provoquent eux-mêmes les nôtres au combat comme s’ils
n’avaient enduré aucun revers.
Ceux qui étaient dans le castellet, sachant que leurs bases étaient moins
solides, que la machine était abîmée dans sa partie inférieure, pressèrent
moins vivement, peu confiants dans sa solidité. Eux suspendirent les
corps de ceux qu’ils avaient tués au bout de cordes jetées par-dessus le
mur, pour notre honte ; ils insultaient les nôtres, exprimaient la joie qui
les avaient envahis par des signes et des paroles. Mais la détresse et la
joie se rejoignent aux extrêmes et ce qui suivit montre bien la vérité de ce
qui est dit : «Avant la ruine, le cœur s’exaltera 1 .» Mais les nôtres,
consternés de ce changement d’esprit, le cœur amer, rendus apeurés, dou-
tèrent de la victoire.
I. Pr, xvi, 18.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
641
30
APRÈS LA PRISE D’ASCALON
[...] Le fait est que les assiégés, qui avaient obtenu une trêve de trois
jours continus en vertu des conventions, redoutant la présence des nôtres,
rassemblèrent tous leurs bagages en deux jours et sortirent de la ville avec
leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs et leurs servantes, et des
objets de toutes sortes. Le seigneur roi leur donna des guides pour les
conduire jusqu’à Laris, ville antique située dans le désert, et les renvoya
en paix selon la teneur des conventions.
Le roi, le seigneur patriarche, les autres princes du royaume et les
prélats des églises étaient ensuite entrés dans la ville. Marchant avec tout
le clergé et le peuple, précédés du bois de la croix du Seigneur, ils se
rendirent d’abord au principal oratoire, au décor extraordinaire, qui fut
dans la suite consacré en l’honneur de l’apôtre Paul, et y déposèrent la
croix du Seigneur. Là, on célébra l’office divin ; et, après ces actions de
grâces, chacun se rendit dans la maison qui lui était destinée et fêta cette
journée de bonheur, digne de la mémoire du siècle. Peu de jours après,
le seigneur patriarche ordonna l’église. Il institua un certain nombre de
chanoines, auxquels il assigna un salaire fixe appelé prébende. Il ordonna
aussi comme évêque un certain Absalon, chanoine régulier de l’église du
Sépulcre du Seigneur, malgré les réclamations et l’opposition formelle de
Gérald, évêque de Bethléem. Dans la suite, cette cause ayant été portée
en appel à l’audience du pontife romain, cet évêque obtint l’exclusion du
prélat que le seigneur patriarche avait consacré et la possession à perpé-
tuité de cette église et de toutes ses possessions par l’église de Bethléem.
Sur le conseil de sa mère, tant en ville qu’au-dehors, le roi distribua
des possessions et des terres réparties au cordeau à ceux qui avaient bien
mérité, et aussi à certains contre un prix d’argent. Puis il concéda libérale-
ment toute la cité à son frère adolescent, le seigneur Amaury, comte de
Jaffa. La cité d’Ascalon fut prise le 12 août 1 154, la dixième année du
règne de Baudouin, quatrième roi de Jérusalem.
LIVRE XVIII
De la prise d’Ascalon à la mort du roi Baudouin III
(Il 53-1 163)
Prospérité du royaume de Jérusalem. Guillaume de Tyr prend le temps de
retracer l’histoire de la maison de l’Hôpital depuis l’origine. Panéas
(Banyas) est difficile à tenir, Nûr al Din l’assiège, il est sur le point de la
642
CHRONIQUE ET POLITIQUE
prendre quand le roi arrive, il décampe, surprend l'armée qui s’en retourne,
fait de nombreux prisonniers mais non le roi, recommence le siège et
décampe à nouveau à l’arrivée du prince d’Antioche et du comte de Tripoli.
Renaud de Châtillon, qui a épousé la princesse d 'Antioche, défraye la chroni-
que par sa conduite impulsive. Relations assez amicales avec l’empereur
byzantin qui passe une année en Cilicie, mariage du roi avec une nièce de
l 'empereur, mariage de l 'empereur avec une füle du prince d’Antioche.
• 1. Renaud de Châtillon, prince d’Antioche, traite ignominieusement le
patriarche d’Antioche, celui-ci s’enfuit dans le royaume. Une grande famine
commence sur la terre.
2. Adrien succède au défunt pape Anastase, l’empereur Frédéric est cou-
ronné à Rome. Entre le seigneur pape et Guillaume, le roi de Sicile, commen-
cent de graves querelles.
• 3. Entre le seigneur patriarche et les frères de l 'Hôpital des questions surgis-
sent au sujet des dîmes et certains dommages qu’ils portaient aux églises.
4. Sont décrits l’origine et les débuts de la maison des Hospitaliers.
5. Comment le calife d’Egypte, à la demande des Amalfitains, commanda
de leur désigner un lieu où édifier l’église.
6. Le seigneur patriarche part à Rome auprès du pape Adrien avec un grand
nombre d’évêques d’Orient.
7. L’empereur de Constantinople envahit les Pouilles avec le consentement
du seigneur pape. Le seigneur patriarche parvient avec les siens à la curie.
8. Le pape Adrien s’approche de Bénévent, le seigneur patriarche se
dépêche d’y arriver, propose des actions, mais la curie corrompue par des
cadeaux ne respecte pas la justice : le patriarche revient sans avoir achevé son
affaire.
9. En Egypte, s’élèvent des troubles civils ; le sultan s’enfuit, il est tué par
les nôtres, son fils Nosceradinus est fait prisonnier.
• 10. Le prince Renaud occupe l’île de Chypre et dépouille de force ses habi-
tants.
• 11. Le roi, malgré les accords et le traité de paix qu’il avait conclus avec
eux, fait prisonniers des Arabes et des Turcs dans les bois de Panéas.
12. Henfredus le connétable concède la moitié de la ville de Panéas aux
Hospitaliers ; Nûr al Dîn s’empare des secours qu’il apportait et la cité est
assiégée.
13. Le roi s’approchant, le siège est levé, mais en revenant imprudemment,
notre armée est prise en chemin dans des embuscades dangereuses.
14. Le roi, fuyant le combat, se retrouve au château de Saphet, l’armée est
battue, plusieurs princes sont faits prisonniers.
15. Nûr al Dîn assiège de nouveau Panéas, mais sans succès, le roi étant
revenu.
• 16. Thierry, le comte de Flandre, arrive. Des messagers sont envoyés à
Constantinople demander une épouse pour le seigneur roi.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
643
• 17. Le roi s’approche d’Antioche avec tous les hommes du royaume et le
comte de Flandre. Nûr al Dîn contracte une maladie désespérée.
• 18. Césarée [près d’Antioche] est assiégée et prise de force peu après.
19. Le frère de Nûr al Dîn traverse [l’Orient] dans notre direction. Le
patriarche de Jérusalem Foucher meurt. Une grotte au-delà du Jourdain est
restituée aux nôtres. Le roi assiège le château d’Harenc dans la région d’An-
tioche et l’occupe.
20. Amaury, le prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, est élu patriar-
che de Jérusalem ; un conflit naît entre les évêques au sujet de son élection.
2 1 . Nûr al Dîn assiège notre grotte dans la région de Suita ; le roi accourant,
il lève le siège, Nûr al Dîn attaque les nôtres et il est vaincu.
• 22. Les messagers qui avaient été envoyés à Constantinople pour le mariage
royal reviennent et amènent la nièce de l’empereur au roi pour qu’il l’épouse.
• 23. L’empereur de Constantinople vient à Antioche, il se réconcilie avec
le prince Renaud qui satisfait à la pénitence pour ce qu’il avait commis à
Chypre.
24. Le roi s’approche de ces régions, il est accueilli noblement par l’empe-
reur et remporte une infinité de présents.
• 25. L’empereur entre à Antioche, fait beaucoup de libéralités aux habitants ;
et retourne peu après chez lui.
26. Après la mort d’Adrien naît un schisme dangereux dans l’église de
Rome.
27. Nûr al Dîn, franchissant les frontières du sultan d’Iconium [Qoniya],
occupe par la force la région. Le roi ravage les confins des Damascènes.
28. Renaud, le prince d’Antioche, est pris par les ennemis et enchaîné
captif à Alep.
29. Un certain Jean, prêtre cardinal de l’Église romaine, descend en Syrie
comme légat, il naît des divergences au sujet de son accueil parmi les
évêques. Amaury, le comte de Jaffa, frère du roi, a un fils, Baudouin.
• 30. Le roi, appelé par les gens d’Antioche, se hâte de venir. Des légats impé-
riaux viennent, qui demandent au seigneur roi une de ses parentes comme
épouse pour leur seigneur.
• 3 1 . Le roi leur donne la sœur du comte de Tripoli, vierge illustre du nom de
Mélisende, mais après une année l’empereur la répudie et prend comme
femme Marie, fille du prince Raymond.
• 32. Le roi réédifie le château vers Antioche qui est dit Pont-de-Fer. Sa mère,
la reine Mélisende, meurt.
33. Le comte de Tripoli, en colère à cause de la répudiation de sa sœur, fait
autant de dommages qu’il peut à l’empereur.
• 34. Le roi boit à Antioche une drogue qui le rend très malade et il demande
à rentrer chez lui, mais sa maladie s’aggrave en chemin et il meurt à Beyrouth.
644
CHRONIQUE ET POLITIQUE
1
LA RICHESSE DE LA RÉGION D’ASCALON COMPENSE LA FAMINE DANS LE
ROYAUME
[...] Une grande famine s’éleva l’année suivante [1154] sur toute la
terre, et le Seigneur, irrité par nous, épuisa tout ce qui sert à faire du pain,
à tel point que le muids de froment était vendu quatre pièces d’or. Si l’on
n’avait eu la ressource du froment trouvé dans la ville d’Ascalon lors-
qu’elle fut vaincue, le peuple presque entier aurait péri de la famine qui
attaquait la région. Cependant les années suivantes, la région qui touchait
Ascalon et gisait inculte dans la peur des hostilités depuis cinquante ans,
ressentit les effets du travail agricole, le peuple de la région libéré de la
crainte des ennemis travailla librement la terre, tout le royaume se trouva
dans une grande abondance, si bien que le temps passé comparé au
présent put s’appeler le temps du jeûne et de la stérilité. Depuis longtemps
en effet, cette terre n’avait pas connu le soc de la charrue et elle avait
gardé en elle ses forces intactes ; après qu’elle eut senti les effets des soins
rustiques, la semence fut payée avec un profit qui la multiplia par
soixante.
3
GRIEFS CONTRE LES HOSPITALIERS
Tandis qu’en Italie les affaires troublaient tant l’Église que le royaume
de Sicile, notre espace oriental n’était pas non plus exempt de troubles.
En effet, à ce même moment, après que la faveur divine eut restitué aux
chrétiens la ville d’Ascalon, alors que les affaires du royaume se dérou-
laient dans une prospérité suffisante, avec abondance de grains, l’homme
ennemi commença à semer la zizanie, jaloux de la tranquillité que le Sei-
gneur nous avait rendue. En effet, le maître de la maison de l’Hôpital,
Raymond, avec ses frères remplis du même esprit, quoique par ailleurs
on le croyait homme religieux et craignant Dieu, commença à susciter
beaucoup d’ennuis tant au seigneur patriarche qu’aux autres prélats des
églises, à propos du droit paroissial et du droit des dîmes. Car ils admet-
taient sans distinction et sans discernement à la célébration des offices
divins ceux que leurs évêques avaient, pour leur méfait, excommuniés ou
interdits par leur nom et séparés de l’Église. Ils ne refusaient pas à ceux
qui étaient malades le viatique et l’extrême-onction, et la sépulture à ceux
qui mouraient. Si pour quelque faute extraordinaire le silence était imposé
à toutes les églises d’une cité ou d’un bourg, aussitôt au son des cloches
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
645
et avec des clameurs sortant de l’ordinaire, ils appelaient au service divin
le peuple frappé d’interdit, ceci afin d’avoir pour eux-mêmes les oblations
et les autres revenus dus aux églises-mères, et ils étaient les seuls à se
réjouir, tandis que les autres étaient dans l’affliction, oubliant ces belles
paroles du prédicateur : « Soyez dans la joie avec ceux qui sont dans la
joie, et pleurez avec ceux qui pleurent » Quant à leurs prêtres, ceux
qu’ils admettaient n’étaient pas présentés par eux à l’évêque du lieu pour
recevoir de lui l’autorisation de célébrer les offices divins dans son
diocèse, selon l’antique sanction des saints décrets. Et ceux qu’ils reje-
taient, justement ou injustement, ils ne le faisaient pas savoir à l’évêque.
Ils refusaient de donner la dîme sur leurs biens et sur leurs rentes quel que
soit le droit selon lequel cela leur avait été dévolu. Tous les pontifes
étaient en querelle avec eux, toutes les églises cathédrales étaient affligées
de pertes, mais spécialement le seigneur patriarche et la sainte Église de
Jérusalem qui souffrirent une offense odieuse pour tout chrétien. En effet,
devant les portes elles-mêmes de l’église de la Sainte-Résurrection, ils
entreprirent, en témoignage de mépris et d’insulte pour cette église, de
faire construire des édifices beaucoup plus somptueux et plus élevés que
ceux possédés par l’église dédiée au Seigneur sauveur suspendu sur la
croix, qui lui donna une très douce sépulture après le supplice de la croix.
Bien plus, toutes les fois que le seigneur patriarche voulait parler au
peuple et montait selon l’usage vers le lieu où le Sauveur du monde fut
attaché à la croix pour notre salut et la rédemption du globe, ils faisaient
sonner aussitôt les cloches, tant et si fort et si longtemps, que la voix ne
suffisait pas au seigneur patriarche pour crier et que le peuple ne pouvait
l’entendre malgré beaucoup d’efforts. Comme le patriarche se plaignait
souvent aux habitants et dénonçait leur méchanceté avec des preuves
tirées du présent, plusieurs les réunirent et on les trouva incorrigibles et
même menaçant de faire pire. Ce qu’ils firent. Car ils en vinrent aussi à
une témérité d’une hardiesse diabolique, conçue dans un esprit de fureur :
ils prirent les armes dans une maison du peuple et firent irruption dans la
susdite église aimable à Dieu, et tirèrent de nombreuses flèches comme
dans une caverne de voleurs, lesquelles furent ensuite ramassées, rassem-
blées en une poignée, et placées suspendues à une corde devant le lieu du
Calvaire où le Seigneur fut crucifié, où nous les avons vues nous-mêmes
et une infinité d’autres que nous. Il semble à ceux qui examinent la chose
avec attention que l’Église romaine soit à l’origine d’un tel mal, quoi-
qu’elle ait ignoré sans doute et pas beaucoup pesé le poids de ce qui lui
avait été demandé : le lieu avait été, en effet, indûment émancipé de la
tutelle du patriarche [...].
I. Rm, xii, 15.
646
CHRONIQUE ET POLITIQUE
10
DEUX ACTIONS DÉSHONORANTES DES LATINS
Raid sur Chypre
L’année suivante [1155], Renaud de Châtillon, prince d’Antioche,
cédant aux conseils d’hommes pervers qui exerçaient sur lui une très
grande influence, commit de nouveau une action déshonorante deman-
dant à être expiée : il occupa de force et en ennemi l’île de Chypre, notre
voisine, pleine d’une population croyante, toujours utile et amicale pour
notre royaume, en y pénétrant avec ses légions. La cause d’une invasion
si abominable semble être celle-ci : en Cilicie vers Tarse, il y avait un
noble et très puissant seigneur du nom d’Armenus Toros qui offensait
fréquemment l’empereur [...] Prévenus par quelques-uns des nôtres, les
insulaires avaient rassemblé tant bien que mal toutes les forces de l’île ;
mais le prince Renaud, à son arrivée, dispersa aussitôt leur armée, et
détruisit leurs forces au point qu’ensuite on ne trouvait plus personne qui
osât lever la main contre lui. Parcourant librement l’île, il détruisit les
villes, mit bas les villages, brisa impudemment les portes des monastères
d’hommes et de femmes, livrant les saintes moniales et les vierges tendres
à la moquerie. En effet, la quantité d’or, d’argent, et de vêtements pré-
cieux n’était rien en comparaison des offenses à la pudeur, vues comme
une chose immonde par le malheureux peuple. Ainsi donc, ils se livrèrent
à la frénésie pendant quelques jours dans toute la région, et comme per-
sonne ne leur résistait, ils n’épargnèrent ni l’âge ni le sexe et ne firent
nulle différence entre les conditions. Enfin, emportant de partout dépouil-
les et toutes sortes de richesses, ils se rendirent vers la mer, préparèrent
les nefs et descendirent dans la région d’Antioche. Des trésors si mal
acquis furent promptement dissipés entre leurs mains...
11
Raid sur des nomades dans la forêt du Liban
Dans le même temps [1157] s’était rassemblée une multitude inhabi-
tuelle d’Arabes et de Turcomans, qui n’en habitaient pas moins dans des
tentes et vivaient des produits de leurs troupeaux comme en ont coutume
les Arabes, dans une forêt voisine de la cité de Panéas qu’on surnomme
aujourd’hui ainsi en langue vulgaire : en effet, anciennement, toute la
forêt était appelée forêt du Saut du Liban, tant celle qui s’étend vers le
1 . L’empereur demanda à Renaud de Châtillon de chasser Toros et lui promit que son
trésorier lui donnerait de l’argent si besoin était ; l’affaire réglée sans avoir rien reçu,
Renaud impatient partit à Chypre.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
647
nord que celle qui se prolonge vers le sud et couvre le même Liban
— c’est pourquoi on lit que Salomon y construisit une demeure somp-
tueuse et admirable dite la Maison du Saut du Liban 1 — , mais maintenant
la forêt est universellement appelée d’après la ville à proximité comme je
l’ai dit. Ces peuples nommés ci-dessus, ayant auparavant obtenu, la grâce
du seigneur roi et conclu solennellement la paix, y avaient introduit leurs
animaux et surtout des chevaux, en nombre infini, pour la commodité des
pâturages. Plus tard, des hommes impies, fils de Bélial qui n’avaient point
devant les yeux la crainte du Seigneur, allèrent trouver le roi et lui suggé-
rèrent en l’enroulant facilement dans leur perfidie de gaspiller sa foi,
d’oublier le traité conclu, de faire irruption subitement sureux qui avaient
introduit dans la forêt leurs gros et leurs menus troupeaux pour les faire
pâturer, et de les donner en proie tant eux que leur bétail. Ce qui fut fait.
En effet le roi, sous le poids de l’argent étranger, dans l’obligation de
nombreuses dettes alors qu’il ne savait comment satisfaire ses créanciers,
de ce point de vue favorable à ce qui l’arrangerait quel qu’en soit le
moyen, prêta une oreille attentive à ces instigateurs dépravés et aquiesça
à leurs suggestions. S’abandonnant aux avis des impies, il convoqua ses
chevaliers et s’élança à l’improviste sur eux, qu’il surprit sans défense et
ne craignant rien de tel, se retourna hostilement contre eux et lança le
pillage des siens. Ceux qui purent trouver le salut en s’enfuyant grâce à
la rapidité de leurs chevaux et ceux qui réussirent à se cacher dans la forêt
sauvèrent leur vie, tous les autres furent durement réduits en servitude
[...].
16
SIÈGE INTERROMPU PRÈS D'ANTIOCHE (1157). DISSENSIONS ENTRE LE
COMTE DE FLANDRE ET LE PRINCE D’ANTIOCHE
Pendant que ces choses variées se passaient ainsi dans le royaume qui
gisait dans la désolation à cause de la captivité de la plupart de nos
princes, la clémence divine laissa tomber sur nous un regard de bonté, et
il arriva dans le port de Beyrouth l’illustre et magnifique seigneur Thierry
comte de Flandre, dont l’entrée dans le royaume avait été souvent bénéfi-
que et nécessaire, avec sa femme Sibylle, sœur du seigneur roi par son
père. Sa venue souleva le peuple entier d’une telle exultation que cela
semblait déjà présager du relèvement que lui et les siens apporteraient au
royaume qui subissait des pressions insupportables. Tous ceux qui étaient
pieusement soucieux de la tranquillité du royaume ne furent pas trompés
dans leur désir, car dès son arrivée le comte fut comme un ange de grand
1. III Rs, VII, 2-8.
648
CHRONIQUE ET POLITIQUE
conseil qui, marchant en avant, dirigea les voies des nôtres pour le profit
du royaume et pour la gloire du nom chrétien, comme le dit la suite [...].
17
Entre-temps, afin que l’arrivée d’un tel prince et de tant de nobles
valeureux ne fût pas inutile et sans fruit, inspirés par la grâce divine, ils
décidèrent en plus, en commun conseil, de se rendre dans la région d’An-
tioche avec toutes leurs forces chevaleresques. L’ayant d’abord signifié
au prince de la région et au seigneur comte de Tripoli, ils leur suggérèrent
à l’un et à l’autre, officieusement, de tenir leurs chevaliers prêts pour un
certain jour afin de pouvoir pénétrer subitement dans la terre ennemie au
jour fixé. Le fait est que, protégés par la faveur céleste, quoique partis de
points très divers, tous se retrouvèrent ensemble au lieu appelé dans la
langue vulgaire La Boquée, dans les environs de Tripoli. De là, ayant
ordonné leurs rangs, ils pénétrèrent en force aux confins de la terre
ennemie. Mais d’abord ils n’eurent aucun sujet de se réjouir. Ils attaquè-
rent avec beaucoup de vigueur un bourg appartenant aux ennemis et
nommé dans la langue vulgaire Chastel-Ruge ; mais tous les efforts furent
infructueux. Ce mauvais début fut suivi cependant d’une meilleure
chance. Le seigneur Renaud, prince d’Antioche, leur suggéra de se rendre
dans sa principauté et travailla beaucoup à l’obtenir, et les princes, qui
avaient rassemblé leurs expéditions, se dirigèrent vers la région d’Antio-
che sous de plus favorables auspices. Après qu’ils furent arrivés à Antio-
che, et tandis qu’ils y faisaient quelque séjour pour délibérer sur ce qu’il
y avait de mieux à faire pour eux sur le moment, voici qu’un messager
porteur d’une rumeur très bienvenue se présenta au roi et aux princes :
Nûr al Dîn, le plus puissant de nos ennemis, qui avait tout récemment
établi son camp auprès du château de Nepa avec une nombreuse armée,
était ou mort, ou frappé d’un mal incurable 1 [...]. Les nôtres, ayant appris
ces nouvelles et voyant que tout semblait favoriser leurs projets, résolu-
rent d’un commun accord et après avoir tenu conseil, d’envoyer des mes-
sagers au très puissant prince des Arméniens, le seigneur Toros : ils le
supplièrent instamment en employant tous les moyens possibles de se
rendre en toute hâte à Antioche avec son aide militaire, sans remettre l’oc-
casion, et daigner s’associer à de tels princes qui l’appelaient pour
recueillir avec eux les fruits de leurs travaux. Celui-ci reçut la légation et
se rejouit en homme actif et vaillant qu’il était, il convoqua ses forces
considérables, prit la route et arriva à Antioche. Après l’avoir accueilli
avec beaucoup de joie, les nôtres conduisirent leur expédition hors de la
ville et se dirigèrent vers Césarée.
1. En fait, Nûr al Dîn guérit.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
649
18
Césarée est une cité située sur le fleuve Oronte qui coule à Antioche.
Certains l’appellent en langue vulgaire Cesarea et croient que c’est la
métropole célèbre de Cappadoce, où prévalut le bienheureux et savant
docteur Basile. Mais ceux qui le croient dévient. Car cette métropole est
à plus de quinze jours de marche d’Antioche ou environ ; c’est en Syria-
celes, qui est une autre province, séparée du diocèse de Cappadoce par
plusieurs provinces, et on ne dit pas Cesarea mais plutôt Césara, l’une des
villes suffragantes du patriarcat d’Antioche. La cité était assez avantageu-
sement située, sa partie inférieure s’étendait dans la plaine, la partie supé-
rieure avait à son sommet une forteresse très bien munie, assez vaste mais
resserrée, dont la cité d’une part, le fleuve d’autre part, étaient l’appui
naturel et rendaient l’accès impraticable. Nos princes, ayant ordonné leurs
rangs selon les lois de l’art militaire, s’avancèrent donc, et aussitôt qu’ils
furent arrivés, chacun plaça ses rangs dans la position correcte et le siège
s’installa. La cité assiégée, les habitants rentrés dans la ville par crainte
des ennemis, le roi et ceux qui avaient campé au-dehors firent mettre en
place les machines et les instruments à projectiles, et ne cessèrent de faire
tout le mal possible à la ville en poursuivant leurs travaux sans relâche
[...]. Les habitants de cette cité n’avaient aucune expérience de la guerre
et s’adonnaient au commerce. En outre, ignorants des événements pré-
sents, ils n’avaient nullement redouté un siège et ils étaient confiants en
la puissance de leur seigneur qu’ils croyaient en parfaite santé, et en la
puissance des fortifications du lieu [...]. Aussi perdirent-ils tout courage
au bout de quelques jours ; les assiégeants, persévérant avec ardeur,
s’élancèrent sur les remparts, et pénétrèrent de là dans la ville du milieu ;
ils la prirent de force ; les habitants se retirèrent dans la forteresse ; les
nôtres prirent possession de la partie inférieure de la ville ; tout fut exposé
en proie indistinctement [...]. Mais il s’éleva entre nos princes un conflit
assez frivole, cependant très nuisible. Le seigneur roi en effet, voulant
prendre des mesures pour la patrie et voyant que le seigneur comte de
Flandre était assez pourvu en chevaliers et en argent pour conserver le
lieu indemne et s’y maintenir contre les forces ou les embûches des
ennemis, destinait depuis le début la cité au comte de Flandre, et dans
cette intention il avait en outre décidé d’attaquer en force la forteresse
afin de lui en remettre également la garde et lui donner en possession
héréditaire et perpétuelle les deux. Tous les princes avaient trouvé ceci
correct et donné leur consentement unanime. Mais le prince Renaud
suscita bientôt des difficultés, disant que cette ville ainsi que ses dépen-
dances faisaient à l’origine partie de l’héritage du prince d’Antioche,
qu’ainsi celui qui la posséderait, quel qu’il fut, devrait engager sa foi au
prince d’Antioche. Mais si le comte susdit était tout disposé à engager sa
650
CHRONIQUE ET POLITIQUE
fidélité envers le roi pour cette possession, il refusait d’y consentir à
l’égard du prince d’Antioche, que ce fût le seigneur Renaud qui adminis-
trait la principauté présentement, ou que ce fut l’adolescent Bohémond
que l’on espérait voir prochainement devenir prince. Et le comte disait
qu’il n’avait jamais engagé sa fidélité qu’envers des rois. , Ce différend
survenu entre nos princes, en punition de nos péchés, fit négliger l’affaire
la plus importante, alors qu’il eût été facile cependant d’obtenir le succès,
et ils retournèrent alors à Antioche avec les légions, gorgés de butin et
courbés sous le poids de leurs riches dépouilles.
22
MARIAGE DU ROI AVEC UNE PRINCESSE GRECQUE (1159)
[...] Nous avons déjà fait mention des messagers qui avaient été chargés
de se rendre à Constantinople pour y négocier le mariage du seigneur roi.
[...] Les plus importants des messagers, à savoir Henfredus le connétable,
Josselin dit aussi Pisellus et Guillaume des Barres, hommes nobles et
illustres, habiles dans les choses séculières, pressant avec la diligence
voulue l’entretien avec l’empereur, après de multiples réponses dilatoires
et énigmatiques telles que les Grecs tous moqueurs ont l’habitude de
faire, des réponses ambiguës et compliquées, ces messagers obtinrent
enfin satisfaction à ce sujet ; ils réglèrent les conditions, tant de la dot que
de la donation pour cause de mariage, et on leur promit de donner pour
épouse au roi la plus illustre des vierges élevées dans les retraites sacrées
de l’empire. Elle était nièce du seigneur empereur, fille du seigneur Isaac
son frère aîné, et se nommait Théodora : elle était alors dans sa treizième
année et singulièrement remarquable par la beauté de sa personne, l’élé-
gance de sa figure, et toutes ses manières prévenaient en sa faveur. Sa dot
se montait à cent mille yperpères 1 de juste poids, sans compter dix autres
mille de la même monnaie que le seigneur empereur donna généreuse-
ment pour les dépenses des noces, et sans compter son trousseau virginal,
consistant en or, pierreries, vêtements, perles, tapis, soieries et vases pré-
cieux, le tout pouvant être compté au plus juste à quarante mille. Le roi
s’était engagé envers le seigneur empereur, par un écrit de sa propre main,
à ratifier tout ce que ses messagers arrêteraient précisément avec lui, et il
promit formellement par leur intermédiaire qu’après sa mort, elle serait
mise en possession et jouirait durant toute sa vie, en toute tranquillité et
sans aucun obstacle, de la ville d’Acre et de toutes ses dépendances, à
titre de donation pour cause de mariage. Ces pactes faits et rédigés en
accord avec les deux parties, les plus grands princes de l’empire furent
1. Monnaie byzantine.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
651
désignés pour servir de « paranymphes 1 » à l’illustre jeune fille et l’ac-
compagner jusqu’auprès du roi. Elle partit avec les messagers royaux et
arriva en Syrie auprès du mari. Elle arriva en septembre saine et sauve
avec toute son escorte et débarqua à Tyr. Peu de jours après, selon la
coutume du royaume, elle fut consacrée à Jérusalem et parée du diadème
royal, puis donnée à l’homme une fois célébrées les noces solennelles. Et
puisqu’à ce moment-là, le patriarche élu de Jérusalem n’avait pas encore
reçu sa consécration et les envoyés qui devaient défendre sa cause auprès
du siège apostolique n’étaient pas encore de retour, on fit venir sur ordre
royal le patriarche d’Antioche Aimeric, afin qu’il conférât à la reine la
grâce de fonction royale et qu’il célébrât les solennités usuelles du
mariage. Le roi, précisément après avoir pris femme, déposa toute la légè-
reté dont on disait à juste titre que jusqu’à ce jour il la pratiquait largement
[...].
23
RENAUD DE CHÂTILLON FAIT PÉNITENCE D’IGNOBLE FAÇON DEVANT
L’EMPEREUR EN CILICIE
Cette même année [1158], le seigneur empereur de Constantinople,
après avoir convoqué avec une magnificence impériale ses forces militai-
res depuis toutes les frontières de l’empire et une immense armée rassem-
blant les peuples tributaires, les langues et les nations, après avoir traversé
l’Hellespont, se proposa de descendre en Syrie. Il traversa les provinces
intermédiaires à l’improviste fort rapidement, de sorte qu’il arriva subite-
ment avec ses années en Cilicie début décembre, ce qui est à peine
croyable. La principale cause d’une marche aussi rapide était qu’un
prince arménien très puissant nommé Toros, dont nous avons fait mention
plus haut, avait occupé de force toute la Cilicie située au pied des monta-
gnes où il avait des châteaux très fortifiés ; il avait occupé tout le pays,
depuis la ville entourée d’un rempart jusqu’au moindre faubourg, à savoir
les métropoles de Tarse pour la première Cilicie, et d’ Anavarzam pour la
seconde Cilicie, et les autres cités, Mamistra, Adana, Sisium, chassant de
là les procureurs des affaires impériales et les réduisant à son pouvoir.
Pour pouvoir le surprendre sans qu’il soit sur ses gardes, l’empereur accé-
léra sa marche et cacha ses intentions. Il n’en était pas moins mu par la
triste affaire digne d’intérêt des Chypriotes, contre qui le prince d’Antio-
che avait si inhumainement exercé sa tyrannie, comme s’ils étaient des
ennemis de la foi et de détestables parricides, ainsi que nous l’avons dit
plus haut. L’arrivée des armées impériales fut donc si subite, comme nous
1. « Paranymphe » : qui reconduit les mariés.
652
CHRONIQUE ET POLITIQUE
l’avons dit plus haut, que Toros, qui demeurait alors à Tarse, eut à peine
le temps de pourvoir à son salut en se retirant dans les montagnes voi-
sines, que déjà les légions et les premiers de l’armée s’étaient répandus
dans la campagne découverte. À cette nouvelle, le prince d’Antioche
Renaud fut agité par les mouvements de sa conscience en ce que, peu de
temps avant la venue de l’empereur, il avait sévi contre les Chypriotes
innocents qui ne le méritaient pas, avec tant de folie qu’il avait porté des
injures abominables à leurs femmes, leurs enfants, à Dieu et aux hommes.
Il craignait l’arrivée de l’empereur par peur que, poussé par leurs vocifé-
rations gémissantes, il ne fût descendu pour venger leurs injures. Il se mit
à délibérer anxieusement, tantôt avec lui-même, tantôt avec ses familiers
les plus dévoués, sur ce qu’il convenait de faire et par quel genre de répa-
ration il pourrait se réconcilier avec la grandeur impériale au sujet d’une
telle offense. On dit que l’arrivée de l’empereur l’avait frappé d’une si
grande terreur qu’il ne voulut même pas attendre la présence du seigneur
roi de Jérusalem dont pourtant il attendait la venue prochaine, alors qu’il
ne pouvait pas ne pas savoir que l’intervention de celui-ci, son dévoue-
ment et surtout sa nouvelle affection le mettraient dans de bien meilleures
conditions pour sa cause [...]. À Mamistra, il fut enfin réconcilié avec
l’excellence impériale, mais à la plus grande honte et à la confusion de
notre peuple : on dit en effet qu’il se présenta devant le seigneur empe-
reur, à la vue de toutes les légions, pieds nus, vêtu de laine, les manches
raccourcies jusqu’aux coudes, le cou entouré d’une corde, ayant en main
un glaive nu qu’il portait par la pointe afin de pouvoir tendre la poignée
au seigneur empereur. Et là, devant ses pieds, prostré par terre après lui
avoir remis son glaive, il demeura si longtemps que tous furent pris de
nausée. Extrêmement emporté, et dans le mal, et dans la réparation, il
changea en opprobre la gloire de la latinité.
25
L'EMPEREUR BYZANTIN ACCUEILLI À ANTIOCHE, IL CHASSE, IL PRATIQUE
LA MÉDECINE
Après avoir célébré en Cilicie la solennité dominicale de Pâques
[1 159], passés ces jours de foule, l’empereur dirigea l’armée vers Antio-
che et, lorsque les légions furent arrivées aux portes de la ville, il s’arrêta
au milieu de cette multitude infinie et redoutable. Là, le seigneur patriar-
che se présenta avec tout le clergé et le peuple, avec les textes des évangi-
les et dans tout l’appareil des églises. Le roi sortit aussi au-devant de lui,
avec le prince du lieu, le comte d’Ascalon et tous les grands du royaume
et de la principauté. Ils introduisirent dans la ville l’empereur avec toute
la gloire impériale, omé du diadème, décoré de tous les insignes augustes.
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
653
au son des trompettes, au bruit des tambours, au milieu des hymnes et des
cantiques. On le conduisit jusqu’à l’église cathédrale, à savoir la basilique
du prince des apôtres, et de là on le conduisit au palais, avec la même
escorte composée des pères et de la plèbe. Là, après s’être donné quelques
jours de bain et autres délices corporels, après avoir répandu ses libérali-
tés dans la population de la cité avec sa profusion accoutumée, l’empereur
proposa de sortir pour aller à la chasse et échapper à l’ennui, entraînant
avec lui et s’associant le seigneur roi, et ils se rendirent dans les lieux les
plus aptes à la chasse. Il arriva que, ces princes se livrant à cet exercice
avec ardeur et parcourant les bois le jour de la fête de l’Ascension du
Seigneur à la façon des chasseurs, le roi fut emporté par le cheval qu’il
montait sur un terrain couvert de broussailles et de buissons épineux, fut
renversé et se cassa le bras, en roulant par terre avec son cheval. Dès qu’il
en fut informé, l’empereur, compatissant avec beaucoup d’humanité et
remplissant aussitôt les fonctions de chirurgien, mit le genou à terre et
prodigua au roi les soins les plus empressés, comme eût pu le faire un
homme du peuple. En sorte que ses princes et ses parents furent frappés
d’indignation et s’étonnèrent que l’empereur, oubliant la majesté impé-
riale et négligeant le soin de son auguste dignité, s’exhibât ainsi dévoué
et familier devant le roi, ce qui leur parut à chacun d’eux indigne. Ils
revinrent à Antioche à cause de cet accident. L’empereur allait tous les
jours rendre visite au seigneur roi, il renouvelait les cataplasmes avec les
onguents nécessaires, bandait à nouveau le bras avec diligence, presque
aussi soucieux de le soigner qu’il aurait pu l’être pour un fils malade [...].
30
PRÉPARATIFS DE MARIAGE POUR UNE PRINCESSE LATINE AVEC L’EMPE-
REUR BYZANTIN
[...] Voici qu’arrivèrent des légats du seigneur empereur de Constanti-
nople, des hommes respectables et illustres dans le sacré palais, apportant
au seigneur roi des lettres impériales à la bulle d’or en même temps que
des choses à dire secrètement [1 160]. Le premier était un homme illustre,
Gundostephanus parent de l’empereur, le deuxième était le meilleur inter-
prète des palais, Triphilus, un homme subtil et très soucieux des affaires
impériales. Ils apportèrent comme nous l’avons dit les écrits sacrés, dont
la teneur au total était celle-ci : « [...] Nous, soucieux de la succession à
l’empire et sans descendant du meilleur sexe, nous avons eu souvent dili-
gente délibération sur un second vœu [de mariage] avec les grands du
sacré palais. Enfin, il nous a plu, de l’avis et du consentement de tous les
princes, d’associer à l’empire une personne de ton sang [...] soit la sœur
de l’illustre comte de Tripoli, soit la sœur plus jeune du magnifique prince
d’Antioche [...]. »
654
CHRONIQUE ET POLITIQUE
31
Après avoir délibéré avec ses familiers sur le choix qu’il convenait le
mieux de faire, dans le présent, pour lui et pour la grandeur impériale, le
roi appela les messagers impériaux et leur ordonna de recevoir pour
épouse de leur seigneur la sœur du comte de Tripoli, Mélisende, adoles-
cente et d’un bon naturel. Ceux-ci écoutèrent la parole du roi avec grande
révérence, donnèrent leur consentement, sous réserve toutefois qu’il
convenait de le signifier à l’empereur par lettres et par messagers.
Pendant ce temps, la mère et la tante paternelle, le frère et tous les amis
de la vierge destinée à un tel sommet, firent préparer à grands frais et sans
aucune mesure des omementsau-dessus des moyens royaux : des chaînes,
des pendants d’oreilles, des bracelets, des bracelets de jambe, des bagues,
des colliers et des couronnes de l’or le plus pur, aussi des vases en argent
d’un poids énorme et d’une grandeur inouïe pour l’usage de la cuisine,
des mets, des boissons et le service des bains — y compris les mors des
chevaux et les selles et ce qu’on appelle brièvement le mobilier de toute
espèce. On fabriqua et se procura tout avec tant de frais et un tel zèle que
l’opération par elle-même prouvait l’excès et dépassait largement le luxe
royal. Entre-temps, pendant que les Grecs scrutaient tout parfaitement,
fouillaient plus en dedans les habitudes de la jeune fille, la disposition des
parties cachées du corps, avec des allers-retours fréquents de messagers
entre eux et l’empereur, une année s’écoula. Supportant très mal ceci, le
seigneur roi, le comte de Tripoli, et tous les parents et amis de la vierge
firent une réunion publique avec les messagers et leur proposèrent de se
décider, ou à renoncer en termes précis à ce mariage négocié depuis long-
temps et rembourser les dépenses, ou à cesser des retardements qui
accroissaient les perplexités et mettre un ternie à cette affaire selon les
premières conventions. Le comte était accablé par ses multiples dépen-
ses : il avait fait construire en effet et approvisionner au grand complet
douze galères, avec lesquelles il avait résolu d’accompagner sa sœur lui-
même jusqu’à son mari. Tous les grands de la principauté et du royaume
s’étaient rassemblés à Tripoli et attendaient le départ prochain de la dame,
auxquels le comte fournissait le nécessaire en tout ou en grande partie.
Les Grecs répondaient à leur façon ambiguë habituelle et s’efforçaient de
prolonger encore la chose, mais le seigneur roi, allant à l’encontre de leurs
efforts captieux, envoya un messager spécialement chargé de cette
affaire, le seigneur Otton de Risberg, à l’empereur, pour le supplier ins-
tamment de déclarer sa volonté par son intermédiaire d’une manière
précise et sans détour. Celui-ci revint auprès du seigneur roi plus vite que
prévu et lui apprit de vive voix et par lettres que tout ce qui avait été fait
au sujet de ce mariage avait déplu au seigneur empereur [...].
CHRONIQUE — LIVRE XVIII
655
21 '
MALADIE, MORT ET PRATIQUE DE LA MÉDECINE. LA REINE MÉLISENDE
(1161), LE ROI BAUDOUIN (1163)
[...] Pendant ce temps [1 159], dame Mélisende la reine, femme sage et
remarquable, au-dessus du sexe féminin, qui avait régi le royaume
pendant trente ans et plus avec la vigueur appropriée, tant du vivant de
son mari que sous le règne de son fils, dépassant les forces féminines,
tomba dans une maladie incurable dont elle ne put se guérir jusqu’à sa
mort, malgré tous les soins que lui prodiguèrent ses deux sœurs, la dame
comtesse de Tripoli et la dame abbesse de Saint-Lazare de Béthanie, et
les remèdes des médecins très experts venus de partout, qu’ils jugeaient
nécessaires et qu’ils ne cessèrent de lui administrer. Elle demeura long-
temps couchée dans son lit, la mémoire un peu perdue, le corps à demi
détruit et dans un état presque de dissolution, très peu de personnes
admises auprès d’elle.
32
[...] Tandis que le roi s’occupait dans ces régions de ses affaires [1161],
sa pieuse mère mourut le 1 1 septembre, consumée de faiblesse, épuisée
par ses souffrances continues. Quand la nouvelle lui parvint, le roi se
répandit en lamentations, montrant par de vraies preuves combien il
l’avait aimée, et pendant plusieurs jours il ne voulut pas recevoir de
consolation. La dame Mélisende d’illustre mémoire, digne de rejoindre
le chœur des anges, fut ensevelie dans la vallée de Josaphat, à droite en
descendant vers le tombeau de la bienheureuse Marie vierge et mère de
Dieu, dans un caveau de pierre fermé de portes en fer, avec à côté un autel
où l’on offre tous les jours l’hostie agréable au Créateur, tant pour le salut
de son âme que pour les esprits de tous les croyants défunts.
34
À Antioche, le roi voulut, selon son habitude, prendre une médecine
avant l’arrivée de l’hiver. Il reçut des pilules de la main de Barac,
médecin du comte de Tripoli, dont il devait prendre quelques-unes au
moment même et les autres peu de temps après. Nos princes de l’Orient,
en ceci très influencés par les femmes, dédaigneux de la physique de nos
I . Ce chapitre est placé ici pour la commodité du lecteur.
656
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Latins, n’ont confiance que dans la médecine des Juifs, des Samaritains,
des Syriens et des Sarrasins ; ils s’abandonnent imprudemment à eux pour
être soignés et se livrent à des gens ignorants des principes physiques. On
dit que les pilules étaient infectées de poison et ce n’est pas invraisembla-
ble. En effet, le reste, qui devait lui être administré une seconde fois, fut
plus tard à Tripoli mêlé à du pain et donné ù une petite chienne qui en
mourut au bout de peu de jours. À partir du jour où le roi but cette méde-
cine, il fut saisi d’une petite fièvre avec de la dysenterie qui se changea
ensuite en consomption, et de là jusqu’au jour de sa mort il ne ressentit
aucun mieux. Sentant en lui la pression de la douleur et la croissance de
la maladie, le roi descendit d’Antioche à Tripoli, il y languit quelques
mois, espérant de jour en jour sa guérison. Enfin, voyant augmenter sa
maladie et n’ayant plus aucune confiance en son salut, il se fit porter à
Beyrouth et ordonna d’appeler rapidement à lui les prélats des églises et
les princes du royaume. Ceux-ci rassemblés en sa présence, il articula sa
profession de foi pieusement et religieusement, il confessa ses péchés aux
pontifes présents dans un esprit de contrition et d’humilité et, abandon-
nant la chair, il porta son âme aux cieux [...]. Il mourut le 10 novembre
1 163, la vingtième année de son règne, âgé de trente-trois ans, sans laisser
d’enfant, ayant institué son frère comme héritier du royaume. Il fut trans-
porté à Jérusalem dans la pompe des obsèques pour être enterré au milieu
de ses prédécesseurs [...]. Nulle Histoire, nulle mémoire des hommes du
présent ne rapporte que dans notre royaume ou dans un autre il y eut pour
le décès d’un prince une telle tristesse, tant de preuves de douleur inté-
rieure. Car, outre les habitants des villes où passa le cortège funèbre royal,
dont les manifestations de douleur et d’affliction furent sans exemple, une
multitude d’infidèles descendirent des montagnes et suivirent les obsè-
ques en se lamentant, et ainsi de Beyrouth à Jérusalem pendant presque
huit jours, les lamentations ne cessèrent pas, se renouvelant d’heure en
heure. On dit que les ennemis ne souffraient pas moins de sa mort si bien
que, quand certains suggérèrent à Nûr al Dîn d’entrer dans nos confins
pour piller la terre pendant que nous nous donnions aux obsèques, celui-
ci aurait répondu : « Il faut compatir et céder à leur juste douleur, car ils
perdent un prince comme l’univers n’en a plus aujourd’hui. » Et nous, en
terminant ce livre, nous prions que son âme sainte jouisse de la paix au
milieu des pieux et des élus.
CHRONIQUE — LIVRE XIX
657
LIVRE XIX
Premières années du règne d’Amaury
( 1163 - 1167 )
Long portrait du roi Amaury et évocation des études de Guillaume de Tyr
en France et en Italie. 1163 : première descente du roi en Egypte. 1164: Nûr
al Dîn lance des expéditions aux confins de la principauté d'Antioche et du
comté de Tripoli, il capture le prince et le comte, il assiège et prend Panéas
(Banyas). 1167 : Shirkûh descend en Egypte, les Latins et le calife font
alliance contre lui sur la pression du sultan du Caire Shâwar. Descente des
Latins en Egypte. Ils découvrent les Fatimides, sont éblouis par les merveilles
du Caire, livrent une bataille au résultat mitigé contre Shirkûh, assiègent
Alexandrie où se trouve Saladin, neveu de Shirkûh, lèvent le siège après
échange d 'otages.
I . Amaury succède à son frère le seigneur Baudouin, à la tête du royaume.
• 2. Il est décrit quels furent ses habitudes, son genre de vie et sa conver-
sation.
• 3. De son apparence physique et d’une question qu’il demanda à son fami-
lier de résoudre.
4. Qu’avant d’être couronné, il fut contraint de se séparer de sa femme qu’il
avait épousée contrairement aux canons sacrés.
• 5. Le roi descend en Egypte et combat Dirghâm le sultan ; Shâwar envoie
Shirkûh en Égypte, Dirghâm envoie des messagers au roi lui demandant la
paix.
6. Le seigneur Pierre, archevêque de Tyr, meurt, lui succède le seigneur
Frédéric, évêque d’ Acre.
7. Dirghâm le sultan est tué en Égypte par une ruse des siens, Shâwar est
fait sultan ; il invite le roi, le roi descend en Égypte, Shirkûh l’expulse de
force.
8. Nûr al Dîn est vaincu aux environs du pays de Tripoli et échappe de
justesse par la fuite à nos forces.
9. Nûr al Dîn assiège le château d’Harenc dans la région d’Antioche ; le
prince d’Antioche, le comte de Tripoli, et Calamannus le procurateur de
Cilicie sont faits prisonniers.
10. Le comte de Flandre Thierry descend en Syrie. Nûr al Dîn assiège
Panéas et la prend.
I I . Le roi revenant d’Égypte s’avance vers Antioche, le prince est rendu à
la liberté contre de l’argent. Une grotte de la région de Sidon est livrée aux
ennemis, de même une autre grotte au-delà du Jourdain.
658
CHRONIQUE ET POLITIQUE
• 12. Le retour dans sa patrie du compositeur de cette Histoire est décrit, et
quelques aspects de son parcours sont montrés.
13. Shirkûh descend en Égypte, traînant avec lui une nombreuse milice.
14. Le roi suit Shirkûh et descend de même en Égypte pour apporter de
l’aide aux Égyptiens.
15. Le Caire est décrit, il est montré qui fut le premier fondateur.
16. Le roi accourt au-devant de Shirkûh qui arrive, celui-ci l’empêche de
traverser le fleuve.
• 1 7. Le sultan Shâwar travaille à de nouveaux accords avec le roi.
• 18. On envoie au calife ceux qui préparent le nouveau traité, la magnifi-
cence de la maison royale est décrite.
• 19. Les accords sont complétés et le calife donne sa [main] droite à Hugues
de Césarée pour leur mise en vigueur.
20. Il est expliqué pourquoi le prince d’Égypte est dit « mulene ».
21. Il est ajouté pourquoi le même est dit calife et comment il est l’adver-
saire du calife du Baldac.
• 22. Le roi édifie un pont sur le Nil. Shirkûh descend dans l’île, le roi le suit.
23. L’île est décrite, et combien et quelles bouches le Nil a dans la mer.
Après avoir expulsé les ennemis, les nôtres occupent l'île, Shirkûh s’enfuit
dans le désert.
24. La région d’Égypte est décrite, on découvre quelle elle est.
• 25. Un combat se produit dans le désert entre le roi et Shirkûh, au grand
péril des deux partis.
26. Shirkûh se réfugie à l’intérieur d’Alexandrie, le roi s’en approche et
assiège la ville.
• 27. Le site d’Alexandrie est décrit.
28. Le roi continue le siège et porte de très graves dommages aux habitants
d’Alexandrie.
• 29. Shirkûh, l’apprenant, parle de paix avec Hugues de Césarée.
• 30. Hugues complète la teneur des traités avec le roi et les princes.
31. La cité se rend au roi et la paix s’établit avec les Alexandrins.
32. Le roi, joyeux de sa victoire, revient chez lui après les avoir tous reçus
[à son camp].
2
PORTRAIT DU NOUVEAU ROI DE JÉRUSALEM AMAURY, FRÈRE DE BAU-
DOUIN III 1
« Amaury se montra plein d’expérience pour les affaires du monde et
doué de beaucoup de sagesse et de prudence dans sa conduite. Il avait la
1 . Le portrait entre guillemets (chap. 2 et 3) est cité selon la traduction de Fr. Guizot, op.
cil., t. 2, p. 49-51. Guillaume de Tyr a beaucoup fréquenté le roi Amaury, il en fait un por-
trait particulièrement long, où la touche personnelle est manifeste.
CHRONIQUE — LIVRE XIX
659
langue un peu embarrassée, sans que ce fut cependant au point de lui être
reproché comme un défaut grave, et de telle façon seulement qu’il n’y
avait dans sa manière de s’exprimer ni facilité ni élégance ; aussi était-il
beaucoup mieux pour le conseil que pour l’abondance de la parole ou
pour l’agrément du langage. Nul ne lui était supérieur dans l’intelligence
du droit coutumier qui régissait le royaume, et il se distinguait entre tous
les princes par la sagacité de son esprit et la justesse de son discernement.
Au milieu des périls, et dans les situations difficiles où il se trouva fré-
quemment placé, en combattant vigoureusement et sans relâche pour l’ac-
croissement du royaume, il se montra toujours plein de force et de
prévoyance, et son âme, douée d’une fermeté vraiment royale, l’éleva
toujours au-dessus de toutes les craintes. Il était peu lettré, et surtout beau-
coup moins que son frère ; mais en même temps il avait de la vivacité
dans l’esprit et l’heureux don d’une mémoire solide ; il interrogeait
souvent, lisait avec goût, dans tous les moments de loisir dont il pouvait
disposer après les affaires, et était par conséquent assez bien instruit de
toutes les choses qui peuvent entrer dans les occupations d’un roi : il avait
de la subtilité dans la manière de proposer ses questions et se plaisait
beaucoup à en rechercher la solution. Outre son goût pour la lecture, il
écoutait avec avidité le récit des faits de l’histoire, en conservait à jamais
le souvenir, et les répétait ensuite avec beaucoup de présence d’esprit et
de fidélité. Entièrement adonné aux choses sérieuses, il ne recherchait
jamais les représentations des baladins ni les jeux de hasard, et son princi-
pal divertissement était de diriger le vol des hérons et des faucons, et de
les faire chasser. Il supportait la fatigue avec patience, et, comme il était
gros et gras à l’excès, les rigueurs du froid ou de la chaleur ne le tourmen-
taient pas beaucoup. Il voulait que les dîmes fussent toujours payées à
l’Église en toute intégrité et sans aucune difficulté, et se montrait en ce
point parfaitement évangélique. Il entendait la messe tous les jours très
religieusement (à moins cependant qu’une maladie ou une circonstance
impérieuse ne l’en empêchât) ; il supportait avec une grande patience et
oubliait avec bonté les mauvais propos ou les injures qui pouvaient être
prononcés contre lui en secret, et plus souvent encore en public, par les
personnes même les plus viles et les plus méprisables, à tel point qu’on
eût dit qu’il n’avait pas même entendu les choses qu’il entendait. Il était
sobre pour le manger et la boisson, et avait en horreur l’un et l’autre de
ces excès. On dit qu’il avait une telle confiance pour ses agents que, du
moment qu’il leur avait remis le soin de ses affaires, il ne leur demandait
aucun compte, et ne prêtait jamais l’oreille à ceux qui auraient voulu
exciter en lui quelques doutes sur leur fidélité ; les uns lui reprochaient
cette disposition comme un défaut, d’autres la louaient comme une vertu
et comme une preuve de sa sincérité et de sa bonne foi. Ces dons précieux
de l’esprit, ces qualités plus estimables du caractère étaient cependant
gâtés par quelques défauts notables, qui semblaient les envelopper en
660
CHRONIQUE ET POLITIQUE
quelque sorte d’un nuage. Amaury était sombre et taciturne, plus qu’il
n’eût été convenable, et n’avait aucune urbanité ; il ne connaissait nulle-
ment le prix de cette affabilité gracieuse qui sait mieux que toute chose
gagner aux princes les cœurs de leurs sujets. Il était bien rare qu’il adres-
sât jamais la parole à quelqu’un, à moins qu’il n’y fût forcé par la néces-
sité ou qu’on ne l’eût d’abord fatigué d’un long discours ; et ce défaut
était d’autant plus choquant en lui que son frère au contraire avait toujours
eu la parole fort enjouée, et s’était fait remarquer par une affabilité pleine
de bienveillance. On dit encore qu’il était sans cesse travaillé du démon
de la chair, ce que le Seigneur veuille lui pardonner dans sa clémence, au
point d’attenter souvent au lit de l’étranger. Violent adversaire de la
liberté des églises, pendant son règne il attaqua souvent leurs patrimoines,
les accabla d’injustes exactions et les réduisit aux abois en les contrai-
gnant à charger les lieux saints de dettes qui excédaient de beaucoup la
portée de leurs revenus. Il se montrait avide d’argent, plus qu’il ne conve-
nait à l’honneur d’un roi : séduit par des présents, il prononçait souvent
autrement que ne le permettent la rigueur du droit, l’impartialité de la
justice ; et plus souvent encore il différait de prononcer. Il lui arrivait fré-
quemment, en causant familièrement avec moi, de chercher des excuses
à cette avidité, et de vouloir lui assigner quelque motif ; il me disait alors
“qu’un prince quelconque, et surtout un roi, doit toujours avoir grand soin
de se tenir à l’abri des besoins ; et cela pour deux principales raisons ;
l’une, parce que les richesses des sujets sont en sûreté lorsque celui qui
gouverne n’a pas de besoins ; l’autre, parce qu’il convient qu’il ait tou-
jours en main les moyens de pourvoir à toutes les nécessités du royaume,
s’il s’en présente surtout qui n’aient pu être prévues, et parce que dans
des cas semblables un roi prévoyant doit être en mesure d’agir avec muni-
ficence et de ne rien épargner dans ses dépenses, afin que l’on juge par là
qu’il possède, non point pour lui, mais pour le bien de son royaume, tout
ce qui peut être nécessaire.” Les envieux même ne sauraient nier qu’il
s’est montré tel qu’il disait en toute circonstance. Au milieu des plus
grandes nécessités, il n’a jamais calculé aucune dépense, et les fatigues
personnelles ne l’ont jamais détourné d’aucune entreprise. Mais les
richesses de ses sujets n’étaient pas pour cela parfaitement en sûreté ; à la
plus légère occasion, il ne craignait pas d’épuiser leurs patrimoines, et
recourait beaucoup trop souvent à cette ressource.
3
« Il avait une taille avantageuse et bien proportionnée, et était plus
grand que les hommes de moyenne grandeur, et moins grand cependant
que les hommes les plus grands. Il avait une belle figure et un air de
dignité qui eût pu révéler un prince digne de respect à ceux-là même qui
CHRONIQUE — LIVRE XIX
661
ne l’eussent point connu. Ses yeux, pleins d’éclat, étaient de moyenne
grandeur ; il avait, comme son frère, le nez aquilin, les cheveux blonds et
un peu rejetés en arrière, les joues et le menton agréablement ornés d’une
barbe bien fournie. Sa manière de rire était désordonnée, et quand il se
livrait à un accès de ce genre, tout son corps en était ébranlé. Il aimait à
s’entretenir avec les hommes sages et éclairés, qui avaient des notions sur
les pays éloignés et sur les usages des nations étrangères. Je me souviens
qu’il me faisait appeler quelquefois familièrement, tandis qu’il était
retenu dans la citadelle de Tyr par une petite fièvre lente, qui cependant
n’avait rien de sérieux, et que j’ai eu avec lui beaucoup de conférences
particulières, pendant les heures de repos et dans les bons intervalles que
laissent toujours les fièvres intermittentes. Je lui donnais, autant que le
temps me le permettait, des solutions sur les questions qu’il me présentait,
et ces conférences avec moi lui plaisaient infiniment. Entre autres ques-
tions qu’il me proposa, il m’en adressa une un jour qui me donna au fond
du cœur une vive émotion, soit parce qu’il était assez bizarre qu’on pût
faire une pareille demande, puisqu’on ne peut guère mettre en question
ce qui nous est enseigné par une foi universelle et ce que nous devons
croire fermement ; soit encore parce que mon âme fut douloureusement
blessée de voir qu’un prince orthodoxe, et descendant de princes ortho-
doxes, pût avoir de pareils doutes sur une chose aussi certaine, et hésitât
ainsi dans le fond de sa conscience. Il me demanda donc “s’il y avait,
indépendamment de la doctrine du Sauveur et des saints qui. avaient suivi
le Christ, doctrine dont il ne doutait nullement, des moyens d’établir, par
des arguments évidents et irrécusables, la preuve d’une résurrection
future.” Saisi d’abord de la singularité d’un tel propos, je lui répondis
qu’il suffisait de la doctrine de notre Seigneur et Rédempteur, par laquelle
il nous a enseigné la résurrection future de la chair de la manière la plus
positive, dans plusieurs passages de l’Évangile ; qu’il nous a promis qu’il
viendrait comme juge, pour juger les vivants et les morts, qu’il donnerait
aux élus le royaume préparé depuis la création du monde, et que les
impies auraient en partage le feu étemel qui a été préparé pour le diable
et pour ses démons ; enfin j’ajoutai que les pieuses assurances des saints
apôtres et celles mêmes des Pères de l’Ancien Testament suffisaient pour
en fournir la preuve. Il me répondit alors : “Je tiens tout cela pour très
certain ; mais je cherche un raisonnement par lequel on puisse prouver à
quelqu’un qui nierait ce que vous dites, et qui n’admettrait pas la doctrine
du Christ, qu’il y a en effet une résurrection future et une autre vie après
cette mort.” Sur quoi je lui dis : “Prenez donc pour vous le rôle de la
personne qui penserait ainsi, et essayons de trouver quelque chose comme
vous le désirez. — Volontiers”, me dit-il. Et moi alors : “Vous reconnais-
sez que Dieu est juste ? ” Lui : “Rien de plus vrai, je le reconnais.” Moi :
“Qu’il est juste de rendre le bien pour le bien et le mal pour le mal ? ”
Lui : “Cela est vrai.” Moi : “Or, dans la vie présente il n’en est pas ainsi.
662
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Dans le temps actuel, il y a des hommes bons qui ne font qu’éprouver des
malheurs et vivre dans l’adversité ; quelques méchants au contraire qui
jouissent d’une facilité constante, et nous en voyons tous les jours de nou-
veaux exemples.” Lui : “Cela est certain.” Je continuai alors : “Il y aura
donc une autre vie, car il ne se peut pas que Dieu ne soit pas juste dans
ses rétributions : il y aura une autre vie et une résurrection de cette chair,
lors de laquelle chacun devra recevoir son prix, et être récompensé
comme il aura mérité, selon le bien ou le mal qu’il aura fait.” Il finit en
me disant : “Cette solution me plaît infiniment, et vous avez dégagé mon
cœur de tous ses doutes.” Telles étaient les conférences, et beaucoup
d’autres semblables, dans lesquelles ce prince se complaisait infiniment.
Je reviens maintenant à mon sujet.
« Le roi Amaury était excessivement gras, et à tel point qu’il avait
comme les femmes la poitrine fort proéminente et arrondie en forme de
seins. La nature l’avait traité avec plus de bienveillance pour toutes les
autres parties du corps, qui non seulement étaient bien, mais se faisaient
même remarquer par la beauté particulière des formes. Enfin le roi était
d’une grande sobriété pour tout ce qui tient à la nourriture du corps et
pour la boisson, et ses ennemis même ne sauraient le nier. »
12
RETOUR DE GUILLAUME DE TYR EN ORIENT, SES ÉTUDES EN OCCIDENT 1
Cette même année, moi Guillaume, en la patience du Seigneur, minis-
tre indigne de la sainte Église de Tyr, écrivain de cette Histoire que je
compile pour laisser quelque chose de l’antiquité aux descendants, après
presque vingt ans oùj’ai suivi de façon continue et avidement, en France
et en Italie, les gymnases des philosophes et les lieux où l’on étudie les
disciplines libérales, les dogmes salvateurs de la philosophie céleste et
aussi la sagesse du droit tant ecclésiastique que civil, revenant chez moi,
vers le foyer paternel 2 et une pieuse mère dont l’âme sainte repose en
paix, j’ai été rendu à mes liens d’affection dans la sainte Jérusalem
aimable à Dieu où je suis né et au domicile de mes géniteurs. Pendant ce
temps où nous avons passé notre adolescence dans les régions au-delà des
mers à étudier, où nous avons dédié nos jours aux études des lettres dans
la pauvreté volontaire, les principaux docteurs en arts libéraux, hommes
vénérables et dignes de pieuse mémoire, puits de science, trésors d’ensei-
gnement, furent pour nous maître Bernard le Breton qui fut plus tard
1. Sur les « principaux docteurs » que Guillaume de Tyr a écoutés, voir R. Huygens,
Latomas, 21, 1 62, p. 825-829. Dans les notes qui suivent, on trouvera surtout des indications
chronologiques.
2. Paternis laribus , dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XIX
663
évêque de Cornouailles dans la patrie dont il venait maître Pierre Hélie
de nation poitevine 2 , maître Yves de nation et naissance chartraine 3 . Tous
ces maîtres furent pendant longtemps des auditeurs de Thierry 4 , un vieil-
lard très savant ; cependant, le plus jeune d’entre eux, maître Yves,
mettait au-dessus la doctrine de Gilbert de la Porrée 5 , évêque de Poitiers,
qu’il avait écouté après Thierry. Nous les avons tous écoutés alternative-
ment pendant environ dix ans, selon qu’ils nous le permettaient, étant pré-
sents ou absents pour leurs affaires. Nous en avons écouté d’autres, bien
que peu assidûment, cependant très souvent et surtout pour le plaisir de
la « dispute », des hommes sortant de l’ordinaire qu’il faut accompagner
d’honneurs, maître Aubry du Mont 6 , maître Robert de Melun 7 , maître
Mainier 8 , maître Robert Amiclas, maître Adam du Petit-Pont 9 , qui appa-
raissaient comme les plus grandes lumières. Mais en théologie, c’est un
homme singulier dans cette science que nous avons écouté pendant six
années continues, un homme dont les œuvres dominent le chœur des
sages, s’amplifient avec la vénération et croissent avec le respect, un
homme recommandable pour toute sa saine doctrine, à savoir maître
Pierre Lombard l0 , qui fut ensuite évêque de Paris. Nous avons aussi
écouté souvent maître Maurice ", qui lui succéda ensuite dans cet épisco-
pat. En droit civil aussi, à Bologne, nous avons eu comme précepteurs
des hommes d’une suprême autorité, le seigneur Hugolin de la Porte de
Ravenne 12 et le seigneur Bulgarus, jurisconsultes, mais nous avons aussi
vu souvent leurs autres contemporains, à savoir le seigneur Martinus et
le seigneur Jacques, des hommes très experts en droit, et nous sommes
fréquemment entrés dans leurs auditoires l3 . Les quatre sont comme les
1. Bernard de Moëlan (arrondissement de Quimper), évêque de Cornouailles à partir de
1 159, mort avant 1 167.
2. Pierre Hélie, encore mentionné en 1 1 66, auteur d’un commentaire important du traité
de grammaire de Priscien.
3. Yves, doyen de l’église de Chartres, présent au concile de Reims de 1 148.
4. Thierry de Chartres quitte Chartres en 1 134, vient enseigner à Paris, retourne à Char-
tres en 1 141 où il devient chancelier des écoles, et meurt avant 1 155.
5. Le très fameux et très contesté philosophe Gilbert de la Porrée, né vers 1075, chance-
lier des écoles de Chartres, élu évêque de Poitiers en 1 142, mort en 1 1 54.
6. Albéric du Mont, lié à Robert de Melun.
7. Robert de Melun (vers 1 100-1 167), né en Angleterre, étudie à Oxford et Paris, est
évêque d’Hereford en 1 163.
8. Mainerius, cité dans une lettre d’Alexandre III datée de I 174.
9. Le fameux maître parisien Adam du Petit-Pont, auteur d’un Ars disserendi , né vers
I 105, mort en 1 159, chanoine à Paris.
10. Pierre Lombard, né vers 1 100, mort en 1 160, élu évêque de Paris en 1 159, le plus
fameux théologien du xn e siècle.
1 1 . Maurice de Sully, né vers 1 1 20, venu à Paris vers 1 1 40, élu évêque en 1 1 60, mort en
I 196.
12. Hugolin de la Porte de Ravenne est connu sous le nom de Hugo ; il y eut peut-être,
de la part du seul scribe à avoir transmis le chapitre 12, confusion avec Hugolinus, grand
juriste du premier quart du xiiP siècle à Bologne (R. Huygens, art. cit.).
13. Auditoria, dans le texte latin.
664
CHRONIQUE ET POLITIQUE
colonnes aux bases solides du temple de la justice, dressées pour le soute-
nir 1 . Nous eûmes aussi pour le commentaire des autorités un vieux
docteur d’Orléans, maître Ylarius, pour les géomètres et surtout Euclide
nous eûmes Guillaume de Soissons, un homme à la langue plus embarras-
sée mais d’un esprit aigu et d’une immense subtilité. La mémoire d’eux
tous vit jusqu’à aujourd’hui dans la bénédiction, leur illustre souvenir
reste. Ils révélèrent la science et, en passant, ils la firent multiple ; ils en
ont amené beaucoup à la justice, en qui ils vivent à jamais sans éprouver
les dommages de l’oubli ; eux dont la lumière est comme sidérale selon
la parole de Daniel qui dit : « Beaucoup passent et multiple sera la scien-
ce », et de même : « Les doctes resplendiront comme la splendeur du fir-
mament et ceux qui en ont amené beaucoup à la justice comme les étoiles
pour toute l’éternité 2 ». Que le Seigneur soit miséricordieux et clément
dans la rétribution de tous ces justes de pieuse mémoire ; et à tous ceux
qui nous ont élevés de l’ignorance des ténèbres à la lumière de la science
par le savoir qu’ils nous ont communiqué miséricordieusement, même
modestement, que soit donnée généreusement la faveur étemelle.
Après donc que nous fumes revenu chez nous, le seigneur Guillaume,
l’évêque d’Acre de pieuse mémoire, de nation lombarde, homme sage et
distingué, transféré de l’archidiaconat de Tyr à cette église, aussitôt après
notre arrivée, par simple générosité de l’esprit de charité selon la volonté
et l’accord de tout le chapitre, nous concéda dans son église un bénéfice
qu’on appelle prébende. Mais aussi, on vit le seigneur roi de bonne
mémoire Amaury, dont nous décrivons maintenant les actes, accueillir
notre arrivée avec assez de plaisir. Et pour que personne, conduit pas la
jalousie, ne nous fasse d’empêchement et nous prévienne jusqu’à un
certain point contre les sentiments royaux, il nous assigna aussitôt sur le
sien tous les bénéfices, comme on disait. Cependant, il ne changea pas,
montrant du souci pour nous : il dirigea ses requêtes chez les évêques là
où il en repéra l’opportunité et gagna des bénéfices pour nous qui l’igno-
rions. Mais notre conversation l’a amusé. A sa demande aussi, à laquelle
nous nous sommes attaché volontiers, nous écrivons le monument présent
des événements qui arrivèrent dans le royaume à partir de sa libération
des ennemis. Mais revenons maintenant à l’histoire.
1 . Bulgarus, Martinus, Ugo et Jacobus sont les quatre fameux docteurs de l’école de droit
de Bologne des années 1 150, conseillers de Frédéric I Barberousse, dont la tradition a fait
les disciples d’Imerius. L’image des « quatre colonnes » se trouve dans la chronique d’Otto
Morena à l’année I 162 (cf. CC, p. 881, note), mais notons que la métaphore n’est pas
poussée aussi loin que chez Guillaume de Tyr, qui ajoute : « les bases solides du temple ».
2. Da, xii, 3.
CHRONIQUE — LIVRE XIX
665
17
EN ÉGYPTE : L’ALLIANCE AVEC L E CALIFE
Cependant le sultan voyant que l’ennemi [Shirkûh] avait pénétré au
cœur du royaume, qu’il ne pourrait nullement lui résister ou le repousser
des confins du royaume sans le seigneur roi, cherchait par quel pacte il
pourrait le retenir en Égypte. Il craignait que le roi ne prenne ses disposi-
tions pour rentrer chez lui, fatigué de son immense labeur, et ne voyait
pas d’autre moyen de l’engager à demeurer plus longtemps sur cette terre
que de lui assigner une somme plus considérable en tribut, et de pourvoir
avec générosité à toutes ses dépenses et à celles de ses princes. Il lui plut
donc, et il en parut de même aux nôtres, de renouveler les anciens pactes
et d’établir sur des bases inviolables un traité de paix perpétuelle entre le
seigneur roi et le calife, d’augmenter aussi le tribut annuel en constituant
une pension déterminée pour le roi payée sur les trésors du calife. Il sem-
blait qu’il ne serait pas facile de donner une fin à la chose, qui demande-
rait beaucoup de travail et de temps. Ceux qui intervinrent pour régler ces
conventions, ayant sondé les désirs des deux parties et pris connaissance
de leur volonté, attribuèrent au seigneur roi quatre cent mille pièces d’or,
deux cent mille payées aussitôt, les autres deux cent mille pièces promises
pour des dates déterminées sans faire de difficultés, sous la condition que
le seigneur roi s’engagerait de sa propre main, de bonne foi, sans fraude
et sans malice, à ne pas sortir du royaume d’Égypte tant que Shirkûh 1 2 et
toute son armée ne seraient pas, soit presque anéantis, soit expulsés de
toute l’Égypte. La condition plut aux deux parties. Le seigneur roi donna
sa main droite à ceux que le calife avait envoyés au sujet des conventions
décidées. Il envoya Hugues de Césarée, jeune homme d’une admirable
sagesse et d’une prudence au-dessus de son âge, auprès du calife pour
que celui-ci confirmât aussi de sa main son accord décidé par le pacte :
l’engagement envers lui du seul sultan ne lui paraissait en effet pas suf-
fisant.
18
EN ÉGYPTE : DESCRIPTION ÉMERVEILLÉE DU PALAIS DU CAIRE ET DE LA
RÉCEPTION DU CALIFE
Puisque la coutume de la maison de ce prince est singulière et inconnue
de nos siècles, qu’il soit permis de rapporter avec soin ce que nous avons
1. Soldanus , dans le texte latin : Guillaume de Tyr désigne ainsi les vizirs.
2. Shirkûh, Siracimus : « connétable » de Nûr el-Dîn, oncle de Salah al-Dîn Yusuf, c’est-
à-dire Saladin.
666
CHRONIQUE ET POLITIQUE
appris du fidèle récit de ceux qui furent introduits auprès d’un tel prince,
sur l’état, la magnificence, et l’immensité de ses richesses, et sur la diver-
sité de sa gloire : il ne sera pas sans profit d’en avoir meilleure intelli-
gence. Le susdit Hugues de Césarée et avec lui Geoffroy Foucher, frère
de la milice du Temple, à la tête de la légation, sous la conduite du sultan,
entrèrent au Caire et arrivèrent au palais, Cascere dans leur langue, avec
un très grand nombre de hérauts qui les précédaient avec leurs glaives et
à grand bruit. Ils furent conduits par des ruelles étroites et des lieux man-
quant de lumière, et à chaque entrée ils rencontraient des cohortes
d’Ethiopiens armés qui effectuaient à qui mieux mieux l’office répété de
la salutation au sultan. Traversant le premier et le second poste de garde,
introduits dans des lieux dispersés et plus spacieux pénétrés par le soleil
et exposés au jour, ils découvrirent des déambulatoires appuyés sur des
colonnes de marbre, lambrissées d’or et cachées par des ouvrages en
saillie, le sol d’un pavage varié, si bien qu’ils faisaient voir la dignité
royale dans tout leur pourtour. L’élégance des matériaux et des ouvrages
était telle qu’elle retenait les yeux de ceux qui traversaient même contre
leur gré, et l’avidité de voir, la nouveauté extraordinaire des ouvrages,
empêchaient le regard de se rassasier de cette vue. On y trouvait encore
des bassins en marbre remplis de l’eau la plus limpide, il y avait une mul-
titude d’oiseaux inconnus dans notre monde, de chants variés, de formes
inconnues et de couleurs étranges, d’un aspect combien prodigieux pour
nous [...]. De là, admis plus loin, les princes eunuques devant eux, ils
trouvèrent des édifices tellement plus élégants encore que les précédents,
que ceux qu’ils avaient vus d’abord leur parurent vulgaires et usuels alors
qu’ils leur avaient paru supérieurs. Ils rencontrèrent là une étonnante
variété de quadrupèdes, comme la main lascive des peintres est habituée
à peindre, comme la licence poétique est habituée à feindre ou l’âme du
dormeur à imaginer dans ses visions nocturnes, comme les diocèses de
l’Orient et du Midi sont habitués à soigner mais comme l’Occident n’a
jamais coutume de voir et plus rarement d’entendre : il semblait sans
aucun doute que notre Solin eût extrait l’histoire de ces lieux de son Polis-
toris 1 .
23 2
[...] Afin d’accélérer sa marche, parce que les cavaliers allaient plus
vite, le roi laissa les gens à pied et partit seulement avec les cavaliers. Il
renvoya cependant le seigneur Hugues d’Ibelin et Gemel, fils du sultan.
1. Solinus Gaius Lulius, géographe latin du iii c siècle, auteur de De situ et mirabilibus
orbis et Polyhistor.
2. Ce passage, qui est un signe de plus de l’ébahissement des Latins devant Le Caire, est
placé avant le chapitre 22, pour la commodité du lecteur.
CHRONIQUE — LIVRE XIX
667
l’un avec beaucoup des nôtres, l’autre avec la milice égyptienne, pour
protéger la ville du Caire et le pont que l’on avait construit d’incursions
ennemies inopinées. Les tours et tous les points fortifiés de cette noble
ville furent livrés aux nôtres, ils eurent libre accès à la maison du calife
jusqu’alors inconnue des nôtres, car le seigneur et tous les gens de sa
maison ne mettaient plus leur espoir qu’en nous seuls. Alors furent
révélés aux nôtres les saints des saints cachés depuis des siècles et s’ou-
vrirent les arcanes stupéfiants [...].
19
EN ÉGYPTE : LES FÉODAUX FACE AU CALIFE
Par de nombreux tours et détours variés, capables de retenir dans la
contemplation même les gens affairés, on arriva au palais royal lui-même
[...]. Lorsqu’ils furent entrés dans l’intérieur du palais, le sultan présenta,
selon l’usage, la révérence habituelle au seigneur : une fois et une
deuxième fois prosterné sur le sol comme un culte dû à une divinité, il
commença une sorte d’adoration, le genou plié ; une troisième fois de
nouveau prosterné à terre, il déposa le glaive qu’il portait suspendu au
cou. Et voici que, soudain, on tira avec une étonnante rapidité des rideaux
tissés d’or et de pierres précieuses, suspendus au milieu et cachant un
siège. Le calife apparut alors de face, assis sur un trône doré, habillé plus
que royalement, entouré d’un petit nombre de familiers, domestiques et
eunuques. Alors, s’avançant avec grand respect, le sultan baisa humble-
ment les pieds de celui qui siégeait et exposa en peu de mots la cause de
la venue des légats, la teneur des pactes, la nécessité très pressante où se
trouvait le royaume, les ennemis très cruels présents jusqu’à ses centres
vitaux, ce qu’on exigeait du calife et ce que le seigneur roi était disposé à
faire pour lui. A quoi le calife répondit avec beaucoup de bonté, l’air
calme et enjoué, qu’il était tout prêt à accomplir et à interpréter de la
manière la plus généreuse les conventions décidées et consenties de part
et d’autre, en faveur de son très aimé le seigneur roi. Les nôtres demandè-
rent que le calife le confirmât de sa propre main de même que le seigneur
roi l’avait fait. On vit en premier, sur le visage de ceux qui l’entouraient
en familiers, auditeurs et chambriers, qui exerçaient toute l’autorité dans
les conseils royaux, se dessiner l’horreur de la chose comme si elle était
inouïe du siècle. Mais enfin, après une longue délibération et sur l’insis-
tance pressante du sultan, avec beaucoup de répugnance, le calife tendit
la main mais couverte d’un voile. Alors, et à la grande surprise des Égyp-
tiens qui ne pouvaient assez s’étonner qu’on osât parler si librement au
prince souverain, Hugues de Césarée dit : « Seigneur, la foi n’a pas de
détour ; dans la foi, les moyens par lesquels les princes ont coutume de
668
CHRONIQUE ET POLITIQUE
s’obliger doivent être nus et ouverts, et il convient de lier et délier avec
sincérité tout pacte engagé sur la foi de chacun. C’est pourquoi, ou tu
donneras ta main nue, ou nous serons réduits à croire qu’il y a de ta part
mensonge ou peu de pureté. » Alors, bien forcé, comme s’il trahissait sa
majesté, souriant cependant, ce que les Egyptiens supportèrent très dou-
loureusement, il mit sa main droite nue dans la main d’Hugues de
Césarée, et, en suivant syllabe après syllabe le même Hugues qui disait la
formule du pacte, il s’engagea à observer la teneur des conventions de
bonne foi, sans fraude et sans malice. Le calife, selon ce que nous a
raconté le seigneur Hugues, était dans la première fleur de la jeunesse,
d’un brun sombre, d’une taille élevée, d’un beau visage et d’une grande
libéralité ; il avait un nombre infini de femmes, et se nommait Elhadeth,
fils d’Elfeis. Aux légats qui partaient, il fit donner des présents en signe
de la libéralité royale [...].
22
EN ÉGYPTE : BATAILLE INDÉCISE CONTRE SHIRKÛH (MARS 1 167)
Après que les traités eurent été renouvelés et rédigés comme je l’ai dit,
avec l’approbation des deux contractants, unanimes, ils prirent leurs dis-
positions pour poursuivre l’ennemi et l’expulser de tout le royaume. La
nuit tombant apporta le repos, mais le lendemain matin, les affaires se
présentèrent sous une nouvelle face. A la tombée de cette même nuit,
Shirkûh était venu dresser son camp sur la rive du fleuve [le Nil] opposée
au lieu occupé par notre armée. Le seigneur roi fit aussitôt avancer des
nefs et transporter des poutres de palmier, arbre qui se trouve d’habitude
dans la région, et donna l’ordre de construire un pont : on joignait les nefs
deux à deux et on les fixait à l’aide des ancres, puis on plaçait par-dessus
des poutres ordinaires que l’on recouvrait de terre, et alors on l’armait de
tours en bois et de machines dressées. Au bout de quelques jours, l’ou-
vrage se trouva conduit jusqu’au milieu du courant ; mais alors la terreur
de l’ennemi empêcha d’achever le reste et de pousser jusqu’à l’autre rive.
Ainsi la guerre fut en suspens pendant un mois et plus, les nôtres étaient
peu habiles à traverser le courant, les ennemis n’osaient pas aller plus loin
de peur que les nôtres ne surgissent par derrière [...].
25
[...] La distribution des forces était en vérité très inégale entre ceux qui
s’apprêtaient au combat. Shirkûh avait environ douze mille Turcs, dont
neuf mille étaient couverts de casques et de cuirasses, et les trois mille
CHRONIQUE — LIVRE XIX
669
autres seulement armés d’arcs et de flèches. Il avait en outre dix ou onze
mille Arabes se servant de lances, suivant l’usage. Les nôtres étaient tout
juste trois cent soixante-quatorze cavaliers, sans les Égyptiens vils et effé-
minés, qui étaient plutôt un poids et un obstacle que de quelque utilité. Il
y avait encore des cavaliers armés légèrement qu’on appelle des Turcopo-
les, nous ne savons pas combien, mais nous avons entendu dire par le
récit de beaucoup que ce jour-là, dans un si grand combat, la majorité fut
complètement inutile. Ayant donc compris qu’ils se trouvaient dans le
voisinage des ennemis, qui avaient eux-mêmes appris l’arrivée des nôtres,
ils ordonnèrent les rangs comme la chose semblait l’exiger, disposèrent
les formations en triangles et préparèrent les armes : les plus sages, qui
avaient une vieille expérience de la chose militaire, encouragent les
autres, instruisent les ignorants, enflamment les âmes par leurs exhorta-
tions, promettent la victoire et la louange immortelle qui est le fruit de la
victoire. Le lieu du combat était aux confins de la terre cultivée et du
désert, c’était un terrain inégal de collines sableuses divisées par des
vallées, si bien qu’il n’était pas possible de voir les arrivants de loin ou
de suivre longtemps de l’œil les partants. Le nom du lieu est Beben, qui
signifie « la Porte », parce qu’il sert à fermer le passage entre les collines
opposées, à dix mille de Éamonia, d’où le nom que certains donnent
aujourd’hui à ce combat. Mais les ennemis très actifs n’avaient pas moins
ordonné leurs rangs et occupaient les collines à droite et à gauche, vers
lesquelles il était difficile aux nôtres de s’élancer tant à cause de la pente
qu’à cause du sable mou, et avaient mis Shirkûh au milieu avec la cohorte
qu’il commandait, les autres rassemblés de chaque côté. Venu le moment
de combattre de près, les nôtres, ceux qui étaient dans le rang du roi, firent
une sortie tous ensemble sur la cohorte commandée par Shirkûh, la firent
courageusement plier, massacrèrent par le glaive ceux qui étaient à terre
et le poursuivirent lui-même qui s’enfuyait. Ensuite Hugues de Césarée,
se jetant impétueusement sur la cohorte commandée par Saladin, neveu
de Shirkûh, se trouva seul et tomba. En tombant il fut pris, et beaucoup
d’autres furent pris avec lui, plusieurs tués. Là mourut un homme noble
et vaillant aux armes, Eustache Cholet de la région du Ponthieu. Encoura-
gés par ce succès, les autres cohortes se reformèrent et enfermèrent de
tous côtés nos rangs chargés de la défense des équipements et des provi-
sions, les attaquèrent et les jetèrent à terre : là, on dit que mourut un jeune
homme noble et honorable de Sicile, Hugues de Creona ; les rangs
défaits, beaucoup tués, ceux qui purent échapper au glaive cherchèrent le
salut dans la fuite et les ennemis s’emparèrent sans obstacle des équipe-
ments et des provisions et les emportèrent. Pendant ce temps, les rangs
défaits, dispersés çà et là dans les vallons, le combat se fit avec des
chances diverses qui n’avaient pour témoins que ceux qui s’y livraient,
car il n’était donné à personne d’autre de les voir. Le combat était incer-
tain, ceux-ci, ceux-là se croyaient vainqueurs, ignorants ce qui se passait
670
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ailleurs : des deux côtés, les uns se croyaient vainqueurs, dans un autre
endroit vaincus. Notre frère vénérable, le seigneur Raoul, évêque de Beth-
léem et chancelier du roi, à qui nous avons succédé ensuite dans cet
office, gravement blessé, perdit tous ses équipements dans le tumulte. On
combattit longtemps sans qu’il fût possible de reconnaître avec certitude
quels étaient les vainqueurs, jusqu’à ce que le jour tombant invitât ceux
qui étaient dispersés à se rallier aux signaux ; alors enfin, craignant l’ap-
proche de la nuit, ceux qui étaient libres commencèrent à se hâter vers les
leurs et cherchèrent le roi, ils arrivèrent de tous côtés et se groupèrent à
nouveau. Là où il avait combattu, le seigneur roi avait été victorieux. Les
autres éprouvèrent le sort varié de Mars, ici favorable, là contraire, en
sorte que la victoire ne couronna aucun des deux partis. Revenu avec un
petit nombre des siens occuper une colline quelque peu élevée, le roi
dressa sa bannière afin de rallier tous ceux qui étaient dispersés et attendit
ses compagnons. Lorsqu’ils se trouvèrent rassemblés, ils virent sur deux
collines jumelles devant eux, en désordre, ceux des ennemis qui avaient
enfoncé les rangs gardant les équipements, les avaient en partie détruits
et en partie enlevés. Les nôtres n’avaient aucun autre moyen de revenir
qu’en passant entre les deux collines. Ayant résolu de revenir, ils ordon-
nèrent leurs rangs, se mirent en marche, s’avançant lentement, et passè-
rent au milieu des ennemis qu’ils voyaient sur leur droite et sur leur
gauche. Mais ils s’avançaient avec une telle assurance que les ennemis
n’osèrent faire aucune tentative hostile : en rangs serrés, les hommes les
plus forts et les mieux armés entourant la colonne, tous se dirigèrent vers
les bords du fleuve et le traversèrent à un gué, indemnes. Ils marchèrent
ensuite pendant toute la nuit, suivant toujours le chemin par lequel ils
étaient venus à Beben [...].
27
EN ÉGYPTE : À ALEXANDRIE
Alexandrie est la plus récente de toutes les cités du diocèse d’Égypte,
dans cette partie du pays qui fait face à la Libye et se prolonge à l’ouest.
Elle est située aux confins du sol cultivé et du désert brûlant, si bien qu’à
l’extérieur de la cité, du côté du couchant, un immense erme 1 touche les
murs, qui n’a jamais ressenti les bienfaits d’aucune culture. [...] Le site
d’Alexandrie est des plus avantageux pour pratiquer le commerce. Elle a
deux ports séparés par une langue de terre très étroite. En avant de cette
1 . Latin heremus , vieux mot encore en usage dans le Midi pour désigner les terrains en
friche. On peut se demander si l’auteur l’emploie par préciosité ou sous l'influence de la
langue vulgaire : les deux sont tout à fait possibles, car il a un vocabulaire recherché, sinon
pédant, mais ne recule pas devant les vulgarismes (cf. CC, Introduction, p. 39-40).
CHRONIQUE — LIVRE XIX
671
langue intermédiaire s’élève une tour d’une hauteur étonnante appelée
Phare, que Jules César fit construire, dit-on, pour ses besoins lorsqu’il y
installa une colonie. On y apporte de la Haute-Égypte par le Nil une
grande quantité de denrées et presque toutes les choses nécessaires à la
vie. Les productions inconnues à l’Égypte arrivent par navigation à
Alexandrie de toutes les régions transmarines et y sont toujours en abon-
dance ; aussi dit-on qu’elle abonde en denrées plus que tout autre ville
maritime. Les deux Indes, le pays de Saba, l’Arabie, les deux Éthiopies,
la Perse et toutes les provinces adjacentes envoient les aromates, les
perles, les pierres précieuses, les trésors de l’Orient et toutes les marchan-
dises étrangères dont notre monde est privé, par la mer Rouge, depuis la
Haute-Égypte jusqu’à la ville dite Aideb située sur le rivage de cette mer,
par où passe la route de ces peuples dans notre direction. Arrivées en ce
lieu, on les transporte sur le Nil, et de là, elles descendent à Alexandrie.
Aussi les peuples de l’Orient et ceux de l’Occident se rencontrent ici, et
cette cité est comme le marché public des deux mondes [...].
29
Pendant que ceci se passait à Alexandrie, Shirkûh parcourait la Haute-
Égypte. Parvenant à Chus, il essaya de faire le siège de la cité, et voyant
qu’il n’y réussirait pas et gaspillerait trop de temps, que d’autres affaires
le pressaient d’aller vers son neveu [à Alexandrie], il leva des sommes
d’argent dans ces villes et revint en Basse-Égypte avec l’armée qu’il traî-
nait. Comme il arrivait à Babylone ', voyant que le roi avait confié la
garde du Caire et du pont à Hugues d’Ibelin, et que tout allait autrement
qu’il n’avait pensé, il fit venir Hugues de Césarée qu’il tenait captif pour
s’entretenir en privé, et comme celui-ci était un homme éloquent, disert
et urbain, il commença à l’entreprendre par un discours bien arrangé :
« Tu es grand prince, noble, très illustre chez les tiens, et il n’est personne
parmi vos princes à qui, si j’étais libre de mon choix, je préférerais
communiquer une pensée secrète et confier ces mots. La fortune m’a
offert et le sort de la guerre m’a donné ce qu’il aurait fallu autrement
chercher avec beaucoup d’efforts, de pouvoir employer ton expérience à
la tâche présente. J’avoue qu’avide de gloire comme il arrive aux mortels,
attiré par la richesse du royaume et confiant dans l’imbécillité des indigè-
nes, j’ai conçu l’espoir de livrer entre mes mains ce royaume. C’est pour-
quoi avec des frais et des peines infinis, infructueux toutefois comme je
le vois, avec une nombreuse cavalerie de nobles tous attirés de la même
façon, je suis descendu en Égypte à travers tant de périls, comptant que
les choses tourneraient autrement qu’il n’est arrivé. Je vois que la fortune
1. Nom de Memphis.
672
CHRONIQUE ET POLITIQUE
m’a été contraire à mon arrivée. Plaise au ciel la prospérité ou fasse que
je rentre ! Tu es un homme noble comme j’ai dit, cher au roi, puissant en
paroles et en actes : sois le médiateur de la paix entre nous, que mes
paroles prospèrent par tes soins. Dis au seigneur roi : “Nous sommes
oisifs, le temps passe sans donner de fruits, il reste beaucoup de choses à
faire à la maison.” La présence de ton roi dans son royaume lui serait
aussi extrêmement nécessaire. Il consume maintenant sa tâche pour d’au-
tres : car après qu’il nous aura repoussés, il laissera son opulence à des
hommes misérables à peine dignes de la vie. Qu’il reçoive les siens qui
sont dans mes chaînes ; que lui aussi, le siège levé, me restitue ceux qu’il
a dans les chaînes et qu’il a enfermés dans Alexandrie. Et moi, je suis prêt
à partir après avoir reçu la garantie que je ne rencontrerai aucun obstacle
de la part des siens sur mon chemin. »
30
À ce discours, le seigneur Hugues, qui était un homme sage et remar-
quable, pesant beaucoup le discours en lui-même, bien qu’il ne doutât pas
que la forme et la teneur du traité de paix seraient utiles aux nôtres, pour
ne pas paraître entraîné par le désir d’obtenir sa liberté personnelle plutôt
que par l’intérêt public, jugea plus honnête que les premières propositions
fussent faites par un autre. Lui-même nous exposa par la suite en privé
son intention. On envoya donc comme porte-parole un familier du roi, de
même prisonnier, Arnaud de Turbessel, qui avait été pris dans le même
combat que Hugues. Instruit du discours, il arriva au roi, s’empressa de
découvrir la cause de sa légation et, l’assemblée des princes ayant été
convoquée, en présence du sultan et son fils, il exposa le contenu du dis-
cours et l’arrangement de la forme. La teneur de la paix plut à tous, il
sembla qu’il suffirait pour la gloire et pour la pleine exécution des pactes
conclus entre le roi et le calife que la cité [d’Alexandrie] fût livrée au
pouvoir du roi, et que les ennemis, ceux qui y étaient enfermés comme
ceux qui avaient suivi Shirkûh et se trouvaient dispersés aux confins de
toute l’Égypte, fussent obligés de sortir tous ensemble d’Égypte. Ceci,
une fois libérés ceux des nôtres qui étaient captifs et nos captifs libérés
reçus par eux [...].
CHRONIQUE — LIVRE XX
673
LIVRE XX
La fin du règne d’Amaury
( 1167 - 1174 )
Le roi dénonce son alliance égyptienne, descend en Egypte attaquer le
sultan avec le soutien de l 'empereur byzantin, assiège et prend Belbeis, traîne
devant Le Caire et repart. Shirkûh prend alors la place du sultan auprès du
calife et peut occuper l’Egypte ; il meurt et Saladin lui succède (1169).
Réflexions de Guillaume de Tyr sur la situation générale. Appuyé par une
grosse flotte byzantine, le roi descend à nouveau en Egypte, met, puis lève le
siège devant Damiette (automne 1169) et repart. Saladin monte en force en
Syrie, assiège et ravage la région de Gaza, mais ne livre pas bataille et repart
(automne 1170). Le roi décide de demander en personne des secours à l 'em-
pereur à Constantinople, où il est somptueusement reçu (1171). Le roi est
réclamé dans la principauté d’Antioche menacée par Nûr al Dîn allié à un
prince arménien, Saladin fait une expédition au sud de la Syrie qui échoue
(1 1 72). Morts par maladie de Nûr al Dîn et du roi (11 74).
1. Le seigneur Hemesius, archevêque de Césarée, et Odon de Saint-
Amand, échanson du roi, reviennent de Constantinople en conduisant avec
eux la future femme du seigneur roi ; le roi est couronné dans l’église de Tyr
et épouse sa femme.
2. Un certain Andronic, parent de l’empereur, emmène avec lui Théodora,
la veuve du seigneur roi Baudouin, par les terres des ennemis.
3. Les églises de Pétra et d’Hébron sont organisées après ou’on leur ait
donné un évêque. Etienne, chancelier du roi de Sicile et élu à l’église de
Palerme, descend en Syrie. Le comte de Nevers, Guillaume, meurt chez nous.
• 4. Des messagers de l’empereur se rendent auprès du roi pour lui demander
un accord : on envoie l’archidiacre de Tyr pour achever les accords avec
l’empereur.
• 5. Le roi descend avec les siens en Égypte, et malgré les clauses du traité
qu’il avait scellé avec les Égyptiens, il fait la guerre.
• 6. La cité de Bilbeis est assiégée et prise ; le sultan envoie au roi la promesse
d’une infinité d’argent.
• 7. Le roi installe son camp devant Le Caire, attendant l’argent promis par
le sultan.
8. Notre flotte arrivée par le Nil s’ajoute à notre armée. Le sultan revient
sur les accords, tente de résister et implore l’aide des Turcs.
• 9. Milon de Plancy subvertit l’esprit du roi par son sinistre conseil. Shirkûh
appelé d'Égypte arrive, court à la rencontre du roi dans le désert, mais ne le
trouve pas et revient chez lui, l’affaire non faite.
10. Shirkûh occupe l’Égypte, il tue le sultan, et lui-même meurt peu après.
674 CHRONIQUE ET POLITIQUE
• 11. Saladin, son neveu par son frère, succède au défunt et obtient le
royaume d’Egypte.
12. Le seigneur Bernard, abbé du monastère du mont Tabor, est élevé à
l’église de Lidda. Le seigneur Frédéric, archevêque de Tyr, va dans les
régions d’Occident demander de l’aide aux princes occidentaux.
13. L’empereur, voulant satisfaire aux accords, envoie en Syrie une flotte
et quelques-uns de ses princes.
14. Le roi descend en Égypte avec son expédition, les Grecs le suivent, tant
par mer que par terre.
15. Le roi assiège Damiette, et l’armée, tant celle des Latins que celle des
Grecs, se fatigue inutilement.
1 6. La faim commence dans les camps et notre flotte est presque entière-
ment incendiée ; le siège est enfin levé, une opération jusqu’au bout inutile.
17. Ayant renvoyé son expédition, le roi revient chez lui. La flotte des
Grecs périt presque tout entière au retour, par le fait de vents défavorables.
• 18. Un très grand tremblement de terre frappe presque tout l’Orient et
détruit des villes très antiques.
• 19. Saladin franchit nos confins et assiège un château du nom de Darum.
• 20. Le roi accourt avec une modeste troupe de chevaliers, plusieurs des
nôtres sont massacrés par les ennemis, tant dans la ville de Gaza qu’en
chemin.
• 21. Saladin retourne chez lui, le roi aussi : après avoir réparé le château qui
avait été en partie détruit, il revient à Ascalon. Cette même année le glorieux
martyr du Christ, Thomas, archevêque de Cantorbery, est tué dans sa propre
église.
• 22. Le roi part à Constantinople avec quelques-uns de ses princes, l’empe-
reur se donne du mal pour l’accueillir avec beaucoup d’honneur.
23. 11 est introduit devant l’empereur, il est traité noblement ; et ils ont de
fréquentes conversations sur les choses nécessaires à faire.
24. Après avoir achevé leurs affaires, tant le roi que ses princes comblés
de présents, ils rentrent chez eux.
25. Le roi convoque l’armée à Seforis. Le seigneur archevêque de Tyr, Fré-
déric, revient des régions ultramontaines. Le seigneur évêque d’Acre, Guil-
laume, est tué en Romanie.
26. Milon l’Arménien, frère du seigneur Toros, se joint à Nûr al Dîn et
ravage la région d’Antioche ; le roi vient en hâte arrêter le mal.
27. Saladin assiège un château au-delà du Jourdain qui a nom Montréal,
mais il rentre chez lui sans avoir rien réussi.
28. Saladin ravage toute la terre au-delà du Jourdain, le roi place l’armée
au lieu nommé Carmel, le comte de Tripoli Raymond revient de prison.
• 29. La secte des Assassins est décrite, et la mission de leur messager auprès
du seigneur roi.
• 30. Le messager des Assassins est tué par les frères de la milice du Temple
ce qui excite un grand trouble dans le royaume. Le seigneur évêque de Beth-
léem, Raoul, meurt.
• 31. Nûr al Dîn meurt, le roi assiège Panéas [Banyas], mais revient après
CHRONIQUE — LIVRE XX 675
avoir conclu une trêve ; tombé malade, il part à Jérusalem où il meurt au bout
de peu de jours.
4
ALLIANCE DE L’EMPEREUR ET DU ROI CONTRE L’ÉGYPTE, DISCUSSIONS SUR
CE RETOURNEMENT. REMARQUES DÉSOBLIGEANTES SUR LES HOSPITA-
LIERS
[...] La légation disait ceci, en résumant : le seigneur empereur avait
compris que le royaume d’Égypte, infiniment puissant jusqu’alors et très
riche, était tombé entre les mains de gens faibles et efféminés, et que l’im-
péritie, la faiblesse et l’incapacité du seigneur et de tous ses princes
étaient venues à la connaissance des peuples voisins. Comme il ne parais-
sait pas que cet état présent pût durer longtemps, qu’il ne convenait pas
que la seigneurie et la direction de l’Égypte vinssent à des peuples étran-
gers, l’empereur avait pensé en lui-même qu’il pourrait facilement, avec
le secours du seigneur roi, la soumettre à sa juridiction, d’où l’envoi de
légats sur ce sujet. Quelques-uns disent que l’empereur avait auparavant
été sollicité par le roi, par l’intermédiaire d’envoyés et par plusieurs
lettres, ce qui est très vraisemblable, pour lui demander de l’assister avec
ses forces militaires, ses ressources et sa flotte, et qu’il aurait une partie
du royaume et du butin selon des conditions à définir. Les envoyés étant
donc venus trouver le roi pour traiter cette affaire, on arrêta des conven-
tions qui furent approuvées par les deux parties : puis le roi me donna
l’ordre de me joindre à eux, pour apporter au seigneur empereur la résolu-
tion du roi et du royaume avec leurs lettres et donner vigueur aux pactes
aux conditions qu’on exigerait de moi, toutefois en une forme déterminée.
J’allai donc rejoindre les mandataires du seigneur empereur qui atten-
daient mon arrivée à Tripoli, comme le roi le leur avait signifié par lettre,
et nous partîmes ensemble pour la ville royale. Le seigneur empereur se
trouvait à cette même époque en Serbie ', pays montagneux, couvert de
forêts, d’un abord très difficile, situé entre la Dalmatie, la Hongrie et PI1-
lyrie, où les Serbes s’étaient révoltés, confiants dans les difficultés à y
pénétrer et le caractère impraticable de leur région. De vieilles traditions
rapportent que tout ce peuple était à l’origine des déportés et des exilés
qui avaient été condamnés à scier du marbre et extraire des métaux, d’où
leur nom de Serbes. Ce peuple inculte et sans discipline habite les monta-
gnes et les forêts et ignore l’agriculture, mais possède beaucoup de gros
et de menu bétail, et a en grande abondance du lait, du fromage, du beurre,
de la viande, du miel et des gâteaux de cire. Ils ont des magistrats appelés
I . Serbie, Serbes : chez Guillaume de Tyr, Servia, Servii.
676
CHRONIQUE ET POLITIQUE
suppanos Ils servent quelquefois le seigneur empereur, d’autres fois ils
sortent tous de leurs montagnes et de leurs forêts et, en hommes auda-
cieux et belliqueux, ils ravagent la région autour d’eux. L’empereur
marcha contre eux [...]. Ayant reçu les lettres impériales contenant le
traité en bonne forme, la légation achevée dans la munificence selon
l’usage, je pris le chemin du retour le 1 er octobre.
5
Entre-temps, aussitôt après notre départ, avant que le roi ne devînt
certain de l’aide du seigneur empereur grâce à notre légation, le bruit se
répandit, dit-on, que Shâwar, le sultan d’Egypte, envoyait fréquemment
des hommes à Nûr al Dîn pour implorer secrètement son secours, disant
qu’il voulait revenir sur les pactes conclus avec le roi, qu’il s’était lié
malgré lui par traité de paix avec un peuple inamical, qu’il romprait les
pactes s’il pouvait être certain de son aide. C’est pourquoi le roi, animé,
dit-on, d’une juste indignation, après avoir convoqué tout le royaume,
levé cavaliers et gens de pied, se hâte de descendre de nouveau en Egypte.
Certains disent que toutes ces choses sont des mensonges, que porter ainsi
la guerre au sultan Shâwar, innocent, ne méritant rien de tel, observant de
bonne foi le traité, va contre le ciel et la justice, qu’on cherche à colorer
de quelque excuse un acte si notoire : c’est pourquoi le Seigneur, juste
juge de nos consciences et de nos secrets, a retiré toute sa faveur à nos
tentatives et a refusé le succès à de durs efforts d’où la justice était
absente. Ils disent en outre que la cause de ce mal est Gerbert, surnommé
Assallit, maître de la maison de l’Hôpital à Jérusalem, un homme d’un
grand courage et généreux jusqu’à la prodigalité, mais instable et d’un
esprit très mobile. Dépensant tous les trésors de sa maison, empruntant
de plus des quantités d’argent infinies, il distribua tout aux chevaliers
qu’il pouvait trouver et attirer à lui, c’est pourquoi il chargea ladite
maison d’une telle masse de dettes qu’il n’y avait aucun espoir d’y mettre
fin. Lui-même par la suite, au désespoir, abandonnant son office et renon-
çant à l’administration, laissa cette maison grevée d’obligations pour cent
mille pièces d’or. On dit cependant qu’il fit toutes ces énormes dépenses
pour qu’après la conquête et la soumission de l’Égypte, Belbeis 1 2 , ancien-
nement appelée Pelusium, et tout son territoire reviennent à la juridiction
de sa maison et lui soient cédées à perpétuité, en vertu d’un pacte conclu
antérieurement avec le roi. Mais la milice du Temple ne voulut prendre
aucune part à cette expédition, soit parce que cela semblait aller contre sa
conscience, soit parce que le maître de la maison rivale semblait l’auteur
1. Terme kurde ?
2. Bilbais, Egypte (au nord-est du Caire).
CHRONIQUE — LIVRE XX
677
et le prince de la chose et ils refusèrent donc complètement de fournir des
forces ou de suivre le roi : il leur semblait impudent de porter la guerre à
des gens qui ne la méritaient pas et servaient la fidélité, dans un royaume
ami qui se reposait sur notre fidélité, contre la teneur des pactes et contre
la religion du droit.
6
BELBEIS PRISE DE FORCE, SA POPULATION MASSACRÉE
Le roi s’étant donc armé, ayant fait ses préparatifs, convoqué ses
forces, la cinquième année de son règne, au mois d’octobre [1 168], il des-
cendit en Égypte, traversa les ermes 1 qui sont entre les deux, et arriva à
Pelusium [Belbeis] quasiment en dix jours, qu’il assiégea aussitôt et prit
de force en moins de trois jours ; il l’ouvrit par le fer et y jeta les siens
sans hésitation. Ceci arriva le 4 novembre. La cité prise par conséquent,
ses habitants en grande partie massacrés au glaive, sans égard pour l’âge
ou le sexe, ceux qui avaient par hasard échappé à la mort perdirent la
liberté, ce que les hommes honnêtes de toute origine craignent plus que
la mort, et flirent soumis à une misérable servitude. Entre autres, de cette
condition, furent pris Mahazan, fils du sultan, et un neveu, qui gouver-
naient la ville et avaient le soin de l’armée rassemblée là. Donc, la cité
prise par effraction, les petits bataillons 2 font immédiatement irruption en
tous sens, pénètrent dans les recoins les plus secrets des maisons, ouvrent
les portes et en tirent ceux qui paraissaient avoir échappé à la mort en se
cachant, qu’ils mettent à mort ignominieusement, transperçant par le
glaive ceux en âge et capables de porter les armes ; on épargne à peine
les plus vieux et les enfants, on n’a pas plus d’indulgence pour le second
sort 3 . Consterné par la rumeur qui lui apprend cela, Shawâr ignore quoi
faire et délibère [...].
7
Le roi cependant, après la destruction de Pelusium, dirige ses troupes
vers Le Caire, mais en avançant avec une telle lenteur qu’il fa't à peine en
dix jours la marche d’une seule journée, et le camp enfin installé devant la
ville, il prépare les machines, dresse les claies et tout ce qu’il faut. Ce qui
1. Voir ci-dessus, livre XIX, 27, n“ 1, p. 675.
2. Cuneum, dans le texte latin, mot à mot formation en triangle (cf. l’Introduction).
3. Secimde sorti, dans le texte latin : faut-il comprendre ceux que le sort a désignés dans
un second temps, ou ceux de condition seconde ? Fr. Guizot traduit : « les gens du menu
peuple ne rencontraient pas plus d’indulgence » (op. cit., t. 3, p. 240).
678
CHRONIQUE ET POLITIQUE
se fait à l’extérieur semble promettre une attaque prochaine, jette la
terreur chez les assiégés qui voient déjà l’image menaçante de la mort.
Mais ceux qui ont connu les secrets des événements affirment que la
cause du retard fut que le sultan, frappé de terreur à la venue de l’armée,
avait trouvé le moyen de gagner du temps et ne cessait de promettre beau-
coup d’argent pour obtenir la retraite des troupes. Le roi, de son côté,
n’avait pas d’autre intention que d’arracher le plus d’argent possible au
sultan. Il aimait mieux en effet vendre sa retraite qu’exposer ces villes au
peuple en pillage comme il était à arrivé à Pelusium, ainsi qu’il est montré
ci-dessous. Le sultan tente et explore tous les moyens de s’insinuer jus-
qu’au roi, par l’intermédiaire des siens et des familiers du roi. Il accable
enfin l’esprit cupide du roi de tant de promesses d’argent, il lui en promet
une quantité infinie, comme le roi n’aurait pu en payer avec toutes les
ressources du royaume. Ils disent qu’il lui promit deux cent mille pièces
d’or s’il lui rendait son fils et son neveu et retournait chez lui. Mais la
suite montra bien qu’en faisant de telles offres, le sultan ne voulait pas
s’acquitter en entier, mais empêcher le roi d’arriver trop vite au Caire, qui
n’était pas prête, dépourvue de munitions, et s’en emparer à la première
attaque. Ce qui serait arrivé sans aucun doute, comme l’affirment avec
constance ceux qui étaient présents, si aussitôt après la prise de Pelusium,
notre armée était arrivée au Caire [...].
9
POURQUOI CERTAINS PRÉFÈRENT PRENDRE LES VILLES DE FORCE
[...] Il y avait dans l’armée du seigneur roi un homme noble selon la
chair, mais dégénéré de caractère, ne craignant pas Dieu, ne respectant
pas les hommes, Milon de Plancy, un homme impudent, criard, médisant,
fauteur de troubles 1 . Connaissant l’avarice immodérée du seigneur roi,
préférant complaire à ce caractère plutôt que lui donner des conseils salu-
taires, il lui avait donné dès le début le conseil d’essayer de composer
avec le calife et le sultan et continuait obstinément à le persuader de ne
plus tenter de s’emparer de force du Caire et de Babylone 2 , après avoir
prélevé l’amende susdite sur le royaume ; non qu’il crût impossible, à ce
qu’on dit, de réussir, mais afin de tromper les chevaliers et les autres qui
avaient préparé leurs esprits et leurs mains au pillage, pour que tout le
gain de tant de peine pût entrer dans le fisc du roi. En effet, quand les
villes sont prises de force, les armées remportent toujours de bien plus
riches dépouilles que si elles sont livrées aux rois et aux princes à la suite
1. Milon de Plancy (département de l’Aube), vassal du comte de Champagne : voir au
livre XXI le chapitre très défavorable qui lui est consacré.
2. Memphis.
CHRONIQUE — LIVRE XX
679
d’un traité et sous des conditions déterminées, qui sont avantageuses seu-
lement aux seigneurs eux-mêmes. Ici, en effet, au milieu du tumulte et
des dévastations, ce qui se présente à chacun et qu’il occupe lui appartient
en vertu du droit de la guerre, quel que soit le cas, et accroît le pécule du
vainqueur ; là, en revanche, ce qui est l’objet de tractations est utile aux
seuls rois et ce qui est revendiqué va au fisc. Et quoiqu’il semble que ce
qui augmente la fortune des rois et des plus puissants enrichisse en retour
les sujets et augmente l’opulence de tous, on recherche toujours avec plus
d’ardeur ce qui enrichit les foyers, et les raisons domestiques nous pous-
sent. C’est ainsi qu’ils se divisèrent et qu’il y eut querelle. La plupart
réclamait de prendre tout à la force de l’épée, mais le roi et son parti vou-
laient l’opposé. Prévalut cependant la deuxième position et la volonté du
roi obtint satisfaction.
10
L’ÉGYPTE PASSE AUX MAINS DE SHIRK.ÜH, DÉPLORATION SUR LA FAUTE
POLITIQUE DES LATINS
[...] Ainsi, en l’absence du roi, Shirkûh accomplit ses vœux, s’empare
du royaume, se rend auprès du calife et lui rend le respect qui lui est dû.
Lui-même inversement est honoré et revêtu de la dignité et de la charge
de sultan, et, armé du glaive, il reçoit toute puissance sur l’Égypte. O
aveugle cupidité des hommes, le plus grand de tous les crimes ! ô coupa-
bles entraînements d’un esprit cupide et d’une âme enragée et insatiable !
Voici qu’une soif immodérée de richesse nous jeta de la douceur et la
tranquillité à un état rempli de trouble et d’anxiété ! Toutes les ressources
de l’Égypte et l’immensité de ses richesses étaient à notre disposition,
notre royaume était parfaitement en sûreté de ce côté, il n’y avait rien à
redouter du sud. Ceux qui voulaient se confier à la mer trouvaient les
routes assurées, les nôtres pouvaient entrer sans crainte en Égypte pour le
profit de leurs affaires et du commerce, et les traiter à de bonnes condi-
tions. De leur côté, eux-mêmes nous apportaient des richesses étrangères
et toutes sortes de marchandises inconnues de nous, et lorsqu’ils venaient
à nous, leurs voyages nous étaient à la fois utiles et honorables. En outre,
la prestation d’un énorme cens annuel donnait des forces tant au fisc royal
qu’aux pécules domestiques. Maintenant au contraire, on tire au sort le
mauvais caillou, la bonne couleur a viré, nos cithares se sont changées en
gémissements, quel que soit le côté où je me tourne, je trouve des sujets
de méfiance : la mer refuse les approches paisibles, les régions voisines
obéissent tout autour aux ennemis, et les royaumes limitrophes s’arment
pour notre ruine. La cupidité et l’avarice d’un seul homme, racine de tous
les vices, ont couvert d’un voile épais le temps serein qui était nôtre par
680
CHRONIQUE ET POLITIQUE
grâce divine. Mais revenons à l’histoire. Après la mort du sultan et de ses
fils, meurtre indu dont nous avons fourni la cause, contre les règles de la
piété, Shirkûh, qui avait accompli son vœu, obtint le principat. Mais il
ne jouit pas longtemps de ce succès, et mourut après un an de pouvoir à
peine.
11
Il eut pour successeur Saladin, le fils de son frère Negemedine, un
homme d’un esprit ardent, vaillant à la guerre, et généreux au-dessus de
tout. À l’aube de son principat, il se rendit auprès du calife son seigneur,
et, entré pour lui présenter le respect comme il est habituel, on dit qu’il le
frappa d’une massue qu’il avait en main, le renversa par terre et le tua ; il
transperça également de son glaive toute sa progéniture, afin de n’avoir
aucun supérieur et d’être lui-même et son calife et son sultan. Car il crai-
gnait qu’il n’ordonnât de l’étrangler lui-même quelque jour où il viendrait
chez lui, parce que les Turcs étaient devenus odieux au peuple [...].
18
TREMBLEMENT DE TERRE
L’été suivant [1 170], la septième année du règne du seigneur Amaury,
en juin, il y eut un tel tremblement de terre dans toutes les régions orienta-
les, si terrible qu’on ne se souvient pas de mémoire d’homme dans ce
siècle et qu’on ne lit pas qu’il soit jamais arrivé rien de tel. Il détruisit
dans tout l’espace oriental les villes les plus antiques aux fondations les
plus fortes, il enveloppa les habitants dans l’écroulement des édifices [...].
En Syrie, Antioche, métropole de plusieurs provinces, et jadis capitale de
plusieurs royaumes, fut complètement détruite, ainsi que toute la popula-
tion qui y habitait ; les murs et les fortes tours dont ils étaient garnis dans
toute l’enceinte, ouvrage d’une solidité incomparable, les églises et tous
les édifices furent si violemment renversés qu’aujourd’hui même, à la
suite de travaux infinis et de dépenses énormes, malgré un soin et un zèle
infatigables, on est à peine arrivé à les réparer médiocrement. Tombèrent
aussi dans cette province de belles villes maritimes comme Gabulum
[Jabala] et Laodicée [Lattaquié] ; de la terre médiane aux mains des
ennemis : Verea dite aussi Alep, Césarée, Hamam, Émèse et bien d’au-
tres, et les petites villes dont on n’a pas le nombre. En Phénicie, à Tripoli,
cité noble et très peuplée, le 29 juin la secousse fut telle à la première
heure du jour qu’à peine un seul à l’intérieur en réchappa, toute la cité en
un instant fut comme un champ de pierres, tombeau et sépulcre public de
CHRONIQUE — LIVRE XX
681
ses habitants. Mais à Tyr, fameuse métropole de la même province, la
secousse fut assez violente pour faire tomber des tours très solides, mais
sans qu’il y eut péril pour les habitants. [...] Cet événement, par où se
révélait la colère de Dieu, ne fut pas, comme de coutume, un accident
d’une heure ; durant trois ou quatre mois et même plus, on ressentit ces
formidables secousses, tantôt de nuit tantôt de jour, à trois ou quatre repri-
ses différentes ou plus souvent encore. On redoutait toujours une
secousse, et on ne trouvait plus de tranquillité nulle part. Nos provinces
supérieures toutefois, à savoir la Palestine, demeurèrent à l’abri de ces
malheurs sous la protection du Seigneur.
19
GUERRE CONTRE SALADIN À PROXIMITÉ DE GAZA (1170). DES RAPPORTS
ENTRE CULTIVATEURS ET CHEVALIERS
[1170] [...] Le roi appela de tous côtés toutes ses ressources en cavaliers
et gens de pied, autant que lui permirent l’urgence des circonstances et le
voisinage des ennemis, et sortant d’Ascalon le 18 du mois de décembre,
il se dirigea vers Gaza. Étaient présents avec lui le seigneur patriarche
portant le précieux bois de la croix vivifiante, le seigneur Raoul évêque
de Bethléem et chancelier du royaume, de même le seigneur Bernard
évêque de Lidda ', et juste un petit nombre de princes, leur recensement
donne à peine deux cent cinquante cavaliers et deux mille piétons. Là,
cette nuit se passa sans dormir à cause du poids des soucis, les frères du
Temple qui étaient venus pour protéger le lieu se joignirent à eux, et le
lendemain au lever du soleil, ils prirent ensemble la route du château.
Ledit château était situé, croyons-nous, en Idumée — elle-même
Édom — , à côté du torrent dit Égypti, aux confins de la Palestine et de
ladite région. Le seigneur Amaury l’avait fait construire peu de temps
auparavant sur une petite éminence en se servant de vieux édifices dont
il restait encore quelques vestiges. Les habitants les plus âgés de la région
rapportent que dans les temps anciens, il y avait un monastère grec, d’où
il tient le nom qu’il a porté jusqu’à aujourd’hui de Darum qui signifie
maison des Grecs. Le seigneur roi avait fondé un château de petite gran-
deur, sur l’espace d’à peine un jet de pierre, de forme carrée avec quatre
tours d’angle, l’une plus grosse et plus fortifiée que les autres, mais sans
fossé ni une deuxième muraille en avant. Il est à environ cinq stades de
la mer et à quatre milles de Gaza. Quelques cultivateurs des champs
étaient venus là depuis les lieux limitrophes, s’étaient adonnés à leurs
affaires, avaient édifié là un faubourg et une église non loin de la forte-
1. Diospolis.
682
CHRONIQUE ET POLITIQUE
resse et étaient devenus les habitants de ce lieu. Car c’était un lieu
commode où les hommes de plus faible condition pouvaient mieux pros-
pérer qu’en ville. Le roi leur avait concédé dans cette intention le susdit
« municipe 1 » afin d’étendre ses confins, et de pouvoir percevoir plus
facilement et complètement des rentes annuelles sur les faubourgs adja-
cents, que les nôtres appellent des casalia, et des coutumes bien établies
sur les passants.
20
Notre armée étant sortie de Gaza et s’étant arrêtée sur une hauteur qui
se trouvait sur la route, aperçut les camps des ennemis ; effrayés de leur
nombre prodigieux, les nôtres commencèrent à se serrer plus qu’ils
n’avaient coutume, au point de pouvoir à peine avancer à cause de la
densité de la foule. Les ennemis s’élancèrent aussitôt sur les nôtres pour
essayer de les séparer les uns des autres, mais protégés par la Divinité
propice 2 , plus ramassés encore, les nôtres soutinrent le choc et poursuivi-
rent leur marche à pas pressés. Arrivée enfin au lieu de leur destination,
les tentes détachées, toute l’armée s’arrêta en même temps, le seigneur
patriarche se rendit dans le fort, et tous les autres installèrent les camps
en dehors à côté du faubourg. On était alors vers la sixième heure du jour.
Il y eut dans ce même jour plusieurs combats singuliers et quelques-uns
à plusieurs, où les nôtres attaquèrent avec audace et résistèrent vigoureu-
sement. À l’approche de la nuit, Saladin ordonna ses rangs et dirigea son
armée vers Gaza ; ils reposèrent cette nuit-là près du torrent, et le lende-
main matin ils commencèrent à se rapprocher de la ville. Gaza était une
ville très ancienne, la belle métropole des Philistins dont on parle beau-
coup dans les histoires tant ecclésiastiques que séculières et même aujour-
d’hui on y trouve les preuves de son ancienne noblesse dans plusieurs
nobles monuments. Mais elle gisait déserte depuis longtemps, au point
qu’on n’y voyait plus un seul habitant, jusqu’à ce que le seigneur Bau-
douin d’illustre mémoire, quatrième roi de Jérusalem, avant la prise d’ As-
calon, après avoir convoqué toutes les forces du royaume, édifie aux frais
publics un assez bon fort dans une partie de la cité, et donne aussitôt la
construction aux frères de la milice du Temple, en possession perpétuelle.
Ce fort ne put occuper toute la colline sur laquelle j’ai déjà dit que la cité
avait été bâtie ; mais ceux qui vinrent y habiter, pour y demeurer plus en
1. Village organisé, qu'on ne peut traduire par « municipalité » sous peine d’anachro-
nisme (voir les problèmes de traduction soulevés dans l’Introduction).
2. Divinilas , dans le texte latin. Le mot fait partie du vocabulaire philosophique du temps
de Guillaume de Tyr : pour Gilbert de la Porrée, divinilas est ce qui fait Dieu, quo est. Le
terme n’est pas rare chez notre auteur et ne relève sans doute pas seulement de son goût
pour l’archaïsme.
CHRONIQUE — LIVRE XX
683
sécurité, tentèrent de munir le reste de la colline de murs et d’une porte,
mais bas et peu solides.
Apprenant l 'arrivée des ennemis, les habitants de ce lieu avaient décrété
d’entrer dans la forteresse avec leurs femmes et leurs enfants — ils étaient
en effet sans armes, des cultivateurs des champs étrangers à ces activi-
tés — et de laisser la partie restante de la cité exposée aux ennemis puis-
qu’elle n’était pas fortifiée. Mais Milon de Plancy, l’un des magnats du
royaume mais un homme méchant, interdisait absolument d’entrer,
comme s’il voulait donner du courage au peuple, et l’exhortait à défendre
la partie non fortifiée de la cité. Il y avait en outre soixante-cinq jeunes,
tous équipés et prompts aux armes, du bourg dit Mahoméria aux environs
de Jérusalem. Il s se rendaient en hâte à 1 ’ armée et étaient arrivés par hasard
à cette même ville cette nuit-là. Tandis que, sur l’ordre de Milon, ils
combattaient à la porte extérieure de la ville pour la liberté et la patrie, et
résistaient avec vigueur aux ennemis qui voulaient ouvrir un passage à la
force de l’épée, d’autres ennemis surgirent dans la cité par un autre côté,
les trouvèrent combattant toujours entre la porte et la forteresse pour en
refuser l’entrée : ils surgirent par derrière, les entourèrent alors qu’ils ne
s’y attendaient pas, massacrèrent au glaive ceux qui n’étaient plus capa-
bles de résister ; beaucoup périrent, beaucoup furent blessés, mais la vic-
toire fut sanglante. Les habitants du lieu voulurent une seconde fois se
retirer dans la forteresse, leur seule voie de salut, puisque les ennemis se
trouvaient à l’intérieur des murs et leur portaient la mort un peu partout et
indistinctement, mais on ne les laissa pas entrer. Les Turcs, maîtres de la
place, s’élancèrent sureux sans épargner l’âge et le sexe ; briser les enfants
au sein sur la pierre semblait à peine assouvir leur fureur. Ceux qui étaient
dans la forteresse les tinrent cependant éloignés des tours et des murs en
leur lançant sans interruption des pierres et une grêle de flèches, et parvin-
rent à garder le château, le Seigneur aidant. Ainsi donc, après avoir occupé
la cité et massacré ses habitants, les Turcs reprirent la route de Darum,
comme s’ils tenaient la palme [de la victoire]. Sur le chemin, ils rencontrè-
rent environ cinquante de nos hommes de pied qui s’avançaient vers
l’armée et n’étaient pas sur leur garde ; ils se protégèrent assez vigoureuse-
ment et résistèrent avec courage, mais furent tous tués au glaive.
21
SALADIN ET L’ART DE LA DÉROBADE
Les rangs de l’armée ordonnés comme l’exige la discipline de la chose
militaire ', les Turcs forment quarante-deux cohortes, vingt-deux reçoi-
1 . Prout rei exigit militaris disciplina , dans le texte latin ; exemple de formule cliché,
qui sert ici pour l’armée adverse. Fr. Guizot traduit : « selon les règles de l’art militaire ».
684
CHRONIQUE ET POLITIQUE
vent l’ordre de longer le littoral et de passer entre Darum et la mer, les
autres doivent tenir le chemin au milieu des terres, jusqu’à ce que tous
aient dépassé le château pour se réunir de nouveau en un seul corps. Les
nôtres cependant, voyant les ennemis revenir en bon ordre, se préparent
à la mêlée ; quoiqu’en petit nombre, ils se confient en la clémence du
Seigneur ; invoquant l’aide du ciel, ils prennent leurs dispositions pour le
combat ; le Seigneur leur donnant force et fermeté d’âme, ils pensent que
rien n’est plus certain que le retour des ennemis pour livrer combat aux
nôtres. Mais ceux-ci avaient un dessein bien différent, ils se hâtaient de
revenir en Égypte, sans se détourner ni à droite ni à gauche [...].
22
LE ROI VA LUI-MÊME À CONSTANTINOPLE, RÉCEPTION MAGNIFIQUE
[...] Il est décrété en même temps que l’on ferait connaître aussi la
situation précaire et difficile du royaume à l’empereur de Constantinople,
plus voisin de nous, plus riche, qui pourrait plus facilement nous fournir
les secours désirés. Ils ajoutèrent aussi qu’on envoyât une personne telle
qu’elle sache par sa sagesse, son éloquence et son autorité incliner l’âme
de tels princes en notre faveur et, pendant qu’on délibérait sur qui pourrait
remplir ce rôle, le roi, après avoir pris conseil de quelques familiers,
découvrit son projet et révéla son idée devant tous : disant que personne
ne pourrait mieux convenir que lui-même, ajoutant qu’il était prêt à sup-
porter peines et périls pour les besoins du royaume. Comme les plus
grands du royaume, frappés de stupeur et pleins d’admiration, dirent que
ce serait très dur parce que sans la présence du roi le royaume se trouve-
rait comme désolé, celui-ci répondit : « Que le Seigneur régisse son
royaume, dont je suis le serviteur ; pour moi je suis fixé, je pars et per-
sonne ne pourrait me détourner de mon projet. » Alors, ayant pris avec
lui le seigneur Guillaume évêque d’Acre et des magnats du royaume, [...]
le roi, suivi d’une nombreuse escorte comme il convenait à sa majesté,
s’embarqua le 10 mars sur dix galères [...].
23
[...] Là, l’entrée au palais supérieur avait coutume d’être réservée au
seul Auguste, mais il fut permis au seigneur roi d’entrer par là, par grande
faveur et honneur, en relâchant un peu les règles habituelles. Les grands
du palais sacré allèrent à sa rencontre avec une foule de personnes de la
cour et le reçurent avec beaucoup d’honneur, d’où on le conduisit à
travers de nombreux détours et divers endroits admirables, entouré des
CHRONIQUE — LIVRE XX
685
ordres des siens et des palatins, jusqu’à la maison royale où résidait le
seigneur empereur avec les illustres siens. On avait suspendu en avant de
la salle d’audience une tenture d’une matière précieuse, d’un ouvrage qui
ne l’était pas moins, à quoi on peut bien appliquer ceci de Nason : l’ou-
vrage dépassait la matière' . Les plus grands princes vinrent au seigneur
roi, au-dehors, et l’introduisirent ensuite derrière la tenture. On dit que
cette tenture avait été ainsi placée pour maintenir la gloire impériale et se
concilier la grâce du seigneur roi. Car on dit que le seigneur empereur se
leva familièrement vers lui, au milieu de l’assemblée de ses grands, en
présence seulement des illustres siens : ce qui, s’il l’avait fait en présence
de toute la cour, l’aurait montré comme un seigneur empereur dérogeant
trop à sa majesté. Après que le seigneur roi fut entré, on tira subitement
la tenture, et ceux qui étaient restés en dehors virent alors le seigneur
empereur assis sur un trône d’or et revêtu des ornements impériaux, et à
côté de lui, le seigneur roi également assis sur un trône d’honneur mais
un peu plus bas. Alors l’emperCur donna à nos princes le baiser de paix
[.. .]. Le seigneur roi avait très fréquemment aussi des entretiens particu-
liers avec le seigneur empereur, parfois en tête à tête, d’autres fois au
milieu de l’assemblée des illustres siens : il expliqua la cause de son
voyage, il lui apprit les besoins du royaume, il lui parla de la gloire
immortelle que le seigneur empereur pouvait acquérir en faisant la
conquête du royaume d’Égypte et lui expliqua, de la manière la plus
claire, tous les moyens qu’il avait à sa disposition pour y réussir. Per-
suadé, le seigneur empereur prêta une oreille favorable à ses assertions et
lui promit que ses désirs seraient entièrement satisfaits. En même temps,
il ne cessait d’honorer le seigneur roi et ses princes d’une immense quan-
tité de présents dignes de la magnificence impériale, et dans les fréquen-
tes visites dont il les honorait, il se montrait soucieux de leur bien-être et
leur santé. Il ordonna même de leur ouvrir, comme à ses familiers, les
parties intérieures du palais, les lieux où seuls les domestiques pouvaient
pénétrer, les demeures consacrées aux usages les plus secrets, les basili-
ques inaccessibles au vulgaire, les trésors et tout ce qu’il y a de plus dési-
rable déposé par les ancêtres. Il ordonna qu’on exposât les reliques des
saints et toutes les très précieuses preuves de notre Seigneur Jésus-Christ,
savoir, la croix, les clous, la lance, l’éponge, le roseau, la couronne d’épi-
nes, le suaire et les sandales : il n’y eut pas de secret, de mystère caché
dans la chambre sacrée depuis les temps des bienheureux augustes
Constantin, Théodose et Justinien, qui ne leur fût découvert et familière-
ment présenté 1 2 . De temps en temps, il y avait des fêtes et l’empereur invi-
1 . Ovide, Métamorphoses, 2,5 : materiam superabat opus.
2. C’est alors peut-être que les Latins prennent conscience de la richesse des reliques de
Constantinople, qu’ils pilleront en 1204, au point qu’on a pu dire qu’on prit la ville pour
s’emparer des reliques.
686
CHRONIQUE ET POLITIQUE
tait le seigneur roi et les siens à des moments de récréation, à des jeux
nouveaux qui ne dérogeaient pas à l’honnêteté des uns et des autres, où il
ordonnait d’exhiber divers genres d’instruments de musique, des chants
d’une admirable suavité et remarquables pour l’artifice des sonorités, des
chœurs de vierges aussi, et des pantomimes d’histrions dignes d’admira-
tion où cependant la discipline des mœurs était respectée. L’empereur
voulut aussi que l’on donnât en l’honneur du roi les spectacles publics
que nous avons l’habitude d’appeler les jeux du théâtre ou du cirque, et
ils furent représentés à grands frais et avec toute la magnificence due.
29
LE CHEF DES ASSASSINS EN PASSE DE SE CONVERTIR AU CHRISTIANISME.
COMMENT UN TEMPLIER COMMET LE CRIME DE LÈSE-MAJESTÉ
Il arriva chez nous ces jours-là [1173] une chose très périlleuse et
détestable, déplorable pour le royaume et pour l’Église, jusqu’à présent
et peut-être pour toujours. Mais afin de la faire mieux connaître, il faut
parler du début en remontant plus haut dans le récit. Il y a dans la province
deTyr, dite Phénicie, et dans les environs de l’évêché de Tortose [Antara-
dos], un peuple qui possède dix châteaux forts ', qui font plus de soixante
mille habitants à ce que j’ai souvent entendu dire, avec les faubourgs. Ce
peuple est dans l’usage de se donner pour le gouverner un maître 1 2 , non
par droit héréditaire mais par droit de mérite, et de l’élire précepteur ; ils
l’appellent au mépris de tout autre nom de dignité le Vieux. La coutume
est que le lien de soumission et d’obéissance qui les enchaîne à lui soit si
dur qu’il n’est rien de difficile ou périlleux qu’ils n’entreprennent d’exé-
cuter avec la plus grande ardeur au commandement du maître. Entre
autres, s’il y a des princes odieux ou suspects à leur race, il remet un
poignard à l’un ou à plusieurs des siens, et aussitôt celui qui en reçoit
l’ordre part, sans examiner quelle sera la suite de l’événement ni s’il lui
sera possible de s’échapper, et va travailler aussi longtemps qu’il le
faudra pour le satisfaire. Tant les nôtres que les Sarrasins les appellent
« Assissins », nous ne savons pas à partir de quel nom. Depuis environ
quatre cents ans, ils pratiquaient la loi des Sarrasins avec beaucoup de
zèle, la respectaient et jugeaient que tous les autres étaient des traîtres par
rapport à eux. Mais il arriva que de nos jours, ils se donnèrent pour maître
un homme doué d’éloquence, d’habileté et d’un esprit extrêmement
ardent. Passant outre les habitudes des siens, cet homme entra en posses-
1. Castellum, dans le texte latin : à distinguer à' oppidum (village de hauteur fortifié) et
présidium (forteresse, ou citadelle dans la traduction de Fr. Guizot). Cf. l’Introduction.
2. Magistrum, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XX
687
sion des livres des évangiles et du recueil apostolique 1 : il les étudia sans
relâche et avec beaucoup de zèle, et parvint enfin à force de travail à
connaître assez bien la suite des miracles et des préceptes du Christ, ainsi
que la doctrine de l’Apôtre. Comparant alors cette douce et honnête doc-
trine du Christ et des siens avec ce que le misérable séducteur Mahomet
avait apporté à ses complices et à ses dupes, il en vint bientôt à mépriser
tout ce qu’il avait « bu avec le lait » et à prendre en abomination les
ordures du séducteur susdit. Il instruisit son peuple de la même manière,
fit cesser les pratiques de son culte superstitieux, renversa les oratoires
dont on s’était servi jusqu’alors, mit fin à leurs jeûnes et permit le vin et
la viande de porc. Voulant ensuite s’instruire plus à fond de la loi de Dieu,
il envoya au seigneur roi un homme sage, rempli de prudence dans le
conseil, éloquent, respirant la doctrine de son maître, nommé Boabdelle,
avec mission de lui porter en secret des propositions verbales. Le premier
et le plus important article était ceci : si les frères de la milice du Temple,
qui possédaient des châteaux forts limitrophes, voulaient abandonner les
deux mille pièces d’or qu’ils avaient coutume de prélever tous les ans
sur leurs hommes quasiment en tribut, et observer désormais une charité
fraternelle, eux-mêmes se convertiraient à la foi du Christ et recevraient
le baptême.
30
Le roi reçut leur légation avec joie et satisfaction, et comme il avait
beaucoup de discernement, il fut pleinement d’accord sur la demande de
remettre les deux mille pièces d’or et se disposa même, à ce qu’on dit, à
les asseoir sur ses propres rentes pour les frères du Temple. Après avoir
longtemps retenu l’envoyé pour conclure sur les propositions, il le
renvoya auprès de son propre maître afin d’achever ce qui était dit, et lui
donna un guide pour le conduire en chemin et veiller à la sûreté de sa
personne. Comme il venait de traverser Tripoli avec son guide et arrivait
aux confins de chez lui, tout à coup quelques-uns des frères du Temple
tirent leur glaive et s’élancent à l’improviste sur l’homme sous conduit
royal, qui n’était pas sur ses gardes et se confiait en la bonne foi de notre
race, le massacrent et se rendent ainsi coupables du crime de lèse-majesté.
Le roi, en apprenant cet horrible fait, fut saisi de colère et comme d’un
accès de rage : il convoqua aussitôt les princes du royaume, leur déclara
que ce qui venait d’arriver était une injure dirigée contre lui-même, et
demanda leur avis sur ce qu’il avait à faire. Les princes réunis en conseil
commun dirent qu’il ne fallait pas négliger ce qui était arrivé, parce que.
1 . Guillaume de Tyr écrit evangeliorum libros et codicem apostolicum, distinguant maté-
riellement deux ouvrages, d’une part les Évangiles, d’autre part les écrits des apôtres.
688
CHRONIQUE ET POLITIQUE
et l’autorité royale s’en trouverait affaiblie, et la foi dans le nom chrétien
et sa permanence se couvrirait d’infamie, et l’Église d’Orient perdrait
l’accroissement agréable à Dieu qui se préparait. On envoie donc Sohier
de Mamedum et Godescalcus de Turholt, du conseil commun, spéciale-
ment choisis pour cela, exiger du maître des susdits frères, Odon de Saint-
Amand, qu’il donne satisfaction au roi et à tout le royaume pour un excès
aussi grand, un scandale aussi malheureux. On disait que c’était un de
leurs frères, Gautier à savoir Du Mesnil, qui l’avait fait, un homme
méchant, borgne, l’esprit à hauteur du nez ', sans presque aucun discerne-
ment, mais non à l’insu de ses frères. C’est pourquoi, dit-on, le maître du
Temple l’épargna plus qu’il ne le méritait : par messagers au roi, il fit
savoir qu’il lui avait ordonné de faire pénitence et d’aller trouver le pape,
mais d’empêcher que quiconque osât porter violemment la main sur ce
frère, de la part du pape. 11 ajouta d’autres paroles dans un esprit d’arro-
gance dont il abondait, et qu’il n’est pas nécessaire d’insérer dans la pré-
sente narration. Le roi se rendit à Sidon pour cette affaire et y trouva le
maître du Temple avec beaucoup de ses frères, entre autres celui qu’on
accusait du crime. Après avoir tenu conseil avec ceux qui l’avaient
accompagné, le roi le fit sortir de force de leur maison sous l’inculpation
de majesté et le fit enchaîner dans la prison de Tyr. A cette occasion, il
s’en fallut de peu que tout le royaume ne tombât dans une ruine irrépara-
ble. Cependant, le roi fit protester de son innocence auprès du maître des
Assissins, dont l’envoyé avait péri si malheureusement, et réussit à se jus-
tifier à ses yeux. Et comme il usa d’assez de modération à l’égard des
frères du Temple, l’affaire traîna sans conclusion jusqu’à sa mort. On dit
toutefois que, s’il s’était relevé de sa maladie fatale, il aurait proposé cette
question aux rois et aux princes de toute la terre pour en traiter très dili-
gemment avec les envoyés les plus sages.
31
LA MORT DU ROI AMAURY ( 1 1 JUILLET 1174)
[...] Le roi revint en se plaignant à ses familiers que sa santé n’allait pas
bien, qu’il n’était pas en bonne forme. Il renvoya son expédition, parvint à
Tyr avec son escorte de familiers, où il commença à souffrir d’une dysen-
terie très dangereuse. Par peur de la maladie, il partit de là, passa par
Nazareth et Naplouse, avec assez de force pour être à cheval, et arriva à
Jérusalem où sa maladie s’aggrava. Il se mit à souffrir d’une très forte
fièvre, qui cessa grâce à l’art des « physiciens ». Comme cette fièvre l’af-
fligea quelques jours au-dessus de ses forces, il ordonna que viennent des
1 . Spiritus in naribus eius, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
689
« médecins 1 » grecs, syriens et des hommes de ces nations en leur deman-
dant instamment de le soulager à l’aide d’une de leurs décoctions.
Comme il ne put l’obtenir d’eux, il fit venir des Latins en leur demandant
la même chose, ajoutant qu’il en imputerait toutes les conséquences à lui-
même. Ils lui donnèrent donc une décoction qu’il prit sans difficulté, il
alla à la selle plusieurs fois et il lui sembla aller mieux ; mais avant de
pouvoir s’alimenter, le corps violemment épuisé par le médicament, la
fièvre le reprit et il mourut.
LIVRE XXI
Les débuts du règne de Baudouin IV
(Il 74-1 180)
Saladin prend le pouvoir à Damas. Il part se battre vers Alep (1175). Le
comte de Flandre arrive et refuse de partir en campagne contre l'Egypte
selon le traité conclu avec les Byzantins. Les Latins abandonnent. Ils font la
paix avec Saladin et échangent les otages. Le comte de Flandre part assiéger
Harenc avec le prince d'Antioche, puis abandonne (1177). Saladin, reparti
en Égypte, revient et ravage la région de Jérusalem, subit une grave défaite
près de Ramla. Réinstallé à Damas, il ravage la région de Sidon, les Latins
ratent leur riposte et sont gravement battus à Marj ’Ayûn. Ils construisent
une grosse forteresse dans la vallée du Jourdain, Saladin la fait tomber au
moment où de grands seigneurs français arrivent (1180).
• 1. Des premiers débuts de Baudouin IV, sixième roi de Jérusalem ; de ses
habitudes, de son âge et de son physique.
2. Du moment où il fut oint et couronné.
3. La première année du règne, une flotte du roi des Siciliens vient à
Alexandrie et elle encourt d’énormes dommages. Le comte de Tripoli
réclame la procuration du royaume et la tutelle du roi en tant que son proche
parent du côté paternel.
• 4. Milon de Plancy est tué à Acre. L’archevêque de Tyr, Frédéric, meurt.
• 5. Le comte de Tripoli est décrit : quelles furent scs habitudes, de quels
grands il descend, comment il assuma la procuration du royaume. L’écrivain
de cette histoire est fait chancelier du roi.
6. Saladin, à l’appel des Damascènes, obtient Damas etles parties restantes
de la région ; le comte de Tripoli se dirige vers lui pour s’opposer à ses impor-
tants efforts.
1 . Guillaume de Tyr oppose le médecin lettré (« physicien ») au médecin populaire : sans
craindre d’être anachronique, nous dirions le « docteur en médecine » et le « médecin aux
pieds nus ».
690 ' CHRONIQUE ET POLITIQUE
• 7. Pour quelles raisons il arriva que les ennemis envahirent notre peuple
plus que d’ordinaire.
8. Le seigneur de Mossoul s’avance au secours du neveu ; Saladin réussit,
occupe toute la région, le comte fait la paix avec lui, il reçoit les otages.
L’évêque de Beyrouth, Mainard, meurt. L’écrivain de cette histoire est promu
à la métropole de Tyr.
9. Le roi entre dans la région de Damas et la ravage. Hemèse, l’archevêque
de Césarée, meurt.
10. Le roi, franchissant de nouveau les frontières des ennemis, ravage une
vallée dénommée Bacar. Renaud de Châtillon et Josselin, oncle paternel du
roi, sont libérés des chaînes ennemies.
11. Le seigneur empereur de Constantinople est honteusement défait à
Iconium [Qoniya].
• 12. Guillaume, le jeune marquis de Montferrat, vient en Syrie épouser la
sœur du seigneur roi.
13. Le comte de Flandre [Philippe], longtemps attendu, entre dans le
royaume.
14. Ceux qui étaient venus avec lui le séduisent, le prévenant de ne pas
céder aux princes du royaume.
15. Des messagers de l’empereur de Constantinople arrivent, demandant
instamment de remplir l’accord que le roi avait conclu avec leur seigneur, qui
était de préparer une expédition contre l’Égypte.
16. Le comte [de Flandre] empêche de la faire, étranger au noble propos.
17. Les messagers de l’empereur rentrent chez eux, le comte se dirige vers
la région d’Antioche. Balianus épouse la veuve du seigneur roi Amaury.
18. Le comte de Flandre assiège le château d’Harenc avec le prince d’An-
tioche et le comte de Tripoli, et l’œuvre ne porte pas de fruit.
• 19. Saladin, venant d’Égypte avec une foule immense, entre dans le
royaume, installe son camp devant Ascalon ; le roi lui court sus avec les
hommes de tout le royaume, il y a un très grand heurt avec les ennemis devant
ladite ville.
• 20. Les ennemis ravagent la région de long en large, ils incendient les villes
et les faubourgs.
• 21. Le roi, sorti d’ Ascalon, va à la rencontre des ennemis ; chacune des
armées s’ordonne et s’arme pour le combat.
• 22. Le combat est livré, Saladin est vaincu et s’en retourne en fuyant, en
grand danger et avec honte.
• 23. Des tempêtes de pluie et un froid inhabituel fatiguent au-delà de leurs
forces ceux [les hommes de Saladin] qui s’enfuient du front : innombrables
sont ceux qui sont tués, nombreux ceux qui sont pris. Le roi de Jérusalem
revient victorieux.
• 24. Ceux qui avaient assiégé le château d’Harenc retournent chez eux sans
avoir mené au bout leur affaire.
• 25. Un concile général commence à Rome. Le roi édifie un château au-
dessus des flots du Jourdain, à cause de mauvais présages, et remet l’édifice
aux templiers.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
691
26. Le roi entre dans la terre des ennemis et souffre de grands dommages.
Onfroi le connétable royal trouve ici la mort.
27. Saladin entre dans la région de Sidon, le roi rassemble les forces du
royaume et va à la rencontre des ennemis.
28. Le combat est livré, les nôtres sont vaincus, beaucoup d’entre eux sont
pris.
• 29. Saladin assiège le château qui avait été édifié de neuf, occupe la place
et la détruit. Henri le comte de Troyes, Pierre le frère du seigneur roi des
Francs viennent en Syrie.
1
GALERIE DE PORTRAITS
Baudouin IV, le roi de Jérusalem : le roi lépreux
Le sixième roi latin de Jérusalem fut le seigneur Baudouin IV, fils du
seigneur roi Amaury d’illustre mémoire, dont nous avons parlé ci-dessus,
et de la comtesse Agnès, fille de Josselin Junior comte d’Édesse, dont
nous avons fait souvent mention. Le seigneur Amaury fut contraint de la
renvoyer, comme il a été dit, à l’époque où il fut justement appelé par
droit héréditaire au royaume de ses ancêtres, par l’autre seigneur Amaury
de bonne mémoire, alors patriarche de Jérusalem, marchant sur les traces
de son prédécesseur Foucher et usant de sa force de coercition ecclésiasti-
que. Car on disait, et cela était vrai, que leurs lignées étaient proches par
le sang, comme nous l’avons fait comprendre avec soin en traitant dans
l’ordre du règne du seigneur Amaury. « Le fils de ce roi n’était encore
qu’un enfant âgé de neuf ans environ, et nous remplissions à Tyr les fonc-
tions d’archidiacre de cette église, lorsque son père, plein de sollicitude
pour son éducation, nous adressa beaucoup de prières et de témoignages
particuliers de sa bienveillance, et nous donna cet enfant pour être instruit
par nous et initié dans l’étude des sciences libérales. Tant qu’il fut auprès
de nous, nous veillâmes sur lui avec tout le soin que nous devions à ce
royal élève, et nous nous appliquâmes avec sollicitude à former son carac-
tère, autant qu’à lui faire étudier les belles-lettres. Il jouait sans cesse avec
les petits nobles ses compagnons et, souvent, comme il arrive entre les
enfants de cet âge qui se divertissent ensemble, ils se pinçaient les uns
les autres aux bras ou aux mains : tous, lorsqu’ils sentaient la douleur,
l’exprimaient par leurs cris ; mais le jeune Baudouin supportait ces jeux
avec une patience extraordinaire et comme s’il n’eut éprouvé aucun mal,
quoique ses camarades ne le ménageassent nullement. Cette expérience
avait été renouvelée fort souvent, lorsque enfin on m’en parla : je crus
d’abord que c’était en lui un mérite de patience et non point un défaut de
sensibilité ; je l’appelai, je me mis à examiner d’où pouvait provenir une
telle conduite, et je découvris enfin que son bras droit et sa main du même
692
CHRONIQUE ET POLITIQUE
côté étaient à moitié paralysés, en sorte qu’il ne sentait pas du tout les
pincements ni même les morsures. Je commençai alors à être inquiet, me
rappelant en moi-même ces paroles du Sage : “Il est certain que le
membre qui est paralysé nuit beaucoup à la santé, et que celui qui ne se
sent pas même malade n’en est que plus en danger » Cette nouvelle fut
annoncée au père de l’enfant ; on consulta des médecins ; on lui fit toutes
sortes de fomentations, de frictions et de remèdes, mais tous ces soins et
ces efforts demeurèrent infructueux. C’était, ainsi que la suite des temps
l’a prouvé, le commencement et les premières atteintes d’un mal bien plus
grave et entièrement incurable. Lorsqu’il fut arrivé à l’âge de puberté,
nous ne pouvons le dire sans pleurer, on reconnut que le jeune homme
était dangereusement atteint de la lèpre ; le mal s’accrut de jour en jour et
s’établit à toutes les extrémités de son corps et sur son visage, en sorte
que ses fidèles, lorsqu’ils portaient les yeux sur lui, ne pouvaient le voir
sans éprouver un vif sentiment de compassion. L’enfant cependant faisait
des progrès dans l’étude des lettres et donnait de plus en plus des motifs
d’espérer en lui des preuves d’un bon naturel. Il avait la beauté de formes
qui appartient aux enfants de son âge, et était habile à monter et à diriger
un cheval, plus que ne l’avait été aucun de ses ancêtres. Il avait une
mémoire solide et aimait beaucoup la conversation. Il était économe et
gardait le souvenir des bienfaits aussi bien que des offenses ; il ressem-
blait à son père en tous points, et non seulement de figure, mais aussi de
tout le corps, de la démarche et du son de voix ; il avait l’esprit prompt et
la langue très embarrassée ; comme son père enfin, il aimait à entendre
raconter des histoires, et se montrait fort empressé à écouter et à suivre
les bons conseils 1 2 . »
2
À la mort de son père, Baudouin avait à peine treize ans. Il avait une
sœur du nom de Sibylle, née avant lui de la même mère, qui se trouvait
dans le monastère Saint-Lazare de Béthanie, où elle était nourrie par l’ab-
besse du lieu, dame Yvette, tante maternelle de son père. Il fut oint et
couronné solennellement dans l’église du Sépulcre du Seigneur [...].
1. Sans doute d’après une traduction d’Hippocrate, Aphorisme, 2, 6 (cf. CC, p. 961,
note).
2. Entre guillemets, la traduction du portrait de Baudouin IV citée d’après Fr. Guizot,
op. cil., t. 3, p. 304-306.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
693
3
Milon de Plancy, un mauvais noble
[...] Dans notre royaume, où Milon de Plancy dirigeait toutes les affai-
res, il s’éleva de graves inimitiés entre lui et quelques princes du
royaume.. « Ceux-ci ne pouvaient voir sans colère et sans jalousie que
Milon de Plancy fût toujours seul auprès du roi, laissant tous les autres
dans l’ignorance, ne les appelant même pas, s’abandonnant à son orgueil
excessif, méprisant et éloignant tout le monde de la familiarité du roi, ne
consultant personne et faisant seul toutes les affaires du royaume 1 »
4
Le susdit Milon de Plancy, dont nous avons parlé ci-dessus, était un
homme noble, de Champagne ultramontaine, de la terre d’Henri, comte
de Troyes ; parent du seigneur roi Amaury, il avait été excessivement
familier, à tel point que celui-ci l’avait créé sénéchal de son royaume, et
qu’après la mort d’Onfroi junior, fils d’Onfroi senior, il lui donna pour
femme Stéphanie sa veuve, fille de Philippe de Naplouse. Milon de
Plancy était, du chef de sa femme, seigneur de la Syrie de Sobal, cette
région au-delà du Jourdain, dite en langue vulgaire Montréal. Ladite
veuve avait eu de son premier mari des jumeaux, un fils et une fille. Milon
de Plancy, comme nous l’avons dit, fort de. la familiarité excessive qu’il
avait eu auprès du seigneur roi son père, n’avait pas de respect pour les
princes du royaume, même les plus grands. « Il était, quant à lui, arrogant,
prodigue de paroles inutiles, et rempli d’une présomption excessive.
Voulant chercher en apparence quelque moyen de calmer la jalousie dont
il était l’objet, il employa un artifice dont le but n’échappa cependant aux
yeux de personne, et, subordonnant un certain Roardus, gardien de la cita-
delle de Jérusalem, homme du commun et fort peu capable, il feignit de
lui laisser le pouvoir et d’être lui-même soumis à ses ordres ; mais dans
le fait, c’était tout le contraire ; l’un portait un titre plus brillant que
solide ; l’autre, sous ce masque, dirigeait à son gré toutes les affaires du
royaume. Se conduisant avec imprudence, parlant toujours à la légère,
attirant à lui, en dépit de tous les autres, le soin du gouvernement, il dispo-
sait de toutes choses, dispensait les faveurs selon son bon plaisir, et soule-
vait ainsi contre lui-même des haines opiniâtres. On suborna quelques
individus pour attenter à ses jours, et lorsqu’on l’en instruisit, il ne fit nul
1 . Entre guillemets, la traduction du portrait négatif de Milon de Plancy citée d’après Fr.
Guizot, op. cit. t. 3, p. 3 1 0, qui commence au chapitre 3 et qui est reprise un peu plus loin
au chapitre 4 (cf. ci-dessous).
694
CHRONIQUE ET POLITIQUE
cas de cet avis, et le traita de crainte frivole. Il continua donc, selon son
usage, à ne prendre aucune précaution, et, tandis qu’il faisait quelque
séjour dans la ville d’Acre, il fut attaqué un soir, à la tombée de la nuit,
frappé de plusieurs coups d’épée, et périt honteusement, après avoir subi
toutes sortes de mauvais traitements. » [...].
5
Raymond, comte de Tripoli
Vers le même temps encore, les princes et les prélats des églises étant
assemblés, et le seigneur roi se trouvant à Jérusalem, le comte de Tripoli
s’y rendit une seconde fois, pour se faire entendre sur les pétitions qu’il
avait présentées auparavant et avoir une réponse, et il insista 1 . Le roi en
délibéra deux jours de suite, et enfin, d’un commun accord, on lui remit
la pleine procuration et le pouvoir sur le royaume après le roi, dans le
chapitre du Sépulcre du Seigneur, aux acclamations du peuple. Et puisque
la teneur des choses exige que nous parlions du comte, il convient pour
nous de transmettre à la postérité ce que nous avons pu apprendre avec
certitude à son sujet, non dans l’intention d’écrire un panégyrique, mais
afin de faire savoir qui et quel il fut, dans la mesure où le discours succinct
de l’Histoire le souffre en abrégé. Celui dont nous parlons, le comte
Raymond, tirait son origine chamelle de la semence du seigneur
Raymond qui fut un si grand prince dans l’armée du Seigneur [...] 2 . « Le
comte Raymond était mince de corps, extrêmement maigre, de taille
moyenne, brun de visage, les cheveux plats et assez noirs, les yeux vifs
et pénétrants, la tête haute. Il avait de la sagesse dans l’esprit, beaucoup
de prévoyance, un courage déterminé dans l’action, une sobriété toute
particulière pour la boisson et pour la nourriture, beaucoup de générosité
envers les étrangers, et très peu d’affabilité avec les siens. Pendant sa cap-
tivité chez les ennemis, il s’était donné beaucoup de peine pour s’ins-
truire, et était passablement lettré ; mais la vivacité naturelle de son esprit
l’aidait encore mieux à saisir avec intelligence tout ce qui était écrit, sem-
blable en ce point au seigneur roi Amaury. Il faisait beaucoup de ques-
tions toutes les fois qu’il rencontrait quelqu’un qu’il jugeait capable de
lui en donner la solution. La même année où il fut chargé de l’administra-
tion du royaume, il épousa la dame Esquive, veuve du seigneur Gautier,
prince de Galilée, extrêmement riche, et qui avait eu plusieurs fils de son
premier mari. Dès qu’elle se fut unie à Raymond, elle cessa d’avoir des
enfants, par des motifs qui nous sont inconnus, et le comte s’attacha à ses
1. Milon de Plancy s’était opposé à la première demande en ce sens du comte de Tripoli.
2. Nous ne traduisons pas la généalogie de Raymond IV de Saint-Gilles, très soigneuse-
ment faite par voie descendante.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
695
dis et les aima avec une tendresse aussi vive que si lui-même leur eût
donné la vie » Mais en vérité, cette brève disgression parcourue, reve-
nons à la teneur de l’histoire.
12
Guillaume, marquis de Montferrat (qui épouse la sœur de Baudouin IV)
Dans la troisième année du règne du seigneur Baudouin [11 76], vers le
commencement du mois d’octobre, le seigneur marquis Guillaume,
dénommé Longue-Épée, fils du marquis Guillaume de Montferrat senior,
que le seigneur roi et tous les princes du royaume, tant séculiers qu’ecclé-
siastiques, avaient appelé auprès d’eux, débarqua dans le port de Sidon.
Dès l’année précédente, il avait été invité spécialement pour le projet qui
s’exécuta plus tard, que l’on avait arrêté par un traité confirmé de la main
du seigneur roi et pour lequel tous les princes avaient prêté serment en
s’engageant de leur personne. En conséquence, et quarante jours après
son arrivée, le seigneur roi lui donna en mariage sa sœur aînée et lui
conféra en même temps les deux villes maritimes de Jaffa et d’Ascalon,
avec toutes leurs dépendances et tout le comté, ainsi qu’on en était
convenu d’avance dans le traité [...]. « Le marquis Guillaume était d’une
taille convenable, il avait bonne tournure et les cheveux blonds. Plein de
courage, irascible à l’excès, extrêmement généreux, il se livrait avec une
excessive facilité et ne savait jamais cacher aucun de ses projets ; tel il se
montrait au dehors et tel il était dans le fond de son âme. Il s’adonnait
habituellement aux excès de la table et de la boisson, mais non cependant
jusqu’au point de faire tort à sa raison. Il avait, dit-on, l’habitude des
armes dès sa première enfance, et en connaissait parfaitement l’usage ;
enfin il était noble selon le siècle, de telle sorte qu’il n’y avait point, ou
bien peu d’hommes qui pussent se comparer à lui à cet égard. Son père,
en effet, était oncle du seigneur Philippe, roi des Francs, comme frère de
la mère de celui-ci : sa mère avait été sœur du seigneur Conrad, illustre
empereur des Romains, et était tante du seigneur Frédéric qui, depuis la
mort du seigneur Conrad son oncle, de glorieuse mémoire, a gouverné
et gouverne maintenant l’empire romain avec succès ; ainsi le marquis
Guillaume était cousin au même degré de ces deux illustres souverains.
Après son mariage, il vécut avec sa femme pendant pas plus de trois mois
en bon état de santé et fut pris ensuite d’une maladie grave ; il en souffrit
1 . Entre guillemets : la traduction du portrait du comte de Tripoli citée d’après Fr. Guizot,
op. c/7., t. 3, p. 312-314.
696
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sans relâche pendant environ deux mois, et mourut enfin dans le mois de
juin » [...]
7
GUILLAUME DE TYR ANALYSE LES TROIS CAUSES DU SUCCÈS DE SALADIN
Qu’il soit permis de se séparer un peu du tissu de l’histoire, non pour
vagabonder inutilement mais pour apporter quelque chose qui n’est pas
sans fruit. On demande souvent, et on le demande semble-t-il avec raison,
pourquoi nos pères en nombre plus petit ont soutenu avec avantage l’atta-
que de forces ennemies plus grandes et ont détruit avec de modestes
troupes leur multitude En considérant et en discutant avec soin notre
état, une première cause nous est apparue, qui se rapporte à Dieu auteur
de toute chose, parce qu’à la place de nos pères qui furent des hommes
religieux et craignant Dieu, sont nés des fils perdus, des fils scélérats, des
prévaricateurs de la foi chrétienne, qui courent au hasard et sans réfléchir
à travers tout ce qui n’est pas permis, tels les méchants qui dirent à Dieu
leur seigneur : « Retire-toi de nous, nous refusons les voies de ton
savoir. » C’est à juste titre et selon l’exigence de leurs péchés que le Sei-
gneur, ainsi provoqué à la colère, retire sa grâce. Tels sont les hommes
du siècle présent et surtout ceux de l’espace oriental. Celui qui tenterait
avec sa plume diligente de poursuivre leurs habitudes, ou plutôt la mons-
truosité de leurs vices, succomberait sous l’immensité du matériel et pas-
serait plutôt à la satire qu’à la composition de l’Histoire. Une deuxième
cause nous est apparue à côté : qu’au temps passé, quand ces hommes
vénérables conduits par un zèle divin, remplis intérieurement d’une foi
ardente, descendirent en premier dans les régions orientales, ils étaient
accoutumés aux disciplines guerrières, exercés au combat, l’usage des
armes leur était familier. Au contraire le peuple oriental, amolli par une
longue paix, sans arme, inexpérimenté dans les lois du combat, vivait en
vacance. C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner si un petit nombre résista
à un grand nombre plus facilement, ou si après avoir vaincu, ils eurent
l’avantage dans les événements de la guerre [...]. Une troisième cause
aussi, ni inférieure ni moins efficace, s’est derechef imposée à nous : que
dans les temps anciens toutes les cités avaient des seigneurs différents, de
sorte que, pour parler à la façon de notre Aristote, elles n’étaient pas en
position subordonnée et leurs dévouements étaient rarement les mêmes,
plus souvent contradictoires. On combattait avec moins de péril contre
elles, dont le savoir était différent, qui se redoutaient souvent les unes
1. Entre guillemets : la traduction du portrait du marquis de Montferrat cité d’après
Fr. Guizot, op. cil., t. 3, p. 33 1, placé à la suite des autres portraits pour la commodité de la
lecture.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
697
les autres. Le fait est que, pour repousser leurs maux communs, elles ne
pouvaient pas facilement ou ne voulaient pas se réunir. Et ceux qui
avaient plus peur des leurs que de nous prenaient peu les armes pour nous
ruiner. Mais maintenant tous les royaumes qui nous sont limitrophes sont
soumis à un seul pouvoir, avec le soutien du Seigneur. Car dans le proche
passé, un homme très cruel qui abhorrait le nom chrétien comme la peste,
Zengî, père de ce Nûr al Dîn qui est mort récemment, occupa d’autres
royaumes de force, c’est dans notre mémoire, puis occupa de force Ragès
la belle et noble métropole des Mèdes, aussi appelée Édesse, jusqu’à ses
confins, après avoir donné la mort à tous les fidèles qui se trouvaient
dedans. De même Nûr al Dîn son fils, après avoir expulsé le roi de Damas,
plus grâce à la perfidie des siens que grâce à ses propres forces, revendi-
qua pour lui ce royaume et l’ajouta à l’héritage paternel. Tout récemment
le même Nûr al Dîn, grâce à l’aide et l’intelligence de Shirkûh, s’asservit
le très antique et opulent royaume d’Égypte, comme nous l’avons expli-
qué plus largement en traitant ci -dessus du règne du seigneur Amaury.
Ainsi, comme nous le disions, tous les royaumes voisins obéissent au
pouvoir d’un seul, répondent aux signes d’un seul, même malgré eux,
s’arment pour notre malheur à la voix d’un seul, comme un seul homme :
nul parmi eux n’est emporté par des dévouements différents, nul ne passe
outre les ordres du seigneur impunément. Tout ceci, Saladin le possède
pleinement, Saladin que nous avons souvent mentionné, un homme
d’humble origine, un homme de condition extrême, à qui la fortune a
ensuite été extrêmement souriante. Il a abondance d’un or très pur, dit
obrizum, qui vient de l’Égypte et de ses confins, des autres provinces il a
des cavaliers pugnaces et des troupes innombrables assoiffées d’or, qu’il
est assez facile de réunir quand on a abondance d’or. Mais revenons
maintenant à l’histoire [...].
19
SALADIN ARRIVE DEVANT ASCALON (1177)
Pendant que ces choses se passaient dans la région d’Antioche, Saladin
apprenant que le comte [de Flandre] et le principal de l’armée chrétienne,
que lui-même attendait non sans crainte en Égypte, s’étaient rendus dans
la région d’Antioche, jugea fort sagement qu’il pourrait envahir impuné-
ment le royaume vidé de ses forces et obtenir facilement l’un ou l’autre
de ces deux résultats : ou la levée du siège [d’Harenc], ou un triomphe
certain sur ceux des nôtres qui étaient demeurés dans le royaume, s’ils
persévéraient là-bas. Il rassembla de tous côtés ses forces militaires, en
quantité innombrable, s’approvisionna plus encore que de coutume en
armes et en toutes les choses nécessaires à la guerre, sortit d’Égypte, tra-
698
CHRONIQUE ET POLITIQUE
versa la vaste étendue de désert qui nous sépare et arriva à marches
forcées dans la très antique ville de Laris maintenant inhabitée, y laissa
une partie de ses équipements et se débarrassa des bagages lourds. Il prit
avec lui ceux qui semblaient plus rapides et plus experts au combat, laissa
derrière lui nos villages fortifiés de Darum et Gaza la très fameuse,
envoya en avant quelques éclaireurs, et surgit devant Ascalon. Le sei-
gneur roi, averti quelques jours avant de son arrivée, convoquant en hâte
ce qui restait de militaire dans le royaume, était entré peu de jours avant
dans cette même ville avec les siens. Comme nous l’avons dit plus haut,
le comte de Tripoli était absent avec cent de nos chevaliers choisis parmi
beaucoup [au siège d’Harenc], avec aussi le maître de l’Hôpital et ses
frères, et la plus grande partie de la milice du Temple, une petite partie
s’étant installée à Gaza dans la crainte que Saladin ne l’assiégeât, vu que
c’était la première de nos villes qu’il rencontrerait. Comme nous l’avons
dit, Onfroi le connétable du roi souffrait d’une maladie très grave. Le sei-
gneur roi avait donc peu de gens avec lui lorsqu’il apprit que les ennemis
couraient librement à travers la plaine voisine de la ville et la ravageaient :
il invoqua l’aide divine, laissa quelques-uns dans la cité pour la protéger
et sortit avec les siens pour les combattre. Saladin rassembla ses gens en
un seul corps près de la cité. Une fois l’armée chrétienne dehors, vu la
multitude infinie de la partie adverse, les plus expérimentés dirent qu’il
était plus sûr de rester immobile que de se lancer dans les risques incer-
tains de la guerre. On demeura donc immobile jusqu’au soir [...] et on
rentra prudemment dans la cité à la nuit [...].
20
Nous pensions donc qu’ils installeraient leurs camps devant la ville
cette nuit, là où ils étaient la veille, ou bien qu’ils se mettraient plus au
voisinage de la ville pour fermer le siège. La vérité est qu’ils ne prirent
aucun repos, ni eux ni leurs chevaux, parcourant toute la région par
bandes, chacun pillant où l’élan le poussait. Il y avait parmi eux un
satrape d’origine arménienne nommé Ivelin, vaillant à la guerre, ouvert
aux tentations, un apostat qui avait abandonné la foi du dieu médiateur
pour suivre l’impiété des gentils. Avec sa troupe, il alla jusqu’à Ramla,
une ville dans la plaine, la trouva vide car les habitants du lieu s’étaient
méfiés du fait qu’elle n’était pas bien fortifiée : les uns avaient suivi l’ex-
pédition de Baudouin jusqu’à Ascalon, d’autres en troupe plus faible
s’étaient transportés à Jaffa avec les femmes et les enfants, d’autres
avaient grimpé jusqu’à un château assez bien fortifié situé dans la monta-
gne, du nom de Mirabel. Après avoir incendié cette ville, Ivelin s’avança
avec sa suite vers la ville limitrophe de Lidda, divisa ses troupes, l’encer-
cla soudainement, et l’attaqua de flèches en grand nombre et de toutes
CHRONIQUE — LIVRE XXI
699
sortes d’armes, et la harcela sans s’arrêter. Toute la population s’était
sauvée au-dessus de l’église Saint-Georges. Alors, une telle peur avait
envahi les nôtres qu’ils ne mettaient plus leur espoir que dans la fuite ;
l’horreur frappait non seulement ceux qui habitaient dans la plaine par-
courue librement par l’ennemi, mais aussi les habitants de la montagne ;
les habitants de la cité sainte l’abandonnaient presque, sans faire
confiance à sa sécurité, ils se réfugiaient dans le fort de David [...].
21
LE ROI LIVRE BATAILLE VERS RAMLA AVEC PEU DE FORCES ET REMPORTE
LA VICTOIRE. ÉVOCATION DES MAMELOUKS
Pendant que ceci se passait, le seigneur roi, apprenant que la multitude
des ennemis avait occupé ses confins de long en large, sort d’Ascalon
avec les siens, se prépare à faire face à l’ennemi, préférant tenter le risque
de la bataille que soutenir le pillage, l’incendie et le massacre des siens.
Sortant du côté de la mer, suivant le littoral pour ne pas être vu et pouvoir
surprendre l’ennemi, il parvient à la plaine où Saladin s’était installé [vers
Ramla], et aligne son armée dans tout son appareil, à cheval et à pied,
rejoint par les frères de la milice du Temple qui étaient restés à Gaza [...].
Avec le roi se trouvaient Odon de Saint-Amand, le maître de la milice du
Temple et quatre-vingts des siens, le prince Renaud, Baudouin de Ramla
et Balian son frère, Renaud de Sidon, le comte Josselin, oncle du roi et
sénéchal : à eux tous, de toute condition, ils étaient tout juste trois cent
soixante-quinze. Après avoir invoqué l’aide du ciel, devant eux le mer-
veilleux bois vivifiant de la Croix portée 1 par l’évêque de Bethléem, le
seigneur Albert, tous se préparèrent à combattre vigoureusement et dans
l’ordre qui avait été fixé. En même temps, ceux des ennemis qui étaient
partis plus loin piller et incendier venaient les uns après les autres s’ajou-
ter aux formations ennemies, leur nombre grossissait, en sorte que les
nôtres étaient poussés à désespérer non seulement de la victoire mais
aussi du salut et de la liberté, à moins que le Seigneur qui n’oublie pas
ceux qui espèrent en lui, dans sa clémence, ne les soulevât par une inspi-
ration intérieure. Les ennemis ordonnent leurs rangs selon la discipline
militaire, décidant qui combattrait en premier, qui en secours.
1 . Geslabal in manibus , dans le texte latin ; la relique de la Croix était apportée dans les
batailles.
700
CHRONIQUE ET POLITIQUE
22
Alors les rangs des guerriers se rapprochèrent graduellement, la
bataille commença, d’abord l’issue fut incertaine malgré l’inégalité des
forces, puis les nôtres, qui se pressèrent avec plus de courage, rendus plus
forts que d’habitude par une grâce céleste qui les habitait, brisèrent les
légions et les mirent en fuite. Lorsque j’ai voulu savoir et cherché avec
diligence dans de nombreuses relations véridiques quel était le nombre
des ennemis, il apparut qu’il était entré à l’intérieur de nos confins vingt-
six mille cavaliers équipés, sans compter ceux qui montaient des bêtes de
somme et des chameaux ; sur ce nombre, huit mille étaient remarquables,
les Turcs les appellent dans leur langue Toassim , et les dix-huit mille
restant n’en faisaient pas partie, les Turcs les appellent Caragolam. Parmi
les remarquables, il y en avait mille revêtus de soie de couleur safran par-
dessus leurs cuirasses, de même que Tétait Saladin, qui l’assistaient
comme gardes du corps privés. En effet, les satrapes des Turcs et leurs
plus grands princes, qu’eux-mêmes appellent Émir en langue arabe, ont
l’habitude d’élever avec soin des adolescents nés d’esclaves, ou achetés,
ou tombés entre leurs mains dans les combats ; ils les instruisent diligem-
ment dans la discipline de la guerre ; lorsqu’ils sont devenus adultes, ils
leur donnent un salaire proportionné au mérite de chacun et leur confèrent
même des possessions considérables. Dans les hasards de la guerre, ils ont
l’habitude de leur confier le soin de veiller à la sûreté de leur personne, et
mettent beaucoup d’espoir en eux pour remporter la victoire. Ils les appel-
lent en leur langue Mamelouks. Entourant sans cesse leur seigneur, ils
font tous ensemble les plus grands efforts pour éloigner de lui les blessu-
res et le suivent jusqu’à la mort. Ceux-ci continuèrent à se battre avec
constance et persistèrent jusqu’au moment où leur seigneur prit la fuite,
si bien que, tandis que les autres se sauvaient, les Mamelouks furent
presque tous tués [...].
Cette belle victoire, à jamais mémorable, nous fut accordée par le Ciel
la troisième année du règne de Baudouin IV, le 18 novembre, le jour de
la fête des saints martyrs Pierre d’Alexandrie et la vierge Catherine. Le
seigneur roi étant retourné à Ascalon, y attendit l’arrivée de tous ceux qui
avaient poursuivi les fugitifs de divers côtés ; ils furent tous rassemblés
le quatrième jour. On les voyait arriver chargés de butin, traînant à leur
suite des esclaves, des troupeaux de chameaux, des chevaux, des tentes,
exultant, « comme les vainqueurs après la prise du butin, quand ils parta-
gent les dépouilles », selon ce que dit le prophète.
CHRONIQUE — LIVRE XXI
701
23
[...] Qu’il soit permis ici de regarder avec attention et considérer inté-
rieurement la largesse du don divin, et de dire comment le pieux consola-
teur voulut revendiquer pour lui toute la gloire qu’il a manifestée dans sa
libéralité envers nous. Certes, si le comte de Flandre, le prince d’Antio-
che, le comte de Tripoli et cette multitude de chevaliers alors absente
eussent pris part à l’œuvre présente divinement dirigée par le Ciel, à la
façon des imprudents que l’orgueil surprend d’habitude dans la prospé-
rité, ils n’eussent pas craint, sinon de dire, du moins de penser : « C’est
notre main excellente et non le Seigneur qui a fait tout ceci '. » Et mainte-
nant, suivant Sa parole, où il est écrit « Moi, je ne donnerai point ma
gloire à un autre », le Seigneur, se réservant pour lui seul toute l’autorité
et toute la gloire, utilisant les services non d’un grand nombre mais de
peu d’hommes et renouvelant dans sa clémence les miracles de Gédéon,
a détruit une immense multitude, signifiant que c’est à lui-même et non à
un autre qu’appartient le bienfait où un seul poursuit mille, et deux
mettent en fuite dix mille [...].
24
LE DÉPART NON REGRETTÉ DU COMTE DE FLANDRE, QUI ABANDONNE LE
SIÈGE D'HARENC ( 1 1 78)
Tandis que ces choses se passaient auprès de nous, le comte de Flandre
et ceux qui étaient avec lui continuaient à assiéger le château de Harenc,
mais inutilement. Adonnés aux plaisirs dissolus, ils s’occupaient plus de
jeux de dés et autres voluptés nocives que ne l’exigeait la discipline mili-
taire ou la règle d’un siège ; ils se rendaient sans cesse à Antioche pour
s’adonner aux bains, aux excès de la table, à l’ébriété et autres voluptés
lubriques, ils abandonnaient le siège à la paresse. Mais ceux qui parais-
saient plus assidus étaient comme engourdis dans leur paresse, ne fai-
saient rien de bon et d’utile : ils perdaient leur temps dans l’oisiveté et
passaient leurs journées immobiles, comme les eaux des marais. Le même
comte ne cessait aussi de répéter tous les jours qu’il était obligé de partir
et qu’il demeurait là malgré lui. Ces paroles non seulement détournaient
ceux qui faisaient le siège à l’extérieur de projet honorable, mais ren-
daient aussi les assiégés plus décidés à résister [...]. Après des événements
variés et des assauts fréquents qui auraient rendu la prise possible si la
1. Dt, xxxn, 27.
702
CHRONIQUE ET POLITIQUE
chose avait été menée avec plus de courage et la divinité 1 nous avait été
propice, la négligence s’abattit comme nous l’avons dit ci-dessus, et à
cause de nos péchés, tout courage quitta les nôtres, toute sagesse disparut,
et alors que ceux qui étaient tenus enfermés étaient tombés plus tôt dans
le désespoir suprême, les nôtres commencèrent à discuter pour rentrer
chez eux. Nous ne pouvons assez nous étonner — cela paraît en effet
dépasser l’entendement humain — que le Seigneur ait conduit tant de
princes à une telle obscurité de l’esprit, qu’il les ait frappés d’un tel aveu-
glement dans son indignation qu’on rende aux ennemis un château déjà
presque conquis, sans que personne ne l’empêche, uniquement par négli-
gence et jalousie. Donc le seigneur prince, voyant que le comte de Flandre
avait ainsi irrévocablement fixé son projet et s’obstinait dans son dis-
cours, reçut des assiégés une quantité d’argent inconnue de nous et leva
le siège. Le comte de Flandre revint à Jérusalem, y passa les jours solen-
nels de la sainte Pâques, se prépara au retour, fit préparer des galères et
les nefs nécessaires pour le transport de ses bagages, et alla s’embarquer
à Laodicée de Syrie, pour retourner chez lui en passant chez le seigneur
empereur de Constantinople. Il ne laissa derrière lui aucune action qui pût
mettre sa mémoire en honneur [...].
25
DES ÉVÊQUES DU ROYAUME VONT AU TROISIÈME CONCILE DE LATRAN
L’an 1178 et la cinquième année du règne du seigneur Baudouin IV,
au mois d’octobre, convoqués à Rome au synode général annoncé l’année
précédente dans tout le monde latin, partirent depuis notre Orient : moi
Guillaume archevêque de Tyr, Héraclius archevêque de Césarée, Albert
évêque de Bethléem, Raoul évêque de Sébaste, Josce évêque d’Acre,
Romain évêque de Tripoli, Pierre prieur de l’église du Sépulcre du Sei-
gneur, et Renaud abbé de l’église de la montagne de Sion. L’évêque
Josse, qui se rendait au concile avec nous, était en outre chargé d’une
mission auprès du seigneur Henri duc de Bourgogne, qu’il devait inviter
à se rendre chez nous. Nous étions convenus à l’unanimité de donner en
mariage à ce duc la sœur du seigneur roi, qui avait épousé d’abord le
marquis, et de lui accorder les mêmes conditions. Déjà le duc avait
accepté avec joie ces propositions qui lui avaient été portées auparavant
par le même évêque, et l’on dit même qu’il avait juré de sa propre main
qu’il viendrait. Cependant, il s’y refusa dans la suite, pour des causes qui
nous sont encore inconnues, oubliant ses promesses et méconnaissant les
1 . Latin divinitas : il faut bien constater que Guillaume de Tyr se sert aussi bien du mot
divinitas que de deits (Dieu, écrit sans majuscule) ou dominas (Seigneur, écrit sans
majuscule).
CHRONIQUE — LIVRE XXI
703
serments par lesquels il s’était engagé [...]. Le synode fut célébré dans la
basilique constantinienne qui est dite le Latran, avec trois cents évêques,
le 5 mars 1 1 79, la vingtième année du pontificat d’Alexandre III. Si quel-
qu’un désire connaître les statuts, les noms des évêques, leur nombre et
leurs titres, qu’il lise l’écrit que nous avons composé avec soin à la
demande des saints pères présents au synode, que nous avons ordonné de
placer dans les archives de la sainte église de Tyr, que nous gouvernons
depuis six ans déjà, au milieu des autres livres que nous y avons apportés.
27
SALADIN RAVAGE LA RÉGION DE SIDON, DÉSASTRE DE MARGIUM (MARJ
’AYÛN) ( 1 1 79)
Le mois suivant, Saladin, qui était déjà entré deux fois et même plus
dans le pays de Sidon et l’avait ravagé librement, incendiant et tuant,
résolut d’y retourner, installa ses camps entre la ville de Panéas et le
fleuve de Dan, envoya des coureurs en avant faire du butin et allumer des
incendies, lui-même ne quittant pas le camp, comme en secours ; il atten-
dait leur retour et le résultat de leurs agressions. On annonça donc au sei- »
gneur roi que Saladin sévissait ainsi dans nos confins. Lequel, prenant
avec lui le bois de la croix du Seigneur, convoqua tous les siens et se
rendit en hâte à Tibériade avec tous les hommes qu’il put rassembler ; de
là par le village fortifié de Sephet, la très antique ville de Naason, il arriva
au susdit Toron, où il apprit en toute certitude par les messagers qui
allaient et venaient que Saladin était toujours dans le même lieu avec son
armée, pendant que ses chevaliers avec une armure plus légère, envoyés
en avant, pillaient et ravageaient la région de Sidon. Après délibération,
il plut à tous d’aller à l’ennemi ; ils convinrent de se diriger vers Panéas,
arrivèrent au bourg dit Mésaphar, situé au sommet de la montagne d’où
on voyait toute la région au-dessous jusqu’aux pieds du Liban, ils
voyaient aussi à distance les camps des ennemis, et chacun découvrait les
ravages et les incendies. Descendant rapidement la pente de la montagne,
ils ne pouvaient entraîner avec eux la masse des piétons, ceux-ci étaient
fatigués par la longueur du chemin depuis le village, les cavaliers ne pou-
vaient pas adapter leurs pas à ceux qui marchaient : c’est pourquoi ils
arrivèrent dans la plaine aux pieds de la montagne avec un petit nombre
de piétons, les plus agiles, au lieu appelé en langue vulgaire Margium
[Marj ’Ayûn]. Ils s’arrêtèrent là quelques heures pour délibérer sur ce
qu’il fallait faire. Pendant ce temps Saladin, un peu effrayé de l’arrivée
subite du roi, craignant pour ses coureurs qu’il voyait comme séparés de
lui et de tous les siens et redoutant en outre d’être attaqué dans son camp.
704
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ordonna de transporter tous ses équipements, bagages et provisions 1 entre
les remparts intérieurs et extérieurs de la ville à côté, pour être plus rapide
quelle que soit la tournure de la guerre. Prêt, très incertain de la suite, il
attendait. Mais ses coureurs qui étaient partis piller, effrayés en apprenant
l’arrivée des nôtres, éloignés des autres, se dirigèrent au mieux pour se
regrouper, traversèrent le fleuve qui coupe par le milieu les champs de
Sidon et la plaine où nous avons dit que les nôtres se trouvaient et couru-
rent à la rencontre des nôtres. Le combat de près commença ; le Seigneur
aidant, les nôtres eurent très vite l’avantage, ils en tuèrent et en jetèrent
beaucoup à terre, mais plus encore prirent la fuite et s’efforcèrent de
rentrer dans leur camp.
28
En même temps Odon, maître de la milice du Temple, le comte de
Tripoli et d’aut r es qui les suivaient montèrent sur une colline devant eux,
ayant le fleuve à leur gauche et sur la droite la grande plaine et le camp
des ennemis. Saladin, apprenant que les siens avaient des difficultés,
qu’ils étaient en péril et même risquaient la mort, se prépara à leur porter
secours [...] il s’élança subitement sur les nôtres qui les poursuivaient,
trop sûrs d’eux. Nos gens de pied, pendant ce temps, chargés des dépouil-
les de ceux qu’ils avaient tués, et croyant qu’il ne restait plus rien à faire
pour une victoire qui leur semblait complète, se reposaient tranquillement
sur les bords du fleuve. Nos cavaliers virent les ennemis qu’ils croyaient
vaincus se précipiter sur eux avec des forces nouvelles, ils n’eurent pas le
temps ou le loisir d’organiser la troupe selon la discipline militaire et de
se ranger en bon ordre, ils résistèrent dans la confusion un certain temps
et soutinrent avec constance le choc des ennemis. Enfin, les forces trop
inégales et ne pouvant pas s’aider mutuellement, dispersés en désordre
comme ils étaient, ils prirent la fuite et succombèrent honteusement. Il
leur eût été assez facile d’échapper aux ennemis par divers autres côtés et
de se mettre en sûreté ; mais ils suivirent le plus mauvais parti, en puni-
tion de nos péchés, et se jetèrent dans des défilés tout parsemés de rochers
escarpés dont il était à peu près impossible de sortir [...].
Parmi ceux des nôtres qui furent faits prisonniers, il y eut Odon de
Saint-Amand, maître de la milice du Temple, homme méchant, orgueil-
leux et arrogant, coléreux 2 , ni craignant Dieu, ni respectueux des
hommes. Il fût même cause dudit dommage, au dire de beaucoup, dont
1 . Impedimenta, sarcinas et omnem suppelectilem, dans le texte latin une des nombreu-
ses formules dans toute description de l’armée, qui pourrait être résumée en «charge-
ments », pour moins de lourdeur.
2. Guillaume de Tyr se sert d’une métaphore intraduisible : spiritum f irons habens in
naribus , « ayant dans le nez l’esprit de fureur ».
CHRONIQUE — LIVRE XXI
705
nous avons recueilli un étemel opprobre. On dit qu’il mourut l’année où il
fut pris, dans les chaînes et dans une prison affreuse, pleuré de personne.
Baudouin de Ramla, homme noble et puissant, Hugues de Tibériade
aussi, beau-fils du seigneur comte de Tripoli, jeune homme d’un bon
naturel et très aimé de beaucoup, et bien d’autres dont nous n’avons su ni
les noms ni le nombre furent aussi faits prisonniers.
29
L’ARRIVÉE DU COMTE DE CHAMPAGNE ET DE GRANDS SEIGNEURS PARENTS
DU ROI. DIEU SEMBLE AVOIR ABANDONNÉ SES FILS : QUESTIONS DE GUIL-
LAUME DE TYR
Donc, tandis que nos affaires étaient ainsi contraires, voici qu’arriva
dans la cité d’Acre, avec une nombreuse suite de nobles, le seigneur
Henri, comte de Troyes, homme magnifique, fils du comte Thibaut l’An-
cien, que nous avions laissé nous-même à Brindes, ville de la Pouille, au
moment où nous revînmes du concile. Beaucoup de nobles avaient tra-
versé la mer en même temps, avons-nous dit, à savoir le seigneur Pierre
de Courtenay, frère du seigneur Louis roi des Francs, et aussi le seigneur
Philippe fils du seigneur comte Robert, frère du même roi, et élu à l’évê-
ché de Beauvais. Leur arrivée rendit quelque espérance aux nôtres, très
frappés de consternation par les derniers événements. Ils espéraient que
le patronage de tant de si grands princes repousserait les affronts futurs et
vengerait les affronts passés. La vérité est que, la divinité étant contre
nous, ils ne chassèrent pas les premiers affronts et tombèrent même dans
de plus grandes calamités. Saladin en effet, notre très cruel ennemi,
s’enorgueillit tant de ses succès et des faveurs de la fortune qu’avant de
permettre aux nôtres de respirer, il mit immédiatement le siège devant le
château souvent mentionné, achevé le mois d’avril précédent '. Le
château avait été confié aussitôt construit aux frères de la milice du
Temple, qui revendiquaient la possession de toute la région en vertu
d’une concession des rois, et furent chargés de le défendre. Lorsque le
seigneur roi l’apprit, il convoqua tout l’appui du royaume et toute la
milice, et prenant avec lui le seigneur comte Henri et les autres nobles qui
venaient d’arriver, il se rendit en hâte à Tibériade, où, aux grands du
royaume rassemblés, il proposa d’aller porter secours aux assiégés et de
forcer les ennemis à se retirer. Mais pendant qu’il attendait et qu’on
remettait le jour du départ, on vint annoncer, et c’était vrai, que le château
avait été pris de force, détruit jusqu’aux fondations, et que tous ceux
1. On sait par les sources arabes que la forteresse construite au lieu-dit le Gué de Jacob,
dans la vallée du Jourdain (cf. chap. 25 du même livre), était très puissante et avait été très
coûteuse ; le massacre fut sans merci.
706
CHRONIQUE ET POLITIQUE
laissés pour le défendre étaient tués ou prisonniers. Ainsi vint s’ajouter
aux malheurs précédents une plus grande confusion, si bien qu’on pouvait
dire en vérité : « Le Seigneur Dieu s’est retiré d’eux », en vérité, « Les
jugements de Dieu sont des abîmes très profonds », en vérité « Dieu est
terrible dans ses desseins sur les fils des hommes ». Après avoir, l’année
précédente, donné à ses fidèles une telle immensité de munificences, il
souffre que les mêmes soient maintenant mis dans la crainte et la confu-
sion. Quelqu’un a-t-il connu les intentions du Seigneur, quel fut son
conseiller ? Qu’est-ce donc. Seigneur Dieu ? As-tu retiré Ta grâce parce
que la présente multitude de nobles est nombreuse, de peur qu’ils ne s’at-
tribuent à eux-mêmes ce qui n’est pas donné aux mérites mais par la
grâce ? Ou bien parce qu’ils n’avaient pas rendu assez d’actions de grâces
à Toi, leur Bienfaiteur, pour les bienfaits que Tu leur avais accordés
naguère gratuitement ? Ou bien parce que Tu châties le fils que Tu as
aimé ? Remplis-Tu nos faces d’ignominie, afin que nous cherchions Ton
saint Nom, qui est béni dans tous les siècles ? Nous savons. Seigneur, et
nous confessons que Tu ne changes pas, car Tu as dit : « Je suis Dieu et
je ne change pas. » Ainsi donc, quoi qu’il en soit, nous savons que Tu es
juste. Seigneur, et que Ton jugement est droit !
LIVRE XXII
La suite du règne de Baudouin IV
(1180-1183)
Une trêve est signée avec Saladin. Divisions à la cour au sujet d’une
régence du royaume. La trêve est rompue en 1 182, Saladin revient d 'Egypte,
passe aux environs de Montréal, s ' installe à Damas. Imprévisible, de là, il
ravage la Galilée, met le siège devant Beyrouth, abandonne à l’arrivée du
roi, part en Mésopotamie où il prend Alep, revient et franchit le Jourdain.
Les Latins vont à sa rencontre mais ne veulent pas livrer bataille. Saladin
redescend vers l’Egypte et met le siège devant Kérak (Montréal). Le roi fait
couronner son neveu Baudouin âgé de cinq ans.
• 1. Le roi donne en mariage sa sœur, qui avait été la femme du marquis, à
un certain adolescent, Guy de Lusignan. Une trêve est signée avec Saladin, à
conditions égales, contre l’habitude.
• 2. Saladin envahit en ennemi la région de Tripoli et ravage les récoltes et
les bonnes terres.
3. Une flotte d’Égyptiens arrive à l’île d’Antarados [Tortose] ; le comte de
Tripoli établit un traité avec Saladin.
CHRONIQUE — LIVRE XXII 707
4. L’archevêque de Tyr repart à Constantinople. Le seigneur Louis, roi des
Francs, meurt.
5. le seigneur roi donne sa sœur plus jeune en mariage à Onfroi III. L’em-
pereur de Constantinople meurt.
6. Le prince d’Antioche est frappé d’anathème à cause d’une maîtresse
qu’il avait épousée alors que sa femme vivait encore.
• 7. Le patriarche de Jérusalem s’y dirige, pour tenter de porter remède à une
affaire éprouvante. Le seigneur pape Alexandre meurt.
8. Le fils de Nûr al Dîn meurt, son héritage va au seigneur de Mossoul, son
parent.
• 9. [Conversion des Maronites.]
10. Une rivalité dangereuse naît entre le roi et le comte de Tripoli et va
jusqu’à la haine manifeste.
1 1 . Des troubles naissent à Constantinople et, un méchant homme étant au
gouvernement, Andronic, le peuple des Latins est expulsé.
12. On attribue les causes des troubles et de la querelle.
13. Andronic occupe la ville [de Constantinople] et les palais après avoir
tué les nobles et opprime le peuple sous une domination violente.
14. Le peuple des Latins, qui s’était replié dans les galères, ravage par acte
d’hostilité les îles et les lieux maritimes.
• 15. Saladin casse à nouveau le traité qu’il avait établi avec le seigneur roi,
le roi va à sa rencontre au-delà du Jourdain ; les Turcs détruisent le village de
Buria, réduisant ses habitants en captivité.
• 16. Le même occupe impétueusement notre château dans la région de
Suites, à savoir une grotte très défendue.
17. Le même entre de force dans nos confins; un combat est livré au
château de Forbelet, la victoire est ambiguë.
• 18. Le même assiège Beyrouth après avoir appelé une flotte d’Égypte.
• 19. Le roi s’avance jusqu’à Tyr pour la libérer, Saladin lève le siège.
• 20. Saladin traverse l’Euphrate, entre en Mésopotamie.
2 1 . Le roi ravage par acte d’hostilité les confins des Damascènes.
22. Le même assiège la forteresse que Saladin avait occupée récemment
[Suites], la prend et la restitue à la chrétienté.
23. Le roi entre de nouveau dans les confins des Damascènes avec ses
expéditions.
• 24. Un cens est collecté dans le royaume pour protéger des futurs événe-
ments.
• 25. Saladin assiège Alep et obtient la place à certaines conditions, le prince
d’Antioche échange Tarse avec Rupin, le duc des Arméniens.
• 26. Le roi, envahi par la maladie à Nazareth, institue Guy de Lusignan,
comte de Jaffa, procurateur du royaume.
• 27. Saladin, entré dans nos confins avec d’immenses forces, s’arrête autour
de la région de Scitopolis [Bethsam], les nôtres vont à sa rencontre.
• 28. Une grande famine commence dans l’armée ; alors, tant les nôtres que
les ennemis se séparent sans avoir livré combat.
• 29. Saladin assiège la ville de Pétra au-delà du Jourdain, il combat avec
ardeur.
708
CHRONIQUE ET POLITIQUE
30. Le roi retire l’administration des mains du comte de Jaffa, il couronne
Baudouin, son neveu, du diadème royal.
• 3 1 . Le roi, après avoir rassemblé ses troupes, se dépêche d’aller au-delà du
Jourdain pour secourir les assiégés, Saladin lève le siège.
1
SALADIN ENTRE TIBÉRIADE ET PANÉAS
[...] Pendant que le prince d’Antioche et le comte de Tripoli s’étaient
tous deux arrêtés quelques jours à Tibériade, Saladin, ignorant de leur
présence, entra dans cette ville à l’improviste ; il ne fit cependant aucun
mal aux habitants, et se retira de nouveau aux confins de Panéas [Banyas].
Comme il demeurait là avec ses armées, en attendant comme il apparut
ensuite une flotte armée de cinquante galères qu’il avait fait préparer tout
l’hiver précédent, le seigneur roi, qui redoutait ce séjour, lui envoya des
messagers chargés de traiter avec lui d’une trêve. Saladin accepta, dit-on,
ces propositions avec empressement, non qu’il se méfiât de ses forces, ni
qu’il eût la moindre crainte de ceux qu’il avait souvent battus cette année,
mais parce que toute espèce d’aliments pour les chevaux aussi bien que
pour les hommes manquait à cause de l’extrême sécheresse et du manque
de pluie depuis cinq ans continus dans la région de Damas. On conclut
donc une trêve sur terre et sur mer, tant pour les étrangers que pour les
indigènes, confirmée par serments réciproques, à des conditions assez
modestes quant à nous, en ce que, chose qui n’était encore jamais arrivée
dit-on, le traité était sur pied d’égalité, les nôtres ne se réservant rien de
particulier.
2
SALADIN DANS LE COMTÉ DE TRIPOLI, ENTRE ARCIS (ARQÂ) ET LE K.RAK. DES
CHEVALIERS
Cette même année, l’été suivant [1180], Saladin, ayant pourvu à la
sûreté de ses provinces de Damas et de Bosrâ, conduisit toute sa cavalerie
vers la région de Tripoli, y installa son camp et dispersa ses escadrons 1
par toute la région. Le comte s’était retiré avec les siens dans la ville
d’Arqâ, et cherchait une occasion favorable pour se commettre avec les
ennemis sans s’exposer à de trop grands dangers. En outre, les frères de
la milice du Temple qui étaient dans la même région se tenaient renfermés
I. Turme, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XXII
709
dans leurs places s’attendant d’un moment à l’autre à y être bloqués, et
n’osaient se commettre témérairement avec ceux qui se rassemblaient.
Les frères de l’Hôpital, saisis des mêmes craintes, s’étaient renfermés
dans leur château appelé Krak et estimaient qu’ils auraient assez à faire,
au milieu de ce trouble, à protéger leur susdite place 1 2 des dommages
ennemis. L’armée des ennemis était ainsi au milieu, entre les susdits
frères et les expéditions du seigneur comte, en sorte qu’ils ne pouvaient
se prêter mutuellement aide ni même s’envoyer des messagers qui les
auraient informés les uns les autres de leur situation. Pendant ce temps,
Saladin déambule par toute la plaine et surtout là où elle est cultivée ;
personne ne s’opposant, il parcourt tout librement, il incendie les récoltes,
en partie déjà rassemblées dans les aires, en partie en gerbes dans les
champs, en partie enfin encore sur pied ; il pousse au loin le butin, tout
est ravagé.
7
LE CLERGÉ VA EN VAIN À ANTIOCHE FAIRE RENONCER LE PRINCE À SA MAÎ-
TRESSE 3
Les nôtres, voyant le mal s’aggraver et n’espérant nul remède — déjà
en effet, non seulement le prince était frappé d’anathème mais toute la
région était mise sous interdit à cause des rapines, des incendies de lieux
vénérables commis dans les possessions, si bien qu’on n’administrait
aucun sacrement au peuple sinon le baptême des enfants — , prirent
encore plus peur en voyant dans quel malheur la cause était tombée, où
l’on ne pourrait rester longtemps sans faire courir de péril à tous. Ils
ordonnent donc en conseil commun que le seigneur patriarche, également
le seigneur Renaud de Châtillon qui avait été quelque temps prince d’An-
tioche et qui était le beau-père du jeune seigneur Bohémond, également
le maître de la milice du Temple frère Arnaud de Toroge et le maître de
la maison de l’Hôpital frère Roger de Molins viennent dans ces régions
pour trouver avec l’aide de Dieu un remède à de tels maux, provisoire ou
définitif. Car nous avions peur que ce fût imputé à nous comme négli-
gence ou même méchanceté, par le seigneur pape et les princes d’au-delà
des mers, que nous ne donnions pas de signe de compassion à nos voisins
souffrant de telles misères, que nous ne travaillions pas à chercher des
remèdes. Donc le seigneur patriarche prend avec lui, parmi les prélats des
1. Place (trad. de Fr. Guizot) — traduction du latin municipium , où muni ( munere , forti-
fier) compte plus que municipe.
2. Ici traduction du latin oppidum.
3. Bohémond Junior, le prince d’Antioche, a renvoyé sa femme, Théodora, nièce de
l’empereur byzantin, pour « une certaine Sibylle qui usait dit-on de maléfices » (livre XXII,
5 ).
710
CHRONIQUE ET POLITIQUE
églises, le seigneur Monachus de Césarée, élu, le seigneur Albert évêque
de Bethléem, le seigneur Renaud abbé du Mont-Sion, le seigneur Pierre
prieur de l’église du Sépulcre du Seigneur, des hommes sages et remar-
quables, et suivi de tous ses autres compagnons de route, ils descendent
dans ces régions et s’ajoutent le seigneur comte de Tripoli, très familier
et aimé du prince, pour pouvoir se 1 ’attacher plus facilement dans la négo-
ciation. Ils se retrouvent à Laodicée et, se réunissant à part tant avec le
seigneur patriarche [d’Antioche] qu’avec le seigneur prince, ils convien-
nent avec tous les deux d’un jour à Antioche. Ils établirent une paix provi-
soire : à savoir que, une fois remis tout ce qui avait été enlevé tant au
patriarche qu’aux évêques et aux lieux vénérables, l’interdit cesserait, les
bienfaits des sacrements de l’Église seraient restitués, et lui-même sup-
porterait avec patience la sentence portée par les évêques, ou bien, s’il
voulait être absous tout à fait, il renverrait sa maîtresse et rappellerait sa
femme. Ceci fait, ils pensèrent donc avoir calmé l’incendie et retournè-
rent chez eux. Mais le prince, irrévocablement obstiné, a persévéré dans
ses souillures [...].
9
CONVERSION DES MARONITES (1182)
Tandis que notre royaume jouissait d’une paix provisoire, comme nous
l’avons dit plus haut, une nation de Syriens, habitant dans la province de
Phénicie, vers le Liban à côté de la ville de Gibelet, subit une mutation
importante dans son statut. Après avoir pendant près de cinq cents ans
suivi Terreur d’un certain hérésiarque Maron, c’est pourquoi ils sont dits
Maronites, et s’être complètement séparés des sacrements de l’Église, par
inspiration divine revenus à eux-mêmes, déposant leur faiblesse. Terreur,
qui les avait mis si longtemps en péril, abjurée auprès du patriarche d’An-
tioche Amaury, troisième patriarche latin qui gouverne maintenant cette
Église, ils revinrent à l’unité de l’Église catholique, adoptèrent la foi
orthodoxe, prêts à embrasser et observer en tout respect les traditions de
l’Église romaine. Cette population était assez considérable, on dit qu’elle
dépassait le nombre de quarante mille et habitait dans les évêchés de
Jebaïl, Bosrâ et Tripoli, au milieu des montagnes et sur les revers du
Liban comme nous l’avons dit. C’étaient des hommes forts, vaillants à
la guerre, et fort utiles pour nous dans les très fréquents rapports qu’ils
entretenaient avec les ennemis. Aussi leur conversion à la sincérité de la
foi causa une très grande joie aux nôtres. L’erreur de Maron et ses disci-
ples est et fut celle-ci, comme on le lit dans le sixième synode dont on
sait qu’il fut réuni contre eux, où fut portée la sentence de condamnation :
que dans notre Seigneur Jésus-Christ, il y a seulement une volonté et une
CHRONIQUE — LIVRE XXII
711
opération dès l’origine, un article réprouvé par l’Église des orthodoxes.
Ils ajoutèrent beaucoup d’autres choses pernicieuses après s’être séparés
de l’assemblée des fidèles. Conduits à se repentir de tout cela, comme
nous l’avons dit plus haut, ils revinrent à l’Église catholique avec leur
patriarche et quelques évêques, qui se tinrent à leur tête sur le chemin du
retour à la pieuse vérité, comme ils les avaient auparavant précédés dans
l’impiété.
15
SALADIN REVIENT DANS LA RÉGION DE DAMAS (1182)
[...] Saladin, rompant le traité, reprenant le cours de sa vieille haine,
commença à réfléchir comment accabler de nouveau notre royaume. Il
convoqua donc toutes ses expéditions, toutes ses forces tant à pied qu’à
cheval et la multitude de ceux qui avaient abandonné Damas et les régions
limitrophes les années précédentes, pour descendre en Égypte et échapper
au fléau de la famine, et il se proposa de revenir à Damas pour mieux
nous accabler en étant quasiment voisin. S’ajoutait aussi de pouvoir nous
porter dommage au passage, en traversant notre région située au-delà du
Jourdain, soit en brûlant les grains déjà blancs prêts à être moissonnés,
soit en s’emparant de force d’une ou de plusieurs forteresses qui étaient
dans cette province. On dit que Saladin avait surtout en considération
d’obtenir satisfaction pour lui-même du prince Renaud qui commandait
la région, parce que celui-ci, disait-on, avait pris des Arabes pendant le
temps du traité, contre la loi des pactes, et qu’il avait refusé de les rendre
lorsqu’on les redemanda. Informé par ses éclaireurs de son arrivée et de
son propos, le roi tint à Jérusalem une cour générale, et après qu’on eut
examiné avec soin les demandes de Saladin, sur l’avis de quelques-uns,
il se rendit avec toutes les forces du royaume dans ladite région, en traver-
sant la vallée Silvestre où se trouve la mer Morte, à la rencontre de
Saladin pour s’opposer à la dévastation de la province. Saladin cependant,
ayant traversé le désert avec ses troupes, cheminant presque vingt jours
avec beaucoup de difficultés, arriva sur la terre habitable et installa son
camp sur nos confins à dix milles environ de la forteresse appelée Mont-
réal, attendant d’être certain de l’état de la région et d’où se trouvaient le
roi et ses expéditions. Lequel avait installé son camp auprès d’une ville
antique, nommée Petra Deserti, en Seconde Arabie, à presque trente-six
milles de distance de l’armée de Saladin. Il était là avec toute la force du
royaume. Mais le comte de Tripoli n’y demeurait qu’à regret, car c’était
contre son conseil que le roi avait dirigé là son armée et laissé les autres
parties du royaume sans surveillance et sans chevalerie : en faveur du
712
CHRONIQUE ET POLITIQUE
susdit prince Renaud, en effet, plutôt qu’en considération du meilleur
avantage, quelques-uns y avaient poussé le roi, sans faire beaucoup atten-
tion à ce qui pouvait arriver entre-temps au royaume privé de ses forces.
Combien ce fut imprudent, la suite ne tarda pas à le prouver. Ceux qui
étaient princes autour de Damas, de Bosrâ, de Baalbek et d’Homs, voyant
la force du royaume absente et toute la région dépourvue de chevalerie,
convoquèrent leurs forces à notre insu et sans bruit, passèrent le Jourdain
près de la mer de Galilée, qui est la mer de Tibériade, arrivèrent secrète-
ment sur nos confins, et parvinrent dans la région de Galilée qui est sous
le mont Tabor, à un lieu nommé Buria [...].
16
[...] Les princes ennemis qui avaient, comme nous l’avons dit, forcé
Buria et emmené notre peuple en captivité se dirigèrent vers ce lieu [dans
la région de Suites], apparurent subitement devant la forteresse 1 et s’en
rendirent maîtres au bout de cinq jours. Sur ce fait, tous n’ont pas la même
opinion. Certains assurent que ceux qui étaient dans la forteresse la livrè-
rent pour de l’argent, d’autres que la caverne fut percée par côté, ce qui
était facile parce que c’était une roche en calcaire friable, qu’ils entrèrent
de force à l’étage inférieur, l’occupèrent et de là obligèrent ceux qui
étaient au milieu et en haut — car on dit qu’il y avait là-trois demeures —
à se rendre. On découvrit plus tard que le fort 2 parvint aux ennemis par
la faute des « magistrats 3 » qui dirigeaient les autres : en effet, les autres
voulant résister, les dirigeants empêchèrent d’autorité qu’il y eût une
défense et passèrent ensuite à l’ennemi après la reddition. On disait que
ceux qui dirigeaient étaient syriens, qui sont considérés chez nous comme
mous et efféminés, ce qui aggravait la faute de Foulque [de Tibériade]
qui avait mis de tels hommes à la tête d’un lieu si nécessaire. Cette nou-
velle se répandit au loin à travers le royaume et arriva jusqu’aux nôtres
qui se trouvaient au-delà du Jourdain et voulaient empêcher le passage de
Saladin, qui montait d’Égypte en Syrie et s’approchait de Damas. En le
découvrant, ils furent tous consternés et surtout le comte de Tripoli, des
soins de qui le fort dépendait. Ceux qui avaient laissé le royaume avec
négligence firent ici preuve de plus de négligence, ils ne purent rien faire
qui plaise à Dieu, rien faire d’utile au royaume. Car, alors qu’ils auraient
dû aller à la rencontre de Saladin jusqu’aux confins de notre région et
l’empêcher d’entrer, ils le laissèrent très imprudemment arriver jusqu’au
lieu nommé Gerba, où il trouva abondance de tout et surtout de l’eau dont
1 . Forteresse dans un site rupestre dont Guillaume de Tyr ne donne pas le nom.
2. Municipium , dans le texte latin.
3. Magistri , dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XXII
713
l’armée assoiffée manquait. De là, Saladin, dirigeant une partie de son
expédition vers les environs de notre forteresse nommée Montréal, fit
brûler les vignes et causa des dommages aux ruraux. Si les nôtres
s’étaient rendus là avant lui, sans aucun doute il aurait dû revenir en
Égypte, car il traînait à sa suite une multitude infinie de population désar-
mée qui n’avait plus d’eau dans ses outres, plus de pain dans ses corbeil-
les, et tous auraient péri dans le désert [...].
18
SALADIN PRÉPARE AVEC MINUTIE ET SECRÈTEMENT LE SIÈGE DEVANT BEY-
ROUTH. L’ART DE LA SURPRISE
[...] Saladin, très irrité d’avoir vu ses efforts et ceux des siens déjoués,
de nouveau convoqua ses forces, de nouveau examina avec anxiété en
tenant conseil les moyens de récidiver dans le mal contre nous. Jugeant
que la meilleure manière d’accabler les nôtres serait de tenter de les atta-
quer à partir de différents points, il manda à son frère, à qui il avait laissé
en Égypte la procuration de ses affaires, et lui ordonna impérativement
de faire promptement partir d’Alexandrie et de toute l’Égypte une flotte
qu’il dirigerait vers la Syrie, lui annonçant son projet d’investir la ville de
Beyrouth par terre et par mer aussitôt que cette flotte serait arrivée. Afin
que le peuple du royaume ne pût venir rapidement avec le roi pour sa
libération, il lui ordonna de rassembler ses forces en cavaliers, qu’il avait
laissés en Égypte, d’entrer lui-même par le sud et de ravager toute la
région autour de Gaza, Ascalon et Darum, qui sont les dernières villes du
royaume dépendant du diocèse d’Égypte. [...] Il fut fait comme projeté.
En peu de jours, une flotte de trente nefs à éperons arriva comme il avait
été convenu, et le frère introduisit autour de Darum les forces qu’il avait
pu lever dans toute l’Égypte. Saladin lui-même, pour se trouver mieux
préparé à l’arrivée de la flotte, dirigea ses expéditions dans la région
qu’on appelle en langue vulgaire la vallée Bacar, établit des éclaireurs sur
les montagnes entre cette région et la campagne de Beyrouth qui domine
la mer pour le prévenir de l’arrivée des galères, et par intervalle il convo-
quait des auxiliaires à pied dans les localités adjacentes, soucieux de se
procurer ce qu’il trouvait nécessaire pour le futur siège. Sans délai, début
août, la flotte susdite aborda sur le rivage de Beyrouth, les éclaireurs qu’il
avait spécialement envoyés à cet effet l’en informèrent sans retard ; il
franchit aussitôt les montagnes [...] et alla investir de toutes parts la ville
de Beyrouth, comme il s’y destinait depuis longtemps. Aux nôtres cepen-
dant, toujours campés à Séforis, on rapportait des bruits variés sur le
projet de Saladin [...].
714
CHRONIQUE ET POLITIQUE
19
L’ART DE LA DÉROBADE : SALADIN LÈVE L E SIÈGE DE BEYROUTH
Après avoir convoqué ses expéditions, le roi arriva à Tyr avec toute
l’armée, ordonnant de préparer aussi la flotte, qu’il prit tant à Acre que
dans le port de Tyr, et en moins de sept jours, contre tout espoir, il établit
une flotte armée, forte de trente-trois galères montées par des hommes
vigoureux. Tandis qu’on se préparait chez nous avec beaucoup de zèle et
d’ardeur, Saladin assiégeait la ville comme nous l’avons dit et portait
autant de dommages qu’il pouvait aux habitants, et faisait suer chacune
de ses deux armées. Il avait disposé ses légions autour de la ville, les
troupes se relevaient successivement, et pendant trois jours consécutifs
les assiégés furent si pressés qu’ils ne prirent aucun repos et ne trouvaient
pas même le temps de réparer leurs forces. Il n’avait apporté aucune
machine à lancer des pierres ou autres, avec lesquelles on prend d’habi-
tude les forteresses aux ennemis, soit parce qu’il pensait possible de briser
la ville rapidement et sans difficulté, malgré leur absence, soit parce qu’il
attendait une arrivée rapide de notre armée et refusait d’accomplir une
telle tâche inutilement. Mais en même temps il recourait à tout ce qu’il
pouvait faire sans machine avec beaucoup de zèle et d’ardeur [...]. Enfin,
après trois jours d’attaques continuelles qui ne progressaient pas, ceux qui
étaient arrivés par mer reçurent de Saladin l’ordre de remonter sur leurs
galères, et le soir, au commencement de la troisième nuit, ils repartirent
en secret. Saladin éloigna aussi les troupes qu’il avait rappelées à une
petite distance de la ville, il commença à les disperser par petites bandes
dans la plaine, il ordonna de jeter par terre jusqu’à leurs fondations les
tours dans les faubourgs adjacents et de couper à la hâche et à la cognée
les vergers et les vignes qui étaient nombreux autour de la ville. Pour être
plus libre et plus en sécurité dans la poursuite du siège, non seulement il
fit occuper par les gens de pied quelques passages difficiles et étroits
placés entre la ville susdite et Sidon, par où notre armée devait passer
nécessairement si elle voulait venir la libérer, mais il fit aussi élever des
murs en pierres sèches et sans ciment jusqu’à la mer, aux passages les
plus étroits ; en sorte de retarder par ce double obstacle nos légions qui
arriveraient moins facilement à lui, tandis que lui-même pourrait conti-
nuer à la harceler. On dit qu’il avait le projet ferme et stable de ne pas
repartir avant d’avoir emporté la ville de force, mais il changea d’inten-
tion et rentra en hâte chez lui. On dit que la cause de son retour est due
au hasard suivant : ceux qui surveillaient le passage prirent un homme
porteur de lettres envoyées aux assiégés par quelques fidèles pour les
encourager, qui fut conduit devant Saladin et très cruellement soumis aux
questions. Là, apprenant que chacune de nos deux armées était prête et
CHRONIQUE — LIVRE XXII
715
arriverait sans aucun doute d’ici trois jours, tant par sa confession extor-
quée de force que par le contenu des lettres, ils changèrent leur projet
comme nous l’avons dit et levèrent le siège. Notre flotte cependant alla
jusqu’à sa destination, mais on découvrit au port que la ville était libre et
la flotte repartit peu de temps après par où elle était arrivée. Après avoir
appris que les ennemis s’étaient éloignés de la ville assiégée, le roi
renvoya les expéditions, et comme il était resté un certain nombre de jours
à Tyr, il retourna à Séforis avec toute son armée.
20
SALADIN PART EN MÉSOPOTAMIE
Saladin cependant, toujours actif, aspirant sans cesse avec la plus
grande ardeur à accroître la gloire de son nom et à étendre le royaume,
tenant pour rien nos forces et soupirant après de plus grandes choses, se
disposa à aller dans les régions orientales. On ne sait pas encore avec cer-
titude s’il tenta une chose à ce point difficile qui paraissait au-dessus de
ses forces de son propre chef, conduit par son esprit de grandeur habituel,
ou invité par les princes de cette région [...]. Laissant derrière lui la ville
d’Alep et passant l’Euphrate, il se rendit maître des villes les plus splendi-
des de la Mésopotamie, Édesse, Carran et beaucoup d’autres, des bourgs
qui en dépendaient, et de presque toute la région qui jusqu’alors était
soumise au pouvoir du prince de Mossoul [...].
24
COLLECTE D’UN CENS EXCEPTIONNEL POUR LA GUERRE CONTRE SALADIN :
COPIE DU DIPLÔME
Pendant ce temps, une rumeur incertaine courait au sujet de Saladin,
les uns disant qu’il progressait beaucoup dans la région de Mossoul et
soumettait toute la région, les autres disant que les princes de tout l’es-
pace oriental convergeaient pour l’expulser de force et le renvoyer de ces
régions que lui-même revendiquait grâce à son adresse et son argent. Pour
nous, son avancée était redoutable, nous étions très soucieux de ses
progrès en craignant qu’il ne revînt plus fort avec ses forces démulti-
pliées. C’est pourquoi au mois de février suivant, tous les princes du
royaume se réunirent à Jérusalem pour tenir conseil sur l’état des choses
présent. Car, comme nous l’avons dit, on craignait beaucoup son retour
et l’on cherchait avec anxiété à rassembler tous les moyens possibles de
résistance. Après beaucoup de délibérations, il plut au commun conseil
de lever un impôt dans toute l’étendue du royaume, pour pouvoir lever
716
CHRONIQUE ET POLITIQUE
les forces à pied et à cheval nécessaires à ces temps, afin que l’ennemi
nous trouvât à son retour prêts à lui résister : le roi et les autres princes se
trouvaient réduits à une telle pauvreté qu’il leur était impossible de faire
face aux dépenses nécessaires. On leva donc de l’argent public, dont voici
la description tirée du rescrit sur le mode de perception.
« Ceci est la forme du cens à lever du consentement unanime de tous
les princes, tant ecclésiastiques que séculiers, et de l’assentiment de tout
le peuple du royaume de Jérusalem, qui doit être levé pour les nécessités
qui pressent le royaume. Il est décrété publiquement qu’on choisisse dans
chaque cité du royaume quatre hommes sages et dignes de foi, lesquels,
après avoir eux-mêmes prêté serment personnellement d’agir de bonne
foi dans la présente affaire, devront d’abord donner pour eux et forcer
ensuite les autres à donner 1 sur 100 byzantins en leur avoir ou les valant,
soit sur tous les biens en leur possession, soit sur les dettes qui leur sont
dues, mais quant aux rentes, 2 byzantins sur 100. Ils devront obliger les
autres, citoyens ou habitants des cités ou lieux à la tête desquels ils sont
placés, à payer selon ce qu’ils jugeront de bonne foi que valent leurs
biens, ordonné à chacun secrètement selon sa possibilité. Si celui à qui on
aura ordonné ce qu’il doit payer dit qu’il a été surchargé et imposé au-
dessus de ses forces, qu’il montre selon sa propre conscience combien
valent ses biens meubles, qu’il prête serment, qu’il ne paye pas davan-
tage, et qu’il se retire non inquiété conformément à cette condition. Les
quatre élus seront tenus en vertu de leur serment de garder le secret sur
ce qui aura été apporté par les citoyens, soit grands, soit petits, et seront
tenus par serment de ne pas dévoiler la richesse ou la pauvreté. Ils doivent
observer ceci pour tous ceux qui ont en valeur 100 byzantins, et quelles
que soient la langue, la nation, la foi, sans distinction de sexe, hommes et
femmes indifféremment, tous seront soumis à la même loi. Mais si lesdits
quatre élus chargés de ceci savent avec certitude que la fortune de quel-
qu’un ne vaut pas 100 byzantins, qu’ils reçoivent de lui un fouage ', c’est-
à-dire, pour un feu, 1 byzantin ; s’ils ne le peuvent intégralement, qu’ils
reçoivent 1/2 byzantin ; et s’ils ne peuvent en recevoir 1/2, qu’ils reçoi-
vent 1 raboin, selon ce qu’ils jugeront devoir faire de bonne foi. À cette
condition sont soumis tous ceux dont les biens meubles ne valent pas
100 byzantins, quels que soient la langue, la nation, la foi, et le sexe.
« Il est aussi décrété que chaque église, chaque monastère, tous les
barons, quel que soit leur nombre, et tous les vavasseurs, devront donner
2 byzantins pour chaque 100 byzantins qu’ils auront en rentes, de même
que tous les autres du royaume, quels qu’ils soient, qui possèdent des
rentes, mais ceux qui touchent un salaire ne devront donner qu’ 1 byzantin
pour 100. Mais ceux qui ont des casais sont tenus de jurer qu’ils donne-
ront de bonne foi, en plus de ce qui est dit ci-dessus, 1 byzantin par feu
1 . Fouage, feu : foagium, foco, dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XXII
717
qu’ils ont dans leurs domaines et leurs casais, en sorte que si un casai a
cent feux, on devra obliger les paysans 1 à payer 100 byzantins. Ce sera
ensuite au seigneur du casai de répartir ces byzantins dans des proportions
convenables entre les paysans dudit lieu, en sorte que chacun soit obligé
de payer sa part selon sa possibilité et que les plus riches ne soient pas
trop allégés, ni les plus pauvres trop surchargés. Il en sera de même si le
casai a plus ou moins de feux.
« Que ceux qui sont à la tête comme nous l’avons dit de chaque ville
et chaque château, depuis Caiffa jusqu’à Jérusalem, apportent à Jérusalem
l’argent collecté dans chacune des villes ; qu’ils le remettent séparément
avec le poids et le nombre à ceux chargés de cette tâche, comme il aura
été reçu dans chaque cité et chaque lieu, dans des sacs distincts et scellés,
en présence du patriarche ou de son envoyé, présents aussi le prieur du
Sépulcre du Seigneur et le châtelain de la ville. Ils devront le mettre dans
la caisse qui sera dans le trésor de Sainte-Croix avec trois serrures et
autant de clefs, dont le patriarche aura la première, le prieur du Sépulcre
la deuxième, et le châtelain et les quatre habitants élus pour la collecte la
troisième. De Caiffa à Beyrouth, qu’ils apportent l’argent collecté à Acre
dans les mêmes conditions [...], le seigneur archevêque de Tyr aura la
première clef, le seigneur Josselin sénéchal du roi la deuxième, les quatre
élus d’Acre la troisième.
« Cet argent collecté ne doit pas être dépensé pour les menues affaires
du royaume, mais seulement pour la défense de la terre et tant que cet
argent sera conservé, toutes les exactions, qu’on appelle en langue vul-
gaire tailles, devront cesser, tant des églises que des habitants. Que ceci
ne se fasse qu’une fois et ne soit pas regardé comme une coutume dans le
futur [...]. »
25
SALADIN REVIENT DE MÉSOPOTAMIE, IL S’EST EMPARÉ D’ALEPfl 183)
[...] Cependant Saladin occupe la région de Syrie en Mésopotamie et
s’empare de force des principales cités [...]. Ayant ainsi terminé ses affai-
res selon ses vœux, il se transporta alors à Damas avec ses légions. Ce
mouvement répandit parmi les nôtres une terreur d’autant plus grande et
dangereuse que les éclaireurs ne pouvaient en aucune manière s’assurer
des intentions qu’il pouvait avoir. Les uns disaient qu’il essaierait d’assié-
ger Beyrouth comme l’année précédente à l’appel de l’armée navale,
d’autres prétendaient qu’il avait le projet de prendre deux forteresses dans
la montagne qui domine Tyr, Toron et Château-Neuf, d’autres qu’il avait
1 . Ruslici, dans le texte latin.
718
CHRONIQUE ET POLITIQUE
à cœur de ravager la Syrie de Sobal au-delà du Jourdain et renverser les
forts 1 qui se trouvent dans cette région. Il y en avait même qui préten-
daient faire croire qu’il avait le projet de descendre en Égypte, fatigué de
ses longues et lointaines expéditions et ayant obtenu la paix pour un
certain temps, afin de réparer ses armées fatiguées et collecter de nouveau
les choses nécessaires à ses futures expéditions. Au milieu de ces incerti-
tudes, les roi et tous les princes du royaume demeuraient en suspens avec
terreur, et on réunit toutes les forces du royaume à la source de Séforis,
où nos armées avaient depuis longtemps l’habitude de se rassembler [...].
26
LE ROI INSTITUE MALADROITEMENT UN PROCUREUR À LA TÊTE DU
ROYAUME
Pendant que notre armée était dans l’incertitude à la source de Séforis,
il arriva que le roi fut pris subitement à Nazareth d’une fièvre qui le rendit
sérieusement malade : la maladie de la lèpre 2 , dont il était atteint depuis
le début de son règne et l’avait gêné dès les premières années de son ado-
lescence, s’aggravait plus vite que de coutume : il avait perdu la vue, les
extrémités de son corps étaient lésées et se putréfiaient, il ne pouvait plus
se servir de ses pieds et de ses mains. Cependant il conservait toujours
sa dignité royale et il avait refusé jusqu’à ce moment de se démettre de
l’administration, malgré la suggestion de quelques-uns d’y renoncer et de
pourvoir à une vie tranquille et retirée sur les biens royaux. Malgré la
faiblesse de son corps et son impotence, il avait beaucoup de force d’âme
et faisait des efforts extraordinaires pour cacher sa maladie et assumer les
soucis royaux. Pris de fièvre comme nous l’avons dit et désespérant de la
vie, il convoqua ses princes à lui, et, en présence de sa mère et du seigneur
patriarche, il constitua procurateur du royaume Guy de Lusignan, mari de
sa sœur, comte de Jaffa et d’Ascalon, dont nous avons fait très souvent
mention ci-dessus : sa dignité royale étant sauve, retenant pour lui la seule
ville de Jérusalem et une rente annuelle de dix mille pièces d’or, il lui
transmit à ces conditions la libre et générale administration de toutes les
autres parties du royaume, et ordonna à ses fidèles et à tous les princes en
général de se reconnaître comme ses vassaux et de lui engager leur foi
avec la main. Ce qui fut fait. On rapporte qu’il aurait juré auparavant, sur
l’ordre du roi, de ne pas aspirer à la couronne du vivant de celui-ci, de ne
transférer à personne aucune des villes et aucun des châteaux que le roi
possédait actuellement, ni d’aliéner le fisc. On croit qu’avec beaucoup
1 . Oppida , dans le texte latin.
2. Morbus elephantiosus , dans le texte latin.
CHRONIQUE — LIVRE XXII
719
d’intelligence et de zèle, il lui fut enjoint et il fut obligé de jurer ceci en
présence de tous les princes : car il avait promis à presque tous les plus
grands du royaume des parts loin d’être modestes pour qu’ils l’aidassent
de leurs suffrages à obtenir ce qu’il demandait, et se serait lié à eux par
des promesses. À nous, il ne convient pas cependant de l’affirmer, parce
que nous n’avons rien découvert de sûr. Cependant, ce changement ne
plaisait pas à certains [...].
27
SALADIN OCCUPE UNE RÉGION DE SOURCES EN GALILÉE, L’ARMÉE DES
LATINS LE SUIT
Pendant que ces choses se passaient ainsi chez nous, que notre armée
s’était réunie de divers côtés à la source de Séforis, Saladin, après beau-
coup de délibérations, réunit ses forces de la région au-delà de l’Euphrate,
convoqua de partout tout ce qu’il put de cavaliers et de piétons et pénétra
sur nos confins avec de nouvelles forces, armées jusqu’aux dents. Après
avoir traversé la région du Hauran, suivi la mer de Tibériade dans la
plaine du Jourdain, il apparut avec ses légions dans le lieu nommé Cavan,
divisa son armée et suivit le Jourdain jusqu’à Scitopolis aujourd’hui
appelée Bethsan [...]. Ils trouvèrent le lieu évacué et se servirent de ce
qu’ils voulurent, emportant armes, vivres et enfin tout ce qui leur parut
utile. Ils s’avancèrent alors en se divisant et une partie installa son camp
autour d’une source du nom de Tubania, qui sort au pied du mont Gelboe,
à côté d’une noble ville antique dite Gezrael et maintenant appelée en
langue vulgaire Petit-Gerinum, pour la commodité de l’eau. Les nôtres
étaient encore dans leurs camps à la source de Séforis, [...] ayant alors
formé leurs rangs et pris toutes les dispositions selon la discipline mili-
taire, ils se portèrent en masse vers la source de Tubania où Saladin s’était
établi au bord de l’eau avec une forte troupe de chevaliers distingués et
choisis, comme s’ils avaient le projet d’expulser les ennemis et revendi-
quer pour eux la commodité des eaux. Ils crurent en y arrivant qu’ils ne
pourraient y réussir sans difficulté et sans combats périlleux ; mais subite-
ment Saladin leva son camp, abandonna la source d’une manière inespé-
rée, et en suivant le courant il alla installer son camp un peu au-dessous
en direction de Bethsan, éloigné d’un mille à peine de notre armée Peu
avant l’arrivée des nôtres en ce lieu, les ennemis s’étaient séparés par
bandes du gros de leur armée, et avaient commencé à se répandre dans
tous les environs et à les dévaster, les uns détruisirent le Dourg cité plus
haut de Petit-Gerinum [...], d’autres allèrent détruire le bourg qu’on
appelle en langue vulgaire Forbelet [...], quelques-uns grimpèrent au
mont Tabor, ce qui ne s’était jamais entendu auparavant, et tentèrent de
720
CHRONIQUE ET POLITIQUE
détruire le monastère grec qui est dit de Saint-Élie, mais les moines, toute
leur famille et quelques-uns des villages voisins 1 qui étaient à l’intérieur
de l’enceinte du monastère, entouré de fossés et muni de tours, les repous-
sèrent vigoureusement [...], d’autres grimpèrent sur la montagne au-
dessus de la cité de Nazareth, d’où ils pouvaient contempler toute la cité
en dessous [...].
28
LES LATINS NE LIVRENT PAS BATAILLE
Comme ceux des ennemis qui s’étaient séparés du gros de leur armée
et dispersés de long en large à travers toute la région exposaient sans
cesse aux plus graves dangers les nôtres qui voulaient se rendre auprès de
nos légions, la terreur devint telle que personne n’osait plus aller à notre
camp pour y commercer ou apporter l’aide habituelle. C’est ainsi que la
famine commença dans notre armée, les nôtres s’étaient transportés sans
bagages et sans aucune espèce de charge pour accourir contre l’ennemi,
espérant que la chose serait terminée en deux ou trois jours. Les gens de
pied surtout étaient dans la pénurie, et principalement ceux qu’on avait
convoqués depuis la zone côtière, les Pisans, les Génois, les Vénitiens et
les Lombards, qui avaient laissé leurs nefs appareillées pour la traversée
— car le temps pressait, on était presque à la mi-octobre — , ainsi que les
pèlerins qu’ils emmenaient avec eux, qui s’étaient ajoutés au camp des
nôtres. Tous ceux-là avaient eu du mal à porter les armes parce que notre
camp était à vingt milles de distance des bords de la mer, et n’avaient pris
avec eux aucune espèce de victuaille. On expédia des messagers dans
toutes les villes voisines pour demander à ceux qui y commandaient d’en-
voyer des vivres sans retard, et ceux-ci, empressés d’obtempérer aux
ordres du roi, ne mirent aucun retard à faire partir tout ce qu’ils purent
trouver. La plus grande partie arriva en effet dans notre camp et y porta
l’abondance suffisante vu le temps et l’endroit ; mais une autre partie,
dont on ne prit pas assez de soin, tomba aux mains des ennemis et leur
fut infiniment utile, car eux aussi avaient à souffrir d’une semblable
disette. On avait envoyé en avant quelques cavaliers spécialement
chargés de protéger la marche de ceux qui venaient porter des vivres à
l’armée : ils accompagnèrent en effet sains et saufs jusqu’à notre camp
ceux qu’ils rencontrèrent, mais les autres, qui ne reçurent pas les mêmes
secours, tombèrent entre les mains des ennemis, périrent par le glaive ou
furent repoussés dans l’asservissement perpétuel aux ennemis.
1 . Vieilli, dans le texte latin : habitants des petits bourgs.
CHRONIQUE — LIVRE XXII
721
QUESTIONS DE GUILLAUME DE TYR, SON ANALYSE
Ainsi, si nos péchés n’avaient pas empêché Dieu de nous être propice,
il semble que la force de l’ennemi aurait pu facilement tourner en ruine
et leur orgueil intolérable descendre sur un terrain glissant. On ne lit nulle
part qu’une telle multitude de cavaliers et gens de pied ait jamais été ras-
semblée dans tout l’espace oriental, et les hommes les plus âgés ne se
souviennent pas d’avoir vu une armée aussi nombreuse réunie en une
seule troupe à partir des forces propres au royaume. Elle comptait en effet
treize cents cavaliers environ, et l’on dit qu’il y avait plus de quinze mille
hommes de pied parfaitement bien armés. Cette armée était en outre
commandée par des chefs grands et remarquables, illustres par leur nais-
sance et connus pour leur expérience des armes, le seigneur Bohémond III
prince d’Antioche, le seigneur Raymond comte de Tripoli, le seigneur
Henri duc de Lovania, un noble prince de l’empire germanique, Raoul de
Malleone un homme noble et remarquable d’Aquitaine, sans compter les
princes du royaume, Guy comte de Jaffa, Renaud de Châtillon seigneur de
TOutre-Jourdain, quelque temps prince d’Antioche, Baudouin de Ramla,
Balian de Naplouse son frère, Renaud de Sidon, Gautier de Césarée, Jos-
selin le sénéchal du roi. Il paraissait assez probable que nos ennemis
avaient de façon bien inconsidérée traversé le Jourdain pour s’établir sur
nos confins ; mais, en punition de nos péchés, l’esprit de rivalité se répan-
dit sur les princes, en sorte que les affaires publiques qui semblaient
demander tant de diligence furent non seulement négligées, mais même
trahies avec méchanceté à ce qu’on dit. Ceux qui auraient pu faire avancer
les choses étaient pleins de haine, dit-on, pour le comte de Jaffa à qui le
roi avait confié deux jours auparavant le soin du royaume, et supportaient
avec indignation qu’au milieu de si grands périls, dans une nécessité si
pressante, tant et de si grands intérêts eussent été mis dans les mains d’un
homme inconnu, sans discernement et tout à fait incapable. Il en résulta
que pendant huit jours de suite, on supporta avec une patience excessive,
bien plutôt honteuse, que le camp des ennemis demeurât à moins d’un
mille de distance et que la région fût ravagée en pleine liberté, ce qui
n’était jamais arrivé. Les hommes simples qui étaient présents et ne
connaissaient pas la méchanceté de nos princes s’étonnaient qu’on négli-
geât une si belle occasion de combattre les ennemis, et qu on ne prît
aucune disposition pour les attaquer. S’il arrivait qu’on en parlât en
public, ils prétendaient que Saladin, prince des légions ennemies, s’étant
établi dans un lieu entouré de rochers, nos rangs ne pourraient arriver
jusqu’à lui sans grand danger, et qu’en outre ses cohortes disposées en
cercle se proposaient de surgir sur nous de partout si nous tentions de
lancer nos rangs contre Saladin. Les uns disaient que c’était vrai et juste-
ment allégué par les princes, mais d’autres affirmaient que c’était un pré-
722
CHRONIQUE ET POLITIQUE
texte imaginé pour fuir le combat afin qu’on ne pût attribuer au comte le
succès qui pourrait arriver et que la chose semblât bien gérée sous sa
conduite. Nous avons recueilli et rapporté ces diverses interprétations
sans rien affirmer avec assurance, parce que nous n’avons pu reconnaître
l’exacte vérité des choses. Il est certain toutefois que les ennemis demeu-
rèrent en toute liberté sept ou huit jours de suite à l’intérieur de nos limites
en deçà du Jourdain, et qu’ils firent tous les jours et impunément de multi-
ples dégâts. Enfin le huitième, ou plutôt le neuvième jour, Saladin rappela
ses troupes, rentra chez lui sans avoir souffert aucun dommage, et les
nôtres revinrent à Séforis.
29
SALADIN MET LE SIÈGE DEVANT LE K.RAK DE MONTRÉAL, PUIS S’EN VA
Il arriva peu après ce qu’on pensait. Un mois s’était à peine écoulé que
Saladin reprit la guerre [...], il se disposa à assiéger Petra Deserti. Renaud
de Châtillon, qui avait le soin de la région en tant qu’héritage de sa
femme, l’apprit par ses éclaireurs et vint au plus vite entraînant avec lui
une troupe de chevaliers qui paraissait suffisante pour protéger le château.
Mais autre chose se passait là [...]. Il y avait dans l’intérieur une foule des
deux sexes et de condition mélangée, nombreuse, un poids et non une
utilité pour les assiégés : des histrions, des joueurs de flûte et d’instru-
ments à cordes, que le jour de la noce avaient attirés de toute la région
[...], en outre des Syriens habitant les faubourgs avaient rempli le lieu
avec leurs femmes et leurs enfants [...], la foule était si grande que ceux
qui voulaient courir de côté ou d’autre n’avaient pas la voie libre et fai-
saient obstacle aux hommes plus actifs qui se donnaient au soin de la
défense avec ardeur. On dit cependant que le lieu avait abondance de
vivres, mais non les armes que semblait exiger la protection du lieu.
31
Pendant que ceci se passait à Jérusalem 1 , Saladin poussait de toutes
ses forces et avec la plus grande vigueur le siège, et dans son importune
insistance il ne laissait aucun moment de repos aux assiégés. Il avait fait
élever huit machines, six dans la partie intérieure à l’emplacement de la
cité antique, deux au-dehors dans le lieu appelé en langue vulgaire Obelet,
et faisait attaquer continuellement la forteresse, de nuit aussi bien que de
jour, en lançant des blocs de pierre si énormes qu’aucun de ceux qui
étaient enfermés n’osait plus avancer la main, ni regarder à travers les
1. Le roi a révoqué le comte de Lusignan et fait couronner son neveu âgé de cinq ans,
Baudouin.
CHRONIQUE — LIVRE XXIII
723
ouvertures des remparts, ni entreprendre un travail de défense quelcon-
que. Ils avaient tellement perdu tout courage, que les ennemis se glis-
saient par des cordes dans le fossé contre la forteresse, pour y tuerie bétail
que les pauvres habitants y avaient introduit, le dépecer, le retirer pour le
manger, sans souffrir la moindre opposition des assiégés. Et même, ceux
qui remplissaient l’office de cuisiniers ou de boulangers dans l’armée
ennemie et ceux qui tenaient un marché avaient logé leurs officines dans
les maisons des habitants où ils trouvaient toute commodité [...]. Saladin,
ayant appris par les éclaireurs que l’armée chrétienne venait d’arriver
dans le voisinage et que le comte de Tripoli commandait les légions,
abandonna ses machines, donna l’ordre de départ, leva le siège qui avait
affligé le lieu pendant un mois consécutif et retourna chez lui. Cependant
le roi, parvenant au lieu souhaité avec toute l’armée, apporta consolation
aux habitants, puis il donna l’ordre du départ, rappela l’armée et retourna
sauf à Jérusalem.
LIVRE XXIII
Un prologue suivi d’un seul chapitre
Lassé des malheurs qui arrivent dans notre royaume plus fréquemment
que de coutume et presque sans relâche, nous avions résolu de quitter la
plume et d’ensevelir dans le silence ce que nous avions d’abord entrepris
de publier pour la postérité. Nul ne saurait sans douleur produire au grand
jour les maux de sa patrie et les fautes des siens ; car il est en quelque
sorte d’usage entre les hommes, et l’on regarde comme chose naturelle,
que chacun mette toutes ses forces à célébrer la patrie et ne se montre pas
envieux des titres des siens. Cependant, tout sujet de louange nous est
maintenant enlevé ; nous n’avons sous les yeux que les calamités de notre
patrie en deuil et des misères de tout genre qui ne peuvent nous arracher
que des larmes et des gémissements. Jusqu’à présent nous avons décrit de
notre mieux les beaux faits des grands princes qui, pendant quatre vingts
ans et plus, ont exercé le pouvoir dans notre Orient et principalement à
Jérusalem. Le courage nous manque maintenant : nous détestons le
présent, nous demeurons interdits devant les choses qui se présentent à
nos yeux et à nos oreilles, choses qui ne seraient pas même dignes des
chants d’un Codrus ou des récits d’un Mevius, quel qu’il fut 1 . Nous ne
rencontrons rien dans les actions de nos princes qu’un homme sage puisse
croire devoir confier au trésor de la mémoire, rien qui soit capable d’inté-
1. Mevius Codrus, Virg. Ecl., 3, 90.
724
CHRONIQUE ET POLITIQUE
resser le lecteur ou de faire quelque honneur à l’écrivain. Nous pouvons
répéter pour nous la complainte du prophète : « La prudence a manqué au
sage, la parole au prêtre, l’esprit de prévision au prophète » Maintenant
aussi chez nous, « le prêtre est comme le peuple 1 2 3 », en sorte qu’on peut
nous appliquer ces paroles d’un autre prophète : « Toute tête est languis-
sante et tout cœur est abattu ; depuis la plante des pieds jusqu’au haut de
la tête il n’y a rien de sain '. » Nous sommes arrivé à ce point de ne
pouvoir supporter ni nos maux, ni les remèdes. Aussi, et en punition de
nos péchés, les ennemis ont-ils repris tout l’avantage : nous qui avions
triomphé, qui remportions habituellement sur eux la palme glorieuse de
la victoire, privés maintenant de la grâce divine, nous avons la plus mau-
vaise part dans presque toutes les rencontres. C’est pourquoi il vaudrait
mieux se taire ; il vaudrait mieux couvrir nos fautes de l’ombre de la nuit,
que de porter la lumière sur des choses honteuses. Mais ceux qui ont à
cœur de nous voir poursuivre ce que nous avons commencé une première
fois et nous prient instamment de signifier à la postérité la situation du
royaume de Jérusalem aussi bien dans l’adversité que dans la prospérité,
ceux-là nous donnent des stimulants. Ils mettent en avant de très habiles
historiographes qui ont confié à l’écrit l’adversité et la piospérité : Tite-
Live pour les Romains, Josèphe en vérité qui a publié dans de longs traités
non seulement les belles actions des Juifs mais aussi ce qui leur est arrivé
de honteux. Ils abondent en autres exemples pour mieux nous persuader
et nous pousser, parce qu’il est évident que les deux propos ont une égale
raison d’être pour ceux qui écrivent des gesta : de même que raconter des
gesla heureuses donne à la postérité quelque ardeur, de même celles qui
sont soumises à l’infortune rendent prudents ceux qui sont dans des cir-
constances semblables. Car les écrivains d’annales, de par leur office,
n’ont pas coutume de confier aux lettres ce qu’ils désirent eux-mêmes,
mais ce que les temps font, et tout particulièrement les événements de la
guerre qui sont variés et non uniformes, où la prospérité n’est pas conti-
nuelle et où les malheurs connaissent, à l’opposé, des intervalles de
lumière. Nous sommes donc vaincus. Ce que les temps qui suivent feront,
nous prendrons soin de le confier à l’écrit comme nous avons commencé,
fasse que ce soit propice et heureux. Dieu voulant, s’il nous prête vie,
nous renonçons à notre deuxième intention 4 .
1. Jr, xvin, 18.
2. Os, iv, 9.
3. Is, i,5-6.
4. Ce dernier prologue est suivi d'un seul chapitre qui raconte la lamentable discorde
entre le roi et le comte de Jaffa (Guy de Lusignan son beau-frère), que le patriarche, le
maître du Temple et le maître de l’Hôpital ont aggravée par un discours public auquel le roi
ne voulut pas obtempérer (du moins c’est ce que suggère Guillaume de Tyr). Moyennant
quoi, en représailles, le comte de Jaffa s’en alla faire un raid sur des Arabes qui campaient
tranquillement avec leurs troupeaux sous la garantie du roi.
La Conquête de Constantinople 1
Robert de Clari
Début xin' siècle
INTRODUCTION
Robert de Clari (seconde moitié du xn e siècle - début du xm e siècle) est
souvent victime des multiples comparaisons qu’on a faites entre son
œuvre et celle de Geoffroy de Villehardouin et qui ont eu tendance à
l’écraser. En effet, autant Villehardouin s’impose à nous par sa forte per-
sonnalité, son action constante à la tête de la quatrième croisade comme
ambassadeur, négociateur, conseiller et capitaine, et le rôle important
qu’il y joua, autant Clari se fond dans la masse des croisés. Mais on aurait
tort de trop déprécier son témoignage : c’est un bon échantillon de la
petite chevalerie des xu e et xm e siècles, qui nous permet de pénétrer au
cœur du Moyen Age ; il nous procure de précieux renseignements, un
document important, grâce auxquels nous pouvons mieux apprécier les
divergences qui opposèrent les croisés. C’est de surcroît, avec la chroni-
que de Villehardouin, la première œuvre historique en prose française, où
l’on décèle l’influence conjointe de la chanson de geste et du cycle de la
Croisade, de l’historiographie en vers, des romans d’ Antiquité (Thèbes,
Enéas, Troie) et de romans comme Florimont d’Aymon de Varennes. La
prose française lui a semblé, comme à V illehardouin, la forme la plus apte
pour dire la vérité, pour transmettre et authentifier le témoignage.
Clari était un petit seigneur picard, un chevalier sans importance, ni
clerc comme son frère Aleaume, ni grand baron ; Villehardouin ne le cite
jamais. Lui-même ne se mentionne pas parmi les croisés, et d’une rare
élégance il ne parle pratiquement jamais de lui. Il possédait le fief de
Cléry-lès-Pemois (Somme) qui, « d’une étendue d’environ 6,5 hectares,
était tout juste suffisant à lui valoir le titre de chevalier et certainement
insuffisant à le nourrir ». Il participa à la quatrième croisade qu’il raconta,
à partir de 1207, dans une chronique composée de deux parties dispropor-
tionnées : les cent douze premiers chapitres relatent les faits qui vont de
1 . Traduit de l’ancien français, présenté et annoté par Jean Dufoumet.
726
CHRONIQUE ET POLITIQUE
1 198 à 1205 : préparatifs, voyage, prise de Constantinople par deux fois,
établissement de l’empire franc. Les sept derniers chapitres vont de la
bataille d’Andrinople (1205) à la mort d’Henri 1 er (1216) : ils sont très
brefs, en sorte qu’on peut penser que Clari avait quitté Constantinople au
milieu de 1205.
Son unique souci, proclamé haut et fort, semble être de rapporter le vrai
sans que des engagements politiques et polémiques viennent le fausser.
Petit chevalier curieux et bavard, vassal de Pierre d’Amiens qu’il exalte
(c’est li biax chevaliers et li preus et li vaillans) et dont il partage l’en-
thousiasme dans les premiers temps de la croisade, mais ignorant les des-
seins et les accords des chefs, impartial, modeste, même s’il a le sentiment
d’avoir participé à une entreprise épique, il est partagé entre l’hostilité à
l’égard des hérétiques déloyaux et le remords d’avoir commis une injus-
tice en allant contre Constantinople plutôt qu’à Jérusalem. Fortement
influencé par la propagande de l’armée croisée qu’il est incapable d’inter-
préter, il est doué d’une bonne mémoire visuelle, mais reste à la surface
des choses et il est gêné par son manque de préparation politique ; au
total, c’est un homme simple, peu cultivé, qui démythifie sans le vouloir
les grands personnages.
Clari a été émerveillé par les beautés de Constantinople (le palais de
Boucoléon et des Blachemes, les églises Sainte-Sophie et des Saints-
Apôtres, l’hippodrome, les portes de la ville, les statues, les colonnes), et
peut-être plus encore par la richesse des matériaux et des substances, et
le cas échéant par les vertus thérapeutiques de ces dernières ; par les abon-
dantes reliques, telles que des morceaux de la vraie Croix et des vestiges
de la crucifixion, la tuile et la serviette du saint homme que visita le
Christ, l’image de saint Démétrius, la table de marbre sur laquelle on
étendit Jésus après la descente de croix ; et tout autant par la mer, comme
en témoigne le récit du départ de la flotte pour Zara : pour pallier un voca-
bulaire limité, il utilise des mots intensifs et les images du fourmillement
et de l’embrasement. A quoi s’ajoute tout ce qui ressortit au merveilleux
et à l’exotisme des coutumes byzantines et des mœurs des Coumans, ces
Turcs établis en Moldavie. Mais le charme de son récit vient de ce que
l’histoire et l’extraordinaire (grands crimes, noires ingratitudes et châti-
ments des empereurs byzantins, fabuleux destin de Conrad de Montferrat,
pèlerinage du roi noir de Nubie) baignent dans un climat de familiarité et
de réalisme.
Clari, écrivain novice, autodidacte, mais sans doute moins naïf qu’on
ne l’a dit, préfère la répétition d’un substantif à l’emploi des pronoms
jugés trop ambigus et manifeste ainsi un vif souci de netteté : quand il
affirme qu’il ne sait pas écrire, ne serait-ce pas une suprême rouerie ?
Quoi qu’il en soit, il a une attitude plus ethnographique que les autres
historiens de la quatrième croisade, et le discours direct vise à donner
l’impression d’une mimesis. Au contraire de Villehardouin qui, par une
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE — INTRODUCTION 727
sorte d’ascétisme, élimine tous les petits faits inutiles à la compréhension
des événements et ne dit mot du spectacle du monde ou des misères du
quotidien, Clari aime les anecdotes qui, si elles relèvent souvent du conte
populaire, sont aussi l’écho d’une certaine propagande et ne manquent
pas d’intérêt historique.
D’étonnantes similitudes entre les deux chroniqueurs, par exemple à
propos de la tentative d’incendie par les Grecs de la flotte vénitienne, font
penser à une source commune, peut-être une relation contemporaine des
événements que chacun aurait récrite avec plus ou moins d’originalité, en
essayant de résoudre un problème important : comment éviter un émiette-
ment total de la matière, quand le sujet se développe dans le temps et dans
l’espace ? Clari a écrit l’œuvre la moins unifiée, avec ses incertitudes
chronologiques, à cause de son goût prononcé pour l’anecdote ; de là, un
récit éclaté. Mais on peut se demander si c’est un effet de la maladresse
ou le fruit d’une volonté délibérée, comme dans le De nugis curialium
(« les Contes des courtisans ») de Gautier Map.
À travers anecdotes, brefs tableaux et petits discours au style direct,
transparaît l’idéal chevaleresque qui détermina la conduite de Clari :
préoccupations religieuses et goût pour les actions héroïques ; mais les
femmes, exclues de la chronique de Villehardouin, ne le sont point ici.
Son modèle est Pierre de Bracheux, « celui qui des pauvres et des puis-
sants accomplit le plus de prouesses », à la pointe du combat lors de la
seconde prise de Constantinople, consommant la défaite de l’usurpateur
Murzuphle, rendant visite à Johannisse le Valaque et étonnant les
ennemis par sa taille gigantesque, conquérant son royaume sur les Sarra-
sins. Clari est surtout le porte-parole des petits chevaliers déçus. Il se
montre presque indifférent à l’égard des Vénitiens qui sont à ses yeux
âpres au gain, moins preux que ne le dit Villehardouin, et qu’il lui arrive
d’admirer pour leur richesse et leurs qualités de marins, tandis que leur
doge y est à la fois plus familier et très influent à chaque moment décisif
de la croisade. Il méprise les Grecs qu’il juge traîtres, versatiles et lâches.
Sévère pour Boniface de Montferrat, cupide et ambitieux, mauvais vassal
de l’empereur Baudouin, il cloue au pilori les « hauts hommes », les
barons, hypocrites, orgueilleux, poussés par la convoitise et l’ambition,
traîtres envers leurs compagnons, finalement châtiés par Dieu lors de la
défaite d’Andrinople. Nous retrouvons dans la chronique de Clari,
comme dans Le Pèlerinage de Jérusalem (De Hierosolymitana peregri-
natione) de Pierre de Blois, cette élection des petits et des pauvres qui est
liée à la prééminence de la christologie dans l’expérience religieuse, à
l’imitation du Christ homme, humble et souffrant, grand dans l’humilité
et innocent dans la souffrance.
Clari n’est donc pas un témoin négligeable, et Albert Pauphilet a eu
raison de le réhabiliter et de signaler sa complexité : « Ignorant qui parle
de Troie la Grant ; chroniqueur d’escouade qui voudrait comprendre
728
CHRONIQUE ET POLITIQUE
l’état de l’empire et pénétrer les desseins des grands politiques ; témoin
impur dont les historiens ne peuvent tirer grand-chose et qui avait lui-
même, par don de nature, quelque partie de l’historien : Robert de Clari
n’est pas un auteur facile à définir. »
N. -B. : Il est délicat de traduire Robert de Clari, dont le témoignage,
pourtant, est très important pour connaître un peu mieux l’univers mental
et moral des humbles chevaliers qui prirent part à la quatrième croisade.
Non que son texte soit difficile à comprendre, mais il charrie tant de répé-
titions qu’il peut devenir fastidieux. Aussi avons-nous essayé à la fois
d’introduire un peu de variété pour en faciliter la lecture et d’être le plus
fidèlement exact pour ne pas fausser le témoignage de notre auteur.
Nous avons relu le manuscrit de la chronique (Bibliothèque royale de
Copenhague, 487, fi 5 100-128) : nous avons pu apporter quelques correc-
tions à l’édition de Philippe Lauer, au demeurant très satisfaisante.
Jean Dufournet
BIBLIOGRAPHIE : Editions : Robert de clari, La Conquête de Constantinople , éd.
par P. Lauer, Paris, Champion, 1924 (« Classiques français du Moyen Âge »).
roberto di clari, La Conquista di Costantinopoli ( 1198-1216 ), trad. et étude par
A.M.N. Patrone, Gênes, 1970.
Etudes : dembowski p.'f., La Chronique de Robert de Clari. Etude delà tangue et du
style, Toronto, 1963.
dufournet J., Les Ecrivains de la quatrième croisade. Villehardouin et Clari , Paris,
Sedes, 1974, t. II.
gougenheim G„ Etudes de grammaire et de vocabulaire français, Paris, Picard, 1 970.
jacquing ., Le Style historique dans les récits français et latins de la quatrième croi-
sade, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1986.
longnonj ., Les Compagnons de Villehardouin, Genève, Droz, 1978.
pauphilet a., « Sur Robert de Clari », Romania, 1 93 1 , t. 57, p. 289-3 1 1 .
I
Ici commence l’histoire de ceux qui conquirent Constantinople, et nous
vous dirons ensuite qui ils furent et pour quelle raison ils y allèrent. Il
arriva, en ce temps où Innocent [III] était pape de Rome, Philippe
[Auguste] roi de France et un autre Philippe [de Souabe] empereur d’ Al-
lemagne ', en l’an de l’incarnation 1203 ou 1204, qu’il y eut un prêtre
nommé maître Foulques de Neuilly [sur-Mame], paroisse de l’évêché de
Paris 1 2 . Ce prêtre, d’une grande piété et très bon clerc, prêchait la croisade
par les terres, et beaucoup de gens le suivaient, car il était si pieux que
Dieu notre Seigneur faisait de très grands miracles en sa faveur, et il ras-
sembla beaucoup d’argent pour la Terre sainte d’outre-mer.
Alors se croisèrent le comte Thibaut de Champagne, Baudouin le
comte de Flandre, Henri son frère, Louis le comte de Blois, Hugues le
comte de Saint-Pol, Simon le comte de Montfort et Guy son frère 3 .
Ensuite nous nommerons les évêques qui y participèrent : l’évêque
Nivelon de Soissons, qui était très pieux et valeureux en tous commande-
ments et tous besoins, l’évêque Garnier de Troyes, l’évêque de Halber-
stadt en Allemagne et maître Jean de Noyon, choisi pour être évêque
d’Acre ; il y avait aussi l’abbé de Loos en Flandre, qui appartenait à
l’ordre de Cîteaux et qui était très sage et très pieux, et d’autres abbés, et
1. Innocent III ( 1 160-1216) fut pape de 1 198 à 1216, Philippe II Auguste ( 1 165-1223)
roi de France de 1 1 80 à 1 223, Philippe I" de Souabe (vers 1 1 77- 1 208) empereur germanique
de 1 198 à 1208.
2. En fait, Foulques de Neuilly prêcha la croisade entre le 8 janvier et le 29 mars 1 198.
Neuilly-sur-Marne est aujourd’hui dans le département de Seine-Saint-Denis.
3. Thibaut III de Champagne (1179-1201), qui succéda à son frère aîné Henri II devenu
roi de Jérusalem en 1192 et mort en 1 1 97 ; Baudouin I X de Flandre et de Hainaut (1171-
1206), empereur latin d’Orient de 1204 à 1206; Henri de Flandre et de Hainaut (1174-
1216), frère de Baudouin IX, empereur latin d’Orient de 1 206 à 1 2 1 6 ; Louis de Blois et de
Chartrain (1171-1 205) ; Hugues de Saint-Pol en Temois, mort en 1 205 ; Simon IV de Mont-
fort ( 1 1 50- 1 2 1 8), qui participa à la quatrième croisade, puis à la guerre contre les Albigeois.
730
CHRONIQUE ET POLITIQUE
un grand nombre d’autres clercs dont nous sommes incapables de vous
donner le nom.
Pour les barons qui y participèrent, il est impossible de tous les
nommer, mais nous pouvons vous en citer une partie. De l’Amiénois il y
eut messire Pierre d’Amiens le beau chevalier courageux et valeureux,
messire Enguerrand de Boves avec ses trois frères, l’un Robert, l’autre
Hugues et un troisième qui était clerc ; Baudouin de Beauvoir, Mathieu
de Warl incourt, l’avoué de Béthune et son frère Conon ', Eustache de
Cauteleux, Anseau de Cayeux, Renier de Trith, Walet de Frise, Girard de
Manchecourt, Nicole de Mailly, Baudouin Cavaron, Hugues de Beauvais,
et beaucoup d’autres chevaliers, des personnages importants de Flandre
et d’autres pays, qu’il nous est impossible de tous vous nommer, et il y
eut messire Jacques d’Avesnes.
De Bourgogne il y eut Eudes de Champlitte et son frère qui eurent de
nombreuses troupes dans l’armée, et beaucoup d’autres Bourguignons
qu’il nous est impossible de tous vous nommer.
De Champagne vinrent le maréchal 1 2 [Geoffroy de Villehardouin],
Ogier de Saint-Chéron, Macaire de Sainte-Menehould, Clérembaud de
Chappes et Milon de Brabant, tous champenois.
Ensuite, il y eut le châtelain de Coucy 3 , Robert de Ronsoi, Mathieu de
Montmorency qui fit preuve d’une grande sagesse, Raoul d’Aulnoy,
Pierre de Bracheux 4 le preux chevalier hardi et valeureux, et Hugues son
frère : ceux que je vous nomme en ce moment étaient d’Ile-de-France et
du Beauvaisis.
Du pays de Chartres, il y eut Gervais du Châtel et son fils, Olivier de
Rochefort, Pierre d’Alost, Payen d’Orléans, Pierre d’Amiens, bon et
preux chevalier qui accomplit de nombreuses prouesses, et son frère, un
clerc, chanoine d’Amiens, Manessier de Lille en Flandre, Mathieu de
Montmorency, le châtelain de Corbie.
Il y eut tant d’autres chevaliers d’Ile-de-France, de Flandre, de Cham-
1. L’avoué de Béthune est un seigneur à qui l’abbaye confie, de plein gré ou sous la
contrainte, l’administration de ses biens, la charge de la représenter en justice et le soin de
la protéger et de la défendre ; Conon de Béthune est le grand poète qui avait pris part à la
troisième croisade et dont Villehardouin et Henri de Valenciennes signalent le rôle impor-
tant ; voir notre livre Les Écrivains de la quatrième croisade, Villehardouin et Clari, éd.
cit., t. 1, P- 42-45, et notre Anthologie de la poésie lyrique française des xif et xnf siècles,
Paris, Gallimard, « Poésie », 1989, p. 120-127.
2. Il s’agit de Geoffroy de Villehardouin qui écrivit une très importante chronique sur la
conquête de Constantinople, à peu près en même temps que Robert de Clari. Voir notre
article « Villehardouin et les Champenois dans la quatrième croisade », Les Champenois et
la croisade, Paris, Aux Amateurs de livres, 1989, p. 55-69.
3. Le châtelain de Coucy était aussi un poète ; voir notre Anthologie..., éd. cit., p. 1 12-
119 et 338-339.
4. Pierre de Bracheux (près de Beauvais) fut le héros incontesté de la croisade. Sur ce
personnage et les autres qui sont mentionnés, on utilisera le très précieux ouvrage de Jean
Longnon, Les Compagnons de Villehardouin. Recherches sur les croisés de la quatrième
croisade, Genève, Droz, 1978.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 73 1
pagne, de Bourgogne et d’autres pays qu’il nous est impossible de tous
vous les citer, de valeureux et preux chevaliers. Ceux que nous avons
cités étaient les plus puissants, portant bannière ; encore ne les avons-
nous pas tous cités.
Parmi ceux qui accomplirent le plus de prouesses et de hauts faits
d’armes, puissants ou pauvres, il nous est possible d’en citer une partie :
Pierre de Bracheux, celui qui, des pauvres et des puissants, réalisa le plus
d’exploits, Hugues son frère, André de Durboise, messire Pierre
d’Amiens le preux et beau chevalier, Mathieu de Montmorency, Mathieu
de Warlincourt, Baudouin de Beauvoir, Henri le frère du comte de
Flandre et Jacques d’Amiens : voilà, parmi les puissants, ceux qui accom-
plirent le plus de hauts faits d’armes et de prouesses. Parmi les pauvres,
Bernard d’Aire, Bernard de Soubrengien, Eustache de Heumont et son
frère Gilbert de Visme, Walet de Frise, Hugues de Beauvais, Robert de
Ronsoi, Alart Maquerel, Nicole de Mailly, Guy de Manchecourt, Bau-
douin de Hamelincourt, Guillaume d’Embreville et le clerc Aleaume de
Clari en Amiénois qui, très courageux, accomplit de nombreux hauts faits
et prouesses, Aleaume de Sains, Guillaume de Fontaine. Ceux que nous
avons nommés accomplirent le plus de hauts faits d’armes et de proues-
ses, sans compter beaucoup d’hommes vaillants à cheval et à pied, tant
de milliers que nous n’en savons pas le nombre.
II
Ensuite s’assemblèrent tous les comtes et les grands barons qui
s’étaient croisés. Ils convoquèrent les puissants seigneurs qui avaient pris
la croix ; et une fois réunis, ils délibérèrent pour désigner leur chef et sei-
gneur, tant et si bien qu’ils choisirent le comte Thibaut de Champagne
dont ils firent leur chef ; puis ils se séparèrent, et chacun de rentrer dans
son pays. Très peu de temps après, le comte Thibaut mourut en laissant
cinquante mille livres aux croisés et à celui qui, après lui, en serait le
chef et seigneur, pour en disposer comme ils l’entendraient. Mourut aussi
maître Foulques : ce fut une très grande perte pour les croisés '.
1. Villehardouinne dit pas que Thibaut de Champagne fut choisi comme chef de la croi-
sade. Il mourut le 25 mai i 205 ; Foulques décéda le même mois. Sur tous ces personnages
et ces événements, on fera de fructueuses découvertes en comparant les textes de Clari et
de Villehardouin (à lire dans les éditions d’E. Faral, Paris, Les Belles Lettres, 2 vol., 1961,
et de Jean Dufoumet, Paris, Gamier-Flammarion, 1970).
732
CHRONIQUE ET POLITIQUE
III
Quand les croisés apprirent la mort de leur chef le comte de Champa-
gne et de maître Foulques, ils en furent très affligés et très troublés 1 .
Aussi s’assemblèrent-ils tous un jour à Soissons et ils délibérèrent pour
savoir ce qu’ils feraient et qui ils choisiraient comme chef et seigneur,
tant et si bien qu’ils s’accordèrent pour envoyer un message au marquis
de Montferrat en Lombardie 2 . Ils lui envoyèrent de très bons messagers
qui se préparèrent et s’en allèrent vers le marquis. Une fois là-bas, ils lui
parlèrent et lui dirent que les barons de France le saluaient et qu’ils lui
demandaient et le priaient par Dieu de venir s’entretenir avec eux à une
date qu’ils lui fixèrent. À ces paroles, le marquis s’étonna fort de la
requête des barons de France ; il répondit aux messagers qu’il prendrait
conseil et leur ferait connaître le lendemain sa décision ; et il leur fit fête.
Le lendemain, il leur dit qu’il irait à Soissons pour s’entretenir avec eux
à la date fixée. Alors les messagers prirent congé et s’en retournèrent ; le
marquis leur offrit de ses chevaux et de ses joyaux, mais ils ne voulurent
rien accepter. De retour, ils rendirent compte aux barons de leur mission.
Le marquis prépara son voyage, passa les Alpes au Mont-Joux 3 et s’en
vint en France à Soissons, annonçant par avance son arrivée aux barons
qui vinrent à sa rencontre et lui réservèrent un très chaleureux accueil.
IV
Une fois à Soissons, il demanda aux barons pourquoi ils l’avaient fait
venir 4 ; lesquels, après s’être concertés, lui dirent : « Sire, nous vous
avons fait venir parce que le comte de Champagne, notre seigneur et chef.
1 . Pour désigner ceux qui participèrent à la croisade, Clari utilise les mots de « croisés »,
« pèlerins » et « Français ». Pèlerin est employé tout au long de l’œuvre (48 fois), croisé
(19 fois) ne se trouve que jusqu’au chapitre xlii et Français (51 fois) qu’à partir du chapi-
tre xliv. Se croiser , prendre la croix, être croisé, c’était d’abord, pour manifester son vœu,
mettre sur son épaule la croix de tissu, image du Christ rédempteur par la souffrance, image
de la grâce recherchée en Orient par un voyage dangereux. La croisade est un pèlerinage
autant qu’une entreprise militaire : confessions et prêches mettent l’accent sur l’esprit de
pénitence et de pauvreté, et l’on y acquiert l’indulgence plénière. Tout concourt à rapprocher
croisade et pèlerinage : les deux impliquent mise en marche, exil, séparation. Quant à Fran-
çais, il désigne ceux qui parlent français : on peut penser que, dans un pays étranger, le lien
linguistique qui unissait les divers éléments s’était resserré.
2. Sur le marquis Boniface de Montferrat (vers I 150-1207) fils de Guillaume III et frère
de Guillaume Longue-Epée, de Conrad et de Renier, voir Jean Longnon, op. cit.,p. 227-234,
et notre étude, « Villehardouin et Clari, juges de Boniface de Montferrat », Les Écrivains de
la quatrième croisade, éd. cit., t I, p. 208-244.
3. Le Mont-Joux, ou les monz de Mongeu : le mont Saint-Bernard et, d’une manière
générale, les Alpes.
4. Cette assemblée se tint en juin 1201.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
733
est mort ; et nous vous avons fait venir comme le plus sage que nous
connaissions, et qui pouvait le mieux organiser notre entreprise, que Dieu
en soit témoin ! Aussi vous prions-nous tous d’être notre seigneur et de
prendre la croix pour l’amour de Dieu. » À ces mots, les barons se mirent
à genoux devant lui et lui dirent de ne pas se préoccuper du financement,
car ils lui donneraient une grande partie de l’argent que le comte de
Champagne avait laissé aux croisés. Le marquis répondit qu’il y réfléchi-
rait et, quand il l’eut fait, il leur dit que pour l’amour de Dieu et pour
secourir la terre d’outre-mer, il prendrait la croix. L’évêque de Soissons
eut tôt fait de se préparer, et il lui remit la croix. Lorsqu’il l’eut prise, on
lui donna, sur l’argent laissé aux croisés par le comte de Champagne,
vingt-cinq mille livres.
V
Après que le marquis se fut croisé, il dit aux barons : « Seigneurs, par
où voudriez-vous passer et en quelle terre des Sarrasins voudriez-vous
aller ? » Les barons répondirent qu’ils ne voulaient pas aller en terre de
Syrie, car ils ne pourraient remporter aucun succès, mais ils avaient
projeté d’aller au Caire ou à Alexandrie, au beau milieu des infidèles, où
ils pourraient leur causer le plus de dommages, et ils avaient le projet de
louer une flotte qui les y transporterait tous ensemble. Le marquis dit
alors que c’était un bon conseil auquel il donnait son plein accord, et
qu’on envoyât, parmi leurs plus sages chevaliers, de bons messagers soit
à Pise, soit à Gênes, soit à Venise : à cet avis se rangèrent tous les barons.
VI
Alors ils choisirent leurs messagers et ils furent tous d’accord pour que
messire Conon de Béthune y allât, ainsi que le maréchal de Champagne.
Leur choix fait, les barons se séparèrent, le marquis retourna dans son
pays et chacun des autres aussi. L’on commanda aux messagers de louer
des vaisseaux pour faire passer quatre mille chevaliers avec leur harna-
chement et cent mille hommes à pied. Les messagers préparèrent leur
voyage et s’en allèrent directement à Gênes où ils s’entretinrent avec les
Génois et leur dirent ce qu’ils cherchaient, mais les Génois répondirent
qu’ils ne pouvaient leur apporter aucune aide. De là ils allèrent à Pise
et parlèrent aux Pisans, qui rétorquèrent qu’ils n’auraient pas assez de
vaisseaux et qu’ils ne pourraient rien faire. Ils se dirigèrent ensuite vers
Venise et parlèrent au doge à qui ils présentèrent leur requête 1 : ils cher-
I. Henri Dandolo avait été élu doge de Venise en 1 192, à l’âge de quatre-vingt-deux
ans ; il avait donc quatre-vingt-douze ans en 1202. Voir notre étude « Villehardouin et les
734
CHRONIQUE ET POLITIQUE
chaient à louer de quoi transporter quatre mille chevaliers avec leur harna-
chement et cent mille hommes à pied. Après les avoir écoutés, le doge dit
qu’il tiendrait son conseil, car une si grande affaire demandait réflexion.
Il convoqua les membres du haut conseil de la ville, il leur parla et leur
exposa ce qu’on lui avait demandé. Quand ils eurent bien délibéré, le
doge donna sa réponse aux messagers : « Nous conclurons volontiers un
marché avec vous : nous vous procurerons une grosse flotte pour cent
mille marcs ', si vous le voulez, à cette condition que je vous accompa-
gnerai avec la moitié de tous les Vénitiens qui pourront porter les armes,
et aussi que nous aurons la moitié de toutes les conquêtes qu’on y fera, et
nous vous amènerons cinquante galères à nos frais, et d’ici un an à partir
de ce jour que nous fixerons, nous vous conduirons en quelque terre que
vous voudrez, que ce soit au Caire ou à Alexandrie. » Quand les messa-
gers l’entendirent, ils répondirent que ce serait trop cher que cent mille
marcs, et ils discutèrent tant qu’ils conclurent le marché à quatre-vingt-
sept mille marcs, si bien que le doge, les Vénitiens et les messagers jurè-
rent de tenir cet accord. Ensuite, le doge dit qu’il voulait avoir vingt-cinq
mille marcs d’arrhes pour commencer la constitution de la flotte, et les
messagers lui répondirent d’envoyer des émissaires en France avec eux,
et qu’ils leur feraient volontiers payer les vingt-cinq mille marcs. Ils
prirent ensuite congé et s’en retournèrent. Le doge envoya avec eux un
grand personnage de Venise pour recevoir les arrhes.
VII
Et après ie doge fit crier son ban à travers tout Venise : qu’aucun Véni-
tien ne fût assez hardi pour aller faire aucun commerce, mais que tous
aidassent à constituer la flotte. Ainsi firent-ils, et ils commencèrent à
construire la plus puissante flotte qu’on eût jamais vue.
VIII
Venus en France, les messagers annoncèrent leur retour. Puis on
convoqua tous les barons croisés à Corbie. Lorsque tous furent réunis, les
messagers firent connaître le résultat de leur ambassade. En l’entendant,
les barons furent très joyeux : ils approuvèrent fort leur action et ils entou-
rèrent d’honneurs les envoyés du doge à qui on donna des deniers du
Vénitiens », Les Écrivains de la quatrième croisade, éd. cit., t. I, p. 175-207. Geoffroy de
Villehardouin et Conon de Béthune arrivèrent à Venise le 10 février 1201.
1. Marc, « poids d’une demi-livre ou 8 onces d’or et d’argent ; on se sert de cette unité
comme d’une monnaie de compte » (Lucien Foulet).
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 735
comte de Champagne et de ceux que maître Foulques avait collectés ; le
comte de Flandre y ajouta tant des siens qu’on arriva à vingt-cinq mille
marcs. On les remit à l’émissaire du doge, ainsi qu’une bonne escorte
pour l’accompagner jusqu’en son pays.
IX
Puis on fit savoir à tous les croisés, par toutes les terres, de se mettre
en route à Pâques pour se rendre sans faute à Venise et qu’ils y fussent
tous entre la Pentecôte et le mois d’août. Ainsi firent-ils. La pâque passée,
ils y arrivèrent absolument tous. Nombre de pères et de mères, de frères
et de sœurs, de femmes et d’enfants eurent beaucoup de chagrin au départ
d’êtres chers.
X
Quand les pèlerins furent tous assemblés à Venise et qu’ils virent la
puissante flotte qu’on avait construite, les riches nefs, les grands
dromons, les huissiers pour transporter les chevaux et les galères, ils en
furent tout émerveillés, ainsi que de la grande richesse qu’ils découvrirent
dans la ville '. Constatant qu’ils ne pouvaient pas tous s’y loger, ils déci-
dèrent d’aller s’installer dans l’île Saint-Nicolas, tout entière entourée par
la mer, à une lieue de Venise. C’est là que les pèlerins se rendirent, dres-
sèrent leurs tentes et se logèrent le mieux possible.
XI
Lorsque le doge de Venise vit que tous les pèlerins étaient arrivés, il
convoqua tous les gens de sa terre ; quand ils furent venus, il commanda
que la moitié d’entre eux se préparât et s’équipât pour s’embarquer avec
les pèlerins. À cette nouvelle, les uns se réjouirent, les autres dirent qu’ils
ne pourraient y aller ; et ils n’arrivèrent pas à se mettre d’accord pour
déterminer la moitié qui partirait, tant et si bien qu’ils tirèrent au sort : ils
faisaient ensemble deux boulettes de cire et ils plaçaient dans l’une un
billet ; puis ils les remettaient à un prêtre qui les bénissait et donnait à
chacun des deux Vénitiens une de ces boulettes : celui qui tirait la boulette
1 . Les nefs servent essentiellement de transports ; elles sont aussi des navires marchands.
Les dromons sont des sortes de croiseurs. Les huissiers, qui doivent leur nom aux portes
dont ils sont munis, sont destinés à transporter la cavalerie, hommes et chevaux. Les galies
ou galées (« galères »), qui peuvent être mues à la fois à la rame et à la voile, sont les navires
de guerre par excellence. Voir Georges Gougenheim, op. cil., p. 310-315.
736
CHRONIQUE ET POLITIQUE
au billet devait s’embarquer avec la flotte. C’est ainsi que se fit la répar-
tition.
Dès que les pèlerins se furent logés dans l’île Saint-Nicolas, le doge et
les Vénitiens vinrent leur parler et demandèrent de respecter la conven-
tion signée pour la flotte qu’ils avaient fait construire. Le doge leur repro-
cha d’avoir demandé par leurs messagers de préparer une flotte pour
quatre mille chevaliers avec leur harnachement et pour cent mille
hommes à pied ; or, de ces chevaliers, il n’y en avait pas plus d’un millier,
car le reste était allé dans d’autres ports, et, des hommes à pied, il n’y en
avait pas plus de cinquante ou de soixante mille. « C’est pourquoi nous
voulons, dit le doge, que vous nous payiez les sommes convenues dans
nos accords. » En l’entendant, les croisés se concertèrent et arrêtèrent que
pour chaque chevalier on aurait à donner quatre marcs, pour chaque
cheval quatre marcs, pour chaque sergent à cheval deux marcs et pour les
plus pauvres un. Ces deniers recueillis furent remis aux Vénitiens, mais
il restait encore cinquante mille marcs à payer. Quand le doge et les Véni-
tiens virent que les croisés ne leur avaient pas donné davantage, ils furent
si irrités que le doge leur dit : « Seigneurs, vous n’avez pas été corrects à
notre égard, car, aussitôt que vos messagers eurent conclu un accord avec
mes gens et moi, j’ai commandé par toute ma terre qu’aucun marchand
n’allât commercer, mais qu’on aidât à préparer cette flotte, et dès lors ils
s’y sont appliqués sans rien gagner depuis plus d’un an et demi ; ils ont
même beaucoup perdu. Aussi mes hommes veulent-ils, et moi aussi, que
vous nous payiez les deniers que vous nous devez. Sinon, sachez que vous
ne bougerez pas de cette île avant que nous ne soyons payés, et vous ne
trouverez personne pour vous apporter à boire et à manger. » Le doge
était un homme de bien ; aussi ne laissa-t-il pas pour autant de leur faire
porter suffisamment à boire et à manger.
XII
Quand les comtes et les croisés eurent entendu les propos du doge, ils
en furent affligés et embarrassés. Ils refirent une collecte, empruntant
autant de deniers qu’ils purent à ceux qu’ils pensaient en avoir, et ils les
donnèrent aux Vénitiens ; mais ce paiement effectué, il leur resta encore
à payer trente-six mille marcs. Ils leur disaient qu’ils étaient dans une
situation difficile, que cette collecte avait beaucoup appauvri l’armée,
qu’ils ne pouvaient plus se procurer de l’argent pour les payer, mais qu’ils
en avaient bien trop peu pour entretenir leurs troupes.
Lorsque le doge vit que, loin de pouvoir payer toute la somme, les
croisés étaient dans de grandes difficultés, il parla aux siens et leur dit :
« Seigneurs, si nous les laissons retourner chez eux, on nous prendra à
jamais pour de mauvaises et déloyales gens. Allons plutôt les trouver et
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 737
disons-leur que s’ils veulent nous rendre ces trente-six mille marcs qu’ils
nous doivent sur les premières conquêtes qu’ils feront et qui constitueront
leur part, nous les mènerons outre-mer. » Les Vénitiens approuvèrent ces
propos et se rendirent aux cantonnements des pèlerins auxquels, une fois
qu’ils furent arrivés là-bas, le doge dit : « Seigneurs, nous nous sommes
concertés, mes gens et moi, de telle manière que, si vous voulez nous
garantir loyalement que vous nous paierez ces trente-six mille marcs que
vous nous devez sur la part qui vous reviendra de votre première
conquête, nous vous mènerons outre-mer. » Quand les croisés entendirent
les propositions du doge, ils en furent très heureux et tombèrent de joie à
ses pieds, lui assurant loyalement de faire bien volontiers ce qu’il avait
projeté. Ils manifestèrent, la nuit, une si grande joie qu’il n’y eut si pauvre
personne qui ne participât à l’illumination en portant au bout des lances
de grandes torches de chandelles autour de leurs tentes 1 et à l’intérieur,
si bien qu’il semblait que toute l’armée fût en flammes.
XIII
Ensuite le doge vint à eux et leur dit : « Seigneurs, c’est maintenant
l’hiver, nous ne pourrions pas passer outre-mer, je n’en suis pas responsa-
ble, car je vous aurais fait passer depuis longtemps sans votre défaillance.
Mais agissons au mieux, dit-il. Il y a près d’ici une ville nommée Zara
dont les habitants nous ont causé de grands torts 2 ; mes hommes et moi
voulons nous venger d’eux si nous pouvons. Si vous voulez m’en croire,
nous irons y séjourner cet hiver, jusqu’aux environs de Pâques ; nous
équiperons votre flotte et irons outre-mer avec l’aide de Dieu. La ville de
Zara est riche, elle abonde en toutes sortes de biens. » Les barons et les
grands seigneurs, chez les croisés, consentirent aux propositions du doge,
mais tous ceux de l’armée ne furent pas au courant de cette décision,
hormis les grands seigneurs. Alors ils préparèrent leur voyage et leur
flotte dans les moindres détails, et ils prirent la mer. Chacun des grands
seigneurs avait son propre navire pour lui et ses gens, et son huissier pour
transporter ses chevaux. Quant au doge de Venise, il avait avec lui cin-
quante galères entièrement à ses frais. Le bateau où il se tenait était tout
vermeil et portait une grande tente de soie vermeille ; quatre trompettes
d’argent, devant lui, sonnaient, et des tambours menaient un joyeux
vacarme. Tous les grands seigneurs, les clercs et les laïcs, petits et grands,
manifestèrent une telle joie au départ qu’on n’en vit jamais d’aussi
1 . Pour Robert de Clari, se herbergier, c’est « cantonner », utiliser les bâtiments exis-
tants, et se logier, c’est « camper», utiliser des tentes qu’on installe sur le terrain. Voir
Georges Gougenheim.o/r. cil., p. 315-320.
2. Zara (Jadres) se trouve sur la côte Adriatique, en Dalmatie du Nord. Les croisés
prirent la mer le 8 octobre 1202.
738
CHRONIQUE ET POLITIQUE
grande, pas plus qu’on ne vit ni n’entendit une flotte de cette importance.
Les pèlerins firent monter sur les châteaux des navires tous les prêtres et
les clercs qui chantèrent le Veni, creator Spiritus. Et tous, grands et petits,
de pleurer d’émotion et d’allégresse. Quand la flotte quitta le port de
Venise, les navires, les dromons, les puissantes nefs et tant d’autres vais-
seaux étaient si nombreux que c’était le spectacle le plus beau à regarder
depuis le commencement du monde, car il y avait bien cent paires de
trompettes en argent ou en airain qui toutes sonnèrent au départ, et tant
de tambours et de tambourins et d’autres instruments que c’était une pure
merveille. Une fois qu’ils furent en mer et qu'ils eurent tendu leurs voiles
et mis leurs bannières et leurs enseignes sur les châteaux des nefs, il
sembla tout à fait que la mer n’était qu’un vaste fourmillement, tout
embrasée des navires qu’ils conduisaient et de l’allégresse qu’ils manifes-
taient. Ils naviguèrent tant et si bien qu’ils arrivèrent à une cité nommée
Pola, où ils débarquèrent et se reposèrent, faisant une brève escale, si bien
qu’ils reprirent des forces et achetèrent de nouveaux vivres pour embar-
quer dans leurs navires. Ensuite, ils reprirent la mer. S’ils avaient mené
grande joie et grande fête auparavant, ils en menèrent d’aussi grandes,
voire de plus grandes encore, si bien que les habitants de la ville s’émer-
veillèrent et de cette allégresse et de la puissance de cette flotte et de l’ex-
traordinaire noblesse dont ils témoignaient ; ils dirent, et c’était vrai, que
jamais si belle et si puissante flotte n’avait été vue ni rassemblée en
aucune terre.
XIV
Les Vénitiens et les pèlerins firent voile si bien qu’ils arrivèrent à Zara
la nuit de la fête de saint Martin '. Les habitants de Zara, quand ils virent
arriver ces navires et cette grande flotte, furent effrayés ; aussi firent-ils
fermer les portes de la ville et s’armèrent-ils du mieux qu’ils purent, en
gens décidés à se défendre. Une fois équipés, le doge parla aux grands
personnages de l’armée : « Seigneurs, cette ville nous a causé beaucoup
de tort à mes gens et à moi ; je m’en vengerais volontiers. Je vous prie de
me porter aide. » Les barons et les grands personnages lui répondirent
qu’ils le feraient de bon cœur.
Or les habitants de Zara savaient bien que les Vénitiens les haïssaient.
Aussi s’étaient-ils procuré une lettre de Rome selon laquelle tous ceux
qui leur feraient la guerre ou leur causeraient du dommage seraient
excommuniés. Ils envoyèrent cette lettre, par des messagers sûrs, au doge
et aux pèlerins qui avaient abordé. Les émissaires parvenus à l’armée, on
lut la lettre devant le doge et les pèlerins. Le doge, après qu’il en eut
1 . Les croisés arrivèrent à Zara le 1 1 novembre 1202, et la ville se rendit le 24 novembre.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 739
entendu le contenu, déclara qu’il ne renoncerait pas, malgré l’excommu-
nication du pape, à se venger des habitants de la ville. Sur ce, les messa-
gers repartirent. Le doge parla une seconde fois aux barons : « Seigneurs,
sachez qu’à aucun prix je ne renoncerai à me venger d’eux, pas même
pour le pape. » Et il pria les barons de l’aider. Ils répondirent tous qu’ils
le feraient volontiers, à la seule exception de Simon de Montfort et de
messire Enguerrand de Boves, qui refusèrent de désobéir au pape, ne
voulant pas être excommuniés, et qui firent leurs préparatifs, puis allèrent
passer l’hiver en Hongrie.
Quand le doge vit que les barons l’aideraient, il fit dresser ses machines
de guerre pour attaquer la ville. Les habitants, comprenant qu’ils ne pour-
raient résister, se rendirent à merci et livrèrent la cité. Les pèlerins et les
Vénitiens y entrèrent, et on la partagea en deux moitiés, l’une pour les
pèlerins, l’autre pour les Vénitiens.
XV
Survint ensuite une grosse bagarre entre les Vénitiens et le menu
peuple des croisés, qui dura bien une nuit et une demi-journée. Elle fut si
violente que les chevaliers eurent grand-peine à les séparer. Quand ils
eurent réussi, ils établirent une telle concorde que jamais plus il n’y eut
entre eux de malveillance. Puis les plus nobles des croisés et les Vénitiens
parlèrent de l’excommunication qui les frappait pour avoir pris la ville,
si bien qu’ils décidèrent de demander à Rome leur absolution et qu’ils
envoyèrent l’évêque de Soissons et monseigneur Robert de Boves afin
d’obtenir du pape une lettre d’absolution pour tous les pèlerins et tous les
croisés. Quand ils l’eurent, l’évêque revint le plus tôt qu’il put ; quant à
messire Robert de Boves, il ne l’accompagna pas, mais alla outre-mer
directement de Rome.
XVI
Tandis que les croisés et les Vénitiens séjournaient à Zara, au cours de
l’hiver, ils se rendirent compte qu’ils avaient fait de grosses dépenses et,
se concertant, ils conclurent qu’ils ne pouvaient aller au Caire, ni à
Alexandrie, ni en Syrie, car ils n’avaient pas suffisamment de vivres ni
d’argent : ils avaient presque tout dépensé à payer tant les frais de séjour
que la location élevée de la flotte. Impossible d’y aller, et s’ils y allaient,
ils ne feraient rien, manquant de vivres et d’argent pour leur entretien.
740
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XVII
Le doge de Venise se rendit compte de la gêne des croisés ; il leur parla
en ces termes : « Seigneurs, il y a en Grèce une terre fort riche qui abonde
en tous biens. Si nous pouvions trouver une bonne raison d’y aller et d’y
prendre des vivres et d’autres choses jusqu’à ce que nous nous fussions
approvisionnés, cela me semblerait un bon parti, et nous pourrions aller
facilement outre-mer. » Le marquis se leva alors et dit : « Seigneurs, j’ai
été l’an dernier à Noël en Allemagne, à la cour de monseigneur l’empe-
reur. J’y ai vu un jeune homme, le frère de la femme de l’empereur d’Al-
lemagne, le fils de l’empereur Isaac de Constantinople, à qui son frère
avait, par trahison, enlevé l’empire. Celui qui pourrait avoir avec lui ce
jeune homme, fit le marquis, pourrait facilement aller en la terre de
Constantinople et prendre des vivres et d’autres choses, car ce jeune
homme en est l’héritier légitime '. »
XVIII
Maintenant, nous en resterons là pour les pèlerins et la flotte, et nous
vous dirons à propos de ce jeune homme et de l’empereur Isaac son père
comment ils vinrent au premier plan. Il y eut un empereur de Constantino-
ple appelé Manuel, homme d’une très grande sagesse, le plus puissant de
tous les chrétiens du monde et le plus généreux : jamais personne de reli-
gion chrétienne qui pût lui parler ne lui demanda de son bien sans qu’il
lui fit donner cent marcs : nous l’avons entendu témoigner 1 2 . Cet empereur
aimait beaucoup les Français et leur faisait confiance. Un jour, il arriva
que les gens de sa terre et ses conseillers le blâmèrent fort — et ils
l’avaient déjà fait mainte et mainte fois — d’être si généreux et de tant
aimer les Français. Il leur répondit : « Il n’y a que deux êtres qui puissent
donner : notre Seigneur Dieu et moi. Mais, si vous le conseillez, je donne-
rai congé aux Français et à tous les gens de religion chrétienne qui sont
autour de moi et de mon trône. » Les Grecs, au comble de la joie, lui
répondirent : « Ah ! sire, ce serait une très bonne décision, et nous vous
servirons très bien. » L’empereur commanda que tous les Français partis-
sent, ce qui transporta de joie les Grecs. Ensuite, il demanda aux Français
et à ceux à qui il avait donné congé de venir lui parler en tête à tête. Ainsi
firent-ils. Quand ils furent venus, l’empereur leur dit : « Seigneurs, mes
1 . L’empereur germanique Philippe de Souabe avait épousé Irène, la fille de l’empereur
Isaac II de Constantinople, et recueilli le fils de ce dernier, le futur Alexis IV le Jeune.
Alexis III avait pris la piace de son frère Isaac II en 1 195.
2. Manuel Comnène ( 1 122-1 180) fut empereur de Constantinople de 1 143 à 1180.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
741
sujets me harcèlent pour que je ne vous fasse aucun don et que je vous
chasse de ma terre. Partez donc tous ensemble, et je vous suivrai avec
mes gens, et rendez-vous en un lieu (qu’il leur fixa). Je vous donnerai
l’ordre par mes messagers de partir, et vous me répliquerez que vous ne
le ferez ni pour moi ni pour mes gens, et vous ferez semblant de m’atta-
quer : je verrai alors comment les miens se comporteront. » C’est ce qui
fiat fait. Après leur départ, l’empereur convoqua ses gens, et tous de le
suivre. Arrivé auprès des Français, il leur ordonna de partir immédiate-
ment et de quitter sa terre. Ceux qui lui avaient conseillé de les chasser
furent très heureux, et ils lui dirent : « Sire, s’ils refusent de partir sur-le-
champ, permettez-nous de les tuer tous.
— Volontiers », repartit l’empereur.
Ses messagers vinrent chez les Français et leur commandèrent avec
arrogance de décamper aussitôt. Les Français leur répondirent qu’ils ne
s’en iraient ni pour l’empereur ni pour ses gens. Les messagers, de retour,
rapportèrent leur réponse. Alors l’empereur commanda à ses gens de
s’armer et de l’aider à les attaquer. Après s’être armés, ils s’avancèrent
contre les Français qui vinrent à leur rencontre après avoir rangé leurs
troupes en ordre de bataille. Quand l’empereur vit qu’ils s’avançaient
contre lui et ses gens pour combattre, il dit aux siens : « Seigneurs, pensez
donc à bien vous comporter. Vous pouvez maintenant vous venger
d’eux. » A ces mots, les Grecs furent effrayés par les Latins, à les voir si
proches d’eux — on appelle aujourd’hui Latins tous ceux de la religion
romaine — et ceux-ci donnèrent l’impression de les attaquer. Ce que
voyant, les Grecs se mirent en fuite, laissant l’empereur tout seul. A ce
spectacle, il dit aux Français : « Seigneurs, revenez, et je vous donnerai
plus que je ne le fis jamais. » Il les ramena et, de retour, il convoqua ses
gens : « Seigneurs, leur dit-il, maintenant, on peut bien voir en qui on doit
se fier. Vous avez fui, quand j’avais besoin de vous ; vous m’avez laissé
tout seul : si les Latins l’avaient voulu, ils auraient pu me mettre en pièces.
Désormais j’ordonne que nul de vous ne soit assez audacieux ni assez
hardi pour parler de ma largesse et de mon affection pour les Français, car
je les aime et je leur fais plus confiance qu’à vous ; aussi leur donnerai-je
plus que je ne leur ai donné. » Les Grecs n’eurent plus la hardiesse d’oser
en parler.
XIX
Cet empereur Manuel, qui avait un beau fils 1 de sa femme, songea à
lui procurer un très riche mariage et, sur le conseil des Français qui l’en-
touraient, il demanda à Philippe [Auguste], roi de France, de lui donner sa
1 . Alexis II Comnène ( 1 1 64- 1183), qui épousa Agnès de France et fut empereur de 1 1 8C
à 1 1 83 avant d’être étranglé par son cousin Andronic ( 1 1 00- 1185) qui, empereur de 1 1 83 à
1 185, fut renversé et mis à mort par Isaac IL
742
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sœur pour son fils. Il envoya en France ses messagers, de très importants
personnages, qui s’y rendirent en grande pompe. Jamais on ne vit gens en
plus riche et plus noble équipage : le roi de France et les siens s’émerveil-
lèrent de la somptuosité qu’ils déployaient. En présence du roi, ils lui
exposèrent la requête de Fempereur. Le souverain répondit qu’il réunirait
ses conseillers, lesquels lui recommandèrent d’envoyer sa sœur à un
homme aussi important et puissant que Fempereur. Aussi le roi répondit-
il qu’il lui enverrait volontiers sa sœur.
XX
Alors le roi fit de somptueux apprêts pour sa sœur, qu’il envoya à
Constantinople avec les messagers et une suite considérable. Ceux-ci ne
cessèrent de chevaucher jusqu’à ce qu’ils parvinssent à Constantinople,
où Fempereur réserva à la demoiselle un accueil très chaleureux et lui
manifesta une très vive allégresse, à elle autant qu’à ses gens. Pendant
qu’il Favait envoyé chercher, il avait, d’autre part, dépêché outre-mer un
de ses parents qu’il aimait beaucoup, appelé Andronic, pour ramener sa
sœur, la reine Théodora de Jérusalem, afin qu’elle participât au couronne-
ment de son fils et aux festivités. La reine s’embarqua avec Andronic en
direction de Constantinople. Une fois en mer, ne voilà-t-il pas que celui-
ci fut pris de passion pour la reine, qui était sa cousine, et qu’il la viola.
Son forfait accompli, il n’osa revenir à Constantinople, mais prit la reine
et Femmena de force à Konieh, chez les Sarrasins, où il s’installa.
XXI
Lorsque Fempereur Manuel apprit le viol et l’enlèvement de la reine
sa sœur, il en fut très affligé, mais il ne laissa pas pour autant d’organiser
une somptueuse fête pour le couronnement de son fils et de la demoiselle.
Peu de temps après, Fempereur mourut. Quand il l’apprit, le traître
Andronic dépêcha un messager à son fils, le nouvel empereur, et le
supplia au nom de Dieu de lui pardonner et de renoncer à sa colère, le
persuadant qu’on Favait mensongèrement accusé, si bien que Fempereur,
qui n’était qu’un enfant, lui accorda son pardon et le fit revenir. Cet
Andronic, de retour, vécut auprès du jeune homme ; il devint le gouver-
neur de tout l’empire, et cette charge l’emplit d’un orgueil si démesuré
que, peu de temps après, il se saisit une nuit de Fempereur et le tua ainsi
que sa mère. Son crime accompli, il prit deux très grosses pierres qu’il fit
attacher à leur cou ; puis il les fit jeter dans la mer. Ensuite, par la force,
il se fit couronner empereur et fit saisir tous ceux qu’il savait défavorables
à son avènement ; il les fit aveugler et exécuter d’une mort cruelle. Il
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 743
prenait toutes les belles femmes qu’il rencontrait et les violait. Il épousa
l’impératrice, qui était sœur du roi de France, et commit plus de félonies
qu’aucun traître et meurtrier. Toutes ces traîtrises accomplies, il demanda
à son plus important gouverneur, qui l’aidait à perpétrer ses forfaits, s’il
lui restait encore des ennemis ;et l’autre de lui répondre qu’il n’y en avait
plus, hormis, à ce qu’on disait, trois jeunes gens de la ville, du lignage
des Anges, de grande noblesse, mais peu fortunés, voire pauvres, et sans
grand pouvoir 1 . Quand l’empereur Andronic apprit leur situation, il
commanda à son gouverneur, qui était une canaille et un traître de la pire
espèce, d’aller s’emparer d’eux, de les pendre ou de les faire mourir d’une
cruelle mort. Celui-ci s’en alla donc les arrêter, mais il n’en prit qu’un et
les deux autres s’échappèrent. Au prisonnier, on creva les yeux et il devint
moine. Des deux autres qui s'enfuirent, l’un s’en alla en Valachie — il
s’appelait Isaac — et l’autre se réfugia à Antioche : il fut capturé par les
Sarrasins lors d’une chevauchée des chrétiens. Celui qui avait fui en Vala-
chie était si pauvre qu’il ne pouvait pourvoir à son entretien, si bien que
la misère le força à revenir à Constantinople, où il se cacha dans la maison
d’une veuve. Il n’avait aucun bien au monde, sinon une mule et un servi-
teur, lequel gagnait leur vie en transportant avec la mule du vin et d’autres
marchandises, et c’est ce dont ils vivaient, son maître Isaac et lui.
L’empereur, le traître Andronic, finit par apprendre qu’Isaac était bel
et bien revenu dans la ville. Il commanda alors à son gouverneur, que tout
le monde haïssait à cause de ses crimes quotidiens, d’aller capturer Isaac
et de le pendre. Il monta un jour à cheval et, accompagné d’une forte
escorte, se rendit dans la maison de la brave femme qui hébergeait Isaac.
Une fois arrivé, il frappa à la porte : la brave femme s’avança et s’étonna
de ce qu’il voulait ; il lui ordonna de faire venir celui qui était caché dans
sa maison. Elle répondit : « Ah ! seigneur, au nom de Dieu, pitié ! Aucun
homme n’est caché ici. » Il réitéra son ordre : si elle ne le faisait pas venir,
il se saisirait de l’un et de l’autre. A ces mots, la brave femme eut grand-
peur de ce démon qui avait fait tant de mal. Elle rentra dans sa maison et
vint dire au jeune homme : « Ah ! cher seigneur Isaac, vous êtes mort !
Voici le gouverneur de l’empereur et de nombreuses gens avec lui, qui
sont venus vous chercher pour vous mettre à mort ! » Le jeune homme
fut troublé d’entendre ces nouvelles, si bien que, s’avançant, il ne put
éviter de sortir au-devant du gouverneur. Tout aussitôt, il prend son épée
qu’il cache sous sa tunique ; il sort de la maison, vient devant le gouver-
neur et lui dit : « Sire, que voulez-vous ? » L’autre de lui répondre avec
violence : « Canaille puante, on va vous pendre sur-le-champ ! » Isaac,
voyant qu’il lui faut aller avec eux malgré lui et désireux de se venger de
I . Des trois fils du lignage des Anges, Andronic fut pris, ses frères Isaac (le futur Isaac II)
et Alexis (le futur Alexis III) s’enfuirent l’un en Valachie, l’autre en Asie Mineure.
744
CHRONIQUE ET POLITIQUE
l’un d’eux, se rapprocha le plus possible du gouverneur et, tirant son épée,
le frappa en pleine tête, si bien qu’il le pourfendit jusqu’aux dents.
XXII
Quand les hommes d’armes et les gens du gouverneur le virent ainsi
exécuté par le jeune homme, ils prirent la fuite. Celui-ci, à cette vue,
s’empara du cheval du gouverneur, monta en selle, avec son épée tout
ensanglantée. Aussitôt il se mit en route vers l’église Sainte-Sophie.
Chemin faisant, il criait grâce aux gens qui étaient descendus dans la rue,
tout troublés du tumulte qu’ils avaient entendu, et il leur disait : « Sei-
gneurs, au nom de Dieu, pitié ! Ne me tuez pas, car j’ai exécuté le diable
et l’assassin qui a couvert de honte les habitants de cette ville et d’au-
tres. » Arrivé à Sainte-Sophie, il monta sur l’autel et embrassa la croix
pour sauver sa vie. Cris et vacarme se répandirent dans la ville, envahis-
sant tous les quartiers, si bien qu’on sut partout comment Isaac avait mis
à mort ce démon et cet assassin. Cette nouvelle remplit de joie les habi-
tants, qui coururent à qui mieux mieux à Sainte-Sophie pour voir le jeune
homme qui avait accompli cet audacieux exploit. Tous assemblés, ils
commencèrent à se dire l’un à l’autre : «Cet homme est valeureux et
hardi pour avoir accompli un exploit aussi audacieux. » Puis les Grecs en
vinrent à proposer : « L’occasion est bonne : faisons de ce jeune homme
notre empereur. » Tant et si bien que tous tombèrent d’accord et
envoyèrent prier le patriarche, qui résidait à proximité dans son palais, de
venir couronner le nouvel empereur qu’ils avaient choisi. Celui-ci, à cette
nouvelle, refusa et se mit à leur dire : « Seigneurs, vous avez tort. Demeu-
rez en paix. Vous n’avez pas raison de vous lancer dans une telle entre-
prise. Si je le couronne, l’empereur Andronic me tuera et me mettra en
pièces. » Les Grecs lui répondirent qu’en cas de refus ils lui couperaient
la tête, en sorte que le patriarche, tant par force que par peur, descendit
de son palais, vint à l’église où se tenait Isaac en bien pauvre équipement,
le jour même où l’empereur Andronic avait envoyé son gouverneur et ses
gens pour le prendre et l’exécuter. Le patriarche finit par revêtir ses habits
et par le couronner sans délai, bon gré mal gré. La nouvelle du couronne-
ment se répandit partout et parvint à Andronic qui apprit aussi qu’Isaac
avait tué son gouverneur, sans pouvoir le croire avant qu’il n’eût envoyé
ses messagers ; lesquels constatèrent, arrivés sur les lieux, que c’était la
vérité ; ils s’en revinrent aussitôt auprès de l’empereur, lui disant : « Sire,
c’est l’exacte vérité. »
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
745
XXIII
La nouvelle confirmée, Andronic se leva, prit avec lui nombre de ses
gens et gagna Sainte-Sophie par un passage qui reliait son palais à
l’église. Parvenu là, il grimpa sur les voûtes d’où il vit celui qui était cou-
ronné. Profondément affligé, il demanda à ses gens s’il y en avait un qui
possédât un arc ; on lui en apporta un avec une flèche. Andronic le prit,
le banda, croyant frapper en plein corps Isaac, le nouvel empereur.
Comme il tendait la corde, elle se rompit, à son grand désespoir. Aussi,
revenu au palais, commanda-t-il à ses gens d’en fermer les portes, de
s’armer pour en assurer la défense. Ainsi firent-ils, tandis que lui quittait
le palais par une porte dérobée et sortait de la ville ; il entra dans une
galère avec une escorte et prit la mer pour éviter d’être capturé par les
gens de Constantinople.
XXIV
Ceux-ci amenèrent le nouvel empereur au palais qu’ils prirent de force,
et ils installèrent le prince sur le trône de Constantin, puis l’adorèrent tous
comme un saint empereur '. Lequel, tout heureux du grand honneur que
Dieu lui avait accordé, dit aux gens : « Voyez donc cette merveilleuse
faveur dont Dieu m’a gratifié, puisque le jour même où l’on devait me
capturer et me détruire, je suis couronné empereur. Et pour le grand
honneur que vous m’avez rendu, je vous donne tout le trésor qui se trouve
en ce palais et en celui des Blachemes. » A l’entendre, les gens furent
transportés de joie pour le don considérable que leur avait fait l’empereur,
et ils allèrent défoncer le trésor, où ils trouvèrent tant d’or et d’argent que
c’en était incroyable, et ils se le partagèrent.
XXV
La nuit même où Andronic s’enfuyait, il se leva une si grande tour-
mente sur la mer et une si violente tempête de vent, de tonnerre et
d’éclairs que ni lui ni ses gens ne surent se diriger et que l’orage et la
bourrasque les ramenèrent à Constantinople, sans qu’ils s’en rendissent
compte. Comme ils se voyaient sur la terre ferme et incapables d’avancer,
Andronic dit à ses gens : « Seigneurs, regardez où nous sommes. » Après
examen, ils virent qu’ils étaient revenus à Constantinople et lui dirent :
I. Isaac II l’Ange (1155-1204) fut empereur de 1 185 à 1 195 et rétabli avec son fils
Alexis IV en 1203-1204.
746
CHRONIQUE ET POLITIQUE
« Sire, nous sommes morts, car nous voici de retour à Constantinople. »
Cette nouvelle effraya tant Andronic qu’il ne sut que faire. « Seigneurs,
dit-il à ses gens, par Dieu, conduisez-nous ailleurs. » Et eux de répondre
qu’il était impossible de bouger, dût-on leur couper la tête. Ce que consta-
tant, ils prirent l’empereur Andronic et l’emmenèrent dans une taverne où
ils le cachèrent derrière les tonneaux. Le tavemier et sa femme, quand ils
les eurent attentivement examinés, furent convaincus qu’ils appartenaient
à l’empereur Andronic. La femme alla par hasard vérifier que les ton-
neaux étaient bien bouchés. Regardant de tous les côtés, elle vit Andronic
assis derrière les tonneaux avec ses vêtements impériaux et elle le recon-
nut tout à fait. Elle revint vers son époux : « Sire, lui dit-elle, l’empereur
Andronic est caché ici. » A ces mots, le tavemier fit avertir un personnage
important qui habitait tout près dans un grand palais, et dont Andronic
avait tué le père et violé la femme. Le messager lui dit qu’ Andronic était
dans la maison du tavemier, dont il lui donna le nom. Cette nouvelle le
remplit de joie et, avec quelques-uns de ses gens, il se rendit chez le taver-
nier et se saisit d’ Andronic qu’il conduisit dans sa demeure. Le lendemain
matin, il l’emmena au palais de l’empereur Isaac.
Celui-ci, quand il le vit, lui demanda : « Andronic, pourquoi as-tu
commis une si exécrable trahison envers ton seigneur l’empereur Manuel
et pourquoi as-tu assassiné sa femme et son fils ? Pourquoi t’es-tu complu
à faire du mal à ceux qui n’acceptaient pas que tu fusses empereur, et
pourquoi voulais-tu te saisir de moi ? » Et Andronic de lui répliquer :
« Taisez-vous, car je ne daignerai pas vous répondre. » En entendant son
refus, l’empereur Isaac convoqua un grand nombre d’habitants ; quand ils
l’eurent rejoint, il leur dit : « Seigneurs, voici Andronic qui a fait tant de
mal à vous-mêmes et aux autres. Je ne pourrais pas, me semble-t-il, faire
justice de lui de manière à tous vous satisfaire ; mais je vous le livre pour
que vous fassiez de lui ce que vous voudrez. » Les habitants, au comble
de la joie, se saisirent d’ Andronic : les uns disaient de le brûler, les autres
de le faire bouillir dans une chaudière pour prolonger sa vie et ses souf-
frances, d’autres de le traîner par la ville. Comme ils ne pouvaient s’ac-
corder sur la mort et le supplice dont ils le feraient périr, un homme sage
finit par leur dire : « Seigneurs, si vous vouliez me croire, je vous appren-
drais de quelle manière nous pourrions tirer de lui une juste vengeance.
Je possède un chameau : c’est au monde la bête la plus répugnante, la
plus sale, la plus laide. Nous prendrons Andronic et le mettrons tout nu ;
puis nous l’attacherons au dos du chameau si bien que son visage tou-
chera le cul de la bête, et nous le promènerons d’un bout de la ville à
l’autre en sorte que tous ceux et toutes celles à qui il a fait du mal pourront
alors bien se venger. » Approuvant tous ces propos, ils prirent Andronic
et l’attachèrent comme l’autre le leur avait conseillé.
Au furet à mesure qu’ils le promenaient à travers la ville, ses victimes
venaient le transpercer, le piquer et le frapper, les uns avec des couteaux,
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 747
les autres avec des alênes, d’autres avec des épées, en disant : « Vous
avez pendu mon père, vous avez violé ma femme. » Les femmes, dont il
avait pris de force les filles, lui tiraient les moustaches et lui infligèrent
les traitements les plus infamants, si bien que, lorsqu’on parvint à l’autre
bout de la ville, il n’avait plus de chair sur tout le corps : ensuite, on prit
ses os et on les jeta dans un cloaque. C’est ainsi qu’on se vengea de ce
traître.
Dès lors qu’Isaac fut empereur, on peignit sur les portails des églises
comment, par un véritable miracle, Notre-Seigneur d’un côté et Notre-
Dame de l’autre lui placèrent la couronne sur la tête, et comment l’ange
coupa la corde de l’arc avec lequel Andronic voulait le frapper ; c’est
pourquoi on disait que sa lignée avait pris le surnom d’Ange.
XXVI
Ensuite, pris d’une très forte envie de voir son frère captif chez les
païens, il choisit des messagers qu’il envoya à sa recherche. Au terme
d’une longue enquête, on leur apprit qu’il était prisonnier. Ils se rendirent
à cet endroit-là et le demandèrent aux Sarrasins, lesquels, ayant appris
que le jeune homme était le frère de l’empereur de Constantinople, lui
accordèrent une bien plus grande valeur et dirent qu’ils ne le rendraient
que contre une grosse rançon. Les messagers leur donnèrent tout l’or et
l’argent qu’ils exigeaient et, l’ayant racheté, s’en revinrent à Constanti-
nople.
XXVII
Quand l’empereur Isaac vit son frère, il en éprouva une très grande joie
et lui réserva un très chaleureux accueil ; son frère, de son côté, fut très
heureux de le voir empereur, après avoir conquis la couronne de vive
force. Ce jeune homme s’appelait Alexis. Peu de temps après, l’empereur
le nomma gouverneur et commandeur de toute sa terre. Cette charge
suscita en lui un tel orgueil que, parmi les sujets de tout l’empire, il fut
très renommé et craint parce qu’il était le frère de l’empereur et, de sa
part, l’objet d’une grande affection.
XXVIII
Un jour, il advint que l’empereur alla chasser dans sa forêt où, tout
aussitôt, son frère Alexis se rendit, le prit par trahison et lui creva les
yeux. Son crime commis, il l’emprisonna, à l’insu de tout le monde.
748
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Ensuite il revint à Constantinople où il répandit la nouvelle que son frère
l’empereur était mort et où il se fit couronner de vive force 1 . Quand le
précepteur du fils de l’empereur Isaac vit que son oncle avait trahi son
père et pris de force la couronne, sur-le-champ il prit l’enfant qu’il fit
conduire en Allemagne chez sa sœur, la femme de l’empereur d’Allema-
gne, car il ne voulait pas que son oncle le fit périr, d’autant qu’il était plus
que lui l’héritier légitime.
XXIX
Vous avez donc appris comment Isaac, après s’être imposé par la force,
devint empereur et comment son fils alla en Allemagne. C’est à ce dernier
que les croisés et les Vénitiens envoyèrent des messagers sur le conseil
du marquis de Montferrat, leur chef, ainsi que vous l’avez appris précé-
demment, afin d’avoir un motif d’aller dans l’empire de Constantinople.
Maintenant, nous vous parlerons de cet enfant et des croisés, comment
ceux-ci lui envoyèrent une ambassade, et comment ils gagnèrent et prirent
Constantinople.
XXX
Quand le marquis eut dit aux pèlerins et aux Vénitiens que, si l’on avait
l’enfant dont nous avons précédemment parlé, on aurait un bon motif
d’aller à Constantinople et de s’y approvisionner, les croisés procurèrent
un bel et riche équipement à deux chevaliers qu’ils envoyèrent auprès de
ce jeune homme pour l’inviter à les rejoindre, en ajoutant qu’ils l’aide-
raient à recouvrer ses droits. Parvenus à la cour de l’empereur d’Allema-
gne auprès du jeune prince, ils s’acquittèrent du message dont on les avait
chargés. Quand celui-ci eut connaissance du message des chefs de la croi-
sade, il en fut au comble du bonheur et manifesta beaucoup de joie, réser-
vant un accueil très chaleureux aux émissaires auxquels il dit qu’il
consulterait l’empereur son beau-frère. Ce dernier, après l’avoir entendu,
lui répondit qu’une grande chance lui était arrivée, le poussant à y aller et
lui affirmant qu’il ne recouvrerait jamais rien de son héritage sans l’aide
de Dieu et des croisés.
1. Alexis III (mort en 1210) fut empereur de 1 1 95 à 1203, puis renversé par les croisés
et emprisonné par son gendre Théodore Lascaris I", empereur de Nicée.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
749
XXXI
Le jeune homme comprit le bien-fondé de ce conseil ; aussi fit-il les
plus beaux préparatifs qu’il put et il partit avec les messagers Avant leur
arrivée à Zara, la flotte était partie pour l’île de Corfou, parce que la pâque
était déjà passée. Mais, quand elle se mit en route, on laissa deux galères
pour attendre les messagers et le jeune homme. Les pèlerins restèrent à
Corfou jusqu’à l’arrivée de ceux-ci qui, à Zara, trouvèrent les deux
galères, prirent la mer et naviguèrent jusqu’à Corfou où la flotte faisait
escale. Quand ils virent venir le jeune homme, les croisés allèrent à sa
rencontre, le saluèrent et lui réservèrent un chaleureux accueil. À la vue
des honneurs que lui rendaient les grands seigneurs et de toute la flotte
qui mouillait en ces lieux, le jeune prince éprouva un bonheur extraordi-
naire. Alors le marquis s’avança, le prit et l’emmena avec lui sous sa
tente.
XXXII
Dès qu’il y fut, tous les grands barons et le doge de Venise s’y rendi-
rent, parlèrent de choses et d’autres, finirent par lui demander ce qu’il
ferait pour eux s’ils le couronnaient empereur de Constantinople. Il
répondit qu’il ferait toutes leurs volontés. Au terme de cet entretien, il
promit de donner à l’armée deux cent mille marcs, d’entretenir à ses frais
la flotte pendant une année, de les accompagner outre-mer avec toutes
ses forces, d’assurer un an durant la subsistance de tous les croisés qui
quitteraient Constantinople pour aller outre-mer.
XXXIII
Alors on convoqua tous les barons de l’armée et les Vénitiens ; une fois
qu’ils furent tous rassemblés, le doge de Venise se leva et s’adressa à
eux : « Seigneurs, nous avons maintenant un bon motif d’aller à Constan-
tinople si vous en êtes d’accord, car nous avons avec nous l’héritier légiti-
me. » Or certains refusaient d’y aller en disant : « Eh bien ! que ferons-
nous à Constantinople ? Nous avons à réaliser notre pèlerinage et notre
projet d’aller au Caire ou à Alexandrie ; or notre flotte ne nous est assurée
que pour un an, et déjà la moitié est passée. » Les autres répliquaient :
« Que ferons-nous au Caire ou à Alexandrie, puisque nous n’avons ni
1. Les pèlerins arrivèrent à Corfou début mai et en repartirent le 24 ; Alexis les rejoignit
entre le 19 et le 25.
750
CHRONIQUE ET POLITIQUE
vivres ni argent pour y aller ? Il vaut mieux auparavant utiliser un bon
motif pour nous procurer de l’argent et des vivres que d’y aller pour
mourir de faim. Ainsi pourrons-nous leur causer des dommages, d’autant
qu’il nous offre de nous accompagner et d’entretenir à ses frais notre
flotte et notre expédition encore un an. » Le marquis de Montferrat était
le plus acharné pour aller à Constantinople, parce qu’il voulait se venger
d’un tort que lui avait causé l’empereur de Constantinople.
Maintenant nous en resterons là pour l’expédition et nous vous dirons
le tort pour lequel le marquis haïssait l’empereur de Constantinople. Il
arriva que son frère, le marquis Conrad, se croisa et, allant outre-mer avec
deux galères, passa par Constantinople où il conversa avec l’empereur qui
lui souhaita la bienvenue et le salua '. Or à cette époque un grand person-
nage de la cité avait assiégé l’empereur si bien qu’il n’osait en sortir. Le
marquis, voyant cela, demanda comment il se faisait qu’ainsi assiégé,
l’empereur n’osât affronter son ennemi. Celui-ci répondit qu’il ne pouvait
s’appuyer sur l’affection ni sur l’aide de ses sujets ; c’est pourquoi il ne
voulait pas le combattre. Le marquis lui proposa donc de l’aider s’il le
voulait ; et l’empereur d’accepter et de lui promettre sa reconnaissance.
Le marquis lui demanda de convoquer tous ceux qui étaient d’obédience
romaine, tous les Latins de la ville : il les prendrait avec lui parmi ses
troupes, il combattrait avec eux et formerait l’avant-garde ; quant à l’em-
pereur, il les suivrait avec tous ses gens. Quand ce dernier eut convoqué
et réuni tous les Latins de la ville, il leur commanda de s’armer tous,
comme le marquis l’ordonna à ses gens ; après quoi il prit la tête de ces
Latins et disposa ses troupes en ordre de bataille. De son côté, l’empereur
s’arma ainsi que tous ses gens. Aussitôt le marquis marcha en tête, suivi
de l’empereur.
A peine le marquis eut-il passé la porte avec sa troupe que l’empereur
la fit fermer derrière lui. Quand Branas, qui l’avait assiégé, vit que le
marquis s’avançait avec vigueur pour le combattre, il se mit en mouve-
ment à sa rencontre avec ses hommes. Sans tergiverser, il piqua des
éperons, devança tous les siens d’un bon jet de pierre, pour presser l’al-
lure et se jeter sur la troupe du marquis. Lequel, le voyant venir, se préci-
pita contre lui et le frappa à l’œil au premier coup et de ce coup l’abattit
mort. Il frappa à droite et à gauche, ainsi que ses gens, se livrant à un
grand massacre. Les autres, à la vue de leur seigneur mort, commencèrent
à se décourager et prirent la fuite.
Quand l’empereur félon, qui avait fait fermer les portes derrière le
marquis, vit la fuite des ennemis, il sortit alors de la cité avec tous ses
hommes et commença à pourchasser les fuyards. Le marquis et les autres
firent un riche butin en chevaux et en autres biens. C’est ainsi que le
marquis vengea l’empereur de celui qui l’avait assiégé. L’ennemi décon-
1 . Conrad de Montferrat affronta Alexis Branas pour le compte d’Isaac II l'Ange.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 75 1
fit, ils rentrèrent l’un et l’autre à Constantinople. Une fois de retour, après
qu’ils se furent désarmés, l’empereur remercia chaleureusement le
marquis de l’avoir si bien vengé de son ennemi, tant et si bien que celui-
ci lui demanda pourquoi il avait fait fermer les portes derrière lui :
« Eh bien ! il en est ainsi ! dit l’empereur.
— Fort bien ! », répondit le marquis.
Peu de temps après, l’empereur et ses traîtres tramèrent une mons-
trueuse trahison qui visait à faire périr le marquis ; mais un homme âgé,
qui l’apprit, eut pitié de lui et vint le trouver en secret ; il lui dit : « Sei-
gneur, je vous en prie, éloignez-vous de cette ville car, si vous y demeurez
trois jours, l’empereur et ses traîtres ont tramé une monstrueuse trahison
pour vous prendre et vous mettre à mort. » Ces nouvelles inquiétèrent le
marquis qui, cette même nuit, fit équiper ses galères et prit la mer avant
le jour. Ainsi s’en alla-t-il sans cesser de naviguer jusqu’à Tyr.
Or, avant la perte de cette terre-ci, étaient survenues la mort du roi de
Jérusalem 1 et la perte de tout son royaume, sans que résistassent d’autres
villes que Tyr et Ascalon. Le feu roi avait deux sœurs mariées, l’aînée,
l’héritière du royaume, à un chevalier, messire Gui de Lusignan en
Poitou, et la cadette à messire Humphroi de Thoron. Un jour, tous les
grands barons du pays, le comte de Tripoli 2 , les maîtres des Templiers et
des Hospitaliers s’assemblèrent au Temple et décidèrent de séparer mon-
seigneur Gui de sa femme, qui avait hérité du royaume, et de la donner à
un autre mari, plus apte à être roi. Ils prononcèrent la séparation, mais ne
purent s’accorder pour choisir un nouvel époux, si bien qu’ils s’en remi-
rent totalement à la reine, l’ex-femme de monseigneur Gui. Ils lui donnè-
rent la couronne, à charge pour elle de la transmettre au roi de son choix.
Ils se rassemblèrent donc un autre jour, tous les barons, les maîtres des
Templiers et des Hospitaliers, ainsi que le comte de Tripoli, le meilleur
chevalier du royaume, qui croyait que la dame lui donnerait la couronne,
et monseigneur Gui, son premier mari. Dans cette assemblée, la dame,
tenant entre ses mains la couronne, regarda de tous les côtés ; quand elle
vit celui qui avait été son époux, elle s’avança et la lui posa sur la tête.
C’est ainsi que messire Gui devint roi. Ce spectacle affligea si profondé-
ment le comte de Tripoli qu’il se retira de dépit dans son pays, à Tripoli.
XXXIV
Peu de temps après, le roi combattit les Sarrasins ; il fut fait prisonnier,
ses troupes défaites, son royaume pratiquement perdu au point que ne
résistaient plus d’autres villes que Tyr et Ascalon. Quand Saladin se vit
1. Il s’agit d’Amaury I er , qui fut roi de 1 163 à 1174.
2. Raymond II.
752
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ainsi maître de la terre, il vint voir le roi de Jérusalem, qui était son prison-
nier, et lui dit que, s’il obtenait la reddition d’ Ascalon, il le libérerait avec
une bonne partie de ses hommes. Le roi lui répondit : « Si vous m’y
menez, je vous en obtiendrai la reddition. » Saladin l’y mena et, une fois
sur place, le roi parla aux habitants de la ville et leur demanda de la
rendre : c’était sa volonté. De retour, ils en firent la reddition. Maître de
la ville, Saladin libéra le roi et une partie de ses hommes. Le roi, délivré
avec tous ceux qui l’accompagnaient, regagna Tyr.
Pendant ces tractations, le marquis s’était rallié tous ceux de Tyr et les
Génois qui s’y trouvaient, et tous lui avaient, sur les Évangiles, juré fidé-
lité comme à leur seigneur, à charge pour lui de les aider à défendre la
ville. Le marquis y avait trouvé le coût de la vie si élevé qu’on vendait la
mesure de blé cent besants ', alors qu’elle n’aurait pas fait plus d’un setier
et demi à Amiens.
Quand le roi Gui vint à Tyr, ses soldats commencèrent à appeler : « Ou-
vrez, ouvrez la porte ! Voici le roi qui vient. » Les habitants leur refusè-
rent l’entrée et le marquis vint sur les murs et dit que le roi n’entrerait
pas :
« Eh bien ! Comment ? ne suis-je donc pas le seigneur et le roi de ces
lieux ?
— Par le nom de Dieu, fit le marquis, vous n’êtes ni seigneur ni roi, et
vous n’entrerez pas, car vous avez déshonoré et perdu tout le royaume, et
d’autre part le coût de la vie est si élevé ici que si vous et vos gens y
entriez, la ville serait complètement affamée. Je préfère, ajouta-t-il, que
vous soyez perdus, vous et vos gens, qui n’avez guère accompli de bril-
lants exploits, plutôt que nous qui sommes présents ici, ou que la ville. »
Devant ce refus, le roi s’en retourna avec ses gens et s’en alla vers Acre,
jusqu’à une colline où il campa et resta jusqu’à ce que les rois de France
et d’Angleterre l’y trouvassent. Pendant le séjour du marquis à Tyr, alors
que le coût de la vie était si élevé. Dieu leur envoya un réconfort, puis-
qu’un marchand y vint avec un navire chargé de blé et qu’il le vendit à
dix besants alors qu’il était à cent. Ce qui remplit de joie le marquis et
tous les habitants, et tout le blé fut acquis et acheté dans la ville.
XXXV
Peu de temps après, Saladin vint assiéger Tyr et par terre et par mer, si
bien qu’aucun vivre ni rien d’autre ne pouvait pénétrer dans la ville, et le
siège dura si longtemps que le coût de la vie y fut aussi élevé qu’avant 1 2 .
1. Le besant était une monnaie d’or, c’était le nom donné aux hyperpères byzantins à
partir du XT siècle ; cf. Etienne Foumial, Histoire monétaire de l'Occident médiéval , Paris,
Nathan, 1970, p. 73.
2. Saladin (1138-1193), sultan d’Égypte ( 1 171-1 193) et de Syrie ( 1 174-1 193), s’empara
de Jérusalem en 1 1 87 et s’opposa à Philippe Auguste et à Richard Coeur de Lion pendant la
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
753
XXXVI
Quand le marquis eut constaté que la vie était si chère et qu’on ne
pouvait avoir d’aucun côté ni secours ni aide, il convoqua tous les habi-
tants et les résidents génois et tout un chacun, et il leur adressa ce dis-
cours : « Seigneurs, fit-il, nous sommes en piteux état si Dieu ne nous
prend en pitié, car le coût de la vie est si élevé en cette ville qu’il n’y a
guère de vivres et de blé pour pouvoir nous entretenir longtemps, et nul
secours ne peut venir ni par terre ni par mer. Par Dieu, s’il est parmi vous
quelqu’un qui connaisse une solution, qu’il la propose ! » Alors un
Génois s’avança vivement :
« Si vous vouliez me croire, fit-il, je vous donnerais un bon conseil.
— Lequel donc ? dit le marquis.
— Je vais vous le dire. Nous avons en cette ville des navires, des
galères, des canots et d’autres bateaux. Voici ce que je ferai : je prendrai
quatre galères, je les ferai équiper des hommes les plus compétents que
nous aurons, et je prendrai la mer avant le jour, comme si je voulais m’en-
fuir. Aussitôt que les Sarrasins m’apercevront, ils ne prendront pas le
temps de s’armer, dans leur hâte à me poursuivre et à me rattraper ; ils se
lanceront tous après moi. Quant à vous, vous aurez équipé tous vos autres
vaisseaux, canots et galères, de tous les gens les plus compétents, que
vous aurez et, dès que vous verrez les Sarrasins lancés à ma poursuite et
bien engagés, alors larguez les amarres de tous vos vaisseaux et élancez-
vous ; je ferai demi-tour et nous les affronterons. Et alors Dieu nous
conseillera, s’il lui plaît. » Ce plan recueillit l’accord de tous, qui firent
comme il l’avait conseillé.
XXXVII
Vers le point du jour, quand le Génois eut ses quatre galères bien prépa-
rées et bien équipées, et que tous les autres vaisseaux le furent tout autant,
aussitôt il prit la mer juste avant le jour. Le port par lequel sortaient et
entraient les bateaux se trouvait à l’intérieur des murs de la ville. Il partit
donc et commença à naviguer à vive allure. Quand il se fut un peu
éloigné, les Sarrasins l’aperçurent et eurent tellement hâte de le poursui-
vre qu’ils ne s’armèrent pas et laissèrent filer leurs cent galères, tout au
désir de le pourchasser. Une fois ceUes-ci bien lancées, ceux de la ville
se mirent à les suivre, tandis que le Génois, poursuivi par les Sarrasins,
faisait demi-tour. Ainsi les Tyriens attaquèrent-ils les Sarrasins désarmés.
troisième croisade. Le personnage historique devint vite mythique, comme modèle des
vertus chevaleresques.
754
CHRONIQUE ET POLITIQUE
en tuèrent un grand nombre, les déconfirent, si bien que sur leurs cent
galères, les Tyriens n’en laissèrent échapper que deux. Saladin contem-
plait cette scène au comble du désespoir, se tirant la barbe et s’arrachant
les cheveux de douleur, à voir tailler en pièces ses gens devant lui sans
qu’il pût les aider. Privé de sa flotte, il leva le camp et partit. C’est de
cette manière que la ville fut sauvée par le marquis, tandis que le roi Gui
se tenait sur cette colline près d’Acre où l’avaient trouvé les rois de
France et d’Angleterre.
XXXVIII
Peu de temps après, le roi Gui mourut ainsi que sa femme. Aussi le
royaume échut-il à la femme de monseigneur Humphroi de Thoron, la
sœur de la reine. Les choses allèrent ainsi qu’on enleva sa femme à mon-
seigneur Humphroi et qu’on la donna au marquis. Ainsi celui-ci devint-il
roi, et il eut une fille de sa femme ; il fut ensuite tué par les Assassins.
L’on prit la reine pour la donner au comte de Champagne. Par la suite, on
assiégea et enleva Acre.
XXXIX
Maintenant que nous vous avons conté le tort qui avait suscité la haine
du marquis de Montferrat contre l’empereur de Constantinople et qui le
poussait à déployer de plus grands efforts que tous les autres et à prodi-
guer des conseils pour aller à Constantinople, nous allons revenir à notre
sujet. Lorsque le doge de Venise eut dit aux barons qu’ils avaient un bon
motif pour aller dans l’empire de Constantinople et qu’il le leur recom-
mandait vivement, tous alors en tombèrent d’accord. L’on fit demander
ensuite aux évêques si ce serait un péché d’y aller : ils répondirent que,
loin d’être un péché, ce serait au contraire œuvre très charitable ; en effet,
puisqu’ils avaient avec eux l’héritier légitime qui en avait été déshérité,
ils pouvaient bien l’aider à recouvrer ses droits et à se venger de ses
ennemis. Ils firent alors jurer au jeune homme, sur les saintes reliques, de
respecter les engagements qu’il avait auparavant pris à leur égard.
XL
Alors tous les pèlerins et les Vénitiens tombèrent d’accord pour y
aller ; ils préparèrent leur flotte et leur expédition, et ils prirent la mer. Ils
naviguèrent jusqu’à un port appelé Bouche d’ Avie, distant de Constanti-
nople d’une bonne centaine de lieues et qui se trouvait sur l’emplacement
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 755
de Troie la Grande, à l’entrée du Bras-Saint-Georges Ils en repartirent
pour remonter le Bras jusqu’à une lieue de Constantinople. Ils s’attendi-
rent les uns les autres, si bien que tous les vaisseaux se présentèrent en
même temps. Une fois tous réunis, ils décorèrent et équipèrent leurs
bateaux si somptueusement que c’était le plus merveilleux spectacle du
monde à contempler. Quand ceux de Constantinople virent cette flotte si
magnifique, ils en furent émerveillés, et ils étaient montés sur les murs et
sur les maisons pour contempler cette merveille. Quant à ceux de la flotte,
ils contemplèrent la grandeur de la ville, si longue et si large, et de leur
côté ils en furent frappés d’émerveillement. Ils poursuivirent alors leur
route et mouillèrent à Chalcédoine 1 2 , au-delà du Bras-Saint-Georges.
XLI
Quand l’empereur de Constantinople l’apprit, il leur demanda par de
bons messagers ce qu’ils recherchaient là et pourquoi ils étaient venus ;
il les informa que, s’ils voulaient de son or et de son argent, il leur en
donnerait bien volontiers. Lorsqu’ils eurent entendu ces propos, les chefs
répondirent aux messagers qu’ils ne voulaient rien de son or ni de son
argent, mais que l’empereur se démît de l’empire, car il ne le tenait pas
de façon légitime et loyale, et qu’ils avaient avec eux l’héritier légitime,
Alexis, le fils de l’empereur Isaac. À quoi les messagers répliquèrent que
l’empereur n’en ferait rien, et ils s’en retournèrent.
Ensuite le doge de Venise s’adressa aux barons : « Seigneurs, j’aime-
rais vous conseiller de prendre dix galères, de mettre sur l’une d’elles le
jeune homme et des gens qui se rendraient, grâce à des trêves, sur le
rivage de Constantinople et demanderaient aux habitants de la cité s’ils
voulaient reconnaître le jeune homme pour leur seigneur. » Les chefs
répondirent que ce serait une bonne idée. Aussi équipèrent-ils ces dix
galères, le jeune homme et un grand nombre d’hommes armés. Ils navi-
guèrent tout près des murs de la ville et firent des allées et venues en
montrant aux gens le jeune Alexis et en leur demandant s’ils le reconnais-
saient pour leur seigneur : ils répondirent que non et qu’ils ne savaient
pas qui il était ; et ceux qui l’accompagnaient sur les galères disaient que
c’était le fils de leur empereur Isaac, et les autres de répéter qu’ils ne le
connaissaient pas du tout.
Ils s’en retournèrent alors jusqu’au camp et rapportèrent la réponse.
L’on commanda par toute l’armée que tout le monde s’armât, grands et
1 . Bouche d’Avie : Abydos, port d’Asie Mineure, à l’entrée du Bosphore ou Bras-Saint-
Georges (ce sont les Dardanelles).
2. Chalcédoine (Manchidone), aujourd’hui K.adi-K.oei, est située sur la rive est du Bos-
phore.
756
CHRONIQUE ET POLITIQUE
petits. Une fois en armes, ils se confessèrent et communièrent, car ils
redoutaient vivement d’aborder à Constantinople. Ensuite, ils organisè-
rent leurs troupes, les navires, les huissiers, les galères. Les chevaliers
entrèrent avec leurs chevaux dans les bateaux de transport et ils se mirent
en route ; on fit sonner les trompettes d’argent et d’airain, jusqu’à cent
paires au moins, et retentir tambours et tambourins en nombre très
important.
XLII
Quand les gens de la ville virent cette grande flotte et cette grande
expédition, et qu’ils entendirent résonner trompettes et tambours qui
menaient grand tapage, tous s’armèrent et montèrent sur les maisons et
sur les tours de la ville. Ils eurent tout à fait l’impression que la mer et la
terre tout entières tremblaient, que toute la mer était recouverte de
navires. Pendant ce temps, l’empereur avait fait venir toute son armée sur
le rivage pour le défendre.
XLIII
À la vue des Grecs sur le rivage avec leurs armes dirigées contre eux,
les croisés et les Vénitiens se concertèrent si bien que le doge proposa
d’aller en tête avec toutes ses troupes et d’occuper le rivage avec l’aide
de Dieu. Alors, avec ses navires, ses galères et ses vaisseaux de transport,
il se plaça en première ligne ; puis on mit les arbalétriers et les archers
au-devant dans des canots, pour libérer le rivage des Grecs. Ainsi dispo-
sés, ils avançaient vers le rivage. Les Grecs, voyant que les pèlerins, loin
de renoncer par peur à avancer, s’approchaient d’eux, se replièrent sans
oser les attendre, en sorte que la flotte aborda et que les chevaliers sorti-
rent sur leurs montures des huissiers, lesquels étaient faits de telle
manière qu’ils comportaient un vantail facile à ouvrir et qu’on lançait au-
dehors un pont par où les chevaliers pouvaient gagner la terre sur leurs
montures. Quand la flotte eut abordé et que les Grecs, qui s’étaient retirés,
les virent tous dehors, ils en furent affligés. Or ces gens-ci, ces Grecs
venus défendre le rivage, s’étaient vantés à l’empereur que les pèlerins ne
pourraient débarquer tant qu’ils seraient là. Sortis des navires, les cheva-
liers commencèrent à les pourchasser, et ce jusqu’à un pont qui était tout
près du bout de la cité et sur lequel se trouvait une porte par où les Grecs
passèrent et s’enfuirent dans Constantinople. De retour de cette poursuite,
on tint un conseil et les Vénitiens dirent que leurs vaisseaux n’étaient pas
en sécurité, à moins d’être dans un port, et ils décidèrent de les y mettre.
Or celui de Constantinople était solidement fermé par une très grosse
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 757
chaîne de fer qui tenait d’un côté à la cité et de l’autre à la tour de Galata,
tour bien fortifiée, très facile à défendre et garnie de vaillants défenseurs.
XLIV
Les grands barons décidèrent d’assiéger cette tour, qui finit par être
prise de force. D’un bout à l’autre de la chaîne, des galères grecques
aidaient à défendre ladite chaîne. La tour prise et la chaîne brisée, les vais-
seaux entrèrent dans le port, se mirent en sécurité et prirent des galères et
des navires grecs qui s’y trouvaient. Une fois la flotte bien à l’abri dans le
port, pèlerins et Vénitiens se rassemblèrent et tinrent conseil pour savoir
comment assiéger la ville ; ils tombèrent d’accord que les Français l’as-
siégeraient par terre et les Vénitiens par mer. Le doge de Venise précisa
qu’il ferait construire des machines de guerre sur ses navires et des échel-
les pour assaillir les murailles. Les chevaliers et tous les autres pèlerins
s’armèrent puis allèrent passer par un pont 1 situé à près de deux lieues. Il
n’y avait pas d’autre passage pour aller à Constantinople à moins de
quatre lieues de là, sinon par ce pont. Lorsqu’ils y parvinrent, les Grecs
vinrent leur disputer le passage autant qu’ils purent ; les pèlerins finirent
par les en chasser de vive force et par passer. Parvenus dans la cité, les
grands barons se logèrent dans des tentes qu’ils tendirent devant le palais
des Blachemes que possédait l’empereur, tout juste à l’extrémité de la
cité. Alors le doge de Venise fit construire d’extraordinaires et magnifi-
ques machines : il prit les vergues qui soutiennent les voiles des navires,
longues de trente toises, voire plus, et les fit lier et attacher par de bonnes
cordes aux mâts ; puis il ordonna de fabriquer de solides passerelles, à
côté des cordages, assez larges pour que trois chevaliers armés puissent y
aller de front. Ces passerelles, il les fit garnir et couvrir sur les côtés de
grosses étoffes et de toiles pour que ceux qui partiraient à l’assaut n’eus-
sent pas à craindre les carreaux d’arbalètes ni les flèches. La passerelle
dépassait le bateau, par rapport à la terre, d’environ quarante toises ou
plus ; et sur chacun des navires de transport il y avait un mangonneau qui
n’arrêtait pas d’envoyer des pierres contre les murs et dans la ville.
Quand les Vénitiens eurent préparé leurs bateaux comme je viens de
vous le raconter, de leur côté les pèlerins qui attaquaient par terre avaient
disposé leurs pierrières 2 et leurs mangonneaux de telle manière qu’ils
pouvaient atteindre le palais de l’empereur de leurs projectiles. Les habi-
1 . Il s’agit du pont de Justinien ou de Saint-Callinique, jeté sur la Corne d’Or, au nord-
est de Constantinople, du côté du palais des Blachemes.
2. Selon Littré, « la pierrière se distinguait du mangonneau en ce que l’une lançait de
grosses pierres et l’autre de petites ; c’est ce que dit au xn' siècle Guillaume Le Breton dans
sa Philippéide , liv. VII ». Nous avons adopté pierrière, que préfère Littré, plutôt que per-
rière ou pierrier.
758
CHRONIQUE ET POLITIQUE
tants de la ville tiraient tout autant jusqu’aux tentes des pèlerins. Ensuite,
ceux-ci et les Vénitiens, se concertant, fixèrent au lendemain l’assaut
général de la ville et par terre et par mer.
Le lendemain matin, comme les Vénitiens se préparaient, ordonnaient
leurs vaisseaux et se rapprochaient le plus près des murs pour attaquer, et
que de la même façon les pèlerins avaient d’autre part organisé leurs
troupes, voici que l’empereur de Constantinople, Alexis, sortit de la cité
par une porte appelée Porte Romaine avec tous ses gens en armes qu’il
disposa en dix-sept corps de bataille qu’on estimait à bien près de cent
mille cavaliers. Il envoya la plupart de ces dix-sept corps de bataille
contre l’armée des Français et garda les autres avec lui ; il fit sortir de la
cité tous les gens à pied qui pouvaient porter les armes et il les fit ranger
d’un bout à l’autre des murs, entre ceux-ci et l’armée des Français. Ces
derniers, se voyant encerclés de ces corps de bataille, furent épouvantés
et organisèrent les leurs avec pas plus de sept à sept cents chevaliers
chacun, car ils n’en avaient pas davantage ; et encore, parmi les sept
cents, y en avait-il cinquante à pied.
XLV
Ensuite, ces corps de bataille ainsi constitués, le comte de Flandre
demanda à prendre la tête du premier, et on le lui accorda ; le deuxième
échut au comte de Saint-Pol et à monseigneur Pierre d’Amiens ; le troi-
sième revint à monseigneur Henri, le frère du comte de Flandre, et aux
Allemands. Puis ils décidèrent que les hommes à pied suivraient les corps
de bataille à cheval, à raison de trois ou quatre compagnies pour un corps
de bataille à cheval, chacun accompagné d’hommes du même pays. Une
fois qu’ils eurent organisé les trois corps de bataille chargés de combattre
l’empereur, ils préparèrent les quatre autres qui devaient garder le camp.
Le marquis, qui était le chef de l’armée, obtint l’arrière-garde pour proté-
ger les arrières de l’armée. Le comte Louis de Blois eut le deuxième
corps, les Champenois le troisième, les Bourguignons le quatrième, les
quatre corps étant sous le contrôle du marquis. Ensuite, on prit tous les
garçons d’écurie et tous les cuisiniers capables de porter les armes ; on
les équipa tous de courtepointes, de tapis de selle, de pots de cuivre, de
pilons et de broyeurs, ce qui les rendait si laids et si hideux que les petites
gens à pied de l’empereur, qui étaient hors les murs, en furent, à les voir,
apeurés et épouvantés. Quant aux quatre corps de bataille que je viens de
nommer, ils gardèrent le camp de peur que les troupes de l’empereur qui
l’entouraient ne fissent une percée et n’endommageassent le camp et les
tentes. L’on mit les garçons et les cuisiniers du côté de la cité, contre
les fantassins de l’empereur rangés au pied des murailles. Lorsque cette
piétaille vit notre menue gent en si laid équipage, elle éprouva une telle
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 759
peur et une telle épouvante qu’à aucun moment elle n’osa bouger ni
avancer, si bien que de ce côté-là le camp n’eut rien à redouter.
XLVI
Ensuite on ordonna au comte de Flandre, au comte de Saint-Pol et à
monseigneur Henri, qui commandaient les trois premiers corps de
bataille, d’engager le combat avec l’empereur; et on interdit formelle-
ment aux quatre autres, quelle que fut la nécessité, de bouger, à moins de
se considérer comme totalement perdus, encerclés et attaqués par les
troupes ennemies qui entouraient le camp. Tandis que les Français étaient
ainsi disposés, les Vénitiens, sur mer, sans rien négliger, amenèrent leurs
navires près des murs, si bien qu’ils les escaladèrent facilement par les
échelles et les passerelles qu’ils avaient construites sur les navires, lancè-
rent des traits et des carreaux, manœuvrèrent leurs mangonneaux et atta-
quèrent avec une si extraordinaire vigueur qu’ils mirent le feu dans la
ville, dont fut brûlée une étendue aussi vaste que la cité d’Arras. Ils n’osè-
rent se disperser ni s’introduire dans la ville, car, en trop petit nombre, ils
n’auraient pu résister, mais ils retournèrent sur leurs navires '.
XLVII
Les grands chefs qui, de l’autre côté, devaient engager le combat contre
l’empereur, avaient décidé qu’on choisirait dans chaque corps deux des
plus valeureux et des plus avisés personnages qu’on y connaîtrait et qu’on
aurait à exécuter tous leurs ordres : s’ils commandaient : « Partez à toute
allure », on partirait à toute allure ; s’ils commandaient : « Allez au pas »,
on irait au pas. Le comte de Flandre, à la tête de l’avant-garde, s’avança
le premier, au pas, contre l’empereur qui, à un bon quart de lieue du
comte, faisait chevaucher ses troupes contre lui. Le comte de Saint-Pol et
monseigneur Pierre d’Amiens, qui commandaient le deuxième corps de
bataille, chevauchaient un peu plus loin, à côté. Monseigneur Henri de
Hainaut et les Allemands, avec le troisième corps de bataille, venaient
ensuite. Il n’y avait pas de cheval qui ne fût couvert de caparaçons ou
d’étoffes de soie par-dessus leur harnachement ordinaire. Trois à cinq
compagnies de soldats à pied suivaient chacun des corps de bataille, juste
derrière les chevaux, et l’on chevauchait en rangs si serrés que personne
n’était assez audacieux pour oser passer devant les autres.
Quant à l’empereur, il chevauchait contre nos troupes avec neuf corps
de bataille, d’au moins quatre mille chevaliers, et même pour certains de
I. Ces événements se passèrent le 17 juillet 1203.
760
CHRONIQUE ET POLITIQUE
quatre ou cinq mille. Quand le comte de Flandre eut devancé son armée
de deux portées d’arbalète, ses conseillers lui dirent : « Sire, il n’est pas
raisonnable de votre part d’aller combattre l’empereur si loin de l’armée
car, si vous engagez le combat et que vous ayez besoin d’aide, ceux qui
gardent le camp ne pourront pas vous secourir. Mais, si vous nous en
croyez, vous retournerez près des palissades et vous y attendrez l’empe-
reur en toute sécurité, s’il veut combattre. » Le comte de Flandre recula
vers les palissades comme on le lui conseilla, ainsi que le corps de mon-
seigneur Henri, tandis que le comte de Saint-Pol et monseigneur Pierre
d’Amiens, refusant de revenir en arrière, s’installèrent au milieu du
champ, sans bouger, avec leurs troupes ; et quand ils virent le recul du
comte de Flandre, ils dirent d’une seule voix qu’il se déshonorait à revenir
en arrière alors qu’il commandait l’avant-garde, et tous de s’écrier :
« Sire, sire, le comte de Flandre recule. Puisqu’il recule, il vous laisse
la charge de l’avant-garde. Prenez-la donc, par Dieu. » Les barons, d’un
commun accord, déclarèrent qu’ils s’en chargeraient. Le comte de
Flandre, lorsqu’il vit que le comte de Saint-Pol et monseigneur d’Amiens
ne reculeraient pas, leur demanda par un messager de s’en retourner, et
Pierre d’Amiens de répondre qu’ils n’en feraient rien. Le comte de
Flandre leur demanda une seconde fois par deux messagers de ne pas lui
infliger cette honte, au nom de Dieu, mais de reculer, comme on le lui
avait conseillé. A quoi ils répondirent de nouveau qu’en aucune manière
ils ne reviendraient sur leurs pas.
Survinrent alors messeigneurs Pierre d’Amiens et Eustache de Cante-
leu, choisis pour conduire le corps de bataille, qui commandèrent : « Sei-
gneurs, au nom de Dieu, chevauchez au pas. » Et ils commencèrent à
chevaucher au pas, tandis que ceux du camp, restés en arrière, se mirent à
crier : « Voyez, voyez ! Le comte de Saint-Pol et monseigneur d’Amiens
veulent attaquer l’empereur. » Et ils ajoutèrent : « Dieu Notre-Seigneur,
gardez-les aujourd’hui ainsi que toute leur compagnie ! Voyez ! Ils
forment l’avant-garde qui revenait au comte de Flandre ! Dieu Notre-Sei-
gneur, conduisez-les à bon port ! » Les dames et les demoiselles du palais
étaient montées aux fenêtres ; d’autres gens et des dames et des demoisel-
les étaient sur les murs de la ville, et regardaient chevaucher cette compa-
gnie et l’empereur de l’autre côté ; et ils disaient entre eux que les nôtres
ressemblaient à des anges pour leur beauté, tellement étaient somptueux
leurs équipements et le harnachement de leurs chevaux.
XLVIII
Quand les chevaliers du bataillon du comte de Flandre virent que le
comte de Saint-Pol et monseigneur Pierre d’Amiens ne reculeraient pour
rien au monde, ils vinrent dire au comte : « Sire, vous nous couvrez de
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 761
honte à ne pas bouger, et sachez que, si vous ne chevauchez pas, nous ne
vous tiendrons plus pour l’un des nôtres. » À ces paroles, le comte de
Flandre frappa des éperons, et tous les autres à sa suite, et ils piquèrent
des deux jusqu’au moment où ils rattrapèrent le bataillon du comte de
Saint-Pol et de monseigneur d’Amiens ; et les ayant rejoints, ils chevau-
chèrent de front avec eux, tandis que le bataillon de monseigneur Henri
chevauchait derrière. Les bataillons de l’empereur et les nôtres s’étaient
tant rapprochés que les arbalétriers impériaux tiraient sur nos gens et les
nôtres sur ceux de l’empereur. Il n’y avait qu’une butte à gravir entre
l’empereur et nos bataillons, et de chaque côté montaient les uns et les
autres. Quand les nôtres parvinrent au sommet et que l’empereur les vit,
il s’arrêta ainsi que tous ses gens, si stupéfaits et si surpris de voir nos
bataillons chevaucher de front contre eux qu’ils ne surent plus que
décider. Tandis qu’ils restaient là si stupéfaits, les autres bataillons impé-
riaux, envoyés autour du camp des Français, reculèrent et se rassemblè-
rent autour de l’empereur dans le vallon. Quand les Français les virent
ainsi tous regroupés, ils s’immobilisèrent au sommet de la butte, s’inter-
rogeant sur les intentions de l’empereur ; les comtes et les chefs des trois
bataillons se consultèrent les uns les autres par des messagers pour savoir
s’ils marcheraient jusqu’à l’armée de l’empereur ou non. Ils décidèrent
que non, car ils étaient très éloignés de leur camp et, s’ils engageaient le
combat à l’endroit où se tenait l’empereur, ceux qui gardaient le camp ne
les verraient pas et ne pourraient les aider en cas de besoin ; d’autre part,
entre eux et l’empereur, il y avait un grand canal, un grand conduit qui
approvisionnait en eau Constantinople : à vouloir le passer, ils perdraient
beaucoup de leurs gens. C’est pourquoi ils décidèrent de ne pas y aller.
Pendant que les Français se consultaient, voici que l’empereur se retira à
Constantinople où, une fois revenu, il fut vivement critiqué par les dames
et les demoiselles, par les uns et les autres, pour ne pas avoir affronté un
si petit nombre de Français, alors qu’il disposait d’une si grande foule de
gens.
XLIX
Après cette retraite de l’empereur, les pèlerins retournèrent à leurs
tentes et se désarmèrent. C’est alors que les Vénitiens, qui avaient passé
la mer sur des navires et des barques, vinrent demander de leurs nouvel-
les : « Par notre foi, dirent-ils, nous avions entendu dire que vous vous
battiez contre les Grecs : nous étions inquiets à votre sujet et nous venions
à votre aide. » Les Français répondirent : « Par notre foi, grâce à Dieu,
nous nous en sommes bien sortis, car nous avons marché contre l’empe-
reur, et il n’a pas osé nous combattre. » Les Français, de leur côté, deman-
dèrent des nouvelles aux Vénitiens : « Par notre foi, nous avons livré un
762
CHRONIQUE ET POLITIQUE
rude assaut et nous sommes entrés dans la cité en escaladant les murs :
nous y avons mis le feu, et une grande partie en a été brûlée. »
L
Tandis que les Français et les Vénitiens échangeaient ces propos, il
s’éleva dans la ville un grand murmure : les habitants demandèrent à
l’empereur de les délivrer des Français qui les avaient assiégés et lui
dirent que, s’il ne les combattait pas, ils iraient voir le jeune homme que
les Français avaient amené et ils feraient de lui leur empereur et leur sei-
gneur.
LI
L’empereur, quand il entendit ces paroles, leur promit de les combattre
le lendemain et, vers minuit, il s’enfuit de la ville, en compagnie de tous
les gens qu’il put emmener avec lui '.
LII
Le lendemain matin, lorsque les habitants de la ville apprirent la fuite
de l’empereur, tout aussitôt ils se rendirent aux portes, les ouvrirent, sorti-
rent et se dirigèrent vers le camp français où ils demandèrent et cherchè-
rent Alexis, le fils d’Isaac 1 2 . On leur indiqua qu’ils le trouveraient dans la
tente du marquis. C’est là qu’ils le trouvèrent, et ses amis de le fêter, de
manifester une grande joie, de remercier les barons et de leur dire qu’ils
avaient accompli une belle action et un remarquable exploit, à faire œuvre
si utile. Ils annoncèrent la fuite de l’empereur et leur demandèrent de
venir dans la cité et le palais comme chez eux. Alors, tous les grands
barons de l’armée se rassemblèrent, prirent Alexis, le fils d’Isaac, et l’em-
menèrent au palais dans une atmosphère de liesse et de fête. Une fois
rendus, ils délivrèrent Isaac et sa femme 3 du cachot où les avait jetés son
frère qui avait tenu l’empire. Libéré, Isaac, tout à la joie de revoir son fils,
le prit par le cou et l’embrassa, et il remercia chaleureusement les barons
présents, leur disant que c’était par l’aide de Dieu d’abord et la leur
ensuite qu’il avait été délivré. L’on apporta alors deux trônes en or, on
1. Alexis III s’enfuit de Constantinople dans la nuit du 17au 1 8 juillet 1203.
2. La ville capitula le 18 juillet 1203.
3. Marguerite de Hongrie, fille du roi Bêla 111, et petite-fille de Louis VII, roi de France,
par sa mère Marguerite.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 763
assit Isaac sur l’un et Alexis son fils sur l’autre, et Isaac fut mis en posses-
sion du siège impérial.
On lui dit alors : « Sire, il y a ici un grand seigneur appelé Murzuphle ',
emprisonné depuis plus de sept ans. Si c’était votre volonté, il serait bon
qu’on le libérât. » Ainsi fut alors délivré Murzuphle, dont l’empereur fit
ensuite son principal gouverneur : il en fut plus tard bien mal récompensé,
comme nous vous le dirons après.
Or il arriva, après les hauts faits des Français, que le sultan de Konieh
entendit parler de leur exploit 1 2 . Aussi vint-il leur parler comme ils étaient
encore logés en dehors de Constantinople, et il leur dit : « Oui vraiment,
seigneurs, vous avez accompli un extraordinaire exploit et une étonnante
prouesse en conquérant une ville aussi exceptionnelle que Constantino-
ple, qui est la capitale du monde, et en remettant sur son trône le légitime
héritier et en le couronnant empereur. » L’on disait dans la région que
Constantinople était la capitale du monde. « Seigneurs, fit le sultan, je
voudrais vous faire une requête. J’ai un frère cadet qui, par traîtrise, m’a
enlevé ma terre et ma seigneurie de Konieh dont j’étais le seigneur et dont
je suis l’héritier légitime. Si vous vouliez m’aider à conquérir ma terre et
ma seigneurie, je vous donnerais à profusion de mes biens ; je me ferais
chrétien ainsi que tous mes sujets, si je recouvrais ma seigneurie et que
vous vouliez m’aider. » Les barons répondirent qu’ils se concerteraient.
L’on convoqua le doge de Venise, le marquis et tous les grands barons ;
ils se réunirent en un très important conseil qui finit par conclure de ne
pas donner suite à la requête du sultan. A la sortie du conseil, ils lui répon-
dirent qu’ils ne pouvaient faire ce qu’il demandait, car ils étaient encore
engagés envers l’empereur, et il serait périlleux de laisser une aussi
grande ville que Constantinople dans la situation où elle était ; aussi
n’oseraient-ils pas l’abandonner. A ces paroles, le sultan fut fort affligé
et il repartit.
LUI
Quand les barons eurent mené Alexis au palais, ils demandèrent à
propos de la sœur du roi de France, qu’on appelait l’impératrice de
France 3 , si elle vivait toujours. On lui répondit que oui, qu’elle était
1 . Alexis Ducas, surnommé Murzuphle à cause de ses sourcils qui se rejoignaient sur le
front, deviendra empereur en 1204 sous le nom d’Alexis V après avoir étranglé Isaac II et
Alexis IV.
2. Konieh se trouve en Asie Mineure.
3. Agnès de France, sœur de Philippe Auguste, fdle de Louis VII et d’Alix de Champa-
gne, vint à Constantinople en 1178 pour épouser le fils de l’empereur Manuel Comnène,
Alexis II Comnène ; plus tard, Andronic I", ayant pris la place d’Alexis II, l’épousa en
1183: elle n’avait alors que onze ans. Puis elle devint la femme de Théodore Branas, fds
d’Alexis Branas, après la mort d’Andronic en 1 185.
764
CHRONIQUE ET POLITIQUE
mariée à un grand personnage de la cité nommé Branas et qu’elle demeu-
rait en un palais à proximité. Les barons lui rendirent visite, la saluèrent,
lui promirent leurs services, mais elle leur réserva un très mauvais
accueil, fâchée qu’ils eussent été là-bas et qu’ils eussent couronné cet
Alexis. Elle ne voulut pas leur parler directement, mais recourut à un
interprète qui affirmait qu’elle ignorait le français. Toutefois, le comte
Louis de Blois, qui était son cousin, la fréquenta.
L1V
Par la suite, il arriva un jour que les barons allèrent passer un moment
au palais pour voir Isaac et l’empereur son fils. Pendant qu’ils s’y trou-
vaient, survint un roi qui avait la peau toute noire et, au milieu du front,
une croix faite au fer chaud. Il demeurait en une très riche abbaye de la
ville, qu’Alexis, l’ancien empereur, lui avait accordée comme résidence
dont il serait le seigneur et maîtreautant qu’il voudrait y séjourner. Quand
l’empereur le vit venir, il se leva à sa rencontre et lui réserva un accueil
très chaleureux ; puis il demanda aux barons :
« Savez-vous donc qui est cet homme ?
— Non, sire, firent-ils.
— Par ma foi, répondit l’empereur, c’est le roi de Nubie, venu en pèle-
rinage en cette ville. »
L’on recourut à des interprètes, on lui fit demander où se trouvait sa
terre et il répondit aux interprètes, dans sa langue, que sa terre était à cent
journées de Jérusalem où il était venu en pèlerinage ; il dit que, lorsqu’il
quitta son pays, il emmena avec lui une bonne soixantaine d’hommes de
sa terre ; arrivé à Jérusalem, il n’en restait que dix de vivants, et de Jérusa-
lem à Constantinople il n’en survécut que deux. 11 ajouta qu’il voulait se
rendre en pèlerinage à Rome, puis de Rome à Saint-Jacques [de Compos-
telle], et ensuite revenir à Jérusalem, s’il pouvait vivre jusque-là, et y
mourir. Il dit que tous ceux de sa terre étaient chrétiens et que, lorsqu’un
enfant naissait et qu’on le baptisait, on lui faisait une croix au milieu du
front avec un fer chaud, comme il en avait une. Les barons, à le regarder,
furent frappés d’un extraordinaire étonnement.
LV
Une fois Alexis couronné par les barons de la manière que je vous ai
dite, on arrêta que monseigneur Pierre de Bracheux et ses gens resteraient
au palais avec l’empereur ; puis, les barons décidèrent de leur héberge-
ment : ils n’osèrent rester au cœur de la cité, à cause des Grecs qui étaient
perfides, mais ils allèrent se loger au-delà du port, du côté de la tour de
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 765
Galata, et tous ensemble ils se logèrent dans un ensemble de maisons qui
y étaient situées ; ils tirèrent leurs navires qu’ils mirent à l’ancre devant
eux, et ils allaient dans la cité quand ils voulaient. Lorsqu’ils voulaient
s’y rendre par eau, ils passaient en barques ; lorsqu’ils voulaient y aller à
cheval, ils passaient par le pont. Ainsi logés. Français et Vénitiens décidè-
rent de faire abattre cinquante toises des murs de la ville, car ils redou-
taient que les habitants ne se révoltassent contre eux.
LVI
Par la suite, tous les barons se rassemblèrent un jour au palais de l’em-
pereur et lui demandèrent de tenir ses engagements. Il répondit qu’il les
respecterait mais qu’il voulait d’abord être couronné. Ils se concertèrent
et fixèrent une date pour le couronnement : ce jour-là, il fut solennelle-
ment couronné empereur par la volonté de son père qui le lui accorda de
bon gré '. Cela accompli, les barons réclamèrent leur paiement ; il dit qu’il
paierait bien volontiers ce qu’il pourrait et il leur paya alors cent mille
marcs. De cette somme, les Vénitiens reçurent la moitié, car ils devaient
avoir la moitié des conquêtes ; des cinquante mille restants, on leur en
paya trente-six mille que les Français leur devaient encore pour la flotte ;
avec les vingt mille marcs qui restèrent aux pèlerins, on remboursa tous
ceux qui avaient prêté de l’argent pour le paiement du passage.
LVII
Ensuite, l’empereur, dans une requête aux barons, leur dit qu’il ne pos-
sédait que Constantinople et que cela lui serait de peu de profit s’il n’avait
rien d’autre, car son oncle possédait toutes les cités et tous les châteaux
qui devaient lui revenir ; il les pria de l’aider à conquérir des terres tout
autour, et il leur donnerait encore très volontiers de ses biens. À quoi ils
répliquèrent qu’ils en étaient tout à fait d’accord et que tous ceux qui vou-
laient faire des gains pouvaient partir. Alors une bonne moitié de l’armée
s’en alla avec Alexis [IV], l’autre moitié restant à Constantinople pour
recevoir le paiement et Isaac pour s’en acquitter. Alexis [IV], parti avec
l’armée, conquit dans cette terre au moins vingt cités et quarante châ-
teaux, voire plus. Et Alexis [III], l’autre empereur, son oncle, ne cessait
de fuir devant lui. Les Français restèrent avec Alexis [IV] très largement
trois mois. Pendant qu’Alexis réalisait cette chevauchée, ceux de
Constantinople reconstruisirent leur mur plus solide et plus haut qu’aupa-
ravant, celui dont les Français avaient abattu au moins cinquante toises
1 . Le couronnement d’Alexis IV eut lieu le 1 er août 1 203.
766
CHRONIQUE ET POLITIQUE
après la prise de la ville, car ils redoutaient une révolte des Grecs contre
eux. Lorsque les barons qui étaient restés pour recevoir le paiement virent
qu’Isaac ne leur versait rien, ils demandèrent aux barons qui avaient suivi
Alexis de s’en revenir, car Isaac ne les payait pas, et d’être tous de retour
pour la fête de Toussaint. Les barons, en entendant ces paroles, dirent à
l’empereur qu’ils s’en retourneraient, et celui-ci, à cette annonce, dit qu’il
reviendrait aussi, car il n’osait pas se fier à ces Grecs. Ainsi s’en revin-
rent-ils à Constantinople, l’empereur dans son palais et les pèlerins dans
leurs logis au-delà du port.
L VIII
Par la suite, les comtes, les grands personnages, le doge de Venise et
l’empereur s’assemblèrent. Les Français demandèrent à l’empereur de les
payer, et il répondit qu’il avait racheté sa cité et ses gens si cher qu’il
n’avait plus de quoi les payer : qu’ils lui accordassent un délai, et il met-
trait tout en œuvre pour les payer. Ils le lui accordèrent ; et, le terme passé,
il ne les paya pas. Les barons, de nouveau, demandèrent à être payés :
l’empereur sollicita un autre répit, qu’on lui accorda. Pendant ce temps,
ses vassaux, ses gens et ce Murzuphle qu’il avait tiré de prison vinrent à
lui et lui dirent : « Ah ! sire, vous ne leur avez que trop payé, ne leur payez
pas plus ! Vous êtes tout à fait quitte, tant vous leur avez payé ! Mais
faites-les partir et congédiez-les de votre terre. » Alexis se rallia à cet avis
et il ne voulut rien payer. Le délai passé, quand les Français virent que
l’empereur ne leur payait rien, les comtes et les grands personnages de
l’armée se réunirent, puis ils se rendirent au palais de l’empereur à qui ils
demandèrent de nouveau d’être payés. L’empereur leur répondit que
c’était absolument impossible ; les barons ripostèrent que s’il ne les
payait pas, ils prendraient sur son bien jusqu’à ce qu’ils fussent payés.
LIX
Sur ces paroles, les barons quittèrent le palais et regagnèrent leurs loge-
ments où ils se concertèrent sur la suite à donner, tant et si bien qu’ils
dépêchèrent à l’empereur deux autres chevaliers qui lui enjoignirent de
nouveau de leur envoyer leur paiement. Il répondit aux messagers qu’il
ne leur paierait rien, qu’il leur avait trop payé et qu’il ne les redoutait pas
du tout ; au contraire, il leur donna l’ordre de s’en aller et de quitter sa
terre : s’ils ne partaient pas dans de brefs délais, il leur causerait des
ennuis, qu’ils en soient certains. Les messagers, de retour, informèrent les
barons de la réponse de l’empereur. Quand ils l’entendirent, les barons se
concertèrent sur la conduite à tenir ; le doge de Venise affirma qu’il
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
767
voulait s’entretenir avec l’empereur, et par l’entremise d’un messager il
lui demanda de le rencontrer sur le port pour parler. L’empereur s’y rendit
à cheval ; le doge fit armer quatre galères, entra dans l’une et se fit suivre
des trois autres pour assurer sa protection. Arrivé au rivage du port et
voyant l’empereur qui était venu à cheval, il s’adressa à lui et lui
demanda :
« Alexis, que crois-tu faire ? Rappelle-toi que nous t’avons tiré d’une
profonde misère et que nous t’avons fait seigneur et couronné empereur.
Ne tiendras-tu donc pas tes promesses envers nous et n’en feras-tu pas
davantage ?
— Non, fit l’empereur, je n’en ferai pas plus que je n’ai fait.
— Non ? dit le doge. Sale canaille, nous t’avons tiré de la merde et
dans la merde nous te remettrons. Je te défie, et sois persuadé que je cher-
cherai à te faire du mal de tout mon pouvoir à partir d’aujourd’hui '. »
LX
Sur ces paroles, le doge partit et s’en retourna. Alors s’assemblèrent
les comtes, tous les grands personnages de l’armée et les Vénitiens pour
se concerter sur leur action. Les Vénitiens dirent qu’ils ne pouvaient
placer leurs échelles et leurs machines de guerre sur leurs navires à cause
du temps qui était trop froid : c’était la saison entre la Toussaint et Noël.
Tandis qu’ils étaient plongés dans cet embarras, sans plus tergiverser,
l’empereur et les traîtres qui l’entouraient tramèrent une grande traîtrise,
tout à la volonté [... 1 2 ].
De nuit, ils prirent dans la ville des navires qu’ils firent remplir de bois
sec et truffèrent de lardons, et auxquels ils mirent le feu. Vers minuit, une
fois qu’ils furent en flammes et comme soufflait un vent très violent, les
Grecs abandonnèrent les navires tout embrasés pour incendier la flotte
française 3 , d’autant plus que le vent les y poussait à vive allure.
Quand les Vénitiens s’en aperçurent, ils se jetèrent dans des barges et
des galères, et firent tant que jamais, grâce à Dieu, leur flotte ne courut
de risque. Moins de quinze jours après, les Grecs recommencèrent cette
opération : lorsque les Vénitiens, de nouveau, s’en rendirent compte, ils
allèrent au-devant et défendirent fort bien leur flotte contre ce feu, si bien
que jamais, grâce à Dieu, ils ne subirent de perte, hormis un navire mar-
chand qui était venu là et qui fut brûlé. La vie était si chère dans l’armée
qu’on y vendait un setier de vin douze, treize sous et jusqu’à quinze, et
1 . Ces événements eurent lieu en novembre 1 203.
2. Lacune du texte.
3. Cette tentative d’incendie de la flotte eut lieu le 1" janvier 1204.
768
CHRONIQUE ET POLITIQUE
une poule vingt sous, et un œuf deux deniers 1 ; en revanche, le biscuit
n’était pas aussi cher : ils en avaient en quantité suffisante pour entretenir
l’armée pendant longtemps.
LXI
Pendant qu’ils passaient là l’hiver, les habitants de la cité se fortifiè-
rent, surélevèrent leurs murailles et leurs tours de pierre qu’ils surmontè-
rent de solides tours de bois, renforcées à l’extérieur de grosses planches
et recouvertes de cuirs résistants, pour n’avoir rien à redouter des échelles
des navires vénitiens. Les murailles avaient bien soixante pieds de
hauteur et les tours cent. Ils mirent en place, à l’intérieur de la cité, au
moins quarante pierrières, d’un bout à l’autre des murailles, partout où
l’on s’attendait à une attaque, et il n’était pas extraordinaire qu’ils réali-
sassent ces fortifications, car ils eurent tout leur temps.
Sur ces entrefaites, les Grecs, ceux qui trahissaient l’empereur, et Mur-
zuphle, que celui-ci avait libéré, se réunirent un jour et projetèrent une
grande trahison, désireux de faire un autre empereur qui les délivrât des
Français, car Alexis ne leur semblait pas efficace. Murzuphle finit par
dire : « Si vous vouliez me croire et si vous vouliez me faire empereur, je
vous délivrerais si bien des Français et de l’empereur que jamais vous
n’auriez rien à redire. » À quoi ils répondirent que, s’il pouvait les en
délivrer, ils le feraient empereur. Murzuphle leur garantit de les libérer en
moins de huit jours, et eux acceptèrent de le faire empereur.
LXII
Alors Murzuphle s’en alla. Sans perdre de temps, il prit avec lui des
soldats, et entra de nuit dans la chambre où dormait son seigneur l’empe-
reur qui l’avait tiré de prison. Il lui fit serrer le cou avec une corde et le
fit étrangler, tout comme son père Isaac 2 . Son crime accompli, il revint
vers ceux qui devaient le faire empereur, et il les mit au courant, et eux
de s’en aller et de le couronner empereur. Aussitôt, cette nouvelle se
répandit à travers la cité : « Qu’y a-t-il de vrai ou de faux, par ma foi ?
Murzuphle est empereur, lui le meurtrier de son seigneur ! » Ensuite, on
envoya de la cité dans l’armée des pèlerins une lettre qui révélait les for-
faits de Murzuphle. Quand les barons l’apprirent, certains envoyèrent à
tous les diables ceux qui s’affligeaient de la mort d’Alexis pour la raison
1 . Le setier était une mesure d’environ 1 56 litres. La livre valait vingt sous, le sou douze
deniers, et un denier deux mailles.
2. Alexis IV fut détrôné le 28 ou 29 janvier 1204, et étranglé le 8 février.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 769
qu’il n’avait pas voulu tenir ses promesses envers les pèlerins ; d’autres
dirent qu’une telle mort les peinait. Très peu de temps après, Murzuphle
commanda au comte de Flandre, au comte Louis, au marquis et à tous les
grands barons de partir et de quitter sa terre : ils devaient se persuader
qu’il était l’empereur et que, s’il les rattrapait d’ici huit jours, il les met-
trait tous à mort. Les barons, entendant cette injonction, répondirent :
« Eh bien ! quoi ? Celui qui a traîtreusement tué son seigneur de nuit nous
a intimé cet ordre ? » Aussi, en retour, lui firent-ils savoir qu’ils le
défiaient dès maintenant, et qu’il prit garde à eux, qu’ils ne lèveraient pas
le siège avant d’avoir vengé celui qu’il avait tué, avant d’avoir pris une
seconde fois Constantinople, et d’avoir aussi obtenu la réalisation
complète et totale des engagements qu’Alexis avait pris envers eux.
LX III
Quand Murzuphle apprit cette réponse, il commanda de bien garder les
murailles et les tours, de les renforcer, afin de ne rien redouter des assauts
des Français. Ce qu’ils accomplirent parfaitement, si bien que les murail-
les et les tours furent plus solides, plus aisées à défendre qu’auparavant.
LXIV
Il arriva ensuite, à l’époque où le traître Murzuphle était empereur et
que l’armée des Français subissait la pauvreté dont je vous ai précédem-
ment parlé et qu’ils mettaient toute leur vigueur à préparer leurs navires
et leurs machines de guerre pour attaquer la ville, il arriva donc que
Johannisse le Valaque fit savoir aux grands barons de l’armée que, s’ils
voulaient le couronner roi et seigneur de sa terre de Valachie, il se décla-
rerait leur vassal pour sa terre et son royaume et qu’il viendrait les aider
à prendre Constantinople avec cent mille hommes armés 1 . La Valachie
est une terre qui relève du domaine de l’empereur, et ce Johannisse était
un serviteur de l’empereur, dont il gardait un haras ; aussi, toutes les fois
que l’empereur demandait soixante ou cent chevaux, Johannisse les lui
envoyait et il venait à la cour une fois par an, jusqu’à ce qu’il fût disgra-
cié, si bien qu’un jour il s’y présenta et qu’un eunuque, un des portiers de
l’empereur, l’outragea en le frappant en plein visage d’un fouet. Il en fut
fort affecté. A cause de cet outrage, il quitta la cour en proie à la colère
et retourna en Valachie, laquelle est une terre bien protégée, tout entourée
1 . Ces négociations eurent lieu en mars 1 204. Johannisse (Johannitza ou Kalojan) fut roi
de Valachie et de Bulgarie à partir de 1 196.
770
CHRONIQUE ET POLITIQUE
d’une chaîne de montagnes, en sorte qu’on ne peut y entrer ou en sortir
que par un défilé
LXV
Une fois de retour, Johamisse commença à se rallier les grands person-
nages de la Valachie, en homme riche qui avait un pouvoir certain, et à
promettre et à faire des dons aux uns et aux autres, tant et si bien que
tous les habitants du pays devinrent entièrement ses sujets et qu’il fut leur
seigneur. Cela acquis, il se rendit chez les Coumans, et il réussit, par
toutes sortes de moyens, à être leur ami, à obtenir leur aide totale, à
devenir pour ainsi dire leur maître. Or la terre des Coumans est limitrophe
de la Valachie.
Maintenant je vais vous présenter ce peuple des Coumans 1 2 . C’est un
peuple sauvage qui ne laboure ni ne sème. Ils n’ont ni cahutes ni maisons,
mais des tentes de feutre, demeures où ils se réfugient. Ils vivent de lait,
de fromage et de viande. Il y a en été tant de mouches et de moucherons
qu’ils n’osent sortir de leurs tentes que très peu de temps avant l’hiver.
En hiver, ils sortent de leurs tentes et de leur pays quand ils veulent faire
leurs chevauchées. Voici comment ils procèdent. Chacun d’eux a bien dix
ou douze chevaux, si bien dressés qu’ils les suivent partout où ils veulent
les mener, montant tantôt l’un tantôt l’autre. Pendant leurs voyages,
chacun des chevaux porte un petit sac pendu à son museau et qui contient
sa nourriture ; il mange en suivant son maître sans que tous deux cessent
de se déplacer de nuit et de jour. Ils chevauchent si fort qu’en une nuit et
un jour ils accomplissent six journées de marche, voire sept ou huit.
Tandis qu’ils avancent, ils ne se chargeront de rien ni ne prendront rien
1. Les Valaques ou Vlaques (Blas, Blac ) étaient un peuple d’origine latine, descendant
des colons établis par Trajan en Dacie et habitant non seulement les Carpathes mais aussi
les montagnes balkaniques, Haemos, Rhodope, Pinde. Les Bulgares (Bougres), peuple turc
établi entre le Kouban et la mer d’Azov, furent attaqués vers 642 par leurs congénères, les
Khazars ; aussi certains émigrèrent-ils vers l'ouest et occupèrent-ils la Dobroudja ; puis ils
s’établirent en Scythie et en Mésie, entre le Danube et les Balkans. Ces deux provinces
étaient occupées par des Slaves qui fusionnèrent avec eux et leur imposèrent leur langue
(Louis Bréhier, Vie et mort de Byzance, Albin Michel, coll. « Évolution de l’humanité >\
1946, p. 65). Ils se convertirent au christianisme au ix' siècle et furent alors l’objet d’une
lutte d’influence entre Byzance et Rome. Bulgares et Valaques se rallièrent vers 1202 à
l’Église romaine ; mais leurs rapports avec Rome se refroidirent ensuite, car Innocent III
favorisa l’empereur Henri dans sa lutte contre eux.
2. Les Coumans étaient des « hordes sauvages et païennes, d’origine turque, venues des
steppes russes et établies au nord du Danube. Lors du soulèvement des Bulgares contre
Byzance, les tsars Asén et Kalojan les utilisèrent comme auxiliaires pour leurs incursions
dans l’empire : de 1 195 à 1206, ils contribuèrent ainsi à la ruine de la Macédoine et de la
Thrace. Leurs mœurs particulières ont frappé les Occidentaux » (Jean Longnon, édition
d’Henri de Valenciennes, Histoire de l empereur Henri de Constantinople, Paris, Geuthner,
coll. « Documents relatifs à l’histoire des croisades », 1948, n° 2, p. 28, n. 2).
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 771
avant le retour ; mais alors ils attrapent des proies, capturent des hommes,
prennent tout ce qu’ils peuvent saisir. Comme armures, ils n’ont rien
d’autre que des vêtements en peau de mouton ; ils portent avec eux des
arcs et des flèches. Ils n’accordent leur confiance qu’à la première bête
qu’ils rencontrent le matin, et celui qui la rencontre lui fait confiance tout
le jour, quelque bête que ce soit. Ce sont ces Coumans que Johannisse le
Valaque avait comme alliés, et chaque année il venait piller la terre de
l’empereur jusque dans Constantinople même, et l’empereur n’avait pas
assez de puissance pour s’en défendre.
Quand les barons de l’armée connurent le contenu du message ue
Johannisse le Valaque, ils dirent qu’ils se concerteraient sur ce sujet et,
après délibération, ils prirent une mauvaise décision : ils répondirent
qu’ils ne se souciaient ni de lui ni de son aide, et qu’il fût persuadé qu’ils
lui nuiraient et lui feraient du mal s’ils pouvaient — ce qu’il leur fit payer
très cher par la suite. Quel grand malheur, quel grand dommage ce fut !
Ayant échoué auprès d’eux, il envoya un messager à Rome pour sa cou-
ronne ; le pape lui adressa un cardinal pour le couronner. Ainsi fut-il cou-
ronné roi l .
LXVI
Nous allons vous raconter une autre aventure qui arriva à monseigneur
Henri, le frère du comte de Flandre. Tandis que les Français avaient
assiégé Constantinople, il advint que monseigneur Henri et sa compagnie,
loin d’être richement pourvus, avaient grand besoin de vivres et d’autres
choses, si bien qu’on leur indiqua une cité nommée Philée 2 , à dix lieues
de l’armée, et qui était très riche et abondamment garnie. Sans faire ni
une ni deux, monseigneur Henri prépara son expédition, quitta l’armée de
nuit en secret, avec vingt-neuf chevaliers et de nombreux cavaliers, sans
que beaucoup de gens le sussent. Arrivé à la cité, il exécuta son opération
et y demeura un jour. Mais au cours du trajet on l’espionna et on le
dénonça à Murzuphle, lequel, l’apprenant, fit monter à cheval au moins
quatre mille soldats et emporta avec lui l’icône : c’est une image de
Notre-Dame que les Grecs appelaient ainsi et que les empereurs prennent
avec eux quand ils vont au combat. Leur confiance en cette icône est si
grande qu’ils sont persuadés que, lorsqu’on l’emporte en bataille, on ne
peut être défait ; c’est parce que Murzuphle ne la portait pas à bon droit
que nous croyons qu’il fut déconfit.
1 . Par une lettre du 25 février 1 204, le pape reconnut Johannitza roi des Bulgares et des
Valaques.
2. Philée (La Filée) sur la mer Noire, au nord-ouest de Constantinople. La bataille eut
lieu le 2 février 1204.
772
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Les Français avaient déjà envoyé leur butin à l’armée quand Mur-
zuphle les guetta au retour : à une lieue de nos gens, il mit ses soldats aux
aguets, dressa son embuscade, sans que les nôtres en sussent rien : ils
revenaient à marches forcées et ne se rendirent pas compte du guet-apens.
Quand les Grecs les virent, ils poussèrent des cris, et nos Français regar-
dèrent autour d’eux. La vue des Grecs les remplit de frayeur, ils commen-
cèrent à implorer Notre-Seigneur Dieu et Notre-Dame, si désemparés
qu’ils ne pouvaient prendre une décision. Ils finirent par se dire : « Par
ma foi, si nous fuyons, nous sommes tous morts. Mieux vaut mourir en
nous défendant qu’en fuyant. » Alors ils s'arrêtèrent et tinrent ferme ; ils
choisirent huit arbalétriers qu’ils avaient et les mirent devant eux. L’em-
pereur Murzuphle le traître et les Grecs les attaquèrent à vive allure et se
jetèrent violemment parmi les Français ; mais à aucun moment aucun
d’eux ne fut, grâce à Dieu, désarçonné. Quand ils virent que les Grecs les
assaillaient de tous côtés, ils laissèrent tomber à terre leurs lances, dégai-
nèrent leurs couteaux et leurs poignards. Ils commencèrent à se défendre
avec une extraordinaire vigueur et en tuèrent beaucoup. Les Grecs,
voyant que les Français les défaisaient ainsi, se mirent à avoir peur et
prirent la fuite. Et les Français de les poursuivre : ils en tuèrent beaucoup,
ils en capturèrent beaucoup et firent un riche butin. Ils pourchassèrent
Murzuphle sur une bonne demi-lieue, croyant toujours le prendre, et ils le
pressèrent tant, lui et les siens, qu’ils laissèrent tomber l’icône, le chapeau
impérial et l’enseigne. L’icône, toute en or et chargée de riches pierres
précieuses, était si belle et si riche qu’on n’en vit jamais de telle. À sa
vue, les Français arrêtèrent leur poursuite et, au comble de la joie, ils
prirent l’icône et l’emportèrent dans une atmosphère de liesse et de fête.
Pendant le combat, la nouvelle parvint au camp qu’on se battait contre
les Grecs ; aussi ceux de l’armée s’équipèrent-ils, et ils éperonnèrent à la
rencontre de monseigneur Henri pour le secourir. Une fois qu’ils furent
arrivés sur le champ de bataille, les Grecs s’étaient déjà enfuis, et nos
Français ramenaient leur butin et rapportaient l’icône dont je vous ai
signalé la beauté et la richesse. À l’approche du camp, les évêques et les
clercs de l’armée allèrent en procession à leur rencontre et reçurent
l’icône dans une atmosphère de liesse et de fête : on la donna à l’évêque
de Troyes qui l’emporta au camp dans une église où ils résidaient, et on
chanta solennellement des cantiques et, dès le jour où l’icône fût
conquise, tous les barons furent d’accord pour la donner à Cîteaux où on
la transféra par la suite.
De retour à Constantinople, Murzuphle fit croire qu’il avait mis en
déroute et déconfit monseigneur Henri et ses gens. Quelques Grecs lui
demandèrent sans penser à mal : « Où sont l’icône et l’enseigne ? » Et les
autres répondirent que tout avait été mis en sécurité. Ces nouvelles se
répandirent partout si bien que les Français surent que Murzuphle avait
fait croire qu’il les avait déconfits. Aussi ne firent-ils ni une ni deux : ils
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 773
armèrent une galère, prirent l’icône et la dressèrent bien haut, ainsi que
l’enseigne impériale, et ils firent naviguer la galère avec l’icône et l’ensei-
gne d’un bout à l’autre des murailles, si bien que ceux qui s’y trouvaient
et beaucoup d’habitants de la cité les virent et reconnurent parfaitement
l’enseigne et l’icône de l’empereur.
LXVII
Devant ce spectacle, les Grecs vinrent à Murzuphle et commencèrent
à le vilipender et à le blâmer d’avoir perdu l’enseigne impériale et l’icône
et de leur avoir fait croire qu’il avait déconfit les Français. Murzuphle,
entendant ces reproches, s’en tira du mieux qu’il put et se mit à leur dire :
« Ne vous tourmentez pas, car je le leur ferai payer très cher et je me
vengerai fort bien d’eux. »
LXVIII
Ensuite, l’ensemble des Français et des Vénitiens s’assemblèrent pour
délibérer de l’action à mener et du choix de l’empereur, une fois la cité
prise, tant et si bien qu’ils décidèrent entre eux de prendre dix Français
parmi les plus sages de l’armée et tout autant de Vénitiens ; et on s'en
tiendrait à ce que ces vingt personnages arrêteraient, de telle manière que,
si l’empereur était français, le patriarche serait vénitien. L’on arrêta aussi
que l’empereur aurait le quart de l’empire et le quart de la cité en sa
propre possession, et que les trois autres quarts seraient partagés par
moitié entre les Vénitiens et les croisés qui les tiendraient, les uns et les
autres, de l’empereur. Toutes ces dispositions prises, on fit jurer sur les
reliques à tous ceux de l’armée que le butin en or, en argent et en étoffes
neuves, à partir de cinq sous et plus, serait intégralement apporté au camp,
hormis les outils et la nourriture, et qu’on ne violerait pas les femmes ni
ne les dépouillerait de leurs vêtements : qui en serait convaincu serait
exécuté. Et on leur fit jurer sur les reliques qu’ils ne porteraient pas la
main sur moines, clercs et prêtres, sauf en cas de légitime défense, et
qu’ils n’endommageraient pas les églises ni les monastères.
LXIX
Une fois que tout cela fut fait, la Noël était passée et on s’apprêtait à
entrer en carême. Les Vénitiens et les Français recommencèrent à se pré-
parer et à équiper leurs navires ; les Vénitiens firent refaire les passerelles
de leurs bateaux et les Français construisirent d’autres espèces de machi-
774
CHRONIQUE ET POLITIQUE
nés qu’on appelait chats, charcloies et truies, pour saper les murs. Les
Vénitiens prirent du bois de construction dont ils couvrirent leurs navires
sans laisser d’intervalles, et ils se munirent de sarments de vigne qu’ils
posèrent sur le bois pour que les pierrières ne pussent détruire ni mettre
en pièces les bateaux. De leur côté, les Grecs fortifièrent puissamment à
l’intérieur leur cité et recouvrirent avec soin de bon cuir l’extérieur des
bretèches 1 .au sommet des tours de pierre, et il n’y en avait pas une seule
qui ne comptât sept ou six étages, ou cinq à tout le moins.
LXX
Il arriva ensuite qu’un vendredi, environ dix jours avant les Pâques
fleuries 2 , les croisés et les Vénitiens, ayant fini d’équiper leurs navires et
leurs machines, se préparaient à donner l’assaut 3 . Ils rangèrent leurs
bateaux l’un à côté de l’autre, et les Français de charger leurs machines
sur des barges et des galères, avant de se mettre en mouvement vers la
cité. La flotte s’étendait sur un front d’une bonne lieue. Tous les croisés
et les Vénitiens étaient armés de pied en cap. Or il y avait une colline dans
la cité, à l’endroit où l’on devait donner l’assaut, en sorte que, par-dessus
les murs, on pouvait bien voir des navires, tellement elle était haute. Sur
cette colline était venu l’empereur, le traître Murzuphle, et certains de ses
gens avec lui : il avait fait monter ses tentes vermeilles et il faisait sonner
ses trompettes d’argent et ses tambourins en une orgueilleuse parade, si
bien que les croisés pouvaient le voir distinctement, comme lui-même
leurs navires.
LXXI
Lorsque fut arrivé le moment d’aborder, les croisés, avec de bons
câbles, tirèrent leurs navires le plus près possible des murs, et les Français
firent dresser leurs machines — chats, charcloies, truies — pour saper
les murailles 4 . Les Vénitiens montèrent sur les passerelles et donnèrent
violemment l’assaut, et les Français attaquèrent de même avec leurs
machines. Quand les Grecs virent l’attaque des Français, ils s’élancèrent
1. Les chats, selon Du Cange, « étaient des machines faites à guise de galerie couverte
que l’on attachait aux murailles, sous laquelle ceux qui la devaient saper étaient à couvert ».
La charcloie était une machine de guerre consistant en une claie posée en demi-cercle et
montée sur trois roues. La truie était une machine pour lancer des pierres, battre les murailles
et se mettre à couvert en approchant des murs. La bretèche était un château de bois qui
surmontait les murs.
2. Le jour des Rameaux.
3. Le vendredi 2 mars 1204.
4. Les croisés lancèrent cet assaut infructueux le 12 avril 1204.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 775
pour jeter sur les machines d’énormes carreaux d’une taille extraordinaire
et ils commencèrent à les écraser, à les briser, à les mettre en pièces, en
sorte que personne n’osa plus rester au-dedans ni au-dessus, et que les
Vénitiens, de leur côté, ne purent prendre pied sur les murailles et les
tours, en raison de leur hauteur. Ce jour-là, Vénitiens et Français ne
purent causer aucun dommage ni aux murs ni à la cité. Constatant qu’ils
n’y pouvaient rien, ils en furent affligés et se retirèrent. A cette vue, les
Grecs se mirent à les huer et à leur crier des injures de toutes leurs forces
et, montés sur les murs, ils baissaient leurs culottes et leur montraient
leurs culs. Quand Murzuphle vit que les croisés s’en étaient retournés, il
commença à faire retentir ses trompettes et ses tambourins avec une sin-
gulière ostentation, il appela ses gens et se mit à dire : « Voyez, seigneurs,
suis-je un bon empereur? Jamais vous n’en eûtes d’aussi bon. L’ai-je
bien fait ? Nous n’avons plus à craindre ; je les ferai tous pendre et désho-
norer. »
LXXII
Ce spectacle remplit de colère et de tristesse les croisés, qui s’en retour-
nèrent à leurs cantonnements de l’autre côté du port. Une fois revenus et
descendus des navires, les barons s’assemblèrent fort accablés et dirent
que c’était à cause de leurs péchés qu'ils ne pouvaient rien faire ni causer
de dommage à la cité ; aussi les évêques et les clercs de l’armée, s’étant
concertés, jugèrent que la bataille était légitime et qu’on avait le droit de
les attaquer, car autrefois ceux de la cité avaient été soumis à l’obédience
de Rome et maintenant ils s’y étaient soustraits, puisqu’ils répétaient que
la religion de Rome ne valait rien et que tous ceux qui y croyaient étaient
des chiens ; les évêques affirmèrent que, pour cette raison, on avait le
droit de les attaquer et que ce n’était pas un péché mais au contraire œuvre
très charitable.
LXXIII
L’on fit donc crier par le camp que tous vinssent au sermon, les Véni-
tiens aussi bien que tous les autres, le dimanche matin ; ce qu’ils firent
Alors les évêques prêchèrent à travers le camp — les évêques de Sois-
sons, de Troyes, de Halberstadt, maître Jean Faicete et l’abbé de Loos :
ils démontrèrent aux croisés que la bataille était légitime, car les autres
étaient des traîtres et des assassins, des êtres déloyaux, puisqu’ils avaient
assassiné leur seigneur légitime, et qu’ils étaient pires que les Juifs. Les
1. Ce sermon eut lieu le dimanche 1 1 avril 1204.
776
CHRONIQUE ET POLITIQUE
évêques ajoutèrent qu’ils absolvaient au nom de Dieu et du pape tous
ceux qui les attaqueraient, leur commandant de se confesser et de commu-
nier pieusement et de ne pas craindre d’attaquer les Grecs, car c’étaient
les ennemis de Dieu. On ordonna de rechercher et d’éloigner toutes les
putains et de les envoyer très loin du camp : c’est ce qu’on fit en les
mettant toutes dans un navire, qu’on éloigna à une bonne distance du
camp.
LXXIV
Une fois que les évêques eurent prêché et démontré aux croisés que la
bataille était légitime, tous se confessèrent pieusement et communièrent.
Le lundi matin, tous les croisés prirent grand soin à se préparer et à s’équi-
per, tout comme les Vénitiens qui réparèrent les passerelles de leurs
navires, de leurs chargeurs et de leurs galères ; ils les rangèrent côte à côte
et se mirent en route pour aller donner l’assaut. La flotte s’étendait bien
sur une bonne lieue. Quand ils eurent abordé et qu’ils se furent approchés
le plus possible des murs, ils jetèrent l’ancre. Une fois là, ils commencè-
rent à attaquer avec vigueur, à tirer des traits, à lancer des projectiles, à
jeter du feu grégeois sur les tours, mais celuLci n’y pouvait prendre à
cause des cuirs dont elles étaient recouvertes. À l’intérieur, on se défen-
dait âprement, on manœuvrait soixante pierrières qui à chaque coup
tiraient sur les navires, lesquels étaient si bien couverts de bois et de sar-
ments qu’elles ne causaiem pas grand dommage, bien que les pierres
fussent si grosses qu’un homme à lui seul n’eût pu en soulever une seule
de terre.
L’empereur Murzuphle, sur sa colline, faisait retentir ses trompettes
d’argent et ses tambourins avec une singulière ostentation, il encourageait
ses gens et disait : « Par ici ! Par là ! », les envoyant là où il voyait que le
besoin était le plus grand. De toute la flotte, il n’y avait pas plus de quatre
ou cinq navires assez hauts pour arriver au niveau des tours, tellement
elles étaient hautes, tout comme les étages des tours de bois, construites
sur celles de pierre, au nombre de cinq, six ou sept ; et toutes étaient
garnies d’hommes d’armes qui les défendaient.
L’assaut fut si vigoureux que le navire de l’évêque de Soissons se
heurta à l’une de ces tours, par un miracle de Dieu, emporté par la mer
qui n’est jamais calme. Or, sur la passerelle de ce navire, il y avait un
Vénitien et deux chevaliers en armes : dès que le navire se fut heurté à
cette tour, voici que le Vénitien s’agrippa des pieds et des mains du mieux
qu’il put, tant et si bien qu’il se trouva dedans. Alors les soldats qui étaient
à cet étage, à savoir des Anglais, des Danois et des Grecs, lui coururent
sus avec des haches et des épées et le taillèrent en pièces. Comme la mer
avait de nouveau ramené le navire contre la tour, l’un des deux chevaliers,
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 777
nommé André de Durboise ne fit ni une ni deux : il s’agrippa à cette
bretèche des mains et des pieds tant et si bien qu’il se glissa à l’intérieur
à genoux. Comme il était dans cette position, les autres lui coururent sus
avec des haches et des épées et lui assenèrent de rudes coups, mais,
comme il était recouvert de son armure, par la grâce de Dieu ils ne le
blessèrent pas, dans la mesure où il était protégé par Dieu qui ne voulait
pas que les Grecs résistassent davantage et que lui mourût de quelque
façon. Il voulait au contraire, à cause de leur traîtrise, du meurtre commis
par Murzuphle et de leur déloyauté, que la cité fût prise et qu’ils fussent
couverts de honte, si bien que le chevalier se redressa et, une fois debout,
tira son épée. Les ennemis, le voyant sur pied, furent si déconcertés, ils
eurent si peur qu’ils s’enfuirent à l’étage du dessous dont les défenseurs,
à la vue des autres qui fuyaient, vidèrent à leur tour la place sans oser y
demeurer. Le second chevalier y entra ensuite et beaucoup de gens après
lui.
Une fois à l’intérieur, ils prirent de bonnes cordes et attachèrent solide-
ment ce navire à la tour ; cela fait, beaucoup de gens y entrèrent ; mais
comme la mer remportait le navire en arrière, cette tour branlait si fort
qu’on croyait que le navire était sur le point de l’abattre ; aussi furent-ils
forcés, par peur, de détacher le navire. Quand les gens des autres étages
inférieurs virent que la tour se remplissait ainsi de Français, ils eurent si
grand-peur que personne n’osa plus y demeurer, mais ils vidèrent toute la
tour.
Murzuphle, témoin de cette scène, encourageait ses gens qu’il envoyait
là où l’assaut était le plus rude. Pendant que cette tour était prise par un
tel miracle, le navire de monseigneur Pierre de Bracheux heurta une autre
tour, et aussitôt ceux qui étaient sur la passerelle du navire commencèrent
à attaquer vigoureusement cette tour tant et si bien que, par un vrai
miracle, elle fut prise.
LXXV
Une fois prises, ces deux tours furent garnies de nos gens qui y restè-
rent sans oser en bouger à cause de la multitude qu’ils voyaient sur le mur
autour d’eux, dans les autres tours et au pied des murailles : c’était un
spectacle hallucinant, tellement ils étaient nombreux ! Quand monsei-
gneur Pierre d’Amiens vit que ceux des tours ne bougeaient pas et qu’il
constata l’attitude des Grecs, il ne fit ni une ni deux : il mit pied à terre,
ainsi que ses gens, dans un petit espace qui se trouvait entre la mer et le
mur. Quand ils furent descendus, ils regardèrent devant eux et découvri-
1 . Sur André de Durboise, ou André Dureboise, de la suite de l’évêque de Soissons, per-
sonnage légendaire, voir Jean Longnon, Les Compagnons de Villehardouin, éd. cit., p. 129.
778
CHRONIQUE ET POLITIQUE
rent une fausse poterne dont on avait ôté les vantaux et qu’on avait depuis
peu murée. Il s’en approcha avec pas moins de dix chevaliers et de
soixante soldats. Parmi eux, un clerc nommé Aleaume de Clari, si coura-
geux en toutes circonstances qu’il était le premier à tous les assauts aux-
quels il participait : lors de la prise de la tour de Galata, il réalisa de sa
personne plus d’exploits, à les examiner un par un, que tous ceux de
l’armée, hormis monseigneur Pierre de Bracheux, lequel surpassa tous les
autres, les grands et les petits, si bien que personne ne réalisa autant de
hauts faits et d’exploits que lui.
Arrivés à cette poterne, ils commencèrent à donner de violents coups
de pics, tandis que les carreaux volaient si dru et qu’on jetait tant de
pierres du haut des murs qu’ils semblaient presque enfouis sous les
pierres, tant on en jetait. Ceux de dessous tenaient des boucliers et des
targes dont ils couvraient ceux qui attaquaient la poterne à coups de pics.
On leur jetait d’en haut des pots pleins de poix bouillante, des feux gré-
geois, d’énormes blocs de pierre, et c’était vraiment miraculeux qu’ils ne
fussent pas tous écrasés. Monseigneur Pierre et ses gens endurèrent plus
de peines et de souffrances qu’on ne peut l’exprimer ; ils attaquèrent cette
poterne tant et tant, à coups de haches, de robustes épées, de madriers, de
barres et de pics qu’ils firent un grand trou. La poterne percée, ils regardè-
rent à travers et virent tant de gens, des puissants et des humbles, qu’il
semblait que la moitié du monde y fût, si bien qu’ils n’osaient s’enhardir
à y pénétrer.
LXXVI
Ce que voyant, Aleaume le clerc sortit des rangs en disant qu’il y entre-
rait. Or il y avait là un chevalier, son frère, nommé Robert de Clari, qui
lui interdit d’entrer ; mais le clerc de dire qu’il le ferait et de s’y engager
des pieds et des mains. Son frère, quand il le vit, le prit par le pied et
commença à le tirer vers lui ; et le clerc fit tant et si bien que, malgré son
frère, qu’il le voulût ou non, il y entra. Une fois dans la place, une foule
de Grecs se précipita sur lui et, du haut des murs, on se mit à lui jeter
d’énormes blocs de pierre. A ce spectacle, le clerc tira son coutelas et se
jeta sur eux, les faisant fuir devant lui comme des bêtes. Et il disait à
ceux du dehors, à monseigneur Pierre et à ses gens : « Seigneurs, entrez
hardiment. Je vois qu’ils sont en pleine déroute et qu’ils s’enfuient. »
Quand monseigneur Pierre et ses gens l’entendirent, ils entrèrent à dix
chevaliers et à au moins soixante soldats, tous à pied. Une fois qu’ils
furent à l’intérieur, ceux qui étaient sur les murs et en cet endroit, quand
ils les virent, éprouvèrent une telle peur qu’ils n’osèrent demeurer sur
place, mais vidèrent une grande partie de la muraille et s’enfuirent à qui
mieux mieux. L’empereur Murzuphle le traître était tout près de là, à
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
779
moins d’un jet de pierre, et il faisait retentir ses trompettes et ses tambou-
rins avec une singulière ostentation.
LXXVII
À la vue de monseigneur Pierre et de ses gens à pied qui occupaient
l’intérieur, il fit mine de leur courir sus et de piquer des éperons, et il
avança jusqu’à mi-chemin. Ce que voyant, monseigneur Pierre
commença à encourager ses gens en leur disant : « Allons, seigneurs,
c’est le moment de bien faire ! Nous aurons bientôt à nous battre : voici
l’empereur qui vient. Prenez garde que personne n’ait l’audace de reculer,
mais c’est le moment de bien faire ! »
LXXVIII
Quand Murzuphle le traître vit qu’ils ne fuiraient pas, il s’arrêta, puis
retourna à ses tentes. Monseigneur Pierre, quand il vit sa retraite, envoya
une troupe de ses soldats à une porte toute proche et ordonna qu’on la mît
en pièces et qu’on l’ouvrît. Ils y allèrent et commencèrent à cogner et à
frapper contre cette porte à coups de haches et d’épées, tant et si bien
qu’ils brisèrent les verrous de fer, pourtant très robustes, et les barres et
qu’ils ouvrirent la porte. Celle-ci ouverte, ceux du dehors firent avancer
les huissiers et sortir les chevaux, puis ils montèrent en selle et commen-
cèrent à entrer à toute allure dans la cité par la porte. La vue des Français
à cheval dans la ville épouvanta tellement l’empereur Murzuphle le traître
qu’il abandonna sur place ses tentes et ses joyaux, et s’enfuit dans la cité
qui était très étendue en longueur et en largeur : on dit là-bas que, pour
faire le tour des murs, il y a bien neuf lieues — c’est la longueur des murs
d’enceinte — et à l’intérieur la cité mesure au moins deux lieues françai-
ses en longueur et deux en largeur '. Monseigneur Pierre de Bracheux se
saisit des tentes de Murzuphle, de ses coffres et de ses joyaux qu’il avait
laissés sur place.
Quand les défenseurs des tours et des murs virent que les Français
étaient entrés dans la cité et que l’empereur s’était enfui, ils n’osèrent pas
y demeurer, mais ils prirent la fuite à qui mieux mieux. C’est ainsi que
fut prise la cité 1 2 . Une fois celle-ci tombée et les Français à l’intérieur, ils
se tinrent tranquilles. Alors les grands barons s’assemblèrent et délibérè-
rent entre eux pour savoir ce qu’ils feraient, si bien qu’on fit crier par
l’armée que personne ne fût assez hardi pour s’avancer dans la cité, car
1 . La lieue française mesurait environ quatre kilomètres et demi.
2. Constantinople futprise le 12 avril 1204.
780
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ils courraient le risque qu’on leur jetât des pierres du haut des palais, qui
étaient très grands et élevés, qu’on les tuât dans les rues si étroites qu’ils
ne pourraient se défendre, et qu’on mît le feu derrière eux et qu’on les
brûlât. À cause de ces risques et de ces dangers, ils n’osèrent ni pénétrer
ni se disperser dans la ville, mais ils se tinrent sur place, tout tranquilles.
Les barons s’accordèrent sur cette décision que, si les Grecs voulaient
combattre le lendemain, eux qui étaient cent fois plus de gens en armes
que les Français, on s’armerait le lendemain matin, on formerait les
bataillons, on les attendrait sur un ensemble de places devant la cité, et
s’ils ne voulaient pas combattre ni rendre la ville, on regarderait de quel
côté le vent viendrait et on mettrait le feu dans le sens du vent et on les
brûlerait ; ainsi les prendrait-on de force. Cette décision emporta l’accord
de tous les barons. Le soir venu, les croisés se désarmèrent, se reposèrent,
puis mangèrent et se couchèrent pour la nuit devant leur flotte à l’intérieur
des murs.
LXXIX
Vers minuit, quand l’empereur Murzuphle le traître sut que tous les
Français étaient dans la cité, il en fut tout effrayé et n’osa plus rester sur
place, mais il s’enfuit au milieu de la nuit sans que personne en sût rien.
Les Grecs, constatant que leur empereur s’était enfui, se rendirent auprès
d’un homme puissant de la cité, nommé Lascaris, la nuit même, et ils le
firent empereur '. Une fois proclamé, il n’osa rester sur place, mais monta
dans une galère avant qu’il ne fît jour, traversa le Bras-Saint-Georges,
gagna Nicée la grande, une ville opulente, où il s’arrêta et dont il fut le
maître et empereur.
LXXX
Le lendemain matin, les prêtres et les clercs, vêtus de leurs habits sacer-
dotaux — c’étaient des Anglais, des Danois et des gens d’autres
nations — , ne firent ni une ni deux : ils vinrent en procession au camp
des Français, leur demandèrent grâce, les informèrent des faits et gestes
des Grecs, leur annonçant que tous avaient pris la fuite et qu’il n’était
resté dans la cité que de pauvres gens. Ces nouvelles remplirent de joie
les Français. Ensuite, on fit crier par tout le camp que personne ne prît de
logis avant qu’on en eût fixé les modalités. Alors s’assemblèrent les
hommes importants et puissants : ils décidèrent, sans que les petites gens
et les pauvres chevaliers en sussent rien, qu’ils prendraient les meilleurs
1. Théodore Lascaris fut empereur en 1204.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 781
hôtels de la ville. C’est depuis lors qu’ils commencèrent à trahir les
petites gens, à se comporter à leur égard avec déloyauté et en mauvais
compagnons : ils le payèrent ensuite très cher, comme nous vous le dirons
après. Ils envoyèrent prendre possession des hôtels les meilleurs et les
plus riches de la ville où iis s’installèrent, avant que les pauvres chevaliers
et les petites gens s’en aperçussent. Dès que ceux-ci en eurent connais-
sance, ils se précipitèrent à qui mieux mieux et prirent tout ce qu’ils pou-
vaient attraper : ils en trouvèrent beaucoup, ils en prirent beaucoup, et il
en resta encore beaucoup, car la cité était immense et très peuplée. Le
marquis s’appropria le palais de Boucoléon, le monastère de Sainte-
Sophie et les maisons du patriarche ; les autres puissants, tout comme les
comtes, s’attribuèrent les plus riches palais et les plus riches abbayes
qu’on put trouver, car, une fois la ville prise, on ne fit de mal ni à pauvre
ni à riche, mais s’en alla qui le voulut, et qui le voulut resta : ce furent les
plus riches de la ville qui s’en allèrent.
LXXXI
Ensuite, on commanda que tout le montant du butin fût réuni dans une
abbaye de la cité. L’on y apporta tout le butin qu’on donna à garder à dix
chevaliers pris parmi les croisés importants et à dix Vénitiens qu’on tenait
pour loyaux, dès qu’on eut rassemblé ce butin qui était si riche et compor-
tait tant de riche vaisselle d’or et d’argent, d’étoffes brodées d’or, de
riches joyaux que c’était une pure merveille : depuis la création du
monde, on ne vit ni ne conquit si grande richesse, si noble, si opulente, ni
au temps d’Alexandre ni au temps de Charlemagne, ni avant ni après, et
je ne crois pas, de mon point de vue, que les quarante cités les plus riches
du monde aient contenu autant de richesse qu’on en trouva à l’intérieur
de Constantinople. Et les Grecs attestaient que les deux tiers de la richesse
du monde se trouvaient à Constantinople, et le troisième tiers épars dans
le monde.
Ceux-là mêmes qui devaient garder le trésor prenaient les joyaux d’or
et ce qu’ils voulaient, et volaient le butin ; et chacun des grands barons
s’appropriait des joyaux d’or ou des étoffes de soie brodées d’or, ou ce
qu’il préférait, et il l’emportait. C’est ainsi qu’ils commencèrent à voler
le butin, sans rien distribuer au commun de l’armée ni aux pauvres cheva-
liers ni aux soldats qui avaient aidé à le gagner, sauf l’argenterie
commune, comme les bassines d’argent que les dames de la cité empor-
taient aux bains. Le reste du butin à répartir fut malhonnêtement dilapidé ;
cependant les Vénitiens en eurent la moitié ; quant aux pierres précieuses
et au grand trésor qui restaient à répartir, tout s’en alla aussi malhonnête-
ment, comme nous vous le dirons après.
782
CHRONIQUE ET POLITIQUE
LXXXII
La cité prise et les croisés logés comme je vous l’ai dit, une fois les
palais occupés, on y trouva des richesses en très grande quantité. Le palais
de Boucoléon était riche et construit de la manière que je vais dire Ce
palais, qu’occupait le marquis [de Montferrat], comportait cinq cents
appartements reliés les uns aux autres, tous faits de mosaïques d’or, et il
y avait bien trente chapelles, grandes et petites, dont l’une était appelée
la Sainte-Chapelle 2 , si riche et si grandiose qu’il n’y avait ni gond ni
verrou ni autre pièce, à l’ordinaire en fer, qui ne fût tout en argent, ni de
colonne qui ne fût de jaspe ou de porphyre ou de pierres précieuses ; le
pavement en était d’un marbre blanc si lisse et si clair qu’il semblait de
cristal. Cette chapelle était si riche, si magnifique qu’il serait impossible
de rendre compte de sa beauté et de sa magnificence. À l’intérieur, on
trouva de riches reliquaires qui contenaient deux morceaux de la vraie
Croix, aussi gros que la jambe d’un homme et longs d’une demi-toise, le
fer de la lance dont Notre-Seigneur eut le côté transpercé, les deux clous
plantés dans ses mains et ses pieds, une grande partie de son sang dans
une fiole de cristal, la tunique dont il était vêtu et dont on le dépouilla
quand on l’eut mené sur le mont du Calvaire, la sainte couronne dont on
le couronna, faite de joncs aussi piquants que des fers d’alêne, un
morceau du vêtement de Notre-Dame, la tête de monseigneur saint Jean-
Baptiste, et tant d’autres précieuses reliques que je ne pourrais en faire le
compte ni la description 3 .
! . Sur le palais de Boucoléon, devenu pour les croisés Bouche-de-lion par fausse étymo-
logie, alors qu’il était nommé ainsi à cause d’un bas-relief représentant le combat d’un
taureau et d’un lion, voir en particulier Louis Bréhier, La Civilisation byzantine, Paris, Albin
Michel, 1950, pas sim ; J. Ebersolt, Le Grand Palais de Constantinople, Paris, 1910 ; Baxter,
The Great Palace of the Byzantine Emperors, Oxford University Press, 1947 ; G. Martiny
et al., The Great Palace of the Byzantine Emperors, Oxford, 1947 ; D. Talbot Rice, The
Great Palace of the Byzantine Emperors, Edimbourg, 1958.
2. La Sainte-Chapelle est l’Oratoire du Sauveur, dont la construction remontait au
ix' siècle.
3. Sur le culte des reliques, voir A. Frolow, La Relique de la Vraie Croix. Recherches
sur le développement d’un culte, Paris, Institut français d’études byzantines, « Archives de
l’Orient chrétien », n° 7, 1961, et Recherches sur la déviation de ta quatrième croisade vers
Constantinople, Paris, PUF, 1955 ; Louis Bréhier, La Civilisation byzantine, éd. cit., p. 225-
232 ; E. Gilson, « La Passion dans la pensée française du Moyen Age », Revue des questions
historiques, 1934, t. 120, p. 148. On assiste alors à une recrudescence du culte de la Passion.
Le Calvaire obsédait les esprits, témoin le rôle du crucifix dans la vie et la pensée de saint
Bernard et de saint François d’Assise, l’extension du droit d’asile aux croix rurales, le port
par les pèlerins de la croix en divers endroits de l’armure et des vêtements, de préférence
sur l’épaule, comme le Sauveur. La croix, symbole, profession de foi, signe juridique de
la mission des croisés, signe de protection surnaturelle, fut un des principaux objets de la
conquête.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
783
LXXXIII
Or il y avait dans cette chapelle encore d’autres reliquaires que nous
avons oublié de mentionner. En effet, deux riches vases d’or pendaient
au milieu de la chapelle à deux grosses chaînes d’argent. L’un d’eux
contenait une tuile et l’autre un linge. Nous vous en dirons l’origine. Il y
eut jadis à Constantinople un saint homme qui, un jour, pour l’amour de
Dieu, recouvrait de tuiles la maison d’une veuve. Pendant qu’il y travail-
lait, Notre-Seigneur lui apparut et s’adressa au saint homme qui portait
un linge autour de la taille : « Donne-moi ce linge », fit Notre-Seigneur,
et le saint homme le lui donna ; Notre-Seigneur en enveloppa son visage
si bien que celui-ci s’y imprima ; puis il le lui rendit en lui disant de l’em-
porter et d’en toucher les malades, et que quiconque aurait la foi serait
délivré de sa maladie. Le saint homme le prit et l’emporta ; mais avant de
l’emporter, quand Dieu le lui eut rendu, il le cacha sous une tuile jusqu’au
soir. Alors, en s’en allant, il prit le linge et, lorsqu’il souleva la tuile, il y
découvrit le visage imprimé comme sur le linge. Il emporta la tuile et le
linge grâce auxquels bien des malades guérirent. Ce sont ces reliques qui
étaient suspendues au milieu de la chapelle, comme je vous l’ai dit.
Il y avait dans la Sainte-Chapelle un autre reliquaire qui contenait un
portrait de saint Démétrius, peint sur un tableau et qui produisait telle-
ment d’huile qu’on ne pouvait en recueillir autant qu’il en coulait. [... ']
[D’autre part, dans le palais des Blachemes] il y avait bien vingt cha-
pelles et bien deux cents appartements, voire trois cents, reliés entre eux
et tout faits de mosaïques d’or 1 2 . Ce palais était si riche, si grandiose qu’on
ne saurait en décrire ni dénombrer la magnificence ni l’opulence. Dans ce
palais, on trouva un trésor exceptionnel, les riches couronnes des précé-
dents empereurs, les riches joyaux d’or, les riches étoffes de soie brodées
d’or, les riches robes impériales, les riches pierres précieuses, et tant d’au-
tres richesses qu’on ne saurait dénombrer l’extraordinaire trésor d’or et
d’argent qu’on trouva dans le palais et de nombreux autres lieux de la
cité.
LXXXIV
Ensuite, les croisés contemplèrent la grandeur de la ville, ses palais, ses
riches abbayes, ses riches églises, ses extraordinaires merveilles qui les
remplirent d’admiration et particulièrement l’église Sainte-Sophie et la
richesse qui s’y trouvait.
1. Il y a sans doute ici une lacune dans le manuscrit, car il apparaît une contradiction
entre le début du chapitre lxxxii et la fin du chapitre lxxxiii.
2. Sur le palais des Blachemes, voir Louis Bréhier, op. cil., p. 64.
784
CHRONIQUE ET POLITIQUE
LXXXV
Je vais vous dire maintenant comment était faite l’église Sainte-Sophie.
Sainte Sophie en grec, c’est Sainte Trinité en français L’église était
toute ronde; à l’intérieur, tout autour, des voûtes que soutenaient un
ensemble de grosses colonnes très riches ; il n’y en avait pas une qui ne
fût de jaspe ou de porphyre ou de riches pierres précieuses, ni aucune qui
n’eût de vertu médicinale : l’une guérissait du mal de reins quand on s’y
frottait, l’autre du mal au côté, d’autres guérissaient d’autres maladies.
Dans cette église, il n’y avait pas de porte, ni de gond, ni de verrou, ni de
pièce à l’ordinaire en fer, qui ne fût tout en argent.
Le maître-autel de l’église, qu’un riche empereur avait fait faire, était
si riche qu’on ne pourrait en estimer le prix, car la table qui le recouvrait
était d’or et de pierres précieuses taillées et polies, le tout fondu ensemble
et elle avait quatorze pieds de long. Autour, des colonnes d’argent suppor-
taient au-dessus de l’autel un baldaquin en forme de clocher, tout entier
d’argent massif, si riche qu’on n’aurait pu en évaluer le prix 1 2 .
L’endroit où on lisait l’Évangile était si riche et si magnifique que nous
ne saurions vous le décrire avec exactitude. Ensuite, d’un bout à l’autre
de l’église, pendaient bien cent lustres, chacun à une grosse chaîne d’ar-
gent, aussi grosse que le bras d’un homme, et chacun comptait bien vingt-
cinq lampes, ou plus, et valait au moins deux cents marcs d’argent.
À l’anneau de la grande porte de l’église, totalement en argent, pendait
un petit tuyau dont on ne savait de quel alliage il était fait et qui avait la
taille d’une flûte de berger 3 . Ce tuyau avait la vertu que je vais vous dire.
1. Sur Sainte-Sophie, voir J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople, étude topogra-
phique d’après les « Cérémonies » , Paris, 1910 ; J. Ebersolt et Thiers, Les Églises de
Constantinople, Paris, 1913. On remarquera que la traduction de sophia («sagesse») est
plus qu’approximative.
2. Le mot baldaquin traduit abitacle de Robert de Clari. Ce mot d ’abitacle, employé
quatre fois par Robert de Clari, désigne la tente des nomadesCoumans (chap. lxv), le balda-
quin qui abrite l’autel eucharistique (chap. lxxxv) ou le char triomphal des empereurs
byzantins (chap. lxxxix), enfin les cabanes qui servent de logements aux stylites au sommet
des colonnes (chap. xcn). Voir Georges Gougenheim, op. cit., p. 330-339.
3. Le petit tuyau ou goulot de la grande porte jbuhotiaus dans le texte) est présenté ainsi
par Albert Pauphilet dans Le Legs du Moyen Âge, Meulun, Librairie D’Argences, 1950,
chap. vu, p. 235 : « Antoine de Novgorod, qui visita Constantinople à la veille de la
conquête, parle aussi de cet objet. Voici son texte, traduit directement du russe : Sur les
portes impériales, il y a un " romanist " appelé “narov", d'airain, par lequel se ferment et
se verrouillent les portes : on place là les gens, hommes ou femmes, de façon que celui qui
a absorbé le venin du serpent ou quelque poison ne puisse le retirer de sa bouche jusqu 'à
ce que tout le mal soit sorti en salive de ses lèvres. Romanist est un mot grec, qui signifie
“verrou” ; narov qui semble bien, dans l’intention de l’auteur, en être la traduction slave,
n’est pas dans les dictionnaires, mais Savaïtov l’explique en note par proboi, qui signifie
“piton”. Donc un objet insolite, pour lequel on ne dispose ou bien, comme le russe, que de
mots étrangers, rares, approximatifs, ou bien, comme le français, que de comparaisons. Car
buholiaus, diminutif de buhot, désigne un goulot de cruche et n’est pas moins une comparai-
son que la flûte de berger. Qu’est-ce en réalité ? Quand on se souvient de l’habileté des
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 785
Quand un malade qui souffrait d’une enflure ou dont le ventre était gonflé
le mettait dans sa bouche, à peine l’avait-il mis que le goulot se saisissait
de lui et lui suçait toute sa maladie, expulsant ce venin par la bouche ; et
il le tenait si fort qu’il lui faisait rouler et tourner les yeux dans la tête, et
le patient ne pouvait s’en défaire avant que le goulot lui eût sucé toute sa
maladie hors du corps. Bien plus, plus on était malade, plus longtemps on
le tenait, et si on le mettait à la bouche sans être malade, on n’aurait pu le
tenir tant soit peu.
LXXXVI
De plus, devant cette église Sainte-Sophie, il y avait une grosse
colonne, de bien trois brassées d’homme en grosseur et d’au moins cin-
quante toises de haut 1 ; elle était faite de marbre et recouverte de cuivre
et cerclée de robustes bandes de fer. En haut, tout au sommet de cette
colonne, il y avait une pierre de quinze pieds de long et d’autant de large,
sur laquelle un empereur coulé dans le cuivre sur un grand cheval de
cuivre étendait sa main vers le pays païen ; il portait une inscription selon
laquelle il jurait que jamais les Sarrasins n’obtiendraient de trêve de sa
part ; dans son autre main, il tenait une pomme d’or surmontée d’une
croix. Les Grecs disaient que c’était l’empereur Héraclius. Il y avait bien,
tant sur la croupe que sur la tête du cheval et alentour, dix nids de hérons
qui s’y installaient chaque année.
LXXXVII
En outre, ailleurs dans la cité, il y avait une autre église qu’on appelait
l’église des Sept-Apôtres. On la disait encore plus riche et plus magnifi-
que que l’église Sainte-Sophie 2 . Elle possédait tant de richesses et de
splendeurs qu’on ne saurait faire le compte de la magnificence et de la
richesse de cette église. Les corps de sept apôtres y étaient enterrés ; on y
trouvait aussi la colonne de marbre à laquelle fut attaché Notre-Seigneur
avant d’être mis en croix. On disait même que l’empereur Constantin y
était enterré, de même qu’Hélène et beaucoup d’autres empereurs.
Byzantins à construire des machines pneumatiques, l’hypothèse est très tentante de voir
dans cet instrument à miracles une pompe pneumatique, aspirante et soufflante, que d’astu-
cieux sacristains faisaient fonctionner tantôt dans un sens et tantôt dans l’autre selon la tête
du client. »
1 . C’est la colonne de Justinien, surmontée de la statue du même empereur.
2. Sur l’église des Saints-Apôtres, voir L. Bréhier, op. cil-, p. 229, et J. Ebersolt et Thiers,
op. cil.
786
CHRONIQUE ET POLITIQUE
LXXXVIII
Or, dans un autre endroit de la cité, il y avait une porte appelée le
Manteau d’or, qui portait un globe d’or fabriqué avec un tel art magique
que les Grecs disaient que, tant qu’il serait là, aucun coup de tonnerre ne
tomberait sur la cité Sur ce globe, une statue de cuivre fondu portait un
manteau d’or, tendu sur son bras, avec cette inscription : « Tous ceux qui
demeurent à Constantinople un an, disait la statue, doivent porter un
manteau d’or comme le mien. »
LXXXIX
Dans un autre quartier de la cité, il y avait une autre porte appelée la
Porte Dorée, et surcelle-ci deux éléphants en cuivre fondu, d’une extraor-
dinaire grandeur. Elle n’était jamais ouverte avant que l’empereur revînt
de bataille et qu’il eût fait une conquête. Quand il revenait victorieux et
conquérant, alors le clergé de la cité venait à sa rencontre en procession,
on ouvrait cette porte et on lui amenait un curre d’or, semblable à un char
à quatre roues (on l’appelait curre). À l’intérieur, sur une estrade élevée,
un trône était entouré de quatre colonnes portant un baldaquin qui l’om-
brageait et semblait tout en or. L’empereur s’asseyait sur ce trône, la cou-
ronne sur la tête ; il entrait par cette porte et on le menait sur ce curre , au
milieu de la joie et de la fête, jusqu’à son palais.
XC
Et voici qu’en un autre endroit de la cité, il y avait une autre merveille,
à savoir une place, près du palais de Boucoléon, appelée les Jeux de l’Em-
pereur, longue d’une bonne portée et demie d’arbalète et large de près
d’une portée 1 2 . Tout autour, trente ou quarante gradins, sur lesquels les
Grecs montaient pour regarder les jeux ; et au-dessus, des loges élégantes
et magnifiques où l’empereur et l’impératrice s’asseyaient pendant les
jeux, ainsi que les autres grands personnages et les dames. Deux équipes
de joueurs s’affrontaient, et l’empereur et l’impératrice pariaient que
l’une serait supérieure à l’autre, tout comme les autres spectateurs. Le
long de cette place, une muraille haute de quinze pieds et large de dix
portait des statues d’hommes et de femmes, de chevaux, de bœufs et de
chameaux, d’ours et de lions et de toutes sortes de bêtes en cuivre fondu.
1. C’est en fait la porte de Gyrolimné.
2. Sur l’hippodrome et les courses, voir L. Bréhier, op. cil., p. 85-91.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 787
si bien faites et si ressemblantes qu’il n’existe pas si habile maître chez
les païens et chez les chrétiens pour savoir représenter et façonner des
statues comme celles-ci. Autrefois, elles avaient l’habitude de s’animer
par magie, mais elles ne le faisaient plus du tout. Ces Jeux de l’Empereur
émerveillèrent les Français quand ils les virent.
XCI
Et voici, dans un autre quartier de la cité, une autre merveille : deux
statues de femmes en cuivre fondu si bien faites, si ressemblantes, si
belles qu’on ne pouvait trouver mieux, et aucune n’avait moins de vingt
pieds de haut. L’une tendait sa main vers l’Occident et portait cette ins-
cription : « Du côté de l’Occident viendront ceux qui conquerront
Constantinople » ; l’autre tendait la main vers un vilain endroit avec cette
inscription : « C’est là qu’on les fourrera. » Ces deux statues se dressaient
devant le change, d’une grande opulence, où se tenaient les riches chan-
geurs qui avaient devant eux de grands tas de besants et de pierres pré-
cieuses avant la prise de la ville ; mais après il n’y en avait plus autant.
XCII
Dans un autre quartier de la ville, il y avait une merveille encore plus
grande, à savoir deux colonnes dont chacune était aussi grosse que trois
brassées d’homme et haute de cinquante toises '. Au sommet de chacune
demeurait un ermite dans une maisonnette, et il y avait une porte à l’inté-
rieur des colonnes par où l’on montait. A l’extérieur étaient dessinées et
inscrites, sous forme de prophéties, toutes les aventures et conquêtes
advenues et à venir à Constantinople. L’on ne pouvait connaître l’événe-
ment avant qu’il ne se fût produit : une fois arrivé, les gens allaient bague-
nauder et le découvraient pour la première fois. Même cette conquête des
Français était écrite et dessinée, avec les navires qui servirent à prendre
la cité, sans que les Grecs pussent le savoir avant que ce fût arrivé. Mais
alors on alla contempler en flânant ces colonnes, et on découvrit que selon
les inscriptions dessinées sur les navires, de l’Occident viendrait un
peuple au crâne rasé, en cottes de fer, qui conquerrait Constantinople.
Toutes ces merveilles que je vous ai présentées et bien d’autres encore
que nous ne pouvons pas dénombrer, les Français les trouvèrent à
Constantinople quand ils l’eurent conquise, et je ne pense pas, tel est mon
avis, qu’aucun narrateur soit assez doué pour dénombrer toutes les
I. Ce sont les colonnes Xérolophos et Tauros sur le forum de Théodose. Une toise équi-
vaut à un peu moins de deux mètres.
788
CHRONIQUE ET POLITIQUE
abbayes de la cité, tellement il y en avait, de moines comme de religieu-
ses, sans parler des autres monastères à l’extérieur de la ville. On estimait
qu’il y avait dans la cité bien largement trente mille prêtres, moines ou
séculiers. Quant aux autres Grecs, grands et petits, pauvres et riches,
quant à la grandeur de la ville, aux palais et aux autres merveilles qui
s’y trouvent, nous renoncerons à les énumérer, car aucun être humain, si
longtemps qu’il eût résidé dans la cité, ne pourrait les dénombrer ni les
décrire ; et si l’on vous contait le centième de la richesse, de la beauté, de
la magnificence qu’il y avait dans les abbayes, les églises, les palais et la
ville, on passerait pour menteur et vous ne le croiriez pas.
Et, parmi les autres églises, l’une d’elles, appelée Notre-Dame Sainte-
Marie des Blachemes, abritait le suaire dont fut enveloppé Notre-Sei-
gneur, et qui tous les vendredis se dressait tout droit, si bien qu’on pouvait
y voir distinctement la figure de Notre-Seigneur '. L’on ne sut jamais,
parmi les Grecs et les Français, ce que devint ce suaire quand la ville fut
prise.
Dans une autre abbaye, était enterré le bon empereur Manuel : jamais
aucun humain, ni saint, ni sainte, n’eut si riche et si magnifique sépultu-
re 1 2 . Cette abbaye abritait aussi une table de marbre sur laquelle fut étendu
Notre-Seigneur quand on le descendit de la croix, et on y voyait encore
les larmes que Notre-Dame avait versées sur lui.
XCIII
Il advint ensuite que tous les comtes et les puissarts s’assemblèrent un
jour au palais de Boucoléon, occupé par le marquis [de Montferrat], et ils
décidèrent d’élire un empereur et de choisir leurs dix représentants ; ils
demandèrent au doge de Venise de choisir les dix siens. À cette nouvelle,
le marquis voulut y placer ses partisans et ceux dont il croyait qu’ils l’éli-
raient empereur : il voulait le devenir sur-le-champ. Les barons refusèrent
que le marquis plaçât ses seuls partisans, mais ils acceptèrent qu’il y en
eût quelques-uns. Ce que voyant, le doge de Venise, un homme très avisé
et sage, parla à leur assemblée en ces termes : « Seigneurs, accordez-moi
votre attention. Je veux qu’avant qu’on élise l’empereur, les palais soient
mis sous la garde commune de l’armée ; car si on m’élit, il faut que j’y
aille tout aussitôt sans aucune contestation et que je sois mis en posses-
sion des palais ; et qu’il en soit de même si on élit le comte de Flandre ou
le marquis ou le comte Louis [de Blois] ou le comte de Saint-Pol, ou si
1. Sur l’église Sainte-Marie des Blachemes, voir les ouvrages cités à la note du
chap. lxxxvii.
2. L’empereur Manuel Comnène était enterré dans l’abbaye de Pantocrator ; cf.
L. Bréhier, op. cit., p. 434.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 789
on élit un pauvre chevalier, afin que l’élu possède les palais sans aucune
contestation, soit du marquis, soit du comte de Flandre, soit de l’un ou de
l’autre.
XCIV
À ces propositions le marquis ne put s’opposer, mais il quitta le palais
qu’il tenait ; et on alla mettre, dans les palais qui appartenaient à l’ensem-
ble de l’armée, des gens pour les garder. Le doge, son discours achevé,
dit aux barons de choisir leurs dix électeurs, car il aurait tôt fait de choisir
les siens. Sur ce, chacun des barons voulut placer ses partisans, que ce fût
le comte de Flandre, le comte Louis, le comte de Saint-Pol ou les autres
grands seigneurs, tant et si bien qu’ils ne purent cette fois-ci s’accorder
sur les gens à placer et à choisir. Aussi fixèrent-ils un autre jour pour
choisir les dix, mais, le moment venu, ils ne purent pas davantage se
mettre d’accord. Le marquis s’obstinait toujours à placer ceux dont il
croyait qu’ils l’éliraient empereur, et il voulait le devenir pour ainsi dire
par force. Cette discorde dura bien quinze jours sans qu’ils pussent s’en-
tendre, et il ne se passait pas de jour sans qu’ils se réunissent pour cette
affaire, tant et si bien que pour finir ils décidèrent que le clergé de
l’armée, les évêques et les abbés, seraient les électeurs. Après cet accord,
le doge alla choisir ses dix électeurs de la manière que je vais vous dire.
Il appela quatre de ceux qu’il croyait être les plus sages de sa terre, et il
leur fit jurer sur les reliques qu’ils choisiraient dix parmi les plus sages
de sa terre présents dans l’armée. Ce qu’ils firent : quand ils en appelaient
un, il devait s’avancer et ne plus avoir l’audace de parler ni de s’entretenir
avec personne, mais on l’isolait aussitôt dans un monastère, et ainsi de
suite pour les autres, jusqu’au moment où le doge eut ses dix électeurs.
Une fois tous placés en ce monastère, les dix Vénitiens et les évêques, on
chanta une messe du Saint-Esprit afin qu’il les inspirât et les incitât à
désigner un homme qui fût valeureux et efficace.
xcv
La messe chantée, les électeurs se réunirent et délibérèrent sur tel ou
tel, tant et si bien que les Vénitiens, les évêques et les abbés, les vingt
électeurs, furent unanimes pour choisir le comte de Flandre sans qu’aucun
émît d’objection. L’accord obtenu, au moment de se séparer, ils chargè-
rent l’évêque de Soissons d’être leur porte-parole. Alors tous ceux de
l’armée se rassemblèrent pour entendre nommer celui qui serait empe-
reur. Réunis, ils se tinrent silencieux : le plus grand nombre avait grand-
peur qu’on ne nommât le marquis, et ses partisans redoutaient fort qu’on
790
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ne nommât quelqu’un d’autre. C’est dans ce silence que se leva l’évêque
de Soissons et qu’il leur dit : « Seigneurs, avec le commun accord de vous
tous, nous avons été délégués pour faire cette élection. Nous avons choisi
quelqu’un dont nous savions en notre âme et conscience qu’il est bien fait
pour cette fonction, qu’avec lui l’empire est entre de bonnes mains, qu’il
a la force de maintenir la justice, qu’il est noble et puissant. Nous vous le
nommerons : c’est Baudouin le comte de Flandre '. » Cette annonce
remplit de joie tous les- Français et en affligea d’autres, comme les parti-
sans du marquis.
XCVI
Après l’élection, les évêques, tous les grands barons et les Français, au
comble de la joie, prirent l’empereur et l’emmenèrent au palais de Bouco-
léon dans une atmosphère, d’allégresse et de fête. Et les grands seigneurs,
une fois tous réunis à l’intérieur, fixèrent la date du couronnement.
Le jour venu, les évêques, les abbés et les grands barons, les Vénitiens
et les Français montèrent à cheval et se rendirent au palais de Boucoléon ;
de là, ils emmenèrent l’empereur à l’église Sainte-Sophie où on le condui-
sit à l’écart, dans une chambre. On lui ôta ses vêtements, on lui enleva ses
chausses pour lui en mettre de vermeilles en soie ; on le chaussa de sou-
liers recouverts de pierres précieuses ; on l’habilla d’une cotte très riche,
cousue de boutons en or par-devant et par-derrière, des épaules à la cein-
ture ; puis on le revêtit du pallium 1 2 : c’était une sorte de vêtement qui
battait sur le cou-de-pied par-devant et qui, par-derrière, était si long
qu’on s’en ceignait, et puis on le rejetait en arrière sur le bras gauche
comme un manipule. Ce pallium était très riche, somptueux, tout chargé
de riches pierres précieuses. Ensuite, on revêtit l’empereur par-dessus
d’un très riche manteau, tout entier recouvert de riches pierres précieuses,
sur lequel des aigles en pierres de grand prix brillaient tellement qu’on
eût dit que le manteau était lumineux.
Ainsi vêtu, on l’amena devant l’autel : le comte Louis portait son gon-
fanon impérial, le comte de Saint-Pol son épée et le marquis sa couronne,
tandis que deux évêques soutenaient les bras du marquis et que deux
autres marchaient aux côtés de l’empereur. Tous les barons étaient somp-
tueusement vêtus, et il n’y avait Français ni Vénitien qui ne fût vêtu d’une
robe de samit ou de soie. L’empereur, arrivé devant l’autel, s’agenouilla,
et on lui ôta le manteau, puis le pallium : il resta simplement en cotte,
dont on détacha les boutons en or par-devant et par-derrière, en sorte qu’il
fut tout nu au-dessus de la ceinture. On lui fit alors Fonction. Ensuite, on
1 . Baudouin de Flandre et de Hainaut fut élu empereur de Constantinople le 9 mai 1204.
2. Le couronnement eut lieu le 16 mai 1204. Le pallium est le manteau impérial.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 791
rattacha la cotte avec les boutons d’or, on lui remit le pallium, on lui
agrafa le manteau sur l’épaule. Ainsi revêtu, tandis que deux évêques
tenaient la couronne au-dessus de l’autel, tous les évêques allèrent ensem-
ble la prendre, ils la bénirent, la consacrèrent et la lui mirent sur la tête.
Ensuite, on lui suspendit au cou, en guise de fermail, une somptueuse
pierre précieuse que l’empereur Manuel avait achetée soixante-deux mille
marcs.
XCVII
Quand ils l’eurent couronné, ils l’installèrent sur un trône élevé où il
resta jusqu’à la fin de la messe, tenant d’une main son sceptre et de l’autre
une pomme d’or surmontée d’une petite croix ; tout son habillement avait
plus de valeur que le trésor d’un riche roi. Après la messe, on lui amena
un cheval blanc sur lequel il monta, et les barons le ramenèrent dans son
palais de Boucoléon, où on le fit asseoir sur le trône de Constantin : alors
ils le tinrent pour le véritable empereur et tous les Grecs présents l’ado-
raient comme un saint empereur. L’on mit les tables et l’empereur
mangea au palais en compagnie de ses barons, lesquels, après le repas, se
séparèrent et s’en allèrent dans leurs hôtels, tandis que l’empereur resta
dans son palais.
XCVIII
Un jour, les barons s’assemblèrent et décidèrent de partager le butin.
Mais on ne distribua que la grosse argenterie, uniquement les bassines
d’argent que les dames de la cité emportaient aux bains. On en donna à
chaque chevalier, à chaque homme à cheval et à toutes les petites gens de
l’armée, bref à chacun, jusqu’au moment où Aleaume de Clari, le clerc
déjà mentionné, qui fut si courageux et accomplit tant de faits d’armes,
comme nous vous l’avons signalé précédemment, dit qu’il voulait partici-
per au partage en tant que chevalier ; quelqu’un rétorqua qu’il n’y avait
pas droit, et lui de soutenir le contraire : n’avait-il pas eu cheval et haubert
tout comme un chevalier, et accompli autant de faits d’armes, sinon plus,
que tel ou tel chevalier ? Tant et si bien que le comte de Sair.t-Pol rendit
ce jugement : il devait participer au partage en tant que chevalier, car il
avait accompli plus de faits d’armes et de prouesses, selon le témoignage
du comte, que trois cents chevaliers pris individuellement, et par consé-
quent il devait être du partage comme un chevalier. Ainsi le clerc prouva-
t-il que les clercs devaient participer au partage comme les chevaliers.
L’on répartit donc toute la grosse argenterie comme je vous ai dit ; quant
au reste du butin, à l’or, aux étoffes de soie dont il y avait une prodigieuse
792
CHRONIQUE ET POLITIQUE
quantité, on en repoussa le partage et on le confia à la garde commune de
l’armée, à la garde de gens dont on croyait qu’ils le garderaient
loyalement.
XCIX
Ensuite, il ne s’écoula pas beaucoup de temps que l’empereur convo-
qua tous les grands barons, le doge de Venise, le comte Louis, le comte
de Saint-Pol et tous les puissants, et il déclara qu’il voulait aller conquérir
des terres, si bien qu’on décida qui accompagnerait l’empereur et qui res-
terait pour garder la cité. Il fut décidé que le doge de Venise resterait, ainsi
que le comte Louis et une partie de leurs gens, et de même le marquis, qui
épousa la femme de l’ancien empereur Isaac, sœur du roi de Hongrie.
Quand ce dernier vit que l’empereur allait se mettre en route pourconqué-
rir le pays, il vint lui demander de lui donner le royaume de Salonique,
situé à quinze journées de Constantinople ; à quoi l’empereur répondit
qu’il ne lui appartenait pas, car les barons de l’armée et les Vénitiens en
possédaient la plus grande partie ; ce qui dépendait de lui, il lui donnerait
bien volontiers et de très bon cœur, mais pour la partie des barons de
l’armée et des Vénitiens, il ne le pouvait pas. Ce refus irrita fort le mar-
quis '.
Ensuite l’empereur s’en alla où il avait décidé, avec tous ses gens. Au
fur et à mesure qu’il parvenait aux châteaux et aux cités, on les lui rendait
sans opposition, on venait à sa rencontre lui apporter les clés ; les prêtres
et les clercs, en vêtements sacerdotaux, se rendaient en procession au-
devant de lui et l’accueillaient, et les Grecs l’adoraient comme un saint
empereur. Il mettait ses garnisons dans les châteaux et les cités partout où
il passait, tant et si bien qu’il conquit des terres jusqu’à quinze journées
de Constantinople et qu’il arriva à une journée de Salonique.
Pendant que l’empereur conquérait ainsi le pays, le marquis s’était mis
en route avec sa femme et ses gens, après l’empereur, dont il rejoignit
l’armée avant qu’il n’eût atteint Salonique. Une fois parvenu là, il alla se
loger à une bonne lieue plus loin ; il choisit et envoya des messagers à
l’empereur, à qui il fit dire de ne pas aller en sa terre de Salonique qu’on
lui avait donnée : il devait savoir que s’il s’y rendait, lui-même n’irait pas
avec lui et qu’il ne se tiendrait pas à ses côtés, mais qu’il s’en retournerait
à Constantinople et qu’il ferait de son mieux.
1. Les démêlés entre Baudouin et Boniface se situent durant l’été 1204.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
793
C
Quand les barons qui accompagnaient l’empereur entendirent cette
mise en garde, ils en ressentirent beaucoup de dépit et d’affliction ; ils
répondirent au marquis que ni lui-même ni son message ne les empêche-
raient d’y aller, pas plus que s’il n’avait rien dit, car la terre ne lui apparte-
nait pas.
CI
Le marquis, à cette nouvelle, retourna sur ses pas, s’en vint à une cité 1
où l’empereur avait mis de ses gens pour la garder, et il la prit par traîtrise.
Ensuite, il y mit une garnison de ses hommes, et s’en vint à une autre cité
appelée Andrinople, où l’empereur avait mis de ses gens. Il l’assiégea, fit
dresser ses pierrières et ses mangonneaux pour l’attaquer, mais ceux de
la cité tinrent bon contre lui. Quand il vit qu’il ne pourrait les prendre par
la force, il parla à ceux qui étaient sur les murs et leur dit : « Eh bien !
seigneurs, ne reconnaissez-vous donc pas la femme de l’empereur
Isaac ? » Et il faisait avancer sa femme qui disait : « Eh bien ! seigneurs,
ne reconnaissez-vous pas en moi l’impératrice et ne reconnaissez- vous
pas mes deux enfants que j’ai eus de l’empeieur Isaac ? » Et elle faisait
avancer les enfants si bien qu’un homme sage de la cité répondit :
« Oui, nous reconnaissons bien que ce fut la femme d’Isaac et que ce
furent ses enfants.
— Eh bien ! fit le marquis, pourquoi ne reconnaissez-vous donc pas
l’un des enfants pour seigneur ?
— Je vais vous le dire, dit le sage. Allez à Constantinople et faites-le
couronner ; quand il sera assis sur le trône de Constantin et que nous le
saurons, alors nous ferons à son sujet ce que nous devrons faire. »
Cil
Pendant ces agissements du marquis, l’empereur se rendit à Salonique
qu’il assiégea. Le siège en place, l’armée était si pauvre qu’il n’y avait pas
de pain pour nourrir plus de cent hommes ; mais ils avaient de la viande
et du vin en grande quantité. L’empereur n’assiégeait pas la cité depuis
longtemps quand on la lui rendit ; après la reddition, on eut à satiété le
nécessaire en fait de pain, de vin et de viande. Ensuite, l’empereur y mit
1. Démotika (Le Dimot) sur la Maritza, au sud d’Andrinople.
794
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sa garnison ; il n’eut pas l’intention d’aller plus loin, mais il s’en retourna
pour revenir à Constantinople.
cm
C’est alors que survint dans l’armée une très grande perte et une pro-
fonde affliction, car monseigneur Pierre d’Amiens, le beau et le valeu-
reux, mourut sur le chemin du retour 1 dans une cité qu’on appelle La
Blanche, très près de Philippes où naquit Alexandre le Grand ; en ce
voyage moururent bien cinquante chevaliers. Pendant son voyage de
retour, l’empereur apprit que le marquis avait pris une de ses cités par
trahison, qu’il y avait mis une garnison de ses gens et qu’il avait assiégé
Constantinople.
CIV
Ces nouvelles plongèrent l’empereur et les barons de l’armée dans une
violente colère et dans de vives inquiétudes : ils menacèrent le marquis et
ses hommes, s’ils les rattrapaient, de les mettre en pièces et de ne pas y
renoncer pour personne au monde. Quand le marquis apprit le retour de
l’empereur, il fut effrayé, en homme qui avait commis une faute très
grave, si bien qu’il lui fut difficile de prendre une décision et qu’il finit
par informer à Constantinople le doge de Venise, le comte Louis et les
barons qui y étaient restés, qu’il se rangerait à leur avis et qu’il réparerait
par leur intermédiaire la faute qu’il avait commise. Le doge, le comte et
les autres barons, quand ils apprirent que le marquis voulait réparer le mal
commis et commencé, envoyèrent quatre messagers à l’empereur pour
l’informer de la requête du marquis et pour le prier de ne faire de mal ni
à lui ni à ses gens.
CV
A cette nouvelle, les barons et les chevaliers de l’armée répondirent
que cela ne les empêcherait en rien de couvrir de honte le marquis et ses
gens, de les tailler en pièces s’ils pouvaient les rattraper, si bien qu’on eut
beaucoup de peine à les apaiser : ils finirent toutefois par accorder des
trêves au marquis. Les barons demandèrent ensuite aux messagers des
nouvelles de Constantinople et ce qu’on y faisait ; ils leur répondirent que
tout se passait bien, qu’on avait réparti le reste du butin et la cité. « Quoi ?
I. Sur la mort de Pierre d’Amiens, comparer avec Villehardouin, chap. 291.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 795
firent les chevaliers et les jeunes gens de l’armée. Vous avez réparti notre
butin pour lequel nous avons souffert de grandes peines et de terribles
fatigues, la faim, la soif, le froid et la chaleur, et vous l’avez réparti sans
nous ? Tenez, faisait l’un d’eux aux messagers, voici mon gage, pour
vous montrer que vous êtes tous des traîtres. » Et un autre de bondir en
avant et d’en dire tout autant, et puis d’autres de la même façon : ils
étaient si violemment en colère qu’ils voulurent tailler en pièces les mes-
sagers et qu’il s’en fallut de peu qu’ils ne les tuassent, tant et si bien que
l’empereur et les grands personnages se concertèrent pour rétablir la
concorde la plus complète possible et qu’ils revinrent ensemble à
Constantinople. Une fois de retour, il n’en est pas un qui pût revenir à son
hôtel, car les logements dont ils étaient partis n’étaient pas restés en leur
possession : on avait partagé la cité, et les gens de leur maison s’étaient
installés ailleurs dans la cité, en sorte qu’il leur fallait chercher leurs loge-
ments à au moins une ou deux lieues de distance de ceux qu’ils avaient
quitté 1 '.
CV1
Mais nous avons oublié de raconter une aventure qui survint à monsei-
gneur Pierre de Bracheux. Il arriva que, tandis que l’empereur Henri était
en campagne, Johannisse le Valaque et les Coumans avaient fait irruption
sur ses terres et s’étaient logés à deux lieues, ou même moins, de son
armée. Or ils avaient beaucoup entendu parler de monseigneur Pierre de
Bracheux et de ses exploits chevaleresques, si bien qu’un jour ils lui firent
savoir par des messagers qu’ils lui parleraient volontiers à une date fixée
et à la faveur d’un sauf-conduit. Monseigneur Pierre répondit qu’avec un
sauf-conduit, il irait volontiers leur parler; aussi les Valaques et les
Coumans envoyèrent-ils des otages de valeur à l’armée de l’empereur
jusqu’à ce que monseigneur Pierre fût revenu. Celui-ci s’y rendit avec
trois chevaliers, monté sur un grand cheval. Comme il approchait du
camp des Valaques et que Johannisse l’apprit, il alla à sa rencontre avec
de grands personnages de Valachie ; ils le saluèrent et lui souhaitèrent la
bienvenue. Ils eurent de la peine à le regarder, étant donné sa haute taille.
Après avoir parlé de choses et d’autres, ils finirent par lui dire : « Sei-
gneur, nous nous émerveillons de vos exploits chevaleresques et nous
nous demandons avec étonnement ce que vous cherchez en ce pays, vous
qui êtes venus de régions si lointaines pour conquérir des terres. N’avez-
vous donc pas en votre pays des terres qui assurent votre subsistance ? »
Monseigneur Pierre répondit :
« Eh bien ! n’avez-vous pas appris de quelle manière Troie la Grande
fut détruite, et par quelle ruse ?
796
CHRONIQUE ET POLITIQUE
— Mais si, firent ies Valaques et les Coumans, nous l’avons bien
entendu dire, il y a fort longtemps.
— Eh bien ! fit monseigneur Pierre, Troie appartenait à nos ancêtres,
et ceux qui en réchappèrent vinrent s’installer là d’où nous sommes
venus ; et parce qu’elle appartint à nos ancêtres, nous sommes venus ici
conquérir cette terre. »
Sur ce, il prit congé et s’en retourna.
CVII
Après le retour de l’empereur et des barons qui l’avaient accompagné,
une fois qu’ils eurent conquis une grande partie de la terre et au moins
soixante cités, outre les châteaux et les villages voisins, on partagea la
cité de Constantinople : l’empereur en eut le quart en toute propriété ;
quant aux trois autres quarts, les Vénitiens en eurent la moitié et les
croisés l’autre. Ensuite, on décida de partager les terres qui avaient été
conquises : on servit d’abord les comtes et ensuite les autres grands per-
sonnages dont on examinait le degré de richesse et d’importance, ainsi
que le nombre de leurs gens qui servaient dans l’armée, et on leur donnait
plus ou moins de terre. À tel d’entre eux, on donna deux cents fiefs de
chevalier, à tel aqtre cent, à d’autres soixante ou quarante ou vingt ou
dix ; les moins bien pourvus en avaient sept ou six, chaque fief valant
trois cents livres angevines ; et à chaque grand personnage on disait :
« Vous, vous aurez tant de fiefs, vous tant, et vous tant, dont vous doterez
vos hommes et ceux qui voudront les tenir de vous ; et vous aurez cette
cité, vous celle-ci, et vous cette autre » ; de même pour les seigneuries
qui en dépendaient. Quand on eut ainsi donné à chacun sa part, les comtes
et les grands personnages allèrent visiter leurs terres et leurs cités, où ils
mirent leurs baillis et leurs garnisons.
CVIII
Et voici qu’un jour, comme monseigneur Thierry, le frère du comte de
Loos, allait visiter sa terre, il rencontra par hasard, dans un défilé, Mur-
zuphle le traître qui s’en allait je ne sais où, accompagné de dames, de
demoiselles et de beaucoup d’autres gens, et il chevauchait avec l’élé-
gance et la magnificence d’un empereur, avec une suite aussi nombreuse
que possible. Monseigneur Thierry ne fit ni une ni deux : il se précipita
sur lui et finit, aidé de ses gens, par se saisir de lui de vive force '. Quand
1. La capture de Murzuphle eut lieu à la fin de novembre 1204.
LA CONQUETE DE CONSTANTINOPLE
797
il l’eut pris, il l’emmena à Constantinople où il le rendit à l’empereur
Baudouin qui aussitôt le fit mettre en prison sous bonne garde.
CIX
Murzuphle en prison, l’empereur Baudouin convoqua au palais tous
ses barons et tous les plus grands personnages qui étaient en la terre de
Constantinople, le doge de Venise, le comte Louis, le comte de Saint-Pol
et tous les autres qui y vinrent. Une fois qu’ils furent là, il leur dit qu’il
tenait Murzuphle en prison et il leur demanda ce qu’ils lui conseillaient
de faire de lui, si bien que les uns dirent de le pendre et les autres de le
traîner par la ville, jusqu’au moment où le doge de Venise affirma que
c’était un personnage trop important pour qu’on le pendît : « Mais pour
un haut homme, ajouta-t-il, je vous dirai la haute justice qu’il faut en
prendre. 11 y a en cette ville deux hautes colonnes dont chacune a facile-
ment soixante ou cinquante toises de haut : qu’on le fasse monter au
sommet de l’une d’elles, et ensuite qu’on le précipite jusqu’à terre '. » Or
il s’agissait de ces deux colonnes en haut desquelles se tenaient les
ermites et où les aventures de Constantinople étaient écrites, comme je
vous ai dit auparavant. Les barons se rallièrent à la proposition du doge.
Aussi prit-on Murzuphle et le mena-t-on à l’une des colonnes qu’on lui
fit gravir par l’escalier intérieur. Une fois au sommet, on le poussa en
bas, en sorte qu’il fut tout écrabouillé. Voilà la vengeance qu’on tira de
Murzuphle le traître.
CX
Après qu’on eut réparti les terres de la manière que je vous ai dite, se
produisit la réconciliation du marquis et de l’empereur, qui en fut critiqué
pour ne pas avoir convoqué tous les grands barons. Quoi qu’il en soit, le
marquis demanda le royaume de Salonique et il l’obtint de l’empereur.
Quand il l’eut obtenu, il s’y rendit avec sa femme et ses gens ; et une fois
sur les lieux, il se rendit maître des garnisons et il s’en fit seigneur et roi.
I. Villehardouin raconte la même scène aux chapitres 306-307. Sur ces colonnes, voir
ci-dessus, chap. xcn, p. 787, n. I.
798
CHRONIQUE ET POLITIQUE
CXI
Ensuite, monseigneur Henri, le frère de l’empereur, demanda le
royaume d’Edremid ', qui était de l’autre côté du Bras-Saint-Georges, s’il
pouvait le conquérir, et on le lui accorda. Alors monseigneur Henri s’y
rendit avec tous ses gens et en conquit une bonne partie. Puis le comte
Louis demanda un autre royaume 1 2 qu’on lui donna. À son tour, Pierre de
Bracheux en demanda un autre 3 qui se trouvait en terre sarrasine près de
Konieh, s’il pouvait le conquérir, et qui lui fut accordé : il y alla avec ses
gens, le conquit facilement et en fut le seigneur. De la même manière, les
puissants personnages demandèrent les royaumes qui n’étaient pas encore
conquis. Le doge de Venise et les Vénitiens obtinrent les îles de Crète, de
Corfou et de Modon 4 , et encore beaucoup d’autres qu’ils avaient souhai-
tées. C’est alors que l’armée subit une très grande perte, car le comte de
Saint-Pol mourut peu après.
CXII
Il arriva ensuite qu’une cité conquise par l’empereur se révolta contre
lui. Elle s’appelait Andrinople. A cette nouvelle, l’empereur convoqua le
doge de Venise, le comte Louis et les autres barons, et il leur dit qu’il
voulait aller assiéger Andrinople qui s’était révoltée, et qu’il demandait
leur aide pour la reconquérir ; à quoi les barons répondirent qu’ils le
feraient volontiers. Aussi l’empereur ainsi que les barons se préparèrent-
ils à y aller. Une fois rendus, ils l’assiégèrent. Or voici que pendant le
siège, Johannisse le Valaque et les Coumans, avec une foule de gens,
envahirent la terre de Constantinople comme ils l’avaient déjà fait, et ils
trouvèrent l’empereur et son armée en train d’assiéger Andrinople. Quand
ceux de l’armée virent ces Coumans vêtus de leurs pelisses, ils ne les
redoutèrent ni ne les estimèrent pas plus qu’une troupe d’enfants ; et ces
Coumans et leurs gens venaient à toute allure ; ils se précipitèrent sur les
Français, dont ils tuèrent un grand nombre et qu’ils déconfirent totale-
ment dans cette bataille. Ainsi fut perdu l’empereur, dont on ne sut jamais
ce qu’il devint, de même que le comte Louis, beaucoup d’autres grands
personnages et une telle foule de gens que nous n’en connaissons pas le
nombre, sauf qu’on y perdit bien trois cents chevaliers. Ceux qui purent
s’échapper s’enfuirent jusqu’à Constantinople, comme le doge de Venise
1. Edremid (L’Andremitte, Adramytte) se trouve en Asie Mineure.
2. Nicée en Bithynie.
3. Cyzique (Equise) en Phrygie sur la Propontide.
4. Modon (Mosson), Méthone en Messénie, sur la mer Ionienne.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE 799
et beaucoup de gens avec lui, abandonnant leurs tentes et leurs équipe-
ments dans l’état même où ils étaient pour assiéger la cité, sans jamais
oser revenir de ce côté-là : la déroute fut totale. C’est ainsi que Dieu se
vengea d’eux pour leur orgueil et pour leur déloyauté envers les pauvres
gens de l’armée et pour les horribles péchés qu’ils avaient commis dans
la cité après sa prise
CXIII
Une fois l’empereur perdu dans une si terrible mésaventure, les barons
survivants en furent affligés. Ensuite, ils se réunirent pour choisir un
empereur. L’on convoqua monseigneur Henri, le frère de l’ancien empe-
reur Baudouin, pour le faire empereur, alors qu’il était dans sa terre,
conquise au-delà du Bras-Saint-Georges.
CXIV
Quand le doge de Venise et les Vénitiens virent qu’on voulait faire
empereur monseigneur Henri, ils s’y opposèrent et ne voulurent pas l’ac-
cepter, à moins d’avoir une image de Notre-Dame, peinte sur un tableau,
et qui était d’une extraordinaire richesse, toute chargée de riches pierres
précieuses. Les Grecs disaient que c’était la première image de Notre-
Dame qu’on eût jamais faite ni dessinée ; ils avaient en elle une si grande
confiance qu’ils la vénéraient par-dessus tout et qu’ils la portaient chaque
mardi en procession ; ils la vénéraient et lui faisaient de grands dons. Or
donc, les Vénitiens refusaient que monseigneur Henri fût empereur, à
moins d’avoir cette image, tant et si bien qu’on la leur donna. Ensuite, on
couronna empereur monseigneur Henri 1 2 .
CXV
Après, il eut de nombreux pourparlers avec le marquis, qui était roi de
Salonique, si bien que celui-ci lui donna sa fille en mariage et que l’empe-
reur l’épousa 3 ; par la suite, l’impératrice ne vécut pas longtemps et tré-
passa.
1. Démotika et Andrinople furent perdues en mars 1205. La défaite d’Andrinople eut
lieu les 14-15 avril 1205. Voir notre étude « La bataille d'Andrinople », Les Ecrivains de la
quatrième croisade , éd. cit., t. Il, p. 245-281.
2 . Henri de Flandre fut couronné empereur 1 e 2 0 août 1 206. Sur ce personnage, voir notre
étude « Robert de Clari, Villehardouin et Henri de Valenciennes, juges de l’empereur Henri
de Constantinople. De l'histoire à la légende », Mélanges... offerts à Jeanne Lods, Paris,
Ecole normale supérieure de jeunes filles, 1978, p. 183-202.
3. L’empereur épousa Agnès de Montferrat le 4 février 1 207.
800
CHRONIQUE ET POLITIQUE
CXVI
Peu de temps après, Johannisse le Valaque et les Coumans firent des
incursions dans la terre du marquis de Salonique qui, s’y trouvant, livra à
ces Valaques et à ces Coumans une bataille au cours de laquelle il fut tué '
et sa troupe mise en déroute. Johannisse le Valaque et ces Coumans
vinrent assiéger Salonique et dresser leurs machines pour attaquer la cité
où était restée la femme du marquis avec des chevaliers et d’autres gens
qui défendaient la ville.
Or celle-ci abritait le corps de monseigneur saint Démétrius, qui ne
voulut souffrir qu’elle fut prise par la force ; de ce corps coulait une telle
quantité d’huile que c’en était miraculeux. 11 arriva qu’un matin que
Johannisse le Valaque était couché dans sa tente, monseigneur saint
Démétrius vint le frapper d’une lance à travers le corps et le tua 1 2 . Quand
ses gens et les Coumans surent qu’il était mort, ils levèrent le camp et
retournèrent dans leur pays. Le royaume de Valachie échut ensuite à un
neveu de Johannisse appelé Borislas. Le nouveau roi avait une fille très
belle 3 .
Par la suite, Henri, qui était un très bon empereur, consulta ses barons
sur ce qu’il ferait avec ces Valaques et ces Coumans qui faisaient une
telle guerre à l’empire de Constantinople et qui lui avaient tué son frère
l’empereur Baudouin : ils lui conseillèrent d’envoyer des émissaires à ce
Borislas, qui était de Valachie, et de demander sa fille en mariage. L’em-
pereur répondit qu’il n’épouserait jamais une femme d’aussi basse nais-
sance. Les barons lui dirent : « Sire, vous le ferez ; nous vous conseillons
de vous accorder avec eux, car ce sont les gens les plus puissants et les
plus redoutés de l’empire et de la terre. » Ils parlementèrent tant que l’em-
pereur envoya deux puissants chevaliers qu’il fit équiper somptueusement
et qui se rendirent en messagers, non sans appréhension, dans cette terre
sauvage. Une fois là-bas, on voulut les exécuter. Toutefois, les messagers
parlèrent tant avec ce Borislas qu’il leur répondit qu’il enverrait volon-
tiers sa fille à l’empereur.
CXVII
Alors le roi Borislas fit parer sa fille de somptueux et magnifiques vête-
ments, ainsi que sa nombreuse escorte, et il l’envoya à l’empereur avec
soixante bêtes de somme chargées de richesses, d’or, d’argent, d’étoffes
1. Boniface fut tué le 4 septembre 1207. C’est sur cette mort que s’achève la chronique
de Villehardouin (chap. 498-500).
2. Johannitza mourut le 8 octobre 1207.
3. En fait, c’était la fille du roi Johannitza.
LA CONQUÊTE DE CONSTANTINOPLE
801
de soie et de riches joyaux ; il n’y avait aucune de ces bêtes qui ne fût
couverte d’une soie vermeille si longue qu’elle traînait derrière chacune
sur au moins sept ou huit pieds ; et elles auraient eu beau aller par des
fondrières et des chemins défoncés, aucune de ces étoffes de soie n’eût
été endommagée à cause de leur somptueuse magnificence.
CXVIII
Quand l’empereur sut que la demoiselle arrivait, il alla à sa rencontre,
accompagné des barons, et il leur fit fête, à elle et à ses gens ; puis il
l’épousa.
CXIX
Peu de temps après, on fit venir l’empereur à Salonique pour couronner
roi le fils du marquis : il s’y rendit. Quand il l’eut couronné, il tomba
malade là-bas et y mourut : ce fut une perte très grande et tout à fait déplo-
rable '.
CXX
Maintenant vous avez entendu la vérité sur la conquête de Constantino-
ple, sur l’élection comme empereur du comte de Flandre Baudouin et
ensuite de monseigneur Henri son frère. C’est le témoignage d’un homme
qui fut présent aux faits et qui les vit et qui les entendit, du chevalier
Robert de Clari, qui a fait mettre par écrit la vérité sur la conquête ; et
quoiqu’il ne l’ait pas racontée aussi bien que l’auraient fait maints bons
auteurs, toutefois il en a raconté l’exacte vérité, et il en a passé sous
silence une bonne partie, ne pouvant tout rappeler.
FIN
I. L’empereur Henri mourut soudainement le 1 1 juin 1206.
La Fleur des histoires de la terre d’Orient'
Prince Hayton
Début xiv e siècle
INTRODUCTION
La Fleur des histoires de la terre d'Orient, au sens où on parlerait
aujourd’hui de florilège, fut présentée au pape Clément V à Poitiers en
août 1307. L’auteur, Hayton, neveu du roi Héthoum I er d’Arménie (mort
en 1268), était depuis peu religieux prémontré à Chypre.
Les détails manquent sur sa vie. Né sans doute vers 1 230, il aurait passé
sa jeunesse à la cour de son oncle plutôt que dans le fief familial de
Korykos, puissante forteresse sur la côte sud de l’Anatolie. Puis, il épousa
Isabeau, fille de Gui d’Ibelin, d’une vieille famille franque de Terre
sainte, et de Marie, fille de Héthoum I er d’Arménie. De ce mariage, il eut
six enfants, dont l’aîné, Oschin, lui succéda comme seigneur de Korykos.
Il exerça sans doute des fonctions importantes auprès des souverains
arméniens, les représentants auprès des khans tartares, notamment
Ghazan, Il-khan de Perse de 1295 à 1304, qu’il semble avoir très bien
connu.
L’Arménie se trouvait, à la mort de Léon III (1289), dans une période
de troubles liés aux rivalités entre Héthoum II, son successeur, au carac-
tère irrésolu, et ses frères, notamment Thoros et Sempad. Byzance et les
Mongols étaient évidemment impliqués dans ces querelles, et Hayton
semble avoir agi pour régler le problème en faisant proclamer roi le jeune
fils de Thoros, Léon, sous la régence d’un autre de ses oncles, Constantin.
Hayton prit enfin une part qui semble non négligeable aux expéditions
menées avec Ghazan contre l’Egypte, dont les attaques incessantes harce-
laient l’Arménie et qui disputait aux Mongols le contrôle de la Syrie du
Nord, notamment des puissantes cités d’Alep et de Damas.
Si l’on met au conditionnel tout ce rôle joué par Hayton, c’est qu’il
reste très discret sur ce sujet, laissant entendre seulement qu'il ne pouvait
réaliser son vœu d’entrer en religion tant que le roi, les seigneurs et les
1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Christiane Deluz.
804
CHRONIQUE ET POLITIQUE
siens avaient besoin de lui. On peut seulement l’entrevoir à travers les
faits qu’il rapporte dans son livre.
En 1 305, les Égyptiens ayant subi une grave défaite près de Lajazzo et
conclu une trêve avec l’Arménie, et la question de la succession au trône
semblant réglée, Hayton se retira à l’abbaye des Prémontrés de Notre-
Dame de Lapais à Chypre. S’il faut en croire les chroniques chypriotes,
il avait été contraint à l’exil en raison de ses menées contre Héthoum II.
Il ne prit sans doute aucune part au complot qui aboutit en avril-mai 1 306
à la déposition du roi de Chypre Henri II, remplacé par son frère Amaury
de Lusignan. Mais il était lié avec Amaury, époux d’une princesse armé-
nienne, de là sans doute son voyage en Érance pour justifier auprès du
pape le coup d’État, avant l’envoi d’une ambassade officielle. C’est en
effet en Lrance qu’il dicta son ouvrage avant de le présenter au pape en
août 1307.
Au printemps 1308, Clément V confia à Hayton des lettres pour
Amaury, par lesquelles il lui demandait de procéder contre les Templiers
de Chypre. Hayton était de retour à Chypre en mai. Ayant appris qu’Hé-
thoum II et le jeune Léon IV avaient été assassinés par un Tartare (1307),
il retourna sans doute dans son pays. La date et les circonstances de sa
mort ne sont pas connues. En février 1310, son fils Oschin est dit seigneur
de Korykos, soit en raison du décès de son père, soit parce que ce dernier
lui a abandonné la seigneurie. On trouve mention d’un « Hayton, connéta-
ble d’Arménie » parmi les signataires d’un concile tenu à Adana en 1314
pour l’union des Églises, peut-être s’agit-il de lui. On n’a ensuite plus
aucun document le concernant.
Le livre de Hayton comporte quatre parties :
La première décrit quatorze royaumes d’Asie depuis « le Cathay », la
Chine, jusqu’à la Syrie et l’Arménie ;
la deuxième établit l’histoire sommaire des dynasties arabes et turques
depuis l’époque de Mahomet jusqu’au milieu du xm e siècle ;
la troisième, plus longue, est consacrée à l’histoire des Mongols depuis
Gengis Khân jusqu’au début du xiv e siècle ;
la quatrième est un traité sur la croisade.
Au moment où écrit l’auteur, l’Occident se passionne pour une Asie
qu’il commence à mieux connaître depuis les récits des premiers envoyés
chez les Mongols, Jean de Plan Carpin en 1246, Guillaume de Rubrouck
en 1253, largement relayés par la tradition écrite ou orale, et depuis le
succès du tout récent Devisement du monde de Marco Polo (1298). La
Fleur des histoires se veut, elle, œuvre d’historien. Hayton expose avec
rigueur ses sources : souvenirs racontés par le roi Héthoum I er (t 1270) à
ses enfants et neveux et « mis en écrit » pour en garder mémoire exacte,
chroniques tartares, Livre de la Terre sainte , c’est-à-dire la Continuation
de Guillaume de Tyr, et enfin son propre témoignage sur des événements
LA FLEUR DES HISTOIRES... — INTRODUCTION
805
qu’il a vécus et dans lesquels il a joué un rôle important. Il organise sa
matière selon un plan rigoureux, qu’il s’agisse de la présentation géogra-
phique des royaumes d’Asie ou des règnes des souverains des divers
khanats mongols, notamment les plus proches de l’Arménie, ceux du
Qipchaq et de Perse. Il donne des dates précises, il cite des documents,
comme le traité conclu par Mongka Khân avec le roi Héthoum I er . Sans
se refuser à évoquer les mœurs des Tartares, ni quelques-unes de leurs
légendes sur Gengis Khân, il privilégie les faits. Rares sont les passages
où il évoque des paysages, par exemple les puissantes forteresses qui
gardent le haut Euphrate, Rakkah, Bireh, dont les ruines attestent encore
aujourd’hui à quel point cette frontière fut disputée pendant des siècles.
On voit aussi la riche plaine de Homs, où les grandes norias tournent
encore de nos jours pour puiser 1 ’eau de 1 ’ Oronte, et la Ghoutâ de Damas,
noyée par ses habitants sous les eaux des canaux, piège mortel pour les
cavaliers tartares. Le style est sobre, sans grâce, soucieux surtout de préci-
sion. Il s’émeut rarement, sauf à chanter le courage du khan Ghazan, car
il a été témoin de ses prouesses au combat. Mais, dans l’ensemble, il
n’écrit pas ses souvenirs, ni le récit de longues journées de voyage, il
rédige une histoire s’étendant sur plusieurs siècles. Et, malgré quelques
erreurs sur les dates ou les filiations, cette histoire reste une de nos meil-
leures sources pour la connaissance de l’échiquier compliqué du Proche-
Orient à la fin du xin e siècle et au début du xiv e .
Sur cet échiquier, l’Arménie est une pièce maîtresse. La principauté de
Cilicie, devenue royaume en 1199 sous Léon II avec la double reconnais-
sance pontificale et impériale, se trouvait à l’un des carrefours les plus
importants du Proche-Orient. Carrefour commercial où se croisaient les
routes vers la Turquie et les steppes russes, vers la Perse et au-delà
l’Orient lointain, vers la Syrie et l’Egypte. Le port de Lajazzo était un des
plus fréquentés de la Méditerranée orientale. Carrefour culturel aussi,
entre Byzance, la Géorgie, les Comans et Turcs des steppes, la Syrie
franque et musulmane, l’Egypte des Mamelouks et les nouveaux venus
mongols. Les rois et les grands d’Arménie ont-ils rêvé de jouer de tous
ces atouts et de devenir, avec l’aval des Mongols, les fédérateurs d’un
vaste ensemble chrétien inséré entre l’Égypte et le khanat de Perse et
allant de Jérusalem à Damas et à Sis, leur capitale ? La lecture du livre de
Hayton le donnerait à penser. C’est une histoire engagée qu’il présente
où les méchants sont clairement désignés, les musulmans et leur principal
souverain depuis la chute du calife de Bagdad, à savoir le sultan d’Égypte.
De l’Islam, il n’y a à attendre que guerres et persécutions. Les Mongols
en revanche sont tout acquis aux chrétiens, à quelques rares exceptions
près ; certains de leurs princes ont même reçu le baptême. Ils restaurent
les églises, ils autorisent le culte et ils sont prêts à partir à la reconquête
de la Terre sainte, avec l’aide des chrétiens et pour la leur rendre. Les rois
806
CHRONIQUE ET POLITIQUE
d’Arménie sont pour cette entreprise leurs interlocuteurs privilégiés et
leurs alliés fidèles.
Reste à savoir comment une telle histoire pouvait être « reçue » en
Occident. On sait que, passé les premières frayeurs causées par le grand
raid mongol de 1241 sur l’Europe orientale, les papes et les souverains
ont cherché à nouer des contacts avec les nouveaux maîtres de l’Asie. Les
premiers récits des ambassadeurs, en faisant état de la présence de chré-
tiens dans l’entourage, voire la famille des khans, permettaient toutes les
espérances. Qu’il s’agît de nestoriens hérétiques ne semblait pas un obsta-
cle insurmontable. Tranchant avec l’infrangible intolérance de l’Islam, la
politique des souverains mongols, respectueuse de toutes les religions,
ouvrait au christianisme l’immense espace asiatique. Une intense activité
missionnaire se déploie à partir du milieu du xm e siècle. Les fils des che-
valiers, membres d’ordres militaires devenus inutiles et incompris (les
Templiers sont condamnés en 1311), sont remplacés par les fils des bour-
geois entrés dans les ordres mendiants. Sur le chantier urbain des bouti-
ques et des universités, ils ont appris l’art de la négociation et de la
persuasion, ils se font fort de convaincre les « idolâtres » et de rassembler
les chrétiens dans l’Eglise de Rome.
Dès 1245, avant d’ouvrir le concile de Lyon, le pape Innocent IV
envoyait des frères prêcheurs comme messagers aux prélats du monde
entier et aux Tartares, et demandait aux princes musulmans dont ils tra-
verseraient les États de leur faire bon accueil. Les franciscains et domini-
cains envoyés auprès des chrétientés orientales. Maronites, Arméniens,
Géorgiens notamment, semblaient être bien reçus, même si beaucoup
d’ambiguïtés demeuraient sur la question précise de l’union à Rome.
Après le voyage de Plan Carpin, les missions abordèrent la Tartarie. Des
résidences franciscaines s’échelonnèrent le long des routes marchandes
de Caffa à Astrakhan, Urgenj et Almaligh en Asie centrale. Certains reli-
gieux adoptèrent même la vie nomade, vivant sous la tente et se déplaçant
sur des chariots au gré des migrations mongoles. Le Codex cumanicus,
dictionnaire latin, persan et turc, rédigé en 1330, témoigne de l’effort des
missionnaires pour franchir l’obstacle linguistique. Le grand succès, la
conversion des khans au christianisme, fut annoncé à plusieurs reprises,
à tort en général. La lettre que Guyuk Khân envoie au pape en réponse à
la mission de Plan Carpin déclare : « Vous avez dit que si je recevais le
baptême, ce serait bien... Cette tienne requête, nous ne l’avons pas
comprise. » La nouvelle de sa conversion, propagée par une lettre du
connétable d’Arménie Sempad, semble donc dénuée de fondement. Il est
très peu probable que le khan Mongka ait reçu le baptême, comme l’af-
firme Hayton. Le fils de Batu, Sartaq, khan du Qipchaq, fut sans doute
baptisé, des historiens syriens et musulmans l’attestent. Quant aux II-
khans de Perse, Hulagu et Abaqa, leur sympathie pour le christianisme ne
les amena pas jusqu’à embrasser cette religion.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — INTRODUCTION
807
Il n’en demeure pas moins que la paix mongole, en ouvrant les routes
d’Asie, avait permis à tous. Occidentaux et Orientaux, un immense élar-
gissement de leurs horizons. Le principal intérêt du livre de Hayton est
de porter témoignage de cet élargissement à la fois dans l’espace et dans
le temps.
L’ex plicit de plusieurs manuscrits atteste que la Fleur des histoires de
la terre d’Orient fut dictée par Hayton en français à Nicolas Falcon, qui
la traduisit ensuite en latin sous le même titre, Flos Historiarum Terrae
Orientis. L’étude comparative des manuscrits français et latins montre
bien que c’est le texte français qui est premier, sauf pour la quatrième
partie, concernant la croisade. On peut penser qu’aux trois premiers
livres, traitant de la terre d’Orient, Hayton a ajouté, à la demande du pape
(comme le précise Vexplicit), un projet de croisade rédigé en latin, puis
traduit en français. Il ne faut pas oublier que les papes déployèrent au
début du xiv e siècle une intense activité pour relancer la croisade et que
les traités sur le « passage » se multiplièrent alors, comme ceux de Pierre
Dubois (1305), de Marino Sanudo (1306) ou le Directorium ad passa-
gium faciendum de Raymond Étienne (1332). Le texte latin fut retraduit
en français en 1351 par frère Jean le Long, bénédictin à Ypres, avec une
série d’autres textes sur l’Orient.
Le succès de l’œuvre de Hayton est attesté par le nombre de manuscrits
qui nous sont parvenus, seize manuscrits français, trente et un manuscrits
latins, plus quatre manuscrits français de la traduction de Jean le Long,
un manuscrit d’une version espagnole (xiv e siècle), un manuscrit d’une
version anglaise (xv e siècle). Le texte français fut édité à trois reprises au
xvi e siècle, puis en 1877 par L. de Backer. Il existe aussi quatre éditions
du xvi e siècle du texte latin et deux du xvn e siècle. La traduction de Jean
le Long a été éditée au xvi e siècle et à deux reprises au xvn e siècle. Deux
traductions anglaises partielles (xvi e et xix e siècles), une traduction alle-
mande (xvi e siècle), traductions italiennes (xvi e siècle) une traduction
néerlandaise (xvi e siècle) et une traduction espagnole (xvi e siècle) disent
l’intérêt que lui porta le public lettré européen. Rappelons que Pantagruel
rencontre au pays de Satin « Chaiton Arménien » (livre V, chap. xxxi).
La traduction présentée ici a été faite d’après le texte publié dans le
Recueil des historiens des croisades ( Documents arméniens, t II), édition
critique établie à partir de treize manuscrits français et donnant le texte
latin à la suite du texte français.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : Le meilleur texte est donné dans le Recueil des historiens des
croisades. Documents arméniens, t. II, p. 1 1 1 à 254, texte français, et 255 à 363, texte
808 CHRONIQUE ET POLITIQUE
latin, avec une introduction très complète sur l’auteur, l’œuvre et les manuscrits et
éditions, p. xxm à cxlii.
Sur l’Arménie au Moyen Age : Histoire des Arméniens, dir. G. Dedeyan, Toulouse,
Privât, coll. « Grandes synthèses », 1986.
MUTAFiANC., Le Royaume arménien de Cilicie xtf-xtV-’ siècle, Paris, CNRS, 1993.
Sur la situation au Proche-Orient aux xni' et xiv' siècles : richard j , La Papauté et
les missions d'Orient au Moyen Age (xiV-'-xv 1 ' siècle). École française de Rome, 1977.
— Croisés, missionnaires et voyageurs. Les perspectives orientales du monde latin
médiéval, Londres, Variorum Reprints, 1983.
Sur la croisade : grousset r , Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusa-
lem, Plon, 1934-1936, 3 vol. La problématique a vieilli, mais toutes les sources sont
étudiées systématiquement.
A History of the Crusades, dir. K.M. Setton, Philadelphie, 1955-1985, 5 vol. Nom-
breux chapitres sur les Turcs, les Mongols...
Sur l’Asie mongole : grousset r., L 'Empire des steppes, Paris, 1 939.
LIVRE PREMIER
I
LE ROYAUME DE CATHAY
Le royaume de Cathay 1 est le plus noble et le plus riche royaume du
monde, il est sur le rivage de la mer Océane. Il y a tant d’îles dans cette
mer qu’on ne peut en savoir le nombre exact. Les gens qui habitent en ce
royaume sont appelés Cathaïens. Parmi eux, il y a beaucoup de beaux
hommes et de belles femmes, mais tous ont les yeux très petits et la barbe
rare. Leur écriture ressemble à celle des Latins, mais ils parlent une
langue très différente des autres langues du monde.
Ces gens ont des croyances très diverses ; certains adorent des idoles
de métal, d’autres le soleil, d’autres la lune, d’autres les étoiles, d’autres
les éléments naturels, le feu ou l’eau, d’autres les arbres ou le bœuf parce
qu’il travaille la terre qui les fait vivre. Et certains n’ont ni religion ni
croyance, mais vivent comme des bêtes.
Ces gens si simplistes dans le domaine de la croyance et de l 'esprit sont
plus sages et plus avisés que tous les autres dans le domaine des œuvres.
Les Cathaïens disent qu’ils voient des deux yeux, que les Latins ne voient
que d’un œil et que les autres peuples sont aveugles. Et, en vérité, on voit
venir de ce pays tant de choses étranges, merveilleuses et faites avec un
art subtil qu’ils semblent bien être les gens les plus habiles pour l’art et le
travail manuel.
Les gens de ce pays ne sont pas très vaillants à la guerre, mais ils sont
très habiles et ingénieux et ont ainsi souvent vaincu leurs ennemis grâce
à cette ingéniosité. Ils ont des armes que n’ont pas les autres nations.
On use en ce pays d’une monnaie de papier de forme carrée, scellée du
sceau du seigneur, et le sceau détermine sa plus ou moins grande valeur.
Ils l’utilisent pour tout vendre ou acheter. Quand cette monnaie se
dégrade, par usure ou toute autre raison, on la rend à la cour du seigneur
pour en recevoir une nouvelle.
L’huile d’olive est très prisée en ce pays et, quand les rois et les sei-
1 . Ce nom désigne la Chine du Nord. La Chine du Sud est nommée Manzi ou Sin.
810
CHRONIQUE ET POLITIQUE
gneurs peuvent en trouver à grand prix, ils la font garder comme une mer-
veille.
Cette terre de Cathay n’a de frontière qu’avec le royaume de Tarse,
vers l’ouest, sinon, elle est entourée de toutes parts par le désert ou la mer
Océane.
II
LE ROYAUME DE TARSE
Le royaume de Tarse 1 comprend deux provinces, dont les seigneurs se
font appeler rois. Ils ont un alphabet et une langue propre et les gens sont
appelés Uïgours. Ils ont été de tout temps idolâtres et le sont encore
aujourd’hui, sauf les compatriotes des trois rois qui sont venus adorer
notre Seigneur Jésus-Christ à sa naissance guidés par une étoile. Il y a
encore parmi les Tartares de grands seigneurs qui appartiennent à la des-
cendance de ces rois et croient fermement en Jésus-Christ.
Les gens de cette terre ne s’exercent pas aux armes, mais sont très intel-
ligents pour apprendre les arts et les sciences. La plupart d’entre eux ne
mangent pas de viande, ne boivent pas de vin et ne veulent tuer aucun
être vivant. Ils ont de belles et riches cités et beaucoup de grands temples
où ils croient que. demeurent leurs idoles, qu’ils révèrent.
Le blé et les autres plantes poussent bien en ce pays, mais ils n’ont
point de vignes et pour eux boire du vin est un grand péché.
Ce royaume de Tarse est voisin à l’est du royaume de Cathay, à l’ouest,
du Turquestan, au nord, du désert, au sud, d’une riche province appelée
Sin, qui est entre le royaume de Cathay et celui d’Inde et dans laquelle se
trouvent de beaux diamants.
LE ROYAUME DE TURQUESTAN
Le royaume de Turquestan est voisin à l’est du royaume de Tarse, à
l’ouest, du royaume de Perse, au nord, du royaume de Corasme 2 et, au
sud, il s’étend jusqu’au début du désert d’Inde. Il y a peu de belles villes
en ce royaume, mais beaucoup de grandes plaines et de bons pâturages.
C’est pour cela que les gens sont presque tous bergers et se logent dans
des tentes, qu’ils peuvent facilement transporter d’un endroit à un autre.
La principale ville de ce royaume s’appelle Otrar. Dans ce pays, l’orge
1. Ce royaume était à l'est de la Transoxiane, au nord du Ferghana, dans Factuel
Kazakhstan.
2. Le Khwarezm, au sud de la mer d’Aral.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER
811
ne pousse pas ou à peine ; ils mangent du millet et du riz. Ils n’ont point
de vin, mais boivent de la cervoise et d’autres breuvages.
Les gens de ce pays sont appelés Turcs. Presque tous croient aux faux
enseignements de la religion de Mahomet et certains n’ont ni foi ni loi.
Dans les cités et les châteaux, ils n’utilisent que l’alphabet arabe.
IV
LE ROYAUME DE CORASME
Le royaume de Corasme renferme beaucoup de villes et de cités et le
pays est très peuplé. Le blé y pousse bien, la vigne peu ou pas. Ce
royaume s’étend vers l’ouest jusqu’à la mer Caspienne ; au nord, il est
voisin du royaume de Comanie ', vers le sud, du royaume de Turquestan.
La principale cité de ce royaume est appelée Corasme ; les gens de ce
pays sont appelés Corasmiens. Ils sont païens et n’ont ni religion ni alpha-
bet propres. Une sorte de chrétiens habitent en cette terre, on les nomme
Soldains 1 2 , ils ont leur alphabet et leur langue, ils ont la même foi que les
Grecs et dépendent du patriarche d’Antioche. Ils chantent et célèbrent à
l’église comme les Grecs, mais le grec n’est pas leur langue.
V
LE ROYAUME DE COMANIE
La Comanie est un des plus grands royaumes qui soient au monde.
Cette terre est peu habitée à cause de la rigueur du climat, car certaines
régions sont si froides que ni hommes ni bêtes n’y peuvent vivre. Et d’au-
tres sont si chaudes en été que nul ne peut endurer la chaleur et les
mouches. Cette terre est toute plate, mais il n’y pousse aucun bois dont
on puisse faire des madriers ou des bûches ; il n’y a qu’à certains endroits
que l’on a planté des arbres pour faire des jardins. Une grande partie des
gens vivent sous la tente et font du feu avec le fumier de leurs bêtes.
Cette terre de Comanie est voisine vers l’est du royaume de Corasme
et, partiellement, d’un grand désert ; vers l’ouest, elle est voisine de la
mer Majeure et de la mer de Tanis 3 , au nord, du royaume de Russie et,
vers le sud, elle s’étend jusqu’au plus grand fleuve qui soit au monde, que
l’on appelle Étil 4 . Ce fleuve gèle chaque année et reste parfois gelé toute
1 . Le pays des Coumans s’étendait du sud de la Russie au nord de la mer Caspienne.
2. Il s’agit de nestoriens.
3. Ce sont la mer Noire et la mer d’Azov.
4. C’est le nom turc de la Volga.
812
CHRONIQUE ET POLITIQUE
l’année, de sorte qu’hommes et bêtes le traversent comme la terre ferme.
Sur la rive croissent quelques arbrisseaux.
De l’autre côté du fleuve, vers le sud et vers l’ouest, habitent plusieurs
peuples qui disent ne pas appartenir au royaume de Comanie, mais sont
soumis à son roi. Ils demeurent autour de la montagne du Caucase, qui
est très vaste et haute. Les vautours et autres oiseaux de proie qui naissent
en cette montagne sont tout blancs. Cette montagne du Caucase est entre
deux mers, la mer Majeure, vers l’ouest, et la mer Caspienne, vers l’est.
Cette mer Caspienne ne s’écoule ni vers la mer de Grèce, ni vers la mer
Océane, elle est comme un lac, mais on l’appelle mer en raison de sa
grandeur, car c’est le plus grand lac du monde. Il s’étend de la montagne
du Caucase jusqu’au début du royaume de Perse et sépare toute l’Asie
en deux parties. La partie orientale est appelée l’Asie profonde, la partie
occidentale est appelée l’Asie majeure. Les eaux de la mer Caspienne
sont douces et renferment des poissons en abondance. On trouve dans la
région des buffles sauvages et beaucoup d’autres bêtes. Dans la mer, il y
a plusieurs îles où nichent des oiseaux, notamment des faucons pèlerins,
des émeri lions et d’autres oiseaux que l’on ne trouve que dans ces îles.
La principale cité du royaume de Comanie s’appelle Saraï, une très
belle ville jadis ', mais les Tartares l’ont presque entièrement ruinée.
VI
LE ROYAUME D’INDE
Le royaume d’Inde est tout en longueur sur la mer Océane, que l’on
appelle en ce pays la mer d’Inde. Il commence aux confins du royaume
de Perse et s’étend vers l’est jusqu’à une province appelée Balacian 1 2 et,
en cette région, on trouve les pierres appelées rubis balais. Au nord
s’étend le grand désert d’Inde où l’empereur Alexandre trouva une si
grande diversité de serpents et de bêtes, comme le raconte son Roman 3 .
Saint Thomas l’apôtre prêcha la foi au Christ en ces contrées et convertit
plus d’une province à la foi chrétienne. Mais ces gens sont très loin de
toutes les autres régions où l’on croit au Christ, aussi il y en a peu qui ont
conservé la foi au Christ ; il n’y a qu’une seule ville où habitent les chré-
tiens, tous les autres sont devenus idolâtres.
Au sud, ce royaume est bordé par la mer Océane contenant beaucoup
d’îles où habitent des Indiens qui sont noirs, vont tout nus à cause de la
1 . Cette ville, aujourd'hui disparue, se situait non loin d'Astrakhan.
2. C’est le Badakhchan, dans l’Afghanistan actuel, au nord des montagnes de l’Hindou-
Kouch.
3. Le plus ancien écrit de cette légende date du début du xii" siècle (version provençale).
Il fut repris et augmenté à plusieurs reprises jusqu’au xv' siècle. Les vers de douze syllabes
du texte de la fin du xn' furent appelés « alexandrins ».
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER
813
chaleur et adorent des idoles. On trouve dans ces îles des pierres précieu-
ses et de bonnes épices et, dans une île nommée Ceylan, de bons rubis et
de bons saphirs.
Le roi de cette île possède le plus grand et le plus beau rubis du monde
et, quand il doit être couronné roi, il porte ce rubis à son bras.
La terre d’Inde est comme une île : d’un côté elle est entourée du
désert, de l’autre, de la mer Océane, on ne peut donc entrer facilement en
cette terre, sauf par le royaume de Perse. Ceux qui veulent entrer en cette
terre se rendent d’abord à une ville nommée Hermès ', que le philosophe
Hermès fit, dit-on, avec grand art. Puis ils passent un détroit et vont
jusqu’à une cité nommée Combahoth 1 2 , où l’on trouve les oiseaux appelés
perroquets, il y en a autant que les passereaux en nos régions. Les mar-
chands trouvent en ce pays toutes sortes de marchandises. Le blé et l’orge
ne croissent guère en cette contrée, aussi mangent-ils du riz, du millet, du
lait, du beurre, des dattes et d’autres fruits qu’ils ont en abondance.
VII
LE ROYAUME DE PERSE
Le royaume de Perse est divisé en deux parties, mais ne forme qu’un
seul royaume qui a toujours été gouverné par un seul roi. La première
partie du royaume de Perse s’étend de l’ouest jusqu’au fleuve du Phison 3 ,
un des quatre fleuves du paradis terrestre. Vers le nord, il s’étend jusqu’à
la mer Caspienne, vers le sud, jusqu’à la mer d’Inde. Ce pays est très
plat ; on y trouve deux grandes cités, l’une est appelée Boukhara et l’autre
Samarcande.
Les gens de ce pays sont des Persans, ils ont une langue propre, ils
vivent de commerce et du travail de la terre et ne s’intéressent ni aux
armes ni à la guerre. Jadis, ils adoraient des idoles et avaient pour dieu le
feu. Mais depuis que les mauvais disciples de Mahomet sont venus dans
ces régions, ils sont tous devenus sarrasins et croient à la fausse religion
de Mahomet.
L’autre partie de la Perse commence au fleuve Phison et s’étend vers
l’ouest jusqu’au royaume de Médie 4 et jusqu’à une partie de la Grande
Arménie. Vers le sud, elle est voisine d’une province du royaume d’Inde,
de la mer Océane et de la terre de Médie. Il y a deux grandes cités en ce
1. Il s'agit d’Ormuz. La plupart des récits de voyage occidentaux donnent ce faux nom
et sa fausse étymologie.
2. Cambay. au nord de Bombay.
3. Ainsi est nommé le Gange.
4. C’est la partie sud-ouest de l’Iran actuel.
814
CHRONIQUE ET POLITIQUE
royaume de Perse, l’une s’appelle Nichapour, l’autre Ispahan. Les gens
de cette contrée ont les mêmes mœurs et usages que les précédents.
VIII
LE ROYAUME DE MÉDIE
Le royaume de Médie est très long, mais n’est pas large. Vers l’est, il
commence au royaume de Perse et en partie au royaume d’Inde mineure
et s’étend vers l’ouest jusqu’au royaume de Chaldée. Au nord, il
commence au royaume de grande Arménie et s’étend au sud jusqu’à
Quissim 1 sur la mer Océane où on trouve les plus grosses et les plus belles
perles du monde.
Il y a de grandes montagnes et peu de plaines dans ce royaume de
Médie. On y trouve deux sortes de gens, les uns nommés Sarrasins et les
autres Kurdes. Il y a dans ce pays deux grandes villes, Chiraz et Kerman-
chah. Ils suivent la religion de Mahomet et utilisent l’alphabet arabe. Ce
sont de bons archers à pied.
IX
LE ROYAUME D’ARMÉNIE
Il y a trois royaumes en Arménie, mais sous la seigneurie d’un seul
souverain. En longueur, l’Arménie commence au royaume de Perse et va
vers l’ouest jusqu’à la Turquie. En largeur, elle commence à l’ouest à
la grande cité appelée Porte-de-Fer, que le roi Alexandre fit édifier pour
enfermer les diverses nations habitant dans l’Asie profonde qu’il ne
voulait pas voir passer en Asie Mineure contre sa volonté. Cette cité est
dans un défilé près de la mer Caspienne et touche à la grande montagne
du Caucase 2 . De cette ville, le royaume d’Arménie s’étend en largeur jus-
qu’au royaume de Médie.
Il y a plusieurs grandes et riches villes en ce royaume, la plus célèbre
est Tabriz. Il y a de hautes montagnes et de vastes plaines en ce royaume
d’Arménie, de grands fleuves et des lacs d’eau douce ou salée renfermant
des poissons en abondance.
Les habitants de l 'Arménie sont appelés de noms divers, selon la région
qu’ils habitent. Ce sont de bons guerriers, à cheval ou à pied. Ils chevau-
chent et s’habillent comme les Tartares, car ils ont longtemps été sous
leur domination. Ils utilisent l’alphabet arménien ou celui des Alains.
1 . Qeshm, à l’entrée du golfe Persique.
2. C’est la ville de Derbend, dont les puissantes fortifications avaient fait naître toutes
sortes de légendes.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER
815
Il y a en Arménie la plus haute montagne du monde, appelée Ararat,
sur laquelle l’Arche de Noé reposa après le Déluge. Personne ne peut
gravir cette montagne en raison de la neige que l’on y trouve en abon-
dance, hiver comme été, mais, tout en haut, au sommet, on voit une
grande chose noire qui, dit-on, est l'Arche de Noé.
X
LE ROYAUME DE GÉORGIE
Vers l’est, le royaume de Géorgie commence à une grande montagne
appelée Elbrouz. Diverses nations y vivent et ce pays est appelé Alanie.
De là, le royaume de Géorgie s’étend vers l’ouest et le nord jusqu’à une
des provinces de la Turquie. En longueur, la Géorgie s’étend sur les rives
de la mer Majeure. Vers le sud, elle est voisine de la grande Arménie.
Ce royaume de Géorgie comprend deux royaumes appelés Géorgie et
Abchazie. Celui de Géorgie est sous la souveraineté de l’empereur
d’Asie, celui d’ Abchazie, puissant par sa population et ses châteaux forts,
n’a jamais été soumis à l’empereur d’Asie ni aux Tartares.
Il y a dans ce royaume de Géorgie une grande merveille, dont je n’ose-
rais parler si je ne l’avais vue, mais j’ose la raconter, car j’ai été dans ce
pays et l’ai vue. Il y a en Géorgie une province que l’on appelle Hampasi,
longue d’environ trois journées. Sur toute l’étendue de cette province, il
règne une si grande obscurité que personne ne peut rien voir et personne
n’a la hardiesse de pénétrer dans cette terre, car il ne saurait ensuite
revenir sur ses pas. Les habitants de cette terre racontent qu’ils entendent
des voix d’hommes, des chants de coqs, des hennissements de chevaux
et, aux abords d’un fleuve qui sort de la province, on aperçoit des signes
prouvant que des hommes y demeurent véritablement. En lisant les histoi-
res de l’Arménie et de la Géorgie, on apprend qu’il y eut un cruel empe-
reur qui adorait les idoles et persécutait durement les chrétiens. Il ordonna
un jour à tous les habitants d’Asie de venir sacrifier aux idoles ; tous ceux
qui ne viendraient pas devraient être brûlés. Certains chrétiens fidèles
subirent le martyre avant même d’avoir voulu sacrifier aux idoles ; d’au-
tres sacrifièrent par peur de la mort et de la perte de leurs biens ; d’autres
s’enfuirent dans les montagnes. De bons chrétiens habitaient alors dans
une région appelée Moghân ; ils abandonnèrent tous leurs biens et vou-
laient fuir en Grèce. L’empereur les rencontra dans cette région de
Hampasi et ordonna de couper en morceaux tous les chrétiens. Ceux-ci
implorèrent notre Seigneur Jésus-Christ pour qu’il les prenne en pitié.
Aussitôt survint cette grande obscurité qui aveugla l’empereur et toute sa
suite. Les chrétiens lui échappèrent et demeurèrent dans cette obscurité et
y demeureront, selon ce que l’on croit et raconte, jusqu’à la fin des temps.
816
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XI
LE ROYAUME DE CHALDÉE
Le royaume de Chaldée commence à l’est aux montagnes de Médie et
s’étend jusqu’à une grande et ancienne cité près du Tigre appelée Ninive.
La Sainte Écriture en parle, c’est là que fut envoyé le prophète Jonas pour
prêcher selon l’ordre de Dieu. Cette cité est aujourd’hui en ruines, mais,
d’après ce qui en subsiste, il semble bien qu’elle fut l’une des plus
grandes cités du monde.
En largeur, le royaume de Chaldée commence vers le nord à une ville
appelée Maraga et s’étend au sud jusqu’à la mer Océane. La plus grande
cité du royaume de Chaldée est Bagdad, jadis appelée Babylone. C’est en
cette terre que Nabuchodonosor mit en captivité les enfants d’Israël
quand il eut pris Jérusalem.
Il y a dans le royaume de Chaldée de grandes plaines et peu de monta-
gnes, et il y a peu d’eaux courantes. Les gens qui habitent ce royaume
sont appelés Nestoriens, ils ont un alphabet chaldéen et un alphabet arabe
et suivent la fausse religion de Mahomet.
XII
LE ROYAUME DE MÉSOPOTAMIE
Le royaume de Mésopotamie commence vers l’est à la grande ville de
Mossoul, qui est près du fleuve du Tigre ; vers l’ouest, il s’étend jusqu’à
la ville d’Édesse, sise sur le fleuve de l’Euphrate. Cette ville d’Édesse
appartint au roi Abgar, auquel Notre-Seigneur envoya la Véronique qui
est maintenant à Rome '. Près de cette ville est la terre de Harran où
demeurait jadis Abraham avec son lignage quand Notre-Seigneur lui
ordonna de quitter ce pays, de traverser l’Euphrate et de venir dans la
Terre promise, comme la Bible le raconte plus complètement.
Cette terre est appelée Mésopotamie en langue grecque, parce qu’elle
est entre les deux grands fleuves du Tigre et de l’Euphrate. Ën largeur, ce
royaume commence à une montagne d’Arménie appelée Sasoun 1 2 3 et
s’étend vers le sud jusqu’au désert de petite Arabie. Il y a en cette terre
de Mésopotamie de grandes plaines, fertiles et agréables, et deux longues
montagnes où l’on trouve en abondance des fruits et toutes sortes de
biens. Une des montagnes se nomme Sinjar et l’autre BashnikL II n’y a
1 . Selon la légende, Véronique, une des femmes qui suivaient Jésus sur le chemin du
Calvaire, lui essuya le visage avec son voile et l'image de la face du Christ y resta imprimée.
2. Région voisine du haut Tigre.
3. Sinjar est à l’ouest de Mossoul ; Bashnik, près de Diyarbakir.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE PREMIER
817
guère d’eaux courantes dans ce pays, mais les gens boivent l’eau des puits
et des citernes.
Quelques chrétiens, syriens et arméniens, habitent en ce royaume de
Mésopotamie ; les autres sont sarrasins. Les gens ne sont pas guerriers,
ils sont artisans, bergers ou paysans, sauf quelques-uns, qui demeurent
dans une province nommée Mardin et sont de bons archers à pied. Ils sont
sarrasins, on les appelle Kurdes.
XIII
LE ROYAUME DE TURQUIE
Le royaume de Turquie est très grand et riche. On y trouve beaucoup
de bonnes mines d’argent, de bronze, de fer, d’alun. Le vin, le blé, les
fruits y sont en abondance et il y a nombre de bêtes et de bons chevaux.
Vers l’est, cette terre est voisine de la grande Arménie et, en partie, du
royaume de Géorgie. Vers l’ouest, elle s’étend jusqu’à la cité de Satalie,
sise sur la mer de Grèce. Au nord, elle n’est voisine d’aucune terre, mais
s’étend sur le rivage de la mer. Vers le sud, elle est en partie voisine de
la petite Arménie et de la Cilicie et s’étend en partie jusqu’à la mer de
Grèce, face à l’île de Chypre. La plupart des gens d’Orient appellent
Grèce la Turquie, car l’empereur de Grèce la tenait en propre et la gouver-
nait par des officiers qu’il y envoyait chaque année. Mais les Turcs ont
conquis maintenant la Turquie et se sont donné un souverain qu’ils ont
appelé sultan. Depuis que les Turcs ont habité cette terre, on l’appelle
Turquie, notamment les Latins.
Il y a plusieurs provinces dans ce royaume de Turquie avec de bonnes
villes dans chacune d’elles. La première province se nomme Lycaonie,
avec la noble ville de Koniah ; la deuxième est appelée Cappadoce, avec
la ville de Césarée de Cappadoce 1 ; la troisième est l’Isaurie, où est la
ville de Séleucie-Trachée 2 ; la quatrième, appelée Briquie, renferme la
ville de Laodicée 3 . La cinquième, Saroukhan, a pour ville Éphèse. La
sixième est dite Bithynie, là est la ville de Nicée. La septième est appelée
Paphlagonie, sa ville est Germanicopolis 4 ; la huitième s’appelle Djanik,
on y trouve la ville de Trébisonde 5 . Cette province a été créée il y a peu
de temps : quand les Turcs conquirent la Turquie, ils ne purent prendre la
ville de Trébisonde ni ses dépendances, en raison de ses nombreux châ-
teaux forts, et elle demeura aux mains de l’empereur de Constantinople.
1. Aujourd’hui Kayseri.
2. Aujourd’hui Silifke.
3. Ville aujourd’hui en ruines, dans l’ancienne Phrygie.
4. Aujourd’hui Ermenek, à environ 130 kilomètres au sud-ouest de Konya.
5. Aujourd’hui Trabzon, sur la mer Noire.
818
CHRONIQUE ET POLITIQUE
L’empereur avait l’habitude d’y envoyer un bailli, avec le titre de duc
pour la gouverner. Mais l’un de ces ducs se révolta contre l’empereur et
se fit proclamer roi. Aujourd’hui, celui qui a le pouvoir à Trébisonde se
fait appeler empereur.
Ceux qui habitent en cette terre sont grecs, ils utilisent l’alphabet grec
et s’habillent comme des Grecs. Mais nous mettons Trébisonde au
nombre des provinces et non des royaumes, selon ce que disent les histoi-
res d’Orient.
Dans le royaume de Turquie vivent quatre sortes de peuples, les Grecs,
les Arméniens, les Jacobins et les Turcs, qui sont sarrasins et ont enlevé
cette terre aux Grecs. Ceux qui demeurent dans les villes sont marchands
et paysans ; les autres sont des bergers qui vivent aux champs hiver
comme été et font paître leurs bêtes. Ce sont des bons gens d’armes, à
cheval comme à pied.
XIV
LE ROYAUME DE SYRIE
Le royaume de Syrie commence vers l’est au fleuve de l’Euphrate et
s’étend vers l’ouest jusqu’à la ville de Gaza sur la mer de Grèce au début
du désert d’Égypte. En largeur, le royaume de Syrie commence au nord à
la ville de Beyrouth et s’étend jusqu’au Krak de Montréal. A l’est, il est
voisin de la Mésopotamie, au nord, de la grande Arménie et en partie de
la Turquie. Au sud se trouvent la mer de Grèce et le désert d’Arabie.
Le royaume de Syrie est divisé en quatre parties qui étaient autrefois
des royaumes avec chacun un roi. La première province se nomme Cham,
là est la ville de Damas ; la deuxième est la Palestine avec la ville de
Jérusalem ; la troisième Antioche, où sont les deux grandes villes d’Alep
et d’Antioche ; la quatrième est appelée Cilicie avec la ville de Tarse où
naquit saint Paul. Cette Cilicie s’appelle aujourd’hui Arménie, car depuis
que les ennemis de la foi chrétienne ont pris cette terre aux Grecs, les
Arméniens ont mis tous leurs efforts à reconquérir la Cilicie, et le roi
d’Arménie en est aujourd’hui souverain par la grâce de Dieu.
Divers peuples habitent en ce royaume. Grecs, Arméniens, Jacobins,
Nestoriens et deux autres nations chrétiennes. Syriens et Maronites. Les
Syriens suivent le rite grec et furent jadis fidèles de la Sainte Église
romaine. Ils parlent l’arabe et célèbrent les offices en grec. Les Maronites
sont jacobites, ils utilisent la langue et l’alphabet arabes, ils habitent
autour du mont Liban et près de Jérusalem et sont bons soldats. Les
Syriens sont nombreux, les Maronites non. Parmi eux sont de vaillants
hommes d’armes et de bons seigneurs.
Le royaume de Syrie a bien vingt journées de long et cinq de large, ou
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II
819
parfois moins selon que le désert d’Arabie ou la mer de Grèce se rappro-
chent plus ou moins.
LIVRE II
Il traite des empereurs d 'Asie.
Puisque nous avons parlé des quatorze principaux royaumes d’Asie, nous
parlerons des empereurs qui ont eu seigneurie en Asie après la Nativité de
notre Seigneur Jésus-Christ d 'après ce qu 'en disent les histoires d 'Orient.
I
LE PREMIER EMPEREUR D’ASIE
Selon l’Évangile de saint Luc, l’empereur de Rome, César Auguste,
avait seigneurie sur le monde entier au temps de la Nativité de Notre-
Seigneur. Puis un roi de Perse, Coserossac ', se dressa contre l’empire et
se fit appeler empereur d’Asie. Il devint maître de la Perse, de la Médie,
de la Chaldée, et sa puissance grandit à tel point qu’il chassa les Romains
de toutes ces terres. Et son pouvoir dura, comme on va le dire.
II
LA NATION DES SARRASINS ET LA RELIGION DE MAHOMET
L’an 632 après l’Incarnation de Notre-Seigneur, la mauvaise semence
de Mahomet pénétra au royaume de Syrie. Les Sarrasins prirent d’abord
aux Grecs la noble ville de Damas, puis occupèrent tout le royaume de
Syrie. Ils assiégèrent ensuite la ville d’Antioche qui appartenait aux
Grecs. L’empereur Héraclius appela au secours nombre de gens pour la
défendre. Quand l’armée de l’empereur Héraclius fut parvenue dans une
plaine appelée Possène 1 2 , les Sarrasins se portèrent à sa rencontre et une
grande bataille commença. Elle dura longtemps et, à la fin, les Sarrasins
furent victorieux. Tant de gens périrent dans la bataille que l’on voit
encore les ossements des combattants en cette plaine. Épouvantés, les
Grecs qui tenaient la ville d’Antioche cédèrent la terre aux Sarrasins par
traité. Les ennemis de la foi occupèrent alors la Cilicie, la Cappadoce et la
1. Khosroès II (590-628).
2. Plaine proche d’Antioche. La bataille est connue sous le nom de bataille du Yarmouk,
elle fut livrée en 636.
820
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Lycaonie et d’autres riches contrées. Cela leur donna tant d’orgueil qu’ils
appareillèrent des galères et allèrent vers Constantinople. Ils arrivèrent
d’abord à Chypre et prirent une grande ville nommée Constance 1 où était
le tombeau de l’apôtre saint Bamabé. Après avoir pillé la ville, ils abatti-
rent les murs jusqu’aux fondations et la ville ne fut plus habitée depuis
lors. De là, ils partirent pour l’île de Rhodes, la prirent ainsi que plusieurs
autres îles de la Romanie, emmenant des prisonniers sans nombre.
Puis ils vinrent mettre le siège devant Constantinople par mer et par
terre. Les chrétiens qui habitaient la ville eurent une grande peur et implo-
rèrent Notre-Seigneur d’avoir pitié d’eux. Et Dieu, miséricordieusement,
souleva une tempête soudaine de pluie et de vent, alors qu’on était en
été, de sorte que toutes les galères sarrasines furent mises en pièces et
les ennemis qui y étaient furent presque tous noyés. Alors, les ennemis
retournèrent en leur pays sans tenter une autre action.
III
LES GRECS CHRÉTIENS ET LA CONQUÊTE DES ROYAUMES DE PERSE, DE
CHALDÉE ET DE MÉSOPOTAMIE PAR LES SARRASINS
Quand les chrétiens de Constantinople se virent délivrés par la miséri-
corde de Dieu, ils ordonnèrent que l’on célèbre chaque année une fête
solennelle en l’honneur du Sauveur, ce qui est fait encore aujourd’hui.
Après un temps de repos, les Sarrasins entreprirent de conquérir la
Perse. Ils réunirent une grande armée et prirent les royaumes de Mésopo-
tamie et de Chaldée qui étaient soumis à la Perse. Le roi Assobarich 2 ,
redoutant la puissance des Sarrasins, envoya des messagers vers les rois
et seigneurs voisins en deçà du fleuve du Phison pour leur demander leur
aide, promettant de grandes récompenses à ceux qui viendraient.
Sur ce, environ cinquante mille hommes d’amies, nommés Turcomans,
se rassemblèrent dans le royaume du Turquestan et se mirent en route
pour venir aider le roi de Perse contre les Sarrasins. Ils passèrent le fleuve
du Phison, mais comme ce peuple a coutume de mener femmes et enfants
où qu’il aille, ils ne purent faire de longues étapes. Les Sarrasins, établis
dans le royaume de Chaldée qu’ils avaient conquis, craignirent que
l’union des armées des Turcomans et des Persans ne les empêchât de réa-
liser leur projets de conquête de la Perse et décidèrent de se porter vers la
Perse avant que l’aide y parvînt. Ils pénétrèrent donc en Perse et le roi de
Perse, ne pouvant les éviter, alla au-devant d’eux. Il y eut une grande
bataille près d’une ville nommée Maraga. Elle dura longtemps et il y eut
1. Aujourd’hui Salamine. La prise eut lieu en 648.
2. Yazdgard III (632-651).
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II
821
grand nombre de morts de part et d’autre. À la fin, le roi de Perse fut tué
au combat. Cela se passa l’an de Notre-Seigneur 633
IV
LE PREMIER ROI ÉLU PAR LES SARRASINS SOUS LE NOM DE SULTAN
Après avoir conquis la Perse et plusieurs autres royaumes d’Asie, les
Sarrasins se choisirent un roi qu’ils appelèrent calife ; il était de la famille
de Mahomet. Ils décidèrent qu’il siégerait en la ville de Bagdad et, dans
tous les autres royaumes et pays qu’ils avaient conquis, ils placèrent un
souverain qu’ils appelèrent sultan 1 2 , ce qui est l’équivalent de roi en latin.
Ces Sarrasins gouvernaient toute l’Asie Mineure, sauf le royaume d’Ab-
chazie, en Géorgie, et une région du royaume d’Arménie, appelée Aloen.
Ces deux pays leur résistèrent et les Sarrasins ne les possédèrent jamais ;
ils servirent de refuge aux chrétiens qui craignaient leurs ennemis.
Nous parlerons brièvement des Turcomans qui vinrent aider le roi de
Perse, pour qu’on comprenne mieux leur histoire. Ces Turcomans arrivè-
rent jusqu’à un pays appelé Corasme. Là, ils apprirent la défaite des
Perses et la mort de leur roi. Ils ne voulurent donc plus poursuivre leur
route et pensèrent garder pour eux cette terre de Corasme et la défendre
contre les Sarrasins. Alors, les Sarrasins réunirent une grande armée et
marchèrent contre les Turcomans. Redoutant la bataille, ceux-ci
envoyèrent des messagers au calife de Bagdad, lui offrant leur soumis-
sion. Cela plut grandement au calife et aux Sarrasins ; ils reçurent la pro-
messe de fidélité des Turcomans, leur firent quitter la terre de Corasme,
les installèrent dans une autre région où ils ne pouvaient craindre de
révolte de leur part et leur ordonnèrent de payer chaque année un tribut
au calife. Ainsi, les Turcomans furent soumis au pouvoir des Sarrasins,
tandis que ceux-ci faisaient la conquête de la Perse, de la Médie et de la
Chaldéeet les convertissaient à la fausse religion de Mahomet.
Après cela, le calife de Bagdad convoqua les plus âgés et les plus
braves des Turcomans et leur demanda de croire à la religion de Mahomet
et d’encourager les autres Turcomans à faire de même, leur promettant
faveurs et honneurs s’ils lui obéissaient. Les Turcomans, qui n’avaient
aucune religion, consentirent facilement à la volonté du calife et c’est
ainsi que les Turcomans, qui étaient très nombreux, devinrent tous sarra-
sins, sauf deux tribus qui se séparèrent des autres. Les Sarrasins commen-
cèrent alors à aimer les Turcomans, à les honorer, à leur accorder des
faveurs. Les Turcomans grandirent en nombre et en puissance, mais se
1. Il y a ici quelques confusions : la bataille eut lieu à Qadisiyya sur l’Euphrate, dans le
sud de l’Irak actuel, en 636. Le roi fut tué près de Merv en 651.
2. Le titre de sultan ne fut pris qu’après 1055 par les Turcs, maîtres de Bagdad.
822
CHRONIQUE ET POLITIQUE
comportèrent avec sagesse et humilité. Toutefois, ils enlevèrent finale-
ment aux Sarrasins leurs terres et leur pouvoir, comme on le verra plus
loin.
Les Sarrasins dominèrent l’Asie pendant quatre cent dix-huit ans et
après perdirent leur pouvoir comme nous le dirons plus loin.
V
LA RÉVOLTE DES SEIGNEURS SARRASINS CONTRE LE SULTAN
LEUR SOUVERAIN
À cette époque, il arriva qu’une grande discorde divisa les Sarrasins ;
elle dura bien trente ans. Les sultans et les seigneurs des régions ne vou-
laient plus obéir au calife de Bagdad, ils se révoltèrent contre lui et la
puissance des Sarrasins commença à décroître.
Il y avait en ce temps-là à Constantinople un courageux empereur
nommé Diogène. Il commença à envahir avec vaillance les terres des Sar-
rasins et reprit plusieurs villes et châteaux conquis sur les chrétiens du
temps de l’empereur Héraclius. Il reprit la noble ville d’Antioche, la
Cilicie et la Mésopotamie '.
Les Sarrasins gardèrent les autres pays jusqu’à ce que les Turcomans
les leur prennent, comme on le verra plus loin.
VI
LES TURCS ÉLISENT UN ROI QUE LE CALIFE DE BAGDAD ÉTABLIT
SOUVERAIN DES TURCS
L ’an de Notre-Seigneur 1 05 1 , les T urcomans commencèrent à dominer
en Asie. Après s’être multipliés et enrichis, voyant la discorde qui régnait
entre les Sarrasins, ils pensèrent à se révolter. Ils s’assemblèrent et élurent
un roi, nommé Seljuq. Ils n’avaient pas jusque-là de roi pour leur peuple.
Puis ils se réunirent et attaquèrent vigoureusement les Sarrasins et, en peu
de temps, prirent le pouvoir en Asie. Ils ne firent aucun mal au calife de
Bagdad, mais l’honorèrent de telle sorte que le calife, plus par crainte que
par amour, fit de Seljuq le souverain des Turcomans et l’empereur d’Asie
pour leur plaire.
Peu après, cet empereur Seljuq mourut et l’un de ses petits-fils, nommé
Dolrissa 1 2 , le remplaça. Il fit la guerre à l’empereur de Constantinople et
1. Là encore, il y a confusion. C’est Romain Lécapène qui commence cette reconquête
au milieu du ix' siècle. Romain Diogène, lui, fut battu et fait prisonnier par les Turcs à la
bataille de Manzikert (1071).
2. Tughril, mort en 1063.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE II
823
prit plusieurs villes et châteaux des Grecs. Il envoya dans le royaume de
Mésopotamie un de ses cousins nommé Ortoq avec une bonne armée et
lui confia ce royaume de Mésopotamie et toutes les terres qu’il pourrait
conquérir sur les Grecs. Ortoq s’en alla avec une grande armée. assiéger
la ville d’Édesse. Il prit toute la Mésopotamie et siégea en la ville de
Mardin, où il prit le titre de sultan.
À cette époque, Dolrissa, le roi de Perse, mourut. Son fils, Alp Arslan,
lui succéda 1 . Cet Alp Arslan avait un neveu nommé Soliman qui avait
longuement servi son père. C’était un vaillant homme d’armes. Alp
Arslan, le roi de Perse, donna un grand nombre de soldats à son neveu
Soliman, l’envoya en Cappadoce et lui donna tout ce qu’il pourrait
conquérir sur les Grecs. Soliman pénétra dans le royaume de Turquie, prit
des villes et châteaux et soumit tout le pays. Il changea alors son nom et
se fit appeler Soliman Shah 2 . Les histoires de la croisade de Godefroy de
Bouillon en parlent, car il combattit les croisés et leur causa bien des
ennuis avant qu’ils ne quittent la Turquie.
VII
MALIK. SHAH DEVIENT EMPEREUR DE TURQUIE AU TEMPS OÙ
GODEFROY PASSE LA MER
Après cela, Alp Arslan, empereur des Turcs, mourut et son fils nommé
Malik Shah lui succéda 3 . Il ordonna à Ortoq, sultan de Mésopotamie, et
à Soliman Shah, sultan de Turquie, d’aller assiéger la ville d’Antioche,
tenue par les Grecs. Ils la prirent en peu de jours. Ainsi les Grecs furent
chassés de toute la terre d’Asie par la puissance des ennemis de la foi
chrétienne.
Puis Malik Shah, l’empereur des Turcs, mourut, laissant deux enfants.
L’un d’eux, Barkiaruk, lui succéda, mais son frère, qui était un homme
d’armes plus vaillant, occupa une grande partie de la Perse. Lors de la
croisade de Godefroy de Bouillon, Barkiaruk était empereur de Perse et
Soliman Shah, sultan de Turquie 4 et il causa maints dommages aux
croisés avant qu’ils ne quittent la Turquie.
1 . Alp Arslan est en réalité un neveu de Tughril ; il fut sultan de 1063 à 1072.
2. Suleiman Shah, fondateur du sultanat seljukide dTconium en 1074.
3. Malik Shah, sultan de 1072 à 1092.
4. Suleiman Shah mourut en 1086. C’est son fils, Qilidj Arslan, qui était maître de la
Turquie en 1096.
824
CHRONIQUE ET POLITIQUE
VIII
LES SARRASINS ASSIÈGENT ANTIOCHE
Godefroy et les autres pèlerins de la croisade allèrent assiéger Antio-
che. Quand l’empereur de Perse apprit que les chrétiens avaient mis le
siège devant Antioche, il réunit un grand nombre de Turcs et les envoya
pour secourir la ville. Mais les chrétiens la prirent avant l’arrivée des
Turcs. Toutefois, la puissance des ennemis était telle qu’ils assiégèrent la
ville ; de sorte que les chrétiens, d’assiégeants devinrent assiégés. A la
fin, nos croisés combattirent contre cette multitude d’ennemis et, par la
grâce de Dieu, les battirent tous et tuèrent leur chef, Corbaran '. Ceux qui
s’échappèrent du combat rentrèrent en Perse où ils trouvèrent leur empe-
reur Barkiaruk mort. Son frère voulait prendre sa succession, mais ses
adversaires se retournèrent contre lui et le tuèrent.
La discorde fut grande parmi les Turcs et ils ne purent se mettre d’ac-
cord pour élire un empereur ni un souverain qui régnerait sur eux tous. Ils
commencèrent à se faire la guerre entre eux, alors les Géorgiens et les
Sarrasins de la grande Arménie les attaquèrent et les chassèrent de toute
la terre de Perse, si bien qu’ils s’enfuirent en Turquie avec femmes et
enfants. Ainsi la puissance du sultan de Turquie s’accrut grandement ;
il maintint la prospérité dans le pays jusqu’à l’arrivée des Tartares qui
occupèrent la Turquie, comme on le dira plus loin.
IX
LES CORASMIENS CONQUIÈRENT L’ASIE MINEURE ET SONT CHASSÉS
PEU DE TEMPS APRÈS
Il y avait au royaume des Corasmiens un peuple demeurant tout le
temps dans les montagnes et les champs, faisant paître ses bêtes et très
vaillant au combat. Ils apprirent que le royaume de Perse était sans souve-
rain et pensèrent pouvoir le conquérir facilement. Ils se réunirent et
élurent un seigneur nommé Djelal ed-Din 1 2 . Après quoi, ils allèrent
jusqu’à la noble ville de Tabriz sans que personne ne s’y opposât. Ils s’y
établirent et proclamèrent Djelal ed-Din empereur d’Asie, pensant
occuper les autres royaumes d’Asie comme ils l’avaient fait pour la Perse.
Ces Corasmiens se reposèrent quelque temps et, enrichis des trésors de
la Perse, ils se montrèrent très orgueilleux. Ils pénétrèrent donc en
Turquie, croyant l’occuper et la prendre. Mais le sultan de Turquie,
1 . Kerboga, prince de Mossoul.
2. Mort en 1231.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
825
nommé Ala ed-Din rassembla son armée, livra bataille aux Corasmiens,
les vainquit et les chassa de Turquie. Leur souverain Djelal ed-Din fut tué
au combat. Ceux qui en réchappèrent vinrent au royaume de Mésopota-
mie, s’assemblèrent dans la plaine d’Édesse et décidèrent d’aller envahir
le royaume de Syrie, alors gouverné par une dame 1 2 .
Les Corasmiens réunirent donc à nouveau leur armée et entrèrent en
Syrie. Cette noble dame réunit ses gens dans la ville d’Alep, près du
fleuve de l’Euphrate et alla au-devant des Corasmiens pour les combattre.
La bataille fut grande ; à la fin, les Corasmiens furent vaincus et s’enfui-
rent vers le désert d’Arabie. Ils passèrent le fleuve de l’Euphrate près du
château de Rakkah, entrèrent dans le royaume de Syrie et atteignirent la
province de Palestine dans le royaume de Jérusalem. Ils causèrent de
grands dommages aux chrétiens, comme il est raconté dans les histoires
de la croisade de Godefroy de Bouillon 3 . A la fin, ces Corasmiens s’oppo-
sèrent entre eux, ne voulant plus obéir à leur souverain qu’ils abandon-
naient. Les uns allaient vers le sultan de Damas, les autres vers le sultan
d’Alep, les autres encore vers les sultans qui étaient en Syrie au nombre
de cinq.
Quand le chef des Corasmiens, nommé Burka, se vit abandonné des
siens, il envoya des messagers au sultan de Babylone et lui offrit ses servi-
ces, ce dont le sultan se réjouit grandement. Il le reçut bien volontiers et
honora le duc des Corasmiens et ceux qui l’accompagnaient. Mais il
répartit les Corasmiens à travers ses terres, ne voulant pas qu’ils restas-
sent ensemble. La puissance du sultan de Babylone, qui était alors médio-
cre, augmenta beaucoup grâce aux Corasmiens. A la fin, le peuple des
Corasmiens perdit rapidement toute importance et les Tartares commen-
cèrent à détenir le pouvoir.
LIVRE III
I
LES DÉBUTS DU POUVOIR DES TARTARES
La terre et le pays où étaient d’abord les Tartares est au-delà de la
grande montagne de Belgian 4 . Les histoires d’Alexandre parlent de cette
montagne en faisant mention des hommes sauvages qu’il y trouva. Les
Tartares y demeuraient, vivant comme des bêtes, sans foi ni loi, allant de
1. Sultan d'Iconium (1220-1237).
2. Dhaifa, sœur du sultan d’Égypte al-Kamil et régente pour son petit-fils, as-Zahir IL
3. Les luttes que raconte Hayton se déroulèrent dans la première moitié du xra' siècle.
Jérusalem fut pillée par les Khwarezmiens en 1244.
4. C’est le mont Baljuna, au sud-est du lac Baïkal.
826
CHRONIQUE ET POLITIQUE
place en place comme des animaux au pâturage et méprisés des autres
peuples auxquels ils étaient soumis.
Plusieurs peuples tartares, appelés Mongols, se réunirent et se donnè-
rent des chefs et des gouverneurs. Ils grandirent et se répartirent en sept
nations qui sont considérées jusqu’à ce jour comme plus nobles que les
autres. La première de ces nations s’appelle Tairtares, la deuxième Tangut,
la troisième Eurach, la quatrième Jalair, la cinquième Sonit, la sixième
Merkit, la septième Tibet.
Tandis que ces sept nations étaient soumises à leurs voisins, comme on
vient de le dire, il arriva qu’un pauvre vieillard, un forgeron, nommé
Gengis, eut une vision en songe : un chevalier armé, monté sur un cheval
blanc, l’appela par son nom et lui dit : « Gengis, la volonté du Dieu
immortel est que tu sois gouverneur et seigneur des sept nations des Tar-
tares, dits Mongols, qu’ils soient délivrés par toi de leur long servage et
qu’ils dominent leurs voisins. » Gengis se leva, tout joyeux d’avoir
entendu la parole de Dieu et raconta à tous sa vision. Les grands et les
gentilshommes ne voulaient pas le croire et se moquaient du vieillard.
Mais, la nuit suivante, les chefs des sept nations virent le chevalier blanc
et toute la vision telle que Gengis l’avait contée, commandant, de la part
du Dieu immortel, que tous obéissent à Gengis et veillassent à ce que ses
ordres fussent suivis.
Les chefs réunirent donc le peuple tartare et lui firent promettre obéis-
sance et respect à Gengis, et eux-mêmes en firent autant, comme à leur
seigneur.
II
LES TARTARES ÉLISENT LEUR PREMIER SEIGNEUR ET LE NOMMENT KHAN
Après cela, les Tartares dressèrent un siège au milieu de leur assemblée
et étendirent à terre un feutre noir sur lequel ils firent asseoir Gengis. Puis
les chefs des sept nations l’élevèrent sur le feutre, le placèrent sur le siège
et le nommèrent khan ; s’agenouillant, ils l 'honorèrent et le révérèrent
comme leur seigneur. Il ne faut pas s’étonner de cet hommage que les
Tartares prêtèrent alors à leur seigneur, car ils ne connaissaient pas de
plus beau drap sur lequel le faire asseoir. Mais on pourrait s’étonner qu’ils
n’aient pas voulu changer leur première coutume, eux qui ont conquis
tant de terres et de royaumes, car ils l’ont maintenue.
J’ai assisté deux fois à l’élection de l’empereur des Tartares et j’ai vu
que, quand ils veulent élire leur seigneur, ils se réunissent dans un grand
champ et font asseoir sur un feutre noir celui qui va être leur seigneur et
placent un riche siège au milieu d’eux. Puis les grands seigneurs et les
parents de Gengis Khân l’élèvent et le font asseoir sur le siège et le révè-
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
827
rent et l’honorent comme leur seigneur. Ils n’ont jamais voulu changer
leur coutume, malgré toute leur richesse et toutes leurs conquêtes.
III
LES LOIS DE L’EMPEREUR DES TARTARES APPELÉ KHAN
Après avoir été élu empereur au consentement de tous les Tartares,
Gengis Khân voulut, avant toute chose, savoir si tous lui obéiraient. Il
promulgua trois commandements. Le premier était que tous croient au
Dieu immortel dont la volonté l’avait fait empereur et l’adorent. Et dès ce
moment, tous les Tartares commencèrent à croire en Dieu et à agir en son
nom. Le deuxième commandement ordonnait à tous les hommes capables
de porter des armes de se faire recenser. Pour chaque dizaine, il nomma
un chef, sur dix dizaines, un chef, sur mille, un chef, sur dix mille, un
chef ; la compagnie de dix mille s’appelle Tuman. Puis il commanda aux
sept chefs des sept nations tartares de déposer toutes leurs armes, d’aban-
donner leur commandement et de recevoir la rétribution qui leur serait
donnée.
Le troisième commandement de Gengis Khân semble très cruel. Il
ordonna aux sept grands chefs d’amener chacun son fils aîné et, quand ce
fut fait, il ordonna à chacun de couper la tête de son fils. Et bien que
cet ordre leur semblât horrible et cruel, ils n’osèrent se dérober, car ils
craignaient le peuple et savaient que Gengis Khân avait été fait empereur
sur l’ordre de Dieu, et chacun coupa donc la tête de son fils.
Gengis Khân, voyant quelle était la volonté de son peuple et que tous
lui obéiraient jusqu’à la mort, ordonna à tous de s’armer et de chevaucher
avec lui.
IV
L’EMPEREUR DES TARTARES EST SAUVÉ PAR UN OISEAU DANS UN BUISSON
Après avoir bien, et avec sagesse, organisé son armée, Gengis Khân
entra dans les terres de ceux qui avaient longuement asservi les Tartares,
leur livra bataille, les vainquit et soumit tous leurs territoires. Puis Gengis
Khân conquit terres et pays, et tout allait à son gré.
Il advint un jour que Gengis Khân, chevauchant avec une petite escorte,
rencontra une grande quantité d’ennemis qui l’attaquèrent très durement.
Gengis Khân se défendit vigoureusement mais, à la fin, son cheval fut tué
sous lui. Quand les siens virent leur seigneur à terre pressé de tous, ils
perdirent courage et se mirent à fuir, poursuivis par leurs ennemis qui ne
prirent pas garde à l’empereur Gengis, qui était à pied. Voyant cela,
Gengis Khân se cacha dans un buisson qui était tout près. Victorieux, les
828
CHRONIQUE ET POLITIQUE
ennemis partirent à la recherche des fuyards. Ils voulaient fouiller le
buisson où Gengis Khân était tapi, quand un oiseau, nommé grand-duc,
vint se poser sur le buisson. Quand ils virent cet oiseau posé sur le buisson
où se cachait l’empereur Gengis Khân, ils s’éloignèrent, disant que si
quelqu’un était là, l’oiseau ne se serait pas posé. Pensant donc qu’il n’y
avait personne dans ce buisson, ils partirent sans chercher.
V
LES TARTARES PORTENT SUR LA TÊTE LA PLUME DE L’OISEAU APPELÉ
GRAND-DUC PARCE QU'IL SAUVA LEUR SEIGNEUR DANS LE BUISSON
Quand la nuit vint, Gengis Khân s’en alla par des chemins détournés et
finit par arriver près de ses gens et leur conta tout ce qui lui était arrivé,
comment l’oiseau s’était posé sur le buisson où il était tapi et comment, à
cause de cela, les ennemis ne l’avaient pas cherché. Les Tartares rendirent
grâces à Dieu et, depuis lors, honorèrent cet oiseau appelé grand-duc, de
sorte que celui qui peut avoir une plume de cet oiseau la porte sur la tête.
J’ai raconté cette histoire afin que l’on sache pourquoi tous les Tartares
portent une plume sur la tête. Gengis Khân rendit grâces à Dieu de l’avoir
sauvé de cette manière. Il ne faut pas s’étonner si je n’ai pas mis en ce
livre la date où tout cela est arrivé. Je ne 1 ’ai pas pu, malgré tous mes
efforts pour la connaître. On ne peut savoir la date de cette histoire, parce
que les Tartares n’avaient pas alors d’alphabet et ne gardaient donc pas
souvenir des faits. Ils ont ensuite oublié ce qui s’était passé alors
VI
LE CHEVALIER BLANC APPARAÎT À GENGIS KHÂN, EMPEREUR DES
TARTARES, ET LUI APPREND QU’IL CONQUERRA LES TERRES
ET ROYAUMES DE DIVERSES NATIONS
Gengis réunit ensuite son armée, attaqua ses ennemis, les battit et les
soumit. Et Gengis Khân conquit toutes les terres jusqu’à la montagne de
Bclgian et les gouverna jusqu’à ce qu’il eût une autre vision, comme on
le dira plus loin.
Quand Gengis Khân eut conquis le pouvoir sur toutes les régions jus-
qu’au mont Belgian, il arriva, une nuit, qu’il eut une nouvelle vision du
chevalier blanc qui dit : « Gengis Khân, la volonté du Dieu immortel est
que tu passes la montagne de Belgian vers l’occident. Tu conquerras les
royaumes et les terres de diverses nations, tu auras sur eux le pouvoir. Et
pour que tu saches que je te parle de la part du Dieu immortel, lève-toi.
1. Gengis Khân fut élu en 1196 et vainquit les tribus tartares avant 1207.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
829
va avec tous les tiens au mont Belgian. Quand tu seras arrivé au lieu où
la mer longe la montagne, tu descendras toi et les tiens, tu t’agenouilleras
neuf fois vers l’orient et tu prieras le Dieu immortel de te montrer le
chemin, il te le montrera et tu pourras passer avec les tiens. »
VII
NOTRE-SEIGNEUR MONTRE À GENGIS K.HÂN ET AUX SIENS LE CHEMIN
POUR PASSER LE MONT BELGIAN
À son réveil, Gengis Khân crut à cette vision et ordonna aussitôt aux
siens de chevaucher, car il voulait passer le mont Belgian. Ils chevauchè-
rent donc tous jusqu’à la mer, mais ils ne pouvaient aller plus loin, car il
n’y avait aucun chemin, petit ou grand. Gengis Khân descendit aussitôt
de cheval, fit descendre aussi tous les siens et ils s’agenouillèrent vers
l’orient neuf fois, priant le Dieu tout-puissant et immortel de leur montrer
la voie. Gengis Khân et les siens passèrent toute la nuit en prière et, le
lendemain matin, Gengis Khân vit que la mer s’était écartée de la monta-
gne sur neuf pieds, laissant une belle et large voie. Quand Gengis Khân
et les siens virent cela, ils s’émerveillèrent et rendirent grâces à Notre-
Seigneur, puis partirent vers les régions d’Occident.
Les histoires des Tartares disent qu’après avoir passé la montagne de
Belgian, Gengis Khân trouva des eaux amères et une terre déserte avant
de parvenir en un pays où lui et les siens souffrirent bien des maux. Puis
ils trouvèrent une bonne terre, plantureuse et riche, et demeurèrent lon-
guement à se reposer dans ce pays.
Mais, par la volonté de Dieu, une grave maladie frappa Gengis Khân.
Il fit alors venir devant lui ses douze enfants et leur ordonna de rester
d’accord, bien unis. Pour le leur faire comprendre, il ordonna à chacun
d’eux d’apporter une flèche et, quand les douze flèches furent réunies, il
ordonna à son fils aîné de les prendre toutes et de les briser de ses mains.
Il les prit, mais ne put les rompre. Il les donna ensuite à son deuxième
fils, qui ne put les rompre, puis il les donna au troisième et ainsi à tous,
et aucun ne put les rompre. Gengis Khân ordonna alors de séparer les
flèches et commanda au plus petit de ses enfants de prendre les flèches
l’une après l’autre et de les briser, et l’enfant brisa les douze flèches.
Alors Gengis se tourna vers ses enfants et leur dit :
« Pourquoi n’avez-vous pas pu briser les flèches comme je vous l’avais
ordonné ? »
Et ils dirent :
« Parce qu’elles étaient toutes ensemble.
— Et pourquoi ce petit enfant les a-t-il brisées ?
— Parce qu’il les a séparées l’une de l’autre. »
830
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Gengis Khân dit alors : « Il en sera de même pour vous. Tant que vous
serez unis et aurez une seule volonté, votre pouvoir demeurera toujours
et si vous vivez séparés, dans la discorde, votre pouvoir dépérira et ne
pourra durer. »
Gengis Khân donna bien d’autres ordres et conseils à ses enfants et aux
siens, et les Tartares les observent encore avec grand respect.
VIII
GENGIS KHÂN, APRÈS SON RÈGNE, FAIT COURONNER SON FILS AÎNÉ
Après avoir ainsi fait, Gengis Khân vit qu’il ne pourrait vivre encore
longtemps. Il prit le meilleur et le plus sage de ses fils pour qu’il fût empe-
reur après lui. Il demanda à tous de lui jurer obéissance comme à leur
seigneur. On l’appela Ogodaï Khân '. Puis le bon empereur, le premier
des empereurs des Tartares, mourut et son fils Ogodaï Khân eut le pouvoir
après lui.
Avant de terminer l’histoire de Gengis Khân, nous dirons pourquoi les
Tartares ont grande révérence envers le chiffre neuf. En souvenir des neuf
agenouillements et des neuf pieds dont se retira la mer, ouvrant un chemin
large de neuf pieds, les Tartares trouvent le nombre neuf béni. Aussi, il
convient que celui qui vient se présenter à l’empereur lui offre neuf
choses s’il veut que son présent soit bien accueilli. Tel est l’usage des
Tartares jusqu’à ce jour.
IX
OGODAÏ KHÂN. FILS DE GENGIS KHÂN, LE DEUXIÈME EMPEREUR
DES TARTARES, ET SES TROIS ENFANTS
Ogodaï Khân fut empereur des Tartares après la mort de son père
Gengis Khân. Il fut vaillant et sage. Son peuple l’aima beaucoup et lui fut
fidèle et loyal. Ogodaï Khân eut le projet de conquérir toute l’Asie, mais
avant de quitter sa terre, il voulut connaître la puissance des rois d’Asie
et savoir lequel était le plus puissant. Il voulait combattre celui-ci en
premier lieu, pensant venir facilement à bout des autres s’il vainquait le
plus fort. Ogodaï envoya donc un capitaine sage et vaillant, nommé Sebe-
sabada, accompagné de dix mille combattants, avec ordre d’entrer en
Asie et de voir la situation des pays ; s’ils trouvaient un seigneur puissant
qu’ils ne pussent attaquer, ils devraient revenir sur leurs pas.
Cet ordre fut exécuté et le capitaine avec ses dix mille Tartares pénétra
en Asie et il surprit les villes et les pays avant que les habitants s’en aper-
1 . Ogodaï, troisième fils de Gengis, régna de 1 229 à 1241.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
831
çussent et pussent préparer leur défense. Ils tuaient les hommes d’armes,
ne faisaient aucun mal au peuple et prenaient les chevaux, les armes et
le ravitaillement dont ils avaient besoin. Ils allèrent ainsi jusqu’au mont
Caucase. De cette montagne on ne peut passer d’Asie profonde en Asie
Mineure sans l’accord des habitants d’une ville que le roi Alexandre fit
enclore. Elle est sur un détroit d’une mer qui longe cette montagne du
Caucase. Les dix mille Tartares surprirent cette ville de sorte que ses
habitants n’eurent pas le temps de se défendre et les Tartares la prirent.
Ils passèrent au fil de l’épée tous ceux qu’ils trouvèrent, hommes et
femmes, puis abattirent les murs afin de ne pas trouver d’obstacle à leur
retour. On appelait jadis cette ville Alexandrie, mais on l’appelle aujour-
d’hui Porte-de-Fer.
Le bruit courut de la venue des Tartares et le roi de Géorgie nommé
Yvannus 1 rassembla donc son armée, marcha contre les Tartares et les
combattit dans une plaine appelée Mougan. La bataille dura longuement.
Mais, à la fin, les Géorgiens furent battus et s’enfuirent. Les Tartares
poursuivirent leur route et arrivèrent devant une ville de Turquie appelée
Erzerum. Là, ils apprirent que le sultan de Turquie était proche avec une
grande armée. Les Tartares prirent peur et n’osèrent aller plus avant.
Voyant qu’ils ne pourraient rien contre le pouvoir du sultan de Turquie,
ils rentrèrent vers leur seigneur par un autre chemin. Ils le trouvèrent dans
une ville nommée Almalic 2 , lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et
ce qu’ils avaient trouvé en Asie.
X
LE KHAN OGODAÏ ENVOIE SES TROIS FILS DANS LES TROIS PARTIES
DU MONDE POUR ACCROÎTRE SA SEIGNEURIE
Quand Ogodaï Khân eut appris la situation en Asie, il pensa qu’aucun
prince ne pourrait lui tenir tête. Il appela donc ses trois fils et donna à
chacun d’eux de grandes sommes d’argent et grande quantité d’hommes
d’armes, puis leur ordonna d’aller en Asie conquérir les pays et les
provinces. A son fils Djotchi, il ordonna d’aller vers les régions orien-
tales jusqu’au fleuve Phison. Au deuxième fils, nommé Batu 3 , il
ordonna de faire route vers le nord. Au troisième, nommé Djagataï, il
ordonna de chevaucher vers le sud 4 . C’est ainsi qu’il sépara ses trois
enfants et les envoya à la conquête des pays et des provinces.
Après cela, Ogodaï Khân répartit son armée sur son territoire de sorte
1. La Géorgie était alors gouvernée par la reine Russudan. Iwané n’était que le chef de
l'armée.
2. Ville aujourd’hui en ruines, au sud-est du lac Baïkal.
3. Batu est en réalité le fils de Djotchi.
4. Hayton commet ici quelques erreurs. Djotchi et Djagataï sont fils de Gengis Khân :
Batu est fils de Djotchi.
832
CHRONIQUE ET POLITIQUE
que, d’une part, elle allait jusqu’au royaume de Cathay et, de l’autre, au
royaume de Tarse. Dans ces régions, les Tartares commencèrent à utiliser
un alphabet, ils n’en avaient pas auparavant. Et comme les habitants de
ces régions étaient idolâtres, ils commencèrent à adorer les idoles, mais
tout en proclamant que le Dieu immortel était plus grand que les autres.
XI
BATU, FILS D’ OGODAÏ KHÂN, ARRIVE EN TURQUIE
Après cela, l’empereur Ogodaï Khân confia à l’un de ses capitaines
nommé Batu trente mille Tartares appelés Qanqaly, c’est-à-dire conqué-
rants, et leur ordonna d’aller par le chemin qu’avaient suivi les dix mille
Tartares et de ne s’arrêter que lorsqu’ils seraient arrivés dans le royaume
de Turquie. Il leur ordonna d’essayer de combattre le sultan de Turquie,
mais s’ils voyaient que la puissance de ce sultan était trop grande, ils
devraient ne pas l’attaquer et demander à celui de ses enfants qui serait le
plus proche d’eux de leur donner de l’aide et des hommes d’armes pour
qu’ils pussent combattre plus efficacement.
Avec ses trente mille Tartares, Batu alla d’étape en étape jusqu’en
Turquie. Là, il apprit que le sultan qui avait mis en fuite les dix mille
Tartares était mort et que c’était un de ses fils, nommé Giat ed-Din, qui
régnait. Ce sultan eut très peur de l’arrivée des Tartares. Il enrôla les gens
de toutes langues qu’il put trouver, Barbares et Latins. Il s’en rassembla
beaucoup sous deux capitaines, l’un nommé Jean de Limnati, originaire
de Chypre, et l’autre Boniface de Molins, originaire de Venise.
XII
LA MORT D'OGODAÏ KHÂN ET LE COURONNEMENT DE GUYUK KHÂN,
SON FILS
Quand le sultan de Turquie eut rassemblé son armée, il vint combattre
les Tartares en un lieu nommé Cossadac 1 . Il y eut une grande bataille
avec beaucoup de morts de part et d’autre, mais les Tartares eurent finale-
ment la victoire ; ils pénétrèrent en Turquie et la conquirent l’an du Sei-
gneur 1244.
Peu de temps après, Ogodaï Khân, l’empereur des Tartares, mourut et
on nomma khan pour lui succéder un de ses fils, appelé Guyuk Khân. Ce
Guyuk Khân vécut peu de temps ; après lui, un de ses cousins, nommé
Mongka Khân, fut fait empereur 2 . Il fut vaillant et sage et conquit beau-
1. C’est la bataille d’ Aqcheher, livrée près du mont Keussé-Dagh, en Turquie centrale.
2. Guyuk Khân régna de 1241 à 1248 : Mongka Khân, de 1251 à 1260.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
833
coup de terres et de seigneuries. À la fin, en homme courageux, il pénétra
par mer dans le royaume de Cathay et assiégea une île qu’il voulait
prendre par mer. Alors les habitants, qui sont très ingénieux, firent venir
des nageurs qui se placèrent sous le vaisseau où se trouvait Mongka Khân
et restèrent dans l’eau jusqu’à ce qu’ils eussent percé ce vaisseau en plu-
sieurs endroits. L’eau pénétra dans le vaisseau et Mongka Khân n’y prit
pas garde avant qu’il ne fût rempli d’eau. Il coula au fond et Mongka
Khân, l’empereur des Tartares, périt noyé.
L’armée se retira et on fit seigneur son frère, Qubilaï Khân, qui régna
quarante-deux ans sur les Tartares. Il était chrétien et fonda la ville
appelée Jong, qui est plus grande que Rome Qubilaï Khân, sixième
empereur des Tartares, demeura en cette cité jusqu’à la fin de sa vie.
Maintenant, nous laisserons Mongka Khân pour parler des enfants
d’Ogodaï Khân, d’Hulagu 1 2 , de ses héritiers et de ses œuvres.
XIII
DJOTCHI, FILS AÎNÉ D’OGODAÏ KHÂN, CONQUIERT LE TURQUESTAN,
TRAVERSE L'ASIE MINEURE ET VA JUSQU’AU PHISON
Djotchi, fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers l’Occident avec toute la
troupe que son père lui avait confiée. Il conquit le royaume du Turquestan
et la Perse Mineure et parvint jusqu’au fleuve du Phison. Il trouva ces
contrées riches, pleines de toutes sortes de biens. Il demeura dans ces
terres en paix et repos en multipliant ses richesses. Les héritiers de
Djotchi ont conservé jusqu’à ce jour leur seigneurie sur ces terres 3 . Ils
sont deux frères à tenir aujourd’hui la seigneurie sur le pays, l’un nommé
Tchepar et l’autre Doa. Ils vivent en paix et en repos.
XIV
BATU, LE DEUXIÈME FILS D’OGODAÏ KHÂN
Batu, deuxième fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers les régions du
nord avec la troupe que son père lui avait donnée. Il parvint ainsi au
royaume de Comanie. Le roi de Comanie, croyant bien défendre sa terre,
assembla son armée et combattit contre les Tartares. Mais à la fin, les
1. Qubilaï Khân, l’empereur que servit Marco Polo, régna de 1260 à 1294. Il fit
construire une ville nouvelle à côté de l’ancienne ville de Khân-Baligh. Les deux villes
forment Pékin. Jong est l’ancien nom donné par les Chinois à Khân-Baligh.
2. Frère de Mongka, 11-khan de Perse de 1256 à 1265.
3. L'apanage de Djotchi allait du lac Balkach à la Volga, il s’étendait sur les steppes au
nord de la mer d’Aral.
834
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Coumans furent battus et s’enfuirent jusqu’au royaume de Hongrie, où
beaucoup d’entre eux habitent encore aujourd’hui.
Après avoir chassé les Coumans du royaume de Comanie, Batu pénétra
dans le royaume de Russie et le prit. Puis il conquit la terre de Gazarie et
la terre des Bougres '. Il chevaucha ensuite jusqu’au royaume de Hongrie
où il trouva des Coumans qu’il fit prisonniers. Après cela, les Tartares
avancèrent vers l’Allemagne jusqu’à la rive d’un fleuve qui traverse le
duché d’Autriche. Les Tartares pensaient le traverser par un pont qui se
trouvait là, mais le duc d’Autriche fit fortifier le pont et les Tartares ne
purent passer.
Quand Batu vit qu’ils ne pouvaient traverser le pont, il entra dans le
fleuve et ordonna à son armée de passer à la nage, mettant ainsi en péril
de mort et lui et ses gens. En effet, avant d’avoir traversé, son cheval fut
si fatigué qu’il ne put plus avancer et Batu fut noyé dans le fleuve, ainsi
qu’une grande partie de ses gens, avant d’avoir pu atteindre l’autre rive.
Quand les Tartares, qui n’étaient pas encore entrés dans le fleuve, virent
leur seigneur Batu et leurs compagnons noyés, ils repartirent, affligés et
tristes, vers le royaume de Russie et de Comanie et, depuis, ils n’entrèrent
plus jamais en Allemagne.
Les héritiers de Batu sont seigneurs du royaume de Comanie et du
royaume de Russie ; celui qui est roi aujourd’hui s’appelle Toktaï, c’est
le deuxième fils d’Ogodaï Khân 1 2 .
XV
DJAGATAI, TROISIÈME FILS D’OGODAÏ KHÂN
Djagatai, troisième fils d’Ogodaï Khân, chevaucha vers le sud avec la
troupe que son père lui avait donnée. Il parvint à la contrée de l’Inde
mineure et trouva les terres désertes et abandonnées. Il ne put donc passer
et perdit une bonne partie de sa troupe et de ses bêtes.
Il se dirigea ensuite vers l’Occident et parvint finalement chez son frère
Djotchi auquel il raconta ce qui lui était arrivé. Djotchi reçut avec bonté
son frère et ses compagnons et leur donna une partie des terres qu’il avait
conquises 3 . Et par la suite, les deux frères et leurs héritiers ont été en paix.
Celui qui est seigneur aujourd’hui se nomme Boraq.
1. C’est la région au sud de la Russie, comprenant la Crimée, qui forma le khanat du
Qipchak.
2. Toktaï succéda à Mangu Timur, petit-fils de Batu. Il fut khan du Qipchak de 1291 à
1312.
3. Djagatai gouvernait la région de l’Ili, ses successeurs y ajoutèrent la Trar.soxiane.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
835
XVI
MESSIRE HÉTHOUM, ROI D’ARMÉNIE. À SA REQUÊTE,
LE ROI DES TARTARES LUI OCTROIE SEPT CHOSES GRACIEUSEMENT
ET SE FAIT CHRÉTIEN AINSI QUE TOUTE SA MAISON
En l’an du Seigneur 1253, Messire Héthoum, le roi d’Arménie de
bonne mémoire, voyant que les Tartares avaient conquis tous les royau-
mes et contrées jusqu’au royaume de Turquie, décida d’aller trouver le
seigneur des Tartares pour se concilier sa bienveillance et son amitié. Sur
le conseil de ses barons, le roi d’Arménie appela son frère, Messire
Sempad, connétable du royaume. Le connétable alla donc trouver le sei-
gneur des Tartares, Mongka Khân, en lui apportant de riches présents. Il
fut reçu très courtoisement et traita fort bien toutes les affaires pour les-
quelles le roi d’Arménie l’avait envoyé. Il demeura exactement quatre ans
avant de revenir en Arménie.
Quand le connétable fut de retour et eut raconté à son frère le roi ce
qu’il avait fait et ce qu’il avait trouvé, le roi fit ses préparatifs et partit
secrètement pour la Turquie, car il ne voulait pas être reconnu. Il rencon-
tra un chef tartare qui avait battu le sultan de Turquie, se fit connaître de
lui et lui dit qu’il allait trouver l’empereur. Ce chef lui donna une escorte
et le fit conduire jusqu’à la Porte-de-Fer. Le roi trouva ensuite une autre
escorte qui le conduisit jusqu’à la cité d’Almalic. Là se trouvait Mongka
Khân, empereur des Tartares, qui se réjouit de la venue du roi d’Arménie,
le reçut avec de grands honneurs et lui accorda cadeaux et faveurs. En
effet, depuis que les Tartares avaient passé le mont Belgian, aucun grand
seigneur n’était venu vers eux. C’est la raison pour laquelle l’empereur le
reçut avec grande bonté et courtoisie, ordonnant à plusieurs nobles de son
hôtel de l’ honorer et de lui tenir compagnie. L’empereur lui fit tant d’hon-
neur et lui accorda tant de faveurs que l’on en parle encore aujourd’hui.
Au bout de quelques jours, le roi d’Arménie présenta à l’empereur ses
requêtes, lui demandant sept choses. Premièrement que l’empereur et tous
les siens deviennent chrétiens et se fassent baptiser. Puis que soit établie
une paix perpétuelle entre les Tartares et les chrétiens. Puis que dans
toutes les terres conquises ou à conquérir par les Tartares, les églises des
chrétiens, les prêtres, les clercs, les religieux soient libres et quittes de
toute servitude. Puis qu’il plaise à Mongka Khân de donner aide et conseil
pour délivrer la Terre sainte des mains des Sarrasins et la rendre aux chré-
tiens. Puis qu’il ordonne aux Tartares de Turquie d’aller détruire la cité
de Bagdad et d’abattre le calife, chef et propagateur de la fausse religion
de Mahomet. Puis il demanda comme privilège que l’on ordonnât aux
Tartares les plus proches du royaume d’Arménie de lui porter aide s’il le
demandait. La septième requête portait sur toutes les terres du royaume
d’Arménie que les Sarrasins avaient prises et qui étaient parvenues aux
836
CHRONIQUE ET POLITIQUE
mains des Tartares afin qu’elles lui fussent rendues en toute liberté. De
même, toutes les terres que le roi d’Arménie pourrait enlever aux Sarra-
sins, les Tartares devraient, sans objection, les lui laisser gouverner en
paix et en repos.
XVII
MONGKA K.HÂN ACCORDE AU ROI D’ARMÉNIE TOUTES SES DEMANDES
Quand Mongka Khân eut entendu toutes les demandes du roi d’Armé-
nie, il réunit sa cour et fit venir en sa présence le roi d’Arménie. Devant
ses barons et toute sa cour, il répondit ainsi : « Puisque le roi d’Arménie
est venu avec bonne volonté de terres si éloignées jusqu’à notre empire,
il est convenable que nous exaucions toutes ses prières. Nous vous disons,
à vous, roi d’Arménie, nous qui sommes empereur, que nous nous ferons
baptiser et croirons au Christ et que nous ferons baptiser tous ceux de
notre hôtel et ils auront la même foi que les chrétiens. Nous conseillerons
aux autres de faire de même, mais sans les contraindre, car la foi ne peut
être imposée. Pour la deuxième requête, nous répondons que nous
voulons établir la paix et l’amitié entre les chrétiens et les Tartares, mais
nous voulons que les chrétiens s’engagent à garder bonne paix et amitié
loyale envers nous comme nous le ferons envers eux. Et nous voulons
que toutes les églises des chrétiens et les clercs, de quelque condition
qu’ils soient, séculiers ou religieux, soient libres et exempts de toute ser-
vitude et que leur personne et leurs biens soient conservés sans trouble.
Au sujet de la Terre sainte, nous disons que nous irions là-bas volontiers
en personne par respect pour Jésus-Christ, mais, comme nous avons fort
à faire en notre pays, nous demanderons à notre frère Hulagu d’accomplir
cette besogne et qu’il délivre la Terre sainte de la domination des Sarra-
sins pour la rendre aux chrétiens. Nous enverrons nos ordres à Batu et aux
autres Tartares qui sont en Turquie et aux autres qui sont dans ce pays
d’aller prendre la cité de Bagdad et d’abattre le calife, notre ennemi
mortel. Le roi d’Arménie demande le privilège de recevoir l’appui des
Tartares, nous voulons que ce privilège soit rédigé selon ses désirs et nous
le confirmerons. Et nous accordons bien volontiers que les terres dont le
roi d’Arménie demande la restitution lui soient rendues et nous demande-
rons à notre frère Hulagu de lui rendre toutes les terres qui ont été en la
seigneurie du roi d’Arménie et nous lui donnons toutes celles qu’il pourra
conquérir sur les Sarrasins. Et, par grâce spéciale, nous lui donnons tous
les châteaux proches de sa terre. »
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
837
XVIII
MONGKA K.HÂN, EMPEREUR DESTARTARES, SE FAIT BAPTISER,
LUI ET TOUT SON PEUPLE, À LA DEMANDE DU ROI D’ARMÉNIE,
QUI SE REND POUR CELA AUPRÈS DE LUI
Quand Mongka Khân eut accordé toutes les requêtes du roi d’Arménie,
il se fit aussitôt baptiser par un évêque qui était chancelier du royaume
d’Arménie. Il fit baptiser ceux de sa maison et beaucoup d’hommes et de
femmes
Puis il prépara l’armée qui devait suivre son frère Hulagu et, avec une
grande compagnie, Hulagu et le roi d’Arménie chevauchèrent jusqu’au
fleuve du Phison. Avant six mois, Hulagu avait conquis tout le royaume
de Perse et pris toutes les contrées et les terres jusqu’à celle où demeu-
raient les Assassins 1 2 . Ce sont des gens sans foi ni croyance, sauf ce que
leur seigneur, le Vieux de la Montagne, leur apprend à croire. Ils sont si
obéissants envers leur seigneur qu’ils se tuent sur son ordre. Il y avait en
cette terre des Assassins un château très résistant et bien fortifié, appelé
Tidago. Hulagu ordonna à un chef tartare d’assiéger ce château et de ne
lever le siège que lorsqu’il l’aurait pris. Les Tartares tinrent le siège
pendant vingt-sept ans. A la fin, les Assassins rendirent le château pour
la seule raison qu’ils n’avaient plus de quoi se vêtir.
Après avoir appris la prise du château, le roi prit congé d’Hulagu et
revint en Arménie au bout de trois ans et demi, sain et sauf par la grâce
de Dieu.
XIX
HULAGU PREND LA CITÉ DE BAGDAD ET FAIT MOURIR DE FAIM LE CALIFE
Après avoir organisé la garde du royaume de Perse, Hulagu partit pour
un pays très agréable nommé Sorlac où il demeura tout l’été. Quand la
température se fut rafraîchie, il chevaucha jusqu’à la cité de Bagdad et
l’assiégea avec le calife, maître et chef de la religion de Mahomet. Après
avoir assemblé son armée, il encercla la cité de Bagdad et arriva à la
prendre de force. Tout ce qu’ils trouvèrent d’hommes et de femmes, les
Tartares les passèrent au fil de l’épée. On amena vivant le calife devant
Hulagu. On trouva tant de richesses dans la cité de Bagdad que c’était une
1. La nouvelle de ce baptême circula au Proche-Orient, mais elle était dénuée de fonde-
ment (voir l’Introduction).
2. Les Hashishins, de tendance shi’ite, étaient établis dans la région d’Alamut au sud de
la mer Caspienne où ils avaient une puissante forteresse et une importante bibliothèque. Une
partie d’entre eux étaient allés s’établir au Liban et jouèrent un rôle assez important au
xii' siècle par les meurtres politiques qu’ils pratiquèrent. C’est de là que vient le mot français
assassin.
838
CHRONIQUE ET POLITIQUE
merveille à contempler. Et la ville fut prise l’an de l’Incarnation de Notre-
Seigneur 1258.
Donc, Hulagu ordonna que le calife fût conduit devant lui et il fit
apporter aussi son grand trésor. Puis, il dit au calife : « Reconnais-tu ce
grand trésor comme tien ? » Et celui-ci répondit : « Oui. » Hulagu lui dit
alors : « Pourquoi n’as-tu pas levé une grande armée pour défendre ta
terre contre nous ? » Le calife répondit qu’il pensait que même de chéti-
ves femmes suffiraient à défendre sa terre. Alors Hulagu dit au calife de
Bagdad : « Puisque tu es maître et chef de la religion de Mahomet, nous
te ferons te repaître de ces précieuses richesses que tu as tant aimées
durant ta vie. » Et il ordonna que le calife fût mis dans une chambre, que
toutes ses richesses fussent mises devant lui et qu’il les mangeât s’il le
voulait. C’est ainsi que messire le calife acheva sa vie et il n’y eut plus
dès lors de calife à Bagdad.
Quand Hulagu eut pris la cité de Bagdad, le calife et toutes les contrées
environnantes, il distribua les seigneuries et mit en chacune d’elles les
baillis et gouverneurs qu’il lui plut. Il honora grandement les chrétiens et
soumit les Sarrasins à un dur servage.
Hulagu avait une femme, Doquz Khatun, une bonne chrétienne, issue
du lignage des trois rois qui vinrent adorer Notre-Seigneur à sa naissan-
ce '. Cette dame fit réédifier toutes les églises des chrétiens et abattre les
temples des Sarrasins et asservit ces derniers de sorte qu’ils n’osaient plus
se montrer.
XX
HULAGU PREND LES CITÉS D’ALEP ET DE DAMAS ET CONQUIERT LA TERRE
SAINTE JUSQU'AU ROYAUME D’ÉGYPTE
Après s’être reposé un an avec ses gens dans la cité d’Edesse, Hulagu
manda au roi d’Arménie de venir le trouver, car il avait l’intention de
reconquérir la Terre sainte pour la rendre aux chrétiens. Le roi Héthoum,
de bonne mémoire, fut tout heureux de cette convocation. Il rassembla
une grande armée de vaillants hommes, tant cavaliers que piétons. Le
royaume d’Arménie était alors si prospère qu’il pouvait lever douze mille
cavaliers et soixante mille piétons ; je l’ai vu de mon temps.
A son arrivée, le roi d’Arménie tint parlement et conseil avec Hulagu
au sujet de la Terre sainte et dit à Hulagu : « Sire, le sultan d’Alep a la
seigneurie sur le royaume de Syrie ; puisque nous voulons reconquérir la
Terre sainte, le mieux me semble d'assiéger d’abord la cité d’Alep, capi-
tale du royaume de Syrie, car, si l’on peut prendre Alep, on occupera rapi-
dement le reste des terres. » Ce conseil du roi d’Arménie plut grandement
à Hulagu, il fit donc assiéger la cité d’Alep, qui était bien fortifiée et
1 . C’était la première épouse du khan.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
839
murée. Mais les Tartares prirent la cité de force en neuf jours grâce à des
mines posées sous terre et autres engins. Cependant, la forteresse au
milieu de la ville résista encore onze jours après la prise de la ville. Les
Tartares trouvèrent de grandes richesses en la cité d’Alep. Elle fut prise,
ainsi que tout le royaume de Syrie, l’an de Notre-Seigneur 1260.
Le sultan d’Alep était alors à Damas. Quand il apprit la prise d’Alep
où étaient sa femme et ses enfants, il n’eut rien d’autre à faire que de venir
se rendre à merci à Hulagu. Il se jeta à ses pieds, implorant sa miséricorde,
espérant qu’Hulagu lui rendrait sa femme, ses enfants et une partie de sa
terre. Mais son espérance fut déçue, car Hulagu envoya le sultan et ses
enfants dans le royaume de Perse pour mieux s’assurer de sa personne.
Après cela, Hulagu distribua de grandes richesses à ses gens. Au roi d’Ar-
ménie, il donna en outre les terres et châteaux qu’il avait conquis, notam-
ment ceux qui étaient les plus proches de son royaume, et le roi les fit
garnir par ses gens. Hulagu fit ensuite mander le prince d’Antioche, qui
était gendre du roi d’Arménie 1 , le combla d’honneurs et lui fit rendre
toutes les terres de sa principauté que les Sarrasins lui avaient enlevées.
XXI
LE MESSAGER DE MONGKA KHÂN
Après avoir pourvu à toutes les nécessités de la garde des cités d’ Alcp
et de Damas et de toutes les terres environnantes conquises sur les Sarra-
sins, Hulagu entendait pénétrer dans le royaume de Jérusalem pour déli-
vrer la Terre sainte et la rendre aux chrétiens. Mais arriva un messager
lui annonçant que son frère Mongka Khân était mort et que les barons le
réclamaient pour le faire empereur.
XXII
APR ES LA MORT DE MONGKA KHÂN. QUBILAÏ EST ÉLU EMPEREUR
DES TARTARES
A 1 ’ annonce de cette nouvelle, Hulagu se désola de la mort de son frère.
Sur les conseils de ses gens, il laissa un baron nommé Kitbuqa avec dix
mille Tartares pour garder le royaume de Syrie et ordonna de rendre aux
chrétiens toutes les terres qui avaient été leurs. Puis il fit route vers
l’Orient, laissa un de ses fils, nommé Abaqa, à Tabriz et s’achemina vers
la Perse. Sur ce, il reçut la nouvelle que son frère Qubilaï avait été élu
empereur.
I . Bohémond VI d'Antioche, marie à Sibylle, fille d’Héthoum I".
840
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XXIII
HULAGU REÇOIT DES NOUVELLES DE BERK.É
En apprenant cela, Hulagu ne voulut pas poursuivre sa route, i! revint
à Tabriz où il avait laissé sa mesnie 1 et son fils. Alors qu’il séjournait à
Tabriz, on lui apprit que Berké, qui tenait la seigneurie de Batu (noyé
dans un fleuve en Autriche), tentait d’envahir ses terres 2 . Hulagu assem-
bla donc son armée et vint à la rencontre de ses ennemis. Il y eut une
grande bataille entre les deux armées d’Hulagu et de Berké sur un fleuve
gelé. La glace se rompit sous les poids des bêtes et des hommes, et plus
de trente mille Tartares des deux camps furent noyés. Les uns et les autres
s’en retournèrent sans rien faire d’autre, tristes et courroucés de la mort
de leurs amis.
XXIV
KITBUQA ATTAQUE LES CHRÉTIENS QUI ONT TUÉ SON FRÈRE [SIC]
Kitbuqa, laissé par Hulagu avec dix mille Tartares au royaume de Syrie
et en Palestine maintint ses terres en paix et repos. Il aimait et honorait
les chrétiens, car il était du lignage des trois rois d’Orient qui vinrent
adorer Notre-Seigneur à Bethléem.
Mais alors que Kitbuqa s’efforçait de reconquérir la Terre sainte, le
diable sema la discorde entre lui et les chrétiens de la région de Sidon. En
effet, dans la terre de Belfort, qui était dans la seigneurie de Sidon, se
trouvaient plusieurs villes habitées par les Sarrasins, qui payaient tribut
aux Tartares. Or il arriva que les gens de Sidon et de Belfort se rassemblè-
rent, coururent s’emparer de ces villes, tuant une partie des Sarrasins et
emmenant prisonniers les autres. Un neveu de Kitbuqa qui était dans la
région poursuivit les chrétiens avec une petite compagnie de cavaliers, les
blâmant pour leur action et voulant délivrer les captifs qu’ils emmenaient.
Mais quelques-uns des chrétiens se lancèrent contre lui et le tuèrent.
Quand Kitbuqa apprit que les chrétiens de Sidon avaient tué son neveu,
il partit à cheval avec tous ses gens, parvint à Sidon et passa au fil de
l’épée tous les chrétiens qu’il trouva. Mais il y eut peu de tués, car les
gens de Sidon s’étaient réfugiés sur un îlot en mer. Kitbuqa fit mettre le
feu à la cité et abattre une partie des murs. Ni lui ni ses successeurs n’eu-
rent depuis confiance dans les chrétiens de Syrie. Puis les Tartares furent
chassés du royaume de Syrie par le sultan d’Egypte comme on va le voir.
1 . L’ensemble de ceux qui forment la compagnie ordinaire d'un roi ou d’un haut seigneur
et constituent sa « maison ».
2. Berké était frère de Batu, il fut khan du Qipchak de 1257 à 1266.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
841
XXV
LE SULTAN D’ÉGYPTE REPREND AUX TARTARES LE ROYAUME DE SYRIE
Pendant que Berké faisait la guerre à Hulagu, comme on l’a vu plus
haut, le sultan d’Égypte réunit son armée et arriva au pays de Palestine
en un lieu nommé Aïn-Djalud où il se battit contre les Tartares Les Tar-
tares ne purent résister aux forces importantes du sultan, ils s’enfuirent et
Kitbuqa, leur chef, fut tué dans la bataille. Les Tartares qui échappèrent
à cette déconfiture allèrent en Arménie. A partir de ce jour, le royaume
de Syrie tomba aux mains du sultan d’Égypte, à l’exception de quelques
cités sur la côte tenues par les chrétiens.
XXVI
LE KHAN HULAGU MEURT. ABAQA DEVIENT KHAN
En apprenant que le sultan d’Égypte était entré dans le royaume de
Syrie et qu’il en avait chassé ses gens, Hulagu rassembla son armée et
demanda au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et aux autres chrétiens de
la région de se préparer à marcher avec lui contre le sultan d’Égypte. Il
avait fait tous ses préparatifs pour aller au royaume de Syrie, quand il fut
pris d’une grave maladie et mourut au bout de quinze jours.
La mort d’Hulagu arrêta l’entreprise en Terre sainte. A Hulagu succéda
son fils Abaqa 1 2 . Il voulut que son oncle Qubilaï Khân le confirmât dans
sa seigneurie, ce que Qubilaï Khân fit bien volontiers, car il savait
qu’Abaqa était le meilleur et le plus sage des fils d’Hulagu. On l’appela
donc Abaqa Khân. Son pouvoir commença l’an de Notre-Seigneur 1264.
XXVII
ABAQA, FILS D’HULAGU, RÈGNE APRÈS LA MORT DE SON PÈRE
Le khan Abaqa fut preux et sage, il gouverna très sagement sa seigneu-
rie et fut heureux en tout sauf sur deux points. D’une part, il refusa de
devenir chrétien comme l’avait été son père Hulagu et demeura idolâtre.
D’autre part, tout le temps qu’il vécut, il fut en guerre avec ses voisins et
ne put donc attaquer le sultan d’Égypte. Le royaume d’Égypte demeura
donc longtemps en paix, tous les Sarrasins qui purent quitter les régions
1 . La bataille d’ Aïn-Djalud, livrée le 3 septembre 1260, scella la fin de l’avance mongole
en Syrie.
2. Il-khan de Perse de 1265 à 1282.
842
CHRONIQUE ET POLITIQUE
des Tartares s’enfuirent en Égypte et la puissance de l’Égypte s’accrut
grandement.
Le sultan d’Égypte agit subtilement, il envoya par mer des messagers
aux Tartares des royaumes de Comanie et de Russie et fit alliance avec
eux, stipulant que si Abaqa voulait entrer en Égypte ils devraient attaquer
ses terres et lui faire la guerre. Grâce à cette alliance, le sultan eut toute
facilité pour attaquer les terres des chrétiens de Syrie, et les chrétiens per-
dirent la cité d’Antioche et plusieurs autres possessions, comme on le
trouve plus longuement raconté dans le livre de la conquête de la Terre
sainte.
XXVIII
LE SULTAN D’ÉGYPTE ANÉANTIT LA PUISSANCE DE L’ARMÉNIE
Baybars le sultan d’Égypte, fut très heureux et puissant. Il envoya son
armée en Arménie. Le roi était alors aux côtés des Tartares, mais ses deux
fils rassemblèrent l’armée, qui était alors très puissante, ils se portèrent à
la rencontre de l’ennemi et combattirent. Il y eut une grande bataille à la
fin de laquelle les chrétiens furent vaincus et des deux fils du roi, l’un
fut pris, l’autre tué au combat 1 2 . Les Sarrasins entrèrent dans le pays et
ravagèrent et pillèrent presque toute la plaine d’Arménie. Ainsi fut
frappée la puissance des chrétiens et renforcée celle des Sarrasins.
Quand le roi d’Arménie apprit les nouvelles concernant ses enfants et
sa terre, il fut très attristé et chercha comment affaiblir ses ennemis. Il alla
trouver Abaqa Khân et les autres Tartares, les suppliant de venir en aide
aux chrétiens. Le roi d’Arménie se donna beaucoup de peine, mais Abaqa
se récusa, car il était en guerre avec ses ennemis. Voyant qu’il ne pourrait
avant longtemps obtenir l’aide des Tartares, le roi envoya des messagers
au sultan d’Égypte et conclut avec lui une trêve pour libérer son fils. Le
sultan posa comme conditions que le roi fît libérer Sengolascar, un
compagnon du sultan détenu par les Tartares, et rendît les châteaux qu’il
tenait dans la terre d’Alep ; son fils lui serait alors rendu. Le roi d’Armé-
nie réussit à obtenir la libération de Sengolascar ; il le remit au sultan
ainsi que le château fort de Tarpessach, et fit abattre deux châteaux à la
demande du sultan. Le baron Léon, fils du roi, fut alors libéré.
Après cela, le roi Héthoum, de bonne mémoire, qui avait fait grand
bien à la chrétienté durant sa vie, donna son royaume à son fils Léon et,
abandonnant la gloire de ce siècle, entra en religion. Selon l’usage des
Arméniens, il prit le nom de Macaire. Il mouiut, moine, l’an de Notre-
Seigneur 1270.
1. Malik ad-Dahir Baybars, sultan de 1 260 à 1 277.
2. La bataille eut lieu à Derbesak, le 24 août 1266.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
843
XXIX
LÉON, ROI D’ARMÉNIE
Le baron Léon, fils du roi Héthoum, fut sage et vaillant et gouverna
sagement son royaume ; il fut très aimé de son peuple et les Tartares l 'ho-
noraient grandement.
Le roi Léon se préoccupait de faire attaquer les Sarrasins par les Tarta-
res et ses messagers réclamaient souvent à Abaqa de venir reprendre la
Terre sainte et d’écraser la puissance égyptienne.
À cette époque, le sultan d’Égypte vint avec son armée dans le royaume
de Turquie, il tua et chassa les Tartares qui s’y trouvaient et prit plusieurs
cités et régions, car un traître, nommé Parvana ', se déclara pour le sultan,
s’efforçant de chasser les Tartares de Turquie. En apprenant ces faits,
Abaqa assembla son armée et chevaucha en toute hâte vers la Turquie,
puisqu’il arriva en quinze jours au lieu de quarante.
A la nouvelle de la venue des Tartares, le sultan n’osa les attendre, il
partit en hâte. Abaqa le fit poursuivre et, avant que le sultan eût pu retour-
ner au royaume d’Égypte, les Tartares atteignirent l’arrière-garde de
l’armée des Sarrasins au lieu nommé le pas Blanc 1 2 . Ils leur tombèrent
dessus, prirent deux mille cavaliers et un grand butin. Ils prirent aussi cinq
mille maisons de Kurdes qui étaient dans la région. On conseilla à Abaqa
de ne pas pénétrer en Égypte à cause de la grande chaleur qui y régnait et
de la grande fatigue des chevaux. Abaqa revint donc en Turquie, repre-
nant les cités et terres qui s’étaient rebellées. Il attrapa enfin le traître
Parvana et, selon la coutume tartare, il le fit couper en deux et demanda
que l’on mette de sa chair dans tous les plats qui lui seraient servis. Et
Abaqa mangea la chair de ce Parvana et en donna à manger à ses gens ;
voilà comment il se vengea de ce traître.
XXX
ABAQA, APRÈS SA CONQUÊTE, OFFRE AU ROI D’ARMÉNIE LE ROYAUME
DE TURQUIE
Quand Abaqa eut repris toutes les terres rebelles et eut tout réorganisé
selon son bon plaisir dans le royaume de Turquie, il fit venir à lui le roi
d’Arménie et lui offrit la possession et la garde du royaume de Turquie,
puisque le roi d’Arménie et ses ancêtres s’étaient toujours montrés loyaux
envers les Tartares. Le roi d’Arménie se montra sage, il remercia Abaqa
1. Pet-vaneh signifie chambellan en persan. Ce personnage est Muin ed-Din Suleiman,
gouverneur du Rum (Asie Mineure).
2. C’est le défilé d’Aqcheh-Boghaz, en Turquie centrale.
844
CHRONIQUE ET POLITIQUE
pour un si grand don, mais déclara ne pouvoir assurer le gouvernement
de deux royaumes, car le sultan d’Égypte s’efforçait de nuire au royaume
d’Arménie. Le roi d’Arménie conseilla à Abaqa de ne donner la seigneu-
rie sur le royaume de Turquie à aucun Sarrasin. Le conseil plut à Abaqa,
qui n’accorda aucun pouvoir en Turquie à un Sarrasin.
XXXI
ABAQA K.HÂN DEMANDE AU ROI D’ARMÉNIE D’ENVOYER DES LETTRES
AU PAPE ET À TOUS LES ROIS CHRÉTIENS
Le roi d’Arménie demanda ensuite à Abaqa avec instance de bien
vouloir, lui ou son frère, délivrer la Terre sainte des mains des Sarrasins
pour la rendre aux chrétiens. Abaqa promit volontiers de le faire et
conseilla au roi d’Arménie d’écrire au pape et aux autres rois et seigneurs
chrétiens d’Occident afin qu’ils viennent ou envoient une armée au
secours de la Terre sainte et qu’ils tiennent et gardent les cités et terres
conquises.
Le roi d’Arménie s’en retourna chez lui et envoya des messagers au
pape et aux rois d’Occident. Abaqa, après avoir réorganisé le royaume de
Turquie, revint au royaume de Corasme où il avait laissé sa mesnie.
Baybars, ayant été bafoué et battu, fut empoisonné alors qu’il rentrait
en Égypte et ne put revenir vivant à Damas. Les chrétiens furent très
joyeux de cette mort, tandis que les Sarrasins menaient grand deuil, car il
avait été un vaillant homme d’armes. Après lui, son fils, nommé Malik
as-Saïd, fut choisi comme sultan, mais pour peu de temps. Il fut chassé et
on nomma sultan un certain Elf 1 .
XXXII
ABAQA FAIT VENIR MANGU-DEMUR EN SYRIE
Quand revint la saison des chevauchées, Abaqa fit appeler son frère
Mangu-Demur avec trente mille Tartares et lui ordonna d’occuper le
royaume de Syrie avant que lui-même ne chevauchât vers l’Égypte. Si le
sultan les attaquait, qu’ils le combattissent avec vigueur et, s’il n’osait
combattre, qu’ ils occupassent terres et cités et les donnassent à garder aux
chrétiens.
Mangu-Demur chevaucha avec trente mille Tartares donnés par son
frère Abaqa et le roi d’Arménie l’accompagna avec une grande armée
de cavaliers. Quand l’été fut passé, Mangu-Demur et le roi d’Arménie
1. Malik as-Saïd ne régna qu’un an, de 1277 à 1278. Son frère, Malik al-Adil, lui
succéda, mais fut aussitôt chassé par Qalaûn al-Elphi.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
845
pénétrèrent en Syrie, dévastant les terres des Sarrasins jusqu’à la cité de
lloms, nommée La Chamelle, au milieu du royaume. Il y a, devant cette
cité, une belle plaine où se trouvait le sultan avec toutes ses forces. La
bataille commença entre les chrétiens et les Sarrasins. Le roi d’Arménie,
qui commandait l’aile droite, attaqua l’aile gauche des Sarrasins et la mit
en déroute, les chassant à trois lieues et plus de Homs. Le connétable des
Tartares, nommé Halinac, attaqua l’aile droite des Sarrasins, les battit et
les poursuivit jusqu’à une cité nommée Chara'. Mangu-Demur, demeuré
sur le champ de bataille, vit arriver une horde de Bédouins et prit peur, en
homme qui n’ajamais combattu. Il quitta sans raison le champ de bataille,
abandonnant le roi d’Arménie et le connétable qui poursuivaient les
ennemis.
Quand le sultan vit l’abandon des Tartares, il monta sur un tertre avec
quatre cavaliers. Le roi d’Arménie, à son retour, fut ébahi de ne pas
trouver Mangu-Demur. Il apprit par où il était parti et chevaucha à sa
suite. Le connétable Halinac attendit son seigneur deux jours durant, puis,
ayant appris qu’il s’en allait, il chevaucha avec sa troupe jusqu’à
l’Euphrate sans pouvoir retrouver Mangu-Demur. Ainsi, par la faute de
Mangu-Demur, le champ de bataille fut abandonné malgré la victoire. Les
Tartares retournèrent dans leur pays, mais le roi d’Arménie et son armée
eurent beaucoup à souffrir, à cause de la longueur de la route et du
manque de vivres, hommes et bêtes étaient recrus et ne pouvaient
avancer. Ils se dispersèrent, et des Sarrasins vivant dans ces régions firent
beaucoup de tués et de prisonniers, si bien que la plus grande partie de
l’armée fut perdue et les nobles presque tous tués. Ce désastre, causé par
la faute de Mangu-Demur, eut lieu l’an de Notre-Seigneur 1282.
XXXIII
ABAQA K.HÂN EST EMPOISONNÉ PAR SES FAMILIERS
Ayant appris cela, Abaqa ordonna à ses barons de venir vers lui en
toute hâte et réunit ainsi une grande armée pour entrer au royaume
d’Égypte. Mais un Sarrasin arriva d’Égypte et corrompit quelques fami-
liers d’Abaqa afin qu’ils fissent boire un venin mortel à lui et à son frère
Mangu-Demur. Ils ne survécurent que huit jours. Abaqa Khân mourut
l’an de Notre-Seigneur 1282.
I. Peut-être dans la région du Djebel Chaar, à Lest de Homs.
846
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XXXIV
TAKUDAR, FILS D’HULAGU, RÈGNE À LA MORT DE SON FRÈRE ABAQA ET
CONVERTIT SON PEUPLE À LA RELIGION DE MAHOMET
Après la mort d’Abaqa Khân, les barons s’assemblèrent et prirent pour
seigneur un frère d’Abaqa nommé Takudar. Ce Takudar était plus âgé
que son frère. Il avait été baptisé enfant sous le nom de Nicolas, mais,
après son élection, il se rapprocha des Sarrasins et se fit appeler Mahomet
Khân Il fit tous ses efforts pour convertir les Tartares à la fausse religion
de Mahomet, ceux qu’il ne pouvait contraindre, il les décidait par force
présents. Sous le règne de ce Mahomet Khân, une multitude de Tartares
furent convertis à la religion des Sarrasins. Mahomet Khân, ce fils du
diable, fit abattre toutes les églises des chrétiens, leur interdit de célébrer
ou de proclamer leur foi dans le Christ et chassa tous ies prêtres et reli-
gieux chrétiens. Il fit prêcher la religion de Mahomet sur toutes ses terres.
Ce Mahomet Khân envoya des messagers au sultan d’Égypte et fit avec
lui pacte d’alliance. Il promit au sultan de contraindre tous les chrétiens de
ses terres à devenir sarrasins sous peine de mort. Ceci réjouit grandement
les Sarrasins et désola les chrétiens qui ne savaient que faire appel à la misé-
ricorde de Dieu, car ils prévoyaient de grandes persécutions. Mahomet
Khân ordonna au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et aux autres chrétiens
d’Orient de venir le trouver, ce qui inquiéta grandement les chrétiens.
Mais alors que les chrétiens vivaient toutes ces tribulations sous les
contraintes de ce mauvais Mahomet Khân, le Seigneur Dieu, qui n’aban-
donne pas ceux qui espèrent en lui, les réconforta. Un frère de Mahomet
Khân et un de ses neveux nommé Argun se révoltèrent contre lui à cause
de ses méfaits et firent savoir à l’empereur Qubilaï Khân qu’il contrai-
gnait tous les Tartares à devenir sarrasins. A cette nouvelle, Qubilaï Khân
ordonna à Mahomet Khân de cesser d’agir ainsi, sinon il marcherait
contre lui. Mahomet Khân, très troublé, se saisit de son frère et le tua,
puis marcha contre son neveu Argun. Mais celui-ci se retrancha dans un
château fort dans les montagnes. Mahomet Kihân le fit assiéger, Argun se
rendit, mais lui et les siens eurent la vie sauve.
XXXV
SUITE DU RÈGNE DE MAHOMET KHÂN
Ayant son neveu en son pouvoir, Mahomet Khân le fit garder par un
de ses connétables. Puis il ordonna à son armée de venir avec lui à Tabriz
où il avait laissé ses épouses, le connétable devait tuer secrètement Argun
1. Il prit en réalité le nom d’ Ahmed (11-khan jusqu'à sa mort en 1284). Sa mère était
chrétienne.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
847
et lui apporter sa tête à Tabriz. Mais il se trouva un puissant homme, que
le père d’Argun avait élevé et dont il avait pris soin. Il eut pitié d’Argun ;
aidé de ses gens, il vint de nuit tuer le connétable et ceux de sa suite et
délivra Argun de sa prison. Ils prirent Argun pour seigneur et lui prêtèrent
serment d’obédience.
Après cela, Argun chevaucha en hâte, rejoignit Mahomet Khân avant
qu’il n’eût atteint Tabriz et le fendit en deux. Ainsi finit la vie de ce
mauvais Mahomet Khân, la deuxième année de son règne.
XXXVI
ARGUN, FILS D'ABAQA KHÂN, SEIGNEUR DES TARTARES
L’an de Notre-Seigneur 1285, après la mort de Mahomet Khân, ennemi
des chrétiens, Argun fut fait seigneur des Tartares et le grand empereur
confirma sa seigneurie et voulut qu’il fût appelé khan '. Ainsi, Argun fut
plus honoré que ses ancêtres.
Cet Argun était très beau, avec un visage plaisant et un corps vigou-
reux, il gouverna avec sagesse. Il aima et honora grandement les chrétiens
et fit reconstruire les églises que Mahomet Khân avait fait abattre. Aussi,
le roi d’Arménie, le roi de Géorgie et les autres chrétiens d’Orient vinrent
le trouver, lui demandant de penser à reprendre la Terre sainte. Argun
reçut avec plaisir cette requête et promit de songer à la délivrance de la
Terre sainte. Il voulait faire la paix avec ses voisins afin de pouvoir atta-
quer le sultan avec plus de sécurité. Mais, alors qu’il faisait ces projets, il
plut à Dieu de le faire mourir, la quatrième année de son règne. On choisit
pour lui succéder un de ses frères nommé Gaïkhatu, qui fut le moins
recommandable des souverains depuis Gengis Khân, comme on le verra
plus loin.
XXXVII
GAÏKHATU, SEIGNEUR DES TARTARES
L’an de Notre-Seigneur 1291, après la mort d’Argun Khân, son frère
Gaïkhatu gouverna ses terres. Il n’avait ni foi ni loi, ne valait rien au
combat et s’adonnait au péché et à la luxure, vivant comme une bête
puante. Il emplissait son ventre de vin et de nourriture et ne fit rien d’autre
durant les six ans de son règne. Son peuple commença à le mépriser et le
haïr pour sa bassesse et sa faiblesse, et à la fin, il fut noyé par ses gens.
I. Argun fut ll-khan de Perse de 1284 à 1291. Gaïkhatu de 1291 à 1295.
848
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Après la mort de ce Gaïkhatu, on choisit un de ses cousins nommé Baïdu,
un bon chrétien qui aurait bien favorisé les chrétiens, mais il mourut tôt.
XXXVIII
BAÏDU, SON RÈGNE ET SA MORT
L’an de Notre-Seigneur 1295, après la mort de Gaïkhatu, Baïdu reçut
le pouvoir de son frère. En bon chrétien, il fit reconstruire les églises chré-
tiennes et interdit de prêcher la religion de Mahomet sur ses terres. Cela
troubla grandement les Sarrasins, qui étaient alors devenus très nom-
breux. Donc, les Sarrasins et les Tartares convertis s’adressèrent en secret
à Ghazan, fils d’Argun, lui promettant qu’ils l’éliraient à la place de
Baïdu s’il voulait renoncer à la foi chrétienne. Ghazan, qui se souciait
peu des chrétiens et désirait ardemment le pouvoir, leur accorda ce qu’ils
demandaient.
Il se révolta donc contre Baïdu. Baïdu rassembla son armée et marcha
contre Ghazan. Il ignorait la trahison des siens. Alors qu’il pensait pouvoir
attaquer Ghazan, les tenants de la religion de Mahomet passèrent à
Ghazan. Se voyant trahi par les siens, Baïdu s’enfuit, mais Ghazan le pour-
suivit, le prit, et Baïdu mourut dans cette fuite. Ghazan prit le pouvoir.
XXXIX
GHAZAN, FILS D'ARGUN, SON RÈGNE ET SES ACTES
Après la mort de Baïdu, Ghazan prit le pouvoir 1 2 . Au commencement
de son règne, il se montra très arrogant envers les chrétiens, pour plaire à
ceux qui l’avaient porté au pouvoir de la façon qui a été racontée plus
haut. Mais, quand son pouvoir se fut affermi, il commença à aimer et
honorer les chrétiens et à prendre en haine les Sarrasins. Il fit beaucoup
au profit de la chrétienté, avant tout en chassant tous ceux qui lui conseil-
laient de persécuter les chrétiens. Puis il ordonna à toute son armée de se
tenir prête pour l’année suivante, quoi qu’il en coûtât, à envahir l’Égypte
et à abattre le sultan. Il demanda au roi d’Arménie, au roi de Géorgie et
aux autres chrétiens d’Orient de se préparer à l’accompagner.
Quand la saison fut venue, Ghazan chevaucha avec toutes ses forces
jusqu’à la cité de Bagdad. Parvenu sur les terres du sultan, il rassembla
son armée. Le sultan d’Égypte, Malik an-Nasir 3 , rassembla ses forces
1. Baïdu n'était pas chrétien (voir l’Introduction). Il mourut en 1295.
2. Ghazan, 11-khan de Perse de 1295 à 1304.
3. Fils du sultan Qalaûn. Proclamé sultan en 1293, il fut deux fois déposé avant 1310,
mais remonta sur le trône et régna jusqu’à sa mort en 1341.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
849
devant la cité de Homs au milieu du royaume de Syrie. Ghazan apprit que
le sultan s’avançait pour le combattre ; sans s’attarder à prendre ville ou
château, il marcha droit vers le lieu où se trouvait le sultan et s’installa à
un jour de marche de l’armée du sultan dans une prairie à l’herbe abon-
dante. Puis Ghazan ordonna à toute son armée de faire reposer les bêtes
qui étaient fatiguées de la longue route faite en hâte. Il y avait auprès de
Ghazan un Sarrasin nommé Qipchaq, jadis bailli de Damas, mais qui avait
fui vers Ghazan par crainte du sultan. Ghazan l’avait comblé de faveurs
et d’honneurs et lui faisait confiance. Mais ce Qipchaq fit connaître au
sultan tout ce qu’avaient préparé les Tartares et lui conseilla d’attaquer
rapidement Ghazan tant que ses gens étaient las et fatigués.
Le sultan d’Égypte, qui se proposait d’attendre Ghazan dans la région
de Homs, suivit les conseils du traître Qipchaq et vint en hâte avec toutes
ses forces attaquer Ghazan à l’improviste. Les gardes de l’armée de
Ghazan annoncèrent l’arrivée du sultan. Ghazan ordonna à ses barons de
chevaucher en ordre de bataille contre le sultan et son armée, lui-même
chevauchait en tête avec ses compagnons, allant au-devant du sultan qui
marchait rapidement avec nombre de ses meilleurs combattants. Ghazan,
voyant que son armée, dispersée dans la plaine, ne pourrait le rejoindre
rapidement et qu’il ne pouvait esquiver le combat, s’arrêta et ordonna à
tous ceux qui l’entouraient de mettre pied à terre, de s’abriter derrière
leurs chevaux et de tirer des flèches pour abattre leurs ennemis accourant
à cheval. Les Tartares mirent pied à terre, tendirent leurs arcs, attendant
que les ennemis fussent à proximité. Ils tirèrent alors leurs flèches tous
ensemble, frappant ceux qui arrivaient en courant. Les premiers trébuchè-
rent, les suivants tombèrent sur eux et ils tombèrent ainsi les uns sur les
autres. Les Tartares tiraient rapidement, car ils sont très habiles à l’arc, et
peu de Sarrasins en réchappèrent, tous étaient tués ou blessés.
À cette vue, le sultan se retira et Ghazan ordonna alors à ses gens de
remonter à cheval et de poursuivre vigoureusement l’ennemi. Il partit en
tête, la petite troupe qui l 'entourait le suivit jusqu’à ce que tous les barons
arrivassent en ordre de combat. Alors commença la mêlée qui dura du
lever du soleil jusqu’à none. À la fin, le sultan ne put soutenir le combat
contre Ghazan qui frappait de sa main de grands coups, il s’enfuit avec
son armée. Ghazan et les siens le poursuivirent jusqu’à minuit, tuant tous
ceux qu’ils atteignaient. Tant de Sarrasins furent tués que la terre en était
couverte. Ghazan passa la nuit en un lieu nommé Canet ', tout joyeux de
la victoire que Dieu lui avait donnée. Cela se passa l’an de Notre-Seigneur
1301, le premier mercredi avant Noël.
1. Aujourd’hui Rahit, sur la route de Homs à Damas.
850
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XL
SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN
Ensuite, Ghazan ordonna au roi d’Arménie et à l’un de ses barons
nommé Mulaï de poursuivre, avec quarante mille Tartares, le sultan jus-
qu’au désert d’Égypte, à bien douze journées de marche du champ de
bataille et d’attendre ses ordres dans la région de Gaza. Le roi d’Arménie,
Mulaï et les quarante mille Tartares partirent avant le jour à la poursuite
du sultan, tuant tous les Sarrasins qu’ils pouvaient atteindre dans cette
poursuite.
Le troisième jour, Ghazan ordonna au roi d’Arménie de revenir, car il
voulait assiéger Homs. Mulaï devait continuer à poursuivre le sultan.
Mais le sultan s’enfuit, chevauchant de jour et de nuit sur des coursiers,
conduit par des Bédouins. Ainsi, il entra au Caire misérablement, sans
compagnie. Les Sarrasins s’enfuirent de tous côtés par divers chemins,
pensant ainsi mieux échapper à leurs poursuivants. Une grande partie
d’entre eux alla vers Tripoli et ils furent tués ou capturés par les chrétiens
du mont Liban. Le roi d’Aiménie rejoignit Ghazan et trouva la cité
d’Homs soumise. Tout le trésor et les richesses que le sultan et les siens
avaient amassés à Homs furent apportés à Ghazan. Ils s’émerveillèrent de
ce que le sultan et les siens avaient apporté de telles richesses là où ils
pensaient se battre. Ghazan partagea entre tous ses gens les splendides
trésors et richesses qu’il avait gagnés.
Moi, frère Hayton, j’ai été présent à toutes ces grandes entreprises que
les Tartares ont menées contre les Sarrasins depuis le temps d’Hulagu.
mais je n’ai jamais vu ni appris plus grands exploits de la part d’un sei-
gneur tartare que ceux accomplis par Ghazan en deux jours. Le premier
jour de la bataille, Ghazan, avec une petite compagnie, opposée au sultan
et à sa grande armée, paya tant de sa personne que sa renommée surpassa
celle des autres combattants, et les Tartares ne cesseront pas de vanter sa
prouesse. Le second jour, Ghazan se montra d’un cœur si généreux qu’il
partagea entre tous ses gens les innombrables richesses qu’il avait
gagnées, ne retenant pour lui qu’une épée et une bourse de cuir pleine de
documents sur l’Égypte ; il donna tout le reste avec libéralité. Il était éton-
nant de voir tant de vertus enfermées en un si petit corps, car, sur vingt
mille chevaliers, on n’en aurait pas trouvé un seul plus petit ni plus laid.
Mais il les dominait tous en prouesse et en vertu. Et comme ce Ghazan
fut notre contemporain, je veux parler de lui plus longuement que des
autres, car le sultan qu’il a battu est encore vivant et ceux qui projettent
la croisade pourront y trouver de bons exemples.
LA FLEUR DES HISTOIRES... LIVRE III
851
XLI
SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN
Après s’être reposé quelques jours et avoir tout organisé, Ghazan che-
vaucha droit sur Damas. Quand les habitants apprirent sa démarche, ils
prirent peur, pensant que s’il prenait la cité d’assaut il les traiterait sans
pitié. Ils envoyèrent donc des messagers à Ghazan avec de grands pré-
sents et les clés de Damas. Ghazan reçut les présents et ordonna aux mes-
sagers de retourner à Damas, de préparer des vivres pour lui et son armée
et de ne pas craindre la destruction de leur ville qu’il voulait conserver
comme sa propre chambre.
Les messagers partirent tout joyeux de ces réponses. Ghazan les suivit
à cheval et alla loger sur la rive du fleuve de Damas. Ils lui envoyèrent de
beaux présents et abondance de vivres pour son armée. Ghazan séjourna
à Damas avec son armée pendant quinze jours, seuls les quarante mille
Tartares de Mulaï étaient à Gaza, attendant ses ordres. Tandis qu’il se
reposait avec les siens, arriva un messager annonçant que Baïdu était
entré dans le royaume de Perse, causant de grands dommages et pire
encore.
Ghazan ordonna à Qutlugchah de rester en Syrie pour la garder. Il
ordonna à Mulaï et autres Tartares qui étaient avec lui à Gaza d’obéir à
Qutlugchah comme à son lieutenant. Il nomma ensuite des baillis et gou-
verneurs pour chaque cité, et le traître Qipchaq devint bailli de Damas.
Après cela, il fit appeler le roi d’Arménie et lui apprit qu’il voulait retour-
ner en Perse. « Roi d’Arménie, lui dit-il, nous aurions volontiers confié
les terres de Syrie à la garde des chrétiens s’ils étaient venus. Quand ils
viendront, nous avons donné ordre à Qutlugchah de rendre la Terre sainte
aux chrétiens et de les aider à remettre en état les terres ravagées. »
Puis Ghazan partit pour la Mésopotamie. Arrivé à l’Euphrate, il
ordonna à Qutlugchah de laisser Mulaï avec vingt mille hommes pour
garder la terre et de venir en hâte en Mésopotamie avec le reste de
l’armée. Qutlugchah, obéissant aux ordres, partit, laissant Mulaï en garde
de la terre de Syrie. Sur les conseils du traître Qipchaq, Mulaï s’en alla
vers Jérusalem dans la vallée du Jourdain où il y avait de bons pâturages
pour les animaux. Quand vint l’été, Qipchaq envoya des messagers au
sultan, promettant de lui rendre Damas et toutes les terres que les Tartares
tenaient en Syrie. Le sultan promit à Qipchaq la seigneurie de Damas, une
grande partie de son trésor et sa sœur en mariage. Qipchaq se révolta et
entraîna les autres régions dans sa révolte car il savait bien que les Tarta-
res ne pourraient les attaquer en pleine chaleur de l’été. Voyant Damas et
les autres régions révoltées, Mulaï n’osa demeurer en Syrie avec si peu
de forces ; il alla trouver Ghazan en Mésopotamie et lui raconta tout ce
qu’avait fait le traître Qipchaq.
852
CHRONIQUE ET POLITIQUE
À ces nouvelles, Ghazan fut très troublé, mais ne put rien faire en
raison de la forte chaleur. Quand l’été fut passé et que l’hiver approcha,
il rassembla son armée sur la rive de l’Euphrate, ordonna à Qutlugchah
de marcher sur Antioche avec trente mille Tartares, fit venir le roi d’Ar-
ménie et les chrétiens de Chypre et les prit avec lui. Qutlugchah chevau-
cha vers Antioche avec trente mille Tartares et fit appel au roi d’Arménie
qui vint sans tarder avec toutes ses forces, tout en demandant aux chré-
tiens de Chypre de venir reconquérir la Terre sainte. Ceux-ci arrivèrent à
Tortose par mer. Il y avait le frère du roi de Chypre, seigneur de Tyr,
conduisant les chevaliers ', les maîtres du Temple et de l’Hôpital avec les
frères. Alors qu’ils étaient tous prêts, pleins d’ardeur au service du Sei-
gneur Dieu, on apprit que Ghazan était frappé d’une grave maladie. Qut-
lugchah retourna donc auprès de lui avec toute son armée, le roi
d’Arménie revint dans son pays et les chrétiens venus à Tortose reparti-
rent pour Chypre. C’est ainsi que fut abandonnée l’attaque de la Terre
sainte, en l’an de Notre-Seigneur 1301.
XLII
SUITE DU RÈGNE DE GHAZAN
L’an de Notre-Seigneur 1303, Ghazan rassembla à nouveau une grande
armée sur l’Euphrate avec l’intention d’entrer au royaume de Syrie, de
battre le sultan, de recouvrer la Terre sainte et de la rendre aux chrétiens.
Apprenant la venue de Ghazan et voyant qu’ils ne pourraient le vaincre,
les Sarrasins ravagèrent et brûlèrent toute la zone par laquelle il devait
passer. Ils enfermèrent le plus possible de céréales et de bétail dans les
forteresses et mirent le feu à tout le reste, pour que les chevaux n’eussent
pas de quoi manger. A ces nouvelles, Ghazan comprit que ses chevaux ne
trouveraient rien à paître et décida de passer l’hiver sur l’Euphrate et de
ne prendre la route qu’au printemps, quand le blé commencerait à lever.
Les Tartares se soucient plus de leurs chevaux que d’eux-mêmes, comme
gens habitués à vivre de peu.
Installé avec toute son armée sur l’Euphrate, Ghazan fit appeler le roi
d’Arménie. L’armée était si grande qu’elle s’étendait sur une distance de
trois jours de marche, du château de Rakkah à celui de Bireh. C’étaient
des châteaux sarrasins, mais ils se rendirent à Ghazan. Or tandis que
Ghazan attendait sur le fleuve la saison propice pour aller délivrer la Terre
sainte des Sarrasins, on lui apprit que Baïdu avait de nouveau envahi ses
terres, leur causant grand dommage et chassant devant lui ceux qui
avaient été préposés à leur garde. On lui conseilla donc de retourner sur
I. Amaury de Lusignan, frère du roi Henri II de Chypre et époux d’Isabelle d’Arménie,
sœur du roi Héthoum II.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
853
ses terres et d’attendre l’année suivante pour envahir le royaume de Syrie.
Ghazan fut très courroucé de tous ces délais concernant la Terre sainte. Il
ordonna à Qutlugchah d’entrer en Syrie avec quarante mille Tartares, de
prendre Damas et de passer au fil de l’épée tous ceux qu’il prendrait,
hommes et femmes. Et il ordonna au roi d’Arménie d’aller avec son
armée accompagner Qutlugchah.
Après cela, Ghazan retourna vers ses terres ; le roi d’Arménie et son
armée, Qutlugchah et quarante mille Tartares à cheval entrèrent en Syrie,
dévastant tout jusqu’à la cité de Homs. Ils croyaient y trouver, comme la
première fois, le sultan et son armée, mais il n’y était pas ; ils apprirent
qu’il était à Gaza et ne voulait en bouger. Qutlugchah et le roi d’Arménie
attaquèrent la cité de Homs et la prirent d’assaut rapidement, massacrant
sans pitié hommes et femmes. Ils trouvèrent là de grandes richesses, beau-
coup de vivres et de bétail.
Ils arrivèrent devant Damas, voulant l’assiéger. Mais les citoyens de
Damas leur firent demander un délai de trois jours, après quoi ils se ren-
draient à leur merci. On le leur accorda, mais les fourragers de l’armée
tartare, qui avaient été à une journée de marche au-delà de Damas, captu-
rèrent quelques Sarrasins qu’ils envoyèrent à Qutlugchah leur chef. Il
apprit deces Sarrasins qu’il y avait, à deux journées de marche de Damas,
douze mille cavaliers sarrasins attendant la venue du sultan. En apprenant
cela, Qutlugchah chevaucha en hâte et arriva à l’heure de vêpres là où se
trouvaient les douze mille Sarrasins, croyant les surprendre avant l’arri-
vée du sultan. Mais celui-ci était arrivé peu auparavant avec toutes ses
forces. Qutlugchah et le roi d’Arménie tinrent conseil sur la conduite à
suivre. Il était tard, c’était déjà l’heure de vêpres, on leur conseilla de se
reposer cette nuit et d’attaquer le lendemain le sultan et son armée. Mais
Qutlugchah, qui méprisait le sultan, ne voulut pas attendre et ordonna à
son armée de se mettre en ordre et d’attaquer vigoureusement l’ennemi.
Les Sarrasins étaient retranchés en un lieu fortifié et ne vinrent pas
combattre ; ils étaient entourés sur deux côtés d’un lac et d’une montagne
et savaient bien que les Tartares ne pourraient venir jusqu’à eux sans
grandes pertes, ils ne voulaient donc pas bouger. L’armée tartare chevau-
cha rapidement pour attaquer l’ennemi, mais elle trouva un ruisseau plein
d’eau que l’on ne pouvait traverser qu’en quelques endroits. Le passage
de ce ruisseau les retarda grandement. Quand Qutlugchah, le roi d’Armé-
nie et la plus grande partie de l'armée furent passés, ils attaquèrent vigou-
reusement leurs ennemis, déconfirent tous ceux qui résistaient et les
poursuivirent jusqu’à la nuit. Mais le sultan ne voulut pas quitter la place
et n’alla pas au combat.
Qutlugchah passa la nuit près d’une montagne avec son armée, sauf
environ dix mille Tartares qui n’avaient pu passer le ruisseau de jour. Le
lendemain, Qutlugchah mit son armée en ordre et vint sur le champ de
bataille pour combattre. Le sultan ne voulut pas combattre, mais resta sur
854
CHRONIQUE ET POLITIQUE
le lieu fortifié. Les Tartares déployèrent tous leurs efforts pour faire
quitter la place aux Sarrasins, mais ils ne purent rien et l’assaut dura
jusqu’à none. Manquant d’eau, les Tartares se retirèrent en ordre pour en
trouver et arrivèrent dans la plaine de Damas. Là, ils trouvèrent de l’eau
et des pâturages, et Qutlugchah ordonna plusieurs jours de repos pour
l’armée et les chevaux afin de retourner plus dispos combattre le sultan.
L’armée tartare croyait pouvoir demeurer en repos dans cette plaine,
mais les habitants de Damas ouvrirent les vannes des conduits et des ruis-
seaux et, avant la fin des huit heures de nuit, l’eau du fleuve avait recou-
vert toute la plaine. L’armée tartare se leva en hâte, la nuit était obscure,
les fossés pleins d’eau, les chemins recouverts. Il en résulta une grande
confusion, chevaux, bêtes et harnais furent perdus, plusieurs hommes
furent noyés et le roi d’Arménie subit de grands dommages. Le jour les
délivra de tous ces périls, grâce à Dieu. Mais les arcs et les flèches dont
les Tartares usent beaucoup au combat étaient si mouillés qu’ils étaient
inutilisables. L’armée tartare était dans un tel état de surprise que, si les
Sarrasins avaient attaqué, elle aurait été facilement déconfite. Les Tarta-
res secoururent ceux qui avaient perdu leurs chevaux et atteignirent
l’Euphrate en huit jours. Ils durent le traverser sur leurs chevaux, le mieux
qu’ils purent. Le fleuve était grand et profond, beaucoup périrent. Armé-
niens, Tartares et Géorgiens. Ainsi les Tartares s’en retournèrent vaincus,
non par les forces ennemies, mais par la malchance et les mauvaises déci-
sions '. Car Qutlugchah aurait pu éviter ces périls en écoutant les bons
conseils.
Et moi, frère Hayton, qui raconte cette histoire, j’étais présent et je prie
que l’on me pardonne si j’ai traité ce sujet trop longuement, mais j’ai fait
de mon mieux pour que tous les périls soient évités. Car si l’on agit sage-
ment, avec une intention droite, on doit réussir, mais si on agit sans pré-
voyance, on échoue dans ses projets.
XLIII
LE ROI D’ARMÉNIE VA TROUVER GHAZAN
Quand le roi d’Arménie eut traversé l’Euphrate, non sans fatigues et
pertes pour son armée, il décida d’aller voir Ghazan avant de rentrer en
Arménie. Il fit route droit sur Ninive où demeurait Ghazan. Celui-ci le
reçut avec bonté et compatit aux pertes que le roi et son armée avaient
subies. Et parce que le roi et son armée s’étaient comportés avec courage
et loyauté, Ghazan lui accorda par faveur spéciale mille cavaliers tartares
pour garder la terre d’Arménie. Ils seraient payés aux frais du royaume
1. La bataille eut lieu les 1“ et 2 mai 1303.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
855
de Turquie et ce royaume assurerait aussi la solde de mille chevaliers
choisis par le roi d’Arménie. Puis le roi d’Arménie prit congé de Ghazan
et rentra dans son pays. Et Ghazan lui recommanda de bien garder sa terre
jusqu’à ce qu’il pût personnellement reconquérir la Terre sainte.
XLIV
LE RETOUR DU ROI D’ARMÉNIE
Le roi d’Arménie rentra dans son pays, mais ne put guère prendre de
repos car, cette année-là, le sultan envoya presque chaque mois quantité
de gens d’armes qui parcouraient la terre d’Arménie, ravageant tout,
surtout la plaine, et le royaume fut dans un état pire que jamais. Mais Dieu
tout-puissant n’abandonne pas ceux qui espèrent en lui, il eut pitié du
peuple chrétien de la terre d’Arménie. Au mois de juillet, sept mille
Sarrasins, les meilleurs combattants de la maison du sultan d’Egypte,
entrèrent dans le royaume d’Arménie, parcoururent la plaine, rava-
geant et pillant tout jusqu’à la cité de Tarse où naquit saint Paul. Ils
avaient causé de grands dommages ; comme ils s’en retournaient, le
roi d’Arménie réunit son armée et vint à leur rencontre près de la
cité de Lajazzo. La bataille commença et, par la volonté de Dieu, les
ennemis furent déconfits de telle manière que, de sept mille Sarrasins,
il n’en réchappa que trois cents, les autres étant morts ou prisonniers.
Cet événement en lieu le dimanche 18 juillet [1305]. Après cette
défaite, les Sarrasins n’osèrent plus pénétrer en terre arménienne et
le sultan conclut des trêves avec le roi d’Arménie.
Et moi, frère Hayton, rédacteur de cette œuvre, je fus présent à tout
ceci. J’avais décidé longtemps auparavant de prendre l’habit, mais à
cause des grandes difficultés que connaissait alors le royaume d’Arménie,
je ne pouvais, sans déshonneur, abandonner mes seigneurs, mes parents
et mes amis dans de tels dangers. Mais après que Dieu, dans sa miséri-
corde, nous eut donné la victoire sur nos ennemis et à moi la grâce de
laisser le royaume d’ Arménie en bon état, je pensai à accomplir mon vœu.
Je pris congé de monseigneur le roi et de mes autres parents et amis sur
ce champ même où Dieu nous avait donné la victoire. Je pris la route
de Chypre jusqu’au monastère de Notre Dame de Lapaïs, de l’ordre des
Prémontrés, et je reçus l’habit religieux, souhaitant, après avoir été long-
temps chevalier dans le monde, refuser les pompes du siècle et servir
Notre-Seigneur dans l’humilité tout le reste de ma vie. Cela se passa l’an
de Notre-Seigneur 1305.
Grâces et remerciements à Dieu, le royaume d’Arménie est en meilleur
état, nommément grâce au jeune roi, monseigneur Léon, fils du baron
856
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Thoros, plein de grâce et de vertus Nous avons espérance que, sous ce
jeune roi, le royaume d’Arménie retrouvera sa première grandeur avec
l’aide de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
XLV
AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR
Moi qui ai rédigé ce livre, j’ai appris de trois façons ce que contient la
troisième partie. Les débuts de Gengis Khân, je les raconte d’après ce que
disent les histoires des Tartares. De Mangu Khân jusqu’à la mort d’Hu-
lagu, je dis ce que j’ai appris de monseigneur mon oncle, Héthoum, roi
d’Arménie, de bonne mémoire, qui racontait soigneusement à ses enfants
et à ses neveux ce dont il avait été témoin et nous en faisait garder
mémoire par écrit. Et d’Abaqa Khân, fils d’Hulagu, jusqu’à la fin de la
troisième partie de ce livre où se termine l’histoire des Tartares, je parle
en témoin, présent lors des événements et je peux attester de la vérité de
ce que j’ai vu.
Après avoir raconté l’histoire des Tartares, je vais parler brièvement de
leur puissance.
XLVI
LA GRANDE PUISSANCE DES TARTARES ET PREMIÈREMENT DE L’EMPEREUR
Le grand empereur des Tartares, qui en est à présent seigneur, est
nommé Temur Khân 1 2 , c’est le sixième empereur. Le siège de son empire
est au royaume de Cathay dans une très grande cité nommée Jong que
fonda son père. La puissance de cet empereur est grande, il a à lui seul
plus de pouvoir que tous les autres princes tartares. Le peuple de cet
empereur est regardé comme plus noble que les autres Tartares ; ils sont
plus riches et mieux pourvus de toutes choses, car le royaume de Cathay
abonde en richesses.
Il y a trois autres rois tartares, très puissants, qui révèrent le grand
empereur et lui obéissent. Les conflits qu’ils ont entre eux sont portés
devant la cour du grand empereur et jugés par lui. Le premier de ces rois
se nomme Tchepar, l’autre Toktaï et l’autre Oljaïtu 3 . Tchepar est maître
du royaume du Turqucstan, le plus proche de la terre de l’empereur. On
dit qu’il peut conduire au combat quatre mille hommes à cheval. Ce sont
des hommes preux et hardis, mais ils n’ont pas beaucoup de bonnes armes
1. Léon IV, assassiné en 1307, l’année où Hayton rédigeait son livre.
2. Temur Khân régna de 1294 à 1307.
3. Tchepar, khan du Djagatai de 1 300 à 1 308. Toktaï, khan du Qipchak de 1291 à 1312.
Oljaïtu, fils de Ghazan, Il-khan de Perse de 1304 à 1316.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE III
857
ni de bons chevaux. Parfois, l’empereur lui fait la guerre ; parfois Tchepar
fait la guerre à Oljaïtu et lui prendrait volontiers sa terre, mais l’autre se
défend vigoureusement. La seigneurie de Tchepar a été récemment tenue
par un seigneur, et son frère Duwa Khân tient une grande partie de sa terre.
XLVII
LA SEIGNEURIE DE TOKTAÏ
Toktaï, second roi des Tartares, gouverne le royaume de Comanie et sa
capitale est une cité appelée Saraï. Il peut conduire au combat, dit-on, six
mille cavaliers. En vérité, ils ne sont pas aussi vaillants au combat que
ceux de Tchepar, bien qu’ils aient de meilleurs chevaux. Parfois, ils font
la guerre à Oljaïtu, parfois ils vont vers le royaume de Hongrie, parfois
ils se disputent entre eux, mais en ce moment, Toktaï tient sa seigneurie
en paix et en repos.
XL VIII
OLJAÏTU ET SON POUVOIR
Oljaïtu a son pouvoir en Asie majeure et sa capitale est la cité de
Tabriz. Il peut conduire au combat environ trois cent mille cavaliers,
venus de diverses nations, riches et bien armés. Tchepar et Toktaï font
souvent la guerre à Oljaïtu et lui prendraient volontiers sa terre s’ils le
pouvaient, mais il la défend sagement. Il ne se mêle de guerre avec per-
sonne, excepté contre le sultan d’Égypte, avec lequel ses ancêtres ont été
souvent en guerre. Les princes Tchepar et Toktaï feraient volontiers la
guerre pour détrôner Oljaïtu s’ils le pouvaient, mais ils ne le peuvent, bien
qu’ils aient plus de terres et de gens.
La raison pour laquelle Oljaïtu défend sa terre contre la puissance de
ses voisins est la suivante. L’Asie est divisée en deux parties : l’une dite
Asie profonde, l’autre, Asie majeure, là où demeure Oljaïtu. Il n’y a que
trois routes pour aller de l’une à l’autre, l’une du royaume du Turquestan
au royaume de Perse ; l’autre par Derbend, proche de la cité fondée par
Alexandre appelée Porte-de-Fer ; la troisième est vers la mer Majeure et
passe par le royaume d’Abchazie. Par la première route, l’armée de
Tchepar ne pourrait entrer sur les terres d’Oljaïtu sans péril et difficultés,
car l’on ne pourrait trouver de pâture pour les chevaux durant plusieurs
jours, la contrée étant sèche et déserte ; avant qu’elle soit parvenue aux
bonnes terres, ses chevaux seraient morts de faim et d’inconfort et ceux
qui passeraient seraient vite déconfits par leurs ennemis.
Parla route de Derbend, l’armée de Toktaï ne pourrait passer que durant
les six mois d’hiver. Mais Abaqa a fait faire, sur une distance d’une
858
CHRONIQUE ET POLITIQUE
journée de marche, des lices et des fossés et tranchées au lieu nommé Kuba
et il y a là des hommes armés qui gardent le passage. L’armée de Toktaï a
souvent tenté de passer secrètement, mais cela a été impossible. Il faut en
effet traverser une plaine et, dans cette plaine, notamment en hiver, sont
assemblés en grand nombre des oiseaux, grands comme des faisans, avec
un très beau plumage, que l’on appelle « seiserchs ». Si quelqu’un entre
dans la plaine, les oiseaux s’enfuient par-dessus les lices jusqu’à la plaine
de Mugan et ceux qui sont chargés de garder le lieu, avertis par l’arrivée
des oiseaux, se postent pour garder le passage.
Par la route de la mer Majeure, ils n’osent entrer, car il faut traverser
le royaume d’Abchazie, bien peuplé, fait de hautes terres, et ils ne pour-
raient passer. C’est ainsi qu’Oljaïtu est ses ancêtres ont défendu leur terre
contre la grande puissance de leurs voisins.
XLIX
LES COUTUMES DES TARTARES
Je veux parler encore des coutumes des Tailares. Les Tartares sont très
différents des autres gens par leurs mœurs et leurs coutumes, et l’on ne
pourrait en dire toute la diversité sans susciter l’ennui.
Les Tartares croient en un dieu qu’ils nomment simplement Dieu. Ils
le disent immortel et le nomment au début de leurs discours. Mais ils ne
l’ honorent ni par des prières, ni par des pénitences, ni par des jeûnes, ni
par de bonnes actions. Un Tartare ne pense pas pécher en tuant un
homme, mais s’il laisse le mors à son cheval quand il va paître, il fait un
péché mortel. Les Tartares ne jugent pas la luxure comme un péché, ils
ont plusieurs femmes et, après la mort du père, le fils doit prendre pour
femme sa marâtre ; de même, le frère doit prendre la femme de son frère
défunt et ils couchent ensemble.
Les Tartares sont de bons combattants, obéissants à leur seigneur plus
que tout autre peuple. Le seigneur ne leur donne ni gages ni solde, mais
peut exiger d’eux tout ce qu’ils ont selon son bon plaisir. Le seigneur
n’est tenu de donner quoi que ce soit, ni pour l’ost ', ni pour la chevau-
chée. Il leur faut donc vivre de la chasse et du butin qu’ils font sur l’en-
nemi. Quand les Tartares savent qu’ils doivent traverser un pays où ils
pensent trouver pénurie de vivres, ils emmènent avec eux quantité de
bétail, vaches et juments, et vivent de lait et mangent de la viande de
cheval qu’ils trouvent bonne. Les Tartares sont très rapides au combat à
cheval, mais ne valent pas grand-chose à pied, ils ne marchent pas. Quand
les Tartares sont en ordre de bataille, ils comprennent vite la volonté de
1. Armée féodale.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
859
leur chef et savent ce qu’ils ont à faire, aussi les chefs n’ont pas de mal à
commander leur troupe.
Les Tartares sont très habiles à prendre les châteaux et les villes. Au
combat, ils cherchent l’avantage immédiat sur leurs ennemis, mais n’ont
aucune honte à fuir ou à chercher du butin. Ils ont cet avantage sur
l’armée adverse qu’ils la combattront tous ensemble sur un champ s’il
leur plaît. Sinon, leurs ennemis ne pourront les forcer au combat. Une
bataille contre les Tartares est très dangereuse, mortelle ; il y aura plus de
gens tués et blessés dans un petit combat contre les Tartares que dans une
grande bataille contre un autre peuple, à cause des arcs et des flèches
qu’ils utilisent. Quand les Tartares sont battus, ils fuient ensemble en
rangs serrés, et il est périlleux de les poursuivre, car ils tuent hommes et
chevaux avec les arcs et les flèches. Ils tirent en arrière aussi bien que de
face. S’ils voient les ennemis les suivre inconsidérément, ils font volte-
face et il est souvent arrivé que les poursuivants soient déconfits. L’armée
des Tartares n’a pas grande allure, car ils vont en rangs si serrés que mille
semblent seulement cinq cents.
Les Tartares sont très accueillants pour leurs hôtes, partagent avec eux
courtoisement leur nourriture et attendent qu’on en use de même, sinon
ils se servent de force. Ils savent bien conquérir les terres étrangères, mais
ne savent les garder, car ils préfèrent vivre dans des tentes ou sur les cha-
riots que dans les villes. Ils sont très envieux et prennent volontiers le
bien d’autrui. Quand ils sont en compagnie d’autres gens, s’ils se sentent
les plus faibles, ils se montrent courtois et humbles, mais s’ils sont les
plus forts, ils sont outrageusement orgueilleux. Les Tartares mentent aisé-
ment si cela leur profite, mais ils n’osent mentir sur deux points. Un
Tartare n’osera se vanter d’une prouesse ou d’une action d’éclat aux
armes s’il ne l’a vraiment faite et n’osera nier une faute s’il l’a commise.
Et devant son seigneur ou devant le juge, il n’osera nier la vérité, même
s’il doit être condamné et en perdre la vie.
11 suffit sur ce sujet, car il serait trop long de dire toutes leurs coutumes
et leurs mœurs.
LIVRE IV
I
LES RAISONS POUR LESCHRÉTIENS DE CONQUÉRIR LA TERRE SAINTE TENUE
PAR LES ENNEMIS DE JÉSUS-CHRIST
La raison demande à celui qui veut faire la guerre à ses ennemis de
considérer quatre choses. Premièrement, il faut avoir une raison juste et
raisonnable de la faire ; deuxièmement, il faut voir si l’on a les forces et
860
CHRONIQUE ET POLITIQUE
les ressources suffisantes pour commencer la guerre, la poursuivre et la
terminer à son avantage ; troisièmement, il faut considérer avec sagesse
les intentions et l’état de l’ennemi ; quatrièmement, il faut commencer la
guerre à la bonne saison.
Moi, frère Hayton, je dois traiter ce sujet sur ordre du seigneur pape et
dire qu’en vérité les chrétiens ont une raison juste de faire la guerre aux
Sarrasins et à la lignée prostituée de Mahomet, car ils ont occupé leur
héritage, la Terre sainte, promise par Dieu aux chrétiens et tiennent le
Saint-Sépulcre de notre Seigneur Jésus-Christ qui est à la source de la
foi chrétienne. Ces mécréants ont aussi insulté gravement les chrétiens et
répandu leur sang dans le passé, et il y a encore bien d’autres raisons qui
seraient trop longues à raconter.
Sur le deuxième point, je dis que nul ne doit craindre, car la sacro-
sainte Église romaine qui gouverne le monde entier a le pouvoir suffisant,
avec la grâce de Dieu et l’aide des rois et princes de la chrétienté et des
fidèles du Christ qui prennent la croix, de délivrer le Saint-Sépulcre du
pouvoir des Sarrasins qui l’occupent en punition de nos péchés.
Sur les troisième et quatrième points, l’état de l’ennemi et la saison
favorable pour commencer la guerre, je parlerai plus longuement. Tel un
bon médecin qui doit connaître les raisons de la maladie qu’il veut guérir,
le bon chef doit s’enquérir de la situation, des intentions et de l’état de
ses ennemis s’il veut commencer, poursuivre et mener à bonne fin son
expédition. Lorsqu’il s’agit de guerre, rien ne doit être caché à un bon et
sage chef de ce qui concerne ses ennemis, car prévoir ne cause aucun tort,
alors que l’imprévu affecte souvent le courage de l’armée, notamment
lors des batailles où l’on n’a pas le temps de faire face aux périls qui
surviennent. C’est dans la bataille plus qu’en toute autre action que l’on
ne peut remédier aux erreurs, car la sanction suit aussitôt la faute. Donc,
pour que ce que nous voulons dire sur le « passage » soit bien clair, nous
parlerons de l’état de la terre d’Égypte, de l’armée du Caire et de la puis-
sance des ennemis.
II
L’ÉTAT DE LA TERRE D’ÉGYPTE
Le sultan qui a le pouvoir sur le royaume d’Égypte et de Syrie est Malik
an-Nâsir, de nation comaine. L’armée et la cavalerie d’Égypte viennent
de régions diverses et de pays étrangers, car les gens du pays ne sont pas
bons guerriers, ni à pied ni à cheval, ni sur terre ni sur mer. Le sultan a
peu de gens de pied et beaucoup de cavaliers. La plus grande partie
d’entre eux sont des esclaves vendus par de mauvais chrétiens qui les
amènent en Égypte par appât du gain. D’autres ont été pris dans des
f
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
combats et contraints de renier leur foi au Christ, mais les escla ve ;, 1^
plus prisés et honorés si bien que plusieurs se font vendre pour °i üi/ .$
seigneur leur soit plus attaché. f
Le sultan d’Égypte se méfie toujours beaucoup de son armée, ca
d’un cherche à usurper le pouvoir, et plus d’un sultan a ainsi perdu
La cavalerie d’Égypte comprend environ vingt mille cavaliers. C e ' ( F ji
sont de bons combattants, bien entraînés, mais la plupart ne val 61 ^- ^
grand-chose. Quand le sultan chevauche avec son armée, il a ^
quantité de bagages et de chameaux chargés. Ils ont d’assez
triers, des juments très rapides à la course, peu de roncins et de
L’armée d’Égypte est très rapidement prête pour le sultan, car t° uS .\f. $■
tent ensemble dans la cité du Caire. Voici comment elle est ofP/,! 1
Chaque homme d’armes reçoit une solde qui ne dépasse pas 120
Chaque cavalier doit entretenir trois chevaux et un chameau. Si I e s jd^S
mène son armée hors d’Égypte il peut, par grâce, leur donner W* fi 3
chose en plus s’il le veut. Le sultan répartit ses soldats entre ses "Jlfy-
qui les commandent ; on les appelle émirs. Il donne à l’un cent Afis
l’autre deux cents, ou plus ou moins selon l’honneur qu’il veut l elir
Car si le sultan donne à un émir le commandement de cent ou de uX jP^jU
cavaliers, il lui donne aussi la somme que représentent toutes leurs s °, p-
somme qui sera pour l’émir. Cette organisation nuit au bon
sultan, car les émirs qui doivent fournir cent ou deux cents cavali £rS ^7 U
tent des esclaves de leurs deniers, leur donnent des chevaux et de s a ,
les font passer pour des gens d’armes et reçoivent les soldes pour eU ^d ^
bien, ils prennent des hommes de peu de valeur, leur prêtent des a
et des armes, les font servir dans l’armée et reçoivent leurs soldes, £ a j ;
tout le reste dans leur bourse. Ainsi l’armée est importante, m ais
peu de bons combattants.
III
LA PUISSANCE DU SULTAN AU ROYAUME DE SYRIE
Au royaume de Syrie, le sultan a environ cinq mille cavaliers- Js
sur les revenus des terres 1 . Il y a aussi grande quantité de Béd° ul ( -
Turcomans nomades qui sont d’une grande aide pour le sultan. c ‘
assiègent les villes ou parcourent les terres sans réclamer de s °
contentant du butin. Mais pour la défense du pays ou les c olTI
Bédouins et Turcomans ne feraient rien pour le sultan sans se fa |re -f
payer et, si le sultan exerçait sur eux quelque contrainte, ils s’enfn'Lp-
les Turcomans dans les montagnes et les Bédouins au désert d’A ra .£ s
.
1 . C’est le système appelé iqtâ. Les gouverneurs reçoivent les revenus d’une P a . «
terres d’État, à charge pour eux d’assurer la défense de la province. Cela aboutit a ul
A
862
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Le sultan a encore des sergents à pied dans la région de Baalbek, autour
du mont Liban et dans le pays des Assassins. Ils peuvent l’aider pour le
siège d’une ville ou d’un château ou pour garder leur pays, mais ils ne le
quitteraient pas et le sultan ne pourrait les y contraindre, car ils sont
retranchés dans les montagnes.
L’armée du sultan d’Égypte est très habile à prendre cités et châteaux.
Ils attaquent avec toutes sortes d’engins, arbalètes, machines, pierrières,
mines souterraines, feu grégeois et d’autres encore, et conquièrent ainsi
une région sans danger et facilement.
IV
LA PUISSANCE DE L’EMPEREUR DE GRÈCE
L’empereur de Grèce avait jadis seigneurie sur l’Égypte qu’il gouver-
nait par des ducs et officiers qui percevaient chaque année les revenus de
cette terre et les envoyaient à l’empereur à Constantinople. La seigneurie
des Grecs sur l’Égypte durajusqu’à l’an de Notre-Seigneur 704. Les habi-
tants de l’Égypte ne purent supporter les charges que les Grecs faisaient
peser sur eux et se rendirent aux Sarrasins. Ils élurent un seigneur de la
lignée de Mahomet et le nommèrent calife, et tous leurs rois furent depuis
appelés califes. La lignée de Mahomet conserva sa seigneurie sur
l’Égypte pendant trois cent quarante-sept ans. Puis les Sarrasins perdirent
le pouvoir et les Mèdes appelés Kurdes prirent le pouvoir comme nous le
dirons plus loin.
V
AMAURY. ROI DE JÉRUSALEM, PÉNÈTRE EN ÉGYPTE ET CONQUIERT
DES TERRES
L’an de Notre-Seigneur 1253, Amaury, roi de Jérusalem, de bonne
mémoire, rassembla l’armée de toutes les terres du royaume de Jérusalem
et pénétra en Égypte. Il conquit bien des terres et des villes, comme on le
voit dans le livre de l’histoire de la conquête de la Terre sainte.
Voyant qu’il ne pouvait se défendre contre la puissance des chrétiens,
le calife envoya des messagers au sultan d’Alep pour l’appeler à l’aide.
Le sultan d’Alep, qui était de la religion de Mahomet et pensait recevoir
de grands trésors du calife, envoya un de ses capitaines nommé Shirkuh 1
de féodalisation, le gouverneur se comportant en seigneur de la terre dont il devrait seule-
ment percevoir les revenus.
1. Ce Kurde, au service de Zengî, puis de Nur ad-Din, atabeg d'Alep, était l’oncle de
Saladin.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
863
avec une grande compagnie de gens d’armes pour secourir le calife. Ils
réussirent à chasser les chrétiens d’Égypte.
Puis Shirkuh vit la richesse et les agréments de la terre d’Égypte et la
faiblesse du pouvoir du calife. Convoitant le pouvoir, il se saisit du calife
et le mit en prison. Puis, ayant attaqué vigoureusement et soumis le pays,
il se fit nommer seigneur et sultan d’Égypte. Ce Shirkuh, du royaume de
Médie, de la nation kurde, fut le premier de sa nation à être souverain en
Égypte.
VI
SALADIN EST FAIT SULTAN, BAT LES CHRÉTIENS ET PREND JÉRUSALEM
Après la mort de Shirkuh, un de ses fils, nommé Saladin, fut fait sei-
gneur d’Égypte. Il battit le roi de Jérusalem, prit d’assaut la cité de Jérusa-
lem et plusieurs autres terres appartenant aux chrétiens, comme il est
raconté dans le livre de la conquête de la Terre sainte. Après la mort de
ses neveux, son frère et ses neveux eurent l’un après l’autre la seigneurie
sur l’Égypte jusqu’à l’époque du sultan appelé Malik as-Salih Ce Malik
as-Salih était sultan d’Égypte lorsque les Tartares conquirent le royaume
de Comanie. Le sultan d’Égypte apprit que les Tartares vendaient en
quantité les Comans qu’ils avaient faits prisonniers. Il envoya des mar-
chands avec beaucoup d’argent pour acheter des Comans. Quantité de
jeunes furent transportés en Égypte, Malik as-Salih les fit nourrir et les
aimait beaucoup. Il leur fit apprendre à chevaucher et à manier les armes,
il avait confiance en eux et les gardait près de lui.
A cette époque, le roi de France Saint Louis passa la mer et fut fait
prisonnier par les Sarrasins. C’est alors que les Comans, qui avaient été
vendus et achetés, tuèrent leur seigneur Malik as-Salih et firent roi l’un
d’eux nommé Turan Shah. C’est la raison pour laquelle le roi de France
et son frère, qui étaient captifs des Sarrasins, furent facilement rachetés
et délivrés. C’est ainsi que les Comans commencèrent à dominer
l’Égypte. En Orient, on appelle ces Comans Qipchaq.
Peu de temps après, un autre de ces esclaves, nommé Qutuz, tua Turan
Shah et devint sultan sous le nom de Malik al-Mu’izz 1 2 . Il alla en Syrie et
en chassa Kitbogha et dix mille Tartares qu’Hulagu avait laissés pour
garder le pays. Mais, alors qu’il revenait en Égypte, un autre de ces
Comans, Baybars, le tua et se proclama sultan sous le nom de Malik al-
Dahir 3 . C’était un homme sage et vaillant aux armes ; la puissance des
Sarrasins s’accrut grandement en Égypte et en Syrie et il prit beaucoup
1. Petit-neveu de Saladin, sultan de 1240 à 1249
2. Malik al-Mu'izz, sultan de 1250 à 1257.
3. Malik al-Dahir Baybars, sultan de 1260 à 1277.
864
CHRONIQUE ET POLITIQUE
de cités aux chrétiens. Il prit d’assaut la noble cité d’Antioche l’an de
Notre-Seigneur 1268 et causa de grands maux au royaume d’Arménie.
VII
LE ROI ÉDOUARD D’ANGLETERRE PASSE LA MER POUR SECOURIR
LA TERRE SAINTE
Au temps de ce Baybars, Messire Édouard, roi d’Angleterre, passa la
mer pour secourir la Terre sainte. Le sultan pensa le faire tuer par un
Assassin qui le blessa avec un poignard empoisonné, mais le roi s’en
remit par la grâce de Dieu.
Puis il advint que le sultan but un breuvage empoisonné et mourut en
la cité de Damas. Après sa mort, son fils Malik as-Saïd n’eut que peu de
temps le pouvoir sur l’Égypte, car un autre Coman, nommé Elfy, le chassa
du pays et se proclama sultan 1 . C’est cet Elfy qui assiégea la cité de
Tripoli et la prit d’assaut l’an de Notre-Seigneur 1289.
VIII
LE SULTAN EST EMPOISONNÉ PAR UN DE SES ESCLAVES
ET LA CITÉ D'ACRE EST PRISE
L’année suivante, Elfy rassembla ses forces et quitta Le Caire pour
assiéger Acre. Un jour, alors qu’il se reposait dans un lieu agréable, un
de ses serfs, en qui il avait toute confiance et qu’il avait fait connétable,
lui donna du poison à boire et le sultan mourut aussitôt.
Ce connétable pensait prendre le pouvoir, mais ses compagnons le
poursuivirent et le dépecèrent. Un fils d’Elfy fut élu sultan sous le nom
de Malik al-Ashrâf 2 . Ce fut lui qui prit la cité d’Acre et chassa tous les
chrétiens de Syrie. Cela advint l’an de Notre-Seigneur 1291.
IX
MALIK AL-ASHRÂF EST TUÉ DANS UN BOIS OÙ IL CHASSAIT
Après être rentré en Égypte, Malik al-Ashrâf alla un jour à la chasse et
un de ses esclaves le tua dans le bois. Cet esclave fut aussitôt dépecé par
les autres. Après cela, on nomma sultan celui qui règne aujourd’hui,
Malik an-Nâsir. Mais comme il était très jeune, on lui donna un tuteur
1. Malik as-Saïd ne régna que deux ans, de 1277 à 1278. Son frère Malik al-Adil lui
succéda et fut détrôné par Qalaûn el-Elfy cette même année 1278.
2. Malik al-Ashrâf, sultan de 1291 à 1293.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
865
tartare nommé Kitbogha. Ce Kitbogha chassa le jeune Malik an-Nâsir,
l’enferma au château de Montréal et prit le pouvoir comme sultan sous le
nom de Malik al-Adil '.
Pendant le règne de ce Malik al-Adil, l’Égypte connut une grande
disette et tous les Sarrasins seraient morts de faim si de mauvais chrétiens
ne leur avaient apporté des vivres par appât du gain. Puis on annonça l’ar-
rivée des Tartares. Malik al-Adil rassembla son armée et partit pour la
Syrie la défendre contre les Tartares. Mais ce Kitbogha honorait les Tarta-
res, il en avait près de lui, ce qui provoqua la jalousie des Comans. Si bien
que, alors que Kitbogha retournait en Égypte, des Comans lui retirèrent
le pouvoir et firent sultan l’un d’eux, nommé Ladjin, qui prit le nom de
Malik al-Mansûr. Il ne voulut pas tuer Kitbogha qui avait été son compa-
gnon, mais lui donna la terre de Sarkhad, et ensuite la seigneurie de
Homs 1 2 , mais il ne voulut pas qu’il restât en Égypte. Ladjin resta deux ans
sans bouger du Caire, tant il redoutait son entourage, sauf un jour qu’il
descendit dans une plaine pour jouer à la paume à cheval 3 et que son
cheval tomba sous lui et lui cassa la jambe. Mais un jour qu’il jouait aux
échecs et avait posé son épée près de lui, un de ses esclaves prit cette épée
du sultan, l’en frappa et le tua. Les autres coururent sur celui qui avait tué
le sultan et le mirent en pièces.
La discorde se mit alors chez les Sarrasins et, ne sachant qui élire
sultan, ils s’entendirent finalement pour rétablir Malik an-Nâsir, que Kit-
bogha avait enfermé à Montréal 4 . C’est ce sultan que Ghazan vainquit et
qui est aujourd’hui sultan d’Égypte.
Pardonnez-moi si j’ai parlé trop longuement de ces Comans qui sont
des esclaves vendus et achetés, et des sultans de leur lignée qui se tuent
sans cesse entre eux. Je l’ai fait pour démontrer que les Sarrasins ne
peuvent vivre sans que quelque adversité ne survienne et qu’ils ne
peuvent donc sortir d’Égypte et attaquer d’autres terres.
X
LE ROYAUME D’ÉGYPTE
Le royaume d’Égypte est riche et agréable. En longueur, il s’étend sur
quinze journées de voyage, en largeur sur trois journées seulement. La
terre d’Égypte est semblable à une île, entourée de deux côtés de désert
et de sable et de l’autre côté est la mer de Grèce. Vers l’est, elle est la plus
1 . Malik an-Nâsir n’avait que neuf ans en 1 293. Kitbogha prit le pouvoir au bout d’un
an, mais en fut dépouillé dès 1 296 par Malik al-Mansur.
2. Sarkhad est dans les environs de Damas.
3. Cette sorte de polo, d’origine persane, était très pratiquée au Proche-Orient.
4. Cela se passa en 1299. Malik an-Nâsir eut un règne troublé par plusieurs abdications,
mais qui dura jusqu’en 1341.
866
CHRONIQUE ET POLITIQUE
proche voisine de la Syrie. Entre les deux pays, il y a bien sept journées
de voyage, entièrement dans le sable. Vers l’ouest, elle est voisine d’une
province de la Barbarie appelée Barca, mais il y a bien quinze journées
de voyage au désert entre les deux. Vers le sud, elle est voisine du
royaume de Nubie où sont des chrétiens tout noirs en raison de la chaleur
du soleil ; il y a entre eux douze journées de voyage dans le désert et le
sable.
Il y a cinq provinces au royaume d’Égypte, la première est appelée Sait,
la deuxième Misr, la troisième Alexandrie, la quatrième Rosette, environ-
née de ^“uves comme une île, et l’autre est Damiette. La capitale du
royaun d’Égypte est nommée Le Caire, elle est grande et riche, proche
d’une autre cité nommée Misr '. Ces deux cités sont sur la rive du Nil, qui
court à travers l’Égypte et est appelé Gyon dans la Bible. Ce fleuve du
Nil est très bienfaisant, car il arrose et abreuve toutes les contrées qu’il
traverse et rend les terres plantureuses, abondant en tous biens. Le fleuve
du Nil a beaucoup de bons poissons et peut porter de grands navires, car
il est grand et profond. On pourrait louer sans réserve ce fleuve du Nil s’il
n e contenait une sorte d e bête, semblable à u n dragon, qui dévore hommes
et chevaux, dans l’eau ou sur la rive ; cette bête est appelée crocodile.
Le fleuve du Nil croît chaque année. Il commence à croître à la mi-août
et croît jusqu’à la Saint-Michel. Quand il a fini de croître, les gens du
pays laissent courir les eaux par des ruisseaux et des canaux qui arrosent
tout le pays et l’eau demeure quarante jours sur les terres. Puis la terre
sèche, les gens sèment et plantent et tout pousse grâce à cette inondation,
car il ne pleut ni ne neige dans ces régions, si bien qu’on distingue à peine
l’hiver de l’été. Les habitants de l’Égypte ont une colonne de marbre au
milieu du fleuve sur une petite île face à Misr et, quand le fleuve est en
crue, ils regardent les marques sur cette colonne qui leur indiquent par la
hauteur de l’eau s’ils auront abondance ou disette cette année et cela leur
sert à fixer les prix. L’eau du fleuve est saine à boire. En vérité, quand on
la puise au Nil, elle est très chaude, mais on la met dans des jarres de terre
et elle devient claire, froide et saine.
Il y a deux ports de mer au royaume d’Égypte, l’un est Alexandrie,
l’autre Damiette. Les nefs et les galères peuvent aborder à Alexandrie et
la cité a de fortes murailles. L’eau que l’on boit à Alexandrie vient du Nil
par des canaux et remplit des citernes qui sont nombreuses dans la cité.
Ils n’ont pas d’autre eau et, si on leur coupait l’eau, ils seraient en grande
difficulté et ne pourraient résister longtemps. Sinon, il serait très difficile
de prendre la ville d’assaut.
Éa cité de Damiette est sur le Nil, elle fut jadis bien fortifiée, mais elle
a été prise deux fois par les chrétiens, une fois par le roi de Jérusalem et
les autres chrétiens d’Orient, l’autre par le roi de Lrance, monseigneur
1. C’est le Vieux Caire.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
867
Saint Louis. Aussi, les Sarrasins l’ont détruite et transportée loin de la
mer et du fleuve, ils n’y ont construit ni mur ni forteresse. On l’appelle la
Nouvelle Damiette et l’ancienne est désertée. Le sultan tire de grands
revenus des navires qui entrent dans ces ports d’Alexandrie et de
Damiette. La terre d’Égypte a en abondance du sucre et d’autres produits,
mais ils ont peu de vin. Celui que l’on fait est très bon, de bonne odeur,
mais les Sarrasins n’osent pas en boire, cela leur est défendu par leur reli-
gion. Ils ont suffisamment de viande de mouton, de chèvre, de poule et
autres volatiles, mais peu de bœuf ; ils mangent de la viande de chameau.
Il y a au royaume d’Égypte des chrétiens, appelés Coptes. Ce sont des
Jacobins. Ils ont de belles abbayes qu’ils possèdent librement et en paix.
Ces Coptes sont les plus anciens habitants de l’Égypte, car les Sarrasins
ne commencèrent à habiter cette terre qu’après la conquête.
Les Égyptiens manquent de fer, de bois, de poix et d’esclaves pour ren-
forcer leur armée et n’en ont que si on leur en apporte d’autres pays. Ils
en ont grandement besoin et ne pourraient tenir longtemps sans en rece-
voir. Dans tout le royaume d’Égypte, il n’y a ni cité, ni château, ni autre
heu fortifié, sauf Alexandrie, qui a de très bons remparts, et la citadelle
du Caire, qui n’est pas très bien fortifiée. C’est en cette citadelle que le
sultan demeure. Toute la terre d’Égypte est défendue par l’armée et la
cavalerie et, dès lors qu’on les a battues, le pays est facile à conquérir
sans grand danger.
XI
IL EST TEMPS DE FAIRE LA GUERRE AUX ENNEMIS DE LA FOI CHRÉTIENNE
Nous avons montré les justes raisons que les chrétiens ont de faire la
guerre aux Sarrasins. Nous avons traité de la puissance de la Sainte
Église, de l’état des royaumes d’Égypte et de Syrie, du pouvoir du sultan
et de son armée. Il nous reste à dire quel est le temps convenable pour
commencer la guerre contre les ennemis de la foi chrétienne.
Brièvement, je crois pouvoir dire : « Voici le jour favorable. Voici le
jour du salut '. » Car en vérité il est proche le temps convenable pour aider
la Terre sainte, qui a été longtemps tenue en servitude par les mécréants.
C’est le temps favorable où le courage des fidèles du Christ doit s’enflam-
mer pour le « passage de Terre sainte », pour délivrer le Saint-Sépulcre
de Notre-Seigneur, source de notre foi, des mains des mécréants. Jamais
nous n’avons eu au temps passé l’espérance d’un temps aussi favorable,
comme Dieu, dans sa pitié, nous le montre de maintes manières.
En premier heu. Dieu tout-puissant et miséricordieux nous a donné un
1. Citation de saint Paul, 2 Cor vi, 2.
868
CHRONIQUE ET POLITIQUE
pasteur très saint, très chrétien et plein de vertus qui, jour et nuit depuis
qu’il a été placé sur le siège apostolique, réfléchit ardemment aux moyens
de secourir la Terre sainte d’outre-mer et de délivrer le Saint-Sépulcre de
Notre-Seigneur des mains des mécréants qui blasphèment le nom du
Christ. Nous pouvons donc croire fermement que Dieu a tourné ses
regards miséricordieux vers la Terre sainte et a choisi pour la racheter le
Saint-Père, notre seigneur le pape sous le règne duquel, par la miséricorde
de Dieu, la sainte cité de Jérusalem sera délivrée après avoir été longue-
ment tenue en servitude par nos ennemis pour nos péchés, et sera rendue
à sa liberté première et aux chrétiens.
XII
L'APPEL DE L’AUTEUR DE CE LIVRE AUX SEIGNEURS CHRÉTIENS
C’est maintenant le moment favorable et convenable où Dieu nous
montre clairement que la Terre sainte sera délivrée des mains des
ennemis. Car, par la grâce de Dieu, tous les rois et princes chrétiens et les
communes sont en bon état et en paix et n’ont pas entre eux les discordes
qu’ils avaient jadis et donc il semble bien que Dieu tout-puissant veuille
délivrer la Terre sainte.
Tous les chrétiens des divers pays, des divers royaumes, sont prêts à
prendre la croix et à passer outre-mer pour secourir la Terre sainte et à
offrir leurs personnes et leurs biens pour l’honneur de Notre-Seigneur
avec courage et bon vouloir.
XIII
SUITE DE L’EXHORTATION
C’est maintenant le temps favorable et convenable que Dieu montre
aux chrétiens, car la puissance des ennemis de la foi a été très affaiblie
par la guerre contre les Tartares, dans laquelle ils furent vaincus et perdi-
rent des guerriers innombrables. Et aussi parce que le sultan qui règne en
Égypte est un homme qui ne vaut rien. D’autre part, tous les princes sarra-
sins qui aidaient le sultan d’Égypte ont été tués ou anéantis par la puis-
sance des Tartares. Un seul demeurait, le sultan de Mardin, mais il vient
d’être soumis par les Tartares. Ainsi, on pourrait à présent reprendre la
Terre sainte sans péril et avec peu d’efforts, on pourrait conquérir le
royaume d’Égypte et celui de Syrie et on pounrait détruire complètement
la puissance des ennemis, plus aisément aujourd’hui que par le passé.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
869
XIV
SUITE DE L’EXHORTATION
C’est le temps favorable que Dieu montre aux chrétiens, car les Tarta-
res se sont offerts à aider les chrétiens contre les Sarrasins. C’est pour
cela que Carbanda, roi des Tartares a envoyé des messagers, offrant
d’employer toute sa puissance à confondre les ennemis de la chrétienté.
En ce moment, surtout grâce à l’aide des Tartares, la Terre sainte pourrait
être reconquise et les royaumes d’Égypte et de Syrie aisément conquis,
sans péril.
Il conviendrait que les chrétiens viennent en aide à la Terre sainte sans
trop attendre, car attendre n’est pas sans risques. Carbanda, qui est main-
tenant ami des chrétiens, pourrait mourir et être remplacé par un autre qui
serait de la secte de Mahomet et s’accorderait avec les Sarrasins. Il y
aurait alors grand dommage et péril pour la chrétienté et la Terre sainte
d’outre-mer.
XV
ADRESSE AU PAPE
Très Saint-Père, j’avoue à Votre Révérence que mon savoir est insuffi-
sant pour donner des conseils sur une affaire aussi importante que la
direction du passage en Terre sainte. Mais je ne veux pas encourir le châ-
timent du fils désobéissant et il me faut obéir à l’ordre de Votre Sainteté,
ce que nul chrétien ne peut refuser. Donc, en demandant d’abord de l’in-
dulgence pour ce que je vais dire, je vais donner mon avis, selon mon
petit savoir, sur ce passage en Terre sainte, mais je ne refuserai pas de
meilleurs conseils des sages.
XVI
L’ORGANISATION DU PASSAGE D’OUTRE-MER
Donc pour l’honneur de notre Seigneur Jésus-Christ, dont la miséri-
corde viendra je l’espère compléter mes lacunes, je dis que, pour conqué-
rir la Terre sainte avec le moins de peines et de dangers possible, les
chrétiens doivent pénétrer en cette terre et attaquer leurs ennemis en un
moment précis où ceux-ci subissent quelques adversités. Car si les chré-
1 . Oljaïtu portait le nom de Kharbanda avant de devenir khan. Il aurait peut-être reçu le
baptême.
870
CHRONIQUE ET POLITIQUE
tiens voulaient le faire alors que leurs ennemis sont en pleine prospérité,
ils ne pourraient arriver à leurs fins sans grandes peines et dangers. Nous
allons donc dire brièvement quelles peuvent être la prospérité et l’ad-
versité.
La prospérité, c’est quand les Sarrasins ennemis ont pour seigneur un
sultan vaillant et sage, qui gouverne ses sujets sans crainte de soulève-
ment ou de trahison. Ou bien quand ils ont été longuement en paix sans
guerre avec les Tartares ou quelque autre peuple. Ou encore quand il y a
une bonne année aux royaumes d’Égypte et de Syrie avec abondance de
céréales et d’autres vivres. Ou encore quand les voies terrestres et mariti-
mes sont ouvertes et sûres et que tout ce dont les ennemis ont besoin peut
leur être apporté des pays étrangers. Ou encore quand les Sarrasins sont
en paix avec les Nubiens et les Bédouins du désert d’Égypte et que ceux-
ci ne leur font ni menace ni guerre. Ou enfin quand les Turcomans et les
Bédouins qui demeurent dans les royaumes d’Égypte et de Syrie sont bien
soumis au sultan d’Égypte.
Si toutes ces conditions sont remplies, ce ne serait pas chose facile que
de détruire les ennemis.
XVII
SUR LE MÊME SUJET
Au contraire, l’adversité peut survenir pour les ennemis de mainte
manière. Par exemple si les mécréants se soulevaient et tuaient leur sultan
comme ils l’ont fait souvent. Depuis que la lignée des Comans a
commencé à avoir le pouvoir en Égypte, il y a eu neuf sultans ; de ces
neuf sultans qui ont gouverné l’Égypte jusqu’à aujourd’hui, quatre ont
péri par le glaive, Turan Shah, Qutuz, Malik al-Ashrâf et Ladjin, deux
furent empoisonnés, Baybars et Qalaûn, et les deux autres furent déposés,
Malik as-Saïd et Kitbogha. Et Malik an-Nâsir, qui est maintenant sultan,
a été déposé une fois et sa vie est peu sûre, dans l’attente d’une mauvaise
fin.
XVIII
SUR LE MÊME SUJET
Une autre adversité qui peut survenir, c’est que le fleuve du Nil ne
croisse pas assez pour inonder les terres, comme c’est nécessaire, car les
Sarrasins d’Égypte souffriraient alors de disette et de famine. Il n’y a pas
si longtemps que c’est arrivé et ils auraient dû quitter l’Égypte ou mourir
de faim si les chrétiens ne leur avaient pas apporté par mer du ravitaille-
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
871
ment par désir du gain. Si un tel accident survenait, les ennemis devien-
draient pauvres, devraient vendre leurs chevaux et leurs armes et
diminuer leurs forces armées et ainsi, ils ne pourraient quitter l’Égypte
pour venir en Syrie. En effet, il faut emporter alors avec soi huit jours de
vivres pour les hommes et les bêtes, car on ne trouve que du sable pendant
huit jours de marche. Donc, sans cheval ou chameau, il est impossible de
partir d’Égypte et le sultan ne pourrait secourir la Syrie.
Une autre adversité serait que les ennemis aient longtemps souffert de
la guerre ou encore que les routes de mer soient si bien surveillées que
rien ne puisse leur être apporté de ce dont ils ont le plus grand besoin, fer,
acier, bois, poix et esclaves ou toute autre chose qui puisse leur venir de
l’étranger ; sans tout cela, ils ne peuvent tenir.
Ou encore, si les Nubiens et les Bédouins faisaient la guerre au sultan,
car cette guerre l’empêcherait de quitter l’Égypte pour aller en Syrie. Ou
encore, si la terre de Syrie était affaiblie par une mauvaise année, la
sécheresse ou une attaque des Tartares ou toute autre cause. Car si les
revenus de Syrie baissent, l’armée d’Égypte ne pourrait venir ni demeurer
en Syrie, car on ne pourrait rien lui apporter d’Égypte ou d’ailleurs, et
l’armée ennemie ne pourrait quitter l’Égypte.
Donc, si les ennemis souffrent d’une de ces adversités, il est sûr qu’ils
seraient totalement empêchés de quitter l’Égypte pour venir défendre la
Syrie, et les chrétiens pourraient occuper facilement le royaume de Jéru-
salem, relever les cités et les châteaux sans obstacle et se fortifier de telle
manière qu’ils ne craindraient plus la puissance des ennemis.
XIX
LE COMMENCEMENT DU PASSAGE EN TERRE SAINTE
Après avoir exposé raisonnablement les prospérités et les adversités
qui pourraient survenir pour nos ennemis, je vais, dans cette partie, parler
du commencement du passage en Terre sainte, selon mon petit savoir,
pour obéir à Votre Sainteté.
Il me semble que pour organiser avec sûreté et profit le passage
général, il faudrait envoyer d’abord des gens d’armes à cheval et à pied
pour reconnaître quelle est la puissance de l’ennemi. À mon avis, il suffi-
rait de mille chevaliers, dix galées 1 et trois mille piétons. Cette armée
serait dirigée par un légat de l’Église et un chef sage et vaillant qui passe-
raient la mer avec elle, la dirigeraient et l’organiseraient. Ils aborderaient
à Chypre ou au royaume d’Arménie, selon ce qu’ils jugeraient le meilleur.
Puis, sans tarder, avec l’accord du roi d’Arménie, ils enverraient des mes-
1 . Navires à rames et à voiles d’environ 290 tonnes.
872
CHRONIQUE ET POLITIQUE
sagers à Carbanda, roi des Tartares, en lui demandant deux choses : d’or-
donner sur tout son territoire que rien ne soit envoyé en pays ennemi et
d’ordonner à ses gens d’armes de la région de Malatya 1 d’aller ravager la
région d’Alep.
Après cela, nos pèlerins chrétiens, joints à ceux du royaume de Chypre
et aux Arméniens, commenceraient la guerre et attaqueraient vigoureuse-
ment la terre des ennemis par terre et par mer et surveilleraient la côte,
de sorte que rien ne puisse être apporté en terre ennemie. Les chrétiens
pourraient aussi fortifier l’île de Tortose, qui est un bon point de débar-
quement pour les galées, et, de là, ils pourraient causer de grands domma-
ges à l’ennemi. En vérité je n’en dis pas plus sur la manière de
commencer la guerre et d’envahir les terres ennemies, car, selon l’état
des ennemis, il faudrait peut-être changer d’avis et prendre conseil des
personnes sages qui participeraient à l’entreprise, je vais donc dire rapide-
ment le profit que l’on pourrait tirer de ce premier petit passage.
XX
LE PROFIT À TIRER D’UN PREMIER PETIT PASSAGE OUTRE-MER
Le premier profit de ce petit passage serait que les ennemis seraient si
menacés par l’aide des autres chrétiens d’Orient et des Tartares qu’ils ne
pourraient être en repos et subiraient de grands ennuis et dommages. En
effet, si la guerre était menée contre le sultan d’Égypte par les chrétiens
et par les Tartares sur terre et sur mer, au royaume de Syrie, le sultan
devrait faire garder par son armée toutes les terres proches de la côte et
les autres menacées d’invasion. Et si les Tartares menaient la guerre de
Malatya à Alep, il faudrait que l’armée du sultan vienne du Caire défendre
Alep qui est à vingt jours de marche. Ceux qui viendraient du Caire pour
cette besogne seraient appauvris en peu de temps et devraient vendre leurs
chevaux et leurs harnais et auraient tant de difficultés qu’ils ne pourraient
tenir. Il faudrait donc que d’autres viennent et qu’eux s’en retournent. Au
bout de trois ou quatre relèves, les ennemis auraient perdu leurs biens et
souffert de grands maux.
D’autre part, le premier passage troublerait grandement l’ennemi, car,
avec l’arrivée des dix galées, plus celles qui viendraient à l’aide du
royaume d’Arménie ou de Chypre, les terres de la côte pourraient être
ravagées et pillées et les galées revenir en sûreté à l’île de Tortose. Et si
le sultan voulait défendre ces terres, il lui faudrait venir en personne avec
toutes ses forces du Caire en Syrie pour avoir suffisamment de gens pour
garder les terres côtières. Et la sortie du royaume d’Égypte pour venir en
I. Ville fortifiée à l’ouest de l’Euphrate, dans la Turquie orientale actuelle.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
873
Syrie serait dangereuse pour le sultan, car son armée pourrait être si trou-
blée de l’invasion des chrétiens qu’il ne pourrait lui donner de repos sans
dommage ; tout son trésor y passerait, car le sultan et son armée dépen-
sent une somme incroyable de deniers chaque fois qu’ils quittent l’Égypte
pour aller en Syrie.
Et les galées garderaient les ports et toutes les routes de mer, de sorte
que rien de ce dont les ennemis ont le plus grand besoin ne pourrait leur
être apporté. Ils ne peuvent tenir sans fer, acier, poix, bois, esclaves qui
leur viennent de l’étranger. De plus, les ennemis perdraient les revenus
qu’ils tirent des ports de la côte qui leur rapportent un grand avoir.
XXI
SUR LE MÊME SUJET
Et s’il arrivait que les ennemis subissent quelque adversité et ne puis-
sent partir d’Égypte ni secourir les terres de Syrie, les pèlerins de ce
premier passage, avec l’aide des autres chrétiens d’Orient, pourraient
relever la cité de Tripoli. Il y a dans les monts du Liban environ quarante
mille chrétiens, bons combattants, qui aideraient grandement les pèle-
rins ; ils se sont maintes fois rebellés contre le sultan en causant des dom-
mages à son armée. Une fois la cité de Tripoli relevée, les chrétiens
pourraient la tenir jusqu’à l’arrivée du passage général et pourraient s’em-
parer de tout le comté de Tripoli, ce qui aiderait beaucoup l’armée du
passage général, car elle trouverait un port préparé où elle pourrait débar-
quer en sécurité. Et si les Tartares occupaient le royaume de Syrie et la
Terre sainte, les chrétiens seraient prêts à recevoir d’eux les terres, à les
fortifier et à les garder.
Moi qui connais assez bien les intentions des Tartares, je crois ferme-
ment qu’ils donneraient volontiers aux chrétiens la garde des terres qu’ils
conquerraient sur les Sarrasins, en toute liberté et franchise, car ils ne
peuvent demeurer dans ces contrées en raison des fortes chaleurs de l’été.
Donc, ils trouveraient bon que les chrétiens tiennent les terres et les
gardent, car les Tartares ne combattent pas le sultan d’Égypte pour
conquérir des pays et des villes, ils ont toute l’Asie à eux, mais parce que
le sultan a toujours été leur principal ennemi et leur a causé plus de torts
que nul autre, notamment quand ils étaient en guerre avec d’autres
voisins.
Donc, pour toutes ces raisons, je crois que pour commencer l’entre-
prise, il suffit, comme je l’ai dit, de mille chevaliers, dix galées et trois
mille sergents. Il me semble qu’au début, davantage de gens ne servirait
à rien et occasionnerait beaucoup trop de dépenses.
874
CHRONIQUE ET POLITIQUE
XXII
SUR LE MÊME SUJET
En outre, avec ce premier passage, ceux qui seraient restés toute une
saison outre-mer connaîtraient les conditions de vie là-bas, la puissance
et les habitudes des ennemis et pourraient ainsi avertir les autres qui parti-
ciperaient au passage général. Et si les Tartares, en raison d’une guerre
avec leurs voisins ou pour toute autre cause, ne pouvaient ou ne voulaient
aider les chrétiens contre les Sarrasins, que le sultan et son peuple soient
en période de prospérité et qu’il ne soit pas aisé de conquérir la Terre
sainte et de la délivrer de la puissance des ennemis, Votre Paternité,
connaissant la situation de la terre d’outre-mer et la puissance du passage
général, pourrait avoir de meilleurs conseils et avertissements sur ce qu’il
conviendrait de faire ou non, organiser le passage général ou attendre un
temps et une saison plus convenables. Ainsi, on pourrait éviter les ennuis
et les périls possibles.
XXIII
L'AUTEUR PARLE AU PAPE DU PASSAGE OUTRE-MER
Pardonnez-moi, Votre Sainteté, si j’ose dire encore deux choses. La
première, que Votre Sainteté veuille bien écrire au roi des Géorgiens, qui
sont chrétiens et plus que toute autre nation dévots aux pèlerinages et aux
sanctuaires de Terre sainte, afin qu’ils aident les pèlerins à reconquérir la
Terre. Je crois fermement que, pour l’honneur de Dieu et le respect envers
Votre Sainteté, ils accueilleraient favorablement votre demande, car ce
sont des chrétiens dévots, nombreux, puissants et vaillants aux armes et
ils sont presque voisins du royaume d’Arménie. L’autre requête est que
vous écriviez au roi des Nubiens, qui sont chrétiens et ont été convertis à
la foi au Christ par l’apôtre saint Thomas en Ethiopie, pour leur demander
de faire la guerre au sultan et à son armée. Je crois fermement que les
Nubiens, pour l’honneur de notre Seigneur Jésus-Christ et par respect
envers Votre Sainteté, feraient la guerre au sultan et à son armée et cause-
raient de grands dommages à son armée et à sa puissance. Ce serait un
grand désarroi dans l’armée du sultan. Ces lettres pourraient être
envoyées au roi d’Arménie qui les ferait traduire en leur langue et les
enverrait par des messagers sûrs.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
875
XXIV
LE PASSAGE GÉNÉRAL OUTRE-MER
Avec dévotion et fidélité, selon mon petit savoir, je vous ai dit ce qu’il
convenait de faire pour le commencement du passage pour secourir la
Terre sainte. Toujours pour obéir à l’ordre de Votre Sainteté, je dirai ce
qui convient pour le passage général outre-mer.
XXV
LES TROIS ROUTES QUE PEUT PRENDRE LE PASSAGE GÉNÉRAL OUTRE MER
Le passage général peut emprunter trois routes. L’une serait par la Bar-
barie, mais j’en confie le conseil à ceux qui connaissent la situation de ce
pays. L’autre serait la route de Constantinople, c’est celle qu’ont suivie
le duc Godefroy de Bouillon et les autres pèlerins de ce temps-là. Je crois
que le passage général pourrait aller en toute sécurité jusqu’à la cité de
Constantinople, mais, après la traversée du Bras-Saint-Georges, de la
Turquie jusqu’au royaume d’Arménie, la route ne serait pas sûre à cause
des Turcomans qui sont sarrasins et habitent en Turquie. Mais en vérité,
les Tartares pourraient rendre la traversée libre et sûre et ordonner que
l’on apporte de Turquie à l’armée des pèlerins du ravitaillement et des
chevaux à prix convenable.
L’autre route, qui est connue de tous, est celle de la mer. Si l’on veut
faire ce passage par mer, il faut que dans tous les ports de la côte on
prépare des nefs et d’autres vaisseaux en nombre suffisant pour transpor-
ter les pèlerins. Il faudrait fixer un moment, à une saison convenable, où
tous les pèlerins seraient prêts à monter sur les nefs pour faire le passage
ensemble. Ils pourraient s’arrêter à Chypre pour se reposer, ainsi que les
chevaux, des fatigues de la traversée. Après être arrivés à Chypre et s’être
reposés quelques jours, si les pèlerins du premier passage ont fortifié la
cite de Tripoli ou une autre sur la mer, ceux du passage général pourraient
traverser en droiture et ce serait chose aisée.
Si, par hasard, les pèlerins du premier passage n’avaient fortifié aucune
ville en Syrie, il conviendrait que le passage général se fasse par le
royaume d’Arménie. Les pèlerins se reposeraient avec leurs chevaux au
royaume de Chypre jusqu’à la fête de Saint-Michel, pour éviter les incon-
vénients de la chaleur de l’été dans les plaines d’Arménie. Après la Saint-
Michel, ils pourraient demeurer en toute sûreté en terre arménienne où ils
trouveraient tout ce dont ils ont besoin. Ils pourraient demeurer en la cité
de Tarse bien à l’aise, ils y trouveraient de l’eau en abondance et des pâtu-
rages pour leurs chevaux. Du royaume de Turquie voisin viendraient la
876
CHRONIQUE ET POLITIQUE
nourriture, les chevaux et tout ce dont l’armée aurait besoin, d’Arménie
également. Ils pourraient passer l’hiver en Arménie puis, au printemps
suivant, l’armée des pèlerins pourrait aller par terre jusqu’à Antioche,
à une journée de distance, pendant que les navires arriveraient par mer
au port d’Antioche, ainsi l’armée de mer et l’armée de terre se rejoin-
draient.
Après avoir occupé la cité d’Antioche, qu’ils prendraient rapidement
avec l’aide de Dieu, les pèlerins pourraient s’y reposer plusieurs jours
et de là faire des raids de pillage sur les terres ennemies des environs.
Ils pourraient connaître l’état et la détermination des ennemis. Dans
cette région d’Antioche, il y a beaucoup de chrétiens, bons guerriers,
qui viendraient rencontrer l’armée chrétienne et lui rendraient des ser-
vices.
Les pèlerins pourraient ensuite aller par le rivage jusqu’à la cité de Lao-
dicée, ce serait la route la plus courte et la meilleure, et la flotte pourrait
suivre de près l’armée de terre. Mais il y a un mauvais passage entre le
château de Marqab et le rivage, très difficile pour une troupe importante.
S’il arrivait que les ennemis aient garni ce passage pour l’interdire aux
pèlerins, nos gens pourraient revenir sans danger à Antioche et prendre la
route d’Apamée et de Shaizar en remontant le fleuve Oronte. Sur cette
route, l’armée trouverait des pâturages, de l’eau et des terres ennemies
abondantes en ressources de toutes sortes dont elle pourrait se servir à
l’aise. Par cette route, nos gens pourraient aller jusqu’à la cité de Hama,
une très riche ville que les chrétiens pourraient facilement occuper avec
l’aide de Dieu. S’il arrivait que les ennemis veuillent défendre Hama
parce qu’elle est riche et qu’ils livrent bataille aux chrétiens, ceux-ci
auraient grand avantage à combattre en ce lieu et, avec l’aide de Dieu, ils
triompheraient facilement des ennemis.
Une fois vaincue l’armée du sultan, les chrétiens ne rencontreraient
plus aucun obstacle et pourraient marcher droit sur Damas et la prendre,
ou bien elle se rendrait par pacte aux chrétiens. Car, le sultan étant vaincu,
les gens de Damas ne pourraient se défendre et se rendraient volontiers
pour avoir la vie sauve, comme ils le firent à Hulagu et à Ghazan après
leur victoire sur le sultan. Après avoir pris Damas, les chrétiens pourraient
atteindre Tripoli en trois jours et pourraient reconstruire la ville, aidés par
les chrétiens du mont Liban. Tenant la cité de Tripoli, les chré-
tiens pourraient ensuite conquérir le royaume de Jérusalem avec l’aide de
Dieu.
LA FLEUR DES HISTOIRES... — LIVRE IV
877
XXVI
LES RAISONS POUR LESQUELLES L’AIDE DES TARTARES SERAIT
TRÈS PROFITABLE AUX CHRÉTIENS
À mon avis, les Tartares pourraient accompagner les chrétiens en grand
nombre, jusqu’à environ dix mille. Ils seraient d’un grand secours aux
chrétiens contre les Sarrasins, rien qu’en cheminant à travers le pays. Car,
craignant les Tartares, les Bédouins et les Turcomans n’oseraient appro-
cher de l’armée chrétienne et les Tartares fourniraient à l’armée
chrétienne du ravitaillement qu’ils feraient venir de terres lointaines par
appât du gain. Grâce aux Tartares, on pourrait connaître les projets des
ennemis, car les Tartares se déplacent rapidement et connaissent bien les
chemins et savent entrer et sortir de jour comme de nuit. Et les Tartares
pourraient être très utiles pour prendre villes et cités, car ils sont très
habiles à cela.
Et s’il arrivait que Carbanda, ou un autre, pénètre en Égypte avec toute
son armée, il faudrait se séparer d’eux, car les Tartares ne voudraient pas
se plier aux volontés des chrétiens et cecx-ci ne pourraient suivre les Tar-
tares qui sont tous à cheval et se déplacent en hâte, alors que les chrétiens
ne le peuvent à cause des piétons.
XXVII
COMMENT LES TARTARES SE COMPORTENT ENVERS LES CHRÉTIENS
QUAND ILS VOYAGENT EN LEUR COMPAGNIE
Quand les Tartares ont le pouvoir et se voient les plus forts, ils sont
dédaigneux et orgueilleux ; ils ne pourraient s’empêcher de nuire aux
chrétiens, et les chrétiens ne pourraient le supporter. Ainsi naîtraient des
contestations et de la haine entre eux. Mais on pourrait remédier à cela en
décidant que les Tartares iraient par la route de Damas, comme ils ont
coutume de le faire, et les chrétiens iraient vers le royaume de Jérusalem.
Ainsi éloignés les uns des autres, la paix serait gardée entre chrétiens et
Tartares et la puissance des ennemis serait plus vite détruite par les deux
forces que par une.
Il faut rappeler encore une chose à Votre Sainteté, c’est que les projets
des chrétiens soient soigneusement tenus secrets. Car, au temps passé, les
chrétiens ont connu de grands ennuis pour n’avoir pas su tenir secrets
leurs projets, les ennemis ont ainsi échappé à de grands périls et ont
empêché les chrétiens de réaliser leurs vœux. Mais même si la nouvelle
du passage général ne peut être cachée, car elle court par le monde entier,
cela ne sera d’aucun avantage pour les ennemis. Car aucune aide ne
878
CHRONIQUE ET POLITIQUE
pourra leur venir de nulle part et on pourra masquer les intentions des
chrétiens en faisant semblant d’entreprendre une chose et en en faisant
une autre. Les Tartares ont eu souvent bien des ennuis pour n’avoir pu
tenir secrets leurs projets. Ils ont coutume en effet, à la première lune de
janvier, de décider de tout ce qu’ils feront dans l’année. S’il arrive qu’ils
veuillent faire la guerre au sultan d’Égypte, cette décision est aussitôt
connue de tous. Les Sarrasins le font savoir au sultan, qui se fortifie
contre eux. Les Sarrasins, eux, savent bien cacher leurs projets et cela leur
a été souvent bénéfique.
Voilà ce que nous avions à dire sur le passage en Terre sainte.
XXVIII
L'AUTEUR SUPPLIE LE PAPE DE BIEN VOULOIR RECEVOIR SON OUVRAGE
Après tout ceci, je prie humblement qu’il plaise à Votre Sainteté de
recevoir avec bonté ce que j’ai écrit avec dévotion sur le passage en Terre
sainte. Et veuillez corriger ce que j’ai dit de trop ou d’insuffisant. Je n’au-
rais jamais eu la hardiesse de donner mon avis sur une affaire aussi impor-
tante que le passage en Terre sainte si Votre Sainte Paternité ne m’en
avait donné l’ordre. Placée sur le siège pastoral par la providence de Dieu,
Elle a pensé de tout cœur et avec grand désir à proposer les moyens de
délivrer des mains des ennemis mécréants la Terre sainte, arrosée du pré-
cieux sang de notre Seigneur Jésus-Christ. Pour cela, Elle a appelé à un
concile tous les rois et princes chrétiens afin d’avoir conseil et avis sur le
passage en Terre sainte. C’est Dieu tout-puissant et miséricordieux qui
nous montre par de vrais signes qu’il veut délivrer la Terre sainte de l’es-
clavage où la tiennent les mécréants au temps de Votre Sainte Paternité.
Prions tous humblement que longue vie et bonheur Lui soient donnés par
ce Dieu qui vit et règne aux siècles des siècles. Amen.
Ainsi finit le livre des Histoires des terres d’Orient écrit par un homme
religieux, frère Hayton, de l’ordre des Prémontrés, seigneur de Cruk,
cousin germain du roi d’Arménie, sur le passage en Terre sainte, sur
l’ordre du Saint-Père notre seigneur le pape Clément V en la cité de Poi-
tiers. Moi, Nicolas Falcon, de Toul, j’ai écrit ce livre d’abord en français,
comme le frère Hayton me le dictait, sans note ni exemplaire, puis je l’ai
traduit de français en latin. Notre seigneur le pape a reçu ce livre l’an du
Seigneur 1307, au mois d’août. Deo gracias. Amen.
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les relations du pèlerinage Outre-Mer :
des origines à l ’âge d ’or
par Béatrice Dansette
F.SSAI DE DÉFINITION DU GENRE
Les voyages ont tenu une place considérable dans l’Occident médiéval,
ce qui peut sembler un paradoxe dans une société qui fut très cloisonnée,
et pourtant l’homme au Moyen Âge ne cessa de se déplacer : voyages de
clercs et de marchands, migrations de toute nature, défrichements, expé-
ditions maritimes, missions et pèlerinages faisaient partie de sa vie quoti-
dienne. La très grande variété des récits de voyage rend difficile, ainsi
que l’a souligné Jean Richard 1 , l’établissement de leur typologie, mais
les relations de pèlerinage outre-mer à Jérusalem y occupent une place
bien particulière, et, très prisées des contemporains, elles figuraient
souvent en vertu de leur genre propre dans les bibliothèques médiévales,
ainsi par exemple dans la section Outre-Mer de la « Librairie » du duc de
Bourgogne, Philippe le Bon.
Ces relations représentent en effet un genre littéraire bien défini puis-
qu’elles ont toujours pour objet la description d’un pèlerinage occidental
aux Lieux saints du christianisme. Cependant, il s’agit d’un genre double,
où le récit du pèlerin se mêle au récit du voyageur attiré par les mirages
de l’Orient. Rédigées dès la fin de l’Antiquité, ces sources narratives ont
bien évidemment évolué au cours des siècles, et se sont multipliées au
xv c siècle, âge d’or de ce genre littéraire dont les règles de composition
ne furent pas fixes pour autant.
Le « voyage outre-mer » fut avant tout un itinéraire spirituel, une
sequela Christi, marche à la suite du Christ pour la conversion du chré-
tien, en Terre sainte, berceau du christianisme défini par saint Jérôme
comme une partie de la Foi, pars Fidei. Les textes présentés ici, malgré
une sélection inévitable, ont été choisis pour illustrer cette longue tradi-
tion du pèlerinage occidental à Jérusalem, et ils ne sont en aucun cas des
1 . Jean Richard, Les Récits de voyage et de pèlerinage, Tumhout, Brépols, 198 1 , p. 24.
882
PÈLERINAGES EN ORIENT
relations de croisades. Les neuf récits de ce livre vont donc permettre de
saisir la différence entre pèlerinage et croisade, et de lever une certaine
ambiguïté. Cette ambiguïté se retrouve d’ailleurs chez les chroniqueurs
eux-mêmes qui utilisent le mot peregrinus (pèlerin) pour désigner indiffé-
remment le croisé, homme de guerre, ou le pèlerin pacifique. C’est qu’au-
delà de leur différence, tous deux partageaient bien la même espérance
salvatrice en entreprenant leur peregrinatio transmarina. Si le pèlerinage
armé et le pèlerinage pacifique présentent donc des points communs sur
le plan idéologique, ce qui entraîne parfois une parenté entre leurs récits,
la croisade reste d’abord une conquête militaire et toute assimilation entre
les deux pèlerinages prête à confüsion '.
Les pèlerinages en Terre sainte étaient également une « Invitation au
voyage ». En tant que tels, ils suscitèrent dès leur origine une certaine
hostilité : saint Augustin les désapprouva, suivi tout au long du Moyen
Âge par de nombreux théologiens et mystiques, et la littérature médiévale
se fit souvent l’écho de la désapprobation des contemporains à l’encontre
de ces lointains voyages qui, sans aucun doute, laissaient parfois libre
champ à toutes sortes d’excès, les faux pèlerins n’étant pas rares. Ainsi
lisait-on dans V Imitation de Jésus-Christ, traité spirituel rédigé vers 1440
par Thomas Hemerken a Kempis, un moine d’origine rhénane : « Ceux
qui partent en pèlerinage, se sanctifient rarement. » Cette opinion géné-
rale concernant les pèlerinages, si nombreux dans la chrétienté, valait
aussi pour le pèlerinage à Jérusalem, mais celui-ci conserva cependant
une place exemplaire dans la piété du peuple chrétien.
Le voyage outre-mer, entrepris tout au long du Moyen Âge par les
Occidentaux, offrit donc ce double aspect d’itinéraire spirituel et d’invita-
tion au voyage. Les récits séculaires des pèlerins constituent pour nous
une source d’informations irremplaçable sur les relations entre l’Orient et
l’Occident. Les pèlerins hiérosolymitains que Dante surnomma les « Pau-
miers » dans sa Vita nuova 1 2 , nous ont transmis à différentes époques la
description de trois univers interdépendants :
— celui de l’Ancien Testament, dont les grands épisodes se locali-
saient en Palestine, au Sinaï et en Égypte ;
— l’univers christologique, à savoir la Palestine où se déroula la vie
du Christ ;
— enfin, le Proche-Orient, qui devint au cours des siècles un monde
de plus en plus étranger aux pèlerins occidentaux lorsque les Lieux saints
passèrent de la domination romano-byzantine à celle de l’Islam. Les pèle-
rins, à travers leurs écrits rendant compte de l’évolution d’une géographie
1 . Arye Graboïs, « Les pèlerins occidentaux en Terre sainte au Moyen Âge », Studi
medievali, t. 30, 1989, p. 15-48.
2. Dante, Œuvres complètes, traduction et commentaires par André Pézard, Paris,
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1988, p. 79.
LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER
883
sacrée devinrent de véritables « pérégrins » (peregrinus = étranger) en
abordant la Terre sainte après la disparition des États latins d’Orient en
1291, et constituèrent « une minorité étrangère dans sa patrie spirituelle »,
selon l’expression d’Aryeh Graboïs.
HISTORIQUE DU GENRE LITTÉRAIRE
Les origines
Les débuts de cette littérature occidentale remontent au iv e siècle,
puisque le premier récit que nous possédons, Y Itinéraire de Bordeaux à
Jérusalem 1 2 , fut rédigé en 333 par un pèlerin aquitain anonyme. Son pèle-
rinage coïncida avec la mise en valeur des Lieux saints, alors que l’empire
romain adoptait officiellement le christianisme. L’empereur Constantin
manifestait ce qu’Henri-Irénée Marrou appela « une sympathie agissan-
te » pour la nouvelle religion, faisant édifier de nombreuses églises dans
toute la Palestine, en particulier à Jérusalem. Le pèlerin de Bordeaux
admira quatre basiliques édifiées par l’empereur et sa mère Hélène : celles
du Saint-Sépulcre, du mont des Oliviers, appelée ultérieurement par les
pèlerins Eleona, celles de Bethléem et de Mambré près d’Hébron. Son
récit témoigne de la politique religieuse impériale visant à fournir des
lieux de culte aux chrétiens. Pour propager le christianisme, l’empereur
et la hiérarchie ecclésiale édifièrent des églises sur les sites bibliques,
honorant particulièrement les lieux de la vie et de la mort du Christ par
de somptueuses constructions. Constantin, par l’entremise de l’évêque
Macaire, transforma Jérusalem en un vaste chantier pour découvrir les
vestiges de la Passion qui avaient été effacés par l’empereur Hadrien vers
130, après qu’il eut détruit la capitale juive révoltée contre Rome et
construit une nouvelle ville, Aelia capitolina. Dès 326, l’impératrice
Hélène se rendit en pèlerinage à Jérusalem alors que débutaient les fouil-
les, et elle fut à l’origine de la vogue des pèlerinages aux Lieux saints. On
lui attribua la découverte, Y Invention delà vraie Croix : c’est Eusèbe de
Césarée, le père de Y Histoire ecclésiastique et favori de l’empereur, qui
rapporte cette tradition, transmise ensuite par la majorité des récits de
pèlerinage. La dédicace de la basilique du Saint-Sépulcre, construction
double édifiée à la fois sur le tombeau du Christ et le Calvaire, eut lieu le
13 septembre 335, et donc le pèlerin aquitain ne put la voir achevée.
D’autres pèlerins poursuivront la description des Lieux saints en s’ins-
1 . P. Maraval, Lieux saints et pèlerinages d’Orient, Histoire et Géographie des origines
à la conquête arabe, Paris, le Cerf, 1985, p. 23-60.
2. « Itinerarium a Burdigala Hierusalemusque », Itinera et alia geographica , Corpus
Christianorum, sériés latina, Tumhout, Brépols, 1965.
884
PÈLERINAGES EN ORIENT
pirant souvent de textes qui faisaient autorité. Ainsi, un des plus illustres
pèlerins du iv e siècle, saint Jérôme, traduisit en latin vers 390 Y Onomasti-
con d’Eusèbe de Césarée, sorte de catalogue des toponymes bibliques
qu’il compléta et auquel se référèrent dorénavant les pèlerins en rédigeant
leur récit, d’autant que l’inventaire des Lieux saints s’acheva avec l’Anti-
quité tardive.
En 395, la division de l’Empire romain entre Orient byzantin et Occi-
dent barbare n’entraîna pas pour les siècles à venir la suppression des
pèlerinages occidentaux en Terre sainte. Mais les événements successifs
au Proche-Orient eurent comme conséquence, soit de remettre en cause
le libre accès des Lieux saints, soit au contraire de favoriser le déroule-
ment du voyage outre-mer.
Les récits de pèlerinage durant la période byzantine delà Terre sainte (395-
636)
Le récit anonyme d’un pèlerin parti de Plaisance avant 562 1 décrit les
Lieux saints alors qu’ils venaient d’être embellis par l’empereur Justinien
(527-565). Relaté à la première personne, son récit est d’autant plus pré-
cieux qu’il décrit les sanctuaires peu avant leur destruction par les Perses.
Les empereurs byzantins s’étaient épuisés à guerroyer contre les Sassani-
des (224-651), leurs grands rivaux en Orient, et le 20 mai 614, ils per-
daient Jérusalem conquise par les Perses. Une partie des habitants fut
massacrée, d’autres déportés, et les sanctuaires furent incendiés. Mais dès
622, avant que l’empereur Héraclius ne reprît la ville sainte, un édit du
roi des Perses avait autorisé les chrétiens à restaurer les Lieux saints. Ces
affrontements ne favorisèrent pas, à l’évidence, le déroulement continu
des pèlerinages occidentaux, d’autant que d’autres bouleversements s’an-
nonçaient au Proche-Orient.
Les récits de pèlerinage durant la première domination arabo-musul mane
des Lieux saints
Le Proche-Orient connut au vu e siècle une complète redistribution de
peuples et de souverainetés. Byzance et les Perses, affaiblis par leur lutte
réciproque, laissèrent la place à d’autres vainqueurs, les soldats de
l’Islam, qui s’emparèrent de Jérusalem en 638. La Palestine passa tout
entière sous domination musulmane, mais le calife Omar préserva les
Lieux saints de la destruction. Bien plus, à l’issue de négociations avec le
1 . Itinerarium Antonini Placentini, un viaggio in Terra santa del 560-570 , éd. Celestina
Milani, Milan, 1977.
LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER
885
patriarche de Jérusalem, Sophronios, il autorisa la poursuite des pèlerina-
ges chrétiens.
Lorsque les Lieux saints furent aux mair.s des califes Omeyyades (638-
75 1), un évêque gaulois, Arculphe, se rendit en pèlerinage à Jérusalem
Il visita la ville vers 670 et décrit dans sa relation de voyage les sanctuai-
res reconstruits après l’invasion perse par le moine Modeste. Son récit fut
un des « best-sellers » du Moyen Âge. Il le dicta, à partir de ses notes de
voyage, à un moine de grande réputation, Adamnan, abbé d’Iona en
Irlande. Bède le Vénérable (674-735), un des plus célèbres moines lettrés
de l’Angleterre, en rédigea un abrégé, le De locis sanctis, qui fut long-
temps un ouvrage de référence pour les pèlerins occidentaux.
Les Omeyyades dirigeant depuis Damas un immense empire, dont les
frontières s’étendaient de la Chine à l’Espagne, pratiquèrent d’abord une
politique de tolérance religieuse à l’égard des chrétiens et des juifs. Mais
vers 720, leur pouvoir ébranlé par les rivalités internes, les premières
mesures de persécutions contre les chrétiens apparurent. À cette époque,
un moine anglo-saxon, Willibald, accomplit un pèlerinage en Terre
sainte, et des extraits de sa relation sont présentés ici. Évangélisateur de
la Germanie, ce pèlerin manifesta son désir de connaître le berceau du
christianisme. C’est le temps des progrès de la christianisation de l’Eu-
rope, du développement du culte des saints, mais aussi du commerce des
reliques et de la formation de diverses légendes ayant trait à la Terre
sainte.
Avec la domination des Abbassides s’ouvrait une autre période pour
les Lieux saints. Après la crise révolutionnaire de 750 qui mit fin au
califat omeyyade, les califes abbassides s’installèrent à Bagdad, prenant
la tête de l’empire arabo-musulman. La Palestine devint alors un des dis-
tricts de la Syrie, de peu d’intérêt pour la nouvelle dynastie, toute tournée
vers l’Orient. Le récit du moine franc Bernard, rédigé vers 865 et présenté
ici, se situe à la fin de la période de grandeur et de prospérité de l ’empire
abbasside, illustrée par les califes Mansur, Harun al-Rachid et Mamun,
dont les noms sont inséparables des contes des Mille et Une Nuits. Le
pèlerin franc décrit dans son récit les fondations latines attribuées à Char-
lemagne, en particulier un hôpital à Jérusalem destiné aux pèlerins. Il
confirme les affirmations du biographe de l’empereur, Eginhard, concer-
nant l’existence d’un protectorat franc sur les Lieux saints qui aurait été
le résultat d’un accord entre Charlemagne et le célèbre calife de Bagdad,
Harun al-Rachid. Faute d’autres documents, il est difficile de cerner la
réalité de ces accords, d’autant que ce protectorat aurait pris fin dès le
ix e siècle.
Le Proche-Orient subit de nouveaux bouleversements qui provoqué-
1. Le récit d’Arculphe figure dans « Adamnan’s De locis sanctis », éd. Denis Meehan,
texte et traduction, Scriptores latini Hiberniae , vol. III, Dublin, 1983.
886
PÈLERINAGES EN ORIENT
rent en 842 le morcellement de l’empire musulman. Les Lieux saints
comme l’ensemble de la Palestine passèrent sous le contrôle de l’Égypte
des Toulounides. Puis, au X e siècle, des califats rivaux surgirent, notam-
ment celui des Fatimides de Tunisie. Ces musulmans chi’ites s’emparè-
rent à leur tour de l’Égypte et de la Palestine (969), y maintenant leur
domination jusqu’en 1171. L’un d’entre eux, le calife Hâkim, avait détruit
le Saint-Sépulcre en 1009 et lança des persécutions contre les chrétiens.
Mais après son règne, le contexte politique du xi e siècle favorisa la reprise
des pèlerinages occidentaux. En effet l’Empire byzantin retrouvait sa
puissance sous la dynastie des empereurs macédoniens qui peu à peu nor-
malisèrent leurs relations avec les Fatimides d’Égypte, ce qui permit la
reconstruction du Saint-Sépulcre entre 1027 et 1048. Les pèlerins revin-
rent alors en grand nombre à Jérusalem jusqu’à la veille de la première
croisade, où apparaissent alors des pèlerinages collectifs. Nous ne possé-
dons pas de récit de voyage célèbre pour le xi e siècle, mais les chroniques
font état de l’importance de ces pèlerinages occidentaux en Terre sainte
durant cette période. Deux phénomènes ont sans doute contribué à leur
développement, la conversion au christianisme des Hongrois et de leur
roi Étienne qui rendit la route de Constantinople très sûre pour les pèle-
rins, ainsi que les progrès généraux de la christianisation en Europe favo-
risant la pratique des pèlerinages. Le chroniqueur Raoul Glaber parle
d’une « foule de pèlerins » qui s’était rendue à Jérusalem après les des-
tructions du calife Hâkim. Même s’il faut relativiser le propos, il souligne
néanmoins un phénomène qui se renforce dans la seconde moitié du
xi e siècle, la « collectivisation » du voyage outre-mer. Les sources nous
apprennent, par exemple, qu’en 1064 eut lieu un pèlerinage à Jérusalem
qui rassembla plusieurs milliers de pèlerins dont de très nombreux Nor-
mands. Ces conquérants, des plus nobles comme les Hauteville, jus-
qu’aux mercenaires, se répandaient à cette époque de l’Angleterre à la
Méditerranée à la recherche de terres. Dès 1 064 par conséquent, le voyage
outre-mer devenait une tentative de croisade ', et lcsque le pape Urbain II
lança son appel à la croisade au concile de Clermont en 1095, à la suite
de la conquête des Lieux saints par les Turcs seldjoukides qui avaient
désorganisé les pèlerinages chrétiens, le désir de la guerre sainte en Occi-
dent n’était pas motivé uniquement par une revanche sur l’Islam.
Or, le développement des pèlerinages collectifs supposait le libre accès
des Occidentaux au Saint-Sépulcre. En outre, l’attrait des richesses de ces
régions outre-mer s’exerçait sur une Europe en pleine expansion démo-
graphique et économique. Mais la lutte contre les « infidèles », détenteurs
du tombeau du Christ, fut certainement une des principales motivations
des pèlerins qui se croisèrent en cette fin du xi e siècle.
1. Ludovic Lalanne, « Des pèlerinages en Terre sainte avant les croisades », Bibliothè-
que de l’École des chartes, 1845-1846, p. 21.
LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE MER
887
Les relations de voyage outre-mer au temps des croisades : xf-xnf siècle
L’éparpillement des forces musulmanes et la décadence du califat
abbasside à Bagdad, dont les Turcs s’étaient emparés en 1055, ont facilité
la réussite de l’extraordinaire aventure de la croisade franque. Les Occi-
dentaux devinrent alors en 1099 les maîtres des Lieux saints qu’ils ravi-
rent aux Fatimides d’Égypte. L’installation du royaume franc de
Jérusalem (1099-1291) renforça l’afflux des pèlerins 1 sur les lieux de
culte que le clergé latin partageait avec les chrétiens orientaux. Avec les
pèlerins, croisés, colons, chroniqueurs et clercs occidentaux prirent pos-
session du berceau de christianisme. L’Occident retrouvait ses racines
religieuses. Mais très rapidement apparaissait la faiblesse numérique des
colons, ce qui compromit sans cesse la colonisation latine en Palestine.
Ce fut toutefois pendant quelques décennies une période privilégiée pour
les pèlerinages occidentaux, car les pèlerins trouvèrent des facilités de
transport maritime et des structures d’accueil, inconnues jusqu’alors. Des
guides et des descriptions de la Terre sainte furent rédigés à leur intention,
mais les relations de pèlerinage restèrent encore peu nombreuses, malgré
l’essor de la prose dans la littérature occidentale. Le récit de l’ Anglo-
Saxon Saewulf 2 fait partie de ce modeste ensemble de textes relatif à cette
période. Son pèlerinage se déroula entre juillet 1 102 et septembre 1 103.
Il nous donne peu de détails personnels dans son récit, mais décrit la basi-
lique du Saint-Sépulcre qui avait été restaurée par l’empereur Constantin
Monomaque en 1048 après sa destruction par le calife Hâkim. Son témoi-
gnage se situe avant la reconstruction de cette basilique par les croisés au
début du xn e siècle.
Un autre récit de l’époque des croisades, celui de Jean de Wurzburg 3 ,
rédigé vers 1 162, renferme pour sa part la description du Saint-Sépulcre
édifié par les croisés en 1 149. Ces deux textes se complètent donc heureu-
sement.
Le premier royaume franc s’acheva le 2 octobre 1 1 87, lorsque Saladin,
maître de l’Égypte, reprit Jérusalem aux croisés. L’ancienne capitale du
royaume des Francs fut alors transformée en ville musulmane. Les croisés
cependant n’étaient pas encore chassés de Terre sainte. Après la signature
d’un traité avec Saladin en 1 192, un second royaume franc de Jérusalem
fut reconstitué le long d’une étroite bande côtière allant de Jaffa à la Syrie
du Nord, avec Saint-Jean-d’ Acre pour capitale. Hormis une brève période
1. J. Richard, Histoire des Croisades, Paris, Fayard, 1996, p. 111.
2. M.A.P. d’ Avezac, « Relation des voyages de Saewulf à Jérusalem et en Terre sainte »,
Recueil de voyages et de mémoires, publiés par la Société de géographie, 4, Paris, 1839,
p. 833-854.
3. « Johannis Wirziburgensis descriptio Terrae sanctae », Descriptions Terrae sanctae
ex saeculo VIH IX XII et XV, éd. Titus Tobler, Leipzig, 1874, reprint New York, 1974.
888
PÈLERINAGES EN ORIENT
entre 1229 et 1239, durant laquelle le sultan d’Égypte, Malik el-Kâmil,
céda à l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen les lieux saints de Jérusa-
lem, les musulmans en restèrent définitivement les maîtres à partir de
1244. Ainsi se posa un problème permanent d’accès à Jérusalem pour les
pèlerins occidentaux. De cette période date le récit du pèlerin Thietmar,
présenté ici. Il s’agit peut-être d’un franciscain 1 qui rédigea sa relation à
l’intention du pape Honorius III, le prédicateur de la croisade de 1217.
Thietmar accomplit précisément son pèlerinage au cours d’une trêve pré-
cédant cette cinquième croisade. Son récit montre que les pèlerinages,
depuis la perte de Jérusalem par les Francs, étaient devenus difficiles mais
n’avaient pas cessé pour autant.
Au milieu du xin' siècle, les nouveaux maîtres de l’Égypte, les Mame-
louks, firent la conquête à leur tour de la Palestine. Poursuivant leurs
conquêtes au Proche-Orient, ils firent la conquête de Saint-Jean-d’Acre
et chassèrent définitivement les Francs de Tenre sainte, mettant donc fin
au second royaume de Jérusalem. La fiction de l’ancien royaume franc
fut alors entretenue à Chypre par la dynastie royale des Lusignan, qui
accueillit les Latins chassés de Palestine. Une autre période s’ouvrait pour
les Lieux saints.
Les récits de voyage outre-mer durant la période mamelouke : 1250-151 7
Les Mamelouks allaient en effet permettre le renouveau des pèlerina-
ges occidentaux en Terre sainte. Dès la fin du xm e siècle, ils les tolérèrent.
Ainsi, le dominicain allemand Burchard de Sion effectua un pèlerinage
vers 1283, alors que le Proche-Orient était l’objet d’affrontements entre
Mamelouks et Mongols. Dans sa Description de la Terre sainte 2 , Bur-
chard exhorte les pèlerins occidentaux à visiter les Lieux saints. Sa rela-
tion est une œuvre d’érudition, très fréquemment lue et recopiée par les
voyageurs au Moyen Age.
Après la conquête définitive des États latins d’Orient en 1291, les
sultans mamelouks facilitèrent le déroulement des pèlerinages chrétiens,
car le problème de l’accès des Lieux saints faisait partie de leur politique
méditerranéenne. Issus d’anciens esclaves utilisés pour la garde person-
nelle du sultan du Caire, les Mamelouks s’emparèrent du pouvoir en 1 250
et le conservèrent jusqu’en 1517. Après la conquête du sultanat, en quel-
ques décennies, ils repoussèrent les frontières de leur empire de la Haute-
Égypte à l’Anatolie centrale, contrôlant les ports du Hedjaz, s’emparant
1. Chronica fratris Nicolai Glassberger ordinis Minorum Observantium, sous la direc-
tion de S. Bonaventure, Analecta franciscana, t. II, Quaracchi, 1887, p. 12.
2. A Description of the Holy Land by Burchard ofMount Sion, traduit du texte original
latin par Audrey Stewart, Palestine Pilgrim's Text Societv, Londres, 1896, vol. 12, reprint
New York, 1971.
LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER
889
de la Palestine et de la Syrie, maîtres jusqu’au début du xvi e siècle du
plus vaste empire musulman. Leur pouvoir surtout avait un fondement
religieux, car le sultan mamelouk était considéré par les musulmans
comme le délégué du calife, issu de la lignée abbasside, héritier authenti-
que du Prophète et résidant au Caire. La Terre sainte était donc aux mains
de la première puissance de l’Islam. Au xiv e siècle, des négociations offi-
cielles entre les rois de Naples et le sultan du Caire allaient permettre une
solution juridique et pacifique au problème de l’accès des Lieux saints,
ainsi que le retour de religieux occidentaux. Les pèlerinages connurent
alors un renouveau au bas Moyen Âge, et il s’ensuivit une floraison de
récits du voyage outre-mer.
L’ÂGE D'OR DES RELATIONS DE VOYAGE OUTRE MER ET LE RENOUVEAU
DES PÈLERINAGES OCCIDENTAUX EN TERRE SAINTE
Si les récits des pèlerins constituent la source essentielle de notre
connaissance de ces voyages, d’autres documents complètent la vision
qu’ils nous en donnent : documents diplomatiques, archives de l’ordre
des frères mineurs et des hospitaliers, sources arabes ou archives vénitien-
nes et pontificales, pour ne citer que les plus importantes. Ainsi peut-on
dégager certains aspects propres à ces voyages aux xiv e et xv c siècles.
Mais il faut auparavant évoquer brièvement le contexte géopolitique de
cette époque en Méditerranée orientale.
La situation géopolitique des x/V et XV e siècles
Dans l’Orient méditerranéen, les voyageurs étaient tributaires de diver-
ses puissances rivales. L’Empire byzantin était de plus en plus affaibli par
les conquêtes des Turcs ottomans et comptait peu pour les pèlerins, tandis
qu’au contraire le royaume des Lusignan à Chypre et l’île de Rhodes,
possession des Hospitaliers, représentaient des escales indispensables
pour les galères pèlerines. Mais c’est la République de Venise qui, pour
l’essentiel, assurait le bon déroulement du voyage outre-mer. Elle déte-
nait un quasi-monopole du transport des pèlerins vers la Terre sainte, et
son empire, la Romanie vénitienne, garantissait une sécurité maximale au
cours des escales maritimes. Toutefois, les Turcs ottomans devinrent, au
cours des décennies, de plus en plus redoutés par les patrons de galères,
car ils pratiquaient la guerre de course et les conflits avec les puissances
chrétiennes en Méditerranée s’aggravaient. En revanche, les maîtres des
Lieux saints, les Mamelouks ', favorisèrent la venue des pèlerins occiden-
1. J.C. Garcin et al Etats, Sociétés et Cultures du monde musulman médiéval x f-
XV e- siècle , Nouvelle Clio, PUF, 1995.
890
PÈLERINAGES EN ORIENT
taux en Terre sainte, et malgré les attaques incessantes des Turcs dans
l’Europe balkanique ’, les pèlerinages reprirent à la suite de négociations
diplomatiques entre Le Caire et le royaume de Naples.
Une solution juridique 1 2 au problème des Lieux saints, et l’installation offi-
cielle des frères mineurs en T erre sainte
Les Lieux saints ne seront plus jamais libérés de la tuteile de l’Islam,
malgré l’élaboration de projets de croisade jusqu’à la fin du Moyen Âge
de la part de différents souverains ou princes d’Occident. En revanche, le
libre accès des Lieux saints trouva une solution négociée entre Robert
de Naples, petit-fils de Charles d’Anjou, et le sultan du Caire, al Nâsir
Muhammad. Le souverain angevin, durant son long règne (1309-1343),
développa une politique influente en Méditerranée, tandis que le sultan
mamelouk voulait consolider son pouvoir au Proche-Orient en nouant
diverses alliances. Toutefois, n’intervinrent pas seulement dans ces négo-
ciations des intérêts politiques, mais également des considérations spiri-
tuelles.
En effet, l’ordre de saint François avait des liens privilégiés avec la
Terre sainte par la volonté de son fondateur qui s’était rendu lui-même
en Orient en 1217. Les frères mineurs 3 furent partie prenante dans les
négociations qui s’ouvrirent au début du xiv e siècle avec Le Caire, à
travers la personne du provincial de Terre sainte, frère Roger Guérin. La
province de Terre sainte avait été créée par saint François, et les frères
mineurs qui s’y succédaient, fidèles à leur mission spirituelle de garder le
tombeau du Christ, connaissaient une situation précaire, certains d’entre
eux ayant même subi le martyre. Depuis 1309, frère Roger Guérin avait
reçu l’appui du roi Robert de Naples pour négocier avec Le Caire l’instal-
lation officielle des franciscains sur les Lieux saints, et pour garantir aux
pèlerins le libre accès de Jérusalem.
Pour quelles raisons les franciscains furent-ils privilégiés par la cour
de Naples ? Le frère du roi Robert, Louis, second fils de Charles d’Anjou,
avait renoncé au trône pour entrer dans l’ordre des frères mineurs qu’il
illustra par sa sainteté. Giotto et Simone Martini, qui fréquentèrent la cour
de Naples, firent son portrait, revêtu de la bure franciscaine, bien qu’il eût
été également évêque de Toulouse. Par ailleurs, la femme de Robert de
Naples, Sancha de Majorque, était très attachée à l’ordre de saint François
et multipliait ses faveurs envers les frères.
1. Alain Ducellier et al ., Les Chemins de l’exil. Bouleversements de l'Est européen et
migrations vers l’ouest à la fin du Moyen Age, Paris, Amnand Colin, 1992.
2. Bernardin Collin, Les Lieux saints, Paris, PUF, 1969.
3. C’est-à-dire les franciscains.
LES RELATIONS DU PÈLERINAGE OUTRE-MER
891
Ainsi, pour ces raisons diverses, des ambassades furent échangées
entre Naples et Le Caire, dans le but de négocier l’achat de terrains en
faveur des Franciscains, et de restituer à leur profit certains lieux saints.
En même temps serait garantie la liberté de pèlerinage pour les chrétiens
occidentaux. Les négociations conduites par frère Roger Guérin abouti-
rent dans ce sens vers 1340 et un véritable contrat fut établi pour l’achat
de titres de propriété qui furent remis à la papauté : les frères mineurs se
trouvaient ainsi en possession du Cénacle, d’une chapelle dans la basili-
que du Saint-Sépulcre, où ils obtenaient le droit d’officier, ainsi qu’à la
grotte de Béthléem et au tombeau de la Vierge. De ce fait, le clergé latin
se réinstallait sur les Lieux saints, mais représenté par les seuls francis-
cains, et la liberté des pèlerinages était rétablie. En outre. Le Caire accor-
dait aux souverains de Naples le droit de restaurer et d’entretenir les
Lieux saints.
Le rôle des frères mineurs à l’égard des pèlerins
Ce rôle fut double : à la fois prise en charge matérielle des pèlerins, car
les frères étaient les intermédiaires obligés auprès des autorités musulma-
nes, et prise en charge spirituelle, car ils pratiquaient une spiritualité
fondée sur la recherche de l’intériorité, caractéristique de la mentalité reli-
gieuse de ja fin du Moyen Âge. Beaucoup de consciences acceptaient mal
de voir l’Église s’écarter d’une certaine vérité évangélique, elle qui était
devenue, du fait des papes d’Avignon, une lourde administration aux
yeux des fidèles. La petite communauté franciscaine de Terre sainte, ins-
tallée au mont Sion, propagea auprès des pèlerins l’idéal mystique du
Poverello d’Assise. Les récits témoignent du climat religieux dans lequel
vivent les pèlerins en Terre sainte, dominé par une piété christocentrique :
mettre ses pas dans les pas du Christ, méditer sur sa vie et sa mort, inviter
les pèlerins à suivre des itinéraires précis dans Jérusalem, conduits par
les franciscains. Cette « marche à la suite du Christ » avait pour but la
conversion et la pénitence des pèlerins, préoccupations des religieux fran-
ciscains qui visaient à développer une piété intérieure et individuelle dans
le sens du mouvement de l’observance dont ils faisaient partie. Cela les
avait conduits à une véritable « direction spirituelle » des pèlerinages
outre-mer. Ils firent naître à Jérusalem de ce fait les premiers chemins de
croix, pratique de piété nouvelle qui se diffusera en Europe surtout à partir
du xvi e siècle. Le chemin de croix inaugurait une méditation méthodique
de la Passion du Christ.
892
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les voyages outre-mer et leur organisation
Aux deux derniers siècles du Moyen Âge, ces pèlerinages furent de
véritables « voyages organisés » par Venise pour la très grande majorité
des pèlerins. Les archives du sénat vénitien ont gardé un registre concer-
nant la réglementation du transport des pèlerins. La galère pèlerine appar-
tenait à l’armement privé, elle était construite selon les normes de la
galère vénitienne la plus courante '. Elle était obligatoirement la propriété
d’un patricien vénitien, responsable juridiquement des pèlerins, qui était
patron du navire. Il devait faire dresser un contrat entre lui et le voyageur
par des fonctionnaires vénitiens, les tholomarii. Ce contrat garantissait les
droits des deux parties pour le trajet Venise-Jaffa, aller et retour, avec le
séjour à Jérusalem et dans les environs. Le prix convenu était forfaitaire,
comprenait les traversées et les déplacements en Terre sainte, mais à l’ex-
clusion du Sinaïet de l’Égypte. La somme prévue était toujours largement
dépassée, ce dont les pèlerins ne manquaient pas de se plaindre. Étant
donné les risques multiples en Méditerranée, mais aussi à l’intérieur de
l’empire mamelouk — car les rapports entre pèlerins occidentaux et
communautés musulmanes étaient toujours difficiles — , une organisation
du voyage et des déplacements des centaines de pèlerins se rendant
annuellement en Terre sainte était plus que nécessaire. Cela n’empêchait
pas l’existence de pèlerinages individuels, qui étaient souvent le fait de
pèlerins disposant de ressources importantes.
Les textes qui suivent ici illustrent une très longue tradition, celle des
pèlerinages occidentaux en Terre sainte. Le genre littéraire qu’ils repré-
sentent, inauguré dès le iv e siècle, acquit ses principales lettres de
noblesse aux xiv e et xv e siècles, et se prolongea jusqu’au xix e siècle,
comme en témoigne en particulier le très célèbre récit de Chateaubriand,
Y Itinéraire de Paris à Jérusalem. Les relations des voyages outre-mer
connurent leur âge d’or à la fin du Moyen Âge, alors que les navigateurs
occidentaux sillonnaient déjà l’Atlantique, attires par des rivages plus
lointains.
B. D.
1. Jules Sottas, Les Messageries maritimes de Venise aux XIV e et XV e siècles, Paris, 1938.
Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald 1
vin' siècle
INTRODUCTION
C’est le premier pèlerin anglo-saxon du Moyen Âge dont la relation de
pèlerinage nous soit parvenue. Ce Willibald est de haute naissance, son
père, Richard, est qualifié de roi, c’est-à-dire chef de clan. Sa mère est la
sœur de saint Boniface, l’apôtre de la Germanie, qui fut aidé dans son
œuvre d’évangélisation par Willibald, son frère Wunebald et sa sœur
Walburge, dont le culte s’est maintenu en Allemagne jusqu’à nos jours.
Il est représentatif des Anglo-Saxons de ce vm c siècle qui vit l’Angleterre
se convertir définitivement à la foi chrétienne et prendre une large part à
la christianisation des pays germaniques. Willibald n’a pas écrit lui-même
le récit de sa pérégrination, il l’a racontée de vive voix. Nous la connais-
sons par deux textes, celui d’une religieuse, restée anonyme, du monas-
tère de Heidenheim (près d’Ulm), dont Wunebald était abbé, et celui d’un
diacre, lui aussi anonyme, que la religieuse nous dit avoir assisté comme
témoin au récit de Willibald et qui a rédigé un abrégé de son œuvre.
Cette religieuse fait preuve de la fameuse « indifférence au temps »
relevée par Jacques Le Goff, car, si elle nous donne le jour et le mois où
elle commence sa rédaction (23 juin), elle omet de préciser de quelle
année. On voit, en la lisant, que Willibald n’est pas encore mort, mais a
déjà atteint un âge avancé : elle conduira, dit-elle, son récit «jusqu’à l’âge
du déclin ». Or, Willibald est mort âgé, vers 785. Elle écrit donc vraisem-
blablement entre 760 et 780. Par les indications fournies ici et là dans le
texte, il est probable que Willibald s’embarqua d’Angleterre en 720 ou
721. Il avait alors une vingtaine d’années, puisque nous savons que,
lorsque après son retour il est consacré évêque d’Eichstatt, en 741, il a
environ quarante ans. Ainsi, ce sont les souvenirs d’un vieil homme,
consignés par une religieuse qui le tient pour saint, que nous possédons
là.
1 . Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz.
894
PÈLERINAGES EN ORIENT
Ces précautions nécessaires n’enlèvent pas au document son intérêt.
Willibald avait pérégriné assez longtemps, durant six ou sept ans, et avait
connu assez d’aventures pour garder un souvenir précis de ces années
passées outre-mer. Et l’auteur a eu grand souci de consigner fidèlement
ce qu’elle entendait. À propos d’un épisode au bord du Jourdain, on voit
même apparaître sous sa plume un « nous » révélateur : « Les bergers
nous donnèrent à boire du lait aigre. »
Le texte nous apporte aussi la vision que les milieux monastiques pou-
vaient avoir du pèlerinage. Le titre est déjà éloquent : toute la vie du chré-
tien est un pèlerinage et quitter sa terre, sa famille pour l’outre-mer, c’est
manifester de façon tangible que l’on est «étranger et voyageur sur la
terre ». La décision de Willibald apparaît comme un geste de suprême
détachement, celui de l’entrée dans la vie religieuse ne contentant pas sa
soif de perfection. Il ira donc jusqu’aux « terres des frontières lointaines »
et affrontera « les étendues prodigieuses de la mer ».
Il existait cependant un courant réservé à l’égard du pèlerinage, et ce
depuis saint Jérôme, qui avait déclaré que la perfection ne consistait pas
à aller à Jérusalem, mais à vivre en bon chrétien. Ceci explique sans doute
l’insistance que met l’auteur à rappeler que Willibald continue, dans toute
la mesure du possible, à vivre selon la règle bénédictine et que ses chemi-
nements se font « en priant ». Ceci explique également que les pèlerins
semblent ne rien retenir sur leur route qui n’ait de valeur religieuse. Les
villes ne sont définies que par les corps saints qu’elles renferment. Éphèse
s’enorgueillit ainsi d’abriter non seulement la sépulture de saint Jean,
mais la caverne où reposent les Sept Dormants. Ces jeunes gens, refusant
l’apostasie lors de la persécution de Dèce en 249, avaient été enfermés
dans une grotte où ils dormirent deux cents ans, ne se réveillant que
lorsque le christianisme eut triomphé. Quant à la Terre sainte, elle est tout
entière vue à travers les souvenirs bibliques ou évangéliques. Ces derniers
sont d’ailleurs privilégiés. Willibald part, non seulement en esprit de pau-
vreté radicale, mais il entend mettre ses pas dans les pas du Christ et être
témoin de tout ce qu 11 a accompli sur cette terre où II a vécu. Il reviendra
de son pèlerinage en quelque sorte consacré comme témoin authentique
de la vérité de l’Évangile, habilité à le proclamer parmi les païens. Le
récit qu’il fait au pape à son retour est très éclairant à cet égard. Il se
présente comme une profession de foi, partant de Bethléem, lieu de la
naissance du Christ, continuant au Jourdain, lieu de son baptême et de son
envoi en mission, pour s’achever à Jérusalem, lieu de la Passion, de la
Résurrection et de l’Ascension. La réponse du pape est l’envoi de Willi-
bald en mission comme apôtre de la Germanie aux côtés de Boniface.
Le récit de la religieuse n’est toutefois pas un austère traité théologi-
que. Nous y découvrons les difficiles conditions dans lesquelles s’effec-
tue un voyage outre-mer au vm e siècle. Même si la mention des dangers
encourus est un cliché, on voit à quel point les routes de terre sont imprati-
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE... — INTRODUCTION 895
cables ou peu sûres en Italie, puisqu’on leur préfère la route de mer, même
pour de courts trajets comme celui de Gaëte à Naples. En Terre sainte,
en revanche, la sécurité semble régner, mais le danger vient des fauves :
l’épisode de la rencontre d’un lion rugissant sur la route d’ Acre est révéla-
teur. Les lions continuaient à terrifier les campagnes à l’époque des croi-
sades et c’était, en raison de sa nécessité, la seule chasse autorisée par la
règle du Temple aux moines chevaliers qui entendaient renoncer aux plai-
sirs de leur condition de nobles.
La sécurité règne, mais les chrétiens sont l’objet d’incessants soupçons.
On voit en eux des espions potentiels, on les soumet à des interrogatoires,
on les jette en prison. Dans ces moments difficiles, le rôle joué par les
marchands est de grande importance. Ils apportent avec eux une vision
du monde plus large que celle des petits potentats locaux. Les îles britan-
niques sont à l’extrémité de la terre : « Nous ne connaissons aucune terre
plus lointaine, il n’y a ensuite que de l’eau. » On ne saurait entreprendre
un tel voyage pour espionner. Tels sont les arguments qu’ils emploient
pour prendre la défense de Willibald et de ses compagnons. Le rôle joué
par les gens d’Espagne est, lui aussi, important. Il n’y a encore qu’un seul
califat, et ils peuvent servir d’intermédiaires entre Occidentaux et
Orientaux.
Une autre source de difficultés vient des maladies. À Rome, dont la
Campagne n’est pas encore drainée, c’est la malaria, dont les symptômes
sont décrits avec grande précision, et en Orient, des maladies d’yeux et
d’autres, moins nettes, résultant sans doute d’une grande fatigue. C’est ce
qui explique les longs arrêts, de plusieurs semaines, à Jérusalem, ou à
Salamias. D’autres séjours sont liés à la dépendance à l’égard du climat
qui entraîne de longs hivernages, à Rome, à Patara, à Jérusalem. Le pèle-
rinage devient ainsi une interminable pérégrination.
Willibald en a-t-il profité pour acquérir une meilleure connaissance de
l’Islam ? Il ne le semble pas. Il a plus ou moins retenu la titulature du
calife, Emir-al-Mumini , Commandeur des croyants, mais il qualifie sans
cesse les Sarrasins de païens. Il faudra attendre longtemps pour que la
reconnaissance se fasse et qu’un Guillaume de Tripoli, à la fin du
xm e siècle, écrive qu’ils croient au même Dieu que les chrétiens.
Willibald était cependant un esprit curieux, n’hésitant pas à tenter l’as-
cension du Vulcano pour voir l’intérieur du terrible volcan où le pape
Grégoire le Grand, dans ses Dialogues , avait situé le lieu du châtiment
infernal de l’empereur Théodoric après le meurtre du pape Jean V et de
Boèce (525). L’amas de cendres l’en empêcha et il dut se contenter de
voir jaillir du cratère les pierres ponces utilisées dans les bibliothèques
pour polir les parchemins. La biographe raconte-t-elle cet épisode pour
nous signifier que l’enfer refuse le saint évêque ?
Il reste à dire un mot du texte lui-même. À la fois fière et tremblante
de son audace à oser prendre la plume, la religieuse s’efforce de faire
896
PÈLERINAGES EN ORIENT
preuve de son parfait maniement de la langue latine. Le prologue est révé-
lateur de cette ambition et nous avons décidé de le présenter, malgré sa
longueur et son emphase. Trop rares sont les textes du Moyen Âge écrits
de la main d’une femme. Nous avons suivi l’édition critique établie par
T. Tobler à partir de trois manuscrits et de sept éditions (entre 1603 et
1 857). C’est dire que le Pèlerinage de Willibald connut un certain succès.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : tobler T., Descriptiones Terrae Sanctae ex saeculo vm, ix, xnet
xv, Leipzig, 1874, p. 1-55 et 282-347.
Une bonne étude en anglais se trouve dans : beazleyc.r., The Dawn of modem Geo-
graphy, 1897, reprint New York, Peter Smith, 1949, 3 vol., vol. I, p. 140-157.
PROLOGUE
Vous tous que je vénère et qui m’êtes très chers dans le Christ, vous
les prêtres revêtus des honorables insignes du sacerdoce, vous les diacres
aux qualités éclatantes, vous aussi les abbés et les grands laïcs à qui le
pieux souverain pontife, dans son zèle pastoral, a confié et le saint ordre
des prêtres et les diacres, remarquables de sobre discrétion, et la milice
des moines cénobites et, dans le cadre de la discipline scolaire, l’appren-
tissage et l’enseignement des savantes études des lettres pour apprendre
aux princes à mieux exercer leur pouvoir — et ainsi, comme le noble
nourricier de ses armées, le pontife les réchauffe par son zèle dans les
diocèses, comme on entoure de soins et réchauffe ses propres enfants — ,
c’est à vous qui demeurez sous l’autorité de la loi divine que je m’adresse.
Pourtant, je ne suis qu’une indigne femme saxonne, la dernière de toutes,
non seulement par les années, mais aussi par les vertus et, par comparai-
son avec mes compatriotes, en quelque sorte un avorton. Pour vous, les
pieux catholiques, préposés à la bibliothèque céleste, j’ai décidé, en ras-
semblant en peu de mots ce qui mérite mémoire, de traiter méthodique-
ment des débuts de la vie remarquable du vénérable Willibald. Mais
surtout, moi qui ne suis qu’une femme, rendue faillible par la faiblesse de
son sexe, qui ne suis soutenue ni par l’excellence de la sagesse, ni par
l’assurance de grandes forces, j’ai été poussée par l’élan spontané de ma
volonté. Comme une ignorante, j’ai fait ma cueillette avec la petite
sagesse de mon cœur et, malgré mon peu de moyens, parmi tant d’arbres
couverts de feuillages, de fruits, de floraison à l’infinie variété, j’ai pu
cueillir pour vous quelques fleurs, fût-ce à l’extrémité des branches.
Et maintenant, je le répète, ce n’est pas entraînée par une présomption
personnelle, ni avec une audace téméraire que je commence ce récit. Je
crois pouvoir aboutir, aidée par la grâce de Dieu, par le prestige de cet
homme vénérable, qui a vu tant de choses, par votre autorité reconnue et
l’accord de votre volonté. Je parcourrai rapidement mon sujet : toute la
898
PÈLERINAGES EN ORIENT
grandeur de l’œuvre divine, tous les miracles, tous les signes de puissance
que Dieu, s’humiliant pour le salut du genre humain, s’abaissant jusqu’à
prendre forme dans un corps humain, a daigné accorder et accomplir en
ce monde, avec la toute-puissance divine. Tout cela est apparu clairement
au vénérable Willibald, par le témoignage de ses yeux, de ses pieds, de
ses mains, de tout son corps. Et non seulement il voyait les miracles qui
nous sont certifiés par la grâce de l’Évangile, mais aussi les lieux mêmes
où, sur terre, notre Dieu a voulu nous apparaître, naissant, souffrant et
ressuscitant, ainsi que tous les autres vestiges des prodiges de sa puis-
sance que le Seigneur a dai b né imprimer sur cette terre et nous faire
connaître. Ce pédagogue avisé, fort de sa foi, favorisé par le destin, par-
courait tous ces lieux, s’enquérant avec hardiesse, visitant tout, décou-
vrant tout, voyant tout. Il m’a semblé, si j’ose dire, répréhensible que la
parole humaine enferme dans un silence obstiné, lèvres closes, tout ce que
le Seigneur avait daigné, en notre temps, révéler à son serviteur par la
vision de ses yeux et les fatigues de son corps.
Tout ce qui est relaté ici, nous savons que ce ne sont pas des sottises
apocryphes, ni des dissertations qui s’égarent. Mais, sous ses yeux et sous
son contrôle, nous avons confié à l’écrit exactement ce que nous avions
entendu de sa propre bouche, en présence de deux diacres qui écoutaient
avec moi, comme témoins. C’était le 9 des calendes de juillet, la veille du
solstice.
[Le Prologue se poursuit sur le même ton sur encore deux paragraphes.]
I
COMMENT VA ÊTRE ÉCRITE SA VIE
J’ai décidé d’ourdir la trame de ce petit livre et de le tisser avec
méthode, en commençant par le début de la vie du vénérable Willibald,
prêtre et pontife du Dieu très haut, lui qui s’appliquait à suivre dans sa
pensée et sa conduite les bons exemples des saints qui l’avaient précédé
dans le service de la loi divine. C’est pourquoi, depuis les commence-
ments et l’éclat de la jeunesse, nous poursuivrons jusqu’à l’entrée de la
vieillesse et jusqu’à l’âge du déclin.
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
899
II
ENFANT, IL EST ATTEINT D’UNE GRAVE MALADIE
Tout petit, aimable et charmant dans son berceau d’enfant, il fut
réchauffé et nourri par les tendres caresses de son entourage, surtout de
ses parents, tout à sa dévotion, prenant soin de lui chaque jour avec une
sollicitude prévoyante. Il parvint ainsi à l’âge de trois ans. Ayant parcouru
ce cycle de trois années, il était encore bien petit et fragile à un âge aussi
tendre et ses membres encore faibles. Subitement, une grave maladie s’at-
taqua à ce corps de trois ans et s’en saisit avec une telle violence que ses
petits membres étaient tout désarticulés. Cet état, en se prolongeant, le
menaçait d’une mort prochaine. Le père et la mère, voyant leur enfant
malade et déjà presque à demi mort, commencèrent à s’inquiéter, à s’affo-
ler et à s’angoisser, en éprouvant pour la première fois une telle détresse.
Ils voyaient leur enfant, né de leur chair, frappé d’une maladie fatale, qui
allait leur être arraché par une mort subite. Celui qu’ils allaitaient,
réchauffaient, nourrissaient depuis trois ans, qu’ils espéraient avoir
comme héritier pour leur survivre, ils craignaient désormais de le pleurer,
qu’il fût réduit à un état misérable ou mort et enseveli sous la terre.
Mais le Dieu tout-puissant qui a fait le monde et parfaitement élaboré
le ciel et la terre ne voulait pas retirer de la prison de son corps son servi-
teur encore enfant, encore inachevé, dont les membres frêles ne s’étaient
pas encore construits, un être encore mal assuré parmi les hommes. Il
entendait au contraire que, par la suite, dévoilant à de nombreux néophy-
tes dans le monde entier la loi divine, il répandît en abondance les dons
de la vie étemelle.
III
LES PARENTS PROMETTENT DE FAIRE MENER À LEUR FILS
LA VIE MONASTIQUE
Mais revenons à l’enfance de Willibald. Ses parents, dans une grande
inquiétude, craignant la mort de leur fils, le prirent et le présentèrent
devant la sainte Croix du Seigneur Sauveur. C’est en effet la coutume
chez les Saxons, dans nombre de domaines de nobles personnages, de
consacrer dans un lieu élevé un monument à la sainte Croix du Seigneur,
entouré de grands honneurs, pour faciliter la prière quotidienne. Ils dépo-
sèrent donc l’enfant devant la Croix, suppliant obstinément le Seigneur
Dieu, créateur de toutes choses, de mettre fin à leur angoisse et, par sa
puissance, de secourir leur fils et le conserver en vie. Se relayant dans une
prière instante, ils promettaient, en échange de la guérison de leur fils, de
lui faire aussitôt recevoir la tonsure de l’ordre sacré, pour militer dans la
900
PÈLERINAGES EN ORIENT
loi divine selon la discipline de la vie monastique, et ils s’engagèrent à le
faire entrer au service du Christ. À peine avaient-ils prononcé ce vœu, à
peine avaient-ils dit les paroles par lesquelles ils confiaient leur fils à la
milice du roi du ciel, que le Seigneur leur accorda aussitôt l’objet de leur
demande et l’enfant retrouva la santé.
[IV-V. A cinq ans, Willibald est conduit par ses parents au monastère de
Watdham, au nord de Londres, à la limite occidentale de l'Essex. Il y reçoit
une culture religieuse et pratique la vie monastique .]
VI
IL COMMENCE À PENSER AU PÈLERINAGE
Dans son zèle, il commença à tourner et retourner dans son esprit
comment il réaliserait et traduirait ses pensées en actes, pour pouvoir
mépriser et abandonner tout ce qui est transitoire en ce monde, quitter non
seulement les richesses des biens terrestres, mais sa patrie, ses parents et
ses proches, se lancer sur les routes du pèlerinage et se mettre en quête de
terres inconnues et lointaines. Dans l’intervalle, du temps s’était écoulé
après les jeux charmants de la petite enfance, les ardeurs folâtres de l’en-
fance et les enthousiasmes séduisants de l’adolescence, temps pendant
lequel il était toujours accompagné de la grâce inépuisable et ineffable de
Dieu. Il était sorti de l’adolescence et entrait dans l’âge d’homme. Dans
l’assemblée des frères, son amour de l’obéissance faisait naître l’affec-
tion, sa bonté suscitait la générosité à son égard. Ainsi, tous avaient pour
lui affection et respect. En même temps, en s’appliquant jour et nuit à
l’étude approfondie des lettres, il formait son esprit à la vigueur et à une
rigoureuse rectitude. Ainsi, il devenait de jour en jour un meilleur instru-
ment au service de la mission céleste.
VII
SON PÈRE DÉCIDE DE PARTIR AVEC SON FILS WUNEBALD
Comme nous l’avons dit plus haut, cet adolescent, esclave de la maison
du Christ, voulait tenter les chemins inconnus du pèlerinage, souhaitait
aller contempler les terres des frontières lointaines et avait décidé d’af-
fronter les étendues prodigieuses des mers. Tout de suite, il révéla à son
père selon la chair ce désir secret de son cœur, tenu caché à tous. Il l’assié-
geait de demandes pressantes, afin qu’il le conseillât sur ce désir d’ac-
complir son vœu de pèlerinage, qu’il lui donnât son consentement et la
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
901
permission de partir. Il lui demandait même de l’accompagner dans son
voyage. En l’invitant à accomplir un tel labeur et à changer totalement de
vie, il voulait le voir se séparer des plaisirs du siècle, des délices du
monde, de la fausse prospérité des richesses de la vie d’ici-bas. Il lui
demandait, avec le secours du Seigneur, de s’engager dans la voie d’une
vie bien construite, de commencer à se mettre au service de Dieu et, pour
cela, d’abandonner sa propre patrie et de parcourir les vastes territoires
de pèlerinage qui s’ouvraient devant lui. Ainsi, s’appliquant à lui parler
avec douceur, il l’invitait à se joindre à ses fils et à gagner le bienheureux
seuil de Pierre. Mais le père, tout d’abord, refusa le départ demandé par
son fils, invoquant la fragilité et la faiblesse de son épouse, de ses enfants
encore jeunes et jugeant malhonnête et cruel de les priver de sa présence
et de les abandonner à des étrangers.
Alors, le soldat du Christ reprit avec vaillance ses paroles d’exhortation
et ses prières insistantes. Tantôt il le menaçait en lui faisant craindre une
vie plus dure, tantôt il l’encourageait par la promesse de la paisible vie
étemelle et de la douceur du Paradis dans l’amour du Christ. Bref, il
essaya par tous les moyens et arguments d’obtenir son consentement et
de susciter son courage. Enfin, avec l’aide du Dieu tout-puissant, la
volonté de Willibald l’emporta. Lui-même, son père et son frère Wune-
bald firent le vœu d’entreprendre le chemin qu’il désirait et qu’il les
exhortait à prendre.
VIII
DÉPART DE WILLIBALD, ROUTE VERS ROME
Le cours du temps fit approcher le moment où son père et son frère
entreprirent la route tant désirée. Au moment favorable de l’été, ayant
tout préparé et pris avec eux de quoi vivre, ils arrivèrent en compagnie
d’autres pèlerins comme eux à l’étape qui s’appelait autrefois Hamelea
Mutha, près du marché de Hamvith Il n’y eut guère longtemps à atten-
dre pour que le navire fût prêt. Une fois le prix du voyage payé, tous mon-
tèrent à bord d’un vaisseau léger, les pèlerins et l’équipage, avec ses
hommes et son patron, au souffle du vent du nord, sur la mer houleuse,
dans le battement des rames et les cris des matelots.
Puis, après être passés au travers des menaces des flots et des dangers
redoutables de la mer, grâce à la course rapide du vaisseau sur la vaste
étendue marine, toutes voiles dehors, poussés par des vents favorables, ils
arrivèrent sains et saufs et aperçurent la terre ferme. Bientôt, avec des cris
de joie, on descendit à terre, on installa un campement en dressant des
1. Hambith se trouve dans la région de Southampton. Le port tire son nom de l’embou-
chure de la Hamble (Hamble mouth), dans la même région.
902
PÈLERINAGES EN ORIENT
tentes sur la rive d’un fleuve appelé Sigona, près d’une ville nommée
Rotum où se tient un marché '.
Après quelques jours de repos, ils prirent la route et trouvèrent, pour
leur profit, beaucoup d’oratoires de saints qu’ils gagnèrent en priant. Che-
minant ainsi, ils traversèrent bien des régions jusqu’à la ville de Lucques.
Willibald et Wunebald guidaient leur père dans la troupe des pèlerins.
Mais voici qu’un mal soudain s’empara de lui et, en peu de temps, il fut
menacé d’une mort imminente. La maladie s’aggrava, ses membres affai-
blis et glacés se décomposèrent et il rendit le dernier soupir. Ses deux fils
prirent avec chagrin et compassion le corps sans vie de leur père, l’enve-
loppèrent d’un beau linceul et l’ensevelirent dans cette ville de Lucques,
dans l’église Saint-Frigidien. C’est là que repose le corps de leur père.
Aussitôt après, parcourant les vastes territoires de l’Italie, ils firent route
rapidement, par les vallées profondes et les montagnes abruptes, les
plaines et les champs. Ils montèrent à pied jusqu’aux hautes forteresses
des Apennins, d’accès si difficile. Avec l’aide du Dieu très bon et le
soutien des saints, ils passèrent les sommets dans des tourmentes de
brouillard et de neige glacée, tous sains et saufs avec leurs compatriotes
et la troupe de leurs compagnons, et ils échappèrent aux ruses menaçantes
des gens d’armes pour parvenir bientôt à l’illustre seuil du bienheureux
Pierre, prince des Apôtres. Ils y demandèrent la protection du Dieu tout-
puissant et lui rendirent d’infinies actions de grâces. N’avaient-ils pas
échappé aux menaces de la mer et aux divers dangers de la route du pèle-
rinage, pour mériter de monter heureusement l’échelle de la connaissance
et de pénétrer dans la célèbre basilique Saint-Pierre ?
IX
ROME, ILS SOUFFRENT DE LA FIÈVRE
Les deux frères demeurèrent à Rome de la fête de saint Martin jus-
qu’aux Pâques suivantes. Pendant tout ce temps, durant le passage de
l’hiver glacé et austère, le tout début du printemps encore en germe, puis
les feux du temps pascal illuminant le monde, les deux frères menèrent la
bienheureuse vie monastique, sous la loi sacrée de la règle. Puis les jours
passèrent, la chaleur de l’été s’accrut, annonciatrice des fièvres. Et, en
effet, ils furent saisis d’un mal soudain et violent, respirant péniblement,
tout fiévreux, parfois grelottant de froid, parfois étouffant de chaleur ; une
souffrance atroce parcourait leurs membres, la fièvre les envahissait, les
paralysait, ils se sentaient près de la mort, à peine un souffle de vie
s’échappait de leur corps épuisé. Toutefois, la Providence, toujours pré-
I . Ils abordent sur la rive de la Seine, près de Rouen (Rotomagum).
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
903
sente dans sa bonté paternelle, daigna leur porter secours, car ils étaient
malades à tour de rôle et, pendant le répit de son mal, un frère pouvait
soigner l’autre. Dans la mesure où leur faiblesse le leur permettait, ils ne
s’écartaient pas de la règle, s’attachant avec passion à la lecture de l’Écri-
ture sainte qui dit avec raison : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera
sauvé. »
X
L’ITALIE DU SUD ET LA SICILE
[Ils n ' oublient pas leurs projets de pèlerinage et se préparent à repartir.]
Quand les fêtes de Pâques furent passées, l’armée vaillante se leva,
avec ses deux compagnons, et reprit la route. Ils parvinrent ainsi à la ville
de Terracine, à l’est, où ils restèrent deux jours. De là, ils gagnèrent Gaëte
qui est sur le bord de la mer. Ils y prirent un navire pour faire la traversée
vers Naples où ils quittèrent ce navire et demeurèrent une semaine. Ces
villes sont aux Romains, elles leur sont soumises, bien que situées sur le
territoire de Bénévent '.
Très rapidement, car la bonté divine est sans cesse à l’œuvre pour hâter
la réalisation des désirs de ses serviteurs, ils trouvèrent un navire égyptien
qu’ils prirent pour arriver en Calabre, à la ville de Reggio. Après un
séjour de deux jours, ils repartirent pour l’île de Sicile, dans la ville de
Catane où repose le corps de sainte Agathe, vierge. Il y a là le mont Etna
et quand, pour diverses causes, ce volcan menace de répandre la lave
embrasée sur la région, vite, les habitants prennent le voile de sainte
Agathe, le tendent contre le feu et le feu s’arrête.
Au bout de trois semaines, ils reprirent la mer pour Syracuse.
XI
LA MER ADRIATIQUE
De là, ils traversèrent en bateau la mer Adriatique jusqu’à la ville de
Monemvasie, en terre slave 1 2 . Puis ils reprirent la mer vers l’île de Chio,
laissant Corinthe sur leur gauche, et de là vers l’île de Samos et enfin vers
la ville d’Éphèse en Asie, située à un mille de la côte. Ils visitèrent le lieu
1. Vers 580, les Lombards avaient établi une puissante principauté sur le territoire de
Bénévent. Au début du vm' siècle, la papauté, les Byzantins (appelés ici Romains) et les
Lombards se disputaient âprement l’Italie du Sud.
2. Le Péloponnèse était alors occupé par les Bulgares.
904
PÈLERINAGES EN ORIENT
où reposent les Sept Dormants 1 et la basilique de saint Jean l’Évangéliste,
dans un site magnifique à côté d’Éphèse. Ils firent encore deux milles le
long de la mer jusqu’à la ville de Pygala 2 et y restèrent un jour. Ils deman-
dèrent du pain et allèrent s’asseoir sur la margelle d’un puits au centre de
la ville pour manger ce pain trempé dans de l’eau. Puis, longeant toujours
la mer, ils parvinrent à la ville de Strobole, sur une haute montagne, et de
là gagnèrent Patara 3 jusqu’à ce que le froid de l’horrible hiver glacé soit
passé. Ils reprirent alors la mer jusqu’à la ville de Milet 4 qui faillit jadis
être engloutie sous les eaux. Là demeuraient deux solitaires sur un style,
c’est-à-dire une construction étayée par un grand mur de pierres, très
haute, si bien que l’inondation ne put les atteindre. De là, ils firent la tra-
versée jusqu’à la montagne des Galliens, qui a été complètement déser-
tée 5 . Ils y souffrirent cruellement des tourments de la faim, au point de
craindre de voir arriver le jour de leur mort, faute de nourriture. Mais le
tout-puissant berger des peuples daigna procurer quelque aliment à ses
pauvres.
Toujours par mer, ils gagnèrent l’île de Chypre, qui est partagée entre
les Grecs et les Sarrasins 6 . Ils demeurèrent à Paphos trois semaines, puis
à la ville de Constantia 7 , où repose saint Épiphane, et ils y séjournèrent
jusqu’après la nativité de saint Jean-Baptiste.
XII
LA CÔTE SYRIENNE
Ils reprirent ensuite le bateau vers le pays des Sarrasins et la ville de
Tortose, au bord de la mer. De là, ils marchèrent pendant neuf à douze
milles pour atteindre un château appelé Archas 8 , où il y avait un évêque
grec et ils entendirent l’office selon le rite grec, puis ils firent encore
douze milles jusqu’à la ville d’Émèse 9 où se trouve une grande église
construite par sainte Hélène en l’honneur de saint Jean-Baptiste et où sa
tête fût longtemps conservée. C’est en Syrie.
1. Cette grotte, vénérée tant par les chrétiens que par les musulmans, est encore aujour-
d’hui un lieu de culte.
2. Port antique, aujourd’hui abandonné, sur l’embouchure du Caystre ; un temple à
Artémis y avait été édifié.
3. On ne sait avec quel site identifier Strobole. Patara était alors un port assez important,
aujourd’hui un petit village.
4. L’itinéraire semble étrange, car Milet est au nord de Patara.
5. L’itinéraire continue à être confus. Ils abordent sans doute sur la côte rocheuse de la
Cilicie.
6. L’île fut conquise par les Arabes en 649 ; mais, en 685, un traité fut conclu avec
Byzance, prévoyant le partage des revenus entre les deux puissances.
7. Aujourd’hui Salamine.
8. Situé entre Tripoli et Tortose, aujourd’hui Tell Arkas.
9. Aujourd’hui Homs, chef-lieu administratif sous le califat omeyyade.
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
905
Il y avait avec Willibald sept de ses compatriotes. Les païens sarrasins,
apprenant que des étrangers inconnus étaient arrivés, les prirent et les
emprisonnèrent, ne sachant pas de quelle nation ils étaient et les prenant
pour des espions. Ils les amenèrent enchaînés à un riche vieillard qui
devait les voir et reconnaître d’où ils venaient. Il les interrogea, leur
demanda d’où ils venaient et de quelle mission ils étaient chargés. Ils
répondirent en exposant tout au long les raisons de leur voyage. Le vieil-
lard déclara : « J’ai souvent vu venir ici des hommes du même pays que
ceux-ci, ils ne nous veulent aucun mal, mais désirent seulement observer
leur loi religieuse. » Ils s’en allèrent donc au palais demander de pouvoir
faire route vers Jérusalem. Mais à peine étaient-ils entrés que le gouver-
neur déclara qu’ils étaient des espions et les fit jeter en prison jusqu’à ce
qu’il eût demandé au roi ce qu’il devait en faire.
À peine avaient-ils été emprisonnés que la grâce admirable du Dieu
tout-puissant se manifesta. Lui qui, dans sa bonté, daigne protéger de son
boucher et garder sains et saufs les siens, sous les coups et dans les tour-
ments, parmi les barbares et les hommes de guerre, dans les prisons et au
milieu d’une troupe menaçante. Il se trouva là un marchand qui avait le
désir de les racheter en aumône pour le salut de son âme et de les arracher
à la prison pour qu’ils pussent tranquillement accomplir leur dessein. Il
ne put l’obtenir, mais il leur envoya chaque jour le repas de midi et du
soir et, le jeudi et le samedi, il envoyait son fils à la prison pour les
conduire aux bains et les en ramener. Et le dimanche, il les accompagnait
à l’église en traversant le marché pour qu’ils pussent choisir parmi les
marchandises ce qui leur ferait plaisir. Et aussitôt, il leur achetait ce qu’ils
avaient choisi. Les habitants de la ville prirent aussi l’habitude de venir
les regarder avec curiosité, car ils étaient jeunes, beaux et bien vêtus.
Pendant qu’ils étaient ainsi retenus en prison, arriva un homme d’Espa-
gne. Il vint leur parler dans la prison et leur demanda soigneusement qui
ils étaient et d’où ils venaient. Ils lui décrivirent dans l’ordre tout leur
parcours. Cet Espagnol avait un frère au palais royal qui était chambellan
du roi des Sarrasins. Lorsque le gouverneur qui les avait fait jeter en
prison et le patron du navire qui les avait amenés de Chypre vinrent aussi,
ils se présentèrent tous trois ensemble devant le roi des Sarrasins, nommé
Mirumini'. On parla de leur cas ; l’Espagnol raconta à son frère tout ce
qu’ils lui avaient dit en prison et lui demanda d’en parler au roi et de leur
porter secours. Puis tous trois se présentèrent devant le roi et, sur son
ordre, lui exposèrent le cas des prisonniers. Le roi leur demanda d’où ils
venaient. Ils répondirent : « Ces hommes sont venus des rivages occiden-
taux où le soleil se couche. Nous ne connaissons aucune terre plus loin-
taine, il n’y a ensuite que de l’eau. » Le roi répondit : « Pourquoi
devrions-nous les punir ? Ils n’ont commis aucune faute envers nous.
1 . Émir Al-Muminin, Commandeur des croyants, un des titres du calife.
906
PÈLERINAGES EN ORIENT
Libérez-les et permettez-leur de partir. » Les autres prisonniers devaient
payer un cens d’un tiers de sou ; on les en dispensa.
XIII
DAMAS, NAZARETH, LE THABOR
Sans perdre de temps, munis de leur licence, ils parcoururent les cent
milles qui les séparaient de Damas, où repose saint Ananie. Cette ville est
en Syrie. Ils y restèrent une semaine. À deux milles il y avait une église,
au lieu de la conversion de saint Paul, quand le Seigneur lui dit : « Saül,
Saül, pourquoi me persécutes-tu ? » En priant en chemin, ils parcoururent
la Galilée jusqu’au lieu où Gabriel vint trouver la Vierge Marie et dit :
« Ave Maria. » Il y a là maintenant une église et le bourg où se trouve
l’église, c’est Nazareth. Cette église, les chrétiens l’ont souvent protégée
contre les païens sarrasins qui voulaient la détruire.
En se recommandant au Seigneur, ils quittèrent Nazareth pour le
village de Cana où le Seigneur changea l’eau en vin. Il y a là une grande
église dans laquelle est conservée une des six urnes que le Seigneur avait
ordonné de remplir d’eau, qu’il changea en vin et dont on versa à boire.
Ils y demeurèrent sept jours. Puis ils se rendirent au mont Thabor, où le
Seigneur fut transfiguré. On y trouve maintenant un monastère d’hommes
et une église dédiée au Seigneur, à Moïse et à Élie.
XIV
TIBÉRIADE, MAGDALA, CAPHARNAÜM
Puis ils se dirigèrent vers la ville appelée Tibériade. Elle est sur le
rivage de la mer où le Seigneur marcha et où Pierre, essayant d’aller vers
lui sur l’eau, s’enfonça. On y trouve beaucoup d’églises et une synagogue
des juifs. Ils restèrent là quelques jours. C’est là que le Jourdain passe au
milieu de la mer. Ils firent le tour de cette mer, arrivant près du village de
Madeleine et, de là, au village de Caphamaüm où le Seigneur ressuscita
la fille du chef ; il y avait sa maison et un grand mur. On disait que
Zébédée habitait là avec ses fils Jean et Jacques. Puis ils gagnèrent Beth-
saïde, d’où étaient originaires Pierre et André et où il y a maintenant une
église à l’emplacement de leur maison. Ils y passèrent la nuit et, au matin,
partirent pour Corozaïm où le Seigneur guérit les possédés du démon en
envoyant le diable dans un troupeau de porcs. Il y avait là une église.
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
907
XV
LE JOURDAIN
Après avoir prié dans l’église, ils poursuivirent leur route jusqu’à l’en-
droit où deux sources jaillissent du sol, Jor et Dan, qui viennent de la
montagne, se réunissent et forment le Jourdain. Ils passèrent la nuit entre
les deux sources et les bergers nous 1 donnèrent à boire du lait aigre. Leurs
bêtes sont étonnantes, avec une longue échine, de courtes pattes et de
grandes cornes dressées. Elles sont toutes de la même couleur. En été,
quand l’ardeur du soleil brûle la terre, les bêtes se lèvent, vont dans un
étang où elles se plongent entièrement, à l’exception de la tête.
Ensuite, ils se rendirent à Césarée où il y a une église et un grand
nombre de chrétiens.
XVI
MONASTÈRE ET ÉGLISE SAINT-JEAN-BAPTISTE
Après quelque temps de repos, ils reprirent leur route vers le monastère
de Saint-Jean-Baptiste où il y avait environ vingt moines. Ils y passèrent
la nuit et, de là, ils firent encore un mille pour atteindre le Jourdain au
lieu du baptême du Seigneur. On y voit maintenant une église avec des
colonnes de pierre et, au-dessous, la terre nue. C’est le lieu précis du
baptême du Seigneur. A l’endroit où l’on baptise maintenant, une croix
de bois est dressée au milieu d’une petite dérivation du courant et une
corde est tendue solidement d’un bord à l’autre du Jourdain. Le jour de
l’Épiphanie, les malades et les infirmes se tiennent à cette corde pour se
plonger dans l’eau. Les femmes stériles qui viennent ici sont aussi favori-
sées de la grâce du Seigneur. Notre évêque Willibald s’est baigné là, dans
le Jourdain. Ils sont restés en ce heu un jour.
XVII
GALGALA, JÉRICHO
Ils partirent du Jourdain pour Galgala, qui est distant de cinq milles.
On y trouve douze pierres, dans une église de bois qui n’est pas très
grande. Ce sont les douze pierres que les fils d’Israël retirèrent du Jour-
dain et portèrent sur cinq milles jusqu’à Galgala, où ils les déposèrent en
témoignage de leur traversée du fleuve. En priant, ils atteignirent Jéricho.
I . On observera l’intérêt de ce « nous » qui associe aux pèlerins le personnage de la nar-
ratrice.
908
PELERINAGES EN ORIENT
Au flanc de la montagne, jaillissait une source, celle qui était tarie et
inutile aux hommes jusqu’à la venue du prophète Elisée qui la sanctifia.
Dès lors, elle jaillit et l’eau irrigua le territoire de la ville, les champs, les
jardins, partout où elle était nécessaire. Tout ce qu’arrose cette source
croît et est bon pour la santé, grâce à la bénédiction du prophète Elisée.
Puis ils se rendirent au monastère de Saint-Eustochius, qui est à mi-
chemin entre Jéricho et Jérusalem.
XVIII
JÉRUSALEM
Puis il arriva à Jérusalem, au lieu où la sainte Croix du Seigneur fût
trouvée. Il y a là maintenant une église à l’endroit appelé le Calvaire. Il
était jadis à l’extérieur de la ville, mais quand Hélène découvrit la Croix,
elle fit inclure ce lieu dans Jérusalem. Trois croix de bois sont maintenant
dressées à l’extérieur, contre le mur oriental de l’église, en mémoire de la
sainte Croix du Seigneur et de ceux qui ont été crucifiés avec lui. Elles ne
sont pas dans l’église, mais au-dehors, abritées sous un toit. À côté se
situe le jardin où se trouvait le tombeau du Seigneur. Ce tombeau avait
été taillé dans le roc. Le roc s’élève au-dessus du sol, il est carré à la base
et se termine en pointe. Au sommet, il y a une croix. Maintenant s’élève
là un merveilleux édifice. Du côté de l’orient, on a creusé une porte dans
la pierre du tombeau par laquelle on entre dans la tombe pour prier. A
l’intérieur se trouve le lit de roche sur lequel gisait le corps du Seigneur.
Quinze lampes à huile d’or y brûlent nuit et jour. Le lit sur lequel reposait
le corps du Seigneur est du côté nord, à l’intérieur du roc du tombeau, à
main droite quand on entre dans le tombeau pour prier. Et, devant la porte
du tombeau, est déposée une grande pierre carrée, semblable à celle que
l’Ange roula à l’entrée du tombeau.
XIX
MALADIE DE WILLIBALD. SAINTE-SION
C’est le jour de la fête de saint Martin que notre évêque arriva à Jérusa-
lem. A peine était-il arrivé qu’il commença à être malade et il resta
couché sans force une semaine avant la Nativité du Seigneur.
Quand il retrouva des forces et se guérit de sa maladie, il se leva et alla
voir l’église appelée Sainte-Sion. Elle est au centre de Jérusalem. Il y pria
et se rendit de là au Portique de Salomon où se situe la pierre sur laquelle
gisaient les malades attendant le bouillonnement de l’eau, quand l’ange
venait et agitait l’eau ; alors, celui qui descendait dans la piscine le
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
909
premier était guéri. C’est là que le Seigneur dit au paralytique : « Lève-
toi, prends ton grabat et marche. »
XX
COLONNE VOTIVE LÀ OÙ LES JUIFS VOULAIENT ENLEVER
LE CORPS DE SAINTE MARIE
Willibald dit aussi que, devant la porte de la ville, il y a une grande
colonne surmontée d’une croix pour rappeler que les juifs voulaient
enlever le corps de sainte Marie. Les onze Apôtres avaient pris le corps
de sainte Marie et l’emportaient hors de Jérusalem. Dès qu’ils parvinrent
à la porte de la cité, les Juifs voulurent s’en emparer. Mais, à peine cer-
tains avaient-ils tendu les bras vers le cercueil pour essayer de le prendre,
que leurs bras furent retenus et comme collés au cercueil. Ils ne purent
plus bouger jusqu’à ce qu’ils fussent libérés par la grâce de Dieu et la
prière des apôtres. Ils abandonnèrent alors leur entreprise 1 . C’est en ce
lieu, au centre de Jérusalem, qui est appelé Sainte-Sion, que sainte Marie
mourut. Alors, comme je l’ai dit, les onze apôtres l’emportèrent et les
anges vinrent la prendre dans leurs mains pour la transporter au Paradis.
XXI
VALLÉE DE JOSAPHAT, MONT DES OLIVIERS
De là, l’évêque Willibald descendit dans la vallée de Josaphat qui longe
la ville de Jérusalem vers l’est. Dans cette vallée se trouve l’église Sainte-
Marie et, dans l’église, son tombeau, non que son corps y repose, mais en
mémoire de son corps. Puis il monta en priant au mont des Oliviers, qui
est de l’autre côté de la vallée à l’est. La vallée est entre Jérusalem et le
mont des Oliviers. Sur ce mont, se trouve une église au lieu où le Seigneur
priait avant sa Passion et disait à ses disciples : « Veillez et priez pour ne
pas entrer en tentation. » Ensuite, il arriva au sommet du mont, à l’église
de l’Ascension du Seigneur. Au centre de l’église, il y a une belle plaque
de bronze, juste au milieu, là où le Seigneur monta au ciel. Au milieu du
bronze, il y a une petite lampe sous un verre. Le verre est bien scellé tout
autour de la lampe pour qu’elle puisse toujours brûler, sous le soleil ou
sous la pluie. Car cette église est sans toit, ouverte sur le ciel. A l’intérieur
de l’église, sur le mur sud, se dressent deux colonnes, en souvenir des
deux hommes qui dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi restez-vous à
1 . Cette légende, très répandue, est figurée entre autres sur des bas-reliefs ornant le mur
extérieur nord du chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris.
910
PELERINAGES EN ORIENT
regarder le ciel ? » Celui qui peut se glisser entre le mur et les colonnes
est pardonné de tous ses péchés.
XXII
BETHLÉEM
Il se rendit ensuite à l’endroit où l’Ange apparut aux bergers en disant :
« Je vous annonce une grande joie. » De là, il arriva à Bethléem, à sept
milles de Jérusalem, où le Seigneur est né. Ce lieu de la naissance du
Seigneur était autrefois une grotte souterraine. Maintenant, on a creusé
une construction dans le roc, on a déblayé la terre tout autour et, par-
dessus, on a élevé une église. Au-dessus de l’endroit où est né le Seigneur,
il y a maintenant un autel et on a fait un autre petit autel pour que ceux
qui veulent célébrer la messe dans la grotte puissent prendre cet autel, le
porter à l’intérieur le temps de la messe et le reporter ensuite dans l’église.
L’église supérieure de la Nativité est en forme de croix, c’est une très
belle construction.
XXIII
THECUA, LESLAURES
Toujours priant, ils allèrent à un grand village nommé Thecua, où
Hérode fit jadis massacrer les Innocents. Il y a là une église où repose
l’un des prophètes. Puis il parvint dans la vallée de la Laure. On y trouve
un grand monastère où résident l’abbé et le portier de l’église, ainsi que
beaucoup d’autres moines qui habitent le monastère ou vivent le long de
la vallée sur les pentes de la montagne. Ils ont creusé çà et là dans le roc
de petits ermitages. Cette montagne forme un cercle autour de la vallée.
Dans la vallée se trouve un monastère où repose saint Sabas.
XXIV
GAZA, CHÂTEAU D’ABRAHAM
Puis ils vinrent au lieu où Philippe baptisa l’eunuque. Il y a là une petite
église dans la grande vallée entre Bethléem et Gaza. Ils allèrent à Gaza
où se trouve un sanctuaire puis, toujours priant, allèrent à saint Mathias.
Alors qu’on célébrait la messe, notre évêque Willibald, qui y assistait,
perdit la vue et demeura deux mois aveugle. Ils se rendirent ensuite à
Saint-Zacharias, du nom du prophète, non pas le père de saint Jean-Bap-
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
911
tiste, mais un autre prophète 1 . Il alla enfin au château d’Abraham 2 où
reposent les trois patriarches. Abraham, Isaac, Jacob et leurs épouses.
XXV
JÉRUSALEM, DIOSPOLIS
Puis il revint à Jérusalem et, comme il entrait dans l’église où la sainte
Croix du Seigneur fût découverte, ses yeux s’ouvrirent et il recouvra la
vue. Après quelque temps, il repartit pour Diospolis, à l’église Saint-
Georges, à dix milles de Jérusalem, et de là vers un autre village où est
l’église de Saint-Pierre-Apôtre, là où saint Pierre ressuscita une veuve du
nom de Dorkas 3 . Il fit ensuite route en priant jusqu’à la mer Adriatique 4 ,
loin de Jérusalem, jusqu’aux villes de Tyr et de Sidon, sur le rivage, dis-
tantes l’une de l’autre de six milles. Puis, toujours sur le rivage, il trouva
Tripoli d’où il traversa le mont Liban pour gagner Damas, puis revint à
Césarée.
XXVI
JÉRUSALEM, ÉMÈSE
Pour la troisième fois, il revint à Jérusalem pour y passer tout l’hiver.
De là, il parcourut trois cents milles jusqu’à Émèse en Syrie et arriva à la
ville de Salamias à l’extrémité de la Syrie 5 . Il y resta tout le Carême, car
il était malade et ne pouvait continuer sa route. Ses compagnons de
voyage se rendirent chez le roi des Sarrasins nommé Mirumini. Ils avaient
l’intention de lui demander une lettre pour poursuivre leur voyage, mais
ils ne purent le trouver, car il avait quitté la région pour fuir une épidémie
qui la dévastait. Ne trouvant pas le roi, ils retournèrent à Salamias où ils
demeurèrent jusqu’à une semaine avant Pâques.
Ils retournèrent alors à Émèse pour demander au gouverneur de la ville
de leur donner une lettre ; il la leur accorda, mais pour deux fois deux
personnes. Il exigeait qu’ils ne voyageassent pas tous ensemble, mais
deux par deux, pour obtenir plus facilement des vivres. Alors, ils allèrent
à Damas.
1 . Ces sanctuaires, très nombreux avant les croisades, sont difficiles à localiser.
2. Il s’agit d’Hébron, qui fut appelée ainsi pendant la période des croisades.
3. Diospolis est aujourd’hui Lod, et le lieu du miracle de saint Pierre se situe à Jaffa.
4. Tel dans l’original.
5. Aujourd’hui Salamiyé, entre Homs et Alep. Elle servit de résidence à une branche de
la famille abbasside.
912
PÈLERINAGES EN ORIENT
XXVII
JÉRUSALEM, SÉBASTE
Pour la quatrième fois, ils revinrent à Jérusalem. Ils y séjournèrent un
certain temps, puis allèrent à Sébaste, jadis nommée Samarie, mais, après
la destruction de Samarie, on construisit une nouvelle ville fortifiée qu’on
appela château de Sébaste. Là reposent maintenant saint Jean-Baptiste,
Abdias et le prophète Élisée.
Près de ce château est situé le puits où le Seigneur demanda à boire à
la Samaritaine. Sur ce puits s’élève maintenant une église, et tout près le
mont où adoraient les Samaritains. Et cette femme dit au Seigneur : « Nos
pères ont adoré sur cette montagne et toi tu dis que c’est à Jérusalem que
l’on doit adorer. » Ils traversèrent en priant le pays des Samaritains et
passèrent la nuit dans un grand village aux confins du pays.
XXVIII
LES CHAMPS D’ESDRELON
De là, ils arrivèrent dans une grande plaine, couverte d’oliviers. Avec
eux cheminait un Éthiopien avec deux chameaux et une mule, il condui-
sait une femme à travers la forêt. Sur leur route, surgit un lion, rugissant
la gueule ouverte, très menaçant, il voulait se saisir d’eux et les dévorer.
Mais l’Éthiopien leur dit : « N’ayez pas peur, continuons à marcher. » Ils
continuèrent et s’approchèrent de lui. Mais le lion, par le secours du Dieu
très bon et tout-puissant, partit dans une autre direction, leur laissant la
voie libre. Ils dirent avoir entendu ensuite ce lion craintif pousser de
grands rugissements et dévorer des hommes occupés à la cueillette des
olives.
Puis ils parvinrent à la ville de Ptolémaïs sur le bord de la mer ', près du
cap du Liban qui s’avance dans la mer. C’est un promontoire où s’élève la
Tour du Liban. Celui qui arrive là sans sauf-conduit ne peut passer, car
c’est un lieu bien gardé, barré par une chaîne. Si quelqu’un arrive sans
sauf-conduit, les habitants se saisissent de lui et l’envoient à Tyr. Ce mont
est situé entre Tyr et Ptolémaïs. Alors, l’évêque Willibald revint à Tyr.
Pendant son séjour à Jérusalem, l’évêque Willibald avait acheté du
baume dont il avait rempli un flacon. Il prit un roseau creux et fermé au
fond. Il le remplit d’huile de roche 1 2 , l’introduisit dans le flacon et coupa
1. Devenue ensuite Saint-Jean-d’Acre.
2. C’est ainsi qu’on désignait le pétrole. Willibald a pu se procurer un peu d’asphalte de
la mer Morte.
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD 913
le roseau à la dimension du flacon, de sorte que, sur le bord, tous deux
étaient au même niveau. Puis il ferma l’orifice du flacon.
À leur arrivée dans la ville de Tyr, les habitants se saisirent d’eux et
fouillèrent tous leurs bagages pour voir s’ils n’avaient rien de caché. S’ils
avaient eu quoi que ce soit, ils les auraient martyrisés. Mais, en fouillant
tout, ils ne trouvèrent rien sinon le flacon de Willibald. Ils l’ouvrirent et
sentirent ce qui était à l’intérieur, c’est-à-dire l’huile de roche qui était
au-dessus dans le roseau, mais ils ne trouvèrent pas le baume qui était au-
dessous de l’huile de roche. Ils les laissèrent donc partir.
XXIX
CONSTANTINOPLE
Ils restèrent plusieurs jours à Tyr à attendre qu’un navire soit prêt. Ils
naviguèrent ensuite durant tout l’hiver, de la fête de l’apôtre saint André
jusqu’à une semaine avant Pâques. Ils arrivèrent alors à la ville de
Constantinople où reposent trois saints, André, Timothée et Luc l’évangé-
liste, sous un seul autel. Quant à saint Jean Bouche d’Or, il repose devant
l’autel, là où se tient le prêtre quand il célèbre la messe. C’est là qu’est
son tombeau. Notre évêque séjourna deux ans à Constantinople. Il avait
une cellule à l’intérieur de l’église et pouvait chaque jour voir les tom-
beaux des saints.
Puis il se rendit à la ville de Nicée où l’empereur Constantin réunit
jadis un concile auquel assistaient trois cent dix-huit évêques, tous assem-
blés pour ce concile. L’église est en tout semblable à celle de l 'Ascension
du Seigneur sur le mont des Oliviers. A l’intérieur, il y a les portraits des
évêques qui ont assisté au concile. Willibald vint de Constantinople à
Nicée pour voir comment cette eglise était construite, puis il revint à
Constantinople.
XXX
LA SICILE, VULCANIA
Au bout de deux ans, ils firent voile avec des envoyés du pape et de
l’empereur vers l’île de Sicile, à la ville de Syracuse '. De là, il se rendit
à Catane, puis à la ville de Reggio en Calabre. Puis ils reprirent le bateau
jusqu’à l’île de Vulcania où est l’enfer de Théodoric 1 2 . Quand ils eurent
atteint l’île, ils descendirent du navire pour voir comment était cet enfer.
Willibald, curieux de voir l’intérieur de cet enfer, voulait monter au
1. Cette ambassade, liée au conflit entre le pape Grégoire II et l’empereur Léon ITsau-
rien, eut lieu en 728. On est alors en pleine crise iconoclaste.
2. Aujourd’hui Vulcano, dans les îles Lipari.
914
PÈLERINAGES EN ORIENT
sommet du mont sous lequel était l’enfer, mais cela ne lui fut pas possible
car les cendres de ce noir Tartare étaient accumulées sur les bords et sem-
blaient de la neige. Comme la neige tombe du ciel en flocons blancs et
serrés et s’amoncelle, tels des bataillons venus des forteresses de l’éther,
les cendres s’étaient accumulées sur le sommet du mont, interdisant à
Willibald d’en faire l’ascension. Il put cependant voir une flamme noire,
terrible, effrayante, jaillissant du puits du cratère avec un bruit compara-
ble à celui du tonnerre. Il contempla cette grande flamme et des vapeurs
ignées s’élevant haut en l’air de façon menaçante. Il vit aussi monter de
l’enfer cette pierre ponce qu’utilisent les copistes. Elle était projetée brû-
lante, engloutie dans la mer, puis rejetée par la mer sur la rive où les gens
la récoltent et l’emportent.
[XXXI-XXXII. Willibald gagne ensuite Naples, puis Capoue. Les évêques
auxquels il va rendre visite l’envoient au monastère Saint-Benoît du mont
Cassin où il séjourne dix ans, restaurant la vie monastique . L 'abbaye avait
beaucoup souffert des invasions lombardes.]
XXXIII
ROME
Au bout de dix ans, un prêtre espagnol qui séjournait à Saint-Benoît
demanda à l’abbé Petronax la permission d’aller à Rome et, l’ayant
obtenue, il demanda à Willibald de l’accompagner et de le conduire à
Saint-Pierre. Willibald acquiesça aussitôt à cette demande. Ils se mirent
en route et, dès leur arrivée à Rome, pénétrèrent dans la basilique Saint-
Pierre et demandèrent le saint secours du portier céleste, se recomman-
dant à son patronage. Apprenant que le vénérable Willibald était à Rome,
le saint pontife du siège apostolique Grégoire 1 lui demanda de venir le
trouver. Il se présenta aussitôt devant le souverain pontife et le salua,
prosterné, le visage contre terre. Puis cet homme pieux qui gouverne les
peuples demanda à Willibald, en l’encourageant avec bienveillance, tout
le récit de son pèlerinage, comment il avait voyagé pendant sept ans jus-
qu’aux extrémités du monde, comment il avait réussi à de nombreuses
reprises à échapper aux méchancetés pernicieuses des païens. Il voulait
tout savoir dans le détail.
Immédiatement, l’actif serviteur du Christ fit son récit au glorieux
maître des nations. Avec l’humilité du sage, il lui raconta tout son voyage,
jour après jour, les nombreuses demeures de ce monde qu’il avait connues
au cours de ses déplacements ; son adoration, ses prières et son désir de
1. Grégoire lit, pape de 731 à 741.
VIE OU PLUTÔT PÈLERINAGE DE SAINT WILLIBALD
915
tout voir quand i 1 était allé à Bethléem, le lieu sacré de la naissance et de
l’avènement du très haut Créateur du ciel ; ce qu’il avait vu également en
cet autre lieu, celui du baptême dans le Jourdain où il s’était lui-même
baigné ; et aussi Jérusalem et la Sainte-Sion où le Saint Sauveur des
hommes de tous les temps fût suspendu à la Croix, mourut et fût enseveli
et ensuite monta au ciel sur le mont des Oliviers. Par quatre fois, il était
venu à Jérusalem pour y prier et se recommander à Dieu. Il fit tout ce
récit avec force, en donnant explications et détails.
[Le pape apprend alors à Wilhhald que saint Boniface le réclame pour
I ' aider dans ses missions. Après s ’ être recueilli sur la tombe de son père à
Lucques, il rejoint Boniface à Eichstadt et part avec lui pour la Thuringe, où
il retrouve son frère Wunebald. En 741, il est consacré évêque d Eichstadt en
Bavière par saint Boniface. Le texte se termine par une louange vibrante des
vertus de Willibald.]
Itinéraire de Bernard, moine franc 1
Bernard le Moine
ix' siècle
INTRODUCTION
Nous ne savons pas grand-chose de l’auteur de ce récit de pèlerinage.
Il se dit né en France et est vraisemblablement originaire de Bretagne,
car il consacre curieusement les dernières lignes de son texte à quelques
remarques sur certaines coutumes des Bretons.
Malgré les leçons fautives de certains manuscrits, reprises dans tel ou
tel ouvrage, son pèlerinage ne se situe pas en 970, mais aux alentours de
865. Il nomme en effet les grands dignitaires ecclésiastiques des lieux où
il passe, notamment, à Rome, Nicolas I er , pape de 858 à 867, à Jérusalem,
Théodose, patriarche de Constantinople de 864 à 880 et, au Caire,
Michel I er , patriarche copte d’Alexandrie, de 859 à 871. D’autre part,
quand il arrive à Bari, la ville est encore aux mains des musulmans, soit
avant que l’empereur Louis II en fasse le siège en 871.
Le récit de Bernard est intéressant en ce qu’il témoigne de la situation
sur le pourtour de la Méditerranée en ce milieu du ix e siècle, où trois
grandes puissances luttent pour le contrôle de la mer, au moins dans sa
partie orientale, le califat de Bagdad, l’Empire byzantin et l’Empire franc,
l’Italie du Sud étant un des enjeux de cette lutte. Lutte violente, puisque
dans les six bateaux en partance au port de Tarente, l’auteur a vu entassés
des captifs chrétiens, neuf mille selon lui. Même si le chiffre est sans
doute exagéré, le fait demeure. On va les répartir entre l’Afrique du Nord,
la Syrie et l’Égypte. Mais ces souverains qui se disputent ainsi l’Italie
sont dans leur capitale, éloignée du théâtre des opérations, et ceux qui
commandent réellement sont de plus petits princes, Lombards de Béné-
vent, émirs de Bari ou d’Alexandrie, qui entendent faire respecter leur
autorité, sans recevoir d’ordre de personne. Les tribulations des pèlerins,
dont les lettres de recommandation obtenues dans une ville ne sont pas
1 . Texte intégral traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz.
ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC - INTRODUCTION 917
reconnues dans l’autre, montrent cet émiettement des pouvoirs dans le
sud de la péninsule et même dans l’Orient musulman.
Face à ce pouvoir éclaté, l’Eglise apparaît comme une force unie par-
dessus toutes les frontières. Même si les relations ne sont pas toujours
cordiales entre Rome et Byzance, le voyage se situe deux siècles avant le
schisme et la conquête islamique fait sans doute quelque peu oublier les
querelles avec le patriarcat schismatique d’Alexandrie, pour voir surtout
en lui le défenseur des chrétiens d’Égypte. Quant aux monastères,
ils forment un vaste réseau où l’on se retrouve en quelque sorte en famille,
quelle que soit leur localisation. Bernard lui-même part en compagnie de
deux moines, l’un de Saint-Vincent de Bénévent, l’autre originaire d’Es-
pagne, et peut-être réfugié à la suite de la conquête musulmane.
Intéressant pour la connaissance de la situation politique et religieuse
en Méditerranée, le récit de Bernard nous renseigne aussi sur les condi-
tions de la circulation sur cette mer, une mer où naviguent surtout les vais-
seaux musulmans. Ce sont eux que nos pèlerins empruntent, même si la
puissance de Venise commence à poindre : Bernard est averti du vol des
reliques de saint Marc à Alexandrie par les marins vénitiens en 828. La
route la plus suivie conduit des ports du sud italien, Amalfi, Tarente, voire
Bari, vers Alexandrie atteinte en un mois de navigation. Il faudra attendre
le xi e siècle et la croisade pour voir privilégier l’itinéraire des ports du
nord, Venise et Gènes, vers la Syrie, Acre ou Tyr.
Se déplacer suppose se soumettre à toutes sortes de contrôles imposés
par les autorités musulmanes, soucieuses de se préserver des espions et
de tirer profit des voyageurs. Ce système de taxation est dû sans doute à
l’administration des Abbassides, il n’apparaît pas dans les récits de la
période omeyyade, celui de Willibald par exemple. Le passage où
Bernard décrit ce qui apparaît comme un passeport avant la lettre a été
souvent cité. Les pèlerins doivent se munir d’un document « donnant, dit-
il, la description de nos visages » et l’itinéraire qu’ils entendent suivre.
Taxes et tributs sont exigés sans cesse, pour débarquer à Alexandrie, pour
quitter la ville, pour sortir de la prison où on les a jetés au Caire. Chaque
fois, les sommes sont assez lourdes, six pièces d’or pour débarquer, soit
environ vingt sous d’argent, treize deniers au Caire, treize autres à
Alexandrie, soit à peu près chaque fois un sou. A titre de comparaison,
un bœuf valait à cette époque environ six sous d’argent. Le texte de
Bernard évoque à propos de ces taxes tout un système de ce que nous
appellerions aujourd’hui les changes. Les Carolingiens avaient aban-
donné définitivement un monnayage d’or devenu sans commune mesure
avec le volume des échanges pratiqués dans un empire où le grand
commerce ne concernait plus que quelques catégories privilégiées. Mais
l’or continuait à être frappé en Italie, concurremment à l’argent, comme
d’ailleurs en terre d’Islam où circulaient dinars d’or et dirhems d’argent.
Ces pièces des Occidentaux ne sont peut-être pas de très bon aloi, puisque
918
PÈLERINAGES EN ORIENT
Bernard précise que les Sarrasins pèsent celles qui leur sont remises et les
évaluent à la moitié de leur valeur, « trois sous et trois deniers chez eux
sont six sous et six deniers chez nous ». Mais il ne formule pas de remar-
ques trop désobligeantes sur les Sarrasins, vantant même à la fin de son
discours la sécurité qui règne sur leurs terres, en contraste avec le bandi-
tisme qui désole les pays de chrétienté.
Sur le pèlerinage lui-même, le texte est sobre, au contraire de beaucoup
d’autres récits du même genre. Il a dû se limiter à Jérusalem et Bethléem,
toute visite supplémentaire entraînant le paiement de nouvelles taxes. 11
énumère les principaux sanctuaires visités, en leur consacrant quelques
lignes de description. Nous voyons une Jérusalem où la basilique du
Saint-Sépulcre n’a pas encore été édifiée, et qui renferme les quatre sanc-
tuaires de l’époque constantinienne, plusieurs fois restaurés au cours de
l’histoire mouvementée de la Ville sainte, l’église ronde de la Résurrec-
tion, sur l’emplacement de tombeau du Christ, une basilique consacrée au
sacrifice du Christ, et nommée pour cette raison martyrium , une église
sur le Golgotha et une autre dédiée à sainte Marie. Il sait que beaucoup
de descriptions détaillées des Lieux saints circulent et semble juger plus
utile de parler des conditions d’hébergement. À l’hospice Sainte-Marie
des Latins à Jérusalem, dont la fondation était attribuée à Charlemagne,
il vante la bibliothèque, dont aucun pèlerin ne fait mention. Il a aussi
apprécié les caravansérails sur la route entre l’Egypte et la Terre sainte,
dans un désert dont l’étrangeté des paysages l’a fortement impressionné.
Le pèlerinage, commencé au sanctuaire de Saint-Michel du mont
Gargan, s’achève au Mont-Saint-Michel, signant sans doute l’origine bre-
tonne, ou normande, de Bernard.
Ce récit n’est conservé que dans un petit nombre de manuscrits, sa
sobriété ayant sans doute joué contre sa diffusion. Nous avons suivi ici
l’édition critique de T. Tobler, faite à partir de deux éditions plus ancien-
nes, celle de Mabillon (1672) qui repose sur un manuscrit de Reims, celle
de la Société de Géographie (1819) établie à partir des manuscrits de
Cambridge, Leyde et Londres.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : tobler T , Descrifttiones Terrae Sanctae ex saeculo vil. ix. xii et
xv, Leipzig, 1874, p. 85-99 et 395-408.
Ici commence l’itinéraire de trois moines, Bernard et ses compagnons,
aux Lieux saints et à Babylone
I
Au nom de Dieu, voulant voir les Lieux saints qui sont à Jérusalem,
moi, Bernard, je me suis associé à deux frères dans l’amour et la piété.
L’un, nommé Theudemond, venait du monastère du bienheureux Vincent
à Bénévent, l’autre était un Espagnol du nom de Vincent. Quant à moi,
c’est en France que je suis né.
Nous sommes donc allés dans la ville de Rome nous présenter au pape
Nicolas 1 2 et il nous accorda, avec sa bénédiction, la licence que nous sou-
haitions pour nous aider dans notre pérégrination.
II
De là, cheminant, nous sommes arrivés au mont Gargan où se trouve
l’église Saint-Michel 3 dominée par un rocher où croissent des chênes. On
dit que c’est sans doute l’archange lui-même qui l’a consacrée. L’entrée
de l’église est au nord, elle peut contenir soixante personnes. À l’inté-
rieur, à l’orient, se trouve lastatue de l’ange ; au midi est l’autel sur lequel
on offre le sacrifice et où on ne dépose aucune autre offrande. Devant cet
1. C’est le nom sous lequel on désigne la ville chrétienne à côté de laquelle sera
construite, au x' siècle, la ville du Caire.
2. Nicolas 1", pape de 858 à 867.
3. Un des plus anciens sanctuaires dédiés à saint Michel, dont l’abbé Aubert rapporta au
vui' siècle un fragment du manteau de l’archange pour fonder le Mont-Saint-Michel.
920
PÈLERINAGES EN ORIENT
autel, il y a un vase suspendu dans lequel on dépose les dons. L’abbé de
ce lieu se nomme Bénigne ; il gouverne un grand nombre de frères.
III
Quittant le mont Gargan, nous sommes arrivés, au bout de cent cin-
quante milles, à Bari, ville qui appartient aux Sarrasins, mais avait été
auparavant sous l’autorité des Bénéventins '. Cette ville, située sur la mer,
est renforcée au midi de deux murs très épais, tandis qu’au nord elle se
dresse sur un cap exposé à la mer. Là, munis de deux lettres, nous sommes
allés trouver le chef de cette cité, nommé le sultan, pour lui demander tout
ce dont nous avions besoin pour naviguer. Ces lettres, adressées au maître
d’Alexandrie et à celui de Babylone, donnaient la description de nos
visages et exposaient notre itinéraire. Ces deux chefs sont soumis à l’au-
torité de l'amaroumini 1 2 qui demeure à Bagdad et à Axinarre 3 et
commande à tous les Sarrasins qui sont au-delà de Jérusalem.
IV
Au départ de Bari, nous avons fait route vers le midi pendant quatre-
vingt-dix milles jusqu’au port de Tarente. Là, nous avons trouvé six
navires où il y avait neuf mille captifs chrétiens de Bénévent. Dans deux
autres navires, qui partirent les premiers vers l’Afrique, il y avait trois
mille captifs. Deux autres navires partirent ensuite en conduisant de
même à Tripoli trois mille autres captifs.
V
Nous sommes montés dans un des deux autres navires, où se trouvait
aussi le même nombre de captifs et, au bout de trente jours de navigation,
nous avons été débarqués au port d’Alexandrie. Nous voulions descendre
à terre, mais le chef des marins — ils étaient plus de soixante — nous en
empêcha et, pour obtenir l’autorisation de débarquer, il fallut lui donner
six aurei 4 .
1. Bari fut prise par les musulmans en 841 et reprise par Louis le Germanique, allié à
Basile le Macédonien, en 871.
2. Transcription du titre du calife, émir Al-Muminin, Commandeur des croyants.
3. Sans doute Samarra, édifiée par le calife Al-Mu’tasim en 836.
4. Sou d’or byzantin ou dinar d’or musulman, de valeur sensiblement égale.
ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 921
VI
De là, nous sommes allés nous présenter au prince d’Alexandrie,
auquel nous avons montré la lettre que nous avait donnée le sultan. Mais
elle ne nous servit à rien, bien qu’il eût dit qu’il reconnaissait les lettres
du sultan. Il nous contraignit à lui verser chacun treize deniers et il nous
donna des lettres de recommandation pour le maître de Babylone. Chez
ces gens, la coutume veut que l’on n’accepte que pour son poids tout ce
qui peut se peser, de sorte que six sous et six deniers de chez nous ne
valent pour eux que trois sous et trois deniers.
Cette ville d’Alexandrie est située au bord de la mer. C’est là que saint
Marc l’Évangéliste prêcha et occupa la charge d’évêque. Au-delà de la
porte orientale, se trouve le monastère de ce saint, avec des moines, près
de l’église où il fut d’abord enseveli. Mais des Vénitiens vinrent par mer,
prirent furtivement le corps à l’insu des gardiens et l’emportèrent dans
leur île. A la sortie de la porte occidentale, il y a un monastère dit des
Quarante Saints, où demeurent aussi des moines. Le port est au nord de
la ville. Au midi se trouve l’embouchure du Gyon ou du Nil, qui arrose
l’Égypte et traverse la ville, avant de se jeter en mer en ce port.
VII
Nous avons remonté le fleuve et, après six jours de navigation vers le
midi, nous sommes arrivés à Babylone d’Égypte où régna jadis Pharaon,
le roi sous lequel Joseph édifia sept greniers, qui sont encore debout '. A
notre arrivée à Babylone, les gardes de la ville nous ont conduits auprès
du maître de la ville, un Sarrasin qui s’appelait Adelhacham. Il voulut
savoir tout ce qui concernait notre itinéraire et quels chefs nous avaient
remis des lettres. Nous lui avons donc montré les lettres du sultan et du
prince d’Alexandrie, mais cela ne nous servit de rien car il nous fit jeter
en prison. Finalement, au bout de six jours, sur le conseil qu’on nous
donna, grâce à Dieu, nous lui avons versé chacun treize deniers, comme
nous l’avions déjà fait. Grâce aux lettres qu’il nous donna alors, personne
ne devait dans aucune ville ou aucun lieu rien exiger de nous. Ce chef est
le deuxième en dignité après 1 ’amaroumini. Par la suite, quand nous
étions entrés dans une ville, on ne nous laissait pas sortir sans que nous
ayons obtenu une charte ou un document scellé que nous payions deux
ou trois deniers.
A Babylone réside monseigneur le patriarche Michel 1 2 sous l’autorité
1 . Les Pyramides étaient censées être les greniers de Joseph.
2. Michel I", patriarche d’Alexandrie de 859 à 871.
922
PÈLERINAGES EN ORIENT
duquel sont placés, par la volonté de Dieu, tous les évêques, les moines
et les chrétiens de toute l’Égypte. Ces chrétiens sont soumis aux païens et
doivent, chaque année, en échange de la paix et de la liberté, payer un
tribut au maître de Babylone. Le montant de ce tribut est de trois, deux,
ou un aureus ou, pour les plus pauvres, de treize deniers. Si quelqu’un ne
peut payer ces treize deniers, qu’il soit chrétien indigène ou étranger, il
est mis en prison jusqu’à ce que, dans sa bonté. Dieu le fasse libérer par
son ange ou qu’il soit racheté par les autres bons chrétiens.
VIII
Toutes ces formalités accomplies, nous sommes revenus en arrière, sur
le fleuve Gyon et parvenus à la ville de Sitimuth. De Sitimuth, nous
sommes allés à Mohalla 1 et de Mohalla à Damiette qui est entourée à peu
près de tous côtés par le fleuve du Nil, sauf au nord où se trouve la mer.
De là, nous avons navigué jusqu’à la ville de Tanis 2 , où vivent des chré-
tiens très pieux qui pratiquent une hospitalité chaleureuse. Cette ville n’a
qu’un petit espace de terre sur lequel s’élèvent des églises. On y montre
les champs de Tanis où sont ensevelis, enclos de trois murs, ceux qui ont
été massacrés au temps de Moïse.
IX
De Tanis, nous sommes arrivés à la ville de Fara 3 . On y trouve une
église dédiée à sainte Marie, au lieu où Joseph, averti par l’ange, s’enfùit
vers l’Égypte avec l’enfant et sa mère. Dans cette ville, il y a une multi-
tude de chameaux que les étrangers prennent en location aux habitants
pour porter leurs fardeaux dans le désert, dont la traversée dure six jours.
Ce désert commence à la sortie de Fara. On a bien raison de l’appeler
désert, car on n’y voit ni herbe, ni fruit d’aucune semence, sinon des pal-
miers. Il est blanc comme la campagne sous la neige. En chemin, on
trouve deux hospices, nommés Albara et Albacara 4 , dans lesquels païens
aussi bien que chrétiens font commerce de tout ce qui est nécessaire aux
voyageurs. Tout autour, en dehors des palmiers, la terre ne produit rien.
Après Albacara, la terre redevient fertile jusqu’à Gaza, qui fût la ville de
Samson et qui regorge de toutes sortes de richesses.
1. Sans doute aujourd’hui Semenoud et Mehalla-al-Koubra, dans le Delta.
2. Aujourd'hui en ruines, près du village de San el-Hagar.
3. Fara, ou Farama, à l’est de la branche orientale du Nil, près de Factuelle El-Arish.
4. Sans doute deux caravansérails nommés Al-Bir, le puits, et Al-Bakara, la poulie.
ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 923
X
Puis nous sommes venus à Alarixa 1 et d’Alarixa à Ramla à côté de
laquelle se trouve le monastère où repose le bienheureux martyr Georges.
De Ramla, nous nous sommes hâtés vers le château d’Emmaüs et, d’Em-
maiis, nous sommes parvenus à la sainte cité de Jérusalem et on nous a
reçus dans l’hospice du très glorieux empereur Charles 2 . On y reçoit tous
ceux qui viennent en ce lieu par dévotion et sont de langue romane. Il est
voisin d’une église dédiée à sainte Marie. Grâce au zèle de l’empereur,
l’hospice possède aussi une très belle bibliothèque, douze maisons, des
champs, des vignes et un jardin dans la vallée de Josaphat. Devant l’hos-
pice, il y a une place où tous ceux qui y viennent commercer paient au
responsable deux aurei par an.
Dans la ville, il y a quatre églises principales qui sont contiguës, l’une
à l’Orient, appelée la basilique de Constantin, où se trouve le mont du
Calvaire et l’endroit où fût trouvée la Croix du Seigneur, une autre au
midi, la troisième à l’occident au milieu de laquelle est le sépulcre du
Seigneur. Il est entouré de neuf colonnes, entre lesquelles s’élèvent des
cloisons de belles pierres. Quatre de ces colonnes sont devant le Sépulcre
et, avec les cloisons, elles enferment la pierre posée à l’entrée du tombeau
que l’ange fit rouler et sur laquelle il s’assit après la résurrection du Sei-
gneur. Il n’est pas nécessaire d’écrire davantage sur ce sujet, car Bède,
dans son Histoire des Anglais, en parle suffisamment et nous ne pourrions
rien ajouter. Il faut cependant dire que le samedi saint, veille de Pâques,
on commence l’office du matin dans cette église ; à la fin de l’office, on
chante Kyrie Eleison jusqu’à ce qu’un ange vienne allumer la lumière
dans les lampes suspendues au-dessus du tombeau. Le patriarche donne
cette lumière aux évêques et au reste du peuple pour que chacun l’em-
porte chez lui. Le patriarche s’appelle Théodose 3 ; il fut arraché par les
chrétiens à son monastère, en raison de sa grande dévotion, et établi
comme patriarche sur tous les chrétiens qui habitent en Terre sainte.
Au milieu des quatre églises, il y a le Paradis, sans toit, dont les murs
sont couverts d’or et le pavement est fait de pierres très précieuses. Au
centre, se réunissent quatre chaînes, venant des quatre églises ; on dit que
c’est là le centre du monde.
1. El-Arish.
2. Fondé par Charlemagne, grâce à ses relations avec le calife Haroun-al-Rachid.
3. Patriarche de Jérusalem de 859 à 880.
924
PELERINAGES EN ORIENT
XI
Dans la ville, se trouve une autre église, au midi, sur le mont Sion, dite
de Saint-Syméon. Le Seigneur y lava les pieds de ses disciples et la cou-
ronne d’épines y est suspendue. La tradition veut que sainte Marie y soit
morte. À côté, vers l’orient, est située l’église dédiée à saint Étienne, là
où on affirme qu’il fut lapidé. Toujours en direction de l’orient, une église
dédiée à saint Pierre à l’endroit où il renia le Seigneur. Au nord, le Temple
de Salomon où se trouve la synagogue des Sarrasins. Au midi, les portes
de fer par lesquelles l’ange fit sortir Pierre de sa prison. Elles ne furent
plus ouvertes depuis.
XII
Quittant Jérusalem, nous sommes descendus dans la vallée de Josaphat,
à un mille de la ville, où se trouve le village de Gethsémani, lieu de la
nativité de sainte Marie. Une église ronde lui est dédiée, qui renferme son
tombeau, quelque peu exposé à la pluie, car il n’y a pas de toit au-dessus.
Au même endroit est l’église où le Seigneur a été livré ; on y voit quatre
tables rondes, utilisées pour la Cène. Dans la vallée de Josaphat, se trouve
encore l’église Saint-Léon, où le Seigneur reviendra, dit-on, au jour du
Jugement.
XIII
De là, nous avons gravi le mont des Oliviers, sur la pente duquel on
montre le lieu où le Seigneur pria son Père. A côté de ce mont, on montre
l’endroit où les pharisiens conduisirent au Seigneur la femme surprise en
adultère. On y conserve, dans une église dédiée à saint Jean, et sur un bloc
de marbre, l’inscription tracée par le Seigneur sur le sol.
XIV
Au sommet du mont des Oliviers, à un mille de la vallée de Josaphat,
se trouve le lieu de l’Ascension du Seigneur vers son Père. Il s’y trouve
une église ronde, sans toit, avec, au centre, à l’endroit précis de l’Ascen-
sion du Seigneur, un autel en plein air sur lequel on célèbre la messe.
ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 925
XV
Puis nous sommes allés à Béthanie, qui est au midi, au pied du mont
des Oliviers à un mille de distance. On y voit un monastère dont l’église
abrite le tombeau de Lazare et à côté, vers le nord, une piscine dans
laquelle Lazare, ressuscité, alla se laver sur l’ordre du Seigneur. On dit
qu’il fut ensuite évêque d’Éphèse pendant quarante ans. Au bas du mont
des Oliviers, vers l’occident, on montre le marbre sur lequel le Seigneur
monta pour se hisser sur l’ânon. Par là, au midi, dans la vallée de Josa-
phat, est située la piscine de Siloé.
XVI
De Jérusalem, nous avons fait route vers Bethléem. Six milles avant le
lieu de la naissance du Seigneur, on montre le champ dans lequel travail-
lait Habacuc quand l’ange du Seigneur lui ordonna d’apporter son repas
à Daniel à Babylone où régnait Nabuchodonosor. Maintenant, c’est la
demeure des bêtes sauvages et des serpents. Bethléem possède une belle
église très grande, dédiée à sainte Marie. Au centre, il y a une crypte
voûtée d’une seule pierre, dont l’entrée est au midi et la sortie à l’orient.
Dans la partie occidentale, on montre la crèche du Seigneur. Mais l’en-
droit où vagissait le Seigneur est à l’orient, avec un autel où on célèbre la
messe. A côté de cette église, au midi, se trouve l’église des Bienheureux
Innocents, martyrs. Enfin, à un mille de Bethléem, est le monastère des
saints bergers auxquels l’ange apparut la nuit de la Nativité.
XVII
A trente milles de Jérusalem, vers l’orient, coule le Jourdain et, sur sa
rive, le monastère de Saint-Jean-Baptiste. Dans cette région, se sont
édifiés beaucoup de monastères.
XVIII
A l’occident de la ville de Jérusalem, à un mille, l’église Sainte-
Mamilla conserve beaucoup de corps de martyrs tués par les Sarrasins et
que cette sainte a enterrés là avec soin.
926
PÈLERINAGES EN ORIENT
XIX
Quittant à nouveau Jérusalem, la Ville sainte, nous sommes revenus au
bord de la mer et, après être montés sur un bateau, nous avons navigué
soixante jours dans une grande angoisse, car le vent ne nous était pas
favorable. Nous avons enfin abandonné la mer pour nous rendre au Mont
d’Or 1 où se trouve une crypte avec sept autels. Au-dessus, il y a une
grande forêt et personne ne peut entrer dans la crypte sans lampe allumée,
tant elle est obscure et ténébreuse. L’abbé est monseigneur Valentin.
XX
Du Mont d’Or, nous sommes parvenus à Rome. À l’intérieur de la
ville, à l’orient, au lieu-dit le Latran, se trouve une église dédiée à saint
Jean-Baptiste, bien construite. C’est le véritable siège apostolique où,
chaque soir, on apporte à l’Apôtre 2 les clés de toute la ville. A l’occident,
l’église du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, où il repose. Sur
toute la terre, il n’y a pas d’église de grandeur comparable ; elle est
décorée d’ornements de toutes sortes. Dans cette ville reposent des corps
saints en nombre incalculable.
XXI
C’est à Rome que nous nous sommes séparés ; puis, seul, je suis allé à
Saint-Michel des deux tombes 3 . C’est un mont qui s’avance à deux lieues
en mer. Au sommet se trouve une église en l’honneur de saint Michel.
Deux fois par jour, matin et soir, la mer entoure le mont sans qu’on puisse
l’atteindre tant qu’elle ne s’est pas retirée. Mais, le jour de la fête de saint
Michel, la mer n’encercle pas le mont, elle reste immobile comme un mur
à droite et à gauche, de sorte qu’en ce jour de solennité, tous, à quelque
heure qu’ils viennent prier, peuvent accéder au mont, ce qui est impossi-
ble les autres jours. L’abbé du lieu est Phénimont, un Breton.
XXII
Il faut que je vous dise pour terminer comment les chrétiens observent
la loi divine, soit à Jérusalem, soit en Égypte. Les chrétiens et les païens
vivent dans une telle paix que, si je voyage et que, sur le chemin, mon
1 . Prieuré bénédictin situé près d’Avellino, entre Rome et Naples.
2. C’est-à-dire le pape.
3. Le Mont-Saint-Michel, fondé en 708 par Aubert, évêque d’Avranches.
ITINÉRAIRE DE BERNARD, MOINE FRANC — INTRODUCTION 927
chameau ou mon âne, la monture du pauvre, vient à mourir et que je laisse
tout mon bagage sans garde pour chercher une autre monture en ville, je
trouverai tout intact à mon retour. Pour assurer la paix et la sécurité, si en
ville ou sur un pont, ou sur le chemin, on trouve un homme marchant de
nuit, ou même de jour, sans une charte quelconque ou un document scellé
du roi ou du prince de la terre, on le fait aussitôt jeter en prison jusqu’à
ce qu’on puisse s’assurer s’il est ou non un espion.
XXIII
Les Bénéventins ont tué par orgueil leur prince Sichard et grandement
malmené les chrétiens. Puis ils ont eu entre eux des rixes et des querelles
jusqu’à ce que Louis, frère de Lothaire et de Charles, appelé par ces
mêmes Bénéventins, reçoive le pouvoir 1 .
En Romanie, les choses vont mal, il s’y trouve beaucoup de voleurs et
de brigands ; c’est pourquoi ceux qui veulent aller au tombeau de saint
Pierre ne peuvent passer par là sinon en groupe et armés.
En Lombardie, où règne Louis, la paix est assez stable. Les Bretons
vivent aussi en paix. Je vais vous dire leur coutume : si un homme a causé
du tort à un autre, aussitôt arrive un troisième, quel qu’il soit, qui se dit
témoin de tout et venge l’homme lésé comme s’il était de sa famille. Et
si quelqu’un est convaincu d’un vol supérieur à quatre deniers, il est mis
à mort et suspendu au gibet.
Enfin, au village de Gethsémani, nous avons vu des pierres de marbre
taillées d’une telle minceur que l’on peut, si l’on veut, voir n’importe quoi
au travers, comme à travers une vitre.
I. Sicard, prince de Bénevent, fut tué en 839. La guerre civile dura entre les princes
Radelchis et Sikenoff jusqu’à ce qu’ils prêtent serment de fidélité à Louis II (849).
Le Pèlerinage de Maître Thietmar 1
Thietmar
xm e siècle
INTRODUCTION
On connaît très mal Thietmar. Dans l’avant-propos de son édition,
T. Tobler dit qu’il souhaiterait pouvoir en dire quelque chose. Il est possi-
ble qu’il faille voir en lui un des premiers frères mineurs à se rendre en
Terre sainte, peu avant le départ de saint François pour l’Égypte, lors de
la cinquième croisade. La chronique du frère mineur Nicolas Glassburger,
rédigée entre 1491 et 1508, mentionne un Dithmar, pèlerin en 1217 et
ayant rédigé un livre sur l’état de la Terre sainte destiné au pape. Le récit
de Thietmar est daté de cette même année 1217, mais ne fait toutefois
aucune allusion à la croisade. L’auteur dit avoir entendu chanter le rossi-
gnol à Damas le jour de la Saint-Martin, le 1 1 novembre, ce qui permet
de situer son arrivée à Saint-Jean-d’Acre vers le mois de septembre. On
peut ajouter qu’il est originaire de Westphalie puisqu’il dit avoir rencon-
tré des compatriotes de cette région prisonniers à Damas.
Le texte de Thietmar est lui-même méconnu, à peu près jamais cité par
ses contemporains ou successeurs, comme c’est habituel pour les récits
de pèlerinage, et c’est regrettable, car il présente de l’intérêt à plus d’un
titre.
La date est tout d’abord à remarquer, c’est le premier état détaillé de la
situation en Terre sainte après le désastre de Hattin et la perte de Jérusa-
lem en 1187. Mieux, ce début du xm e siècle représente une sorte de
« trou » documentaire, les récits de pèlerinages ne réapparaissant en plus
grand nombre que dans la deuxième moitié du siècle, avec le retour d’une
certaine sécurité. Thietmar note soigneusement les ruines des églises et
châteaux francs rencontrés sur son chemin, l’abandon désolant dans
lequel il trouve le Saint-Sépulcre et au contraire les nouvelles construc-
tions des Sarrasins, par exemple la forteresse du mont Thabor, ou encore
ce « temple » élevé à Hattin par Saladin en mémorial de sa victoire et que
1. Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR — INTRODUCTION 929
nul autre voyageur ne mentionne. Intéressé par les monuments contempo-
rains, il l’est aussi par les ruines antiques, à Acre, à Césarée de Philippe.
Et l’on voit apparaître au fil des pages non seulement les nombreuses cita-
tions de l’Écriture, indispensables pour un pèlerin, mais la mention de
légendes de l’Antiquité païenne, celle de la fosse Memnon qui se remplit
toute seule de sable, ou celle d’Andromède, accompagnée, il est vrai, d’un
prudent « Le croie qui veut ! ».
Faut-il voir dans cet intérêt nouveau un reflet de l’ouverture de l’Occi-
dent à la culture antique dans les écoles épiscopales et les jeunes univer-
sités ?
Thietmar est en tout cas un esprit curieux de tout. Les routes étant
encore peu sûres pour un pèlerin franc, il n’hésite pas à se laisser pousser
la barbe et à se vêtir comme un moine géorgien pour pénétrer dans l’inté-
rieur des terres et parvenir au mont Sinaï. Si ses connaissances géographi-
ques sont encore bien imprécises, il pose un regard attentif sur le paysage,
énumérant longuement tous les animaux sauvages du Carmel, s’émerveil-
lant de la beauté de l’oasis de Damas, des fleurs, des chants d’oiseaux.
Mais on voit aussi l’effroi de l’homme des grandes plaines d’Allemagne
du Nord devant les montagnes de Transjordanie, leurs pentes rocheuses
abruptes dominant des précipices qu’il juge vertigineux. Et l’étonnement
de l’homme des verts pâturages, des forêts touffues, devant la terrible
sécheresse du désert, sable, pierrailles et rares puits aux eaux putrides.
C’est au cours de cette difficile route vers Sainte-Catherine du Sinaï qu’il
passe par le défilé de Pétra, nous offrant ainsi la première description faite
par un pèlerin occidental de la ville, et des demeures et temples taillés
dans le roc, mais le site est selon lui inhabité et il n’en donne pas le nom.
Curieux du pays, Thietmar l’est aussi de ses habitants. Il raconte toutes
sortes de rencontres qui nous permettent de voir vivre la société compo-
site de cette Terre sainte au xm e siècle. Il y a les prisonniers, non seule-
ment ses malheureux compatriotes enfermés dans les geôles de Damas,
mais d’autres, Français, Anglais, Latins de divers pays, pêcheurs au
service du sultan dans un îlot de la mer Rouge. Il y a les Grecs, une vieille
femme qui l’héberge près du Krak de Moab, un évêque au même endroit
qui le reçoit et le bénit « dans sa langue ». Il y a les Francs, demeurés là
malgré la défaite, comme cette veuve à Montréal, qui joue en quelque
sorte le rôle d’aubergiste et fournit vivres et guide pour la tiaversée du
désert. Et, bien sûr, il y a les Sarrasins, avec lesquels les relations sont
diverses. L’auteur subit toutes sortes de tracasseries administratives à son
entrée à Damas, tombe dans une embuscade près de Bethléem et se
retrouve enfermé pour plusieurs jours jusqu’à ce qu’un de ses compa-
gnons, un Hongrois, réussisse à les faire libérer par des compatriotes
passés au service de l’Islam. D’un autre côté, nous assistons à des grandes
joutes dans la plaine au pied du mont Carmel, au cours desquelles cava-
930
PÈLERINAGES EN ORIENT
liers bédouins et chevaliers des ordres militaires fraternisent dans un
même amour des prouesses équestres.
Thietmar est vraiment intéressé par l’Islam. Il s’est soigneusement
informé sur la loi coranique, les pratiques religieuses, il décrit les ablu-
tions rituelles, la gestuelle de la prière. Certes, les musulmans ne sont pas
idéalisés et certaines coutumes sont stigmatisées, notamment l’enferme-
ment des femmes sous la garde d’eunuques. Mais le pèlerin qu’il est tient
leur foi en grande estime. Il ose mettre en parallèle leur pèlerinage vers
La Mecque avec celui des chrétiens à Jérusalem. Dans le long chapitre
qu’il consacre au monastère de Notre-Dame de Seidnaya, près de Damas,
il fait le récit de miracles accomplis par la Vierge en faveur de musul-
mans, une pauvre femme, soutenue par la prière de toute l’assemblée, un
sultan parce que « bien que païen, il avait foi en Dieu ».
Ce texte est donc un témoignage assez remarquable, non seulement sur
la Terre sainte au début du xm e siècle, ses paysages, ses monuments, ses
habitants, mais aussi sur un changement d’attitude envers l’Islam, ou
plutôt un autre regard posé sur les musulmans, un lent passage de l’esprit
de croisade à l’esprit de mission.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : Le texte traduit ici est celui de l’édition de J.c. m. Laurent,
Magistri Thietmari peregrinatio, Hambourg, 1857, d'après un manuscrit de Hambourg
et « plusieurs autres », sans précision. C’est l’édition la plus récente et la mieux
annotée. Les chapitres sont simplement numérotés, nous avons ajouté des titres.
Il existe deux autres éditions : toblert., Magistri Thietmari 1 ter ad Terrant Sanctam ,
Saint-Gall, 1851, d’après le manuscrit de Berne et celle du baron J. de saint-génois.
Voyages faits en Terre sainte par Thietmar en 1217 et par Burchard de Strasbourg en
1175, 1189 ou 1225, Mémoires de l’Académie royale de Belgique, t. XXX.
La mention du pèlerinage du frère Dithmar se trouve dans : Chronica Fratris
Nicolai Glassburger, Ordinis minorum observantium édita, Analecta Franciscana seu
chronica aliaque varia documenta ad historiam fratrum minorum spectanlia , t. II, Flo-
rence, Quarachi, 1887.
Sur la Terre sainte en 1217, on consultera les histoires des croisades et du
royaume de Jérusalem, notamment : prawerj , Histoire du royaume latin de Jérusa-
lem, Paris, CNRS, 1969-1971, 2 vol.
I
LES MOTIFS DU DÉPART
Moi, Thietmar, pour le pardon de mes péchés, je me suis armé du signe
de la croix et ai quitté ma maison, en pèlerin, avec mes compagnons. Je
suis parvenu à Acre après avoir couru, sur mer et sur terre, des dangers
qui semblaient bien menaçants à ma fragilité, mais bien minimes en
comparaison de la récompense divine.
Je m’y suis reposé environ un mois. La Terre sainte connaissait alors
quelque répit grâce aux trêves signées entre les Sarrasins et les chrétiens '.
Je savais que c’est en ne vivant pas selon l’esprit de ce monde, mais en
peinant et en me fatiguant que je parviendrais à la vie étemelle. Aussi,
pour ne pas m’abandonner à l’oisiveté et aux plaisirs de la chair qui
conspirent contre l’esprit, mais pour faire grandir mon âme par les peines
imposées à mon corps, je pris ma décision : visiter, dans la mesure de mes
possibilités, les lieux que notre Seigneur Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai
homme, vrai Fils de Dieu et de l’homme, a marqués du sceau de sa pré-
sence corporelle et a sanctifiés. Ces lieux aussi qui ont été habités par nos
vénérables Pères, comme on le lit dans le Pentateuque, et ceux où repo-
sent beaucoup de saints.
Je désirais d’un ardent désir voir en personne ce dont j’avais souvent
entendu parler dans l’obscurité et le mystère des Écritures. Et, comme j’ai
apprécié l’odeur du thym, le goût du miel en m’adonnant à la lecture, j’ai
pensé qu’il n’était pas inutile de confier à l’écrit ce que j’avais vu moi-
même ou appris sûrement de témoins dignes de foi. Avec le secours de
l’écriture, je ne risquerais pas de voir sombrerdans le brouillard de l’oubli
ce que la nature seule ne me permettrait pas de garder en mémoire.
En rédigeant ces lignes, je veux seulement plaire à Dieu, et je rejette
1 . Des trêves avaient été conclues en 1 204 entre le roi de Jérusalem, Aimery de Lusignan,
et le sultan d’Égypte al-Malik al’Adil. Elles furent renouvelées jusqu’au début de la cin-
quième croisade, en juin 1217.
932
PÈLERINAGES EN ORIENT
tout orgueil et fausse gloire ne voulant pas être de ceux qui recherchent
les louanges des hommes et une vaine renommée et dont l’Évangile dit :
« En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. » Il serait à mon
avis tout à fait stupide et absurde d’échanger tous les si grands dangers
du voyage sur terre et sur mer supportés dans 1 ’ épui sement du corps et de
l’esprit, mais avec la récompense que j’en attends de Dieu dans la vie
étemelle, contre une gloire humaine, une gloire vaine, ou pour mieux dire,
contre rien.
Si quelque lecteur veut bien ouvrir ce livre et y prendre plaisir avec
moi, qu’il ne s’irrite pas, et ne me méprise pas, il verra qu’après tout mon
livre a été composé sans apprêts, en toute simplicité, pour occuper mes
loisirs et me remémorer les lieux que j’ai visités en Terre sainte et les
miracles que la puissance de Dieu y a accomplis.
II
ACRE ET LA GALILÉE
Donc, l’an de l’Incarnation du Sauveur du monde 1217, j’étais à Acre,
appelée jadis Ptolémaïs. On y trouvait autrefois l’idole de Béelzébuth,
c’est pourquoi on lit dans l’Évangile qu’il y avait un Dieu à Acre et, dans
le port, il y a encore une tour appelée T our des mouches 1 . Dans cette ville,
Jonathas, père de Judas Macchabée, fut pris par ruse et tué par Triphon.
La ville d’Acre est une des cinq villes des Philistins.
Je suis parti d’Acre, avec quelques Syriens et Sarrasins, à travers le
pays de Zabulon et de Nephtali. J’ai traversé la ville de Séphor où naquit
sainte Anne, mère de la bienheureuse Vierge, ainsi que Nazareth, où eut
lieu l’Annonciation, où le Seigneur fut élevé et passa son enfance. Près
de la ville est le mont d’où les proches de Jésus, étonnés de sa sagesse,
voulaient le précipiter. Encore aujourd’hui, l’endroit garde le nom de Pré-
cipice ou Saut du Seigneur, parce qu’il disparut à leurs yeux au moment
où ils voulaient le jeter en bas et certains racontent même qu’il a sauté de
ce mont dans la vallée. On a construit là une chapelle.
Après Nazareth, je me suis rendu à Cana en Galilée où le Seigneur
changea l’eau en vin le jour des noces. On y a construit une église et on
voit encore quelques ruines de l’endroit où furent posées les urnes d’eau.
Un Sarrasin me dit que la citerne où on puisa l’eau changée en vin
contient encore de l’eau ayant goût de vin.
De Cana de Galilée, je suis allé au mont Thabor, où, en présence des
apôtres Pierre, Jacques et Jean, le Seigneur fut transfiguré entouré de
Moïse et Élie. Ce mont est très élevé. On a construit au sommet une église
1. La citation est en réalité dans le Livre des Rois et concerne une autre ville. Béelzébuth
signifiait, selon certains, « dieu des mouches ».
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR
933
pour une abbaye importante de bénédictins. Mais les Sarrasins viennent
de l’occuper et l’ont fortifiée avec une muraille et une tour
Au pied du mont Thabor, j’ai rencontré un noble, richement vêtu, châ-
telain du mont, qui chassait à l’épervier. Il me questionna en détail sur
l’Empire, l’empereur, les rois chrétiens et l’état de nos terres, alors qu’il
en était informé car, à peine avais- je répondu, qu’il reprit plus longuement
ce qu’il avait demandé à savoir et, sur toutes choses, il en savait plus et
mieux que moi.
Au pied du mont Thabor, j’ai vu sur mon chemin le mont Hermon et
les vastes plaines de Galilée où périrent Sisara et toute son armée. J’ai
ensuite traversé la plaine où l’armée des chrétiens fut vaincue et la sainte
Croix prise par les ennemis de la croix. Au milieu de la plaine, sur une
petite éminence, Saladin édifia un temple à ses dieux en action de grâces
pour sa victoire 1 2 . Le temple est toujours là, mais abandonné et en ruines,
ce qui n’est pas étonnant, car il n’a pas été construit sur le rocher qui est
le Christ, duquel vient tout bien parfait et sans lequel rien n’est bon ni
solide.
Non loin de là, j’ai vu la ville de Naïm où le Seigneur a ressuscité le
fils de la veuve. A côté est le mont Endor d’où jaillit le torrent du Cyson.
Puis ma route m’a conduit à la mer de Galilée où le Seigneur appela
Pierre et André et sur les flots de laquelle il marcha, tandis que la barque
de Pierre était battue des vagues et que lui-même fut tiré hors de l’eau par
le Seigneur alors qu’il se noyait. C’est là aussi que le Seigneur apparut à
ses disciples après sa résurrection et mangea avec eux du poisson grillé.
On appelle ce lieu La Table. On y avait élevé une chapelle qui a été
détruite par les Sarrasins. Il croît à l’entour des plantes aromatiques qui
restent vigoureuses toute l’année, hiver comme été. Les Sarrasins ont
souvent essayé de les arracher, mais sans succès ; ils ne peuvent aller
contre la volonté de Dieu.
Dans le voisinage, se trouve le mont où le Seigneur a nourri cinq mille
hommes avec cinq pains et a enseigné ses disciples. L’Evangile le dit :
« Descendant de la montagne, Jésus s’arrêta dans une plaine. »
Enfin, je suis arrivé à Tibériade, appelée jadis Cinnereth. Elle a reçu
son nouveau nom de Tibère César. Dans cette ville résidaient jadis un
évêque et un noble laïc appelé le seigneur de Tibériade. Elle était célèbre
pour ses remparts. L’enfant Jésus y était souvent venu dans son enfance.
Elle a été détruite par les Sarrasins et aujourd’hui il ne reste que quelques
habitants tant Sarrasins que chrétiens.
J’ai suivi ensuite la rive de la mer de Galilée jusqu’au Jourdain, à l’en-
droit où ce fleuve sort de la mer et sépare la Galilée de l’Idumée. Il faut
1. Cette occupation eut lieu en 1212.
2. La victoire de Hattin, en juillet 1 1 87, remportée par Saladin sur les chrétiens et qui
mit fin au premier royaume de Jérusalem.
934
PÈLERINAGES EN ORIENT
noter que la mer de Galilée contient de très bons poissons, très bons à
manger. La Galilée s’étend entre le pays de Zabulon et celui de Nephtali.
J’ai traversé le Jourdain pour aller en Idumée, faisant en chemin l’as-
cension d’un très beau mont d’où je voyais à droite et à gauche beaucoup
de terres et de villes dans lesquelles le Seigneur Jésus se rendait souvent.
La mer de Galilée commence entre Bethsaïde et Caphamaüm. C’est de
Bethsaïde qu’étaient originaires Pierre, André, Jean et Jacques fils d’Al-
phée. Là se trouvent aussi Génésareth et Corozaïm où doit naître l’An-
téchrist et Cédar dont le Psaume dit : « J’ai habité avec ceux qui habitent
à Cédar. » Vers le sud, on trouve Dothaïm où Joseph retrouva ses frères
qui le vendirent. J’ai vu aussi les monts de Gelboé où périrent Saül et
Jonathan. De là, les mots de David : « Monts de Gelboé que ni pluie ni
rosée ne descendent sur vous. » Mais je n’ai pas pu savoir si, en fait, la
pluie tombait ou non sur eux. J’ai entendu dire que là vivent des perro-
quets, qui ne peuvent supporter la pluie. Dans le voisinage, on trouve
Béthulie, la ville de Judith où elle tua Holopheme, et les villes que
Salomon donna à son ami le roi Hiram.
III
DAMAS ET SA RÉGION
Au-delà du mont qui domine le Jourdain aux confins de l’Idumée, j’ai
traversé des plaines cultivées à la terre bonne et fertile avant de parvenir à
une ville nommée Nawa, jadis très belle, très puissante, mais aujourd’hui
détruite, quoique quelques Sarrasins y habitent encore '. A gauche, je
pouvais contempler les monts du Liban au pied desquels jaillissent deux
sources, Jor et Dan, qui forment le Jourdain. Dan a un cours souterrain
sur quelque distance, Jor, non. Ils traversent un même lac puis, par la mer
de Galilée au pied des monts de Gelboé, ils foirment le Jourdain.
Non loin de là, on trouve la cité de Césarée de Philippe où le Seigneur
demanda à ses disciples : « Aux dires des gens, qui est le Fils de l’Hom-
me ? » Jadis, elle s’appelait Belinal, du nom du mont Belinas, tout proche,
qui sépare l’Idumée de la Phénicie. Il y a là un fleuve qui coule seulement
le jour du sabbat et que l’on nomme Sabbaticus 1 2 . Non loin de ce lieu où
commence le territoire de Dan, se trouve le tombeau en forme de pyra-
mide du bienheureux Job, que tous tiennent en grande vénération. A pro-
ximité, tous les ans, au début de l’été, une grande foule se rassemble pour
des foires : Arabes, Parthes, Iduméens, Syriens et Turcs et beaucoup d’au-
tres qui campent là avec leurs troupeaux.
1 . Nawa, à environ 40 km au sud-est de Qounaïtra, fut importante aux premiers siècles
de l’Islam.
2. Cette légende remonte à YHistoire naturelle de Pline, II, 102-106.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR
935
Aux confins de l’Idumée, à deux milles du Jourdain, est le fleuve de
Jacob où il lutta avec l’ange.
[...] Je suis ensuite parvenu à une cité nommée Salomen actuellement
détruite, mais on y voit encore beaucoup de tours, toutes construites d’une
façon merveilleusement simple, les pierres assemblées sans ciment ni
autre joint. Là, j’ai passé la nuit dans une maison d’hôtes où les voyageurs
sont hébergés aux frais du sultan. J’y ai vu un Sarrasin avec sept femmes,
tous couchés dans le même lit. Les femmes avaient des pantalons, leurs
surcots leur allaient jusqu’aux genoux, les jambes des pantalons descen-
dant jusqu’aux pieds. De Salomen, je suis allé jusqu’à un village distant
de trois milles de Damas, où les voyageurs doivent s’arrêter pour passer
la nuit aux frais du sultan, même s’ils arrivent à midi. Puis je suis arrivé
à Damas. Près de la route royale sortant de Damas, est situé le lieu où le
Seigneur convertit Paul. Cet endroit est appelé Les prés de Sophar. C’est
la coutume de rechercher minutieusement combien d’or ont sur eux les
voyageurs qui entrent à Damas, car on doit au sultan la dîme de l’or. On
a fouillé tous mes vêtements, jusqu’à mon linge de corps, ainsi que ceux
de tous mes compagnons, les pauvres comme les riches.
La ville de Damas est située à l’endroit où Caïn tua son frère Abel, dont
le sang criait vers Dieu depuis la terre. Elle n’est pas très bien fortifiée,
mais je n’ai jamais vu une ville aussi peuplée. Elle est exceptionnellement
riche, pleine d’artisans réputés et remarquables dans des domaines divers.
Elle est charmante et opulente, car son territoire est cultivable et aussi
bien cultivé que possible, fleuri et propre aux pâturages. Elle est embellie
de fontaines et de canaux artificiels plus merveilleux qu’on ne peut l’ima-
giner. Dans chaque maison, dans chaque rue, il y a des bassins ou des
lavoirs carrés ou ronds, admirablement disposés selon le goût ou la fantai-
sie des riches.
La cité est toute entourée de jardins très agréables, arrosés de ruisseaux
et de canaux d’irrigation artificiels ou naturels. Ils sont très riches en
toutes espèces d’arbres, fruitiers ou non, ils sont plaisants par leur fraî-
cheur, les jeux des oiseaux et leurs fleurs multicolores, qui les couvrent
comme d’un manteau de pourpre impérial. La grâce de la nature tout
entière a voulu paraître en ce lieu si bien qu’on pourrait vraiment l’appe-
ler un second paradis. J’y ai entendu, en la fête de saint Martin, chanter le
rossignol, l’alouette, la corneille et d’autres oiseaux. J’ai vu des violettes
fraîchement écloses et, dans mon émerveillement, j’en ai acheté.
De même que ce lieu est plein de délicatesse, de même, ses habitants
sont délicats, comme le veulent le cadre et le climat. Les plus délicieuses
variétés de nourriture imaginables et mieux encore, on les trouve chez
eux. J’ai vu plus de vingt sortes de pains et j’en ai goûté plusieurs. On fait
I Sanamein, en Syrie, qui conserve encore des ruines romaines, notamment celles d’un
grand temple du n' siècle ap. J.-C.
936
PÈLERINAGES EN ORIENT
rarement la cuisine chez soi, car c’est la coutume de préparer des plats en
public sur le marché et, une fois préparés, de les emporter pour les vendre
à travers la ville. Personne n’ose, c’est interdit sous peine des sanctions
les plus graves, vendre de la nourriture de la veille sans l’indiquer. Ce
sont les pauvres qui achètent les plats qui ont plus d’un jour et une nuit.
Je suis resté six jours à Damas et j’ai un peu compris la loi et les mœurs
des Sarrasins. Leur vie est ignoble et leur loi corrompue. Les Sarrasins
prennent tous les plaisirs, licites ou illicites. [...] Chacun a autant de
femmes qu’il le peut. Au temps du jeûne, ils jeûnent jusqu’au crépuscule,
puis ils mangent toute la nuit ou chaque fois qu’ils le peuvent. Il y a des
sortes de hérauts, établis sur les tours, qui proclament la nuit : « Levez-
vous, vous qui avez jeûné. Mangez bien, refaites vos forces. »
Le beau et grand monastère construit jadis par les Grecs en l’honneur
de saint Paul a été converti par les Sarrasins en mosquée. Ils y ont un
bassin où celui qui a péché va se laver et il est réconcilié avec Dieu. Il se
lave le membre avec lequel il a péché, et voilà leur confession ! Ils prient
quatre fois par jour et une fois dans la nuit. En guise de cloches, ils utili-
sent la voix du héraut. À son appel, ils se rassemblent solennellement à
l’église ‘. Les Sarrasins pieux se lavent à toute heure avec de l’eau, ou du
sable si l’eau manque. Ils commencent par la tête, se lavent le visage, les
bras, les mains, les jambes, les pieds, les parties honteuses et l’anus.
Ensuite, ils vont prier. Ils ne prient jamais sans faire beaucoup de proster-
nations. Ils prient tournés vers le midi, se frappent la poitrine devant tous,
et prient à haute voix. Ils se prosternent sur des tapis carrés qu’ils portent
toujours avec eux sous leur ceinture et, en se prosternant, ils frappent la
terre de leur front. Quant à leurs morts, ils les déposent dans la tombe
avec beaucoup de chants. Ils les couchent sur le côté droit, de façon qu’ils
paraissent regarder au midi, vers le temple de Mahomet.
Les femmes des Sarrasins sortent voilées, couvertes jusqu’aux pieds de
boucran 1 2 . Elles n’entrent jamais dans leurs temples. Les femmes nobles
sont strictement gardées par des eunuques et ne quittent jamais leur domi-
cile, sauf par ordre de leur mari. Personne, pas même un proche du mari
ou de la femme, n’ose s’approcher d’une femme sans le consentement de
son mari.
Alors que j’étais dans le palais du sultan, une grande et belle construc-
tion, j’ai voulu voir des chrétiens captifs dans la fosse du sultan, qui est
la prison, mais cela ne parut pas sage à mon guide. N’osant pas entrer,
j’ai reçu des lettres d’eux et leur en ai fait parvenir par des intermédiaires.
Un chevalier suève me fit donner une bourse qu’il avait faite de sa main
dans la prison. J’ai vu aussi en ville plusieurs captifs chrétiens, des Alle-
mands, mais je n’osai leur parler de crainte d’être tué. J’ai vu un captif de
1 . Tel dans le texte.
2. C’est un fin tissu de lin ou de coton dont le nom vient de Boukhara.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 937
Wemigerode et un chevalier de Quedlinburg 1 nommé Jean, qui me donna
une bourse.
Il faut noter qu’à Damas et dans les environs chaque nation pratique
librement son culte et on y trouve plusieurs églises chrétiennes. [...]
IV
NOTRE-DAME DE SEIDNAYA
Mon séjour à Damas a duré six jours et j’ai pu traverser les deux
fleuves de Syrie, l’ Abana et le Pharphar, et me rendre jusqu’au mont Seyr
où se trouve une icône de la bienheureuse Vierge Marie, formée de chair
par une sorte d’incarnation 2 .
Au temps où les Grecs demeuraient en Terre sainte, vivait à Damas,
capitale de la Syrie, une vénérable matrone. Elle prit l’habit monastique
pour se mettre au service de Dieu et, afin de pouvoir plus librement se
consacrer à la prière, elle se retira loin du tumulte de la ville, à six milles,
en un lieu nommé Sardenai. Elle y construisit une petite maison et un
oratoire en l’honneur de Marie, la sainte Mère de Dieu, et elle offrait
l’hospitalité aux pauvres pèlerins.
Or il arriva qu’un moine de Constantinople, venu à Jérusalem pour
visiter les Lieux saints et y prier, fut reçu chez la religieuse. Apprenant
qu’il se rendait dans la Ville sainte, elle le supplia humblement et très
instamment de lui rapporter de cette Ville sainte une icône (c’est une
tablette peinte) pour qu’elle la dépose dans son oratoire et qu’ainsi elle
prie devant l’image de la Mère de Dieu. Le moine promit de lui rapporter
l’icône. Il se rendit à Jérusalem, y fit ses dévotions, visita les Lieux saints
et s’apprêta à repartir, oubliant sa promesse. Il était déjà sur la route hors
de la ville quand une voix venue du ciel lui dit : « Comment repars-tu
ainsi les mains vides ? Où est l’icône que tu as promis de rapporter à la
religieuse ? » Le moine se rappela sa promesse, rentra en ville et demanda
où on vendait les icônes. Parmi celles qui étaient en vente, il en choisit
une et l’acheta. Il quitta à nouveau la ville, cette fois avec l’icône, et
parvint à un lieu nommé Geth où était alors caché un lion qui dévorait
tous ceux qu’il pouvait atteindre. Mais l’animal vint humblement lécher
les pieds du moine, qui put ainsi passer sans mal, sous la protection de la
grâce divine. Il arriva ensuite à une caverne où se réunissaient beaucoup
de voleurs. Dès qu’ils l’aperçurent, ils voulurent porter la main sur lui,
mais ils furent terrifiés par la voix d’un ange et ne pouvaient plus ni
1. Deux villes du Harz, pourvues d’importants châteaux. Ces prisonniers étaient peut-
être là depuis les combats de la troisième croisade de 1 189-1 191.
2. Le sanctuaire de Seidnaya, à 35 km au nord de Damas, est resté jusqu’à nos jours un
lieu de pèlerinage très fréquenté par chrétiens et musulmans.
938
PÈLERINAGES EN ORIENT
bouger ni parler. Quant au moine, il passa son chemin en toute sécurité
avec l’aide de Dieu. Il pensa alors que l’icône qu’il portait était chargée
d’une vertu divine et décida de ne pas la donner à la religieuse, mais de
l’emporter avec lui dans son pays.
Il vint donc à Acre et monta dans un navire pour rentrer chez lui. Les
matelots firent voile vers Constantinople. Mais, au bout de quelques jours
de mer, une tempête soudaine et violente se leva, les matelots prirent peur
et chacun commença à jeter ses bagages en mer. Le moine se préparait
lui aussi à jeter la besace où se trouvait l’icône, mais un ange lui dit : « Ne
jette pas l’icône, élève-la dans tes mains vers Dieu. » Aussitôt, la tempête
s’arrêta, le calme régna sur la mer. Les marins, ne trouvant plus leur route,
revinrent malgré eux à Acre d’où ils étaient partis. Alors le moine prit
conscience de ce qui s’était passé et comprit la volonté de Dieu ; il décida
de respecter sa promesse et revint chez la religieuse avec l’icône. Elle le
reçut avec le respect dû à un homme d’Église, mais elle ne l’avait pas
reconnu parmi ses très nombreux hôtes et ne lui demanda pas l’icône qu’il
lui avait promise. Quand il vit qu’elle ne la lui réclamait pas, le moine
décida de ne pas rendre l’icône et de la garderpour lui. Il entra dans l’ora-
toire pour faire une prière avant de retourner dans son pays. Mais, quand
sa prière fût terminée et qu’il voulut sortir, il ne trouva plus d’issue par
où quitter l’oratoire. Il posa l’icône qu’il portait, aussitôt, il vit la porte de
l’oratoire ouverte et, s’apprêtant à sortir, il reprit l’icône. De nouveau, la
porte et la sortie disparurent à ses yeux. Et cela dura toute la journée :
quand il posait l’icône, il voyait la porte, quand il voulait sortir avec
l’icône, ce n’était plus possible. Comprenant alors le bien-fondé de la
volonté divine, le moine déposa l’icône dans l’oratoire, retourna auprès
de la religieuse et lui raconta avec exactitude tout ce qui s’était passé par
l’intervention divine. Il ajouta que c’était la volonté de Dieu que l’icône
restât là et reçut des fidèles la vénération qui lui était due.
La religieuse reçut donc l’icône et se mit à louer et bénir Dieu et la
glorieuse Vierge Marie de tout ce qui s’était passé. Quant au moine, il
décida de servir Dieu tout le reste de sa vie en ce même lieu, à cause du
miracle qu’il savait avoir été accompli par Dieu grâce à l’image de sa
Sainte Mère. Or l’icône, qui était tenue en grande vénération, commença
à suer et à émettre un liquide que la religieuse essuya avec un linge très
fin et propre. Le liquide qui émanait de l’icône avait une telle vertu qu’ap-
pliqué sur les membres, il faisait disparaître la souffrance. Cette vertu
dure encore aujourd’hui.
L’icône commença donc à recevoir de grands honneurs parce que les
gens, souffrant de diverses infirmités, venaient vers elle et étaient guéris.
[...] Peu à peu, l’image de la Mère de Dieu se revêtit de chair, avec une
poitrine. J’ai appris par le témoignage de frères qui l’ont vue, notamment
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 939
frère Thomas 1 , lequel Ta même touchée du doigt, et par beaucoup d’au-
tres qui l’ont vue, qu’elle semble revêtue de chair de la poitrine jusqu’aux
pieds. Un liquide en émane que les frères du Temple emportent chez eux
quand ils viennent au sanctuaire rendre grâces pour avoir obtenu des
trêves avec les païens.
Il est arrivé qu’un sultan de Damas, qui était borgne, perdit aussi l’autre
œil et devint aveugle. Il entendit parler de l’image de la Mère de Dieu et
de tous les miracles que Dieu accomplissait par elle. Il vint donc au lieu
où on la vénérait et entra dans l’oratoire ; bien que païen, il avait foi en
Dieu qui pouvait lui rendre la santé grâce à l’image de sa Mère, il se pros-
terna à terre et pria. Quand il se releva, il leva les yeux et vit la flamme
briller dans une lampe posée devant l’icône. Ensuite, il retrouva complè-
tement la vue et glorifia Dieu avec tous les assistants. Et comme la pre-
mière chose qu’il avait vue était la flamme brillant dans la lampe, il fit
vœu au Seigneur de donner chaque année soixante mesures d’huile pour
le luminaire de l’église.
[Suit le récit d’autres miracles.]
Il faut savoir aussi que dans la ville où se trouve l’icône de Notre-
Dame, aucun Sarrasin n’ose demeurer ni même passer la nuit. Après la
perte de la Terre sainte, les Sarrasins décidèrent d’occuper la ville et de
la fortifier, mais ils ne purent s’y maintenir un an. Il y a là un évêque, une
abbesse et des moniales, mais, par égard pour la bienheureuse Vierge, la
primauté revient à l’abbesse.
Le jour de la fête de Notre-Dame, on voit se produire des miracles. Un
jour, par exemple, une grande foule s’était rassemblée pour prier et rece-
voir de l’huile et, tandis que tous en avaient déjà reçu dans leurs flacons,
il se trouva une femme sans récipient. Elle emplit l’église de ses pleurs et
de ses lamentations de ne pouvoir, faute de récipient, recevoir la précieuse
huile. La Mère de miséricorde eut pitié de cette femme qui se lamentait
et répondit à son espoir, non à cause de ses mérites, car c’était une Sarra-
sine, mais à cause de la piété de la foule et de la certitude de cette femme
d’être sauvée grâce à cette huile. La femme trouva soudain par miracle
une ampoule pleine d’huile entre ses mains.
Le vin est abondant en ce lieu. Les Sarrasins cherchent une occasion
pour venir en boire en cachette, car leur loi ne le leur permet pas. S’ils
s’enivrent, ils meurent. Et, à toutes les portes de Damas, on surveille très
strictement que personne n’apporte de vin.
1. Il s’agit sans doute d’un maître de théologie assez réputé, dont parlent d’autres
contemporains de Thietmar.
940
PÈLERINAGES EN ORIENT
V
BAGDAD ET LE CALIFE
Aux confins de cette province se trouvent la Chaldée et la Mésopota-
mie. Non loin de là coule l’Euphrate dont le nom signifie « pur et froid ».
Il traverse les ruines de Babylone. [...] C’est là que régnait Nabuchodono-
sor, là que se trouvait la tour de Babel et on y voit le tombeau du prophète
Daniel, merveilleusement construit et décoré.
Vers l’orient, aux confins de la Chaldée, de l’Idumée et de la Perse, on
trouve une grande cité fortifiée nommée Bagdad. C’est la capitale, où
réside le pape des Sarrasins, nommé calife, immensément riche et puis-
sant. Il est le gardien de la loi des Sarrasins, ordonnant à tous, comme le
pape chez nous, de l’observer sous peine de péché. S’il veut sortir, ce
n’est jamais de jour mais de nuit, si cela lui plaît. Mais si, pendant la nuit,
quelqu’un le voit marcher, l’appelle ou le désigne, c’est pour eux une
faute mortelle. Pendant le jour, il réside dans son palais ; ceux qui vien-
nent le voir s’agenouillent devant lui et s’approchent en marchant sur les
genoux, puis embrassent les siens. S’ils sont nobles, ils embrassent non
ses genoux mais ses épaules. Ce pape a dans sa résidence beaucoup de
jeunes vierges auxquelles il s’unit à son gré. Si l’un des nobles peut
obtenir comme épouse une de ces filles corrompues, il lui semble avoir
reçu la reine du ciel, Diane ou Vénus. [...]
Près de Damas, il y a une grande plaine dont la moitié appartient au
pape des Sarrasins, l’autre moitié au sultan de Damas. C’est là que pousse
une laine que l’on nomme coton en français et bombix en latin. On la
ramasse sur de petits arbrisseaux.
Après avoir traversé toute la région dont je viens de parler et vu l’icône
de Notre-Dame, je suis revenu à Acre.
VI
LA ROUTE DE LA CÔTE
Je désirais du désir le plus vif me rendre auprès du corps de la bienheu-
reuse Catherine d’où s’écoule une huile sainte, et mon désir était d’autant
plus vif que je me le promettais depuis longtemps. C’est pourquoi je me
confiai corps et âme à la grâce de Dieu et au secours de la bienheureuse
Catherine, sans craindre les dangers ni les obstacles imprévus. Tel est
donc le désir dont je brûlais, prêt à subir la mort, la captivité perpétuelle,
les hasards de la tempête et des flots quand je pris le départ à Acre, vêtu
comme un moine géorgien, et j’avais une longue barbe pour changer mon
apparence.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR
941
Sur le bord de la mer, au bout de trois milles, je suis arrivé au mont
Carmel. [...] Au pied de ce mont, se trouve une ville nommée Haïfa,
aujourd’hui détruite par les Sarrasins. On l’appelait jadis Porphiria. Je l’ai
traversée.
Il faut savoir aussi que près d’Acre se trouve le fleuve Belus et, tout
proche, le tombeau de Memnon, qui peut compter parmi les plus beaux.
La source de ce fleuve occupe une vallée arrondie d’où on extrait du
sable. Si l’on en prélève, la vallée se remplit à nouveau et le sable devient
verre. Et si on jette sur les bords de la vallée ce qui était là du verre, cela
redevient du sable ordinaire '.
Au-dessus de Haïfa, sur la pente du Carmel, est située la caverne des
prophètes Élie et Elisée, où l’on a bâti une chapelle. Au sommet, il y a
une abbaye où habitent encore des moines grecs et syriens. C’est sur ce
mont Carmel qu’Elie accomplit beaucoup de prodiges. Il pria pour qu’il
ne pleuve pas et la pluie cessa pendant trois ans et six mois. Puis il pria à
nouveau et le ciel laissa tomber la pluie. C’est là également qu’il massacra
les prophètes de Baal puis, fuyant la reine Jézabel, il parvint au désert où
il s’endormit sous un genévrier. L’ange le réveilla, lui donna à manger et,
fortifié, il marcha pendant quarante jours jusqu’à la montagne de Dieu,
l’Horeb ou le Sinaï.
A l’extrémité du mont Carmel, est la ville de Jezréhel où Jézabel la
reine impie, qui avait volé la vigne de Naboth, fut jetée à bas de son trône.
On voit encore sa tombe, en forme de pyramide. Près de Jezréhel, se trou-
vent aussi les champs de Megiddo où mourut le roi Ozias qui est enterré
au mont Sion.
Le mont Carmel a plusieurs sommets. Vers le sud, il s’avance en mer
sur une longueur de près de deux journées de marche et il est large d’une
journée. Il est couvert de pâturages, utiles au bétail et très plaisants à voir.
Les lions, les léopards, les ours, les cerfs, les daims, les sangliers et un
animal très cruel que les habitants appellent « lonza 1 2 », plus terrible que
le lion, s’y trouvent en abondance. On y voit aussi des chiens sauvages
qu’ils appellent « papions », des renards grands comme des loups et une
multitude de chèvres, plus petites que les nôtres, avec de longues queues.
En période de trêve, les chrétiens. Templiers, Hospitaliers, frères de la
nation allemande, se rassemblent auprès de ce mont chaque année en
février avec chevaux et mules. Ils plantent des tentes dans les prés et
passent agréablement et joyeusement le temps pendant que leurs chevaux
s’engraissent de bonne herbe. Ils appellent cette foire « haraz ». Les Sar-
rasins et les Bédouins y viennent également en période de trêve pour des
joutes, car les Bédouins sont des cavaliers merveilleusement experts. Ils
dressent un panneau circulaire, comme dans les joutes, qu’ils doivent
1 . Autre légende qui remonte à Pline. Histoire naturelle , XXXVI, 65.
2. C'est sans doute une hyène, à moins qu’il ne s’agisse d’une sorte de panthère.
942
PÈLERINAGES EN ORIENT
transpercer de leur lance en se lançant au galop. Celui qui échoue et ne
transperce pas la cible avec son arme est la risée de tous et est frappé du
poing et humilié par le chef des cavaliers bédouins. Les chevaliers chré-
tiens se montrent très courtois envers les chevaliers bédouins, les hono-
rent et vont jusqu’à leur offrir des cadeaux.
Du mont Carmel, en traversant le fleuve qui en descend et qui est plein
de crocodiles, je suis venu à Césarée. C’est Césarée de Palestine et non
Césarée de Philippe dont j’ai parlé plus haut. On y trouvait autrefois la
tour de Straton '. Cette ville a été appelée ainsi par Hérode, roi de Judée,
en l’honneur de César Auguste. Là commence la Palestine. J’y ai vu
l’église Saint-Pierre, édifiée sur la maison du centurion Corneille que
saint Pierre convertit et baptisa, et la maison de Philippe avec la chambre
des quatre prophétesses.
Après Césarée de Palestine, j’ai gagné Arsûf, une ville aujourd’hui à
peu près ruinée, autrefois célèbre, d’où venaient les meilleurs et les plus
fameux cavaliers de toute la Terre sainte.
De là, j’ai atteint Jaffa, laissant à gauche les ruines d’ Antipatris, ainsi
nommée par Hérode du nom de son père. De l’Antiquité jusqu’à nos
jours, Jaffa a connu bien souvent le fracas des combats. Cette ville, autre-
fois grande et peuplée, est aujourd’hui ruinée. C’est le port d’où Jonas
voulut fuir devant la face de Dieu. [...] Selon la légende, c’est aussi à Jaffa
qu’Andromède, fille de Céphée et de Cassiopée, fut abandonnée par sa
mère sur l’ordre de Jupiter et, en punition de sa faute, exposée sur les
rochers pour être dévorée par un monstre marin. Mais Persée tua le
monstre, la délivra et la prit pour femme. Le croie qui veut !
VII
LA SAMARIE ET LA JUDÉE
Je me suis ensuite dirigé vers Rama, traversant le champ où le prophète
Habacuc fut enlevé par un ange pour aller porter son repas à Daniel à
Babylone dans la fosse aux lions. Laissant à ma gauche Lydda où fût res-
suscitée Dorcas, comme on le lit dans les Actes des Apôtres, ainsi que
Listra, non loin d’Arimathie d’où était originaire Joseph, qui ensevelit le
Christ, [...] je suis parvenu à Rama, qui fut autrefois très grande, comme
le prouvent ses mines. Elle fût édifiée par Hérode. L’Écriture dit : « Une
voix a été entendue dans Rama, etc. »
Puis j’ai fait route vers Bethléem, à travers la Judée, en laissant à ma
droite la Philistie, les cinq villes des Philistins, Gaza dont Samson brisa
et emporta les portes, Ascalon, aujourd’hui déserte, où l’on voit encore
1 . C’est en réalité l’ancien nom de la ville à l’époque des Séleucides.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 943
une tour dite Tour des jeunes filles cimentée, dit-on, de sang humain et
Accaron. Laissant tous ces lieux à ma droite, j’ai traversé les monts de
Judée. À ma gauche, j’ai vu Samarie, appelée aujourd’hui Sébaste, où
saint Jean-Baptiste fut enseveli entre les prophètes Abdias et Élisée.
Non loin de Sébaste est Sichem, aujourd’hui appelée Naplouse, où fut
enlevée Dina, fille de la sœur de Jacob. Tout près se trouve le puits de
Jacob où le Seigneur demanda de l’eau à la Samaritaine et lui dit : « Tu
as eu cinq maris. » [...] A droite se trouvent Ajalon et Gabaon où Josué
combattit contre cinq rois. Sur son ordre, le soleil arrêta sa course jusqu’à
la victoire du peuple de Dieu.
En allant vers Bethléem depuis les monts de Judée et en passant tout
près de Jérusalem, je suis tombé dans une embuscade. Comme le dit le
poète : « En voulant éviter Charybde, il tomba en Scylla. » Comme Beth-
léem est toute proche de Jérusalem, je fis un détour pour éviter les dangers
de la Ville sainte. Mais en vain ; ce que je craignais arriva. Je fus pris par
les Sarrasins et emmené à Jérusalem. A ce moment-là, j’étais encore
vivant, mais je me voyais déjà mort. Car ma situation, entre les angoisses
du présent et la crainte de la mort ou d’une captivité perpétuelle, n’était
guère éloignée de la mort. Plus exactement, bouleversé par la crainte de
la mort ou de la captivité, il me semblait mourir à chaque instant. C’est
ainsi que je fus retenu prisonnier pendant deux jours et une nuit, devant
la porte de la ville, au lieu de la lapidation de saint Étienne, premier
martyr, où avait été construite une église aujourd’hui entièrement démolie
par les Sarrasins.
Dans cette captivité et cette angoisse, je ne voyais aucune raison d’es-
pérer, mais Dieu, proche de ceux qui l’invoquent, me visita dans mon
désespoir, me rendit confiance et me préserva miraculeusement, voici
comment : j’avais pour compagnon un noble Hongrois qui réussit à savoir
que quelques-uns de ses compatriotes, convertis à l’Islam, se trouvaient à
Jérusalem. Il les fit appeler. Ils vinrent, le reconnurent et se montrèrent
très amicaux. Une fois informés des raisons de notre captivité, ils jouèrent
les intermédiaires et, non sans mal, nous firent libérer.
VIII
JÉRUSALEM
Comme beaucoup ont parlé de la Ville sainte, je trouve vain d’en parler
moi aussi. Pourtant, je dirai quelques mots sur un aussi vaste sujet. C’est
une ville très bien fortifiée, avec remparts et tours. Le temple du Seigneur,
dit de Salomon, admirablement orné a été transformé par les Sarrasins en
une mosquée à leur usage où jamais aucun chrétien n’a le droit d’entrer.
L’église du tombeau du Seigneur et du lieu de la Passion est encore
944
PÈLERINAGES EN ORIENT
debout, mais sans luminaire, sans que le culte y soit célébré. Elle est tou-
jours fermée, sauf quand les pèlerins se la font ouvrir moyennant une
offrande.
Le mont Sion est au-delà de la cité, au sud. Au sommet se trouve
l’église où le Seigneur lava les pieds de ses disciples et c’est là qu’ils
reçurent l’Esprit saint le jour de la Pentecôte. C’est là que la Vierge
Marie, entourée des Apôtres, a rendu son esprit à Dieu. C’est là que le
Seigneur fut présenté au tribunal de Pilate, là qu’il célébra la Cène avec
ses disciples, là qu’il leur apparut après sa Résurrection, les portes étant
fermées.
A gauche du mont, hors du rempart, est le champ des pèlerins, appelé
Haceldama, c’est-à-dire le Champ du Sang, et à côté le mont Gihon où
Salomon fut couronné.
Près de la cité sainte, on trouve vers l’orient le mont des Oliviers d’où
le Sauveur monta vers le Père. On y voit encore l’empreinte de ses pieds.
C’est aussi sur ce mont que, chaque année, on offrait en holocauste à Dieu
une vache rousse et un agneau, comme le voulait la Loi ; leurs cendres
expiaient les péchés du peuple d’Israël.
Au pied de ce même mont des Oliviers, vers l’orient, à un jet de pierre
au-delà du Cédron, le Christ pria son Père et sua une sueur de sang, puis
dit à Pierre : « Vous n’avez pu veiller une heure. » Revenant à Gethsé-
mani, il fût saisi par les Juifs et conduit au prétoire de Pilate. Devant la
question de la servante, Pierre le renia puis, reconnaissant sa faute, il des-
cendit dans une grotte où il pleura amèrement. On appelle aujourd’hui
cette grotte Gallicante.
Près de la porte de la cité qui regarde au midi, se trouve une grotte dans
laquelle, sous Cosdroès, un lion transporta en une nuit sur l’ordre de Dieu
un grand nombre de martyrs. On l’appelle encore le charnier du lion.
Après deux jours et une nuit à Jérusalem, j’ai pris la route de Bethléem.
A mi-chemin, j’ai vu le tombeau de Rachel, la femme de Jacob, au lieu
où elle mourut en enfantant Benjamin. Son tombeau est une pyramide
merveilleusement construite. De là, je suis parvenu à Bethléem.
IX
BETHLÉEM ET HÉBRON
Bethléem, cité du Dieu Très-Haut, est située sur une hauteur, toute en
longueur. Elle est encore intacte, les Sarrasins ne l’ont pas détruite. Elle
est habitée par des chrétiens soumis aux Sarrasins, mais aucun Sarrasin,
pense-t-on, ne doit y demeurer. Il y a bien des Sarrasins gardiens du
monastère qui perçoivent les péages des pèlerins, mais ils n’habitent pas
à Bethléem.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 945
Ce monastère est très beau. Les bases et les chapiteaux, les architraves
sont de très beau marbre, de même que le pavement. Les murs sont cou-
verts d’or et d’argent, ornés de peintures de diverses couleurs. Les Sarra-
sins auraient plus d’une fois détruit ce monastère si les chrétiens ne
l’avaient protégé avec sollicitude, au prix de grandes dépenses.
Sous le chœur de l’église est la grotte où le Seigneur est né. Moi,
pauvre pécheur, j’ai embrassé la crèche dans laquelle il a vagi, petit
enfant, j’ai adoré l’endroit où la bienheureuse Vierge a donné le jour à
l’Enfant Dieu. Dans ce même monastère, au nord, j’ai vu la cellule du
bienheureux Jérôme où il a traduit d’hébreu, grec et chaldéen en latin la
plupart des livres de la Sainte Écriture. Il est enterré dans une grotte
voisine avec Paula, Eustochium et dix de ses disciples. J’ai vu aussi une
autre vaste grotte où furent déposés les corps des Saints Innocents.
À six milles de Bethléem, au sud, se trouve Hébron où les quatre
patriarches, Adam, Abraham, Isaac et Jacob ont été ensevelis avec leurs
femmes dans une double caverne. On a construit une belle église, que
même les Sarrasins ont en grande vénération à cause d’Abraham. Cette
province est encore aujourd’hui appelée : « Terre d’Abraham ».
Il existe à Hébron un champ très vénéré pour les vertus de la terre qu’il
contient. Les Sarrasins creusent le sol et emportent de la terre en Égypte
où ils la vendent en raison de ses vertus. Mais, quelle que soit la quantité
de terre qu’on ait retirée, au bout d’un an le champ a retrouvé son niveau
normal. C’est de cette terre, dit-on, et en ce lieu qu’Adam a été formé ;
elle est de couleur rouge '. Selon d’autres, Adam a été formé sur le terri-
toire de Damas.
A côté d’Hébron, il y a aussi le mont Mambré au pied duquel est le
térébinthe sous lequel Abraham vit les trois anges. Il en vit trois et en
adora un seul. [...]
A un mille de Bethléem, dans la direction de Sodome et Gomorrhe,
est situé l’endroit appelé Gloria in Excelsis où les anges annoncèrent la
naissance du Seigneur. [...] Entre Bethléem et Jérusalem, se trouve un
monastère où vivaient, quand on perdit la Terre sainte, de très belles
moniales. Averti de leur beauté, le sultan voulut s’unir à elles. Il leur
ordonna de revêtir de beaux vêtements et de se parer de bijoux, pour l’ex-
citer au mal. Mais l’abbesse ne voulut pas se donner en jouet au diable et
plonger dans le cloaque de la luxure le lis de sa chasteté, ce qui lui aurait
fait perdre le mérite de ses renoncements. Elle préféra se mutiler ainsi que
ses sœurs plutôt que d’apparaître le corps intact et le visage serein,
comme une prostituée devant ce porc immonde. Sous l’inspiration du Sei-
gneur, elle prit les devants dès que le tyran approcha de la porte, en récon-
fortant ses sœurs par cette exhortation : « Voici pour nous, vénérables
1 . Cette légende vient de livres bibliques apocryphes et est rapportée en Occident vers le
xi' siècle.
946
PELERINAGES EN ORIENT
sœurs, le moment de l’épreuve. Saladin approche, ennemi de notre pudeur
virginale. Vous ne pouvez lui échapper, mais suivez mon conseil et faites
ce que vous me verrez faire. » Toutes acceptèrent. Alors l’abbesse, la pre-
mière, se mutila le nez et chacune d’elles fit de même l’une après l’autre,
de sa propre volonté. Saladin, en l’apprenant, ressentit une extrême
confusion et, muet d’admiration devant leur fermeté et leur sagesse, il
approuva grandement leur geste et la foi inébranlable dont il témoignait.
X
LE JOURDAIN ET LA MER MORTE
De Bethléem, je suis allé à Béthanie près du lieu où le Seigneur ressus-
cita Lazare. Puis, descendant vers Jéricho, je suis passé par le lieu où le
Samaritain tomba aux mains des bandits, comme le dit l’Evangile : « Un
homme allait de Jérusalem à Jéricho. » Ce lieu s’appelle Adomim et on y
a souvent vu des brigands verser le sang des voyageurs. Je suis aussi passé
par l’endroit où le Seigneur a rendu la vue à l’aveugle. [...] A ma gauche,
je voyais le mont de la Quarantaine où le Seigneur jeûna et fut tenté par
le diable.
Je suis ensuite arrivé à Jéricho d’où étaient originaires Raab, la prosti-
tuée, et Zachée, l’homme de petite taille. Ce sont ses murailles que Dieu
fit s’écrouler par un miracle. C’est là encore que des enfants, qui s’étaient
moqués d’Elisée en disant : « Monte chauve », furent dévorés par deux
ours, vengeurs du prophète. C’est une petite ville. [...]
J’ai traversé le gué du Jourdain où les enfants d’Israël passèrent à pied
sec et où le Seigneur fut baptisé. On a construit là une belle église en
l’honneur de saint Jean-Baptiste. Chaque année, à l’Epiphanie, des Grecs
et des Syriens, venus de très loin, se rassemblent en foule pour y baptiser
leurs enfants. C’est en ce lieu aussi que, sur l’ordre d’Élie et d’Élisée,
l’eau se divisa en deux, comme deux parois, et leur ouvrit un passage.
C’est là qu’Élie fût enlevé au ciel par le Seigneur. Tous ces événements
se sont passés dans une vallée qu’on appelle vallée du Jourdain ou val
d’Achor. [...] Elle est plaisante et belle. Jadis, elle était si féconde qu’elle
produisait des grenades grosses comme des urnes, je n’ose dire comme
des tonnelets quoique mon guide me Tait hautement affirmé. Il y poussait
aussi des vignes dont on pouvait à peine porter les grappes. Mais elle a
perdu sa fécondité à cause de la proximité des émanations de Sodome.
Elle ne produit plus rien, sinon la canne dont on tire du sucre. Les arbres
sont beaux, avec de très belles feuilles, mais ils ne portent aucun fruit :
leur sève est encore aujourd’hui infectée par le vice des Sodomites. Si on
brise un de leurs rameaux, la mauvaise odeur en restera sur les mains
toute la journée. On a beau les laver, avec quelque liquide que ce soit, elle
ne pourra disparaître.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 947
Non loin de là se trouve Béthel où le pauvre Jacob, fuyant son frère,
s’endormit sur la terre nue et vit une échelle dressée vers le ciel sur
laquelle montaient et descendaient les anges...
Après avoir traversé le gué du Jourdain, je suis arrivé dans la plaine à
l’endroit même où le Seigneur détruisit Sodome et Gomorre ; on appelle
cet endroit lac Asphaltide. Ce lac rejette un genre de bitume très utilisé
en médecine, nommé asphalte '. On appelle aussi ce lac mer Morte, car
elle ne contient rien de vivant. Un homme ne peut s’y enfoncer dans
l’eau ; ni oiseau ni poisson ne peuvent y vivre. Jadis, Titus avait ordonné
d’y jeter des condamnés, pieds et mains liés. Ils flottèrent pendant quatre
jours, ne pouvant ni s’enfoncer ni mourir ; on les retira vivants. Si on y
dépose une lampe allumée, elle surnage, mais, si la lumière s’éteint, elle
coule aussitôt. Ce lac est aussi appelé lac du Diable, car c’est par une
influence diabolique et à cause de leurs péchés que les quatre cités,
Sodome, Gomorrhe, Séboïm et Adama y furent ensevelies. Sur la rive de
cette mer, il pousse des arbres dont les pommes sont extérieurement
saines et rouges, mais si on les ouvre, elles ne sont à l’intérieur que
cendres fétides. Il faut savoir que, ui.e ou deux fois par an, se lève un vent
nommé Assur 1 2 redoutable, violent, desséchant, brûlant, destructeur des
hommes et des plantes. Il fait sentir sa force jusqu’à dix milles en mer au-
delà d’Acre où, enfin, il s’affaiblit. Un an sur deux, ce vent d’ Assur est si
destructeur qu’il fait mourir beaucoup de gens d’une toux mortelle.
Quand il se lève, il ne dure guère qu’une demi-journée ; on ne pourrait le
supporter plus longtemps.
Ce lac est appelé aussi lac Salé, car beaucoup y récoltent du sel. Le
Jourdain s’y jette et n’en ressort plus, comme beaucoup me l’ont assuré.
Sur la rive, à un mille du lieu où fut baptisé le Seigneur, est la statue de
sel en laquelle la femme de Loth fut changée.
Du lac de Sodome et Gomorrhe, je suis venu à Ségor où Loth se réfugia
après la destruction de Sodome. On l’appelle en langue syrienne Zora, en
latin. Ville des palmes. Sur une colline voisine, Loth fût enivré par ses
filles et pécha avec elles.
Puis je suis parvenu à la vigne d’Engaddi, appelée jadis vigne du
baume, car le baumier y poussait, mais les Égyptiens s’emparèrent furti-
vement des arbrisseaux et les tranplantèrent près de Babylone et du Caire.
Le jardin du baume mesure à peu près un demi-manse. Le bois du
baumier ressemble à celui d’une vigne de deux ans, avec des feuilles à
trois sépales. Au mois de mai, à l’époque de la maturité, on fend l’écorce
du baumier et elle sécrète goutte à goutte une gomme qui est recueillie
dans des récipients de verre, placée et mise en réserve pendant quelques
mois sur des fientes de pigeon, jusqu’à ce que, au bout du compte, le
1 . On utilisait l’asphalte pour les embaumements.
2. D’un nom arabe signifiant « vent de feu ».
948
PÈLERINAGES EN ORIENT
baume se sépare de ses impuretés. Il ressemble alors par sa couleur et sa
consistance à du vinaigre miellé. Il se trouve aussi dans le jardin du
baume une source particulière, qui sert à l’arroser, car aucune autre eau
ne peut le faire.
Je suis ensuite monté, en terre de Moab, sur la montagne où se trouve
la grotte dans laquelle David se cachait quand il coupa le pan du manteau
de Saül, pendant que celui-ci satisfaisait ses besoins naturels. [...]
Je suis enfin arrivé aux champs de Moab où blé et bétail abondent.
Pourtant, les habitants sont difformes, misérables, mal vêtus et demeurent
pour la plupart dans des grottes. C’est une plaine herbeuse, agréable, mais
sans bois ni arbre, à peine y voit-on de petits buissons et quelques arbus-
tes. [...]
XI
LES DÉSERTS DE TRANSJORDANIE
Je suis ensuite descendu au torrent du Jabok. C’est une horrible vallée,
dont la profondeur m’a terrifié. J’ai mis près d’une journée à y descendre
et à en remonter. De là, je suis parvenu à Abarim où mourut Moïse. Il fût
enseveli par le Seigneur et nul ne sait où est son tombeau. [...] Le Seigneur
lui dit : « Monte et contemple la Terre, tu la verras, mais tu n’y entreras
pas. » Ce mont est très élevé, dressé au milieu d’une plaine. Au sommet
se trouve un monastère de moines grecs où j’ai passé la nuit. [...]
De là, je suis parvenu à la vile de Robda, jadis grande et célèbre,
aujourd’hui détruite ', puis à une autre grande ville, située sur un sommet,
munie de tours et de remparts, nommée Krak 1 2 . Et j’aboutis dans une
grotte où une pauvre femme grecque me donna l’hospitalité. Mais, à la
nuit, arriva en voisin un évêque grec, un homme vénérable aux cheveux
blancs, au noble visage. Il m’emmena chez lui, m’offrit les présents
d’hospitalité, du pain et du fromage et me bénit dans sa langue.
Je suis ensuite parvenu au torrent de l’Amon, dans une vallée extraor-
dinaire, effroyablement profonde. Je n’ai jamais vu un précipice aussi
profond ni si effrayant. [...] Puis ce fut une haute montagne. Au sommet,
le froid était tel que je me suis cm proche de la mort. Et j’ai perdu un de
mes compagnons qui n’a pu supporter l’intensité du froid. Après avoir
passé cette montagne, je suis venu au rocher où le prophète Jérémie cacha
l’Arche d’alliance. On y voit souvent, encore aujourd’hui, une nuée de
feu dans la nuit.
J’ai ensuite traversé un désert laissant à droite de hauts escarpements
et à gauche une grande montagne et je suis arrivé à la hauteur appelée
1 . Aujourd’hui Rabbah, en Jordanie, à 87 km au sud d’Ammân, où on peut voir des
ruines nabatéennes et romaines.
2. Le Krak de Moab, célèbre château construit par les croisés vers 1 140.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 949
Petra en latin, Montréal en français, Schobak en arabe 1 . Un superbe
château la couronne, entouré d’une triple enceinte. C’est le plus fort de
tous ceux que j’ai vus. Il appartient au sultan de Babylone. Dans les fau-
bourgs vivent des Sarrasins et des chrétiens. J’ai été hébergé par une
veuve franque qui m’a renseigné sur l’itinéraire et les moyens de traverser
le désert jusqu’au mont Sinaï. Elle m’a procuré des provisions de voyage :
du biscuit, des fromages, des raisins secs, des figues et du vin. Elle a
recruté pour moi des Bédouins, avec leurs chameaux, pour me conduire
jusqu’au mont Sinaï, car ils sont les seuls à connaître la route dans le
désert. Nous avons fait une convention, par serment prêté sur leur Loi,
selon laquelle ils me ramèneraient, mort ou vif.
XII
LES DÉSERTS DU SINAÏ
Sous la conduite de ces Bédouins, avec leurs chameaux, j’ai traversé la
terre d’Edom, bonne et fertile, laissant à droite Archim, ancienne capitale
des Arabes, grande ville aujourd’hui déserte 2 , et la roche d’où Moïse tira
l’eau de contradiction. Cette eau se divise en deux petits ruisseaux qui
irriguent la terre. Je suis ensuite passé par le lieu où les enfants d’Israël
furent mordus par les serpents et où, sur l’ordre du Seigneur, Moïse éleva
un serpent sur une perche pour qu’en le regardant, ils fussent guéris de
leurs blessures.
Ensuite, j’ai traversé de très hautes montagnes, par un chemin étroit et
effrayant. De part et d’autre, les rochers surplombaient, dressés comme
des parois ou des murailles qui, parfois, se refermaient au-dessus de moi
comme les valves d’une coquille. La route s’élevait, encaissée, pleine
d’ombre et, souvent, à cause des rochers qui nous enfermaient et se rejoi-
gnaient, je ne pouvais plus voir le ciel. Dans ces roches, j’ai découvert
des maisons taillées dans le roc, très belles et bien décorées, de grandes
salles avec des cheminées, des oratoires, des chambres, tout ce qui est
nécessaire. Mais toutes ces demeures étaient abandonnées ; personne n’y
habitait 3 .
Enfin, je suis parvenu au mont Hor où mourut Aaron. Au sommet, il y
a une église où demeurent deux moines grecs. On appelle ce lieu
1. Le Krak de Montréal, élevé en 1140 sur l’ordre du roi Baudouin I", d’où son nom,
pour surveiller la route de Damas à La Mecque et celle de Damas à l’Égypte. C’était une
des plus importantes forteresses des croisés. Elle fut conquise par Saladin en 1 188.
2. Ville difficile à identifier. Peut-il s’agir de Pétra, ancienne capitale des Nabatéens, qui
semble décrite quelques lignes plus loin ? Abulfeda parle pour cette région d’une ville d'er-
Rakim qui est peut-être l’ Archim de Thietmar.
3. Cette description de Pétra est la première donnée par un pèlerin occidental.
950
PÈLERINAGES EN ORIENT
Muscera. Ce mont Hor est très haut, très difficile d’accès et domine toutes
les montagnes de la région.
Au pied du mont, j’ai commencé à pénétrer dans le désert, descendant
parmi des rochers abrupts et de très profonds précipices par des degrés
taillés dans la pierre. C’est le désert de Babylone, dit Birrie, une terre sans
route, sans eau, une vaste solitude que les enfants d’Israël ont traversée
jadis selon l’admirable providence de Dieu. Il fit pour eux beaucoup de
miracles mais, dans leur grand aveuglement, ils méprisèrent la bonté
divine, ce qui occasionna la mort d’un grand nombre d’entre eux. À main
droite, j’ai laissé Cadès Bamé où est morte Marie, sœur de Moïse et
d’Aaron, et je me suis avancé à travers le désert de Pharan jusqu’à une
vallée sablonneuse entre les montagnes. Elle est sablonneuse en raison du
vent qui disperse le sable des montagnes à l’entour, qui sont tout entières
de sable. Le vent disperse le sable si abondamment qu’il est dangereux
pour les voyageurs de passer par là. En effet, comme une sorte de neige
ou de grêle, le sable soulevé par le vent comble les creux, recouvre les
routes, enveloppe les voyageurs. Nul ne peut retrouver son chemin, sinon
les Bédouins qui connaissent la région et auquel l’itinéraire est familier.
C’était l’hiver, mais la chaleur était telle dans cette vallée que je
pouvais à peine tenir debout. Et la chaleur est trop forte pour que quicon-
que puisse se mettre en route en été [...].
Près de cette vallée fleurit la verge d’Aaron. A gauche sont les très
hautes montagnes d’Éthiopie par lesquelles Moïse fit passer son armée,
précédé d’ibis et de cigognes qui débarrassaient la route de la vermine. Il
assiégea et prit Saba, une ville d’Éthiopie '.
XIII
LA MER ROUGE
Puis je suis arrivé à la mer Rouge, nommée ainsi d’après le contenant
et non le contenu. L’eau elle-même n’est pas rouge, mais le fond de la
mer et la terre environnants sont rouges. Par ailleurs, j’ai trouvé sur le
rivage des conques et des coquillages admirables et ravissants ainsi que
des pierres non moins belles d’un blanc éclatant comme des cornes de
cerf, ou de teinte dorée 1 2 . Certaines paraissaient sculptées, mais c’est
l’œuvre de la seule nature. J’ai pris un très grand plaisir à tout cela, mais
la surabondance est mère de la satiété et, si agréable que cela fût, à la
longue, je m’en suis fatigué. En ces terres, on trouve aussi du très bon
minium.
Dans cette mer, j’ai vu un château situé sur un rocher à deux mille pieds
1. Légende d’origine inconnue.
2. On trouve encore aujourd’hui du corail sur le rivage.
LE PELERINAGE DE MAITRE THIETMAR
951
de la côte '.Il était gardé en partie par des chrétiens, en partie par des
Sarrasins. Les chrétiens étaient des captifs, Français, Anglais, Latins ;
mais tous, chrétiens et Sarrasins, étaient des pêcheurs au service du sultan
de Babylone. Ni agriculteurs ni guerriers, ils ne faisaient d’autre service
que la pêche, sans autre moyen d’existence. Ils mangent rarement de pain
et sont à plus de cinq journées de marche de toute habitation.
C’est là que s’est épuisée l’eau que j’avais emportée avec moi sur les
chameaux. Je n’ai trouvé qu’une eau très amère, salée, couleur de cuir,
pleine de vers. J’en ai bu malgré ma répugnance et elle m’a rendu aussitôt
malade. J’ai trouvé dans le voisinage une autre source très claire, mais
celui qui en boit perd tous ses cheveux.
L’Inde où repose saint Thomas n’est pas très éloignée. Les Indiens
viennent souvent sur leurs bateaux par la mer Rouge à Babylone ou en
Egypte en transportant leurs marchandises sur le fleuve du paradis Gyon,
c’est-à-dire le Nil.
Il faut savoir que la mer Rouge sépare l’Éthiopie, l’Arabie, l’Inde et
l’Égypte. Elle a d’excellents poissons que j’ai même mangés crus. J’ai
cheminé trois jours sur le rivage entre la mer et de très hautes montagnes.
J’étais parfois en très grand danger en traversant des éboulis de roches
qui s’étaient écroulées sous l’action de l’eau et des tempêtes et avaient
obstrué le chemin.
XIV
LE SINAÏ
En quittant la mer Rouge, j’ai fait route parmi de très hautes montagnes
d’où l’eau dévale quand il pleut. Je les ai contournées par divers passages
et suis arrivé au bout de trois jours au mont Sinaï, que les Arabes appel-
lent Thor Sina. Pendant ces trois jours, deux corbeaux nous ont accompa-
gnés de la mer Rouge au mont Sinaï sans s’éloigner de plus d’un jet de
flèche devant ou derrière nous. Ils surveillaient l’heure de notre repas de
midi ou du soir, comme s’ils attendaient une aumône et ils ont fait de
même au retour.
Il faut savoir qu’il y a dans ce désert de multiples dangers : des lions,
très souvent, dont j’ai vu les empreintes fraîches, des vers nuisibles, des
serpents et la pluie aussi car, quand il pleut, les eaux provenant des mon-
tagnes se rassemblent et causent une telle inondation à travers le désert
que nul ne peut échapper à ce péril. Il y a également la chaleur dont
l’excès fait périr les voyageurs et la rareté de l’eau, que l’on ne trouve
que tous les cinq, voire tous les six jours. Enfin, les brigands, Arabes sau-
1. C’est le château d’el-Merâch.
952
PÈLERINAGES EN ORIENT
vages, Bédouins, dont on redoute les vols et les agressions. Nul ne peut
traverser ce désert en été et même les oiseaux y sont rares.
Avant d’arriver au mont Sinaï, il y a une belle et large plaine où Moïse
faisait paître le troupeau de son beau-père Jéthro quand il vit le buisson
ardent. [...] C’est là aussi que les enfants d’Israël firent un veau de métal
et l’adorèrent. [...]
Au pied du mont Sinaï, au lieu du buisson que Moïse contempla
brûlant, voyant avec surprise qu’il ne se consumait pas, on a construit une
belle église en l’honneur de la bienheureuse Vierge. A l’extérieur, elle est
revêtue de marbre poli et couverte de plomb ; à l’intérieur, elle est éclai-
rée d’innombrables lampes. Là vivent un évêque et des moines, des
hommes pieux, Grecs et Syriens, que l’évêque dirige au temporel comme
au spirituel. Il faut noter qu’ils ont pour tous une seule demeure, fermée
d’une unique porte de fer, solide, entourée d’un mur épais. Cette seule et
unique demeure les accueille tous, mais ils ont des cellules séparées, de
sorte qu’ils habitent à deux, un jeune et un vieux pour que le jeune puisse
aider le plus vieux. Ils ont des cellules individuelles, des autels et des
oratoires individuels, mais ils vont en commun dans une grande église
principale où ils se rassemblent la nuit pour les Matines, à un signal
donné, car ils n’ont pas de clocher. L’office de nuit est plus solennel que
celui du jour. Ils ont un seul grand et beau réfectoire, commun à tous,
avec une seule longue table au milieu. L’évêque s’assied à une extrémité
et les moines tout autour, deux par deux. Ils mangent sur le bois nu, sans
nappe. Un jour sur deux et lors des fêtes, ils mangent dans le réfectoire,
les autres jours dans leur cellule, du pain et de l’eau. J’ai mangé avec eux
dans le réfectoire ; ils mangent sans lecteur, mais en silence. Ils boivent
toujours de l’eau, sauf à quelques grandes fêtes où ils ont un peu de vin.
Ils ont en suffisance de bons poissons de la mer Rouge, du pain, des
racines, de l’huile et des dattes ; ils ne mangent jamais de viande. Leur
vêtement est pauvre, leur coucher aussi, sur la terre presque nue, sans
couverture ni paillasse. La plupart de ce qu’ils ont leur est apporté de
Babylone.
Dans le chœur du monastère se trouve le lieu du buisson ardent, vénéré
par tous, tant chrétiens que Sarrasins, honorablement décoré et séparé du
reste du monastère. Personne, ni l’évêque, ni les moines, ni les chrétiens,
ni les Sarrasins n’ose y venir sans être déchaussé. Même le grand sultan
roi de Babylone, lors de sa venue, vénéra ce lieu avec humilité et y entra
pieds nus. Moi aussi, j’ai adoré pieds nus. Le buisson lui-même a été
enlevé et distribué comme relique parmi les chrétiens, mais on en a fait
une copie en lames d’or. Au-dessus du buisson, il y a l’image du Seigneur
et l’image de Moïse debout à la droite du buisson et se déchaussant, toutes
deux en or. Une autre image de Moïse, en or, se trouve à la gauche du
buisson ; il est debout, déchaussé et pieds nus. C’est là que le Seigneur
lui donna mission auprès de Pharaon, le roi d’Égypte, pour délivrer son
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 953
peuple. On détache ici du rocher des pierres sur lesquelles est comme
imprimé le dessin du buisson. Elles guérissent de diverses maladies.
Il faut savoir que c’est dans cette même église, près du chœur, dans un
lieu surélevé, au midi, que se trouve la tombe de la bienheureuse Cathe-
rine. Elle est petite, en marbre très blanc, bien travaillé. Le couvercle,
assez haut, en forme d’arche, peut s’ouvrir et se fermer. L’évêque du lieu,
comprenant mon désir et la raison de ma venue, se prépara avec dévotion
par des oraisons et des chants, puis s’approcha du sarcophage de la bien-
heureuse Catherine avec des lampes allumées et des encensoirs. Il ouvrit
le sarcophage et me dit de regarder à l’intérieur. J’ai vu vraiment, comme
face à face, le corps de la bienheureuse Catherine et j’ai baisé son crâne.
Ses membres et ses os, tenus par les nerfs, flottent dans de l’huile qui
coule de son corps, non de la châsse, comme, aux bains, la sueur coule
goutte à goutte des pores du corps humain.
Il faut dire que, selon le récit de sa passion, son corps a été emporté par
les anges aussitôt après son martyre et déposé au sommet du mont Sinaï.
J’ai posé des questions sur la translation du mont à l’église. Mon guide,
qui me conduisait au sommet du mont Sinaï, m’a raconté qu’un ermite
vivant en solitaire dans cette même partie du mont Sinaï, mais sur un autre
sommet que celui où les anges avaient déposé le corps de la sainte vierge
Catherine, apercevait souvent, de jour comme de nuit, du feu et une
grande clarté sur le lieu où reposait le corps et aux alentours. Etonné et
ne sachant pas de quoi il s’agissait, il descendit jusqu’à l’église au pied
de la montagne et expliqua à l’évêque du lieu et aux moines ce qu’il avait
souvent vu et le lieu où il l’avait vu. Ils décidèrent un jeûne et l’accompli-
rent, puis ils montèrent sur la montagne en procession avec d’humbles
prières. Arrivés en haut, ils trouvèrent bien le corps, mais ils se deman-
daient de qui il s’agissait et d’où il venait, pourquoi, quand et comment il
avait été transporté là, car leur ignorance était totale. Ils se tenaient tous
là dans leur étonnement et leur ignorance, quand survint un vieil ermite,
vénérable personne originaire d’Alexandrie, miraculeusement conduit sur
le sommet du Sinaï par la grâce de Dieu, tel le prophète Abacuc envoyé
à Daniel dans la fosse aux lions, sans toutefois avoir été pris par les che-
veux ! Il leva leurs doutes, leur apprit que c’était le corps de sainte Cathe-
rine, porté là par la main des anges. Les vénérables et pieux moines furent
convaincus et transportèrent le corps dans leur église, car le lieu où les
anges l’avaient mis était à peu près inaccessible et inhabiable, faute
d’eau. [...] La tombe n’est pas longue, car le corps est petit. Il s’y produit
de nombreux et grands miracles par la grâce de Dieu et les mérites de
sainte Catherine. Au moment où j’étais là, il s’en produisit un remarqua-
ble. Un moine du monastère, qui apportait de l’huile sur des chameaux
pour les besoins des frères, traversa le désert et tomba entre les mains de
brigands qui prirent un des chameaux et toute la charge d’huile. Quand
ils furent assez éloignés du moine avec le chameau, ils ouvrirent une outre
954
PÈLERINAGES EN ORIENT
pour prendre de l’huile pour leur repas. Et voici que du sang limpide s’en
échappait au lieu d’huile ! À cette vue, les brigands refermèrent l’outre et
ramenèrent bien vite au moine leur butin et le chameau en lui demandant
de leur donner un peu d’huile. Le moine accepta, ouvrit l’outre qu’ils
avaient eux-mêmes déjà ouverte et voilà qu’ils reçurent des mains du
moine une huile très pure et non pas du sang comme celui qu’ils avaient
tiré auparavant de la même outre. Ils se retirèrent stupéfaits et confus.
Un noble de Pétra voulut, à la demande d’un moine, transporter ailleurs
le corps de la bienheureuse Catherine. Il se préparait à l’emporter et était
déjà presque arrivé dans l’église, avec une importante escorte, quand la
main miséricordieuse de Dieu l’arrêta de façon admirable. Pour l’empê-
cher d’accomplir l’œuvre des ténèbres qu’il avait commencée, un puis-
sant tourbillon de ténèbres s’empara de lui et l 'enveloppa, corps et esprit,
de ténèbres en quelque sorte palpables. En outre, se produisit un tremble-
ment de terre, assez violent pour ébranler la montagne, entraînant l’auteur
de ce forfait dans un danger presque mortel. Les traces des éboulements
dans la montagne sont encore visibles aujourd’hui. [...] Le voleur, égaré
et confus, parvint tant bien que mal à l’église, d’un pas hésitant. Il y
retrouva ses esprits et manifesta un vif repentir de sa faute et la honte de
son orgueilleuse présomption, en demandant avec crainte et révérence au
Dieu tout-puissant de se faire son protecteur et son défenseur. En
compensation et pour se réconcilier avec Dieu et la Vierge sa Mère, il fit
à cette église, en l’honneur de Dieu et de sainte Catherine, une donation
très généreuse dont jouissent encore pleinement les moines qui desservent
le couvent.
[Suit le récit d un autre miracle.]
J’étais depuis trois jours chez les moines (j’y suis resté en tout quatre
jours), quand j’ai demandé à l’évêque de me donner un guide pour me
conduire au sommet du Sinaï où Moïse reçut la loi du Seigneur. L’évêque
m’a accordé ce guide et, sous sa conduite, j’ai fait l’ascension de la mon-
tagne. Elle est très haute et domine tous les autres sommets de la région.
Encore aujourd’hui, on dit que Dieu y demeure. Le sentier pour monter
est fait de marches taillées, il est étroit et si abrupt qu’on ne pourrait pas
faire l’ascension sans les marches, taillées au prix de grands efforts par
des ermites et autres saints personnages. Souvent les marches ont été tail-
lées, non sans peine, dans le rocher, très distantes les unes des autres en
hauteur, comme cela se fait dans les hautes tours.
Grâce à ces marches, je suis monté au sommet du Sinaï. Au tiers de
l’ascension, j’ai trouvé une toute petite chapelle où la bienheureuse
Vierge Marie apparut clairement aux moines du couvent d’en bas. Voici
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR 955
comment. Souvent, déjà, par la permission de Dieu et pour que se mani-
festent davantage sa bonté et sa puissance, ces moines avaient été frappés
de calamités étonnantes. À une certaine époque, les puces se multiplièrent
chez eux, si grosses et si nombreuses qu’il devint impossible de rester sur
place. Les moines délibérèrent et décidèrent unanimement de partir pour
échapper aux puces, cette calamité intolérable. Or ils ont l’habitude,
quand ils s’apprêtent à changer de lieu sous la pression de la nécessité, de
fermer le monastère et les bâtiments, de tout boucler solidement à clé et,
en partant, de déposer les clés dans la chapelle de Moïse, au sommet du
mont Sinaï. Conformément à cette habitude, devant l’urgente nécessité,
ils fermèrent le monastère et les bâtiments et, avant de s’en aller, ils se
hâtaient d’aller déposer les clés à la chapelle. Mais, arrivés au tiers de
l’ascension, là où depuis fut construite la chapelle, la bienheureuse Vierge
Marie leur apparut sous une apparence corporelle, elle leur demanda à
quel voyage ils se préparaient et, en réponse à leurs explications, leur dit :
« Revenez chez vous ! La calamité est terminée et ne reviendra plus. » Ils
revinrent chez eux et on n’y vit plus jamais de puces.
Une autre fois, ils n’avaient plus d’huile ni rien d’autre pour éclairer le
monastère et pensèrent de nouveau partir. Car c’est l’usage chez les Grecs
d’avoir dans les églises des lampes très nombreuses ou plutôt innombra-
bles ; il leur semble que, sans elles, Dieu n’est pas dignement honoré.
Voyant donc que leurs lampes manquaient d’huile, ils se disposaient à
partir et, en parvenant à l’endroit où ils avaient déjà vu Notre-Dame, ils
virent de nouveau face à face la bienheureuse Vierge Marie sous une
apparence corporelle. Elle apprit la raison de leur départ et leur dit : « Re-
venez ! Vous trouverez la jarre dans laquelle vous gardez l’huile emplie
d’une huile inépuisable. Jamais plus vous ne verrez l’huile manquer dans
cette jarre. » Ils rentrèrent chez eux et, selon la parole de Notre-Dame, ils
trouvèrent aussitôt la jarre remplie d’huile. J’ai vu la jarre, on m’a donné
de son huile. On la tient en grande vénération.
J’ai poursuivi l’ascension par les marches dont j’ai parlé plus haut ; j’ai
passé deux portes de pierre et suis arrivé à la chapelle du prophète Élie au
lieu-dit Oreb, où Élie jeûna quarante jours et où il se tint dans le creux du
rocher pour voir le Seigneur. Il vit le vent passer en brisant les roches et
les pierres, mais le Seigneur n’était pas dans le vent ; puis un tremblement
de terre, mais le Seigneur n’était pas dans le tremblement de terre ; puis
un feu, mais le Seigneur n’était pas dans le feu ; enfin, le souffle d’une
brise légère et là était le Seigneur, qui lui parla.
De là, je suis parvenu au sommet du mont Sinaï où a été édifiée la
chapelle de Moïse. C’est là que Dieu lui donna la Loi et lui ordonna de
construire la Tente et l’Arche. Il parlait avec le Seigneur comme un ami
avec son ami.
À la porte de la chapelle se trouvent une pierre et la grotte où Moïse se
cacha lorsqu’il voulait voir Dieu en lui disant : « Montre-moi ton visa-
956
PÈLERINAGES EN ORIENT
ge. » Dieu répondit : « Je te montrerai ma majesté, mais tu ne pourras pas
voir mon visage. Tiens-toi dans le creux du rocher et, quand je passerai,
tu me verras par derrière. » Moïse se tint près de la roche et, quand le
Seigneur passa, la pierre fondit comme de la cire travaillée au feu. Dans
sa crainte, lorsqu’il vit la gloire de Dieu, Moïse se blottit contre la roche
dans laquelle ses traits s’imprimèrent. J’en ai vu les traces, encore impri-
mées et pourtant c’est une roche très dure qu’aucun fer ne peut entamer.
Du sommet de ce mont, j’ai vu toute la région au loin, en un vaste
cercle. Mon guide m’a montré Hélym où il y a douze sources et soixante-
dix palmiers, ainsi que le lieu où les enfants d’Israël mangèrent la manne
pour la première fois. Il n’y pleut jamais, dit-on, mais le sol est arrosé par
cette rosée. Pendant que j’étais sur le sommet, il tomba un peu de pluie,
il n’en était pas tombé depuis cinq ans. J’ai vu aussi le lieu où le corps de
sainte Catherine avait été transporté par les anges.
XV
L'ÉGYPTE
Il faut savoir que la mer Rouge est au pied du Sinaï au midi et s’étend
jusqu’à Babylone d’Égypte 1 où elle se termine à une distance de cinq
jours de la Méditerranée. Mais elle comporte un bras de mer qui s’étend
à la manière d’un petit fleuve. C’est à travers ce petit fleuve, à l’orient,
que passe le fleuve du paradis, le Gyon, c’est-à-dire le Nil qui descend à
travers l’Égypte jusqu’aux murs de Babylone, traverse la ville de
Damiette et se jette dans la Méditerranée à Alexandrie 2 . Ce fleuve du Nil
entre en crue pendant quarante jours au mois de juillet. La décrue dure
aussi quarante jours. Les Égyptiens amènent l’eau du Nil par des conduits
souterrains ou apparents. Dès que commence la décrue, les agriculteurs
jettent la semence dans la terre encore imbibée d’eau et, en une nuit, la
graine mise en terre pousse en herbe de la hauteur d’un doigt. À la porte
de la ville de Babylone, les Égyptiens ont un repère qui leur permet de
prévoir la fécondité ou la pénurie pour l’année à venir. Si l’eau du Nil en
crue atteint le repère, la saison sera bonne et productive ; si elle le
dépasse, la récolte sera abondante ; si elle n’atteint pas le repère, ce sera
la disette.
Il y a trois villes principales en Égypte, Babylone, Alexandrie et
Damiette. Babylone n 'est pas fortifiée, n’a pas de remparts, mais elle est
extrêmement riche. L’ancienne Babylone est à vingt jours de marche et
plus de Babylone d’Égypte. Les deux autres villes sont fortifiées.
L’Égypte est un pays plat et fertile où il pleut rarement. Les roses y
1 . C’est le nom donné au Moyen Âge au Caire.
2. On mesure ici à quel point la géographie est imprécise.
LE PÈLERINAGE DE MAÎTRE THIETMAR
957
fleurissent toute l’année, sauf au mois d’août. Les brebis et les chèvres
ont deux portées par an. Il y a beaucoup de chrétiens en Égypte et un très
grand nombre d’églises pour les chrétiens qui ont un patriarche à
Alexandrie.
Au-delà de l’Égypte, il y a un pays dont les habitants sont appelés
Abyssins. Il est tout entier chrétien. Les habitants ont tous la croix
marquée sur le front parce que, dans leur enfance, ils sont marqués au fer
rouge sur le front du signe de la croix. Ils combattent souvent les Sarrasins
d’Égypte. Ils pensent venir bientôt en tel nombre à Babylone, en empor-
tant chacun une pierre, qu’il ne restera plus une pierre dans la ville.
XVI
MAHOMET ET LES SARRASINS
Entre cette province de chrétiens et l’Égypte, il y a une ville appelée
La Mecque où se trouve la tombe de Mahomet, le prophète des Sarrasins.
Les pèlerins sarrasins y viennent en très grand nombre en pèlerinage de
divers pays, parfois très éloignés, comme les chrétiens vont en pèlerinage
au Saint-Sépulcre du Seigneur. Mais nul, riche ou pauvre, n’est admis s’il
ne donne un dernier d’or. Ici, on s’attache plus à l’extérieur qu’à l’inté-
rieur, à l’or qu’à un cœur repentant. La tombe de Mahomet n’est pas sus-
pendue en l’air comme certains l’affirment, elle repose sur le sol. Il ne
reste plus de son corps que le pied droit, tout le reste a été dévoré par les
porcs xies chrétiens 1 . Sur la vie de Mahomet, j’ai entendu dire un très
grand nombre de sottises.
Mahomet était un gardien de chameaux pauvre et épileptique, du
peuple des Bédouins. Il fut corrompu charnellement et spirituellement par
un ermite hérétique qui lui apprit le mal et le rendit expert en l’art de
nécromancie. De son vivant, il prêcha une doctrine selon laquelle le
Paradis était sur terre, arrosé de quatre fleuves faisant couler le vin, le
miel, le lait et l’eau. Il enseignait aussi que tous les Sarrasins tués à la
guerre contre les chrétiens étaient reçus au Paradis et jouissaient charnel-
lement à volonté de nombreuses vierges, car il présentait un paradis
charnel de nourritures et de boissons, de toute forme de plaisir charnel et
de luxe, et il promettait toutes sortes de biens et une volupté surabon-
dante. Son enseignement était plein de beaucoup d’autres sottises de ce
genre. Il apprenait aussi à être compatissant l’un envers l’autre et à aider
les malheureux.
Il faut savoir que tout Sarrasin peut prendre sept épouses légitimes,
mais il est tenu de subvenir à leurs besoins. Il peut aussi s’unir librement
I . La polémique antimusulmane contenait beaucoup d’affirmations erronées de ce genre.
958
PÈLERINAGES EN ORIENT
avec ses servantes, ses esclaves, même si elles sont mille, sans que cela
soit une faute. Il peut constituer comme héritier n’importe lequel de ses
enfants des servantes aussi bien que des épouses légitimes. Si une ser-
vante ou une esclave enfante un fils, son maître la libère. J’ai toutefois
entendu dire qu’il y a des Sarrasins, mais peu nombreux, qui n’ont qu’une
seule épouse.
Il faut encore savoir que les Sarrasins sont circoncis. La circoncision a
lieu en grande et joyeuse solennité. Je les ai vus s’y rendre en grande
pompe, armés, sur des chevaux caparaçonnés, vêtus de pourpre et de soie,
comme les gens importants lors de nos fêtes solennelles. Ils célèbrent
aussi leurs anniversaires. Ils ont des calendes, prennent les augures et les
auspices. Ils croient que sainte Marie a conçu à la parole de l’Ange et est
restée néanmoins vierge. Quant au Christ notre Seigneur, ils le croient un
très grand prophète après Mahomet. Ils croient qu’il a marché sur la mer,
qu’il a ressuscité des morts et accompli réellement beaucoup d’autres
miracles et qu’il a été ensuite enlevé corporellement au ciel. Ils ont une
grande partie de nos Évangiles, des prophètes et quelques livres de Moïse.
Ils vénèrent certains martyrs et confesseurs.
XVII
LA FIN DU VOYAGE
Comme je l’ai dit plus haut, alors que j’étais au sommet du mont Sinaï,
j’ai contemplé toutes ces régions qui m’ont fourni l’occasion de me livrer
à cette digression, car j’ai posé beaucoup de questions à mon guide qui
m’a renseigné au cours de notre descente de la montagne et de notre
retour à l’église Sainte-Catherine.
Au bout de quatre jours parmi les moines, quand l’évêque eut connais-
sance de mon désir de partir, il s’approcha avec beaucoup de dévotion du
sarcophage de la bienheureuse Catherine. Il l’ouvrit et me donna de
l’huile de cette vierge. En outre, il m’honora de ses présents, me fournit
des provisions de voyage, du poisson avec des fruits et du pain, me dit
adieu et me renvoya en paix avec sa bénédiction.
Je me mis en route et, bien vivant par la grâce de Dieu, je suis rentré à
Acre sain et sauf.
[Suit une énumération des églises chrétiennes orientales, des évêchés et
monastères de Terre sainte et de quelques arbres et plantes de ce pays.]
Le voyage de Symon Semeonis d’Irlande en Terre sainte 1
Symon Semeonis
xiv' siècle
INTRODUCTION
Ce texte, le premier que nous possédions d’un pèlerin irlandais, nous
est connu par un seul manuscrit, conservé à la bibliothèque du Corpus
Christi à Cambridge. Ce manuscrit, que l’on peut dater des années 1 330-
1350, donc de peu postérieur au pèlerinage effectué en 1323-1324, est
incomplet et s’arrête au milieu de la description des sanctuaires de Jérusa-
lem. Il ne semble pas toutefois que l’auteur soit décédé dans cette ville,
puisque ailleurs dans son récit il mentionne un séjour au Caire et à
Alexandrie en février 1324, c’est-à-dire sur le chemin du retour. Il avait
débarqué en effet à Alexandrie en octobre 1323 et avait pris la route de
Jérusalem en décembre de cette même année.
Nous restons donc dans l’ignorance et d’ailleurs nous ne connaissons
guère l’auteur, en dehors des quelques renseignements qu’il nous donne
sur lui-même. Il est frère mineur au couvent de Clonmel, au sud de l’Ir-
lande, et on l’a peut-être pressenti pour occuper une charge importante
dans l’ordre puisqu’il déclare avoir renoncé aux plus grands honneurs
pour partir en pèlerinage. Le nom de Symon Semeonis peut être interprété
comme Symon Fitzsimon, selon l’anthroponymie anglo-normande ou
hibemo-normande courante. Des Fitzsimon sont mentionnés dans les
archives irlandaises à partir de la fin du xm c siècle, mais on n’a pas suffi-
samment d’indices pour les rattacher à notre auteur. Quant à son compa-
gnon, Hugues l’Enlumineur, il est mentionné dans le compte rendu du
procès des Templiers à Dublin en juin 1310 comme témoin à charge.
Toutes ces incertitudes n’enlèvent rien à l’intérêt du texte qui traite de
façon détaillée de l’itinéraire suivi d’Irlande à Alexandrie et de l’Égypte.
Si le pèlerin a le regard fixé vers son but, Jérusalem, il prend intérêt à tout
ce qu’il rencontre sur sa route. Certes, les corps saints conservés dans les
villes ont toujours leur importance, mais ces villes n’apparaissent plus
1 . Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz.
960
PÈLERINAGES EN ORIENT
comme d’immenses reliquaires. Nous voyons désormais leurs remparts,
la foule qui circule dans leurs rues avec ses costumes variés, nous sommes
informés sur les monnaies qui ont cours et sur le prix des marchandises
que l’on peut s’y procurer. Le récit de pèlerinage devient peu à peu récit
de voyage.
En ce genre qui se renouvelle, Symon excelle. Il a entrepris son périple
avec enthousiasme et, dès les premières étapes, tout lui semble très
célèbre, magnifique, splendide : les mêmes adjectifs reviennent comme
un refrain. Il est vrai que l’Irlande n’offrait aucune ville de l’importance
de Londres, Paris ou Venise. Symon en admire les monuments, Saint-
Paul, la Tour de Londres, Notre-Dame de Paris, la Sainte-Chapelle, Saint-
Marc et le palais du doge, mais il se plaît aussi à embrasser du regard
l’ensemble du panorama urbain, tel qu’il peut s’offrir de la route, avec la
ligne des tours et des clochers. Ses descriptions évoquent les « portraits
de ville » que l’on dessinera au xvi e siècle, par exemple pour le voyage
de Catherine de Médicis en France.
En avançant le long de la côte adriatique puis en abordant les îles grec-
ques, il est moins frappé par les monuments que par l’incroyable mélange
de populations des ports, qui se traduit par la diversité des costumes,
dépeints avec minutie. Il observe aussi, non sans humour, les conduites,
par exemple celle des veuves de Crète, vêtues comme des chanoines,
poussant de longs soupirs et fuyant la société des hommes comme s’ils
étaient des serpents. Et il est le premier à mentionner en Crète la présence
des Gitans qui commençaient alors à apparaître en Europe.
Si son regard est aigu — il a remarqué la similitude entre les pierres de
la muraille de Paris et celles de la Citadelle du Caire — , il aime aussi
écouter et nous entendons avec lui les voix angéliques des choristes de
Saint-Paul ; il aime sentir et nous sommes transportés au milieu de tous
les parfums de Crète, fleurs, bois odoriférants, qui évoquent pour lui le
« Paradis ou la boutique d’un apothicaire ».
Mais l’essentiel de son récit est consacré à l’Égypte et constitue une
sorte de reportage d’une grande richesse sur ce pays au début du
xiv e siècle. Il s’intéresse à l’administration mamelouke, aux tracasseries
de la douane, à l’efficacité des pigeons voyageurs, à l’exercice d’une
justice égale pour tous. Partout se manifeste la volonté omniprésente du
sultan et le respect qu’on lui porte, signifié par exemple par toute la ges-
tuelle d’un fonctionnaire à la réception du sauf-conduit d’un pèlerin,
baisant la lettre, la mettant sur sa tête et son cou, tout en récitant des for-
mules de louange au souverain.
Son autre centre d’intérêt est l’Islam. Il traite longuement des croyan-
ces, des pratiques religieuses, de la morale, avec beaucoup de précision.
Il semble s’être informé avant son départ, car il connaît assez bien le
Coran, qu’il cite d’après la traduction établie à la demande de Pierre le
Vénérable, abbé de Cluny, en 1 143. Les références sont quelquefois erro-
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS... — INTRODUCTION
961
nées, il doit les donner de mémoire, mais les citations sont dans l’ensem-
ble exactes. Son autre source d’information est, hélas, moins
recommandable. Il s’agit de La Doctrine de Mahomet, version latine d’un
texte arabe qui présentait un dialogue fictif entre un juif et un musulman.
Cette version avait été faite par Hermann le Dalmatien en Espagne aux
environs de 1142 et avait connu une assez grande diffusion. Elle contient
toutes les allégations fausses que l’on pouvait présenter sur l’Islam dans
le contexte de la Reconquista : inconduite de Mahomet, vie paradisiaque
vue comme une orgie, etc. Symon ajoute foi à cette peinture caricaturale
et ne prononce jamais le nom du Prophète ou de ses coreligionnaires sans
les assortir d’injures. Cette attitude est d’autant plus regrettable que, lors-
qu’il échappe à l’emprise de ses sources, il pose sur les musulmans ren-
contrés un regard plus serein, impressionné par leur piété dans la prière,
leur respect pour leurs mosquées, et il tient à affirmer, en dépit des racon-
tars, que les esclaves et captifs chrétiens sont traités avec justice et huma-
nité et, pour certains d’entre eux, notamment les artisans, très appréciés.
S’il ne considère pas beaucoup mieux les juifs que les musulmans, il
ne semble en revanche pas animé d’hostilité envers les chrétiens « schis-
matiques », ce qu’il ne manque jamais de rappeler. Il est vrai que les
années qui avaient précédé immédiatement son pèlerinage avaient vu une
sanglante persécution s’abattre sur les chrétiens d’Égypte. Elle est men-
tionnée par les historiens arabes, notamment Makrizi, et avait pour
origine, semble-t-il, des rancœurs populaires envers les Coptes, trop
riches et influents, et envers les marchands étrangers. De fait, même si le
récit qu’il en donne est influencé jusque dans le vocabulaire par celui de
la Passion du Christ, l’accueil fait aux pèlerins par la foule d’Alexandrie
est franchement hostile. Des négociations furent menées, notamment par
Guillaume de Bonnemains, un riche marchand, non de Montpellier,
comme le dit Symon, mais de Figeac et sans doute consul au fondaco de
Marseille en 1323. Il fut à nouveau chargé d’une mission de conciliation
par le roi Charles IV le Bel en 1327, mission qui échoua. Dans ce contexte
de persécution, les chrétiens, de quelque confession qu’ils soient, se
retrouvent unis. On voit par le récit de Symon qu’il a assisté à des offices
chez les Jacobites, qu’il a eu avec eux des discussions théologiques, qu’il
a bénéficié des dons et des conseils des patriarches grec et jacobite du
Caire. Bien plus, il se montre plein de compassion pour les renégats, nom-
breux à travailler dans l’administration du sultan, notamment comme
interprètes, et proclame qu’ils continuent, « dans le secret de leur cœur »,
à être fidèles à leur foi.
Symon a séjourné trois mois en Égypte. D’Alexandrie, il présente
surtout le port, avec les comptoirs des marchands d’Occident, qui se pres-
sent en nombre croissant pour profiter du fructueux commerce avec
l’Égypte mamelouke, distributrice des produits d’Orient. Mais il a
regardé aussi le spectacle de la rue, les vêtements des riches, des pauvres,
962
PÈLERINAGES EN ORIENT
des femmes fières de leurs parures. Il a ensuite parcouru longuement Le
Caire, ou plutôt les deux villes, Babylone, la vieille ville chrétienne, et Le
Caire, la cité musulmane. Il en décrit tous les monuments, dépeint les
maisons et leur riche décor intérieur, présente la bousculade dans les rues
étroites et tortueuses parcourues par d’innombrables ânes de location. La
foule, là aussi, est des plus bigarrée : Symon observe, il remarque le teint
sombre « très semblable au charbon » des Nubiens et des « Indiens »,
c’est-à-dire des Éthiopiens, venus d’un pays où l’on situe désormais le
mystérieux royaume du prêtre Jean, puisqu’il s’avère qu’il n’est pas en
Asie. Il voit des Turcs au visage triangulaire, aux yeux bridés « tout à fait
semblables à ceux de la belette », à la barbe « de chat ». Il a assisté à une
sorte de jeu de polo pratiqué par le sultan et les cavaliers de sa garde, il a
admiré les pyramides, les couveuses ainsi que les animaux du zoo. Nous
retrouvons encore l’acuité de son regard lorsqu’il nous montre la girafe
« étirant son cou vers le haut quand elle marche ».
Il s’intéresse aussi aux campagnes, émerveillé par la fécondité d’une
terre largement irriguée par la crue mystérieuse du Nil et par les norias.
Partout éclate la beauté des arbres, des fleurs. Il s’attarde à traiter des
« pommes de paradis », ces bananes délicieuses inconnues en Occident,
et à minutieusement décrire la plante qui les porte. Le contraste n’en est
que plus saisissant entre ce foisonnement de verdure et l’aridité du désert
qu’il voit comme une sorte de rempart enfermant l’Égypte. Le récit de la
traversée du désert entre Le Caire et Gaza est pittoresque, les voyageurs
dormant à même le sol au milieu des excréments des chameaux et n’osant
pas uriner debout, puisque les Sarrasins jugent ce geste sacrilège. Le
costume des Bédouins, leurs campements, leurs mœurs, tout est présenté
avec le même souci de précision déjà rencontré. Et nous apprenons que
l’on faisait lisser le sable autour de Gaza chaque soir pour éviter que l’on
ne pénètre en Égypte ou n’en sorte sans passer devant l’émir gardien du
poste, une sorte de « rideau de fer » avant la lettre.
Ces quelques indications suffisent à montrer la valeur du récit de
Symon. Il a d’ailleurs été édité à plusieurs reprises, notamment en 1960
par M. Esposito. C’est cette édition, qui reprend le texte manuscrit avec
grand soin et en donne en même temps une traduction anglaise un peu
abrégée, que nous avons utilisée pour notre traduction. Le manuscrit ne
comporte aucune division en chapitres. M. Esposito a découpé le texte en
cent numéros, sans leur donner de titre. Nous avons choisi de proposer
quelques titres, tout en indiquant les numéros de l’édition de M. Ësposito,
pour ceux qui voudraient s’y reporter.
Christiane Deluz
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS... — INTRODUCTION
963
BIBLIOGRAPHIE : Itinerarium Svmonis Semeonis ab Hybernia ad Terram
Sanctam , édition et traduction anglaise, esposito M, Scriptores latini Hiberniae,
vol. IV, Dublin, I960.
Sur l’Égypte mamelouke, un bon aperçu d’ensemble : miquel a , L 'Islam et sa civi-
lisation , Paris, A. Colin, 1977, livre III, chap. 2, p. 224-231.
1
Méprisant les plus grands honneurs et débaiTassé des raisons de retar-
der mon départ, je suis parti pour méditer avec Isaac dans la campagne
et, comme autrefois Abraham, riche entre tous les patriarches, j’ai quitté
le sol natal et la maison paternelle pour suivre le Christ sur le chemin de
la pauvreté. Nous désirions courir avec zèle sur la voie du pèlerinage
aussi, moi, Symon Semeonis et Hugues l’Enlumineur, de l’ordre des
frères mineurs, unis tous deux par l’indestructible ciment de l’amour dans
le Christ, nous sommes partis d’Irlande pour cette Terre sainte que le
Christ, descendu des hauteurs du ciel pour sauver les pécheurs, a foulée
de ses propres pieds.
1-5
L’ANGLETERRE
Nous avons commencé notre voyage le 16 mars 1323, après le chapitre
de Clonmel tenu en la fête de notre très saint père François. Nous avons
traversé la mer d’Irlande, cruelle et dangereuse entre toutes, et nous
sommes arrivés à Caer Gybi 1 dans le pays de Galles. Le jeudi saint
24 mars 1323, nous avons atteint la ville de Chester en Angleterre, un
port où arrivent sans cesse les bateaux d’Irlande. Nous y avons célébré
la fête de Pâques, puis, passant par Stafford, Lichfield et sa belle église,
Coventry, riche ville marchande, Saint-Albans où se trouve un monastère
bénédictin, nous sommes arrivés à Londres, la plus célèbre et la plus opu-
lente cité qui soit sous le soleil.
Le flux et le reflux de la marée se font sentir sur le célèbre fleuve de la
1. Holyhead, à la pointe du pays de Galles qui fait face à Dublin.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 965
Tamise, enjambé par un pont couvert de boutiques, avec au centre une
église du bienheureux archevêque et martyr Thomas. Au milieu de la ville
se dresse l’église Saint-Paul, merveilleusement grande avec un superbe
campanile, de cinq cents pieds de hauteur, dit-on. Dans le chœur, se
trouve la chapelle de la bienheureuse Vierge et Reine, ornée d’épisodes
de la Bible. La messe y est chantée chaque jour en son honneur. Le chant
joyeux des Angles, ou plutôt des Anges ', semblable à celui des rossignols
ou des chérubins, est bien différent des cris des Lombards et des hurle-
ments des Allemands.
A l’extrémité de la ville, vers la mer, il y a un château célèbre et impre-
nable, ceint d’un double mur et de larges fossés pleins d’eau, bien
défendu, au centre duquel se dresse la très célèbre Tour de Londres. Elle
est très haute, faite de pierres bien taillées, et extrêmement solide. Hors
des murs de la ville, dans un monastère bénédictin nommé Westminster,
sont enterrés les rois d’Angleterre, parmi eux, le corps du roi Edouard
d’heureuse mémoire qui, tel les Macchabées, partit combattre en Terre
sainte avec Saint Louis roi de France, le roi Très-Chrétien. Ce monastère
a deux cloches, les meilleures du monde pour leur taille et leur timbre
admirable. A côté du monastère se trouve le magnifique palais des rois
d’Angleterre avec une chambre renommée dont la magnificence royale a
fait orner les murs de l’histoire de toutes les guerres de la Bible, parfaite-
ment et complètement expliquées en français 1 2 .
Au bout de quelques jours, nous sommes partis par Rochester pour
Canterbury où repose le précieux corps du bienheureux Thomas, archevê-
que et martyr. Il est dans une abbaye bénédictine, dans une châsse d’or
merveilleusement faite et ornée de pierres précieuses et de perles d’une
valeur inestimable qui brillent comme les portes de Jérusalem. Elle est
surmontée de la couronne impériale. De l’avis des habitants, il n’existe
pas de châsse aussi belle sous la lune. Dans cette même ville, dans une
autre abbaye bénédictine, se trouve le corps du bienheureux évêque
Augustin, qui a converti la nation anglaise à la foi catholique et l’a
soumise à l’église de Rome.
Après avoir vénéré ces reliques, nous sommes arrivés à la célèbre forte-
resse de Douvres, protégée par des fossés, des précipices et toutes sortes
de défenses. Elle est située sur une colline. C’est de ce port que l’on a
l’habitude de traverser le bras de mer qui le sépare du royaume de France.
1. Cejeude mots est attribué au pape Grégoire I", quand il envoyaen mission Augustin
de Canterbury en 597.
2. Le français est resté langue officielle de la cour d’Angleterre jusqu'au règne
d’Henri V.
966
PÈLERINAGES EN ORIENT
5-12
LA FRANCE
De Douvres, nous avons abordé à Wissant, en France, dans le royaume
du roi pacifique, du roi de France. Nous sommes allés à Boulogne dans
un monastère qui garde une statue très vénérée de la bienheureuse Vierge,
appelée Notre-Dame de Boulogne. Puis, par la ville forte de Montreuil-
sur-Mer, nous avons atteint la cité d’Amiens où se trouve une église d’une
largeur, d’une hauteur et d’une beauté étonnantes, dédiée à la Vierge. Elle
conserve parmi d’autres reliques la tête de saint Jean-Baptiste. On voit
aussi dans la ville la porte par laquelle passa saint Martin quand il parta-
gea son manteau avec un pauvre.
De là, par Beauvais, nous sommes arrivés à Saint-Denis, où les rois de
France sont enterrés dans une belle abbaye bénédictine ; parmi les reli-
ques de l’église, il y a un clou de la croix du Seigneur.
Puis nous sommes entrés dans la célèbre ville de Paris, la plus peuplée
de toutes les villes chrétiennes, riche de toutes sortes de biens, entourée
d’une muraille de pierres taillées 1 , fortifiée de hautes tours bien défen-
dues. Comme Londres, Paris renferme un grand nombre d’abbayes et
d’églises, dont les hautes tours et les campaniles bien décorés font la
beauté de la ville. Paris est la nourricière de la théologie et de la philoso-
phie, la mère des autres arts libéraux, la maîtresse de la justice, le modèle
de la morale, le miroir et la lampe de toutes les vertus morales et cardina-
les. Elle est traversée par la fameuse rivière de Seine, qui forme en son
milieu une île oblongue dans laquelle est édifiée l’église bien connue
dédiée à la Vierge Marie. L’église est en pierres taillées et sculptées ; la
façade occidentale et les hautes tours sont décorées d’une infinie variété
de sculptures. Dans la même île, on voit le magnifique palais du roi de
France avec sa célèbre et splendide chapelle ornée d’histoires bibliques
et renfermant les reliques les plus précieuses, la couronne d’épines,
intacte, du bois de la glorieuse et salutaire Croix du Christ, deux clous, la
lance dont Longin perça le côté du Christ d’où sortit du sang et de l’eau,
comme en témoigne saint Jean l’Evangéliste. Il y a aussi du lait et des
cheveux de la Vierge et beaucoup d’autres reliques de saints et de saintes
que le roi garde avec grand soin.
Nous avons ensuite dirigé nos pas vers Châtillon-sur-Seine, par
Provins et Troyes. Là, nous n’avons pas pu prendre la route directe vers
la Lombardie par Dijon, Salins et Lausanne, à cause de la guerre entre
Milan et Robert, roi de Sicile et de Jérusalem 2 . Nous avons laissé Dijon
1. C’était encore la muraille de Philippe-Auguste.
2. Cette guerre opposait Robert d’Anjou, allié de la papauté, aux Visconti, maîtres de
Milan et adversaires du pape.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 967
à notre gauche et atteint, par Beaune, Châlon-sur-Saône où nous avons
pris un bateau pour descendre la Saône jusqu’à Lyon, au confluent de la
Saône et du Rhône, où le pape Grégoire a tenu un concile célèbre
Nous avons ensuite descendu le Rhône jusqu’à Valence et Vienne où
le saint pontife Mamert organisa les litanies solennelles précédant l’As-
cension 1 2 . Toujours descendant le Rhône, nous avons vu Pont-Saint-Esprit
et son célèbre pont de pierre sur le Rhône d’un demi-mille de long, avec
de larges arches admirées par tous ceux qui le traversent.
Nous sommes parvenus ensuite à Avignon, qui appartient au roi Robert
de Jérusalem. Nous y avons trouvé le pape Jean 3 , remplissant avec dili-
gence sa charge pastorale. Nous avons vu Tarascon, où est le corps de
sainte Marthe, sœur de sainte Marie-Madeleine, et notre bateau nous a
ensuite conduits à Arles où saint François apparut à saint Antoine de
Padoue, alors qu’il prêchait devant le chapitre des frères.
Nous avons traversé sur le Rhône beaucoup de riches villes fortifiées
dont je n’ai pas retenu le nom. Elles sont aussi grandes et prospères que
celles de bien d’autres régions.
Nous sommes allés ensuite par terre à Salon-de-Provence et de là à
Marseille, où fut jadis évêque saint Lazare, le frère de sainte Marthe que
le Seigneur avait ressuscité. Puis, par Draguignan, Saint-Maximin et Bri-
gnoles, nous avons atteint Nice où fut jadis tenu le solennel concile de
Nicée auquel assistait dit-on saint Nicolas 4 .
12-13
L’ITALIE DU NORD
Par mer, nous avons abordé à Gênes. C’est une des plus renommées,
des plus puissantes, des plus triomphantes villes du monde, surtout sur
mer, car elle fabrique quantité de navires immenses et de galères armées
et est mère et maîtresse des matelots. Elle est au cœur d’une riviera splen-
dide, d’aspect enchanteur, magnifiquement parée de très beaux oliviers et
d’autres arbres fruitiers, de châteaux, de palais et de toutes sortes de
richesses. Sa beauté est impériale.
Par des montagnes abruptes, des vallées profondes, des forêts épaisses,
peuplées de voleurs, nous sommes arrivés à Bobbio où nous avons vu une
des jarres de pierre dont l’eau fut changée en vin aux noces de Cana et le
corps de saint Colomban, le bienheureux abbé irlandais. Puis, par les
1. Le concile de Lyon, tenu en 1274 par Grégoire X et où mourut saint Bonaventure,
maître général des Franciscains.
2. Saint Mamert, évêque de Vienne, créa les rogations en 474.
3. Jean XXII, pape de 1316 à 1334.
4. Symon confond Nice et Nicée et rien n’atteste la présence de saint Nicolas à ce
concile.
968 PÈLERINAGES EN ORIENT
villes de Lombardie, Plaisance, Parme, Mantoue, Vérone et Vicence,
riches en reliques, nous avons abouti à la ville de Padoue où repose le
corps du bienheureux Antoine, de l’ordre des frères mineurs. Une très
grande église, bien solide, a été construite en son honneur.
14
VENISE
Nous avons pris un bateau pour nous rendre à Venise, en la vigile des
saints Pierre et Paul. Cette très célèbre ville est entièrement située en mer.
Par sa beauté, son éclat, elle mériterait d’être placée entre les brillantes
étoiles d’Arcturus et des Pléiades. Elle est à deux milles de la terre ferme ;
un tiers de ses rues est pavé de briques, les deux autres tiers sont des
canaux par lesquels la mer afflue et reflue sans cesse. Elle renferme les
corps de saint Marc l’Evangéliste, du prophète Zacharie, père de saint
Jean-Baptiste, de Grégoire de Samos, du martyr Théodore, de sainte
Lucie, vierge et martyre, de sainte Marine et d’autres saints martyrs,
confesseurs et vierges.
On a construit en l’honneur de saint Marc une somptueuse église, toute
en marbre et matériaux précieux, décorée et embellie de mosaïques racon-
tant les épisodes de la Bible. En face, une place bien connue est, de l’avis
unanime, unique au monde. A côté de l’église se trouve le palais du doge
de Venise qui, pour son renom et celui de ses concitoyens, y nourrit des
lions vivants. En face du palais, sur le port, se dressent deux hautes colon-
nes rondes en marbre. Sur l’une d’elles, à la gloire de la ville, est juché
un lion d’or resplendissant comme Diane ou l’étoile de la mer. Sur le
portail occidental de Saint-Marc, il y a deux chevaux de cuivre d’un éclat
incomparable.
Dans une île hors de la ville, près du port le corps du bienheureux
évêque Nicolas repose dans une abbaye bénédictine.
15-17
L’ADRIATIQUE
Quittant Venise, le jeudi 1 8 août, nous avons navigué vers Pola dans la
province d’Istrie, sujette des Vénitiens. Le port: est excellent, bien abrité
du vent. Deux autres jours de navigation nous ont conduits à Zara, une
ville riche, bien fortifiée, dans laquelle est conservé le corps du bienheu-
reux martyr Grégoire. Elle est à trois cents milles de Venise dans la Dal-
1 . Il s’agit du Lido.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 969
matie, qui appartient aussi aux Vénitiens. Les femmes y sont
merveilleusement parées. Certaines portent sur la tête des ornements en
forme de corne, comme une crête de coq, d’autres sont oblongs, d’autres
carrés ; d’autres encore portent un grand et haut chapeau rond orné sur le
devant de pierres précieuses. C’est une bonne protection, comme un bou-
clier contre la grêle, le vent, la pluie, le soleil. On dit que de cette province
dépendent autant d’îles qu’il y a de jours dans l’année.
Nous sommes passés ensuite devant deux châteaux insulaires apparte-
nant à Venise, Lésina et Curzola ', avant d’aborder à Raguse, une ville
riche, bien fortifiée avec de hautes tours et des défenses solides. Elle est
en Dalmatie, à deux cents milles de Zara et appartient à Venise. Les mar-
chands schismatiques, slaves, albanais, patarins 1 2 et autres la fréquentent.
Leurs mœurs, leurs vêtements, leur langue sont totalement différents de
ceux des Latins. La langue des Slaves est très proche de celle de la
Bohême, mais leur religion est différente. Les Tchèques suivent le rite
latin, les Slaves, le rite grec. La monnaie qui circule dans cette ville est
de bronze ou de cuivre, sans aucune figure ou inscription ; trente dinars y
valent un gros 3 de Venise et un gros de Venise vaut un sterling et une
obole. À Raguse se trouve la tête de saint Biaise, martyr. Les faucons y
sont innombrables et beaucoup d’autres sortes d’oiseaux. On les achète
et les vend sur le marché pour presque rien. La citadelle est sur une roche
élevée, dominant la cité, protégée par la mer très profonde en cet endroit
et par de terribles précipices.
Après avoir passé quelques jours à Raguse, nous avons traversé Dulci-
gno qui appartient au roi de Serbie 4 et sommes arrivés par mer à Durazzo.
Cette ville a été jadis célèbre pour sa puissance terrestre et maritime ; elle
appartenait à l’empereur de Byzance, maintenant elle dépend du prince
de Romanie 5 , frère du roi de Jérusalem ; elle est dans la province d’Alba-
nie, située entre la Slavonie et la Romanie, et qui a sa propre langue. Elle
a été récemment soumise au roi de Serbie, un schismatique, comme le
sont les Albanais, qui suivent le rite grec. Leurs vêtements, leurs mœurs,
sont proches de ceux des Grecs. Les Grecs ne portent presque jamais de
capuchon, mais un chapeau blanc, à peu près plat, abaissé par devant,
relevé par derrière, de sorte qu’on peut très bien voir leurs cheveux, longs
et beaux, dont ils sont très fiers. Les Slaves, eux, portent un chapeau
blanc, oblong ou rond, sur lequel les nobles fixent une longue plume pour
1 . C’est de cet îlot que Marco Polo est originaire.
2. La Pataria fut un mouvement hérétique lombard au xi" siècle. On ne voit pas quelle
nationalité Symon veut désigner par ce terme.
3. Le gros est une pièce d’argent.
4. Étienne Ourosch III, roi de 1321 à 1331.
5. Jean, fils de Charles II d’Anjou et frère du roi Robert d’Anjou. On désigne sous le
nom de Romanie les provinces de l’Empire byzantin prises par les Francs à la suite de la
croisade de 1204.
970
PÈLERINAGES EN ORIENT
se distinguer et être plus facilement reconnus par les paysans et les
vilains.
Durazzo est une ville très étendue à l’intérieur de ses murailles, mais
les maisons sont petites et misérables, car elle a été totalement détruite par
un tremblement de terre 1 qui fit périr, dit-on, vingt-quatre mille habitants,
enterrés vivants sous leurs demeures. Elle a aujourd’hui peu d’habitants
— Latins, Juifs perfides, Albanais barbares — , peu de religion, des
langues et des mœurs très diverses. La monnaie qui y circule est faite de
petites pièces appelées tournois, qui ont cours dans toute la Romanie.
Onze tournois valent un gros de Venise. Cette ville est à deux cents milles
de Raguse.
[ 18-19. La traversée se poursuit jusqu 'en Crète.]
20-23
LA CRÈTE
Nous sommes arrivés dans l’île de Crète dont le poète dit :
« Saturne vint d’abord des rivages de Crète 2 . »
La première localité rencontrée fut Contarin 3 puis nous avons atteint
La Canée, ville entourée d’une magnifique forêt de cyprès. Ces arbres,
d’une superbe hauteur, tels les cèdres du Liban, dépassent les tours et les
clochers. Leur bois convient parfaitement à la construction des églises et
des palais royaux ; il est d’une prodigieuse solidité, ne plie sous aucune
charge et conserve toujours sa rigidité. Les frères mineurs et les autres
habitants ont l’habitude de brûler du bois d’acacia et de cyprès, la ville
est presque entièrement bâtie avec ces essences, il en émane un tel parfum
que l’on se croirait en Paradis ou dans l’officine d’un apothicaire.
En longeant la côte en bateau, nous sommes arrivés à Candie 4 , entou-
rée d’un solide rempart avec des tours et autres fortifications. Les Véni-
tiens tiennent la ville et toute l’île en paix après avoir soumis les Grecs et
leur avoir enlevé toute liberté. Candie est peuplée de Latins, de Grecs et
de Juifs perfides, sous l’autorité d’un gouverneur responsable devant le
doge de Venise. Les femmes des Latins portent, comme celle des Génois,
de l’or, des perles et d’autres pierres précieuses. Si l’une d’entre elles
devient veuve, elle se remarie rarement, pour ainsi dire jamais. Elle ne
porte plus le vêtement des femmes mariées, mais un voile noir de veuve ;
1. Ce tremblement de terre eut lieu en mars 1273.
2. Théodule, Églogue , V.
3. Sans doute un avant-poste nommé ainsi en l’honneur du doge Contarini.
4. Hérakléion.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 971
elle ne sort plus jamais avec un homme ni ne s’assied à côté d’un homme,
à l’église ou ailleurs, mais, le visage voilé, poussant de profonds soupirs,
elle recherche les endroits solitaires et évite la société des hommes
comme s’ils étaient des serpents. Les veuves juives et grecques de Candie
portent un costume étrange : certaines se vêtent de surplis comme les cho-
ristes à l’église, d’autres portent des manteaux sans capuchon, curieuse-
ment brodés d’or sur le devant, comme les chanoines. Elles portent ces
vêtements pendant les processions ou les fêtes religieuses. Elles portent
aussi des boucles d’oreilles dont elles sont très fières.
Dans cette ville, comme dans celles d’Istrie, d’Albanie et de Romanie
où nous sommes passés, il y a du très bon vin en abondance, ainsi que du
fromage et des fruits. On exporte dans tous les pays du monde le fameux
vin de Crète. Les bateaux et les galères sont chargés de fromage. On peut
acheter à très bon marché des grenades, des citrons, des figues, du raisin,
des melons, des pastèques, des courges et toutes sortes de fruits excel-
lents.
Vue de la mer, l’île a belle apparence, mais ses rues sont petites, sales,
étroites, tortueuses et ne sont pas pavées. On y voit beaucoup de bateaux,
de galères et de chevaux. On dit qu’elle conserve le corps de l’évêque
Tite, disciple de saint Paul, souvent mentionné dans ses Epîtres et dans
les Actes des Apôtres. C’est le saint patron des Crétois.
Nous avons rencontré à Candie un évêque, de l’ordre des frères
mineurs, juif converti. Il y a dans cette ville une tribu qui pratique le rite
grec, mais affirme être de la descendance de Caïn. Ces gens ne séjournent
pas dans un endroit plus de trente jours, mais sont toujours nomades et
vagabonds, comme sous l’effet d’une malédiction divine 1 . Avec de
petites tentes oblongues et noires, comme celles des Arabes, ils vont de
champ en champ ou de grotte en grotte, mais l’endroit qu’ils ont occupé
est si rempli de saleté et de vermine au bout de trente jours qu’il est
impossible de vivre dans leur voisinage.
L’île de Crète est allongée, couverte de très hautes montagnes. L’une
d’elles est comme une forteresse inexpugnable, avec au sommet une
plaine que l’on ne peut atteindre que par un sentier étroit, presque imprati-
cable. Là vivent au moins dix mille Grecs, qui ont tout le nécessaire, sauf
du sel et du blé. Ils sont gouvernés par un Grec nommé Alexis, qui est le
seul au monde à régir une terre aussi bien défendue.
Il faut savoir que cette île a cinq cents milles de tour, selon les mari-
niers qui décrivent les îles de la mer. Il faut d’autre part faire remarquer
que, même si les villes de toutes ces régions, Slavonie et autres, sont
riches et bien fortifiées, en comparaison des villes d’Italie, elles sont
petites et de peu d’importance.
1 . Il s’agit des Gitans, venus de Valachie.
972
PÈLERINAGES EN ORIENT
24-27
L’ARRIVÉE À ALEXANDRIE
À notre départ de Candie, nous sommes passés devant Scarpanto et
avons atteint la célèbre ville d’Alexandrie, chère à tous les marchands, le
jour de la saint Calixte Cette ville est en Égypte, distante de Candie de
cinq cents milles. À un mille de la ville se trouve le lieu du martyre de
saint Marc l’Évangéliste, patron de Venise. À l’intérieur de la ville, celui
du martyre de la glorieuse vierge Catherine, marqué par deux larges et
hautes colonnes de pierre rouge entre lesquelles passe la grand-rue. Les
anges portèrent dans leurs mains le corps de la sainte sur le mont Sinaï
qui, aux dires des habitants, est à treize jours de marche d’Alexandrie.
Dès notre entrée dans le port, selon la coutume, quelques Sarrasins,
fonctionnaires du port, montèrent à bord, enlevèrent la voile et inscrivi-
rent les noms de tous ceux qui étaient à bord. Puis ils examinèrent soi-
gneusement les marchandises et toute la cargaison du bateau et firent une
liste de tout ce qu’il contenait. Ils retournèrent en ville en emmenant les
passagers avec eux, laissant deux gardes à bord. Puis ils se rendirent
auprès de l’émir de la cité, et nous parquèrent entre la première et la
seconde porte. Ils lui firent leur rapport, car aucun étranger ne peut entrer
à Alexandrie ni en sortir, aucune marchandise ne peut être introduite sans
la permission et la présence de cet émir. Les gardes laissés dans le bateau
ne le quittèrent que quand il fut entièrement déchargé. Les fonctionnaires
en usent ainsi avec chaque bateau pour voir s’il ne contient pas quelque
marchandise qui n’aurait pas été portée sur la liste du premier inventaire.
L’émir reçoit un tribut fixe pour tout ce qui est trouvé dans le navire et
consigné dans les listes et il doit en rendre compte au sultan.
A l’annonce de l’arrivée de notre bateau, l’émir, comme c’est l’usage,
envoya immédiatement au Caire par un pigeon voyageur un message pour
le sultan. A Alexandrie et dans tous les ports, on trouve ces pigeons, qui
sont élevés dans la citadelle du sultan au Caire où est leur pigeonnier et
sont apportés dans des cages par des courriers spéciaux jusqu’aux ports.
Chaque fois que les gouverneurs veulent informer le sultan de l’arrivée
de chrétiens ou de toute autre nouvelle, ils lâchent un pigeon, avec une
lettre attachée sous la queue, et le pigeon ne s’arrête pas avant d’avoir
retrouvé la citadelle d’où il a été apporté. On emmène les pigeons élevés
à la citadelle dans les ports, et vice versa. De la sorte, le sultan est tenu
informé presque chaque jour de tout ce qui arrive d’important dans ses
possessions et les émirs savent les mesures qu’il va prendre.
Nous, les chrétiens, sommes restés entre les portes dont j’ai parlé du
1 . Le 1 4 octobre.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 973
petit matin jusqu’à midi. Les passants nous crachaient dessus, nous
jetaient des pierres, nous injuriaient. Vers midi, selon l’usage, l’émir
arriva, accompagné d’une escorte importante armée d’épées et de bâtons.
Il s’assit devant la porte et ordonna que l’on pesât en sa présence toutes
les marchandises qui devaient entrer dans la ville, et qu’on lui présentât
ceux qui désiraient entrer. Les marchands chrétiens et leurs consuls nous
présentèrent ainsi que d’autres. L’émir nous fit questionner par un inter-
prète sur les raisons de notre venue en Égypte et ordonna que l’on exami-
nât nos livres et toutes nos affaires. Finalement, à la demande pressante
du consul, il nous autorisa à entrer.
En examinant nos affaires, ils virent des images du Crucifix, de la bien-
heureuse Vierge Marie et de saint Jean l’Évangéliste que nous avions
emportées pieusement d’Irlande. Ils se mirent à blasphémer, à cracher sur
elles et à crier des injures : « Ah ! ce sont des chiens, de vils porcs qui ne
croient pas que Mahomet est le prophète de Dieu, mais qui l’insultent
continuellement dans leurs prédications et incitent les autres à faire de
même. Ils racontent des fables mensongères, disant que Dieu a un Fils et
que c’est Jésus, le fils de Marie. » Il y avait aussi des chrétiens renégats
qui, par crainte de la cruauté des Sarrasins, criaient : « Sûrement ce sont
des espions et leur venue ne nous vaudra rien de bon. Qu’on les chasse
honteusement de la ville et qu’ils retournent dans les pays chrétiens, ou
plutôt, idolâtres, d’où ils viennent. » Ils parlaient ainsi pour plaire aux
Sarrasins, mais beaucoup de ces renégats ne le sont que par force et, dans
leur cœur, ils restent fidèles au Seigneur Jésus. Quand le silence fut
rétabli, nous avons répondu : « Si Mahomet est vraiment prophète et sei-
gneur, demeurez en paix avec lui et louez-le. Pour nous, il n’y a qu’un
seul Seigneur, le Seigneur Jésus-Christ, engendré éternellement par Dieu
et né de Marie dans le temps. Nous sommes ses fils et non des espions ;
nous voulons visiter pieusement son sépulcre glorieux et, à genoux, l’em-
brasser de nos lèvres et l’arroser de nos larmes. »
Après tout cela, l’émir ordonna expressément aux marchands de nous
conduire au fondaco de Marseille et, en chemin, nous avons été encore
exposés aux injures de la populace. Nous sommes restés cinq jours dans
une chapelle avant d’obtenir un permis pour partir, car les Sarrasins n’ai-
ment guère voir les pauvres traverser le pays, surtout les frères mineurs,
car ils ne peuvent tirer d’eux aucun argent.
A Alexandrie, chaque port chrétien a son fondaco et sor. consul. Le
fondaco est un bâtiment élevé pour les marchands d’une ville ou d’une
région, par exemple, le fondaco de Gênes, le fondaco des Vénitiens, le
fondaco de Marseille, \t fondaco des Catalans. Chaque marchand de cette
ville ou région doit se rendre à ce fondaco et y apporter les marchandises
qu’il a avec lui, selon les ordres du consul. Ce consul est à la tête de l’éta-
blissement et de tous ceux qui y habitent ; sans son accord et sa présence,
aucun marchand de la ville ou de la région qu’il représente ne peut entrer
974
PÈLERINAGES EN ORIENT
dans la ville ni y introduire ses marchandises. Il siège avec l’émir devant
la porte dont j’ai parlé plus haut et ne reçoit que les marchands et les
marchandises de la puissance qu’il représente. Il réquisitionne une cer-
taine quantité de ces marchandises à l’arrivée et doit en rendre compte au
moment du départ.
28-30
ALEXANDRIE, LES MUSULMANS
Les Sarrasins agissent ainsi pour protéger avec le plus grand soin leur
ville, particulièrement le vendredi où, durant le temps de la prière, on
interdit à tous les chrétiens, de quelque condition qu’ils soient, de sortir
de leurs maisons que les Sarrasins ferment et verrouillent du dehors. Dès
que la prière est finie, les chrétiens sont libres de circuler dans la ville
pour leurs affaires. Après la prière, quelques Sarrasins vont au cimetière
prier pour leurs morts, les autres se hâtent vers leurs occupations quoti-
diennes. Quelques-uns ne prient jamais, ne vont jamais à l’église 1 2 et tra-
vaillent comme si le vendredi était un jour ordinaire.
Les Sarrasins ne jeûnent à peu près jamais, sauf quand ils observent
leur ramadan, les trente jours pendant lesquels, selon eux, le Coran est
descendu sur Mahomet. Ils jeûnent tout le jour, jusqu’à ce qu’ils aperçoi-
vent la première étoile, ils peuvent alors manger, boire et approcher leurs
femmes jusqu’à ce que le jour pointe et permette de distinguer un fil noir
d’un fil blanc. Tels sont les préceptes qu’ils ont reçus de ce vil porc,
amateur de femmes, et qui sont contenus dans le Coran.
Ils appellent leurs églises ou oratoires keyentes 1 ; ce ne sont pas des
églises, mais des synagogues de Satan. À l’extérieur de chacune on trouve
un bassin d’eau dans lequel tous, sans exception, se lavent les mains, les
pieds, les jambes et le postérieur avant d’entrer. Chaque église a aussi une
haute tour, comme un clocher, entourée d’une plate-forme extérieure
d’où, à certaines heures, un prêtre crie les louanges du prophète
Mahomet, ce porc immonde, et appelle le peuple à la prière. Entre autres
choses, ils clament à haute voix avec admiration qu’une nuit il s’est uni
quatre-vingt-dix fois à neuf femmes. Ils considèrent cela comme un grand
et beau miracle. Ils disent aussi que si Mahomet aimait et désirait l’épouse
d’un autre, elle ne pouvait demeurer avec son mari, mais devait l’aban-
donner et se hâter sans délai vers la couche du Prophète.
Ils respectent beaucoup leurs églises et les tiennent très propres. Aucun
chrétien ou membre d’une autre secte n’est autorisé à y pénétrer, sous
peine de mort, à moins d’avoir renié le Christ, fils de Marie, et reconnu
Mahomet comme prophète et envoyé de Dieu. Ils tiennent le Christ pour
1 . Tel dans le texte.
2. Déformation de kanisah, lieu de prière.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 975
un homme juste et un très saint prophète, mais refusent qu’il ait souffert
la Passion et soit Dieu. Ils ne veulent rien entendre sur ce sujet et s’en
tiennent à ce qui est écrit dans leur maudite loi, le Coran, sourate x : « Pre-
nez bien soin de ne rien dire d’injuste ou d’indigne concernant votre reli-
gion, ni rien de faux sur Dieu, par exemple que Jésus, fils de Marie, était
l’envoyé de Dieu, son Esprit et son Verbe, envoyé du ciel à Marie. Vous
ne devez pas dire non plus qu’il y a trois dieux, car Dieu est l’unique,
sans fils, tout-puissant, à qui le ciel et la terre sont soumis. Mais il ne faut
pas nier l’existence du Christ, ni des anges qui sont au service de Dieu '. »
Mahomet parle aussi dans le Coran des juifs, qu’il appelle meurtriers
des prophètes : « Ils blasphèment contre Marie en affirmant que son fils,
le Christ, envoyé de Dieu, a été mis à mort ; ils ont suspendu à la croix
non pas lui, mais quelqu’un qui lui ressemblait et Dieu dans son insonda-
ble sagesse l’a pris auprès de lui au ciel 1 2 . » Ces mécréants, qui nient la
divinité et la Passion du Christ, le placent cependant au-dessus de Moïse
et de tous les autres prophètes, excepté Mahomet. Ils l’appellent Messiath
Ebyn Meriam , mais jamais Ebyna Allah 3 4 , c’est-à-dire, Fils de Dieu, car
ils estiment impossible que Dieu ait un fils, puisqu’il n’a ni femme ni
concubine et ne prend pas de plaisir avec elles.
En ce qui concerne le Paradis et la vie étemelle, ce qu’ils croient est
contenu dans un livre intitulé La Doctrine de Mahomet 4 où il est dit :
« Le Paradis est pavé d’or et de pierres précieuses. Toutes sortes d’arbres
fruitiers y poussent et des rivières de lait, de miel et de vin y coulent.
Un jour y dure mille ans et une année, quarante mille. Chaque désir est
immédiatement satisfait. » Les vêtements des élus sont de toutes cou-
leurs, sauf le noir, réservé au Prophète. Tous ont la taille d’Adam et la
conservent ; ils ressemblent à Jésus-Christ. À leur entrée au Paradis, on
leur donne à manger le foie d’un poisson délicieux, allehbut 5 , ainsi que
les fruits des arbres et l’eau des fleuves du Paradis. Tout ce qu’ils peuvent
désirer leur est aussitôt apporté : ils ont du pain, du vin, des viandes, mais
aucune nourriture défendue, notamment la viande de porc qu’ils détes-
tent. « Si la volupté était absente de ce lieu, la béatitude ne serait pas
complète. » Ils ont aussitôt tout ce qu’ils veulent, quand ils le veulent,
tout à volonté sans aucun délai ni obstacle. « Ceux qui auront eu des
épouses fidèles les retrouveront, les autres seront concubines ; il n’y aura
que peu de servantes 6 . » Tout ceci est déclaré par ce porc de Mahomet,
amateur de femmes.
1. La citation est à peu près exacte, mais se trouve dans la sourate iv, 169-170.
2. Sourate iv, 156-157.
3. Masih ibn Mariam , Messie, fils de Marie. Ibn Allah , Fils de Dieu.
4. Ce livre, dialogue supposé entre un juif et un musulman, a été écrit par Hermann le
Dalmatien vers 1 142.
5. Déformation de l’arabe lib-al-hut , cœur de poisson.
6. Toutes ces citations sont tirées de La Doctrine de Mahomet.
976
PÈLERINAGES EN ORIENT
31-32
ALEXANDRIE, LES ÉGLISES CHRÉTIENNES
Ces bandits de Sarrasins appellent les Occidentaux Francs, les Grecs
Rumi et les Jacobites ou chrétiens de la ceinture Nysrani , c’est-à-dire
Nazaréens. Les moines sont appelés Ruben et les juifs Kelb , c’est-à-dire
chiens. Les juifs sont divisés en plusieurs sectes, certains, nommés en
hébreu Rabanym , observent la Loi selon les gloses des maîtres ; d’autres,
appelés Caraym, observent la Loi à la lettre ; d’autres enfin, les Cusygym ,
n’observent pas du tout la Loi. Tous sont méprisés par les Sarrasins ;
comme ailleurs, ils sont traités en captifs et, comme si Dieu les avait
vendus, ils errent, sans loi et détestés de tous.
Les Jacobites pratiquent la circoncision et pensent que la grâce n’est
pas donnée aux enfants lors du baptême. Ils ne baptisent donc que les
enfants en danger de mort, mais baptisent les adultes auxquels ils donnent
la communion au corps et au sang du Christ. Ils ne font le signe de croix
qu’avec un seul doigt, l’index. Beaucoup de leurs cérémonies ne suivent
pas le rite de l’Église romaine, mais pour les principaux articles de la foi,
ils partagent tout à fait nos croyances et le reconnaissent volontiers dans
leurs discussions avec nous en public comme en privé. Comme nous, ils
sont en perpétuel débat avec les Grecs sur la procession du Saint-Esprit '.
Ils jugent les Grecs infidèles et les blâment de célébrer l’Eucharistie avec
du pain fermenté. C’est pourquoi un prêtre jacobite ne célèbre jamais la
messe sur un autel où a officié un prêtre grec tant que l’autel n’a pas été
consacré à nouveau. Comme ceux des Grecs, leurs prêtres se marient,
mais non les moines, qui suivent la règle de saint Macaire et sont très
nombreux dans le désert où ils mènent une vie d’une austérité presque
inhumaine.
La messe que célèbrent les prêtres jacobites est très longue, selon un
rite très différent de celui de l’Église romaine. Ils lisent l’épître et l’Évan-
gile en deux langues, en égyptien, qui est pour eux comme le latin pour
nous et dont les lettres ressemblent beaucoup aux lettres grecques 1 2 , puis
en arabe, ou sarrasin, qui est une langue gutturale, très voisine de l’hé-
breu. Ils consomment beaucoup de pain et de vin à la messe, car ils sont
toujours sept ou huit prêtres autour de l’autel, surtout les dimanches et
jours de fête, avec au milieu d’eux le patriarche, tel le Christ.
1. Le Saint Esprit procédait- il du Père par le Fils, ou du Père et du Fils ? C’est un des
points de désaccord entre l’Église romaine et l’Église orthodoxe.
2. Cette langue égyptienne est le copte.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 977
33-37
ALEXANDRIE, LA VIE QUOTIDIENNE
La cité d’Alexandrie est ceinte d’un double rempart, bien fortifiée de
tours, de fossés d’un côté et de machines de guerre. À l’intérieur, il y a
deux collines de sable, assez hautes, où montent les habitants quand ils
veulent respirer l’air pur et contempler la mer. Ses portes sont soigneuse-
ment gardées, surtout celles qui font face au port, les deux entre lesquelles
on nous a détenus et une troisième par laquelle passe la route du Caire.
C’est une ville très riche où abondent les étoffes de soie précieuse, admi-
rablement tissées de façon variée, les tissus de lin, de coton, car tous sont
fabriqués ici et vendus ensuite dans le monde entier par les marchands.
La ville est dans une plaine au-dessus du port, avec de splendides
jardins et vergers. Des cannes à sucre, des bananiers et toutes sortes d’ar-
bres fruitiers la parent. Il n’est pas facile de la voir depuis les navires en
mer, puisqu’elle est dans une plaine et que toute l’Égypte est plate. Aussi,
les habitants ont construit, sur un rocher à l’entrée du port, une très haute
tour carrée du haut de laquelle des vigiles dirigent les navires vers le port.
Entre la tour et la ville, il y a un immense cimetière où sont inhumés les
habitants, riches ou pauvres.
Dans cette ville, vivent des Sarrasins, des Grecs schismatiques, des
juifs perfides. A l’exception des chrétiens appelés Francs, tous sont vêtus
de la même manière et ne se distinguent que par la couleur de la pièce
d’étoffe qu’ils portent autour de la tête. Les Sarrasins du peuple portent
un vêtement de lin ou de coton, les nobles sont vêtus de robes de soie
et d’or qui ressemblent beaucoup à celles des frères mineurs, surtout les
manches, mais elles sont plus courtes et n’ont pas de capuchon. Ils ne
portent en effet pas de capuchon, mais ils entourent curieusement leur tête
d’une toile blanche de lin ou de coton et ne couvrent pas leur cou. Les
juifs Rabanym portent une toile jaune ou écarlate pour être aisément
reconnus, et les chrétiens, sauf les Francs, une bleue ou rouge ; ces chré-
tiens portent la ceinture dont ils tirent leur nom ; elle est de soie ou de lin.
Les Sarrasins ne portent pas de ceinture, mais une bande de toile qu’ils
déroulent devant eux quand ils prient. Les nobles et les chevaliers ont de
larges ceintures, comme les dames, faites de soie, ornées d’or et d’argent,
dont ils sont très fiers. Ils ne portent pas de chaussures, mais leurs panta-
lons sont amples et larges. Tous en portent, petits ou grands, un enfant
d’un an comme un vieillard chenu et cela parce qu’ils se lavent souvent
les jambes et le postérieur. Car leur religion diabolique les oblige à faire
cinq prières par jour, sans trop élever la voix. Ils prient à mon avis avec
grande dévotion, avec beaucoup d’inclinaisons et de génuflexions sur leur
toile, tournés vers le temple de Dieu selon eux, c’est-à-dire La Mecque.
978
PÈLERINAGES EN ORIENT
Cette ville est en Orient, c’est là qu’Abraham a fondé le premier temple
en l’honneur de Dieu et qu’il reçut de Dieu l’ordre de sacrifier son fils
Isaac, comme le dit le Coran, sourate n Avant de prier, ils se lavent les
mains, les bras, les pieds et le postérieur, avec la certitude qu’ainsi leurs
péchés sont pardonnés. S’ils se trouvent dans le désert ou dans un lieu
sans eau, ils répandent de la terre propre sur leur tête pour se purifier de
leurs fautes, comme il est écrit dans la sourate xi du Coran 1 2 . Les Sarrasins
n’ont pas de souliers, mais des sandales rouges qui ne couvrent que le
dessus du pied. Il n’y a que les chameliers, les ouvriers et les pauvres qui
portent des souliers semblables à ceux des enfants irlandais. Quant aux
cavaliers, ils portent des bottes rouges ou blanches qui leur montent jus-
qu’au genou.
On n’autorise pas les femmes à entrer dans les églises ou dans les lieux
de prière. Elles sont cloîtrées à la maison, à l’abri de toute possibilité de
conversation futile, surtout les femmes nobles qui ne sont jamais autori-
sées à sortir de chez elles, sauf pour une raison sérieuse. Elles sont vêtues
de façon étrange et étonnante, foutes sont couvertes d’un manteau de lin
ou de coton, plus blanc que neige,. et voilées de telle sorte qu’on peut à
peine apercevoir leurs yeux à travers une très fine résille de soie noire.
Toutes portent des tuniques très courtes, s’arrêtant au-dessus du genou.
Certaines sont de soie, d’autres de lin ou de coton, tissées de différentes
manières selon leur statut social. Elles portent toutes, notamment les
femmes nobles, des pantalons de soie précieuse tissée d’or qui leur des-
cendent jusqu’aux chevilles, comme ceux des cavaliers. On juge de la
noblesse et de la richesse d’une femme d’après ses pantalons. Certaines
portent des sandales, d’autres des bottes rouges ou blanches, comme
celles des cavaliers. Avec leurs bottes et leurs pantalons, et leurs autres
ornements, elles ressemblent tout à fait aux démons que l’on voit jouer
dans les jeux des clercs. Tout ceci est ordonné dans le Coran,
sourate xxiii : « Que les femmes pieuses couvrent leur visage et leur sexe.
Cela est bien aux yeux de Dieu, qui connaît tous leurs actes. Que les
femmes couvrent leur cou et leur poitrine, qu’elles cachent leur beauté à
tous, à moins que quelque nécessité les oblige à se montrer, qu’elles
cachent la beauté de leurs pieds quand elles marchent et ne se montrent
qu’à leurs maris, leurs parents, leurs fils, leurs frères, leurs neveux et leurs
serviteurs. Convertissez-vous à Dieu qui est bon pour vous 3 . » Autour des
chevilles et des bras, elles portent de gros anneaux d’or ou d’argent où
sont inscrits quelques mots de cette maudite loi qu’ils révèrent autant que
nous l’Evangile de saint Jean. Elles se teignent les ongles des mains et
des pieds, elles portent des boucles d’oreilles et certaines un anneau dans
1. Sourate n. 1 12 et 139.
2. Il s’agit en fait de la sourate v, 8-9.
3. Il s’agit de la sourate xxiv, 3 1 . La citation n’est qu’approximativement exacte.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 979
le nez, et elles sont très fières de tous ces ornements. Les femmes schis-
matiques ou juives sont vêtues et parées de la même façon, si ce n ’est que
les femmes schismatiques portent des bottes noires qui permettent de les
reconnaître.
Alexandrie semble d’une beauté éclatante, mais ses rues sont étroites,
petites, tortueuses, obscures, pleines de poussière et de saletés et pas du
tout pavées. On trouve en ville tout le nécessaire, sauf le vin qui est ici
très cher car les Sarrasins pratiquants n’en boivent jamais, au moins en
public. En privé toutefois je les ai vus boire à en être malades. Le Coran,
dans la sourate iv traitant du vin, des échecs, des dés, et des autres jeux
de hasard, dit que c’est un très grand péché de boire et de jouer '. La raison
pour laquelle ce porc de Mahomet a interdit le vin se trouve dans La Doc-
trine de Mahomet. Il y avait deux anges, Baroth et Maroth, envoyés par
Dieu sur terre pour gouverner et instruire le genre humain. Ils interdirent
trois choses, tuer, juger injustement, boire du vin. Au bout de quelque
temps, ces deux anges parcoururent le monde entier et une femme d’une
très grande beauté vint les trouver. Elle était en procès avec son mari et
invita les anges à dîner pour qu’ils soutinssent sa cause. Ils acceptèrent.
Elle apporta avec les plats des coupes de vin, leur en offrit, insista pour
qu’ils en prissent. Que dire de plus ? Vaincus par la malice de cette
femme, ivres, ils acceptèrent de révéler ce qu’elle leur demandait, que
l’un lui apprît les paroles qui leur permettaient de descendre du ciel et
l’autre celles qui leur permettaient d’y remonter. Quand elle les sut, elle
monta aussitôt au ciel. A son arrivée, Dieu fit son enquête et fit d’elle
Lucifer, la plus belle des étoiles, comme elle avait été la plus belle des
femmes. Quant aux anges, Dieu les convoqua et leur demanda de choisir
entre un châtiment en ce monde, ou dans l’autre. Ils choisirent ce monde
et furent jetés, tête la première, attachés à des chaînes, dans le puits du
diable où ils resteront jusqu’au jour du jugement. Voilà ce que raconte ce
faussaire, fils aîné du démon, Mahomet.
On trouve à Alexandrie le pain le meilleur et le plus blanc de toute la
région. On vend quatorze beaux pains pour un gros. Ici, le florin vaut
vingt-deux gros vénitiens, le besant d’or, vingt-six, le double d’or, vingt-
huit. L’hyperpère, qui n’est pas d’or pur, vaut douze gros, une drachme
et deux caroubes. Un gros de Venise vaut vingt-deux caroubes, c’est une
petite monnaie de cuivre ou de bronze. Deux milliers, qui ne valent rien
ailleurs, valent ici un gros 1 2 .
1 . L’interdiction se trouve dans la sourate u, 2 1 6.
2. Le florin, monnaie de Florence, valait en général alors douze gros et demi. Le double
d’or, comme son nom l’indique, valait environ deux florins. Par besant d’or, Symon désigne
sans doute le dinar d’or. L’hyperpère, frappé à Byzance, avait perdu beaucoup de sa valeur
au xiii' siècle en raison de dévaluations successives.
980
PÈLERINAGES EN ORIENT
39-41
D’ALEXANDRIE AU CAIRE, LE NIL
Nous avons repris notre route le mercredi après la fête de saint Luc 1 .
Nous avons traversé, sous les insultes de la populace, des jardins et des
vergers magnifiques, pleins de hauts palmiers et d’arbres fruitiers, et nous
avons atteint, à un mille de la porte de la ville, le port où l’on s’embarque
pour Babylone 2 . Là, nous avons navigué sur le canal que le sultan a fait
construire, dont les rives sont bordées de palmiers et d’arbres fruitiers et,
sur près de trois milles, de grands et beaux bâtiments. Nous avons atteint
Fouah, située sur la grande et célèbre rivière du Gyon, l’un des quatre
fleuves du Paradis 3 aujourd’hui appelé Nil par les Égyptiens. Fouah est à
un mille du canal, à un jour de distance d’Alexandrie et à trois jours de
navigation agréable du Caire. La ville est entourée de tous côtés de jardins
magnifiques, de vergers où poussent la canne à sucre et le coton, qui
fleurit sur de petits arbustes comme une rose sur un rosier, de très hauts
palmiers, de melons d’orangers et de toutes sortes d’arbres fruitiers. Il y
a une très grande abondance de fruits, notamment de pommes de paradis
et de figues du pharaon. À mon avis, la saveur des pommes de paradis est
incomparable. Elles sont oblongues et quand elles sont mûres leur couleur
est un beau jaune, leur apparence est des plus belles, leur odeur est des
plus suaves, leur saveur des plus délicieuses, leur consistance des plus
douces. Si on les coupe transversalement, on y voit clairement la figure
du Christ pendu à la croix. Elles ne poussent pas sur un arbre, mais sur
une sorte d’herbe aussi haute qu’un arbre appelée musa, dont la feuille est
semblable, pour sa forme et sa couleur, à l’herbe que les Anglais appellent
radighe 4 , mais elles sont beaucoup plus longues et larges, elles ont de
deux à six pieds de long et un ou deux de large ; elles protègent le fruit
des attaques du vent et de la pluie. Cette herbe ne donne qu’une fois du
fruit, après la récolte, elle se dessèche et à sa place une autre surgit de la
racine, qui porte du fruit l’année suivante. Les figues du pharaon ont la
même couleur et la même forme que les autres figues, mais leur goût est
très différent ainsi que leur manière de croître. Leur goût est douceâtre,
presque nauséabond, elles sont creuses et noires à l’intérieur et poussent
sur de grands arbres aux nombreuses branches qui ne perdent jamais leurs
feuilles et ne ressemblent pas aux autres figuiers. Les fruits ne viennent
pas, comme pour les autres arbres, sur des rameaux, mais directement sur
1. Le 18 octobre.
2. Sous ce nom était désignée la vieille ville chrétienne du Caire.
3. On identifiait communément le Nil avec le Gyon, cité dans la Genèse comme un des
quatre fleuves du Paradis terrestre.
4. Musa , en arabe mozeh, nom du bananier. Le mot radighe, radish, désigne le raifort.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 981
les grosses branches auxquelles ils sont attachés par de toutes petites
tiges. On trouve ces figues dans toute l’Égypte et on les vend pour rien
De Fouah au Caire, on ne peut trouver des vivres à acheter en suffi-
sance, il faut donc se procurer à Alexandrie ou à Fouah ce qui est néces-
saire pour les trois jours de navigation. On ne circule presque pas par
terre, car on remonte et descend le fleuve sans peine et sans dépenser
grand-chose, il en coûte à peine trois drachmes 1 2 . Il est toutefois plus diffi-
cile de remonter le fleuve que de le descendre ; c’est impossible sans voile
ou sans un bon équipage de rameurs, car, bien que le courant soit faible,
il est quand même un empêchement.
Ce grand et célèbre fleuve est d’une longueur infinie. En le remontant
de la mer Méditerranée pendant trente longs jours de navigation, on
atteint, dit-on, l’Inde Supérieure, la Terre du prêtre Jean 3 . Ce fleuve est
pour la navigation le plus agréable, pour son aspect, le plus beau, pour la
traversée, le plus doux, pour les poissons, le plus riche, pour les oiseaux,
le plus fréquenté, pour ses propriétés le plus efficace et le meilleur, pour
la boisson, le plus délectable ; il ne fait aucun mal et est tout à fait adapté
à la nature humaine. On ne pourrait en dire que des louanges s’il n’abritait
pas des animaux très mauvais, semblables aux dragons, qui dévorent les
hommes et les chevaux s’ils les trouvent dans l’eau, mais n’hésitent pas
à les attaquer sur la rive. Cet animal est appelé par les gens cocatrix.
Toutes les rivières d’Égypte, grandes et petites, viennent de ce fleuve,
c’est le fleuve ou du moins un grand bras de ce fleuve qui passe à
Damiette, où le bienheureux Louis, le très chrétien roi de France, fut pris
par les Sarrasins et emmené captif, à la honte des chrétiens et à l’honneur
de ces fils du diable. On parle de ce fleuve dans l’Exode et dans les
Psaumes.
42-47
LES CAMPAGNES D’ÉGYPTE
Il ne pleut que rarement, presque jamais, en Égypte, car, par un décret
du Dieu tout-puissant, elle est privée des nuages porteurs de pluie et, par
un privilège spécial, jouit d’un ciel d’une admirable sérénité. Mais
comme, à 1 ’exception de quelques petites collines, la terre arable est toute
plane depuis la mer jusqu’au désert de sable qui entoure Le Caire, elle se
trouve pendant la plus grande partie de l’année au même niveau que le
fleuve. Or, selon les dispositions de la divine Sagesse, le fleuve croît
1 . Le figuier du pharaon est le figuier sycomore, arbre originaire d’Égypte et dont le bois,
léger et imputrescible, a étc utilisé pour faire les cercueils des momies.
2. Syrnon désigne ainsi le dirrhem d’argent.
3. L’Éthiopie. Voir l’Introduction.
982
PÈLERINAGES EN ORIENT
chaque année, au mois de juin, à peu près huit jours avant la Saint- Jean 1
et décroît aux environs de la fête des saints Denis et Éleuthère 2 . Il croît
tant qu’il couvre admirablement toute la terre, à l’exception des petites
collines sur lesquelles habitent les gens et, en s’attardant sur cette terre, il
remplace la pluie. Le reste du temps, les paysans puisent l’eau dans le
fleuve et les canaux avec des roues entraînées par des bœufs et munies de
coupelles et la répandent pour irriguer la terre là où c’est nécessaire, si
bien que la terre produit plus encore ; ils se nourrissent de tout ce qu’elle
leur donne et le conservent.
Ce pays est le plus noble et le plus beau du monde tant il est plaisant
et riche, agréable, doux, opulent, plat et cependant fort. Il a plus que tous
les autres une abondance de productions, notamment le blé, l’orge, les
fèves, le sucre, le coton, mais il manque totalement de pommes et de
poires, si abondantes en Occident. Pendant toute l’année, sauf pendant la
crue, il est orné de roses et d’autres plantes, belles à voir, agréables à
sentir, savoureuses à goûter, avec lesquelles on prépare l’eau de rose, dont
le parfum atteint les sommets de la perfection. Les bœufs sont d’une taille
étonnante, les brebis semblent de petits bœufs, certaines ont des queues
épaisses, très grasses, larges et laineuses, pesant parfois soixante-dix
livres. Leur laine est excellente, quoique épaisse. Les chèvres sont petites,
avec des cornes courtes et recourbées et des oreilles longues d’un pied et
plus, larges au sommet et pendantes comme celles des chiens de chasse.
Leur tête, dans la partie antérieure, est creuse comme une bêche et parfai-
tement apte à arracher du sol les céréales et les herbes. C’est heureux, car
le pays n’est pas riche en forêts ni en arbres, excepté les arbres fruitiers.
Ils n’ont pas de bois de construction en dehors de celui qu’ils achètent
dans les pays chrétiens et que les marchands leur apportent, oublieux de
la crainte de Dieu, au détriment de la justice et du salut de leur âme et,
hélas, pour leur damnation étemelle. Certaines chèvres sont toutefois
semblables à celles de nos régions.
L’Égypte nourrit d’innombrables chameaux, puisqu’elle est très plate,
sans pierres et sans pluie. Ils ne trouvent que rarement, en quelques
endroits, des pierres qui pourraient les faire trébucher. Elle a aussi quan-
tité de chevaux et d’ânes, vifs et rapides. Les chevaux ne sont pas grands
et pas assez forts pour porter des cavaliers armés, mais ils sont vifs et
rapides, tout à fait semblables aux chevaux que montent les enfants
irlandais.
Il y a aussi des pigeons, poules et oiseaux en grand nombre et toutes
sortes d’autres oiseaux de prix. Ceci, parce que le sultan offre trois mille
drachmes, soit cent cinquante florins, à la personne, quelle que soit sa
condition, qui lui apporte un gerfaut vivant et, pour un gerfaut mort, il
1. Le 24 juin.
2. Le 9 octobre.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 983
donne mille cinq cents drachmes, soit soixante-quinze florins. Il ajoute à
cette somme des cadeaux princiers qu’il distribue sans compter et nourrit
ces gens de pain et de vin tant qu’ils n’ont pas été payés jusqu’au dernier
sou. Il agit comme l’ont fait ses prédécesseurs et comme le feront ses
successeurs.
Tous les quadrupèdes d’Égypte se nourrissent d’orge, de fèves sèches
cassées et d’une herbe appelée trifolium , en anglais cowigrass (trèfle),
aussi nourrissante que le blé, que l’on conserve comme lui ; ils la sèment
et la ramassent comme du foin, puisqu’ils n’ont pas de prés et n’en dési-
rent pas. Les chameaux se nourrissent aussi des pierres ou des os qu’ils
trouvent dans les dattes.
Les paysans d’Égypte sont dégénérés, vils, plus semblables par leurs
mœurs et leur conduite à des bêtes qu’à des personnes humaines. Ils
vivent sur les collines dans des maisons de torchis et de briques cuites au
soleil. Aucun fossé, aucune fortification ne les protège et, comme la
majorité des Sarrasins, ils sont désarmés, incapables d’attaquer l’ennemi
et de défendre leur patrie. Mais, en toute confiance, ils se jugent protégés
et défendus contre les attaques ennemies pour trois raisons. La première
est la force de l’armée du sultan, trente mille cavaliers cantonnés dans la
citadelle du Caire. La seconde est l’abondance de l’inondation du fleuve,
qu’ils peuvent faire se répandre sur la totalité de leurs terres en raison de
leur platitude et devenir ainsi inexpugnables. La troisième est l’aridité du
désert de sable, qui est pour eux comme une forteresse, entourant toute
leur terre jusqu’à la mer Méditerranée. Ainsi, on ne peut entrer en terre
égyptienne, sinon par la mer, par le désert ou en descendant de l’Inde par
le fleuve. Il n’y a aucune autre entrée possible.
48-52
LE CAIRE
De Fouah, nous avons atteint sur notre bateau la très grande et très
célèbre ville du Caire. A mon avis, elle est au moins deux fois plus grande
que Paris et quatre fois plus peuplée, et je suis sans doute en dessous de
la vérité. Elle n’est entourée ni de fossés ni de remparts, ni munie de
défenses, en dehors de portes au centre de la ville, fort bien recouvertes
de lames de fer et d’un mur au pied de la citadelle qui s’étend vers le nord
sur environ un mille. Si on la compare à Paris, on peut dire qu’elle n’est
pas construite, car la plupart des bâtiments sont de briques et de torchis
dans leur partie inférieure et, à la partie supérieure, de fines barres de bois,
branches de palmier, de canne à sucre et de torchis. Mais à l’intérieur ils
semblent « la maison de Dieu et la porte du ciel 1 », car ils sont merveil-
1. Genèse, xxvm, 17.
984
PELERINAGES EN ORIENT
leusement décorés d’une grande variété de superbes peintures et pavés de
marbre et d’autres matériaux précieux. On les lave chaque jour, ou tous
les deux jours avec soin, on balaie toutes les saletés. Quant aux rues, elles
sont étroites, sombres, toutes en courbes et angles, pleines de saletés et
elles ne sont pas pavées. Les rues principales, qui sont rectilignes, sont
emplies d’une foule incessante, barbare et vulgaire, de sorte qu’on a la
plus grande peine à aller d’un bout à l’autre. Aussi, les nobles ne se dépla-
cent-ils qu’à cheval, tandis que les hommes de condition, les femmes et
les marchands qui veulent traiter en hâte une affaire vont sur des ânes.
C’est ce qui explique que, selon des personnes dignes de foi, trente mille
ânes sont placés aux carrefours pour être loués à ceux qui veulent s’en
servir dans la ville ou en dehors et d’autres ânes sont gardés pour d’autres
services.
Il y a aussi dans la ville des chameaux et des chèvres en nombre infini.
Il faut savoir que dans toute la terre d’Égypte et dans l’Inde, on n’utilise
ni charrettes ni d’autres véhicules, comme en Occident ; tout est trans-
porté par bateau, ou sur des chameaux, des bœufs et des ânes.
Je ne dis rien des richesses du Caire, car il serait trop long de les énu-
mérer par écrit ou oralement, or et argent, étoffes d’or et de soie, de coton,
de lin, tissées de différentes manières, pierres éclatantes, perles et pierres
précieuses, vases d’or, d’argent, de bronze, superbement décorés dans le
style sarrasin, verres agréablement ornés, comme on en trouve d’ordinaire
à Damas, baume, huile, miel, poivre, sucre, épices variées et bijoux
innombrables. Il faut savoir aussi que toute l’année, comme dans le reste
de l’Égypte, on y trouve des roses et d’autres plantes, ainsi que des fruits
frais. J’ai vu pendant tout l'hiver des fèves fraîches et, le dimanche avant
la Quadragésime, à Alexandrie, dans la maison du consul de Venise, des
figues fraîches et mûres, que l’on trouvait d’ailleurs en quantité en ville.
53-56
LE CAIRE, LES SARRASINS, LE SULTAN
On trouve au Caire des hommes et des femmes de toutes les tribus,
langues et nations sous le soleil. Ils sont tout à fait semblables aux habi-
tants d’Alexandrie et, du plus petit au plus grand, pratiquent la diabolique
religion musulmane et, de l’émir au sultan, sont des sodomites mauvais
et pervers ; beaucoup d’entre eux ont commerce avec les ânes et les bêtes.
Selon des personnes dignes de foi, le sultan a soixante femmes et mille
servantes qui demeurent en permanence dans la citadelle. Les autres ont
trois ou quatre femmes et beaucoup d’entre eux, sept. C’est dans le Coran,
sourate vu : « Épousez deux, trois ou quatre épouses, à moins que vous
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 985
ne craigniez de ne pouvoir les maintenir en paix » C’est ce que dit ce
porc de Mahomet, destructeur de la pudeur et de la chasteté.
La ville du Caire est dans une plaine au pied d’un mont sablonneux et
stérile. Elle s’étend en longueur, entourée de toutes parts d’un désert de
sable. Il faut huit jours de voyage pour le traverser vers l’est en allant
vers Jérusalem ; vers l’ouest, en allant vers une ville de Barbarie appelée
Barca 1 2 , il en faut quinze et, vers le sud, en allant vers le royaume de
Nubie, il en faut douze. Le pays n’est plat et fertile qu’au nord, je l’ai
décrit plus haut. La longueur de l’Égypte est donnée par celle du fleuve,
quinze journées de voyage.
Le Nil longe la ville sur un demi-mille, il est bordé de vergers et de
jardins avec des arbres magnifiques. On y trouve une place carrée entou-
rée d’un mur bas, appelée Mida. C’est là que le sultan vient se récréer
avec les émirs et les autres nobles de son armée. Ils jouent à un jeu très
semblable à celui des bergers en terre chrétienne, avec une balle et des
bâtons recourbés, mais ils jouent à cheval. Toutefois leur jeu n’a rien de
militaire, ils ne cherchent pas si les chevaux ou les cavaliers sont agiles,
forts, ou font preuve d’autres qualités guerrières, comme on le fait pour
les chevaliers chrétiens lors des joutes, des tournois et des autres exerci-
ces guerriers. Sans aucun doute, les chevaux et les cavaliers sont blessés
dans ces jeux et rendus inaptes au combat. C’est pourquoi le sultan les
autorise rarement et les remplace par la chasse ou des jeux efféminés. Au-
dessus de la place, est édifié un pavillon grand et haut d’où les épouses
du sultan et les autres dames nobles regardent le jeu sans être dans la
presse de la foule des spectateurs. Elles sont attentives aux exploits du
sultan et, quand il frappe la balle, les spectateurs le félicitent et l’accla-
ment en sonnant de la trompette, en battant de tambours au son rauque,
en poussant de telles clameurs qu’elles pourraient arrêter Arcturus dans
sa course ou faire disparaître Sodome et ses habitants. Le bruit des
chevaux, les collisions des cavaliers, les ruées des spectateurs feraient
croire que les bases de la terre, ses colonnes et ses piliers vont s’effondrer,
entraînant le bouleversement de tout l’univers.
La citadelle du sultan est à peu près au centre de la ville au sommet
d’une colline face à l’orient. Elle est vaste, belle, bien fortifiée, avec des
maisons d’habitation, des boutiques, et d’autres bâtiments utilitaires : tout
est beau et porte la marque de la magnificence impériale. On dit qu’elle
a un mille de tour et est distante de la ville d’un jet de baliste. Dix mille
cavaliers, parmi les meilleurs, y sont à demeure, payés pour former la
garde personnelle du sultan. D’autres demeurent dans la ville. Tous,
comme les autres cavaliers sarrasins, montent comme les dames, sur des
selles basses avec des étriers courts. Sur le devant de la selle est fixé un
1 . Sourate iv, 3. La citation est à peu près fidèle.
2. En Libye, à l’est de Benghazi.
986
PÈLERINAGES EN ORIENT
anneau portant une masse pour la protection et la défense du cavalier. Ils
sont armés d’une épée recourbée et beaucoup d’entre eux, surtout les
Turcs, sont d’excellents archers. Leurs arcs sont en corne et leurs flèches
triangulaii ïs, insérées dans le bois comme une lame de couteau dans le
manche, lis ne tuent les oiseaux qu’en l’air avec ces flèches.
Les Turcs diffèrent des Sarrasins par leur aspect, comme les Indiens ou
les Éthiopiens en diffèrent par leur couleur. Ils ont des visages courts,
larges dans la partie supérieure, étroits vers le bas. Leurs yeux sont très
petits et tout à fait semblables à ceux de la belette qui chasse les lapins
dans leurs terriers. Leur nez est semblable à celui des Indiens et leur barbe
a de grandes affinités avec celle du chat. Leurs femmes leur sont tout à
fait semblables, dans tous les détails.
Les fondations et les murs de la citadelle du sultan sont tous construits
d’une pierre de même aspect que celle utilisée pour construire la muraille
de Paris. Cette citadelle est munie de toutes sortes d’engins de guerre,
mais elle manque d’eau et ses murs sont, nous a-t-on dit, assez faciles à
percer. En face de la citadelle, il y a dans la ville un très beau lac, couvert
d’oies et d’autres oiseaux aquatiques en hiver ; il est entouré d’arbres et
très riche de poissons de toutes sortes. Les pêcheurs doivent un lourd
tribut au sultan et lui apportent parfois du produit de leur pêche.
Il faut savoir que le sultan mange assis par terre, de façon bestiale,
comme le font tous les autres musulmans. On ne lui prépare pas sa nourri-
ture dans la forteresse, mais ailleurs en ville. On ne dresse pas de table
dans sa salle, où on ne trouve ni siège, ni nappe, ni serviette. À la place
de la table, ils apportent des plateaux ronds décorés avec art d’or et d’ar-
gent, un peu surélevés, et les posent devant les convives garnis de nourri-
ture dans de grandes coupes de poterie. Ils mangent comme des porcs ou
des chiens, peu soucieux de la politesse qui les a fuis avec la rapidité d’un
lièvre. Ils se lèchent les doigts, ils souillent leur barbe et se livrent à toutes
sortes de grossièretés inexplicables jusqu’à ce qu’ils soient repus. Dès
qu’ils se lèvent, un peu alourdis par leur graisse, d’autres les remplacent
et mangent dans les mêmes coupes, exactement de la même façon. Et la
scène recommence jusqu’à ce que tous soient repus. Les restes sont
ramassés par les serviteurs et vendus sur le marché. Ils valent sans doute
cher, car l’on dit que le sultan dépense rien que pour lui seul mille drach-
mes par jour, sans compter ce qui est prévu pour sa garde.
Dans cette ville comme dans toute l’Égypte, la justice et l’équité sont
si bien respectées que tous, nobles et vilains, jeunes et vieux et pèlerins
quelles que soient leur religion et leur condition, sont punis de peines
égales, sans rachat possible, surtout s’ils sont condamnés à mort. Ils sont
alors mis en croix, ou décapités, ou coupés en deux à l’épée.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D'IRLANDE EN TERRE SAINTE 987
56-58
LE JARDIN DU BAUME
Au nord de la ville, est situé le lieu appelé Materia où se trouve la
célèbre vigne, située dit-on jadis en Engaddi, d’où coule le baume. Elle
est gardée soigneusement par trente hommes, car elle constitue une
grande part du trésor du sultan. Elle ne ressemble pas du tout aux autres
vignes ; c’est un petit arbuste odoriférant, très bas, très frêle, fragile
comme le noisetier avec une écorce identique à la sienne et une feuille
comme celle du cresson. Tout à côté se trouve une source permanente que
le Seigneur Jésus fit jaillir de son pied à la demande de sa douce Mère.
Elle s’était arrêtée là avec son Fils alors qu’elle fuyait la persécution
d’Hérode et souffrait d’une terrible soif. Cette source est enclose d’un
mur à l’intérieur duquel se trouvent de belles chapelles. Chaque samedi,
les pèlerins chrétiens d’Occident, les Jacobites et autres schismatiques et
même parfois des Sarrasins s’y rassemblent pour chanter pieusement les
vigiles à la louange de la Vierge glorieuse ; ils se lavent et lavent leurs
malades à la source et se baignent dans un endroit prévu pour cela. Par
les mérites de la Vierge, de nombreux malades sont guéris et elle apparaît
parfois en personne aux Sarrasins, comme nous l’ont affirmé sous
serment les gardiens qui l’ont eux-mêmes vue souvent de leurs propres
yeux marcher près de la source.
Toute la vigne est arrosée par l’eau de cette source, puisée par une roue
à godets mise en mouvement par des bœufs ; elle en tire sa vigueur et
la preuve en est qu’elle ne peut pousser nulle part au monde à moins
d’être arrosée par cette eau. Les gardiens nous ont juré aussi que les
bœufs qui font tourner la roue ne peuvent être contraints à puiser de l’eau
le dimanche et que, envers et contre tous, ils observent le repos domi-
nical.
Comme je l’ai dit, cette vigne est un petit arbuste, aux branches légères
et courtes, à peine d’un pied de long d’où sortent chaque année des
rameaux de deux ou trois pieds de long qui ne portent aucun fruit. Les
chrétiens, sous la conduite des gardiens du jardin, entaillent en forme de
croix l’écorce avec des couteaux ou des pierres tranchantes et, par ces
entailles, le baume coule en abondance à certaines dates et on le recueille
dans des flacons de verre. Les gardiens assurent que le baume est meilleur
et plus abondant quand les entailles sont faites par des chrétiens plutôt
que par des Sarrasins. C’est pourquoi ils prennent pour cette tâche des
chrétiens et non des musulmans circoncis et impurs.
Au nord de cette source il existe un endroit où, dit-on, se trouvait un
château du pharaon. On y voit deux colonnes carrées dont l’une est à mon
988
PÈLERINAGES EN ORIENT
avis plus grande que celle qui se trouve à Rome et que le peuple appelle
L 'aiguille de saint Pierre 1 .
59-60
LE ZOO ET LES PYRAMIDES
Assez près de la citadelle du sultan se trouve un lieu où l’on garde des
éléphants. Nous en avons vu trois, solidement attachés à des poteaux de
bois par de grosses chaînes de fer qui leur enserraient le cou et les pattes.
Ce sont des bêtes énormes et d’aspect peu gracieux, mais elles semblent
bien avoir la force étonnante que leur attribue l’Écriture en raison de leur
masse et de leur taille. À côté, nous avons vu une autre bête appelée
girafe, très belle à voir, gracieuse, avec la peau tout à fait semblable à
celle du cerf et un cou très long qu’elle étire vers le haut quand elle
marche. Son corps n’est pas très grand, mais elle est plus haute qu’un
cheval, surtout sur le devant, ses membres antérieurs sont bien plus longs
que les postérieurs.
À un mille environ au sud du Caire se trouve Babylone, le long du Nil.
En face, à l’ouest, il y a une île oblongue dans le fleuve sur laquelle se
dressait jadis la grande et célèbre forteresse du pharaon, toute construite
en briques cuites. On en voit encore les fondations d’une épaisseur et
d’une solidité étonnantes, ainsi qu’une partie des murs, abîmés par les
gens. Au-delà de cette île, à trois milles, en bordure du désert, on voit les
greniers que Joseph fit faire et dont parle l’Écriture. Il y en a trois, deux
sont d’une telle largeur et hauteur que, de loin, ils semblent plus le
sommet d’une montagne que des greniers. Le troisième est plus petit,
mais de la même forme que les deux autres. A la base, ils sont carrés et
très larges, plus ils s’élèvent, plus ils se rétrécissent de sorte qu’au
sommet le carré a pris la forme d’une aiguille.
On assure qu’à côté est le départ d’un souterrain long de dix milles qui
passe sous le fleuve et sous la ville et aboutit au château du Pharaon près
de la vigne du baume.
A un mille à l’est de la ville, on trouve le très grand et très célèbre
cimetière des Sarrasins. Des chapelles sont construites sur les tombeaux,
si bien qu’à le voir on dirait une ville plus qu’un cimetière.
Au sud, est situé l’endroit où Dieu a ordonné à Moïse de faire sortir
d’Égypte le peuple d’Israël. Une tour a été édifiée en mémorial.
1. C’est l’obélisque rapporté d’Héliopolis par Caligula et qui est aujourd’hui devant
Saint-Pierre de Rome.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 989
62-67
BABYLONE, LA VILLE CHRÉTIENNE
C’est à cette ville de Babylone que les galères et les nefs qui circulent
sur le fleuve abordent et sont déchargées. La ville n’est ni murée ni forti-
fiée. Elle est plus petite que Le Caire, mais tout ce que j’ai dit du Caire
peut s’appliquer à Babylone, si ce n’est qu’il y a moins d’ânes à louer.
Elle est aussi plus éloignée de la colline sablonneuse au pied de laquelle
elle s’étend comme Le Caire, car le cimetière est situé entre elle et la
colline.
Il y a dans la ville une très belle et charmante église édifiée en l’hon-
neur de la bienheureuse Vierge et appelée Sainte-Marie-de-la-Cave. On
montre sous l’autel le lieu très saint où elle se cacha, dit-on, pendant sept
ans avec son très doux fils Jésus jusqu’à la mort d’Hérode. Avec Joseph
que l’ange avait averti, elle avait fui la persécution inexorable d’Hérode
contre son très doux enfant. On montre aussi le puits creusé dans la pierre
dans lequel elle baignait et lavait le fruit de son sein avant de le prendre
pour le bercer maternellement dans ses bras virginaux. En face, sur la
gauche, un autel consacré à la Vierge sur lequel moi, frère Symon, j’ai
célébré une messe solennelle en la fête de la Purification de la Vierge 1
1324. Cette église a été affectée par le sultan au culte chrétien à la
demande de Guillaume Bonnemain 2 , citoyen de Montpellier, en la fête
de la nativité de la Vierge 3 1323. Auparavant, le sultan avait, durant trois
ans, odieusement persécuté les chrétiens de la ceinture et beaucoup
avaient été mis à mort. Alors, par crainte de la mort, beaucoup de Jacobi-
tes furent contraints de renier le Christ Dieu et d’affirmer que ce porc
immonde de Mahomet était l’envoyé de Dieu et son prophète. A la même
époque, un monastère de femmes suivant la règle de saint Macaire fut
détruit par ces fils du démon. Il était dédié à saint Martin, et se trouvait le
long de la rue, entre les deux villes. Dans l’église de ces religieuses,
repose le corps de mon compagnon, frère Hugues l’Enlumineur, qui,
après avoir souffert sept semaines de la fièvre quarte et de la dysenterie,
mourut le 6 des calendes de décembre 4 au Caire, dans la maison d’un
Sarrasin.
A Babylone se trouve aussi l’église Sainte-Barbe dans laquelle, dit-on,
est conservé son corps. On n’y célèbre plus le culte depuis la persécution.
1. Le 2 février.
2. Sur cette mission de Bonnemain, voir l’Introduction.
3. Le 8 septembre.
4. Le 26 novembre.
990
PÈLERINAGES EN ORIENT
[Suit un bref récit du martyre de deux Jacobites.]
Une autre église est consacrée à saint Michel Archange. On y célèbre
les offices selon le rite grec. Là réside un caloyer, un moine grec qui est
patriarche des Grecs. Il se montre très bienveillant envers les pèlerins qui
se rendent au mont Sinaï, les conseille et les informe sur la route à suivre
et leur donne parfois des lettres de recommandation qui sont très utiles en
cas de besoin. Au pied de ce mont, qui est à treize jours de marche, il y a
en effet un monastère de moines grecs où demeurent, dit-on, cent moines.
On conserve dans l’église en grande révérence la tête de la bienheureuse
vierge Catherine ; il en émane encore aujourd’hui une huile qui guérit.
On voit aussi à Babylone l’église Sainte-Marie-de-la-Scala, ainsi
nommée car l’on y accède par un escalier. Elle renferme une colonne de
marbre très vénérée des chrétiens où l’on dit que la Vierge Marie a parlé
à un Jacobite choisi au sujet de la libération des chrétiens souffrant de la
persécution. C’est là que réside un moine jacobite, patriarche des Jacobi-
tes qui, comme l’autre patriarche, fait avec piété de nombreuses aumônes
aux chrétiens et aux pèlerins.
68-72
LES COUVEUSES, LE MARCHÉ D’ESCLAVES
Immédiatement en dehors de la porte de la ville, à gauche, sur la route
du Caire, près du monastère Saint-Martin, il y a une maison longue et
étroite dans laquelle, avec l’aide du feu, en l’absence des coqs et des
poules, on fait éclore les œufs de poule en telle quantité qu’on ne peut
compter les poussins. A l’intérieur de cette maison, de chaque côté, sur
toute la longueur, il y a une banquette de terre de la hauteur d’un autel sur
laquelle sont posés des poêles ou des fourneaux. On y dépose les œufs et
on entretient un feu doux jour et nuit pendant vingt-deux ou vingt-trois
jours. Au bout de ce temps, les poussins sortent des œufs en telle quantité
qu’on les vend non à l’unité, mais à la mesure, comme du blé. Et il est
exact que nous avons vu sur la route entre les deux villes des « bergers »
de poules et de poussins qui en nourrissaient deux ou trois mille, selon
notre estimation, avec du grain tombé des charges des chameaux.
A peu près au centre de cette ville, il y a un endroit appelé Gazani où
se tiennent quelques-uns des esclaves du sultan. On y trouve une petite
chapelle dans laquelle, comme au Caire, moi, frère Symon, j’ai célébré
quelquefois la messe pour leur réconfort. A propos de ces esclaves et des
captifs chrétiens qui sont à Babylone, au Caire ou ailleurs en terre sarra-
sine, il ne faut pas ajouter foi aux fables que racontent des femmes sans
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 991
jugement et qui courent par les rues, selon lesquelles ils seraient attachés
au joug comme des bœufs pour labourer et seraient employés comme des
bêtes à travailler la terre. Quoique privés de liberté, ils jouissent d’un
certain statut, notamment les maçons, charpentiers et autres artisans que
le sultan apprécie particulièrement. Il leur donne, comme aux autres
ouvriers, un salaire raisonnable en pain et en argent, selon leur compé-
tence et le travail fourni. Et il se montre humain envers leurs femmes et
leurs enfants ou les autres captifs en leur faisant distribuer du pain et de
l’argent. À mon avis, beaucoup d’entre eux ont le nécessaire pour vivre
plus que s’ils étaient dans leur patrie. Reste néanmoins qu’ils ont la
douleur de ne pouvoir rentrer chez eux ni d’observer le repos dominical,
car les Sarrasins fêtent le vendredi, comme je l’ai dit, et ils doivent faire
comme eux.
Il faut savoir que dans ces deux villes les gens de toute religion, à l’ex-
ception des musulmans, hommes, femmes, nourrissons, jeunes et vieux
sont exposés en public et vendus comme du bétail, particulièrement les
Indiens schismatiques et les Nubiens des deux sexes qui sont de la couleur
des corbeaux ou du charbon. Les Indiens sont en guerre incessante avec
les Arabes et les Nubiens et donc, quand ils sont pris, ils sont mis à rançon
ou vendus. Il est dit dans le Coran, sourate lvi : « Les infidèles ou ceux
qui n’obéissent pas à la loi, que vous avez vaincus, qu’ils perdent la tête ;
les captifs, qu’ils soient fermement attachés jusqu’à ce qu’ils se rachètent.
Dieu pourrait en tirer vengeance, mais il veut que ce soit vous qui le fas-
siez. » Et dans la sourate xvn : « Que nul ne tourne le dos dans le combat
contre les infidèles, sinon il ira au feu étemel, mais que les combattants
pris soient tués ou emmenés en captivité '. »
73-80
MORT D’HUGUES, DÉPART DU CAIRE
POUR LA PALESTINE
Nous avons vu bien d’autres choses dans ces villes et ailleurs en Egypte
que nous n’avons pas rapportées dans ce livre. Je ne veux cependant pas
passer sous silence et ne pas confier à l’écrit que, hélas, dans la ville du
Caire, un sort malheureux fit lever un tourbillon de vent du nord, porteur
de mort, et provoqua un flux de ventre torrentiel chez notre frère Hugues
qui logeait chez un Sarrasin, comme je l’ai dit. Il était battu comme un
petit navire entre les rochers de la fièvre et, finalement, ô douleur, son
âme se sépara de son corps, comme le gouvernail d’un navire dans la
tempête. Me voyant privé de mon compagnon, auquel j’étais attaché par
de tels liens d’affection, je me mis à pleurer et à me lamenter.
1 . Les citations sont à peu près fidèles, mais il s’agit des sourates lvn, 4-5 et vin, 15-16.
992
PÈLERINAGES EN ORIENT
[Il reprend une série de comparaisons bibliques pour peindre sa douleur.]
Puis j’ai cessé mes lamentations, contenu virilement mes pleurs et
enterré mon compagnon, comme je l’ai dit plus haut.
Je me suis rendu ensuite en hâte chez le sultan qui demeurait alors dans
la citadelle, accompagné de quatre pèlerins qui étaient venus à pied.
Grâce à l’intervention de notables génois et avec l’aide des druchemani,
c’est-à-dire des interprètes, nous avons heureusement obtenu la licence
de nous rendre au sépulcre du Seigneur, moi, deux serviteurs et un pèlerin
et d’y entrer ainsi que dans toutes les églises et lieux saints sans payer de
tribut. Nous pouvions traverser toute la Terre sainte et l’Égypte en paix,
librement et sans péage. Pour le certifier, on nous remit une lettre patente
portant le signe spécial du sultan ; elle avait près d’un bras et demi de
long. Ce signe est un dessin médiocre d’une main, doigts étendus, que le
sultan trace de sa propre main avec un roseau et de l’encre noire et il
n’autorise personne à le tracer. Tous les émirs et autres personnes qui
prennent connaissance de ce document se découvrent, s’inclinent pour le
baiser avec révérence et passent la lettre autour de leur tête et de leur cou
en signe d’obéissance en proclamant hautement des louanges en l’hon-
neur du sultan qui a peint le signe.
Il y a trois interprètes qui ont renié de bouche, mais qui continuent à
croire dans le secret de leur cœur que le Christ est le vrai Dieu, a souffert
la Passion et embrassent avec piété le Sauveur du monde. Le plus âgé, le
chef, est romain, par sa naissance et sa religion, c’est un frère mineur
nommé Asselin. Avec lui, est frère Pierre, chevalier de l’ordre du Temple,
renégat et marié ; deux autres, plus jeunes, sont des Italiens de rite jaco-
bite. Ils sont très courtois, très bienveillants envers les pauvres et les pèle-
rins auxquels ils sont très utiles. Eux sont riches, vivant dans une pompe
excessive, comme des seigneurs, avec de l’or, de l’argent, des pierres pré-
cieuses, des vêtements d’or et de soie et toutes sortes d’autres richesses.
Si l’on veut en effet demander une faveur au sultan et avoir accès près de
lui, il faut oindre leurs mains de l’huile des florins et d’autres beaux pré-
sents. En présence du sultan, j’ai uni mes forces à celles de mes frères
pèlerins pour qu’ils puissent être mes compagnons sur la route du saint
pèlerinage. Comme on le verra, je suis enfin parvenu à Jérusalem, le port
ardemment désiré, après avoir été ballotté longtemps dans les flots de
l’adversité, grâce au secours infatigable de Celui qui est le soutien iné-
branlable des siens et n’oublie pas les malheurs des pauvres.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 993
81-89
LA ROUTE DANS LE DÉSERT
Nous avons loué deux chameaux et un chamelier sarrasin pour quatre-
vingts drachmes, nous avons quitté Le Caire le lendemain de la fête de
saint André Apôtre 1 1 323, comme des brebis au milieu des loups, et nous
sommes partis à travers le grand et vaste désert de sable qui entoure la
ville et dans lequel les enfants d’Israël errèrent pendant quarante ans.
Nous avons rencontré le sultan de retour de la chasse avec toute sa suite,
terrible, avec chevaux, mules, ânes et chameaux, qui couvraient le désert
sur cinq milles comme des sauterelles. Plusieurs personnes nous ont
affirmé que, quand le sultan va à la chasse ou se déplace en dehors du
Caire, il se fait accompagner de trente mille cavaliers, sans compter des
troupeaux de chameaux et d’ânes ainsi que d’une foule de piétons qu’on
ne peut compter, conduisant les animaux nécessaires au ravitaillement.
Les chameaux et les ânes sont chargés de tentes, de pain, d’eau et d’au-
tres victuailles. En effet on ne trouve dans ce désert à peu près jamais
d’eau fraîche ni rien de ce qui est nécessaire, en dehors de rares petits
arbrisseaux. Ils sont si bas et si petits qu’ils n’offrent pas d’ombre aux
voyageurs et ne sont d’aucune utilité, si bien que les Arabes et les
Bédouins font du combustible avec leurs excréments et ceux des
animaux, séchés au soleil, et allument de grands feux pour cuire du pain
sous la cendre. Ils le mangent chaud avec de l’huile ou du miel, de façon
bestiale, et n’apprécient aucune autre sorte de pain ou de nourriture.
Dans ce désert, ils vivent en famille sous des tentes oblongues basses
et noires dans lesquelles on ne peut se tenir debout et où on entre en
rampant comme les serpents. Il est dangereux de traverser leur territoire
sans une bonne et solide compagnie, surtout de nuit, car ils s’attaquent
aux voyageurs s’ils en ont la possibilité, se conduisant comme des loups
plutôt que comme des humains. Ils ont quantité de chameaux avec les-
quels ils se rendent à La Mecque où gît le corps de Mahomet, ce porc
immonde, avec des pèlerins qu’ils conduisent à grands frais ou encore à
Damas, Jérusalem et aux autres villes avec des marchands. Il est en effet
très difficile de traverser le désert sans chameaux, comme nous en avons
fait l’expérience et comme l’attestent nombre de pèlerins.
Quand ils changent de camp, ils chargent les chameaux de la manière
suivante : d’abord, ils font coucher le chameau à terre et posent une
grande selle concave près de la bosse qu’il a sur le dos ; ils y attachent
deux grandes sacoches l’une à droite, l’autre à gauche, dans lesquelles ils
mettent les femmes, les enfants, les tentes, les meules, l’eau, la farine, les
1. Le 30 novembre.
994
PÈLERINAGES EN ORIENT
ustensiles domestiques et les vivres, essentiellement le pain, l’huile, le lait
de chèvre. Ils ont trois sortes de miel, l’un fait par les abeilles et deux
autres fabriqués artificiellement, le premier avec le fruit d’un arbre appelé
caroubier, le second avec le sucre de la canne. Derrière les chameaux vont
les hommes avec les chèvres, féroces, armés d’épées attachées dans le
dos, de bâtons, de lances dont la hampe est en général une canne solide.
Leurs nobles sont vêtus comme les Sarrasins, mais leur robe a des
manches plus longues et est plus longue, très semblable à celle des Cister-
ciens. Les chameliers portent la même robe ; par-dessus, ils mettent une
veste rayée de laine grossière ou de poil de chameau, qui ressemble à une
tunique sans manches, mais elle est ouverte sur le côté et n’est pas cousue.
Mais laissons là ces loups. Nous sommes arrivés à un grand village, un
casai, du nom de Belbeis 1 qui est à une journée de route du Caire, au bord
du désert. Entre lui et la mer s’étend une belle campagne riche en blé et
en fleurs. On y trouve des chameaux et des ânes à louer et des vivres,
comme dans toute l’Egypte. Nos deux chameaux nous portaient tous
quatre dans le désert avec nos provisions et le fourrage nécessaire et, s’il
l’avait fallu, ils étaient assez résistants pour en porter davantage. Moi,
frère Symon, avec Jean mon serviteur, nous avons dormi sur le sable près
des excréments des bêtes, sans le confort d’une maison, mais couverts
d’un toit d’étoiles, entourés de chameaux et d’autres bêtes, environnés
d’ennemis. Nous supportions comme un joug au cou leur présence ;
j’osais à peine uriner debout devant eux car Bédouins et Sarrasins urinent
accroupis comme les femmes en montrant leur derrière et déclarent que
ceux qui urinent debout offensent Dieu et encourent sa malédiction. Si
seulement nous avions eu des sarments de vigne pour nous étendre et les
placer sous nos têtes au lieu de sable et d’excréments, ils nous auraient
semblé aussi confortables qu’un lit français.
De Bilbeis, nous avons fait une étape rapide jusqu’à Salathia 2 , un
village très semblable au précédent, avec abondance de vivres et beau-
coup d’oiseaux aquatiques, notamment des oies. On peut en acheter huit
pour deux drachmes et dix poules pour le même prix. Il faut savoir qu’il
est impossible de se diriger dans ce désert, car le sable, léger et ténu, est
soulevé par le vent de telle sorte que la route n’apparaît plus aux yeux des
voyageurs, ni la clarté du ciel.
Puis nous sommes arrivés à Cathiam 3 au cœur du désert, tout entourée
de sable, à deux fatigantes journées de marche de Salathia. J’ai rencontré
là un noble émir chrétien, un Arménien renégat, qui gardait la route et
collectait les péages et se montrait bienfaiteur des pèlerins, leur distri-
1 . Cette ville et les deux autres citées plus loin sont sur la vieille route caravanière entre
l’Égypte et la Syrie.
2. Es-Salihieh.
3. Katiyeh.
LE VOYAGE DE SYMON SEMEONIS D’IRLANDE EN TERRE SAINTE 995
buant largement des aumônes. Il garde la route de telle sorte que nul ne
peut venir d’Inde en Égypte, et vice versa, sans son autorisation. Il s’ac-
quitte de sa tâche avec compréhension et prudence. Il le faut, car ce
village est entouré, cerné de tous côtés par le désert, sans aucune défense
ni aucun obstacle naturel qui empêche les gens de passer. Aussi, chaque
soir, après le coucher du soleil, soit près du village, soit un peu plus loin,
tantôt à un endroit, tantôt à un autre, ou en travers de la route, on fait
passer un cheval avec un tapis ou une natte attaché à la queue sur une
distance de six à huit milles, ou plus, ou moins, selon les ordres de l’émir.
Le sable est ainsi parfaitement lisse et il est impossible à un homme ou à
un animal de passer sans que ses traces ne l’accusent. Et chaque jour,
avant le lever du soleil, le terrain est parcouru avec soin d’un bout à
l’autre par des cavaliers ; s’ils découvrent des traces de piétons ou de
chevaux, ils les suivent, arrêtent les coupables, qui sont gravement punis
pour avoir transgressé les ordres du sultan.
On trouve dans ce village toutes sortes de provisions, surtout des pois-
sons de mer et des fruits, notamment des dattes et des pommes de paradis.
Entre Salathia et Cathiam, il y a des animaux dangereux qui s’attaquent
aux hommes et les tuent. Ils ne sont pas aussi grands que des loups, mais
aussi rusés et féroces.
Après le réconfort spirituel et corporel de notre halte près de l’émir,
nous avons continué notre route à travers le désert jusqu’à Gaza, dans le
pays appartenant jadis aux Philistins et où Samson périt avec leurs chefs
dans la maison qu’il détruisit. Cette ville renferme en abondance tout ce
qui est nécessaire à l’homme. Les chrétiens de la ceinture y sont nom-
breux. C’est l’étape où s’arrêtent tous les pèlerins francs qui vont
d’Égypte à Jérusalem et vice versa et ils prennent leur repos à l’extérieur,
à l’est de la ville, avec pour toit la voûte du ciel.
[90-100. L 'itinéraire se poursuit par Hébron jusqu ’à Jérusalem, mais le
récit s 'interrompt au milieu de la description des sanctuaires.]
Traité de l’état de la Terre sainte
Guillaume de Boldensele
xiv' siècle
INTRODUCTION
Le récit de pèlerinage de Guillaume de Boldensele lui a été demandé
par le cardinal Élie Talleyrand de Périgord, un des personnages les plus
en vue de la cour pontificale d’Avignon. Évêque d’Auxerre à vingt-sept
ans, cardinal à trente ans, il décida sans doute, à la tête du parti français,
de l’élection de Benoît XII en 1334 et de celle d’innocent VI en 1352.
Froissart le montre aussi chevauchant de Tours à Poitiers en 1356 pour
tenter d’empêcher la bataille entre le roi de France et le Prince Noir. En
décembre de cette même année, il était à Metz aux côtés de l’Empereur
lors de la proclamation de la Bulle d’or définissant pour plusieurs siècles
les conditions de l’élection impériale. Ce politique était également un fin
lettré, ami de Pétrarque, qui voyait en lui un « trésor dans le champ du
troupeau du Seigneur ».
Le cardinal de Talleyrand participait activement à tous les projets de
croisade dont bruissait la cour d’Avignon dans les années 1330. La chré-
tienté ne s’est pas résignée à la perte de la Terre sainte et multiples sont
alors les traités au sujet de sa « récupération » qui parviennent au pape et
au roi de France, venant de tous les horizons sociaux et géographiques :
De recuperatione Terrae Sanctae du juriste français Pierre Dubois
(1305), Liber secretorum fidelium crucis du marchand vénitien Marino
Sanudo (vers 1320), avis du Grand Maître de l’Hôpital, Hélion de Ville-
neuve, en 1323, la liste exhaustive serait longue.
A plusieurs reprises, le «passage» sembla imminent. En 1334, qua-
rante galères de Venise, de Chypre et de France furent convoquées à
Nègrepont et, en 1336, le roi Philippe VI de Valois organisa dans les ports
provençaux et languedociens un rassemblement de toutes sortes de vais-
seaux, que Froissart qualifie « du plus bel appareil jamais fait pour aller
outre-mer ». Le vendredi saint 1336, ce même Froissart montre le pape
Benoît XII prêchant la croisade à tout un parterre de souverains, les rois
1. Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Christiane Deluz.
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION 997
de France, de Bohême, de Navarre, d’Aragon, sans compter les ducs,
comtes, barons et chevaliers. À cette occasion, tous prennent la croix,
imités par les cardinaux, parmi lesquels le cardinal de Talleyrand.
Guillaume de Boldensele rédige son traité cette même année 1336,
alors que tous les regards sont tournés vers la Terre sainte. Il rentre d’un
pèlerinage, entrepris vraisemblablement en 1334-1335, précédant de peu
celui de Ludolph de Sudheim (1336), qui a rencontré quelques-uns des
serviteurs de Boldensele restés en Égypte. Ce pèlerinage est un pèlerinage
pénitentiel, imposé en 1330 à Guillaume par le cardinal de Talleyrand
pour « apostasie ». Guillaume avait en effet quitté son couvent des Frères
prêcheurs de Minden, pour des raisons inconnues. Le personnage est
d’ailleurs difficile à saisir. La Chronique de Minden , rédigée par Henricus
de Hervordia, frère prêcheur au couvent de cette ville, nous apprend que
son nom était Otto de Nyenhusen, mais, après son départ du couvent, il
prit le nom de sa mère, pour préserver son anonymat. Les recherches
menées par un certain nombre d’érudits allemands et, en dernier lieu, par
le professeur G. Schnath ont permis, non sans difficulté, d’éclairer les
origines de notre auteur. Du côté paternel, une famille de ministériaux
— le père de Guillaume, Jean de Nyenhusen, était chambrier de l’évêque
de Brême — en train de s’élever dans la hiérarchie sociale, de doter des
couvents ; du côté maternel, une famille de haute noblesse, originaire de
la région d’Ebstorf et Lünebourg où sa présence est attestée depuis la fin
du xii c siècle. Une branche de cette famille se trouve dans les environs de
Brême au milieu du xm e siècle. Même si sa richesse et sa puissance sem-
blent en voie de déclin, elles restent encore objet de considération et le
changement de nom est peut-être lié chez Guillaume à un désir de meil-
leure reconnaissance sociale. Quand il vient demander l’absolution pour
son « apostasie », il est reçu à la cour d’Avignon avec des égards que l’on
n’accorderait pas à un simple frère en rupture de vœux, et il noue des liens
d’amitié avec Élie de Talleyrand, comme le montre le Prologue. Au cours
de son pèlerinage, il se conduit en grand seigneur, accompagné de toute
une troupe de serviteurs en livrée, et fait une entrée inusitée et remarquée,
à cheval, au monastère de Sainte-Catherine du Sinaï ; il a plusieurs entre-
tiens avec Fémir de Jérusalem : ce n’est pas un pèlerin ordinaire.
Son Traité se présente de façon classique : Prologue adressé au cardinal
de Talleyrand, itinéraire à partir de l’Allemagne avec quelques détails sur
la route maritime jusqu’à Constantinople, qui permettent surtout de
mesurer l’importance de l’avancée turque en Méditerranée. Puis c’est
Constantinople et ses monuments, notamment Sainte-Sophie, Chypre et
l’arrivée sur la côte syrienne. Boldensele la longe jusqu’à Gaza, pour
gagner l’Égypte. Il consacre plusieurs chapitres à ce pays, à ses ressour-
ces, à l’inexplicable crue du Nil, à la description du Caire, ses églises, sa
1. Nom officiel de l’ordre des dominicains.
998
PÈLERINAGES EN ORIENT
citadelle, son célèbre zoo où la girafe et l’éléphant retiennent son atten-
tion, et enfin ses non moins célèbres couveuses. Il va contempler les pyra-
mides avant de prendre le chemin du désert vers le monastère de Sainte-
Catherine, ce qui nous vaut un passage intéressant sur les Bédouins, leur
aspect, leur genre de vie. Il traite longuement de Sainte-Catherine et de
son ascension du mont Sinaï. Puis c’est la Terre sainte, consciencieuse-
ment parcourue d’Hébron aux sources du Jourdain. Une Terre sainte mal
remise des luttes qui ont abouti au départ des Francs et dont bien des sanc-
tuaires sont en ruines. On retrouve, comme dans les autres récits de pèleri-
nage, Bethléem, Jérusalem, Nazareth, le Jourdain et la mer Morte, le lac
de Tibériade, ainsi que l’évocation des souvenirs bibliques ou évangéli-
ques qui s’y rattachent. Boldensele se rend ensuite à Damas, dont il vante
l’activité marchande et les jardins, et va en pèlerinage au célèbre sanc-
tuaire de Notre-Dame de Seidnaya, avant de gagner Beyrouth où il
reprend la mer.
Mais, s’il est classique dans sa facture, le Traité de Boldensele est ori-
ginal dans son contenu. Il porte en effet la marque de la culture étendue
qui était celle d’un frère prêcheur au xiv e siècle. Le cursus des études était
long, comprenant, outre une année d’étude de la logique et de la rhétori-
que, cinq années de philosophie portant sur les œuvres d’Aristote et leurs
commentaires par Albert le Grand et Thomas d’Aquin. Venaient enfin
trois années de théologie consacrées à la Bible, aux Sentences de Pierre
Lombard et à la Somme de Thomas d’Aquin.
Boldensele connaît sa géographie. Dès le début, il situe le cadre de son
voyage, la Méditerranée, au centre de l’ancien monde, encerclé par
l’océan, mais il élargit ce cadre jusqu’aux rives de la mer Caspienne où
régnent les Tartares, jusqu’à Bagdad, capitale des califes et jusqu’à l’Ara-
bie, patrie de Mahomet. Il montre, tout au long de son récit, qu’il est
informé des partages de souveraineté au Proche-Orient entre sultans
d’Égypte, Mongols et Turcs, ceci étant sans doute lié aux informations
reçues par les couvents des Prêcheurs depuis leurs établissements mis-
sionnaires de Russie du Sud, de Turquie et de Mésopotamie.
Mais surtout, il se refuse à accepter avec crédulité tout ce qu’on lui
raconte et en donne les raisons avec une grande rigueur dans le raisonne-
ment. Par exemple il démontre que, vu l’étroitesse de leurs ouvertures,
les pyramides ne sauraient être les greniers faits par le pharaon sur les
conseils de Joseph au temps de la famine, comme le croyaient la plupart
des pèlerins. Plus audacieusement encore, il affirme, preuves historiques
à l’appui, que le tombeau vénéré au Saint-Sépulcre ne peut être celui dans
lequel le Christ a été enseveli et, au cours de sa rencontre avec l’émir de
Jérusalem, il lui explique, tout en citant Aristote, que le « miracle » des
colonnes qui pleurent la mort du Christ dans la chapelle Sainte-Hélène
au Saint-Sépulcre s’explique tout naturellement par le phénomène de la
condensation. Il se justifie d’ailleurs d’une pensée qui pourrait être jugée
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION 999
sacrilège par une phrase d’Albert le Grand : « Là où la nature suffit, il
ne faut pas recourir au miracle. » Selon Boldensele, ses propos plurent
grandement à l’émir qui devint son ami. Comment ne pas évoquer la
célèbre amitié de l’empereur Frédéric II avec le sultan d’Égypte, liée à
des raisons analogues? Ce regard critique, lucide, posé par l’auteur sur
ce qu’il voit tout au long de son voyage est assez rare, pour ne pas dire
unique, dans la littérature de pèlerinage et donne tout son prix au Traité.
Esprit logique, rigoureux, Guillaume de Boldensele est aussi un esprit
curieux. «J’ai demandé», le terme revient fréquemment au cours du
récit, et il avertit qu’il n’a pas toujours suivi les itinéraires classiques,
mais s’en est écarté çà et là pour satisfaire sa curiosité, notamment en
Iraversant les « hautes montagnes d’Éphraïm », que d’autres textes pei-
gnent comme un repaire de voleurs. Sa description d’un certain nombre
de sites, le mont Carmel, étrangement plat à son sommet, Nazareth, gra-
cieusement entourée de collines, montrent qu’il savait décrire un paysage
en quelques traits précis.
C’est avec ce même regard lucide porté sur les choses que Boldensele
observe aussi les êtres, sans s’encombrer de préjugés. On ne trouve, dans
le chapitre sur Constantinople, aucune des allusions au schisme, accom-
pagnées de remarques désobligeantes, que beaucoup de pèlerins insèrent
à cet endroit. Il se refuse à énumérer avec complaisance les diverses
erreurs des Églises chrétiennes d’Orient. Mais il n’omet jamais de signa-
ler l’accueil fraternel reçu dans les monastères du Sinaï ou du mont de la
Quarantaine.
Il en use de même à l’égard des non-chrétiens. Le juif allemand qui lui
sert de guide bénévole dans la vallée de Josaphat n’est pas « perfide »,
mais « fin lettré ». S’il répète les clichés habituels à l’égard de Mahomet,
il sait remarquer les égards dont l’hospitalité sarrasine l’a entouré au
cours de son voyage et ne cache pas son amitié pour l’émir de Jérusalem.
Redisons-le, une telle attitude est très rarement attestée dans la littérature
de pèlerinage.
Il ne faudrait pas pour autant voir en notre pèlerin un voltairien avant
la lettre. Sa foi est solide et ne remet en cause aucun des points du dogme
chrétien. Après avoir argumenté sur l’authenticité du tombeau du Christ,
il conclut : « Toutefois, quoi qu’il en soit de la pierre, le lieu demeure, et
ne peut changer, où Joseph d’Arimathie et les autres le mirent après
l’avoir descendu de la croix. » Pour lui, l’essentiel est de fouler enfin aux
pieds cette Terre sainte qu’il désire voir, dit-il, depuis son enfance. Les
nombreux démonstratifs (« ce », « cette ») qui jalonnent le texte sont élo-
quents à cet égard. Les voilà, cette porte, cette pierre tant de fois rêvées.
Dans ce contact enfin obtenu avec le réel, les scènes évangéliques pren-
nent une telle intensité que l’émotion lui coupe la parole. « Et quel chré-
tien pourrait voir sans larme, sans tremblement et sans compassion le lieu
où souffrit la Passion celui que sa divinité rendait impassible ? » De tels
1000
PÈLERINAGES EN ORIENT
passages sont d’autant plus remarquables que Boldensele se met rarement
en scène, au contraire là encore de ses contemporains volontiers prolixes
sur les dangers encourus et les craintes éprouvées. Par cette compassion
au Christ souffrant, qui l’arrache à sa réserve coutumière, Guillaume de
Boldensele apparaît comme le contemporain des grands mystiques
rhénans, un Maître Eckhardt, un Henri Suso, un Jean Tauler, tous d’ail-
leurs comme lui fils de saint Dominique. Découverte passionnée d’autres
terres, d’autres hommes, son pèlerinage est aussi et surtout une longue
méditation sur l’Écriture.
Le Traité de Guillaume de Boldensele connut un succès certain. En
témoignent les vingt-sept manuscrits latins qui nous sont parvenus. En
témoigne aussi la traduction qui en fut faite dès 1351 par frère Jean le
Long, moine à l’abbaye bénédictine de Saint-Bertin qui mit en « roman »
un certain nombre de récits de voyage et de pèlerinage afin de satisfaire
la curiosité croissante de ses contemporains pour un monde que l’on
commençait à découvrir plus vaste et plus divers qu’on ne l’avait imaginé
jusqu’alors. Le Traité de Boldensele fut utilisé par plusieurs auteurs pos-
térieurs, notamment Jean de Mandeville, qui le prit en quelque sorte pour
guide dans la partie de son Livre où il traite de la Terre sainte et de
l’Égypte.
Nous présentons ici l’intégralité de la traduction de Jean le Long, éditée
une seule fois à Paris en 1520. Il nous est parvenu six manuscrits de ce
texte ; pour des raisons de critique interne, nous avons suivi celui de
Besançon (bibliothèque municipale, n° 667). La traduction de Jean le
Long est assez fidèle à l’original latin, simplifiant seulement les passages
où les réflexions théologiques auraient paru sans doute trop pesantes à un
public « laïc » et ajoutant en revanche ici et là quelques éléments d’expli-
cation.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : Deux éditions anciennes : Paris, 1520, comprenant les traduc-
tions de jean le long, sous le titre : L ’hystoire merveilleuse du grand khan de Tartarie ;
grotefend cl, Zeitschrift des historischen Vereins fur Niedersachsen , Hanovre, 1852,
p. 226-280, faite à partir de deux manuscrits seulement.
Édition critique des textes latin et français : deluz c . Liber de quibusdam ultramari-
nis partibus de Guillaume de Boldensele, Paris Sorbonne, 1 972, ex. ronéotypés, 380 p.
Sur le personnage : schnath g., Drei Niedersàchsische Sinaïpilger um 1330,
Festschrift Percv Ernst Schramm , Wiesbaden, 1964, Bd. I, p. 461-478.
Ici commence un traité de l’état de la Terre sainte et aussi d’une partie
de la terre d’Égypte. Il fut fait à la requête du très révérend seigneur Mon-
seigneur Thalayrant de Périgord, cardinal au titre de Saint-Pierre-aux-
Liens, par le noble Monseigneur Guillaume de Boldensele, en l’an de
grâce 1331 et fut traduit de latin en français par frère Jehan le Long.
Sic ut aitdivimus, sic vidimus in civitate Dei nostri. Ces paroles sont
écrites au Psautier et notre auteur les met dans sa bouche, puisqu’il fut
lui-même à Jérusalem. Elles signifient en notre français : « Ce que nous
avions entendu, nous l’avons vu en la cité de notre Seigneur Dieu. »
Comme s’il voulait dire : « J’ai entendu raconter beaucoup de merveilles
de la Terre sainte, mais je puis bien en parler, maintenant que je l’ai vue,
à Jérusalem qui est à bon droit appelée la cité de notre Seigneur Dieu. »
Car, bien que tout le monde lui appartienne, la cité de Jérusalem doit spé-
cialement être appelée la cité de Dieu et son terroir l’héritage de Dieu.
Dès le commencement du monde, il l’a regardée avec un amour particu-
lier, il l’a promise et donnée à ses fidèles amis, patriarches et prophètes
et à son très aimé peuple d’Israël, il l’a hautement anoblie de ses grâces
et de ses miracles, il l’a richement dotée de sa présence corporelle et très
chèrement achetée de son très précieux sang. Et puisque nous serons
d’autant plus parfaits que nous suivrons et répéterons les dits et les gestes
de Notre-Seigneur, et puisqu’il a choisi très spécialement cet f e cité et ce
pays, qu’il a daigné y naître et y vivre parmi les gens, nous devons aussi,
avec lui, les vénérer d’une dévotion toute particulière, les aimer de toutes
nos forces, d’une affection unique, et tendus vers eux du meilleur de notre
cœur, dire avec le Prophète : « Adorabimus in loco ubi steterunt pedes
ejus. » Cela signifie en notre français : « Nous adorerons Dieu en ce lieu
même où marchèrent ses pieds. »
Ce heu, en vérité, c’est la Terre sainte où Dieu daigna naître et vivre
1002
PELERINAGES EN ORIENT
avec les hommes. Cette sainte terre, ces saints lieux, plusieurs païens
avant l’avènement de Notre-Seigneur et après les ont choisis avec une
dévotion très particulière pour y demeurer, sans rien savoir à leur sujet,
ni par écrit, ni par ouï-dire ; mais, par je ne sais quel pressentiment
naturel, ils pensaient que là serait accompli le mystère de notre salut.
Néanmoins, comme chacun doit, par nature, aimer son pays, lieu de sa
naissance, avec une telle ardeur qu’il doit, pour le défendre, s’exposer
dans la bataille au risque de la mort, j’ose dire que chaque bon chrétien
doit, plus encore, sans aucune comparaison, aimer cette sainte terre d’un
très spécial amour. Car, dans notre pays, nous sommes nés seulement à la
vie de nature, mais en ce saint pays, par la glorieuse mort de Dieu, nous
sommes nés à la vie de grâce et de salut. Et la première génération ne
nous aurait rien valu si, par cette régénération, nous n’avions été
secourus.
Aimons donc, nous chrétiens, cette Terre sainte, commun héritage des
chrétiens. Car Jésus-Christ, mourant en croix, nous la donna par testament
et, en montant aux cieux, il la laissa aux enfants d’Abraham selon la foi
et nous, chrétiens, nous le sommes.
Depuis le temps de mon enfance, j’ai désiré voir cette Terre sainte,
comme mon propre et légitime héritage, dû en raison de la foi en Jésus-
Christ à moi et à tout bon chrétien ; je voulais que mes yeux soient
témoins de ce qui avait été si souvent répété à mes oreilles et que je puisse
dire avec le prophète David les paroles que j’ai proposées plus haut :
« Sicut audivimus, etc. » Donc, tout ce que j’ai vu, toute la disposition des
lieux que j’ai observée en faisant mon pèlerinage par la grâce de Dieu,
je vous l’exposerai loyalement, Très Révérend Père, comme votre digne
Paternité, dévote à Dieu et à la Terre sainte me l’a affectueusement
demandé.
I
LE PREMIER CHAPITRE TRAITE DE MON VOYAGE VERS LA SYRIE
Premièrement, je suis parti d’Allemagne, le pays de ma naissance, je
suis passé par la Lombardie et venu à un port de mer aux marches de
Gênes. Et là, je suis entré dans une galère bien armée et nous nous
sommes efforcés d’accomplir notre voyage, voguant sur la mer Méditer-
ranée. Cette mer est nommée la mer au milieu des terres, car elle est exac-
tement au milieu des trois principales parties du monde, Asie, Afrique et
Europe, de sorte que ses bras séparent ces trois parties l’une de l’autre.
Vers l’orient se trouve l’Asie, vers le midi l’Afrique, vers l’occident l’Eu-
rope et, d’un bras, elle ceint l’Espagne. Ce bras s’appelle le détroit du
Maroc, il aboutit à la mer Océane qui entoure le monde. Cette mer Médi-
terranée a un autre bras qui s’appelle Hellespont ou Bras Saint-Georges
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1003
par lequel elle est contiguë à la mer du Pont qui n’a aucune île. Et comme
cette mer s’étend très loin, on la nomme la Grande Mer Ce Bras Saint-
Georges est communément appelé dans le pays la Bouche de Constanti-
nople, parce que cette noble cité est sise sur ce bras. Ce bras sépare l’Asie
Mineure de Constantinople et de la Grèce. Une autre mer se trouve en
Orient, au-delà de la cité de Sara que tiennent les Tartares de Comanie 1 2 ;
on la nomme la mer Caspienne. Cette mer Caspienne n’est jointe ni à la
mer Océane, ni à la mer du Pont par un bras quelconque qui soit apparent
ou puisse se voir. Cependant, certains disent qu’elle est reliée par un ruis-
seau souterrain à la mer du Pont, qui est la plus proche, et ainsi, elle est
contiguë aux autres mers, selon leurs dires.
Cette noble cité de Constantinople est sise sur le Bras Saint-Georges et
certains la nomment la petite Rome. Cette cité est édifiée en forme de
bouclier triangulaire, bien ceinte de murs fortifiés. Deux des côtés regar-
dent vers la mer, le troisième vers la terre et il y a un très grand et bon
port. En cette cité, il y a une grande quantité d’églises dont plusieurs sont
belles outre mesure, toutes faites de marbre et merveilleusement construi-
tes. Et il y a plusieurs très beaux palais. L’église mère est l’église de
Sainte-Sophie, c’est la Sainte Sagesse qui est le Christ. C’est Justinien le
noble empereur qui l’a élevée et il lui donna de beaux privilèges et de
nobles richesses. Je crois que, de tous les grands ouvrages qu’il a fait
faire, il n’y en a sous le ciel aucun qui puisse ni doive être comparé à
celui-ci en noblesse.
Devant cette église est conservée la statue de l’empereur Justinien, qui
la fonda. Il est sur un cheval de métal avec une couronne d’or sur la tête.
En sa main gauche, il tient une pomme ronde qui représente le monde
dont il était seigneur ; la main droite tient une lance tendue vers l’orient,
comme menaçant les rebelles. Cette statue est sise sur un haut maçonne-
ment de grosses pierres fortement liées de ciment.
En cette noble cité, j’ai vu, par ordre de l’empereur, une grande partie
de la vraie Croix et la tunique de Notre-Seigneur, qui n’avait point de
couture, l’éponge avec laquelle il fut abreuvé sur la croix et le roseau sur
lequel elle fut fichée et l’un des clous, le corps de saint Jehan Bouche
d’Or et plusieurs autres saintes reliques.
À l’autre bout du Bras Saint-Georges, sur le rivage de la mer, en Asie
Mineure, en face de la mer Méditerranée, se trouvait jadis la cité de Troie,
ancienne et renommée. Elle était sise en un lieu beau et agréable, dans
une large plaine regardant vers la mer. Il ne semble pas qu’elle ait eu un
bon port, mais une rivière y passait jadis qui pouvait accueillir et garder
les navires. A peine apparaissent quelques vestiges d’une si grande et si
noble cité.
1 . Il s’agit de la mer Noire, ainsi nommée par les géographes antiques.
2. C’est la région sud de la Russie, jadis occupée par les Coumans.
1004
PÈLERINAGES EN ORIENT
Par la grâce de Dieu, je suis parvenu sans encombre jusqu’à cette
région de Troie, passant par-devant toutes les marches de Lombardie,
Toscane, Campanie, Pouille, Calabre et les îles renommées d’Italie, la
Corse, la Sardaigne, la Sicile et par le gouffre de Venise qui sépare l’Italie
de la Grèce et par-devant les rivages de la Grèce, la Morée, Athènes, la
Macédoine et les autres régions de Grèce qui sont appelées Romanie.
C’est en passant devant tous ces pays quej’ai navigué jusqu’à cette région
de Troie.
J’ai parcouru et visité quelques îles de Grèce; entre autres, l’île de
Chio, là où croît le mastic, et nulle part ailleurs dit-on. Ce mastic est une
gomme qui coule de petits arbrisseaux par certaines fentes que l’on y fait
avec un instrument approprié par lequel on ouvre leur écorce à la saison
voulue.
De là, je suis venu à l’île de Patmos en laquelle saint Jean l’Évangé-
liste, envoyé en exil, écrivit l’Apocalypse. Puis ce fut Éphèse la cité où
saint Jehan se mit tout vif en son sépulcre. Sur ce sépulcre est édifiée une
très belle église en forme de croix, toute couverte de plomb. Cette cité
d’Éphèse est sise en un très beau lieu, plantureux, pas très loin de la mer.
Les Turcs la tiennent, comme toute l’Asie Mineure, et ils en ont chassé
tous les chrétiens ou les ont réduits au servage. Les églises dont saint Jean
fait mention dans l’Apocalypse sont toutes détruites, honnis celle
d’Éphèse où j’ai vu le sépulcre de saint Jean, qui est derrière le grand
autel. Cette Asie Mineure a perdu son nom depuis que les Turcs l’ont
conquise et on la nomme maintenant Turquie.
De là, j’ai parcouru de nombreuses îles, car il y en a beaucoup qui jadis
furent très riches, mais maintenant elles sont toutes ravagées par les
Turcs. Je suis ainsi arrivé à une ville en Asie Mineure sur la mer, qui a
nom Pathera, où est né monseigneur saint Nicolas, puis à la cité de
Myrrhe où il fut ensuite évêque par ordre de Dieu.
On trouve ensuite l’île de Crète, très agréable, et l’île de Rhodes que
les Hospitaliers ont conquise à main armée sur l’empereur de Constanti-
nople '. Ils y ont leur principal couvent qui est à la tête de tout leur ordre.
C’est un lieu assez agréable, non loin de la Turquie, sur un bras de mer.
De là, j’ai gagné Chypre. En cette île on trouve le très bon vin d’Engadi
dont Salomon fait mention dans le Cantique des Cantiques. Ces vignes
sont à Chypre à côté de la cité de Nicosie et ceux du pays les nomment
Engada. Les vins de Chypre sont d’abord rouges mais, au bout d’un an,
ils deviennent blancs et clairs et, plus ils sont vieux, plus ils deviennent
blancs et clairs. Ils sont très sains, doux à humer et très dangereusement
forts, de sorte qu’on ne peut les boire si on n’y met une grande quantité
d’eau. A Chypre, dans une abbaye de l’ordre de saint Benoît sur une mon-
tagne, est la croix du bon larron, une partie d’un clou de Notre-Seigneur
1. La conquête eut lieu en 1310.
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1005
cl plusieurs autres nobles reliques. En cette île de Chypre, se trouve le
corps de monseigneur saint Hilaire, en la garde du roi, au château qui a
nom Dieu d’ Amour Un autre saint est tenu à Chypre en très grande révé-
rence, il a pour nom saint Zozomino ; sa tête est en la chapelle du roi. À
Chypre est né monseigneur saint Bamabé, en la cité de Salamine, appelée
autrefois Constantia, qui est toute détruite. À côté de Famagouste, dans
les montagnes de Chypre, il y a des brebis sauvages, semblables à des
cerfs, extraordinairement fortes. J’en ai vu prendre plusieurs à la chasse
avec des chiens et spécialement des léopards princiers. La viande de ces
brebis et très bonne et très tendre et on ne les trouve point ailleurs qu’à
Chypre.
De Chypre, j’ai eu bon vent, aussi suis-je parvenu en Syrie en un jour
et une nuit.
II
LA TERRE DE SYRIE ET LES VILLES DE LA CÔTE
JUSQU’AU DÉSERT QUI SÉPARE LA SYRIE DE L’ÉGYPTE
En Syrie, je suis arrivé, par la grâce de Dieu, au port de Tyr qui est une
ville très ancienne. Elle fut jadis très belle et très forte ; aujourd’hui, elle
est presque entièrement détruite. Les Sarrasins gardent ce port avec grand
soin. La cité est sise au milieu de la mer, qui l’enclôt de tous côtés. Du
côté de la terre, elle était défendue par de bons murs et de fortes tours. La
sainte Ecriture mentionne en plusieurs endroits cette cité, ce qui indique
clairement sa célébrité.
Assez près de Tyr, se trouve la fontaine dont parle Salomon dans le
Cantique des Cantiques. Et assez près, le lieu où la dame cananéenne
demanda et obtint grâce pour sa fille, comme le raconte l’Évangile. À
côté, est le lieu où une autre femme dit à Notre-Seigneur : « Beatus venter
qui te portavit et ubera quae succisti » ce qui veut dire en français : « Béni
et saint est le ventre qui t’a porté et les mamelles qui t’allaitèrent. »
De Tyr, j’ai pris la mer jusqu’à Acre, jadis nommée Ptolémaïs. Elle est
située dans une très belle plaine et fut jadis, pour les chrétiens, le port le
meilleur et le plus important. Elle fut détruite par les Sarrasins, mais pour-
rait facilement être restaurée. Le port est assez convenable, mais il est en
partie obstrué par les ruines. Cette ville, de même que Tyr, est en Syrie
phénicienne et non en Terre sainte, mais on doit la considérer avec respect
comme un lieu saint, car elle fut consacrée par la grande effusion de sang
des chrétiens qui y moururent pour Dieu quand elle fut prise à main année
par les Sarrasins 1 2 .
1 . Ce château est encore debout au lieu dit aujourd’hui Haghios Hilarion.
2. La chute d’Acre, en 1291, signa la perte totale de la Terre sainte. Ce désastre resta
gravé dans les mémoires.
1006
PÈLERINAGES EN ORIENT
D’Acre, je suis venu par terre en quatre jours jusqu’à la ville de Gaza,
qui fut jadis une des cinq cités des Philistins. Tout le pays environnant
était le pays des Philistins et fut jadis nommé Palestine ; les Livres des
Rois dans la Bible en font souvent mention.
Entre Acre et Gaza, il y a quatre milles. A droite d’Acre, au bord de la
mer, est le mont Carmel, pas très haut, plus long que large, très beau et
très fertile ; le sommet forme une plaine. Ce fut jadis la demeure d’Élie.
Là fut fondé l’ordre des Carmes. Il y a plusieurs églises et de grands ermi-
tages. Au pied de ce mont, il y avait une ville chrétienne nommée Haïfa,
maintenant détruite. De là, j’ai traversé Césarée de Palestine, une ville
jadis célèbre, et le Chastel Pèlerin, édifié par les chrétiens, puis la cité
d’Ascalon, jadis très forte ainsi que la ville de Jaffa, très ancienne qui,
selon certains, fut fondée par Japhet, le fils de Noé. Toutes ces villes sont
sur le rivage de la mer, mais toutes ont été détruites par les Sarrasins et
sont désertées.
A côté de Jaffa, du côté de la terre, se trouve la ville de Ramla, bien
peuplée, saine et agréable. A côté, à gauche, la ville de Diospolis est elle
aussi bien peuplée. Dans les Actes des Apôtres, on la nomme Lydda. On
dit que saint Georges y fut décapité et on montre le lieu de son martyre
dans le chœur d’une église, qui jadis fut belle. Non loin du mont Carmel,
à gauche, la ville de Safran est située sur une montagne '. C’est là, dit-on,
que naquirent saint Jean l’Évangéliste et saint Jacques son frère. Sur le
lieu de leur naissance est une belle église que les pèlerins visitent.
Après avoir vu tous ces lieux, je suis arrivé à Gaza. La ville est assez
grande, un peu au-dessus de la mer, bien peuplée. C’est là que Samson le
Fort fut emprisonné par les Philistins, qu’il brisa les murs de la prison et
emporta les portes de la ville jusque sur une colline toute proche. C’est là
qu’il fut aveuglé sur l’ordre de sa femme Dalida et qu’il tua un grand
nombre de ces Philistins et lui en même temps, quand il brisa les colonnes
et abattit sur eux et sur lui-même la maison où ils se trouvaient, comme
nous le lisons dans la Bible.
De cette ville, je suis venu au Chastel Darum 1 2 qui est le dernier qu’on
trouve sur la route d’Égypte. J’ai fait tout ce chemin en laissant Jérusalem
à vingt milles à ma gauche, car je voulais aller d’abord en Égypte et en
Arabie pour y demander des lettres du sultan afin de pouvoir, à mon
retour, mieux visiter la Terre sainte en toute sûreté et tranquillité.
1 . Lydda, aujourd’hui Lod, où se trouve l’aéroport de Jérusalem. Safran, aujourd’hui
Sefaram, à 20 km à l’est d’Acre.
2. Ce point fortifié a aujourd’hui disparu.
TRAITE DE L’ETAT DE LA TERRE SAINTE
1007
III
LE PAYS D’ÉGYPTE ET LE DÉSERT QUI SÉPARE L’ÉGYPTE ET LA SYRIE,
LA CITÉ DE BABYLONE ET PLUSIEURS AUTRES
Du Chastel Darum,j’ai mis sept jours à atteindre l’Egypte par un désert
sablonneux où on ne trouve point d’eau. J’avais donc emporté avec moi
mon ravitaillement et ce qui m’était nécessaire, quoiqu’on trouve certai-
nes auberges et hôtelleries, construites par les Sarrasins, selon les étapes,
où on peut se procurer ce dont a besoin. Le désert passé, je suis arrivé en
Égypte où on trouve de très beaux villages en grand nombre, abondant de
tous les biens, sauf de vin que les Sarrasins ne boivent point. Ils ne culti-
vent donc pas de vigne, de même qu’ils n’élèvent aucun porc, car ils n’en
mangent pas, cela leur est strictement défendu par leur loi.
Je me suis dirigé vers Babylone 1 en passant par la ville renommée de
Bilbeis et laissant à ma droite sur le bord de la mer les nobles villes
d’Alexandrie et de Damiette. Je suis arrivé ainsi au Caire et à Babylone,
la capitale de l’Égypte, où est le siège du sultan en un beau château près
du Caire. Ce château est sur un mont pas très haut, mais très pierreux ; il
est grand et comprend plusieurs beaux palais. Les autres émirs, chefs et
gens d’armes en très grand nombre demeurent sous le château, dans la
ville, sous le commandement de milleniers, centeniers, cinquanteniers et
dizeniers et, selon leur grade, ils reçoivent leurs gages du sultan.
Le Caire et Babylone sont deux très grandes villes, si proches qu’elles
se touchent. Le Caire est la plus grande. Babylone est un peu au-dessus
du fleuve du Nil, vers le désert de Syrie, elle est construite tout au bord
du fleuve. Elles sont très peuplées, et renferment de très beaux édifices,
plus qu’il ne semble du dehors, car les gens d’Orient ont l’habitude
d’orner leurs maisons au-dedans et non au-dehors, de beaux parements et
de belles et riches sculptures sur les murs et les cloisons.
Il faut savoir que cette Babylone n’est pas celle où régna Nabuchodo-
nosor où les enfants d’Israël furent menés en captivité, mais c’est la nou-
velle Babylone, qui a le même nom et joue le même rôle que l’ancienne.
Car de même que l’ancienne fut jadis l’ennemie des enfants d’Israël
— qui étaient alors le peuple élu de Dieu — , ainsi la nouvelle, avec son
chef, le sultan et ses membres, les Sarrasins est, plus que tout autre peuple
incroyant, notre ennemie à nous chrétiens, vrais Israélites et vrai peuple
de Dieu. Car ce sultan est le souverain défenseur de la fausse religion de
Mahomet. Ce Mahomet naquit dans un pays soumis au sultan et donna sa
religion à un peuple bestial du désert d’Arabie. Ce mauvais Mahomet est
enterré dans la ville de La Mecque, à vingt-cinq journées de voyage de
1 . C’est le nom sous lequel on désignait fréquemment la vieille ville chrétienne,
construite avant la fondation du Caire, qui eut lieu en 969.
1008
PÈLERINAGES EN ORIENT
Babylone. Son sanctuaire est très vénéré et sous la protection du sultan.
Nul ne croit qu’il est suspendu en l’air par un aimant, comme certains en
ont fait courir le bruit ; ce n’est pas exact, il gît en une tombe précieuse,
édifiée en une de leurs églises qu’ils nomment en leur langue mosquée.
Les Sarrasins viennent en pèlerinage au tombeau de leur prophète de
toutes les parties du monde, comme nous le faisons à Jérusalem au Sépul-
cre de Notre-Seigneur. C’est pour cela que le sultan de Babylone est sou-
verain défenseur de la religion de Mahomet et ennemi de la foi chrétienne
plus que tout autre.
L’ancienne Babylone est en Chaldée, à vingt-cinq journées de voyage
vers le nord-ouest. Le seigneur en est le Grand Khan, empereur des Tarta-
res de Perse. Certains disent que la ville de Bagdad est la même que celle
que l’on appelait jadis Babylone, sise sur l’Euphrate. D’autres disent que
l’ancienne Babylone était à côté de la ville actuelle de Bagdad, puis-
qu’elle fut jadis détruite et on en voit encore de grandes ruines imposan-
tes. La Tour de Babel que firent les enfants de Noé et où les langues furent
confondues, comme le dit la Bible, en est assez proche selon les affirma-
tions de certains. Elle est en un lieu désert dont on ne peut approcher à
cause d’une multitude sans nombre de bêtes sauvages et venimeuses. J’ai
écrit tout cela pour que l’on puisse savoir la différence entre l’ancienne
et la nouvelle Babylone, dont nous allons parler.
Le Nil, fleuve du Paradis sur lequel est sise la nouvelle Babylone, court
à travers la terre d’Égypte et l’arrose et la fait fructifier d’une grande
abondance de biens. En la Bible, on l’appelle Gyon. Certains disent que
le Gyon et le Phison se rejoignent en haute Éthiopie et que ces deux
fleuves courent ensemble tous deux dans le même lit. Ce fleuve se sépare,
se réunit, se divise en plusieurs bras, se rassemble en enserrant ainsi plu-
sieurs îles riches et délicieuses. Il se jette dans la mer Méditerranée,
séparé en plusieurs branches, assez près de la ville d’Alexandrie dont
nous avons déjà parlé. L’eau de ce fleuve est très douce, très saine à boire
et procure une bonne digestion. On y trouve beaucoup de bons poissons.
Autour du fleuve, on trouve du bois d’aloès et des pierres de diverses
couleurs.
A Babylone et au Caire, il y a plusieurs très belles églises. Une des plus
célèbres est l’église Notre-Dame au lieu où elle habita avec son fils béni
Jésus-Christ et Joseph son mari, quand ils s’enfuirent de Judée en Égypte
sur le conseil de l’ange pour échapper à la persécution d’Hérode qui avait
fait tuer les Innocents, comme le dit l’Évangile. Il y a aussi l’église de
Sainte-Barbe, dont le corps est dans une petite tombe de marbre.
L’Égypte est un pays plus long que large et en certains endroits bien
étroit en raison du désert très sec qui l’enserre des deux côtés. Elle est
toute de la nature de ce désert, sauf là où le fleuve l’arrose et la féconde,
la rendant habitable pour la population par sa crue naturelle ou artificielle.
Car chaque année, à une certaine saison, il croît tant qu’il déborde par-
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1009
dessus ses rives, sort de son lit et arrose le pays partout où l’eau se répand.
Il pleut très peu en Egypte, car le pays est par lui-même très sec et la forte
chaleur y fait évaporer et sécher les vapeurs, les bruines et l’humidité
quand elles apparaissent, mais ceci arrive fort peu souvent. C’est ainsi
que le pays d’Égypte s’étend tout le long du fleuve, de l’Éthiopie jusqu’à
Alexandrie et jusqu’à la Méditerranée. Mais il n’est guère plus large que
la bande arrosée par le fleuve dans sa crue naturelle, quoique les gens
usent habilement de certains artifices pour le conduire sur leurs terres.
J’ai vu, au Caire, trois éléphants vivants. C’est une très grande bête, sa
peau est aussi dure que des écailles de poisson. C’est une bête très intelli-
gente que l’on peut dresser ; on lui apprend à sauter et à danser au son
d’un instrument de musique. Il a de grandes dents qui sortent de sa bouche
comme des dents de sanglier. Au-dessus de sa bouche, il y a un grand
boyau rond, comme un sac rond, aminci en avant. Ce sac n’est pas un
boyau droit, car il est en cartilage, plus dur que la chair, plus mou qu’un
os et flexible en tous sens. Il s’en sert comme d’une main pour prendre sa
nourriture. Quand il l’a mise au bout de ce boyau, il le ploie par-dessous
et met ainsi la nourriture dans sa bouche, puis mange comme n’importe
quelle autre bête. Certains disent que l’éléphant ne peut se relever quand
il est tombé par terre ; ce n’est pas vrai, car il s’ébat, se couche et se lève
comme les autres bêtes. Au commandement de son maître, il fait fête aux
visiteurs, il incline la tête, se met à genoux, baise la terre, car tel est
l’usage en ce pays d’honorer les seigneurs. J’ai vu au Caire une bête
qu’on appelle la girafe. Par-devant, elle était très haute et son cou était si
élevé que, de terre, elle eût pu prendre sa nourriture sur une maison de
hauteur normale. Mais, par-derrière, elle était si basse qu’un homme
aurait pu lui passer la main sur le dos. Elle n’était ni sauvage ni cruelle,
mais aussi paisible qu’un cheval ou une jument. Sa peau était très belle,
comme une marquetterie de blanc et de rouge. J’ai vu aussi plusieurs
babouins, singes et perroquets, si bien dressés que leurs ébats procuraient
grand plaisir aux gens. On ne donnerait pas certains perroquets pour cent
deniers d’or, car les gens du pays recherchent avec excès leur confort et
les plaisirs corporels.
Dans la Haute-Égypte, il y a une mine d’émeraudes, de sorte qu’on
trouve les émeraudes en plus grande quantité et à meilleur prix qu’en
toute autre partie du monde. En Égypte et en Syrie, on trouve une sorte
de pommes longues que l’on nomme pommes de parad's. Elles sont
molles et d’une saveur délicieuse, fondant légèrement dans la bouche
Si on les coupe en travers ou d’une autre manière, on y trouve toujours
un crucifix, si parfaitement dessiné qu’on peut souvent apercevoir nette-
ment le visage et les autres traits du corps. Elles ne se conservent pas, si
bien qu’on ne peut les porter en nos pays sans qu’elles se corrompent. Il
1. Il s’agit de la banane.
1010
PÈLERINAGES EN ORIENT
pousse en Égypte du très bon sucre et plusieurs plantes qu’on ne trouve
pas chez nous. Et celles qu’on trouve chez nous et chez eux sont en
Égypte beaucoup plus vigoureuses.
Il y a au Caire une grande maison commune, basse, dans laquelle se
trouvent plusieurs fourneaux bas au-dessus desquels on met des œufs sur
de la paille, autant que chacun veut en apporter et, par la douce chaleur
du feu, sans que les poules couvent, les œufs mûrissent et les poussins
dedans. Leur art à imiter la chaleur naturelle est si parfait que les poussins
sortent vivants des œufs aussi bien que si la poule les eût couvés. On les
rend aux propriétaires des œufs qui les emportent et les nourrissent, c’est
pourquoi on trouve ici une grande quantité de volailles. Je considère que,
de toutes les merveilles que j’ai vues, c’est la plus grande.
En ce pays, on vend les hommes et les femmes, et si le vendu est d’une
autre foi et d’une autre religion que l’acheteur, il est mis en servage. On
les vend plus ou moins cher selon qu’ils sont jeunes, forts, sains, vigou-
reux, instruits.
Il y a à Babylone une contrée riche à merveille de prairies, que l’on
nomme terre de Jessen. C’est la terre où demeurèrent les fils d’Israël au
temps où ils vivaient en Égypte. La Bible en parle et des miracles que
Dieu fit pour eux. Près du Caire, du côté du désert de Syrie, est le jardin
où pousse le baume, plante rare et spéciale. Le jardin n’est pas grand ni
enclos de murs et j’ai été très étonné de ce qu’un si noble lieu ne soit
pas mieux enclos. Les arbrisseaux du baume ne sont ni hauts ni épais, ils
ressemblent à de la vigne. On arrose ce jardin avec une petite source qui
est à l’intérieur et les chrétiens du pays disent que Notre-Dame y lava et
baigna souvent son glorieux fils et y lava ses langes. Et il convient que ce
jardin soit arrosé de l’eau de cette source pour produire du baume, car il
reçoit disent-ils ses vertus du corps de Jésus-Christ.
Au-delà de Babylone et du fleuve du Paradis, vers le désert qui est entre
l’Égypte et l’Afrique 1 , se trouvent plusieurs tombes et mémoriaux des
Anciens, qui sont maçonnés de grandes pierres bien polies, bien hauts et
bien aigus comme un clocher pointu 2 . Parmi eux, il y en a deux admira-
blement hauts et grands, sur lesquels je trouvai des inscriptions en diver-
ses langues gravées dans la pierre. L’une portait des vers latins assez
obscurs qui m’arrêtèrent longuement. Ceci témoigne que ces colonnes,
ces édifices sont des tombes et mémoriaux des Anciens. On peut le voir
à d’autres indices, si on regarde attentivement. Cependant, les simples
gens du pays disent que ce sont les granges et greniers du Pharaon où
Joseph fit garder le blé au temps de la grande famine dont parle la Bible
et ils les appellent les greniers du pharaon. Mais ce ne peut être vrai, car
on ne peut y trouver aucune place où mettre du blé ; il n’y a dans ces
1 . Dans la géographie médiévale, l’Égypte était située en Asie.
2. Le texte latin dit : « en forme de pyramide ».
TRAITÉ DE L'ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1011
colonnes aucune place vide où l’on puisse mettre quoi que ce soit. De
haut en bas, elles sont fermées et maçonnées de grosses pierres très bien
jointes, sauf une petite porte assez haut au-dessus de la terre et un petit
chemin très étroit et très sombre par lequel on y descend. À l’intérieur, il
y a un certain espace, mais il n’est pas assez vaste pour y mettre du grain
comme le croient et le disent ceux du pays.
IV
MON VOYAGE VERS LE MONT SINAÏ EN ARABIE
ET LES LIEUX SAINTS JUSQU'À LA TERRE SAINTE
J’ai quitté Le Caire, Babylone et l’Égypte pour l’Arabie. Je suis venu à
cheval en dix jours au mont Sinaï. Tout le chemin est désert et les vieux
moines de l’abbaye Sainte-Catherine me dirent qu’ils n’avaient jamais vu
de pèlerin chrétien arriver à cheval avant moi. Tous les pèlerins ont l’habi-
tude de venir sur des chameaux, car ce sont des bêtes très endurantes et
peu exigeantes, qui mangent les épines et les chardons qu’ils trouvent dans
le désert et restent parfois deux jours sans boire. Quand les chameliers
veulent faire plaisir à leurs chameaux, ils leur donnent un peu de feuilles
sèches. Et les chameaux peinent, cheminant à travers le désert sous de
lourdes charges. Jamais un cheval ne pourrait endurer une telle fatigue et
tant de souffrance. Je fis donc porter avec moi de l’eau en des tonneaux
pour mes chevaux et tout ce qui était nécessaire à mes serviteurs '.
En partant du Caire, je suis venu d’abord à la mer Rouge ; c’est un bras
de la mer Océane, qui est très étroit le long de l’Égypte, mais va s’élargis-
sant vers la mer Océane. Sur le bord de cette mer Rouge, je suis arrivé à
ce lieu où les enfants d’Israël passèrent miraculeusement à pied sec et où
pharaon fut noyé avec les Égyptiens, comme nous le lisons dans la Bible.
À cet endroit, je juge que la mer n’a pas plus de cinq milles de large. Et
l’eau n’est pas rouge, ni le fond, ni les bords ; elle est tout à fait semblable
aux autres mers, mais il est possible qu’en une autre partie le fond soit
rouge, que l’eau semble donc rouge et que toute la mer soit nommée pour
cette raison la mer Rouge.
J’ai chevauché sur le bord de cette mer pendant trois jours, plus agréa-
blement que dans le reste du désert, car le vent venant de la mer nous
apporta un grand soulagement. Sur le rivage, on trouve du corail blanc en
abondance, avec de belles branches, mais il est de peu de valeur car il est
trop fragile. J’ai pourtant trouvé deux morceaux sans branche, assez durs
et luisants comme de l’ivoire.
De la mer Rouge, je suis parvenu à la source de Mara où, au passage
1 . Dans le texte latin, Boldensele dit qu’il a traversé ce désert, suivi de tous ses serviteurs,
armés et portant sa livrée.
1012
PÈLERINAGES EN ORIENT
des enfants d’Israël, les eaux amères furent rendues douces par un miracle
de Dieu quand Moïse y jeta le morceau de bois que Dieu lui avait montré.
Puis je suis arrivé à Hélim, un endroit très agréable au désert où se trou-
vent douze sources et soixante-dix palmiers ; ce fut un des campements
des enfants d’Israël.
Puis, arrivé au désert de Sin, j’ai vu le mont de Dieu, le mont Horeb,
le mont Sinaï, celui que je cherchais en ce désert. Au pied de ce mont est
le lieu très saint où Moïse vit le buisson ardent et ne se consumant pas et
Dieu lui parlant dans le buisson. Il y a là une très belle et grande abbaye,
toute couverte de plomb, bien fortement close d’une porte de fer. Les
moines sont pour la plupart arabes ; quelques-uns sont grecs. Quand ils
sont tous réunis, ils forment une belle assemblée. Ils mènent une vie
pieuse et sont soumis à l’archevêque du lieu qui dirige l’ordre et aux
autres prélats. Ils ne boivent pas de vin, sauf en petite quantité lors de
quelques fêtes ; ils mangent quelquefois du poisson, mais se nourrissent
la plupart du temps de dattes, de légumes, de fruits et de verdure. Ils
vivent dans la tranquillité et la concorde. À heures régulières ils célèbrent
l’office selon leur rite, avec grande dévotion. Leur église est très bien
tenue, bien éclairée de lampes et d’autres luminaires. Ils se déchaussent
pour approcher le grand autel et font aussi déchausser les pèlerins, car
c’est en ce lieu que Dieu dit à Moïse : « Solve calciamenta de pedibus
tuis, locus enim in quo stas terra sancta est. » Ce qui signifie en français :
« Ôte tes souliers de tes pieds, car le lieu où tu es est terre sainte. »
En cette abbaye, se trouve la source que Moïse fit sourdre de la pierre
très dure en la frappant de sa verge selon l’ordre de Dieu. C’est une eau
très saine et bonne à boire. En cette abbaye, à droite, un peu au-dessus du
grand autel, on voit une châsse de marbre blanc en laquelle est la tête de
sainte Catherine, la noble vierge avec ses os entremêlés et non disposés
selon la forme de son corps. Ils furent transportés en cette abbaye du
sommet du mont où les anges l’avaient déposée. Les prélats de l’église
vinrent avec les servants en grande solennité et ouvrirent avec dévotion
la châsse pour nous montrer, à nous pèlerins, les dignes reliques. L’arche-
vêque prit un instrument d’argent, en frotta les os et distribua à tous ceux
qui en demandaient le liquide qui en émana miraculeusement. Ce liquide
émane des os par moments comme une sorte de sueur, il est assez consis-
tant. Il est clair que c’est un don de Dieu dû aux mérites de la sainte vierge
Catherine, car ce liquide ne ressemble ni au baume, ni à l’huile, ni à n’im-
porte quel autre liquide naturel, c’est un don de Dieu en dehors de toute
loi naturelle. On nous montra, en cette abbaye, plusieurs autres nobles
reliques.
Dans l’enceinte de l’abbaye, ne peuvent vivre ni mouche, ni puce, ni
autre vermine bien qu’aux environs dans le désert les pèlerins aient à en
souffrir continuellement. Mais s’ils en apportentà l’abbaye, elles meurent
aussitôt. Etonné, j’en ai demandé la raison, on m’a répondu que jadis les
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1013
saints hommes du lieu en avaient tant souffert qu’ils avaient pensé quitter
cet endroit et s’en aller. Mais ils se mirent en prières, demandant à Dieu
que ces insectes ne les tourmentent plus et ils l’obtinrent.
J’ai séjourné quelques jours en cette abbaye. Les moines m’installèrent
dans un endroit très agréable et me traitèrent avec grande bonté. Ils ont
en effet l’habitude de donner à tous les pèlerins de passage la même nour-
riture que la leur pendant tout leur séjour. Et quand les pèlerins se mettent
en route vers la Syrie, ils leur donnent les vivres nécessaires pour la tra-
versée du désert, quelle que soit leur condition et sans rien accepter en
paiement. Si on le leur proposait, ils refuseraient de recevoir quoi que ce
soit.
La grande et haute montagne du Sinaï domine l’abbaye. On y monte
par un grand nombre de marches. Au sommet, il y a une chapelle de saint
Elie et une autre au lieu où la gloire de Dieu apparut à Moïse, où il lui
donna la Loi et les dix commandements écrits de sa main sur des tables
de pierre et où il accomplit plusieurs grands miracles. On voit là, dans
une roche très dure, le trou où Dieu mit Moïse et lui tendit la main, quand
il passa dans sa gloire et sa majesté et dit à Moïse : « Posteriora mea
videbis, faciem autem meam non poteris intueri. » Ce qui signifie en fran-
çais : « Tu me verras par-derrière, mais tu ne pourras voir mon visage. »
Car aucun homme ne peut voir la majesté de Dieu et rester en vie. La
figure et la forme du corps de Moïse sont encore empreintes dans la
pierre, comme si elles avaient été taillées au ciseau. Et pourtant, la pierre
est très dure, on ne peut l’entamer même avec de très forts instruments de
fer, à peine peut-on gratter un peu de poudre fine.
Il y a une autre montagne, plus haute, séparée du Sinaï par une vallée.
C’est au-dessus de cette seconde montagne que le corps de sainte Cathe-
rine fut porté par les anges et trouvé par les moines qui le portèrent dans
leur abbaye. Les pèlerins vont donc sur cette autre haute montagne, avec
beaucoup de difficulté, pour visiter ce lieu saint. 11 n’y a pas de chapelle,
mais de grandes pierres indiquent le lieu où le corps saint fut déposé par
les anges et trouvé par les moines.
Du mont Sinaï, j’ai traversé le désert vers la Syrie en treize journées.
Tout ce désert dont j’ai parlé, du Caire au mont Sinaï, est le pays d’Arabie
où demeurent les Arabes en foule innombrable. On les nomme aussi
Bédouins. Ils sont dispersés dans le désert dans les endroits où ils trouvent
l’eau de petites sources, de puits ou de ruisseaux, mais elle est rare. On
manque tellement d’eau en ce désert qu’il faut marcher parfois deux jour-
nées pour en trouver. Et là où Ton en trouve à une saison, elle sèche à
l’autre. Les gens vivent dans le désert sous des tentes de feutre et de
peaux ; ils vivent de leurs chameaux et de leurs chèvres ; ils ne labourent
pas les terres car elles ne valent rien ; ils ne mangent pas de pain, sauf
quand ils en apportent d’Egypte ou de Syrie. Ce sont des gens bruns, forts
et habiles. Ils ont des boucliers et des lances pour armure et chevauchent
1014
PÈLERINAGES EN ORIENT
des chameaux que nous appelons dromadaires, qui font de grandes étapes
chaque jour. Ils s’entourent la tête et le cou d’une longue toile ou d’un
long drap. Ils n’usent pas d’arcs ni de flèches comme les autres Sarrasins.
Ils sont assez indépendants à l’égard du Sultan, qui s’attache cependant
leurs chefs par des dons et des promesses. Mais on dit que si ces Arabes
du désert le voulaient, ils pourraient facilement conquérir l’Égypte et la
Syrie.
V
LE COMMENCEMENT DE LA TERRE SAINTE
ET LES LIEUX SAINTS JUSQU’À JÉRUSALEM
D’Arabie, je suis arrivé à Bersabée, qui est au début de la Terre
promise vers le sud. C’est un endroit beau et plaisant, jadis s’y dressait
une assez grande ville avec plusieurs églises dont certaines sont encore
debout. Abraham y demeura longtemps et y bâtit un autel sur lequel il
faisait des sacrifices en l’honneur de Dieu. C’est là qu’il reçut l’ordre de
sacrifier son fils.
De Bersabée, j’ai mis une demi-journée pour arriver à Hébron, que l’on
appelle aussi le val Mambré. En cette ville régna un moment le roi David,
en cette ville sont ensevelis les saints Patriarches, Abraham, Isaac, Jacob,
Sara, Rébecca et Léa. Sur leurtombeau est construite une belle église bien
fortifiée. Les Sarrasins la révèrent grandement en raison des Patriarches
qu’ils considèrent comme leurs pères et ancêtres. Ils n’y laissent pas
entrer les chrétiens qui doivent prier à la porte de l’église.
La ville est à flanc de coteau. Dans la vallée est le lieu où Abraham,
assis à l’entrée de sa tente, vit trois jeunes gens descendant le chemin. Il
en vit trois et en adora un seul comme le dit l’Écriture, témoignant ainsi
du mystère de la Trinité, car nous devons adorer un seul Dieu en trois
personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. C’est là qu’Abraham reçut
en sa demeure les anges de Dieu, là qu’il reçut la promesse que lui, un
vieillard, aurait un enfant de sa femme déjà vieille, ce qui était incroyable
selon les lois naturelles, et que toutes les générations seraient bénies en
lui.
Assez près, on voit manifesté le châtiment des pécheurs de Sodome et
Gomorrhe et des autres villes sur lesquelles Dieu fit pleuvoir du feu et du
soufre, comme le dit la Bible.
D’Hébron, j’ai atteint Bethléem en une journée, par une route assez
agréable. En cette sainte cité, le Fils de Dieu est né de la bienheureuse
Vierge Marie. A l’extrémité orientale de la ville est l’hostellerie où Jésus-
Christ est né. A cet endroit est une très belle église, assez grande, couverte
de plomb, très bien ornée de marbres sculptés et de peintures illustrant la
généalogie de Jésus-Christ. Il me semble que jamais de ma vie en nul lieu
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1015
du monde, je n’ai vu une église plus belle, plus charmante. Lors de ma
visite, elle était bien défendue par de bons murs et des bretèches.
À côté du chœur, à droite, on descend par quelques marches à l’empla-
cement de la crèche où la Vierge Marie coucha son fils béni. Il est fort
bien décoré de marbres et de sculptures. C’est en ce lieu très saint que
l’enfant de la pauvre Vierge fut honoré par les présents des trois rois,
venus là grâce à la manifestation de l’étoile qui les conduisait. C’est là
qu’il fut annoncé aux bergers par les anges et saintement honoré de louan-
ges célestes et terrestres.
En cette cité naquit le roi David, à ses abords furent massacrés les Inno-
cents ; saint Jérôme y vécut et y mourut et plusieurs autres saints ont
dévotement passé leur vie en ce lieu vénérable.
Bethléem est une petite villette, mais sa dignité est grande puisque c’est
là que Dieu est né. Elle est longue et étroite, naturellement défendue par
les deux profondes vallées qui l’entourent. Les habitants sont chrétiens,
mais schismatiques. Ils cultivent des vignes qui leur donnent du bon vin
en abondance.
Dans l’église de la Nativité, j’ai fait chanter une messe par un prêtre
qui m’accompagna pendant tout mon voyage. Il pouvait bien célébrer
cette messe, car nous étions munis de l’autorisation du Saint-Père '.
De Bethléem, je suis allé à Jérusalem ; il y a à peine quatre milles entre
les deux villes. À gauche de la route est la tombe de Rachel, la femme du
patriarche Jacob, mère de Joseph et Benjamin. On y voit encore les
pierres que Jacob mit sur son tombeau au témoignage de la Bible.
Près de là, est le champ où la glorieuse troupe des anges annonça aux
bergers la nativité de Notre-Seigneur, en chantant Gloria in excelsis Deo.
On dit aussi que, près de la route, est la citerne dans laquelle Joseph fut
jeté par ses frères et puis vendu aux marchands qui passaient par là pour
aller en Egypte. Sur la route, il y a beaucoup de beaux et plaisants monas-
tères chrétiens.
VI
LA CITÉ DE JÉRUSALEM
ET LES LIEUX SAINTS QUI S’Y TROUVENT
Après avoir visité tous ces lieux, par la grâce de Dieu, je suis entré à
Jérusalem, la sainte cité du grand roi Jésus-Christ, qui l’a chèrement
acquise et richement anoblie de son sang précieux. C’est la capitale de la
Terre promise. L’air y est très bon et pur ; elle n’a ni rivière ni source ;
l’eau dont ils ont besoin est amenée artificiellement par des conduits et il
y a plusieurs citernes dans la ville dans lesquelles ils puisent l’eau. L’eau
1. Pour éviter les départs non motivés, surtout s’agissant de religieux, il fallait obtenir
une licence pontificale avant d’entreprendre le pèlerinage de Terre sainte.
1016
PELERINAGES EN ORIENT
qui arrive par ces conduits à Jérusalem vient d’Hébron et l’on voit bien
ces conduits le long de la route qui vient d’Hébron.
Dans cette ville sainte se trouve le temple de Notre-Seigneur, non celui
qu’édifia Salomon, celui-là a été détruit comme le dit la Bible, mais un
autre a été réédifié au même endroit, tout rond, assez large, couvert de
plomb. Il est fait de pierres taillées et polies, entouré d’une grande cour,
ainsi aucune maison n’en est proche. Cette cour est à l’air libre, pavée de
marbre blanc, très bien tenue par les Sarrasins qui révèrent grandement
ce lieu. Ils se déchaussent pour y pénétrer, se mettent à genoux et baisent
le pavement. Ils ne laissent aucun chrétien entrer, disant qu’un heu aussi
saint que la maison de Dieu ne doit pas être pollué ou contaminé par des
juifs et des chrétiens qu’ils tiennent pour des chiens mécréants.
C’est en ce lieu, dit-on, que Melchisédech offrit du pain et du vin en
figure du saint sacrement de l’autel. Ce lieu fut indiqué à Abraham pour
y sacrifier son fils, en figure de la Passion de Jésus-Christ. En ce lieu, le
patriarche Jacob eut la vision de l’échelle dressée qui montait jusqu’au
ciel et les anges montant et descendant, pour manifester la sainteté du
lieu. En ce lieu, David vit l’ange remettant son épée au fourreau après la
mort du peuple. En ce lieu, Salomon pria avec dévotion et célébra la dédi-
cace du Temple selon l’ordre de Dieu. En ce lieu, la Vierge Marie fut,
avant ses noces, offerte à Dieu par son père et sa mère pour laver le linge
du sanctuaire, l’étendre et faire tout travail convenant à la Vierge sainte
qu’elle était souverainement. En ce lieu, la Vierge Mère de Dieu présenta
Jésus son enfant, comme le voulait la Loi, et saint Syméon le reçut dans
ses bras et la sainte veuve Anne prophétisa que le salut du monde était
venu. En ce lieu, Jésus-Christ, âgé de douze ans, discuta avec les maîtres
de la Loi, prêcha au peuple et accomplit maint miracle, comme le raconte
clairement le saint Evangile. Sur le pinacle de ce temple, Jésus-Christ fut
transporté, confondit la tentation du diable par sa puissance divine et,
comme Seigneur et Dieu, fut servi par les anges. À côté de ce saint lieu,
saint Jacques le Mineur, qu’on disait frère de Notre-Seigneur parce qu’il
lui ressemblait fort, fut martyrisé avec une perche de foulon.
À gauche du Temple, est située l’ancienne Porte Dorée dont parle la
sainte Ecriture. A droite, une église longue, couverte de plomb, nommée
l’école de Salomon. Non loin, au nord, la piscine où l’ange descendait et
guérissait les malades, comme le dit l’Evangile. A côté de la piscine,
l’église Sainte-Anne, assez belle. Notre-Dame y naquit ; on y voit sous
une voûte les tombeaux de saint Joachim et sainte Anne, père et mère de
Notre-Dame.
Dans Jérusalem, on voit l’endroit où Jésus-Christ mangeait avec Simon
le pharisien quand Marie-Madeleine, la pécheresse, lui lava les pieds de
ses larmes et les essuya avec ses cheveux et obtint le pardon de tous ses
péchés.
Assez près se trouve le lieu où Jésus-Christ fut lié à une colonne et
TRAITÉ DE L'ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1017
flagellé, où on lui cracha au visage, où on le tourna en dérision, où on le
condamna et le couronna d’épines et où il souffrit avec patience maints
tourments.
Au sud du Temple, le mont Sion semble à peine plus haut que le restant
de la ville pour ceux qui y montent depuis la ville. Mais, à l’extérieur, il
domine de profondes vallées, c’est le point le mieux fortifié de la ville.
Ce mont est souvent appelé dans l’Écriture la cité de David. Ce roi y
demeura, et après lui les autres rois de Jérusalem. Les corps de Salomon
et de plusieurs prophètes et rois de Jérusalem y reposent. Au pied de ce
mont, le sultan a fait construire un château qui surveille la ville et il le fait
soigneusement garder.
En ce mont, plusieurs lieux ont été sanctifiés par Notre-Seigneur, sa
Mère bénie et ses disciples, spécialement le lieu de la Cène où il donna le
saint sacrement de son précieux corps et de son sang et établit la nouvelle
alliance. Le disciple bien-aimé reposa sur la poitrine de Jésus-Christ son
maître et y puisa les secrets divins qu’il révéla ensuite aux fidèles. En ce
mont, les disciples persévèrent dans la prière après la mort de Jésus-
Christ. En ce mont, Jésus-Christ vint après sa résurrection et entra, les
portes étant fermées. A son disciple qui doutait, il montra son côté et lui
fit tâter ses plaies. En ce mont, le jour de la Pentecôte, le Saint-Esprit
apparut aux disciples sous la forme de langues de feu et leur distribua
ses grâces, comme le chante la sainte Écriture. En ce mont, Notre-Dame
séjourna après l’Ascension de son précieux fils. En ce mont se trouve la
grande pierre dont on ferma le Saint-Sépulcre quand Jésus-Christ y fut
déposé. En ce mont, saint Jacques le Majeur fut décapité. Il y a là une
belle église qui est l’église et l’école des Arméniens catholiques, la seule
qui obéisse au pape de Rome.
Tous les autres chrétiens sont schismatiques, n’obéissant pas à la Sainte
Église. Il y a toutes sortes de schismatiques et les sectes sont nommées
selon leurs erreurs. Ce sont les Grecs, Ariens, Nestoriens, Jacobins,
Nubiens, Éthiopiens, Indiens, Géorgiens et autres hérétiques qui se disent
chrétiens. Il serait trop long d’exposer les erreurs de chacune de ces
sectes, mais le Décret en fait mention '. Notre intention n’est pas de dire
tout ce qu’on trouve en Terre sainte, mais les choses les plus notables qui
peuvent aider la dévotion du lecteur. Si quelqu’un veut savoir en détail la
grandeur des œuvres et des miracles que Dieu y accomplit, qu’il lise la
sainte Écriture.
1. Il s’agit du Décret de Gratien, compilation du droit canon rédigée au milieu du
xn c siècle.
1018
PELERINAGES EN ORIENT
VII
LE MONT DU CALVAIRE OÙ NOTRE-SEIGNEUR FUT CRUCIFIÉ
ET LE SAINT-SÉPULCRE
L’église du Saint-Sépulcre, le mont du Calvaire et le Saint-Sépulcre,
que je recherchais spécialement, sont à présent à l’intérieur de Jérusalem,
alors qu’au temps de la crucifixion ils se trouvaient au-dehors. En effet,
après la destruction de Jérusalem par Titus et Vespasien, que Jésus-Christ
avait prédite, Hadrien reconstruisit la ville et y inclut ces lieux au nord.
Les chrétiens ont construit sur leur emplacement une très belle église,
couverte de plomb, arrondie aux deux extrémités. Le chœur est dirigé vers
l’orient et, vers l’occident, s’élève une tour de très belles pierres taillées.
À une des extrémités, l’église n’est pas couverte, mais il y a un trou rond
par lequel la clarté pénètre dans l’édifice. Juste au-dessous de cette ouver-
ture, il y a une petite maisonnette, dont la porte regarde l’orient, si basse
qu’il faut se baisser pour entrer. Elle a la forme d’un demi-cercle voûté et
est ornée de beaux marbres et de peintures d’or. Il n’y a point de fenêtre,
mais elle est bien éclairée par des cierges et des lampes. À droite se trouve
le lieu du sépulcre de Notre-Seigneur, touchant aux deux parois de la mai-
sonnette, de l’orient à l’occident. Il a neuf paumes de long et à peu près
six de large et la maison a douze paumes de haut. Mais il faut savoir que
ce sépulcre n’est pas celui où fut déposé le corps de Notre-Seigneur, car
celui-là fut taillé dans la pierre, comme dit l’Ecriture et comme on avait
l’habitude de faire jadis les tombes des seigneurs, surtout en ce pays. Mais
le sépulcre qui est dans l’église est fait de pierres assez mal maçonnées
d’un ciment solide. D’autre part, ce saint lieu fut longuement aux mains
de ces chiens de Sarrasins, avant l’époque de Godefroy de Bouillon et des
Latins, et ils n’y laissèrent rien qui puisse exciter la dévotion des fidèles.
Et quand Jérusalem fut récemment conquise par les Sarrasins, elle ne fut
pas prise d’assaut, mais elle fut rendue par traité et il n’est guère vraisem-
blable que les chrétiens aient laissé entre les mains des Sarrasins une telle
relique qu’ils auraient malmenée et déshonorée. Mais bien qu’il ne reste
rien selon moi du vrai Sépulcre, les pèlerins emportent des pierres et de
la terre autant qu’ils le peuvent. S’ils le pouvaient, ils emporteraient toute
la Terre sainte.
Toutefois, quoi qu’il en soit de la pierre, le lieu demeure et ne peut
changer où Joseph d’Arimathie et les autres le mirent après l’avoir des-
cendu de la croix, le lieu où les saintes Marie le prièrent dévotement le
matin de sa résurrection, le lieu que les saints anges visitèrent, épouvan-
tant les païens qui le gardaient et réconfortant les fidèles qui s’y étaient
rendus dévotement. Ce lieu est le plus vénérable de tous et doit être
honoré solennellement par tous les chrétiens, où le très précieux corps de
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1019
Dieu, injustement condamné et mort reposa et, par sa propre vertu divine,
ressuscita en gloire, revêtu d’immortalité.
Sur le côté gauche de cette maisonnette, contre le Saint-Sépulcre, une
pierre blanche, grosse comme la tête d’un homme, sort de la paroi, à une
paume de terre. Voyant les chrétiens du pays la baiser dévotement plus
que les autres, j’ai demandé ce qu’était cette pierre. On m’a répondu que
c’était une pierre du véritable Sépulcre de Notre-Seigneur montrée aux
pèlerins pour qu’ils puissent la toucher et être portés à la dévotion.
Sur le Saint-Sépulcre, j’ai fait célébrer une messe de la Résurrection,
avec des chants et plusieurs de mes compagnons ont communié avec
piété. Après la messe, j’ai armé deux chevaliers, l’épée tirée et en obser-
vant toutes les coutumes de la profession dans l’ordre de chevalerie. Car
l’émir de Jérusalem me donna la clef du Saint-Sépulcre et n’y laissa entrer
que ceux que je lui désignai nommément, afin que je puisse en toute tran-
quillité faire mes dévotions et ce qui me semblait convenable pour l’hon-
neur de Dieu. En cette occasion, comme en plusieurs autres, l’émir et les
autres chefs se sont montrés très aimables. Mais de même que ce furent
des païens et des mécréants qui gardèrent le sépulcre quand le fils de Dieu
y gisait, de même ce sont des païens qui le gardent encore et c’est
pitoyable.
Autour du Sépulcre, à l’intérieur de l’église, était jadis le jardin où
Notre-Seigneur apparut à Marie-Madeleine comme un jardinier et lui
ordonna d’aller annoncer à ses disciples sa résurrection. En cette même
église, à droite du Sépulcre vers l’orient, se trouvent le Golgotha et le
mont du Calvaire auquel on monte par quelques marches. Il n’est pas très
haut, c’est un petit mont de pierres blanches veinées de rouge. Sur ce
mont, le glorieux et béni Fils de Dieu fut sacrifié pour notre salut, comme
le figurait sous l’ancienne loi l’agneau pascal. Car tout dans l’ancienne
Loi est figure cachée de la nouvelle Loi, notre foi chrétienne. Et quel
chrétien pourrait voir sans larme, sans tremblement, sans compassion ce
lieu où souffrit celui qui par sa divinité ne pouvait souffrir, où celui qui
était vie mourut, où celui qui était la bonté même fut pour nous pécheurs
mis au rang des malfaiteurs ?
En ce lieu, le larron repentant reçut le pardon de ses péchés, la Mère
de Dieu fût confiée au disciple et le disciple à la mère comme fils, Jésus-
Christ fut dépouillé de ses vêtements, crucifié, cloué, percé de la lance et
finalement rendit l’esprit, partageant dans sa miséricorde tout ce que subit
notre nature mortelle. J’ai fait célébrer en ce lieu l’office du vendredi
saint.
Au-dessous du Calvaire, dans l’église, est l’endroit où Hélène, mère de
Constantin, trouva la Croix de Notre-Seigneur, profondément enfouie en
terre. A côté sont des colonnes dont suinte incessamment de l’eau. Les
simples gens disent qu’elles pleurent la mort de Notre-Seigneur. Il est
certain que la nature souffrit à sa mort, mais il n’est pas nécessaire ici de
1020
PÈLERINAGES EN ORIENT
recourir au miracle. Cette colonne est d’une sorte de marbre appelé
enidros dont les naturalistes et les lapidaires disent qu’il est de nature si
froide qu’il humidifie et épaissit l’air environnant et le change sans cesse
en eau. C’est raisonnable de le penser, car Aristote, le prince des natura-
listes, dit : « In habentibus simbolum facilior est transitus », ce qui signi-
fie en français : « La transmutation se fait facilement entre les éléments
qui se ressemblent. » Nous le voyons clairement de l’air et de l’eau. L’eau
qui est naturellement pesante s’évapore par la chaleur, devient ténue, se
transforme en air et s’élève, comme par exemple les nuages, la bruine et
la rosée. À l’inverse, l’air, par l’effet du froid grossit, épaissit et se trans-
forme en eau, comme nous le voyons sur cette colonne froide. Par
exemple, les nuages, la bruine, la rosée, qui, sous l’effet de la chaleur
s’évaporent et se meuvent et s’élèvent, se refroidissent en l’air, épaissis-
sent et retombent en pluie, neige et grésil qui sont de l’eau, mais durcie.
À Constantinople, au vieux palais impérial, j’ai vu sous terre de grands
vases de marbre enidros, comme celui de cette colonne. On les vide
complètement, mais au bout d’un an, sans qu’on y touche, ils sont si
pleins d’eau qu’elle déborde et les simples gens jugent que c’est un
miracle, comme ici pour la colonne. Voyant la nature de la pierre de la
colonne, considérant la nature du lieu, je l’ai dit à l’émir et lui ai expliqué
la cause naturelle du prodige. Cela lui a beaucoup plu et, depuis, je lui ai
été très cher et il m’a pris en amitié, m’honorant de son mieux.
II faut savoir que la cité de Jérusalem est moins forte vers le nord
qu’ailleurs, car elle est sur un plateau, mais elle est protégée de tours et
de fossés qui en permettent la défense. Vers l’orient, elle est protégée par
la vallée de Josaphat, vers l’occident et le midi par d’autres vallées qui
lui servent de défenses naturelles. Elle est à une journée et demie de la
mer, le port le plus proche étant Jaffa dont nous avons déjà parlé.
VIII
LES LIEUX SAINTS ENTRE JÉRUSALEM ET LE JOURDAIN
Après avoir bien visité la sainte cité de Jérusalem, je suis parti vers
l’ouest, vers les monts de Judée qui sont à cinq milles de Jérusalem, là où
Notre-Dame alla saluer sainte Élisabeth, mère de saint Jean-Baptiste et
où saint Jean se réjouit dans le sein de sa mère de la venue de la Mère de
Dieu, enceinte depuis six mois. Il reconnut Jésus-Christ son Sauveur et
les deux saintes mères se saluèrent et s’unirent dans la louange de Dieu,
chantant les miracles accomplis en leur faveur.
En ce lieu se trouve une assez belle église en laquelle reposent les corps
de Zacharie le père et Élisabeth la mère de saint Jean-Baptiste. Dans un
lieu tout proche poussa l’arbre dont le bois fut pris, dit-on, pour faire la
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1021
croix de Notre-Seigneur. Il y a là une belle église et une abbaye de reli-
gieux géorgiens, qui sont des chrétiens schismatiques.
De là, je suis revenu assez près de Jérusalem visiter les tombeaux de
plusieurs prophètes et un juif allemand, fin lettré, me tint compagnie. Il
était venu en pèlerinage, comme les juifs en ont l’habitude.
Puis je suis retourné à la sainte cité de Jérusalem, sortant par la porte
nord, sur la vallée de Josaphat, au lieu où fut lapidé saint Étienne le
premier martyr. Je suis descendu ensuite vers la vallée de Josaphat sur
laquelle est située la sainte cité et où courait jadis le ruisseau du Cédron.
À côté de ce ruisseau, au pied du mont des Oliviers se trouve le jardin où
le Fils béni de Dieu avait l’habitude d’aller prier et où, après la Cène, il
reçut le traître baiser de Judas, son disciple, et fut vilainement pris et
enchaîné par les sergents. Saint Pierre coupa l’oreille de Malchus, le ser-
viteur de l’évêque des juifs et Jésus-Christ, dans sa bonté, le guérit ; les
disciples laissèrent mener en prison Jésus-Christ leur maître et s’en-
fuirent.
Au début de cette vallée, à gauche, se dresse l’église Notre-Dame. On
y descend par plusieurs marches de pierre, car l’église est en grande partie
sous terre. Mais je crois que cela est dû aux destructions nombreuses de
la sainte cité, de sorte que les ruines ont rempli la vallée et exhaussé le
sol. Cette église n’est pas belle, mais porte à la dévotion. Au milieu, on
montre le sépulcre de la bienheureuse Mère de Dieu dans une petite mai-
sonnette. C’est là que les apôtres placèrent et ensevelirent son précieux
corps, mais il ne s’y trouve pas. Selon la foi de certains, elle a été enlevée
en corps et en âme au Paradis à la droite de Dieu, son glorieux Fils, mais
la sainte Église n’a point voulu l’affirmer, car l’Écriture ne le permet pas.
Ne voulant ni abaisser à tort la Mère de Dieu, ni la louer de fausses louan-
ges, elle a donc préféré humblement avouer ne rien savoir et ne pas ensei-
gner une chose dont elle n’est pas certaine. Sur ce saint tombeau, j’ai fait
chanter une messe de l’Assomption de Notre-Dame.
À côté de cette église, sous un rocher, se trouve le lieu où Jésus-Christ,
prosterné à terre, adressa sa prière à Dieu son Père avant d’être pris et
conduit à sa Passion. Par peur de la cruauté de la mort, il frémit, de par sa
condition humaine, et sua de grosses gouttes de sang qui tombaient à
terre. Il nous montra ainsi clairement qu’il avait totalement pris notre
nature sujette aux souffrances humaines, hormis le péché.
En cette vallée, au pied du mont sur lequel est sise la ville, est la fon-
taine de Siloé, nommée dans l’Évangile. En face est une statue de pierre
assez grande qu’Absalon, le fils de David, fit élever à sa mémoire. La
Bible la nomme « la main d’Absalon ». Au-dessus de la vallée, vers le
sud, est le champ d’Aceldama, acheté des trente deniers pour lesquels
Dieu avait été vendu ; il est destiné à la sépulture des pèlerins étrangers et
plusieurs corps saints y reposent. Au-dessous, se trouvent plusieurs beaux
ermitages et oratoires de chrétiens, creusés dans le roc.
1022
PÈLERINAGES EN ORIENT
En cette vallée, saint Pierre pleura et se repentit d’avoir renié trois fois
Jésus-Christ son maître. Non loin de là, le traître Judas se pendit et, par
son désespoir, ferma sur lui la porte de la miséricorde.
En cette vallée, Jésus-Christ, le Fils béni de Dieu, viendra au Jugement
dernier rendre à chacun, bon ou mauvais, ce qui lui est dû.
Après avoir vu tout ceci, je suis monté au mont des Oliviers, ainsi
nommé pour la quantité d’oliviers qui y poussent. Le val de Josaphat
sépare ce mont de la ville de Jérusalem et comme le mont est plus haut
que la ville et le mont Sion, comme la vallée n’est pas très large, on peut
voir l’intérieur de la ville et spécialement le Temple et sa cour dont nous
avons déjà parlé.
Ce mont des Oliviers est à l’est de la ville sainte, très beau et plaisant
et le Fils de Dieu y allait souvent, comme le dit l’Évangile. C’est sur ce
mont qu’il donna aux apôtres autorité pour prêcher et ordre de baptiser et
qu’il promit aux croyants le salut éternel. Puis, de ce mont, il monta aux
deux et envoya à ses disciples des anges pour les réconforter et les
assurer de son retour le jour du Jugement dernier. Sur cette montagne, on
voit sur une pierre la forme des pieds de Notre-Seigneur au lieu où il
monta aux cieux. Il y avait là jadis une très belle église, aujourd’hui à peu
près détruite.
Assez proche est Bethfagé, où Jésus-Christ envoya deux de ses disci-
ples chercher l’ânon sur lequel il entra solennellement à Jérusalem au
début de la Passion, le jour des Rameaux, comme le dit l’Évangile. Puis
nous sommes descendus vers l’est jusqu’à Béthanie à la maison de sainte
Marthe et de son frère Lazare. Jésus-Christ visita souvent cette maison ;
Marthe le servait avec attention et respect et Marie-Madeleine, sa sœur,
demeurait assise aux pieds de Jésus-Christ, le contemplant et écoutant sa
sainte parole. C’est en cette maison que Jésus-Christ, ému de pitié, pleura
en compatissant à la douleur des deux sœurs, puis ressuscita Lazare leur
frère qui était mort et enterré depuis quatre jours.
Il y a de là une courte journée jusqu’au Jourdain, à travers un petit
désert où l’homme qui allait de Jérusalem à Jéricho tomba aux mains des
larrons qui le dépouillèrent, le blessèrent et le laissèrent à demi mort. Il
fut relevé et soigné par le Samaritain miséricordieux, comme Jésus-Christ
le dit en l’Évangile.
A l’extrémité de ce désert, il y a un mont où Jésus-Christ jeûna qua-
rante jours et quarante nuits et fut tenté par le diable. Sur ce mont se
trouve un bel et plaisant ermitage, tenu par des chrétiens géorgiens schis-
matiques, qui m’ont reçu très aimablement. Vers les plaines du Jourdain,
est situé un jardin dans une vallée avec une source où Abraham, revenant
de Chaldée, s’arrêta quelque temps sur l’ordre de Dieu. On le nomme
encore le jardin d’ Abraham.
Je suis ensuite arrivé à Jéricho qui se trouve en ces plaines. C’est à
présent une petite villette, un hameau, mais ce fut jadis une belle et forte
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1023
ville que Josué prit par miracle, comme le raconte la Bible. Ce fut la pre-
mière ville de la Terre promise prise par les enfants d’Israël et entière-
ment détruite. Seule fut sauvée Raab, une prostituée qui avait reçu chez
elle et caché les messagers d’Israël, afin qu’il ne leur soit fait aucun mal.
A trois milles de là s’étend la mer Morte, un lac, un étang sale et puant,
montrant la vengeance de Dieu sur les pécheurs de Sodome et Gomorrhe.
Dieu fit pleuvoir sur ces villes feu et soufre et les détruisit ainsi que trois
autres, coupables du même péché. En souvenir de cette vengeance divine,
je voulais aller sur cette mer, mais mon interprète sarrasin m’en a
détourné en me disant : « Tu es venu visiter les lieux saints que Dieu a
bénis, tu ne dois pas aller aux lieux qui, par leur méchanceté, ont encouru
sa malédiction. » Les paroles de ce Sarrasin m’ont édifié et je ne suis pas
allé à la mer Morte, mais ai pris le chemin du Jourdain.
Près de la mer Morte, sur la droite, la femme de Loth fut miraculeuse-
ment changée en statue de sel pour avoir regardé en arrière, malgré Tordre
de Dieu, quand il détruisit Sodome et Gomorrhe, mais je n’ai pas pu être
vraiment informé de ce qu’il en restait. Tout près est la petite ville de
Segor qui fut sauvée à la prière de Loth. Sur un mont au-dessus de la ville,
Loth fut enivré par ses filles et engendra en elles Amon et Moab.
Au-delà de la mer Morte, vers Test, hors de la Terre promise, se trouve
sur une montagne un très fort château, nommé Montréal, ou Krak en
arabe 1 . Il était jadis aux chrétiens, aujourd’hui, il est au sultan. Il s’y
réfugie dans les grands dangers et y fait garder son trésor et ses enfants,
car c’est le lieu le plus fort de toute la Syrie. On dit qu’en la ville de
Chôbak, au-dessous du château, et dans les environs, il y a bien quarante
mille chrétiens schismatiques, nés dans le pays.
IX
LE FLEUVE DU JOURDAIN, LES LIEUX SAINTS DE GALILÉE
ET LA MER DE TIBÉRIADE
Après avoir visité soigneusement tous ces lieux, je suis allé me baigner
dans le fleuve du Jourdain, selon la coutume des pèlerins. Ce fleuve n’est
pas très large ni profond, son fond est boueux, son eau, bonne, et il
contient de bons poissons. Il jaillit à quatre journées de làaup'eddu mont
du Liban de deux sources, Jor et Dan et, rassemblant l’eau de ces deux
sources, il prend le nom de Jourdain. Il traverse la mer de Tibériade et se
jette dans la mer Morte, assez près du lieu où les chrétiens se baignent. Et
1 . Les ruines de ce château, édifié par les croisés en 1115, sont encore debout près de
Chôbak, en Transjordanie.
1024
PELERINAGES EN ORIENT
ce fleuve sain et agréable est absorbé et englouti en ce lac sale et puant
où il disparaît complètement 1 !
En ce très saint fleuve, le Fils de Dieu, Jésus-Christ, fut baptisé par
saint Jean-Baptiste, là, on entendit la voix de Dieu le Père, là, on vit le
Saint-Esprit sous la forme d’une colombe descendre des cieux sur le Fils
de Dieu, les eaux de ce fleuve devinrent le bain de notre régénération,
l’eau devint purification de nos péchés par le saint sacrement de baptême.
Les enfants d’Israël passèrent ce fleuve à pied sec et, en mémoire de ce
miracle, dressèrent douze pierres, selon le nombre des douze tribus. Dans
les eaux de ce fleuve, Naaman le lépreux se baigna et recouvra la santé.
Près de ce fleuve, Jean-Baptiste habita, prêcha le baptême de pénitence,
rassembla ses disciples, montra de son doigt Jésus-Christ et témoigna
qu’il était l’agneau de Dieu, prophétisant qu’il ôterait le péché du monde.
Près de ce fleuve, il y a plusieurs abbayes, notamment l’abbaye de Saint-
Jean et plusieurs autres lieux de dévotion où demeurent des chrétiens,
mais ils sont schismatiques. Dans la région, il y a de nombreux lions sau-
vages qui causent de grands dommages aux troupeaux des gens du pays.
De là, pendant trois jours, j’ai fait route vers la Galilée par la Samarie
et la Judée, en laissant Jérusalem à ma gauche. Tout d’abord, je suis venu
à Ramatha Sophim dans les hautes montagnes d’Ephraïm, où demeu-
raient Alchana, et Anne, le père et la mère de Samuel. Là naquit le saint
prophète Samuel et il y fut aussi enterré. Il faut savoir que, pendant mon
voyage, je n’ai pas toujours suivi les chemins ordinaires et les voies publi-
ques, mais j’ai fureté ici et là à mon gré pour visiter les lieux saints qui
m’intéressaient.
De Ramatha, je suis venu à Silo 2 , où l’Arche d’alliance fut gardée
longtemps au temps où Hély était l’évêque des Juifs. C’est là que Dieu
apparut pour la première fois au prophète Samuel. Après Silo, ce fut
Sichem en la province de Samarie, une belle ville dans une belle et riche
vallée. On l’appelle à présent Naplouse. Près de la ville, sur le chemin de
la Judée, est encore le puits où Dieu parla à la Samaritaine, comme le
raconte l’Evangile. Il y avait jadis sur ce puits une belle église, mais
aujourd’hui elle est détruite et le puits est presque tout comblé.
Non loin est le tombeau du patriarche Joseph dont les ossements furent
apportés là par les enfants d’Israël quand ils revinrent d’Egypte. Les juifs
révèrent grandement cet endroit. En cette ville, Dina, fille du patriarche
Jacob, fut forcée et violée, mais les fils de Jacob, frères de la demoiselle,
la vengèrent durement.
En cette province de Samarie, il y a une secte de gens que l’on appelle
Samaritains. Ils ne suivent la loi ni des chrétiens, ni desjuifs, ni des Sarra-
1. Les manuscrits latins ont conservé le cri d’indignation de Boldensele dans sa langue
maternelle : « Ach quod terni saur fhtvius... ».
2. Aujourd’hui en ruines, près de Khirbet Seiloun, au sud de Naplouse.
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1025
sins, ni de quelconques païens. Ils croient en un seul Dieu, ils ont des rites
et des coutumes singuliers et maintiennent qu’ils seront les seuls à être
sauvés. Ils diffèrent aussi des autres par leurs habits, car la coutume du
pays est que tous s’enveloppent la tête de toile, bleue pour les chrétiens,
tl l - „ . . . - .„ . r , nia
blanche pour les Sarrasins, jaune pour les juifs, mais eux s enveloppent
de rouge. Ils se disent élus de Dieu, au-dessus de tous les peuples.
De Sichem, je suis allé à Samarie, capitale de cette province qui a pris
son nom. Elle ressemble beaucoup par son site à la sainte cité, elle fut
jadis grande et renommée. Aujourd’hui, on l’appelle Sébaste. Ce fut lal
capitale du royaume des dix tribus quand elles se séparèrent de là tribu de
Juda au temps de Roboam, le fils de Salomon. Leur roi était appelé foi
d’Israël et l’autre roi, qui régnait à Jérusalem, était le roi de Judée. Cette
ville est détruite. Jadis, elle avait de bien belles églises, particulièrement
l’une dont on voit les ruines, au lieu de la décollation de saint Jean-Bap-
tiste là où ses disciples ensevelirent son corps sans tête.
Puis j’ai quitté les montagnes pour entrer dans les plaines de Galilée.
Cette Galilée avec ses montagnes, ses plaines, ses vallées, est la meilleure
province de la Terre promise. Jésus-Christ l’a anoblie de sa présence et
ses miracles. On y trouve ces cités mémorables, Naïm, Caphàrnaiïm,
Bethsaïde, Cana et les autres où le Fils de Dieu fit plusieurs miracles qü’il
n’est pas nécessaire de raconter, car on nous les rappelle chaque jour dans
l’Evangile. À l’extrémité des plaines de Galilée s’élèvent les monts de
Gelboé où le peuple d’Israël fut battu par les Philistins ; Saül, leur premier
roi, fut tué avec son fils Jonathan que David aimait, comme oh le voit
dans la Bible à ses lamentations et ses plaintes.
Puisje suis entré dans Nazareth, qui n’est pas une ville comme jadis, 1 !
mais un pauvre petit village campagnard, dont les maisons son! éparSes.
Elle est située dans une très charmante vallée, toute entourée de m'onta-
gnes. C’est la ville dont Notre-Seigneur tient ses origines selon 1 la chair,
celle où naquirent ses ancêtres, où demeuraient Marie sa Mère ét Joseph.
C’est pour cela qu’on l’appelle Jésus Nazarenus, c’est-à-dire Jésùs de
Nazareth. En cette ville, l’archange Gabriel apporta la Bonne Nouvelle,
quand il salua la Vierge Marie et lui annonça que le Sauveur naîtrait
d’elle. Et elle, par sa sainte humilité et son humble consentement, devint
mère de Dieu, sans connaître d’homme, vierge avant et après Fenfarite-
ment, malgré les lois de la nature.
Il y avait une belle église, presque détruite, au lieu de l’Annonciation, ' 1
mais il y a un endroit couvert, que les Sarrasins gardent soigneusement
où ils montrent une colonne de marbre, auprès de laquelle fut faite l’An-
nonciation. A Nazareth, les gens sont de très méchants et mauvais Sarra-
sins et il semble qu’il en a toujours été ainsi, puisqu’on dit dans l’Evangile
que rien de bon ne peut sortir de Nazareth. Mais Dieu a bien voulu vivre
parmi les pécheurs, puisqu’il était descendu des deux pour les sauver.
En ce lieu, Jésus-Christ fut élevé, soumis humblement à ses pères et
1026
PÈLERINAGES EN ORIENT
mère. On y voit la fontaine où Notre-Dame venait baigner son fils béni,
laver ses langes et puiser l’eau qui lui était nécessaire. À Nazareth, j’ai
fait chanter une messe de l’Annonciation. À un mille se trouve l’endroit
où les gens du pays voulaient jeter Jésus-Christ en bas de la montagne,
mais il leur échappa et s’en alla librement.
De là, j’ai atteint le montThaboren une demi-journée. Il est très haut.
Au sommet, il y avait une ville forte dont il reste plusieurs églises chré-
tiennes. Jésus-Christ avait l’habitude d’y aller pour enseigner ses disci-
ples et leur découvrir les saints mystères, c’est pourquoi on nomme cette
montagne l’Ecole de Dieu. Là, Jésus-Christ fut transfiguré, on entendit la
voix de Dieu le Père. Moïse et Elie apparurent aux trois disciples et saint
Pierre, voyant la gloire de Dieu, dit : « Seigneur, il est bon d’être ici », et
les autres paroles qui suivent dans l’Evangile.
De là, je suis parvenu à la mer de Galilée, à la ville de Tibériade qui
est sise sur cette mer. Cette mer est un grand lac qui a bien trente milles
de tour. Le fleuve Jourdain le traverse. Il y a beaucoup de bons poissons,
son eau est très douce et bonne à boire, très agréable. La ville de Tibériade
n’est pas importante et il semble qu’elle ne l’a jamais été, mais elle a de
bons bains qui guérissent. Sur cette mer, Dieu marcha à pied sec et quand
saint Pierre voulut venir vers lui sur l’eau et commença à enfoncer, Jésus-
Christ se leva et le sauva. Il commanda à cette mer agitée par la tempête
de se calmer et elle obéit à son ordre et s’apaisa. Après sa résurrection, il
apparut à ses disciples, les envoya pêcher et, sur son ordre, leur filet fut
rempli d’une grande quantité de gros poissons. Il alla souvent en barque
sur cette mer; sur ses bords, il appela saint Pierre et saint André à le
suivre et rassasia plusieurs milliers de gens d’un peu de pain et de
poisson. Il rendit toute cette région sainte et digne par sa sainte présence.
A l’extrémité de cette mer, vers le nord, il y a un château haut et fort
que l’on appelle Saphet, du nom de la grande et noble ville de Saphet 1 .
C’est le château le plus fort de tout le pays après celui de Krak dont j’ai
parlé plus haut. De tout ce côté de la Terre promise, il n’y a pas de forte-
resse qui lui soit comparable. Près du château est la ville de Dan, appelée
aussi Belmas et Césarée de Philippe. Elle est au pied du Liban et termine
la Terre promise au nord.
Il faut savoir que la Terre promise de Dan à Bersabée, de l’extrémité
nord à l’extrémité sud, a cent soixante milles de long ; en largeur, de
l’ouest à Test, de Jéricho à Jaffa sur la mer, elle a un peu plus de quarante
milles. Sur une si petite terre il y a une grande multitude de gens et une
abondance de biens que Ton doit attribuer à la puissance de Dieu et non
à l’effort des hommes ou à des causes naturelles, car Dieu a promis cette
terre à ses amis, comme la meilleure du monde.
1 . Le château croisé, élevé vers 1 140 par Foulques d’Anjou, roi de Jérusalem, près de la
ville actuelle de Safed, en Galilée, n’existe plus aujourd’hui.
TRAITÉ DE L’ÉTAT DE LA TERRE SAINTE 1027
X
LA VILLE DE DAMAS ET SES ENVIRONS,
LES MONTS DU LIBAN ET LA FIN DU PÈLERINAGE
Ayant bien visité en long et en large la Terre sainte, j’ai traversé le
Meuve du Jourdain entre la mer de Galilée qu’il parcourt et la mer Morte
en laquelle il se jette et, en trois jours, je suis arrivé à la ville de Damas,
ancienne, noble et renommée.
Toute la région entre le désert d’Egypte et d’Arabie vers le sud jusqu’à
la Cilicie et jusqu’à la Chaldée vers le nord et du grand désert vers l’est,
jusqu’à la mer Méditerranée vers l’ouest, est appelée Syrie, mais elle est
divisée en plusieurs provinces, Palestine, Judée, Galilée, Mésopotamie,
Syrie libanaise, Syrie damascaine et d’autres qu’il serait trop long de
nommer.
Assez près de Damas, vers la Terre promise, est le lieu où l’apôtre Paul
lut jeté à terre par une clarté descendant du ciel et Dieu lui reprocha de
persécuter les chrétiens II s’humilia sous la main de Dieu et se convertit
à la foi en Jésus-Christ. De là, il fut amené à Damas et y demeura trois
jours sans rien voir et sans manger ni boire. Pendant ces trois jours, il fut
ravi en esprit jusqu’au ciel et apprit des secrets qu’il n’est pas permis à
l’homme de raconter, comme il le dit lui-même dans ses Epîtres. Et, selon
saint Augustin, nul mortel n’a pu durant sa vie avoir la vision de Dieu,
honnis les deux premiers docteurs, saint Paul pour les païens et Moïse
pour les juifs.
La cité de Damas est très belle et très riche, elle abonde de toutes sortes
de marchandises et de vivres. On y apporte d’Inde, de Perse, d’Arménie,
de Bagdad et des autres parties d’Orient des épices, des pierres précieu-
ses, de la soie et toutes sortes de richesses. De là, les marchands les
emportent vers les autres parties du monde. Cette cité est à trois journées
de la mer. Elle est très agréable, bien arrosée des eaux des sources et des
ruisseaux qui courent au milieu de la ville. Tout autour, il y a sur quarante
milles, dit-on, des jardins pleins d’herbes, de fruits et de tout ce qui peut
procurer des plaisirs au corps. Des gens sont chargés de garder ces jardins
et on dit que si ces gardes étaient répartis de façon égale il y en aurait au
moins trois par jardin. Et il est vrai que quand ils sont tous ensemble ils
forment une grande foule. La ville est très peuplée, elle a beaucoup de
bons et habiles ouvriers, spécialement des médecins.
De Damas, je suis allé en pèlerinage à Notre-Dame de Seidnaya. C’est
un monastère bâti sur un rocher, comme un château bien muré. L’église
est très belle. Derrière le grand autel, sur le mur, il y a un tableau noirci,
toujours humide, sur lequel jadis, à ce que l’on dit, fut peinte l’image de
Notre-Dame, mais elle est sans doute trop vieille, et on ne voit plus rien,
1028
PÈLERINAGES EN ORIENT
sinon un peu de couleur rouge qu’il m’a semblé apercevoir. Ce tableau
n’est pas très grand ; au-dessous, il y a un vase de marbre, scellé dans le
mur et entouré d’une grille de fer. Une sorte d’huile goutte continuelle-
ment du tableau et tombe dans le vase de marbre et les moines en donnent
largement aux pèlerins. On affirme que de la véritable huile d’olive suin-
tait jadis miraculeusement de l’image ; le liquide qui coule aujourd’hui
ressemble tout à fait à de l’huile d’olive, mais beaucoup pensent que ce
n’en est pas.
Les moines et les moniales demeurent au pied de la roche, dans un beau
petit hameau. Ils sont aisés, ils ont du vin en quantité. Mais ce sont des
chrétiens schismatiques. Ils sont à une journée de Damas.
De là, je suis revenu, laissant à ma droite la noble ville d’Antioche et
la ville renommée de Tripoli, jadis possessions chrétiennes, aujourd’hui
détruites par les Sarrasins. J’ai traversé le val de Bokar 1 au milieu des
montagnes, région très belle, très riche, avec ses prairies, ses rivières, son
bétail, bien peuplée de Sarrasins. Je suis arrivé à Beyrouth au bout de trois
jours, en traversant les gracieuses montagnes du Liban qui s’étendent du
nord-est au sud-ouest. Vers le nord se trouve la Cilicie, que l’on appelle
maintenant Arménie, car les Arméniens l’ont conquise par les armes et
en ont chassé les premiers habitants ou les ont soumis. A l’autre extrémité
est la cité de Dan, début de la Terre promise, dont nous avons parlé. Dans
ces monts du Liban il y a de très beaux hameaux et villettes, de belles
sources, de beaux arbres, cyprès, cèdres et autres plantes aromatiques à
l’odeur agréable, des fruits en abondance et tous les biens de la terre.
La partie du Liban qui regarde vers Tripoli est appelée le mont Nègre.
Là habitent environ vingt mille chrétiens, courageux, bons archers, qui
attendent impatiemment une croisade où les chrétiens d’Occident passe-
raient outre-mer pour reconquérir la Terre sainte, car leur plus ardent
désir est d’être délivrés de la domination du Sultan. Ils le souhaitent plus
que les autres chrétiens de ce pays.
Après avoir traversé les monts du Liban, je suis arrivé à la bonne ville
de Beyrouth, sise sur la mer, bien fortifiée, avec de belles fontaines, de
beaux jardins, de beaux arbres et quantité de fruits délicieux. Au-dessus
de Beyrouth, vers la Cilicie, est Byblos, une ville forte sur la mer et de
l’autre côté sont les villes de Sidon et de Sarepta que mentionne la sainte
Ecriture. Beyrouth est maintenant aux Sarrasins.
Mon pèlerinage étant terminé avec l’aide de Dieu, j’ai pris la mer pour
revenir en mon pays dans un port de la chrétienté et me reposer des fati-
gues d’un si grand voyage. Pour parler en termes spirituels, le port des
chrétiens est Jésus-Christ. Après les misères de cette méchante vie,
chaque chrétien doit désirer y parvenir et s’y appliquer, non seulement de
toutes ses forces corporelles, mais de tout le désir de son cœur. A ce port,
que Dieu nous donne de parvenir.
1. Il s’agit de la Beqâa libanaise.
Le Chemin de la Terre sainte '
Ludolph de Sudheim
xiv c siècle
INTRODUCTION
L’auteur de cet itinéraire était curé de la paroisse de Sudheim, un
village aujourd’hui disparu, près de Büren en Westpnalie. Il séjourna
assez longtemps en Orient, de 1336 à 1341, où il accompagnait, sans
doute en tant que chapelain, un chevalier au service du roi d’Arménie. La
relation qu’il fit de son voyage se présente sous deux formes quelque peu
différentes. Un texte dédié à l’évêque de Paderbom, Baudouin, que la cri-
tique interne permet de dater approximativement entre 1350 et 1361.
C’est celui dont il nous reste le plus grand nombre de manuscrits, vingt-
cinq en latin, huit en bas-allemand et sept en haut-allemand. L’autre texte,
dont il reste seulement quatre manuscrits latins, est une compilation faite
en 1348 par Nicolas, moine à l’abbaye cistercienne de Hude, et représente
sans doute un état plus ancien du récit de Ludolph, suivant de peu son
retour et dédié à l’évêque d’Osnabrück, Gottfried.
C’est dans ce deuxième texte que nous est donné le nom de famille de
Ludolph, Clipeator, ou Schilder en allemand. Ces Schilder apparaissent
dans de nombreux documents d’archives de la première moitié du
xiv e siècle. Ce sont des artisans réputés d’Osnabrück. L’un d’eux, qui
porte aussi le nom de Ludolph, est échevin de cette ville en 1333. Mais il
ne peut s’agir du pèlerin, qui était à cette date clerc du diocèse d’Osna-
brück, avant que l’évêque de Paderbom ne l’appelle à la cure de Sudheim
après son retour de Terre sainte.
Le nombre de manuscrits parvenus jusqu’à nous témoigne de l’intérêt
suscité par l’œuvre de Ludolph. Elle a l’originalité de se présenter non
comme un simple itinéraire, suivant fidèlement les étapes du pèlerinage,
mais comme une sorte de somme sur les pays de la Méditerranée et du
Proche-Orient, comprenant, à côté de l’indispensable description des
sanctuaires, des renseignements géographiques, historiques, sur la guerre
1. Traduit du latin, présenté et annoté par Christiane Deluz.
1030
PÈLERINAGES EN ORIENT
de Troie aussi bien que sur la chute d’Acre ou de Bagdad, des souvenirs
personnels, des légendes. Cette liberté vis-à-vis de l’itinéraire ne va pas
sans entraîner quelques inconvénients. Sa géographie de la Méditerranée
apparaît souvent confuse, mêlant les routes maritimes allant vers la Terre
sainte à celles du retour ; on passe ainsi de Troie en Corse, de la Turquie
à la Crète, pour revenir ensuite à Rhodes. Surtout, écrivant plusieurs
années après son retour, ne disposant sans doute pas de bons ouvrages de
référence, il donne souvent des localisations de pays très erronées, situe
le royaume de Grenade en Afrique du Nord ou la Galice sur la Méditerra-
née. Il faut ajouter à ceci les confusions entre la Galatie et Galata, fau-
bourg de Constantinople, par exemple, ou entre Rhodes et Colosses, cette
dernière erreur étant d’ailleurs assez fréquente.
Mais Ludolph ne se limite pas aux horizons méditerranéens, devenus
familiers aux Occidentaux. Il veut embrasser, au-delà des sept « climats »
hérités de la géographie antique et qui s’arrêtent à Rhodes, les terres
d’Asie où le mystérieux Arbre-Sec marque l’une des bornes du monde et
où le khan mongol règne depuis sa capitale de Cambaluc. Il prend donc
du recul pour tracer sur une sorte de carte du monde les chemins par les-
quels on peut atteindre la Terre sainte, la mer, certes, mais aussi des routes
de terre, au nord par les Balkans, au sud par la « Barbarie ». Toutefois,
ses connaissances ne sont pas à la hauteur de ses ambitions, Cambaluc est
« non loin » de Tabriz, qu’il confond d’ailleurs avec Suse.
Ces réserves n’enlèvent rien à l’intérêt que l’on peut prendre à la
lecture de l’ouvrage. Pendant les longues heures de traversée, il a observé
les poissons volants, les dauphins, les oiseaux migrateurs tombant épuisés
sur les ponts des navires. 11 a interrogé les marins et nous pouvons les
entendre narrer des histoires fantastiques de poissons géants, fendant ia
cale d’un bateau d’un seul coup de dent ou déchirant en deux un jeune
imprudent qui les défiait. Il a gardé aussi le souvenir de tempêtes terri-
fiantes, jetant jusqu’à trente navires sur les côtes de Corse, et sait à quel
point il est redoutable de naviguer dans le golfe du Lion. Tout ceci ne va
pas sans quelque exagération, à mettre sur le compte de ses informateurs,
sans doute, mais à lui attribuer également. N’affirme-t-il pas avoir vu des
pièces de corail pouvant porter cinquante chevaux !
Dans cet espace insulaire qu’il présente en Méditerranée, la Sicile et
ses abords occupent une place privilégiée en raison des volcans. Les
pages que Ludolph consacre à la description des éruptions sont d’un
grand intérêt, précises, vivantes, on y voit les coulées de lave, les pluies
de cendre, les projections de pierre ponce, les nuits embrasées. L’auteur
a d’ailleurs le sens des images, celle du navire qui pourrait manœuvrer
voiles déployées à l’intérieur de Sainte-Sophie, celle des deux lavandiè-
res, l’une musulmane, l’autre chrétienne, qui pourraient s’insulter à
travers le détroit de Gibraltar, tant il est peu large, et celle du squelette
d’un poisson géant venu s’échouer sur la côte syrienne et dont les côtes
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE — INTRODUCTION
1031
semblent une maison retournée, charpente en l’air, qui évoque la descrip-
tion célèbre d’Hemingway dans Le Vieil Homme et la mer.
La traduction que nous présentons suit l’édition critique de la version
de Paderbom établie à partir de deux manuscrits et quatre éditions par
F. Deycks en 1851. Il n’existe pas malheureusement de meilleure, ni de
plus récente édition de ce texte. Nous avons choisi, plutôt que les passa-
ges sur l’Égypte et la Terre sainte, nécessairement répétitifs, et qui suivent
souvent de très près le récit de Boldensele, ceux qui concernent la Médi-
terranée et ses îles. Nous y avons joint le chapitre sur la prise de Bagdad,
qui ne figure pas en général dans la littérature de pèlerinage et que
Éudolph a tiré des sources arméniennes, peut-être le livre de Hayton, ainsi
que le passage où il relate une expédition à la recherche des sources du
Nil, texte lui aussi plein d’originalité.
Christiane Deluz
BIBLIOGRAPHIE : ludolpii de sudheim. De itinere Ten ue Sanctae. éd. F. Dcycks,
Bibl. des litt. Vereins , n° XXV, Stuttgart, 1851 ; De itinere Tenue Sanctae , compila-
tion de Nicolas de Hude, éd. G. Neumann, Archives de l 'Orient latin , 2, 1884, p. 305-
377.
schnath g., Drei Niedersüchsische Sinaïpilger um 133'). Festschrift Percy Ernst
Schramm , t. I, Wiesbaden 1964, p. 461-478.
Au très révérend père en Dieu et seigneur Monseigneur Baudouin de
Stenvorde, évêque de l’église de Paderbom Ludolph, curé de l’église
paroissiale de Sudheim au diocèse de Paderbom, respect et honneur.
Beaucoup de gens racontent ou écrivent ce qu’ils ont appris en
voyageant dans les régions d’outre-mer. Moi-même y ai été pendant cinq
ans, partageant jour et nuit la vie des rois, des princes, des chefs, des
nobles et des seigneurs. C’est pourquoi j’ai désiré écrire en votre honneur
et pour le plaisir du lecteur ce que j’avais vu dans les villes, les châteaux,
les lieux de prière, ce que je savais des habitants et de leurs mœurs et les
merveilles que peuvent apercevoir ceux qui traversent la mer.
J’ai été dans ces régions d’outre-mer de l’an du Seigneur 1336 à l’an
du Seigneur 1341. Que l’on ne s’attende pas à ce que je dise tout ce que
j’ai vu, je m’inspirerai des écrits de mes prédécesseurs et je dirai ce que
j’ai pu apprendre sur place d’hommes dignes de confiance. Je pourrais en
dire bien plus encore, mais je craindrais d’être traité de menteur par ceux
qui sont indignes d’apprendre et auxquels tout semble inouï et incroyable.
I
LA TERRE SAINTE
[Le chapitre s 'ouvre sur la louange habituelle de ce pays sanctifié par la
vie du Christ.]
Si l’on veut aller en Terre sainte, il faut prendre garde à ne pas partir
sans une licence du pape, car celui qui entre dans les terres du sultan est
1 . Baudouin de Steinfurt, évêque de Paderbom de 1 340 à 1361.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1033
excommunié, puisque la Terre sainte a été excommuniée quand elle est
tombée aux mains du sultan. Ceux qui voyagent sans la licence du pape
doivent payer le tribut aux Sarrasins, au déshonneur de l’Église. La
licence du pape mentionne que l’on ne doit rien vendre ni acheter en
dehors de ce qui est nécessaire pour vivre et se vêtir. Mais j’ai appris que,
dans certains cas, on pouvait partir sans licence, si on est moine, si on a
un père ou une mère ou un ami malade ou prisonnier on peut aller les
chercher ou les racheter, ou encore si on va négocier la paix.
Si l’on veut partir pour la Terre sainte, on peut y aller par terre ou par
mer. Par terre, des gens qui connaissent bien la route m’ont dit qu’elle
passait par la Hongrie, la Bulgarie et la Thrace, mais elle est longue et
pénible. Elle aboutit à Constantinople, dont je vais dire quelques mots.
CONSTANTINOPLE
C’est une très belle et grande ville, de huit milles de tour, de forme
triangulaire, un peu comme Rome. Deux des côtés sont sur un bras de
mer, dit bras Saint-Georges, le troisième est sur la terre. Elle a toutes
sortes de beaux monuments. Elle a été construite par l’empereur Constan-
tin qui l’a nommée Constantinople, mais les Grecs l’appellent aujour-
d’hui Polis. Il y a dans cette ville une église d’une taille et d’une beauté
surprenantes, je crois qu’il n’y en a pas de plus grande dans le monde, un
navire toutes voiles dehors pourrait y manœuvrer aisément. Je n’ose pas
en dire plus. Elle est dédiée à sainte Sophie en grec, c’est-à-dire à la
Transfiguration du Seigneur en latin '. Elle contient de nombreuses et
insignes reliques.
[Suit la liste des reliques et la description delà statue de Justinien.]
L’empereur des Grecs demeure dans la ville. C’était à mon passage
l’époux de la sœur du duc de Brunswick et, devenu veuf, il épousa la sœur
du comte de Savoie 1 2 . Le patriarche des Grecs y demeure aussi, les Grecs
lui obéissent comme les Latins au pape. À Constantinople, un trouve de
tout à très bon marché, blé, viande, poisson, on ne manque de rien sinon
de vin qu’on fait venir de Naples. La ville est peuplée de gens de toutes
nations. Il y fait très froid, on peut donc mieux y conserver les viandes
1 . Ludolph démontre ici son ignorance du grec, Sophia signifiant Sagesse.
2. Andronic III Paléologue, empereur de 1325 à 1341, épousa d’abord Agnès, fille
d’Henri I er , duc de Brunswick, puis Anne, fille d’Amédée V de Savoie.
1034
PÈLERINAGES EN ORIENT
salées que dans le reste de l’Asie où la chaleur l’interdit. On pêche aussi
le turbot que l’on fait sécher et que l’on vend dans toute l’Asie.
Dans la ville, dans l’ancien palais impérial, il y a des vaisseaux de
pierre qui s’emplissent tout seuls d’eau, puis s’asséchent et de nouveau
s’emplissent et s’asséchent.
On trouve ici en grande quantité de belles et grosses pierres précieuses
vendues sur le marché.
[Rappel du schisme et des terres perdues par les empereurs grecs.]
III
LA ROUTE DE TERRE ET L’ESPAGNE
De Constantinople on peut aller par terre en Terre sainte si on ne craint
pas les Tartares, les Turcs et toutes sortes d’autres obstacles. Cette route
de terre passe au nord jusqu’à Constantinople et, de là, si le trajet était
faisable et sûr, on pourrait aller par terre dans le monde entier sans avoir
besoin de naviguer sur mer. De même, si la route de terre était praticable
vers le midi, on pourrait éviter de naviguer. Il faudrait passer par la Barba-
rie, le royaume du Maroc et le royaume de Grenade, mais les Barbares-
ques interdisent aux chrétiens le passage. Les Sarrasins qui habitent en
Espagne et en Aragon prennent cette route quand ils veulent visiter le
sanctuaire de leur prophète Mahomet, mais c’est interdit aux chrétiens.
Les deux royaumes de Maroc et de Grenade sont très puissants, très
riches, ne dépendent que peu du Sultan. Ils sont toujours en guerre avec
le roi d’Espagne et aident le roi d’Algarve, un Sarrasin dont le royaume
est voisin de l’Espagne, de ce côté-ci de la mer, à lutter contre le roi d’Es-
pagne. Ce royaume d’Algarve est très puissant avec de grandes villes, des
forteresses, des villages. Je crois que le roi d’Algarve est plus puissant
que le Sultan ; il peut, si nécessaire, armer en une journée plus de cent
mille hommes. J’ai appris qu’il est sans cesse en guerre avec les rois d’Es-
pagne et de Castille '.
Dans le royaume d’Aragon, les villes et les villages sont tous habités
par les Sarrasins que le roi fait surveiller par de hautes tours bien gardées
pour qu’ils n’entreprennent rien contre lui. Si quelque fonctionnaire royal
veut exercer une contrainte sur les Sarrasins, il les envoie faire paître les
porcs, ce qui est interdit par leur loi.
I. La géographie de Ludolph semble confuse. Ce qu’il nomme Algarve doit être le
royaume de Grenade. En Afrique du Nord occidentale, il y avait alors deux royaumes, celui
des Mérinides de Fès et celui des Abd-al-Walides de Tlemcen. On ne voit pas très bien non
plus qui il désigne comme roi d’Espagne, ce pays étant alors divisé entre les royaumes
d’Aragon et de Castille.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1035
IV
LA BARBARIE
C’est un pays sablonneux et désert, habité par les Éthiopiens noirs.
Hommes et femmes ont tous des visages simiesques et élèvent des singes
domestiques chez eux, comme ici les chiens et les poules. Entre le Maroc
et l’Espagne, la mer Méditerranée se jette dans l’Océan par un bras de
mer à peine large d’un quart de mille. Sur une des rives une femme chré-
tienne et sur l’autre une femme musulmane, en train de laver leur linge,
peuvent se quereller et s’insulter. Ce bras de mer est appelé par les indigè-
nes détroit de Balthar, ou encore détroit du Maroc. Il n’y a que ce petit
bras de mer à traverser pour aller dans le monde entier parterre en passant
par le sud, comme je l’ai dit. Les rois de Maroc et de Grenade le traversent
aisément pour se porter au secours du roi d’Algarve.
À l’autre extrémité, la mer Méditerranée se jette dans la mer de Pont
par le bras Saint-Georges, sous les murs de Constantinople. On ne trouve
dans la mer du Pont aucune île, sinon celle qui est appelée Chersonèse où
le pape saint Clément fut exilé '.
[Suit une discussion sur le lieu de la sépulture de saint Clément.]
V
LA MER MÉDITERRANÉE
La Méditerranée est la mer par laquelle on parvient à la Terre sainte.
Elle est ainsi nommée car elle sépare l’Asie à l’est de l’Europe au nord et
à l’ouest et de l’Afrique au sud. On m’a parlé d’un fleuve nommé Aude
qui sépare l’Afrique de l’Europe et qui traverse une ville nommée Biter-
ris 1 2 , car elle est entre deux terres, l’Afrique et l’Europe 3 . Cette ville a été
construite au temps d’Hannibal quand les philosophes romains partagè-
rent le monde et Hannibal construisit à proximité une ville appelée Nar-
bonne, c’est-à-dire « narrant le bon ». Elle est maintenant la métropole du
Biterrois, son évêque est appelé évêque de Narbonne. J’ai souvent été
dans ce pays.
La Méditerranée a des marées et flue et reflue sans cesse, comme on le
1. Clément, troisième successeur de saint Pierre, mort vers 100, aurait été, selon une
Passion légendaire rédigée au iv e siècle, victime de la persécution de Trajan et serait mort
martyr en Chersonèse.
2. Béziers.
3. Là encore, la géographie de Ludolph est bien peu sûre.
1036
PÈLERINAGES EN ORIENT
voit entre la Calabre et la Sicile où les remous sont si violents qu’aucun
marin n’ose s’y aventurer sans un guide averti.
La Méditerranée n’a pas partout la même largeur, elle est tantôt large,
tantôt étroite. Elle est large du côté occidental, comme en Espagne,
Galice, Catalogne et en partie en Provence ; elle est étroite du côté orien-
tal, comme en Calabre, Apulie, Naples, Venise et autres lieux environ-
nants.
VI
LES DIVERS DANGERS DE LA MER
Si l’on désire aller par mer en Terre sainte, on peut partir de n’importe
quel port. Il faut prendre autant de nourriture que l’on peut. En général,
on a l’habitude de s’assurer de cinquante jours de vivres pour la traversée
d’ouest en est. Pour le retour, on prévoit cent jours '. Car, d’ouest en est,
le navire avance comme en volant, poussé par un vent favorable, de nuit
encore plus que de jour, et fait bien seize milles à l’heure. La raison en
est que les terres de l’ouest sont froides et venteuses. En revanche, la terre
d’orient est chaude et à peu près dépourvue de vent, aussi la navigation
est-elle bien plus lente au retour. Et si les grandes nefs d’Occident revien-
nent en septembre ou octobre, les galères et les navires plus petits
commencent à rentrer en août, quand la mer est calme. En novembre,
décembre et janvier, aucun navire ne prend la mer à cause des tempêtes.
De toute façon, il est très rare qu’un navire puisse revenir sans peine,
danger, crainte et tempête. Je le sais bien, car j’ai subi des tempêtes
variées et inouïes. Personne ne peut dire, personne ne peut croire à quel
point les tempêtes sont cruelles. Je sais parfaitement que les pierres et le
sable peuvent être arrachés du fond de la mer quand elle est en furie,
comme folle. Cela se produit souvent près des îles, là où la mer est étroite.
Des pierres sont souvent projetées d’une rive à l’autre par la tempête. Une
fois, un voyageur naviguait sur une galère au large de l’Arménie quand,
dans la nuit, une tempête s’éleva brusquement. Au matin, trois hommes
avaient disparu et la galère était recouverte sur une paume de haut de
sable projeté par la mer en furie.
Il y a bien d’autres périls de la mer dont je veux dire quelques mots.
VII
LE DANGER DU COUP DE VENT
Le premier danger vient du vent, notamment d’un vent surprenant que
les marins appellent gulph, qui vient des grottes des montagnes, mais il
ne cause aucun dommage aux navires, sauf s’ils sont près des côtes. L’an
I. La durée de la traversée était en général de trente jours.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1037
du Seigneur 1341, la nuit du dimanche de Laetare', nous revenions de
l’orient, poussés par un bon vent d’est, les six voiles étaient déployées et
le navire sembla voler toute la nuit. Mais le matin, au lever du jour, alors
que nous étions devant la montagne de Sathalie 1 2 et que les marins dor-
maient, ce gulph projeta violemment sur le côté le navire avec toutes ses
voiles qui furent trempées, si bien qu’il courait quasiment sur un bord.
S’il s’était incliné encore d’une paume, nous aurions été noyés. On coupa
alors tous les cordages des voiles, le navire se redressa un peu et nous
avons ainsi échappé au péril, par la grâce de Dieu.
VIII
LE DANGER DU TOURBILLON
Il y a un autre péril lié au vent que les marins appellent grup. Il provient
du choc de deux vents, mais les marins peuvent bien le prévoir. J’ai été
cependant dans un grand péril à cause de ce vent lors de mon retour.
Il y a encore les dangers des pirates ou des corsaires qui attaquent les
navires comme s’ils étaient des châteaux. Mais, depuis que la ville de
Gênes s’est donné un duc, ces sortes de dangers ont diminué 3 .
IX
LE DANGER DES BANCS DE SABLE
Un autre danger est ce que les marins appellent sicca. Il faut savoir que
la mer n’a pas partout la même profondeur. Il y a dans la mer des monta-
gnes, des rochers, des herbes et de la verdure comme sur terre. Parfois ces
montagnes et ces rochers sont hauts, parfois, peu élevés. À certains
endroits, les rochers et les montagnes ne sont recouverts que d’une paume
ou d’une brasse d’eau. C’est pourquoi personne n’ose naviguer le long
des côtes de Barbarie, car il s’y trouve beaucoup de rochers et de bancs
de sable. Les marins redoutent beaucoup ce danger.
On voit bien que de l’herbe et de la verdure poussent sous la mer car,
au moment des tempêtes, on voit projetés sur le rivage toutes sortes d’her-
bes et même des coraux dont les branches sont arrachées au fond de la
mer et polies ensuite par les artisans. Les coraux sont d’abord blancs et
ils ont une mauvaise odeur. Mais le rayonnement du soleil sur le fond de
la mer les fait devenir rouges. Ils ont la taille d’un petit buisson d’une
1. Quatrième dimanche de carême : en 1341, c’était le 18 mars.
2. L’actuelle Antalya, au sud de la Turquie, un golfe redouté des marins pour ses tem-
pêtes.
3. Simone Boccanegra, premier doge de Gênes, nommé en 1339.
1038
PÈLERINAGES EN ORIENT
brasse de hauteur. La mer les rejette en grande quantité, on les ramasse et
on les vend. J’ai vu dans une maison des coraux qui auraient pu porter
cinquante chevaux. Mais je n’ose en dire davantage.
X
LE DANGER DES POISSONS
Un autre danger, maL qui ne menace que les petits bateaux, est celui
des grands poissons. Il y a en mer un poisson que les Grecs appellent
« truie de mer 1 », que les petits bateaux redoutent beaucoup. Ce poisson
ne fait aucun mal aux bateaux, sauf s’il est pressé par la faim. Si les
marins lui jettent du pain, il s’en contente et s’en va. S’il ne veut pas s’en
aller, il faut qu’un homme le regarde aussitôt d’un air irrité et terrible,
alors il s’enfuit effrayé. Mais il faut que l’homme qui le regarde prenne
bien soin de n’avoir pas peur du poisson et le fixe avec une audace qui
l’horrifie. Si le poisson sent que l’homme a peur, il ne s’en va pas, il mord
le navire et le lacère. Un très respectable marin m’a dit que, dans sa jeu-
nesse, il était sur un petit navire ainsi menacé par ce poisson. Il y avait
sur le navire un jeune homme réputé audacieux et dur ; quand le poisson
approcha, il ne voulut pas lui donner du pain, mais, avec l’audace qu’il
croyait avoir, il se jeta dans l’eau au bout d’une corde, comme on en a
l’habitude, pour regarder le poisson d’un air furieux. Mais il fut si effrayé
à la vue du poisson qu’il appela ses compagnons pour qu’ils le retirassent
avec la corde. Le poisson vit la frayeur de l’homme et, tandis qu’ils le
retiraient de l’eau, dansant au bout de sa corde, d’un coup de gueule il le
coupa en deux jusqu’au ventre, puis il s’éloigna du navire.
Ce poisson n’est ni très gros, ni très long, mais sa tête est énorme et
tous les dommages qu’il cause aux bateaux sont le fait de ses morsures.
J’ai entendu le récit d’un autre marin digne de foi qui connaît à peu
près toutes les routes sur mer et a couru des dangers innombrables et
diverses terreurs en mer. Il me dit qu’une fois, près de la Barbarie, un
navire faisait route à cause des vents contraires là où la navigation est des
plus périlleuses à cause des rochers et des bancs de sable recouverts de
très peu d’eau, alors qu’un peu plus loin, on ne trouve pas le fond à plus
de dix mille brasses. Tandis que la navigation se poursuivait dans la
crainte, le navire tomba sur un poisson appelé en français « mérou », qui
se cachait dans les rochers. Le poisson sentit venir le navire et pensa peut-
être que c’était quelque chose à manger. Ouvrant la gueule, il le mordit
avec tant de violence que, bien que lourdement chargé, le navire recula
fortement. Les passagers s’affolèrent, le pilote leur demanda de prier
1. Il semble que ce soit le requin.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1039
Dieu pour le salut de leur âme, car ils n’avaient aucune chance de survi-
vre, le navire ayant sûrement heurté un gros rocher. Les marins descendi-
rent dans la cale pour voir où était la voie d’eau et ils virent la dent du gros
poisson enfoncée dans le bateau. Elle était aussi longue qu’une poutre et
large de trois coudées. Ils ne purent l’extraire, même avec des instruments
de fer, ils la limèrent avec une scie. Si la dent n’avait pas été si pointue,
ce qui lui avait permis de pénétrer dans le navire, il se serait sûrement
brisé.
J’ai vu près de la Sardaigne trois poissons qui, en respirant, projetaient
en l’air une grande quantité d’eau avec un bruit de tonnerre. Près de
Tortose, un grand poisson, fuyant de petits poissons, se jeta sur la rive
poussé par la grande quantité d’eau qu’il soulevait. Mais l’eau se retira,
il resta sur le sable et tous les habitants vinrent le dépecer pour se nourrir.
Toutefois, en peu de temps, à cause de la chaleur, toute la région fut infec-
tée de la puanteur due à la putréfaction du poisson dont le cadavre se vit
longtemps de loin comme une maison démolie, les poutres à l’air. Puis
les tempêtes le rejetèrent à la mer. Mais j’ai entendu dire par des person-
nes expertes que le plus grand poisson de mer est l’anguille.
XI
LES DIVERSES SORTES DE POISSONS
Il y a en mer de nombreuses et diverses sortes de poissons, grands et
petits, de couleur, d’aspect, de formes variées, avec ou sans écailles, de
sorte que l’esprit humain ne peut les retenir tous. Parmi tous ces poissons,
il y en a de merveilleux qui s’élèvent hors de l’eau et volent assez long-
temps, comme des papillons, mais je ne sais pas combien de temps ils
peuvent tenir en l’air. J’ai interrogé à leur sujet des marins expérimentés,
voulant savoir d’où ces poissons provenaient. Ils me répondirent qu’en
Angleterre et en Irlande de très beaux arbres poussent sur le rivage,
portant des fruits en forme de pommes. Dans ces pommes naissent des
vers et, quand les pommes sont mûres et tombent, elles s’écrasent et les
vers s’envolent, car ils ont des ailes comme des abeilles. S’ils touchent en
premier lieu la terre, ils deviennent aériens et volent avec les autres
oiseaux du ciel. Si c’est la mer, ils deviennent aquatiques, nagent comme
les poissons, mais exercent de temps en temps leur capacité naturelle à
voler. Je n’ai pas pu constater si de tels arbres existent réellement, je dis
ce que j’ai entendu. Mais on les mange comme d’autres poissons et,
quand ils passent en mer, ils semblent voler.
1040
PELERINAGES EN ORIENT
XII
LES MIGRATIONS D’OISEAUX
Il faut savoir qu’à certaines saisons toutes sortes d’oiseaux grands et
petits traversent la mer d’ouest en est ou vice versa. Ce sont surtout les
grues, les cailles, les hirondelles et beaucoup d’autres, grands et petits, de
couleurs et de formes variées dont Dieu seul sait tous les noms. Ils volent
d’île en île ; ils sont si maigres qu’ils n’ont que les plumes et les os et sont
si las qu’ils ne prennent pas garde aux pierres des frondes ou aux flèches.
J’ai pris des cailles sur un bateau, elles sont mortes aussitôt.
Dans tous les pays d’outre-mer où je suis allé, je n’ai jamais vu de
cigogne, mais dans un couvent de frères mineurs, j’en ai vu une que l’on
prenait pour un monstre. On m’a souvent demandé si les hirondelles se
trouvaient en hiver dans mon pays, et j’ai répondu : « Elles arrivent en
mars, comme d’outre-mer et on ignore d’où elles viennent. »
Il arriva une fois, dans le palais d’un grand seigneur, que l’intendant
était endormi sur la table et deux hirondelles entrèrent, se battant et se
mordillant et tombèrent sur le visage du dormeur. Il se réveilla, les saisit
et leur mit une bague avant de les laisser s’envoler. Et chaque année, elles
revinrent à leur nid avec cette bague.
Il serait trop long de parler des autres oiseaux de toutes sortes qui tra-
versent la mer, je laisserai donc ce sujet pour revenir à mon propos.
XIII
LA NAVIGATION PAR MER. TROIE ET LES ÎLES
Si on veut visiter la Terre sainte ou les pays d'outre-mer, il convient de
faire la traversée avec une nef ou une galère. Si on prend une nef, on fait
une traversée directe, sans s’arrêter dans les ports à moins d’y être
contraint par les vents contraires ou le manque de vivres, ou quelque autre
nécessité. On laisse au sud la Barbarie à sa droite et on a vers le nord la
Grèce à sa gauche. Et l’on peut voir les îles célèbres de Corse, Sardaigne,
Sicile, Malte, Scarpantho, Crète, Rhodes et beaucoup d’autres grandes et
petites. Après avoir vu tout cela, on arrive à Chypre.
Si on prend une galère, c’est un navire long qui va de rivage en rivage
et de port en port, sans jamais s’éloigner de la rive et, chaque nuit, il fait
relâche dans un port. Il y a soixante bancs de chaque côté et sur chacun
d’eux trois rameurs, manœuvrant trois rames, et un archer. Il faut quoti-
diennement aller chercher des vivres car on ne peut pas en garder sur le
bateau. En naviguant ainsi, près du rivage, on voit de très beaux paysages,
des villes, des villages, des châteaux ; tout ce qu’on ne fait qu’apercevoir
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1041
de la nef, on le regarde en détail longuement, de la galère. Et l’on peut
ainsi, avec une galère, parcourir presque tout le monde du côté septen-
trional.
Avec la galère, de place en place, de port en port, on parvient à
Constantinople, puis on voit, çà et là, quelques pierres, quelques colonnes
de marbre à demi enterrées. Si on les trouve, on les emporte, ainsi, à
Venise, il n’y a pas une colonne ou quelque belle pierre taillée qui ne
vienne de Troie. Cette ville était sur le rivage, dans une région nommée
Phrygie, non loin de Chalcédoine, mais il ne semble pas que son port ait
été bon.
De Troie, avec une galère, on voit le littoral de la Lombardie, de la
Campanie, de la Calabre et de l’Apulie et on arrive à une île appelée
Corse 1 . Près de cette île, l’apôtre Paul, prisonnier en Judée et qui avait
fait appel à César, fit naufrage et, le soir, chez son hôte, près du feu, il
sortit indemne d’une piqûre de vipère, comme le disent les Actes des
Apôtres 2 . Certains habitants de l’île se disent aujourd’hui descendants de
l’hôte de saint Paul et transmettent le pouvoir de guérir avec de la salive
si l’on a été mordu par un serpent. Pour ce faire, ils prennent un verre de
vin, en boivent, y crachent un peu de salive et la font boire à la personne ;
si elle éprouve quelque dégoût, ils mêlent un peu de terre au vin et confè-
rent leur pouvoir par une oraison.
De Corse, on va en Sardaigne, une île excellente et fertile, abondante
en bétail et en pâturages, mais dépourvue de vin qu’il faut importer. Elle
appartenait aux Pisans, mais le roi d’Aragon la leur a enlevée 3 . Elle n’a
pas beaucoup de villes, sauf une, belle, appelée Castel de Cal 4 .
L’an du Seigneur 1341, en la fête de l’Ascension 5 , une tempête sou-
daine, d’une force et d’une violence inouïes, jeta sur la côte de l’île notre
grande nef. Le navire fut ballotté par la tempête de midi jusqu’à l’heure
de vêpres et pendant quinze heures nous en perdîmes le contrôle. De
mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une telle tourmente. Pendant
cette nuit où nous avons été jetés à la côte, trente-quatre grandes nefs se
retrouvèrent au même endroit, venant de différentes parties de la mer et
rassemblées par la tempête qui les lançait sur ce rivage. Beaucoup de
navires, grands et petits, dont certains avaient jeté à la mer leur cargaison
furent brisés et beaucoup d’autres firent naufrage. Parmi ces bateaux, il y
avait la plus grande nef du monde, venant de Naples, chargée de mille
tonneaux de vin, avec six cents hommes et d’autres marchandises. Elle
1 . De nouveau, la géographie de Ludolph s’avère bien imprécise.
2. L’épisode se passe en réalité à Malte.
3. Après avoir longtemps convoité l'île, l’Aragon la conquit sous le règne de Jacques II
en 1326.
4. Cagliari.
5. Le 18 mai 1341, soit deux mois après leur passage en Turquie.
1042
PELERINAGES EN ORIENT
faisait route vers Constantinople, mais les bourrasques de vent l’avaient
rejetée en arrière.
Près de la Sardaigne, il y a une petite île, l’île Saint-Pierre, dans
laquelle on trouve de tout petits chevaux sauvages d’une grande beauté
qui sont si rapides qu’on ne peut les prendre qu’avec des flèches. On les
mange comme du gibier.
Entre cette île et la Provence, il y a un golfe très dangereux appelé par
les marins golfe du Lion, c’est-à-dire de la colère du lion. Même si le
navire a fait toute sa traversée paisiblement, il ne peut pas entrer dans ce
golfe sans subir la tempête et sans craindre quelque dommage, c’est pour-
quoi on l’appelle golfe du Lion.
De cette île de Sardaigne, on va en Sicile. Ce beau pays a huit cents
milles de tour. C’est un beau royaume, une île bien plus riche que toutes
les régions environnantes. Dans les terres d’outre-mer, la pauvreté vient
en effet du manque de pluie et d’eau, seule la Sicile n’en manque pas.
XIV
L'ÎLE DE SICILE
Le royaume de Sicile a sept évêques et un métropolite à Montréal ; lors
de mon voyage, c’était un frère mineur. Elle a de belles villes bien forti-
fiées, des forteresses, des villages. Les plus belles et les plus fortes cités
sont celles du littoral, avec de bons ports, Messine, Palerme, Trapani et
Catane. À Trapani, le couvent des frères prêcheurs garde une image de
l’Annonciation de la bienheureuse Marie, très vénérée par les habitants et
les marins. Chaque fois qu’un navire arrive devant Trapani, il s’arrête et
les matelots vont saluer l’image, persuadés que si un navire passe au large
sans s’arrêter, il subira une tempête. Dans la ville de Catane, sainte Agnès
fut martyrisée. Son corps est resté intact, il est très bien gardé, très vénéré
car, grâce aux mérites de la sainte. Dieu opère des miracles dans toute la
Sicile.
Près de cette ville de Catane, il y a une très haute montagne, isolée,
appelée le mont Gibel, c’est-à-dire le Beau Mont 1 . Sans interruption,
comme une fournaise ardente, il flambe et fume, projettant des pierres
brûlées aussi grosses qu’une petite maison. On appelle cette pierre
« pierre ponce » et elle sert à polir les parchemins. Ces pierres et les autres
débris que rejette la montagne se sont rassemblés sous l’effet du vent et
ont formé de grandes montagnes, hautes, de forme allongée. De cette
montagne est sorti le fleuve de feu dont parle la Passion de sainte Agathe :
« Ils étendirent son voile contre le feu. » On en voit encore la trace aujour-
1. C’est l’Etna. L’étymologie donnée est fantaisiste. Gibel est le mot arabe Djebel, mon-
tagne.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1043
d’hui car, depuis le temps de la bienheureuse Agathe ce fleuve est
souvent sorti et sort encore de temps à autre. La Sicile est ravagée par ces
fleuves de feu et par la pierre ponce. En se refroidissant, les pierres dur-
cissent à tel point que ni le fer ni aucun instrument ne peut les attaquer.
On dit que cette montagne est la bouche de l’Enfer et il doit y avoir
quelque vérité à ces dires, cela a été affirmé par bien des voix et est
prouvé par des merveilles et des exemples aujourd’hui comme dans l’his-
toire ancienne du royaume. Quand il y a quelque part de grandes guerres,
ce mont jette des flammes jusqu’au ciel et les habitants de Sicile en sont
ainsi avertis. Un frère mineur, venu se reposer en Sicile, m’affirma en
conscience que, quand l’empereur Henri d’heureuse mémoire et les
Pisans firent la guerre au roi Robert 1 2 , le mont brûla tellement que,
pendant toute la nuit, les frères mineurs de Messine, distante de vingt
milles, purent lire les matines à la lueur des flammes. Ce frère me raconta
bien d’autres merveilles qu’il serait trop long de rapporter. En Sicile, il
existe un proverbe à propos de ce mont : « Mieux vaut être sur le mont Bel
avec les rois et les princes qu’au ciel avec les boiteux et les aveugles. »
Ici, les hommes sont mauvais, les femmes parfaites. Il y a trois rites en
Sicile, le rite des Latins, celui des Grecs et celui des Sarrasins 3 , mais tous
sont chrétiens, même si leurs rites diffèrent.
Il est vraiment étonnant que la Sicile puisse être si fertile, si agréable,
malgré tous les dommages que lui cause cette horrible montagne. Il arrive
parfois qu’elle rejette des cendres pendant un ou deux jours, si bien que
les troupeaux ne trouvent plus leur pâture. D’autres fois, les fleuves de
feu sont si horribles que les habitants jeûnent et font des vœux, se voyant
déjà descendre vivants dans l’enfer. Parfois sort de la montagne une nuée
ardente qui brûle tout sur son passage, aussi bien le bois que les pierres,
comme l’eau chaude fait fondre la neige et, sur deux milles, surtout dans
la plaine, la terre est ravagée et inhabitable. La Sicile est peut-être un très
beau pays, mais il est redoutable d’y vivre.
XV
LE MONT VULCA1N
Près de la Sicile, il y a une petite île entièrement occupée par une mon-
tagne au pied de laquelle est un beau verger très agréable. Les habitants
l’appellent Vulcain 4 . Telle une fournaise, ce mont émet sans arrêt des
1 . Elle mourut martyre en 25 1.
2. Il s’agit de la guerre entre Henri VII, descendu en Italie pour y recevoir la couronne
impériale en 1312 et allié des villes gibelines, contre une coalition menée par les guelfes et
Robert d’Anjou.
3. Rite mozarabe, pour les chrétiens d’origine arabe.
4. Le Vulcano, dans les îles Lipari.
1044
PELERINAGES EN ORIENT
flammes brûlantes encore plus horribles que celles du mont Bel. On dit
que ce mont était jadis en Sicile mais, à la prière du bienheureux apôtre
Barthélemy, il s’inclina vers la mer et se sépara de la terre. Ce mont brûle
avec une puissance effrayante. Il projette, comme une catapulte, des
pierres ponces de la taille d’une petite maison avec une telle violence
qu’elles se brisent en l’air et tombent en mer sur plus d’un demi-mille.
Les vagues les rejettent sur le rivage où on les ramasse. C’est la pierre
ponce que les scribes utilisent pour poncer le parchemin, certains disent
qu’elle provient de l’écume de la mer et vous pouvez voir que c’est faux.
Une fois, avant mon passage, un lac de la longueur et de la largeur d’un
jet de pierre jaillit dans un verger au pied du Vulcain. Pendant quatre jours
et quatre nuits, des flammes en jaillirent jusqu’au ciel. C’était un specta-
cle horrible et terrifiant, il semblait que le ciel entier, la terre entière brû-
laient et certains pensèrent que c’était la fin du monde. Quand l’incendie
cessa, des cendres tombèrent en telle quantité pendant quatre jours et
quatre nuits que les habitants abandonnèrent villes et villages pour s’en-
füiir dans la montagne et s’abriter comme ils le pouvaient. Tout le bétail
et beaucoup de personnes périrent sous les cendres dans les champs. Des
villes entières disparaissaient presque sous les cendres et les fleuves
étaient asséchés. De mémoire d’homme, on n’avait jamais vu une telle
détresse, une telle angoisse en Sicile '. Les habitants firent des vœux, jeû-
nèrent, firent pénitence, suppliant Dieu, par les mérites de sainte Agathe,
de détourner d’eux sa colère et de les délivrer de tous ces maux. Ceux-ci
cessèrent enfin et ne se renouvelèrent plus. Et beaucoup de mauvaises
actions furent alors interdites sous les peines les plus graves.
XVI
LA VILLE DE SYRACUSE
Il y a une autre ville en Sicile, appelée Syracuse, où sainte Lucie fut
martyrisée et où son corps, intact, est conservé. Beaucoup d’autres reli-
ques sont vénérées en Sicile. Il serait trop long de parler des autres mer-
veilles de la Sicile, des splendides palais de l’empereur Frédéric 1 2 , de la
pêche au poisson nommé thon et des autres richesses et ressources de
l’île.
Il y a tout autour de la Sicile un grand nombre d’îles, petites et grandes.
L’une s’appelle Malte, elle a un évêque, je l’ai souvent visitée. Une autre
s’appelle Comino, on y vit dans des grottes, car il n’y a pas assez de
terrain pour les habitations. On ne passe pas par ces îles, il faut s’y rendre
1. Ludolph parle sans doute de la terrible éruption de l’Etna, en 1329.
2. Frédéric il, empereur et roi de Sicile ( 1 1 94- 1 250).
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1045
spécialement. Assez près se trouve l’île de Gozo riche de lait et de trou-
peaux. J’ai passé une fois parmi ces îles dans une grande nef, et le péril
était sérieux en raison d’une très violente tempête. On ne se rappelait pas
avoir vu passer par ces îles un aussi grand navire.
XVII
LA GRÈCE
De Sicile, on traverse le gouffre de Venise qui sépare l’Italie de la
Grèce 1 2 et, le long du littoral de Grèce, on arrive en Achaïe, en Macédoine
et aux autres régions appelées Romanie 3 . Il faut savoir que f Achaïe s’ap-
pelle aujourd’hui la Morée. Les Catalans l’ont arrachée aux Grecs 4 . Dans
ce pays est la belle ville de Patras où est mort saint André. Saint Antoine
et beaucoup d’autres saints y ont jadis habité ou en sont originaires.
Non loin de Patras, Athènes fut autrefois maîtresse du savoir en Grèce.
Cette ville, jadis si importante, est aujourd’hui déserte. A Gênes, il n’y a
pas une seule colonne de marbre, une seule pierre taillée qui n’ait été
apportée d’Athènes, comme les Vénitiens l’ont fait pour Troie.
Dans ce pays d’ Achaïe, se trouve aussi Corinthe, une superbe ville for-
tifiée en haut d’une colline. Je n’en connais pas d’aussi forte ; même si
elle était assiégée par le monde entier, elle ne manquerait ni de blé, ni de
vin, ni d’huile, ni d’eau. C’est à cette ville que saint Paul adressa plusieurs
de ses Épîtres. Non loin est la ville de Galata, à laquelle saint Paul écrivit
aussi une Épître. Gala signifie « lait » en grec ; en effet ses habitants sont
plus blancs que ceux des environs. Aujourd’hui, cette cité de Galata s’ap-
pelle Péra 5 . En Achaïe et en Morée, les frères de l’ordre Teutonique
demeurent dans de très forts châteaux et sont en rivalité incessante avec
le duc d’Athènes et les Grecs.
D’Achaïe, on peut se rendre dans diverses îles grecques, le long du
littoral d’Asie Mineure, comme l’île de Chio, particulièrement célèbre,
où croît le mastic. On n’en trouve que dans cette île ; si les arbres poussent
dans d’autres régions du monde, ils ne portent aucun fruit. Le mastic est
une sorte de gomme qui s’écoule des arbres. On l’exporte dans le monde
entier. Il y a- dans cette île un évêque qui, lors de mon passage, était de
l’ordre des Prêcheurs. Cette île fut conquise sur l’empereur de Constanti-
1 . Comino et Gozo sont de petites îles proches de Malte.
2. Nom donné au détroit de Messine à l’époque médiévale.
3. On désignait sous ce nom les provinces de l’Empire byzantin passées sous la domina-
tion latine après la conquête de 1204.
4. La redoutable Compagnie catalane conquit l’Achaïe en 1311.
5. Ludolph confond la Galatie, en Turquie actuelle, à laquelle est adressée l’Épître de
saint Paul, avec Galata, faubourg de Constantinople, voisin de Péra, autre faubourg, dans
lesquels étaient situés les comptoirs des marchands occidentaux.
1046
PELERINAGES EN ORIENT
nople par deux frères de Gênes. Mais la mésentente se mit entre eux, l’un
des frères rendit sa part à l’empereur, qui emprisonna l’autre et l’île fut
donc perdue pour tous les deux. Mais, à mon passage, le frère captif
s’était réconcilié avec l’empereur qui lui avait confié un commandement
et donné plusieurs châteaux '.
De Chio, on va à Patmos, une île déserte où saint Jean l’Évangéliste,
exilé par Domitien, reçut des révélations du ciel et écrivit l’Apocalypse.
De Patmos, on gagne si l’on veut Éphèse sur le littoral d’Asie. Ce pays
qui s’appelait autrefois Asie Mineure se nomme maintenant Turquie, car
les Turcs l’ont enlevée aux Grecs. Les Turcs sont des hommes minces et
bruns, très forts ; ils ne sont pas de la race des Sarrasins ; ce sont plutôt
des chrétiens renégats. Comme les Frisons, ils habitent au nord près de la
mer dans des châteaux très bien fortifiés enlevés aux Grecs. Ils ne sont
armés que d’arcs, ils vivent de lait et se déplacent çà et là avec leurs trou-
peaux. Ils sont méprisables et ont les mêmes mœurs que les Frisons.
XVIII
ÉPHÈSE
Éphèse est à quatre petits milles de la mer. Dans cette ville il y a une
belle église en forme de croix, couverte de plomb, très bien décorée de
mosaïques et de marbres, encore intacte. C’est là que le disciple bien-
aimé, invité à des noces, entra dans son tombeau, disparut dans la lumière
et ne réapparut plus 1 2 . Ce tombeau est à côté du grand autel, dans une sorte
de grotte, on peut le visiter après avoir payé un denier aux Turcs. Les
Turcs vendent maintenant dans cette église de la soie, de la laine, du blé
et toutes sortes de marchandises.
La cité d’Éphèse était jadis très bien située entre deux collines qu’elle
occupait de part en part, le centre étant dans une vallée. L’église du
tombeau de saint Jean en était éloignée d’un jet de catapulte, édifiée au
sommet d’une colline, c’était le point le plus fort de la ville. Aussi, par
crainte des chrétiens, les Turcs ont transféré ailleurs la ville d’Éphèse et
le site antique est déserté. Lors de mon passage, vivait là une noble dame,
dont le mari était maître de la ville, mais les Turcs la lui enlevèrent et
autorisèrent la dame à demeurer près de la citadelle et à vendre du vin
aux marchands. Elle nous entretint avec de grands gémissements de la
perte de son mari et de la ville, de la tristesse et de la douleur de son cœur.
Près d’Éphèse, il y a une petite fontaine ronde, avec quantité d’excel-
1 . L’ïle fut conquise par Benedetto Zaccaria en 1 304. L'empereur de Byzance la reprit
en 1329.
2. La légende voulait que saint Jean fût entré vivant dans son tombeau.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1047
lents poissons. L’eau en jaillit avec une telle force qu’elle arrose des
vergers et tout le terrain environnant.
À quatre milles de la ville antique, sur le rivage, à l’endroit où est le
port, on a construit une nouvelle ville, où habitent des chrétiens de Lom-
bardie, expulsés de chez eux en raison de discordes civiles ; ils ont des
églises et un couvent de frères mineurs, ils peuvent pratiquer leur religion,
bien qu’auparavant les Turcs aient persécuté les chrétiens.
Près de la nouvelle Éphèse, il y a un fleuve, grand comme le Rhin,
venant de Tartarie et par lequel, comme pour le Rhin, arrivent beaucoup
de marchandises. Les Turcs et les chrétiens renégats font venir par ce
fleuve des bateaux, des armes et des vivres quand ils veulent combattre
contre les chrétiens, si bien que ce fleuve cause de grands torts et domma-
ges aux chrétiens '.
XIX
LES ÎLES ET RHODES
D’Éphèse, on peut aller par mer dans un grand nombre d’îles, il y en a
soixante-dix dans cette partie de la mer, grandes et petites, certaines habi-
tées, d’autres désertes. Certaines ont des ressources particulières, d’autres
sont riches de toutes sortes de biens, d’autres pleines de sources dange-
reuses et d’animaux venimeux. Parmi ces îles, il y en a une qui possède
une source très chaude, bouillant comme une marmite, si dangereuse
qu’un oiseau meurt rien qu’en la survolant.
À côté, il y a une autre petite île, d’à peine deux milles de tour, dans
laquelle est une petite église. Il y vit tant de cerfs et d’animaux forestiers
qu’elle peut à peine les contenir. Un jour, mes compagnons s’y arrêtèrent
et trouvèrent dans l’église une grande quantité d’armes, lances, boucliers,
catapultes, ainsi que des réserves de venaison séchée. C’était le butin des
pirates et corsaires mis là en dépôt. Mes compagnons demeurèrent une
journée à attendre les pirates tout en chassant, mais sans rien prendre. Le
soir, l’un d’eux était assis entre deux rochers, un cerf passa, il lui coupa
le pied droit avec son épée et lui blessa le gauche. Ils s’emparèrent du cerf
et repartirent.
À côté, il y a une autre petite île où tous les animaux sont sauvages.
C’est un lieu agréable pour la chasse, mais la viande de ces animaux n’est
pas aussi bonne à manger que celle des autres gibiers.
Non loin de cette île, il s’en trouve une autre nommée Phocée où l’on
trouve quantité de pierre d’alun. On l’exporte dans le monde entier. Les
Génois l’ont enlevée par les armes aux Turcs il n’y a pas bien longtemps
1 . Ludolph veut sans doute parler du Méandre, aujourd’hui Menderes, au sud d’Éphèse.
1048
PELERINAGES EN ORIENT
et l’ont rétablie dans son ancien état avec son siège épiscopal Cette île
est tout contre le littoral, reliée à la Turquie par un pont sur lequel les
Turcs ne laissent passer personne, que Ton soit en guerre ou en paix, tant
ils ont de rancœur de la perte de la ville.
En quittant ces lieux, on atteint par mer la ville de Patara sur le littoral
de l’Asie Mineure ou de la Turquie. Cette ville, jadis puissante et très
belle, a été aujourd’hui détruite par les Turcs. C’est là qu’est né l’évêque
saint Nicolas. De Patara, on parvient par mer à une autre très belle ville
également détruite, nommée Myrrha, où le glorieux pontife Nicolas fut
élu évêque et il rendit toute la région célèbre par ses vertus et ses mira-
cles 1 2 .
On peut, de Myrrha, atteindre par mer l’île de Crète, très belle, très
puissante, jadis un royaume indépendant. Elle n’a guère aujourd’hui de
forteresses ni de villes fortifiées. La ville principale s’appelle Candie 3 .
Les Vénitiens ont enlevé cette île aux Grecs 4 .
De là, on va par mer jusqu’à une île très belle et noble, saine, déli-
cieuse, appelée jadis Colos à laquelle saint Paul écrivit des Épîtres. Elle
s’appelle aujourd’hui Rhodes, elle est la seule à être dans le septième
climat auquel elle donne son nom 5 . C’est dans cette île que fut décidée la
destruction de Troie. On disait que là était un bélier couvert d’une toison
d’or, comme le raconte l’histoire de Troie 6 . L’île de Rhodes est belle,
montagneuse, l’air y est très sain. On y voit beaucoup d’animaux fores-
tiers nommés daims. Tous ceux qui naviguent dans cette partie de la mer
doivent passer par Rhodes ou à proximité. La capitale s’appelle Rhodes,
une ville très belle, bien fortifiée avec de très hautes murailles et des
ouvrages de défense inexpugnables, construits en énormes pierres dont
on se demande comment des mains d’homme ont pu les poser. Après la
perte d’Acre, le maître et les frères de l’Hôpital Saint-Jean de Jérusalem
l’ont enlevée aux Grecs après un siège de quatre ans 7 . Mais ils ne l’au-
raient jamais prise s’ils n’avaient soudoyé les habitants par des présents,
si bien que l’île se rendit spontanément aux frères de l’ordre. Ils y établi-
rent le siège de leur ordre et l’habitent en ce moment. Ils sont trois cent
cinquante frères sous le grand maître qui lors de mon passage était Hélion
de Villeneuve, un vieillard économe qui a amassé un immense trésor.
1 . L’ïle échappa aux Turcs, grâce à une expédition byzantine menée en 1 329, mais Gênes
continua à exploiter l’alun.
2. Patara, aujourd’hui en ruines, près de K.mik, l’antique Xanthos. Myrrha, également en
ruines, près de Demre.
3. Hérakléion.
4. Lors de la croisade de 1204.
5. La division de la terre en sept climats est héritée de la géographie antique. La confu-
sion entre Colosses, aujourd’hui près d’Honaz en Turquie, et Rhodes, fréquente au Moyen
Âge, vient sans doute du célèbre Colosse de Rhodes.
6. La Toison d’or se trouvait en Colchide, sur les rives de la mer Noire.
7. La conquête eut lieu en 1310.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1049
embelli Rhodes de constructions et libéré l’ordre de toutes ses lourdes
dettes.
Cette île est à portée de voix de la Turquie, séparée d’elle par un bras
de mer. Toute la région environnante, et la Turquie pour un tiers des
récoltes, lui doivent tribut. Ils ont même en Turquie un petit château très
bien fortifié.
Les frères sont aussi maîtres de l’île de Lango 1 où abondent blé, vin,
huile et fruits. Cinquante d’entre eux y demeurent. Ils possèdent aussi un
îlot nommé Castel Roys, jadis ruiné par les Turcs, mais où ils habitent
maintenant avec des serviteurs. Sur cet îlot est un château haut et fort d’où
on peut apercevoir les bateaux sur cinquante milles en mer. Les frères
signalent à ceux de Rhodes et de Lango et aux chrétiens des environs
combien de bateaux sont en mer par des signaux, de fumée le jour et de
feu la nuit. Ainsi, les frères et les chrétiens, selon le nombre de bateaux,
peuvent se préparer à résister et à combattre.
[Suit le récit de la lutte contre les Turcs et des traités passés avec eux.]
Il y a à Rhodes beaucoup de vénérables reliques, parmi lesquelles une
croix de bronze que l’on dit être faite du chaudron avec l’eau duquel le
Christ a lavé les pieds de ses disciples. L’empreinte de cire que l’on en
prend est efficace en mer contre la tempête. Cette croix et d’autres reli-
ques que possèdent les frères de l’ordre de Saint-Jean étaient auparavant
aux Templiers, dont les frères ont reçu les biens et les châteaux. Il serait
trop long de dire tout ce qui fait la célébrité de l’île et les victoires rempor-
tées par les frères.
XX
CHYPRE
De Rhodes, on va à Chypre, une île très noble, très célèbre, très fertile,
la plus belle de toutes les îles de la mer, la plus riche en toutes sortes de
biens. On dit qu’elle a d’abord été habitée par Japhet, fils de Noé. Elle
est entourée par une ceinture de ports d’Égypte, de Syrie, d’Arménie, de
Turquie, de Grèce qui ne sont qu’à une journée de voyage.
Cette belle île appartint aux Templiers qui la vendirent au roi de Jérusa-
lem. Après la perte de la Terre sainte, d’ Acre et la ruine de la ville, le roi
de Jérusalem, les princes, les nobles et les barons du royaume se transpor-
tèrent à Chypre et y demeurèrent. Ils y sont encore aujourd’hui et ainsi
Chypre devint un royaume.
1. Cos.
1050
PÈLERINAGES EN ORIENT
Il y a trois évêques à Chypre, à Paphos, Limassol et Famagouste et un
archevêque à Nicosie. Lors de mon passage, c’était un frère mineur
nommé Elie et que le pape Clément VI fit cardinal.
La plus ancienne ville de Chypre est Paphos, jadis grande et noble,
mais presque entièrement détruite par un tremblement de terre. Elle est
sur le littoral, à peu près en face d’Alexandrie. Cette cité fut convertie à
la foi au Christ par les saints Paul et Bamabé et, de là, toute la terre fut
convertie à la foi, comme le disent les Actes des Apôtres. Près de Paphos
était jadis le temple de Vénus où on venait de très loin adorer son idole.
Les jeunes gens et les jeunes filles nobles se rassemblaient au temple. On
y décida la ruine de Troie, car Hélène fut enlevée alors qu’elle se rendait
au temple ‘. Les jeunes gens et les jeunes filles venaient là pour obtenir
de se marier, c’est pour cela que les habitants sont portés plus que partout
ailleurs à la luxure. Si on met de la terre de Chypre, spécialement de celle
du site du temple, à la tête du lit d’un dormeur, il est incité toute la nuit
au plaisir et à l’union chamelle.
XXI
LA VIGNE D’ENGADI
Dans le diocèse de Paphos, il y a le vignoble d’Engadi, unique au
monde. Il est sur une haute montagne, long de deux milles, entouré de
rochers comme d’un mur ; l’accès en est très difficile, mais le vignoble
est sur un terrain plat. Il y pousse toutes sortes de vignes. Certaines
portent des raisins de la grosseur de belles prunes, d’autres, de la taille
d’un petit pois. Certaines grappes sont grosses comme une ume et d’au-
tres toutes petites. Il y a des raisins blancs, noirs, rouges. Certaines vignes
n’ont pas de raisin, d’autres en portent de la taille de glands, ovales et
bien visibles. On voit toutes sortes de plants et de fruits dans cette vigne.
Elle a appartenu aux Templiers qui y employaient cent esclaves, des pri-
sonniers sarrasins chargés de l’entretenir et de la garder. Elle est mainte-
nant aux frères de l’Hôpital. Beaucoup de savants m’ont assuré qu’il
n’existait nulle part de vigne aussi belle et merveilleuse et que Dieu
l’avait faite pour le plaisir de l’homme, comme on le lit dans le Cantique
des Cantiques : « Mon bien-aimé est une grappe dans les vignes d’En-
gadi. »
Non loin de Paphos se trouve la ville de Limassol, jadis belle, mais
aujourd’hui ravagée par le tremblement de terre et par les eaux qui sc
ruèrent sur elle de la montagne. Cette ville est sur le rivage, en face de
Tyr, Sidon et Beyrouth. Les Templiers et les frères de l’Hôpital Saint-
1. Hélène fut enlevée à Sparte.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1051
Jean, les nobles et les bourgeois habitèrent cette ville quand Acre fut
perdue et on voit encore en grand nombre leurs palais et leurs châteaux.
Il y a près de Limassol une autre vigne, appelée Petite Engadi, où pous-
sent aussi diverses sortes de plants qu’on ne peut pas enserrer des deux
bras, mais ils ne sont guère hauts et ne donnent pas beaucoup de grappes.
Dans ce diocèse, il y a une maison des frères Teutoniques où demeurent
aussi des frères anglais de l’ordre de saint Thomas de Canterbury.
On voit dans ce diocèse une haute montagne isolée, très semblable au
mont Thabor avec, au sommet, une abbaye de l’ordre de saint Benoît 1 .
On y conserve, entière, la croix du larron qui était suspendu à la droite du
Christ, que sainte Hélène a trouvée là et pour laquelle elle a construit et
doté ce monastère. Tous ceux qui naviguent en mer, quand ils sont à pro-
ximité du mont, saluent dévotement cette croix et Dieu accomplit beau-
coup de miracles sur ce mont en l’honneur de cette croix. De ce mont, on
peut voir les monts du Liban.
XXII
LA CITÉ DE FAMAGOUSTE
Famagouste est sur le bord de la mer. C’est le port du royaume où se
rassemblent nécessairement marchands et pèlerins. Elle est en face de
l’Arménie, de la Turquie et d’Acre. C’est la plus riche de toutes les villes
de l’île et ses habitants le sont aussi. Au mariage de la fille de l’un d’eux,
des chevaliers français qui nous accompagnaient estimèrent que la cou-
ronne de la mariée était plus précieuse que les joyaux de la couronne de
France. Un marchand de cette ville vendit au sultan un globe d’or royal
qui n’avait pas moins de quatre sortes de pierres précieuses, escarboucles,
perles, saphirs et émeraudes, le tout d’une valeur de soixante mille florins,
et il proposa ensuite de le racheter pour cent mille florins, ce qui lui fut
refusé. Le connétable de Jérusalem possédait quatre pierres précieuses
que sa femme portait montées en broche et il pouvait les engager pour
trois mille florins. Un des apothicaires de la ville a plus de bois d’aloès
que cinq charrettes n’en pourraient porter. Je ne dis rien des épices, on en
voit partout, comme le pain chez nous. Je n’ose parler des pierres précieu-
ses, des étoffes d’or et des autres richesses, on ne me croirait pas. Il y a
aussi dans cette ville beaucoup de prostituées, très riches, certaines possè-
dent cent mille florins. Mais je me tairai aussi sur ce sujet.
1. Le monastère de Sainte-Croix est au nord-est de l’île.
1052
PELERINAGES EN ORIENT
XXIII
SALAMINE ET NICOSIE
Près de Famagouste, se trouve la ville de Constance ou Salamine, sur
le bord de la mer. Elle était autrefois le port du royaume, une ville des
plus nobles, des plus célèbres, des plus belles ; ses ruines le prouvent
encore. Saint Épiphane, un homme d’une sainteté admirable, y fut élu
évêque et enseveli. C’est là que naquit la sainte vierge Catherine, une cha-
pelle indique le lieu de sa naissance. C’est là que saint Bamabé apôtre fut
martyrisé par le feu et enseveli dans une crypte. Saint Épiphane a accom-
pli beaucoup de miracles pour cette ville et son territoire, mais elle est
aujourd’hui détruite jusqu’au sol.
Il y a à Chypre une autre grande ville nommée Nicosie ; c’est la métro-
pole. Elle est située au centre de l’île, au pied des montagnes, dans une
très belle plaine où l’air est très sain. À cause de son climat tempéré, le
roi de Chypre, tous les évêques et prélats du royaume y demeurent, ainsi
que les autres princes, comtes, nobles, barons et chevaliers. La plupart se
livrent presque chaque jour aux joutes, aux tournois et à la chasse. Les
princes, nobles, barons et chevaliers de Chypre sont les plus riches du
monde. Celui qui a au moins trois mille florins de revenu est considéré
comme celui qui ici aurait trois marcs, mais ils dépensent tout à la chasse.
J’ai connu un comte de Jaffa qui avait plus de cinq cents chiens de chasse.
Des serviteurs étaient chargés spécialement de les peigner, de les baigner
et de les oindre, tout cela est jugé nécessaire ici pour ces chiens. Un autre
noble avait au moins dix ou douze faucons. J’ai connu plusieurs nobles
et chevaliers qui auraient pu entretenir deux cents hommes d’armes plus
facilement que leurs veneurs et fauconniers. Quand ils vont à la chasse,
ils demeurent parfois un mois entier dans les forêts ou les montagnes,
vivant sous la tente, ou se déplaçant çà et là, jouant avec leurs chiens et
leurs faucons tandis que des chameaux ou d’autres bêtes de somme leur
apportent tout le nécessaire et le fourrage.
Les bourgeois et les marchands de Chypre sont les plus riches du
monde. Rien d’étonnant à cela, car Chypre est la dernière terre chrétienne
et tous les navires petits et grands, toutes les marchandises de tous les
pays autour de la mer doivent y faire escale. Et tous les pèlerins de toutes
les parties du monde qui vont outre-mer se rassemblent à Chypre et,
chaque jour, ils apprennent des nouvelles entre le lever et le coucher du
soleil. On y entend parler toutes les langues, qui y sont d’ailleurs ensei-
gnées dans des écoles spéciales.
Le vin de Chypre qui pousse sur les hautes montagnes face aux rayons
du soleil est excellent. Il est d’abord rouge, mais, gardé dans un flacon de
verre pendant quatre, six, voire dix ou vingt ans, il devient blanc. Et, au
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1053
bout de tout ce temps, il n’a pas perdu de sa force, au contraire elle s’est
accrue. C’est pourquoi il faut le couper de neuf parties d’eau pour une de
vin. Si quelqu’un buvait tout un tonneau de ce vin, il ne serait pas ivre,
mais serait brûlé et détruit de l’intérieur. Il est très sain de boire ce vin à
jeûn et il n’y a pas au monde de plus grands buveurs qu’à Chypre.
On trouve à Chypre les mêmes arbres et les mêmes plantes qu’en Terre
sainte.
Lors de mon passage, beaucoup de nobles barons et chevaliers d’Alle-
magne moururent.
Il serait trop long de raconter toutes les merveilles, les richesses et les
splendeurs de Chypre.
[XXIV-XXVI. Les villes de la côte de Palestine et récit de la chute d'Acre.
XXVII. Gaza. XXVIII. Le mont Carmel. XXIX- XXXI. L 'Égypte, le jardin du
baume, les Pyramides.]
XXXI (fin) - XXXII
L’ANTIQUE BABYLONE, OU BAGDAD
L’ancienne Babylone, où était la Tour de Babel, est à environ trente
jours de voyage au nord-est de la nouvelle Babylone '. Elle est en Chaldée
près de Bagdad. Pendant les cinq ans de mon séjour en Orient, j’ai
demandé sans arrêt, jour et nuit, à tous ceux avec qui je pouvais parler,
ce qu’ils pouvaient m’apprendre sur l’ancienne Babylone et voici ce que
je peux en dire.
En Orient, en Chaldée, il y a une ville très noble et très belle, extrême-
ment puissante, une des meilleures cités d’Orient, située sur le fleuve de
l’Euphrate, dont le nom est Bagdad. Les habitants de la région croient, à
ce qu’on dit, que l’antique Babylone se trouvait à un demi-mille et cela
est attesté par les grandes ruines et les immenses monceaux de murs et de
pierres qui s’aperçoivent de loin, notamment à l’endroit où se dressait la
Tour de Babel où commença la confusion des langues. Bien que le
chemin soit impraticable entre ces ruines et Bagdad en raison des
animaux venimeux, il y a de nombreux signes qui montrent que c’était là
le site de Babylone et les habitants le croient fermement. Mais, en raison
de ces animaux venimeux, la ville a été déplacée et appelée d’un autre
nom, Bagdad. Je ne peux rien dire d’autre de l’antique Babylone, car je
n’ai rien pu apprendre des personnes que j’ai interrogées outre-mer.
Dans la ville de Bagdad, on trouve les marchands les plus riches et les
meilleurs qui soient sous le ciel, en plus grand nombre que dans tout le
1 . On désignait ainsi la ville chrétienne du Caire.
1054
PELERINAGES EN ORIENT
reste de l’Orient et des marchandises plus nombreuses et plus variées
qu’ailleurs. Dans cette ville résidait autrefois le calife, le successeur de
Mahomet, auquel tous les Sarrasins obéissent comme les chrétiens au
pape, successeur de saint Pierre. Je veux dire ici quelques mots de la chute
de la ville de Bagdad, selon ce que j’ai lu dans les Annales et les Histoires
du roi d’Arménie et ce que j’ai appris d’un chevalier digne de foi qui y
assista.
L’an du Seigneur 1258, alors que les Tartares avaient soumis tous les
royaumes d’Orient, Héthoum, roi d’Arménie alla spontanément rendre
visite au khan, empereur des Tartares. Le khan le reçut avec bienveil-
lance, flatté de l’honneur que lui faisaient les rois en venant de leur propre
gré lui rendre visite et se présenter devant lui. Dans sa joie, il combla le
roi de présents et, au bout de quelque temps, quand le roi d’Arménie
voulut retourner chez lui, il présenta cinq requêtes au khan. La première
était que lui et les siens se convertissent au christianisme, la seconde,
qu’une paix perpétuelle fût établie entre les Tartares et les Arméniens, la
troisième, que toutes les églises de Mahomet fussent détruites et consa-
crées à Dieu, la quatrième, que le khan l’aidât à reprendre la Terre sainte
pour la rendre aux chrétiens, la cinquième, qu’il assiégeât Bagdad, mît à
mort le calife, successeur de Mahomet, et anéantisse son pouvoir. Le khan
accéda volontiers à ces demandes et les exécuta toutes, sauf la quatrième,
concernant la Terre sainte, car il en fut empêché par la mort 1 2 .
Quant à la cinquième demande, concernant la destruction de Bagdad et
la mort du calife, il ordonna à son frère Hulagu 3 , qui venait de soumettre
la Perse, d’assiéger Bagdad avec le roi d’Arménie, aussitôt qu’il se serait
assuré du royaume de Perse et de ses gouvernants. Hulagu accepta volon-
tiers et, ayant disposé du royaume de Perse, il se transporta à la grande
ville de Ninive et y passa l’hiver. Au mois de mars, il assiégea Bagdad et
le calife avec l’aide du roi d’Arménie, ordonnant aux quatre capitaines,
qui avaient chacun trente mille Tartares sous leurs ordres, d’assiéger
Bagdad sans trêve jusqu’à ce qu’ils la prissent. Ce fut fait : en trente jours
ils prirent la ville, tuant tous les habitants, jeunes et vieux sans distinction
et ils prirent un butin inouï en or, argent, pierres précieuses et autres
richesses. Dans aucune autre ville, on n’avait jamais vu prendre tant de si
riche butin, la Tartarie en est encore enrichie et il ne s’y trouve pas de
vase d’or ou d’argent qui n’y ait été apporté de Bagdad. Ils tuèrent tous
les habitants, mais prirent le calife vivant et le présentèrent devant Hulagu
avec tout son immense trésor. Hulagu fut pris de crainte en le voyant et,
plein d’admiration, dit au calife : « Misérable, d’où as-tu tiré un tel trésor
que je sois effrayé rien qu’à sa vue ? Avec lui, tu as fait la guerre au
1. Héthoum le Grand, roi de Petite Arménie de 1226 à 1269. L'entrevue eut lieu en 1254.
2. Le khan Mongka, petit-fils de Gengis Khân, mourut en 1259.
3. Ivhan de Perse de 1 256 à 1 265. Il prit Bagdad en 1 258.
LE CHEMIN DE LA TERRE SAINTE
1055
monde entier et tu aurais pu soumettre le monde entier. N’as-tu pas pu
payer des mercenaires pour défendre ta ville ? » Le calife répondit :
« Mon malheur vient de mes mauvais conseillers, car ils m’ont dit que
des femmes suffiraient à défendre la ville contre les Tartares. » Et Hulagu
lui dit : « Vois, tu es successeur de Mahomet et docteur de sa loi, je n’ose
t’infliger de châtiment, mais il ne convient pas que tu vives comme le
reste des hommes ni que tu manges comme eux, car c’est ta bouche qui
prononce la loi et la doctrine de Mahomet. » Et il ordonna de le placer
dans son beau palais et d’étaler devant lui l’or, l’argent, les pierres pré-
cieuses et les perles, en lui disant : « La bouche qui proclame une telle
loi, une telle doctrine, doit manger de tels objets précieux. » Ainsi
enfermé dans le palais, le calife fut trouvé mort de faim au bout de douze
jours. Depuis, il ne se présenta plus de successeur de Mahomet à Bagdad
jusqu’à aujourd’hui.
Aujourd’hui, l’empereur des Tartares règne à Bagdad, mais les habi-
tants sont des Sarrasins, qui doivent un important tribut. J’ai entendu dire
dans nos pays beaucoup de mensonges à propos de Bagdad. On dit et on
écrit que le roi de Bagdad a écrit aux seigneurs d’Occident et les a invités
à des joutes et des tournois à Bagdad. C’est parfaitement faux. Personne
ne se rappelle avoir vu donner de joutes ou de tournois à Bagdad.
A quatre jours de voyage de Bagdad se trouve une autre ville appelée
jadis Suse où vécut Assuérus, elle se nomme aujourd’hui Tabriz 1 . Dans
cette ville est situé l’ Arbre-Sec 2 auquel, dit-on, l’empereur des Romains
devait suspendre son bouclier. Les habitants disent qu’aucun juif ne peut
vivre ou mourir dans cette ville. Non loin de Tabriz, est une autre ville
nommée Cambaluc qui appartient à l’empereur des Tartares 3 et l’on dit
que cette ville est plus riche et plus belle que tout l’empire du Sultan.
XXXI n
LE NIL
Mais, pour revenir à mon propos, le Nil, fleuve du Paradis, traverse
l’Egypte par Babylone et Damiette et se jette dans la mer Méditerranée à
Alexandrie. Il est plus grand et plus large que le Rhin. Son eau est trouble,
car il a parfois un cours souterrain sur deux ou trois milles, puis ressort,
puis se perd à nouveau sous terre avant d’entrer en Egypte. Ses poissons
sont très bons, très gros, son eau est très saine. Quand on la puise, elle est
tiède, mais si on la laisse reposer dans un vase, elle se rafraîchit et procure
une bonne digestion.
1. Là encore, confusion de Ludolph entre Suse et Tabriz.
2. Une des bornes du monde, selon les légendes antiques.
3. Il s’agit de Pékin.
1056
PÈLERINAGES EN ORIENT
Personne n’a pu savoir où naît ce fleuve, en dehors de ce que dit l’Écri-
ture et, pourtant, on l’a souvent tenté. Pendant mon séjour, les nageurs du
sultan, qui nageaient comme des poissons, se virent promettre une grande
récompense s’ils pouvaient découvrir la source du fleuve et rapporter en
témoignage un rameau vert de bois d’aloès Les nageurs partirent et res-
tèrent absents trois ou quatre ans. Quelques-uns moururent en route. Ceux
qui revinrent dirent qu’ils avaient vu le fleuve descendre des montagnes
avec une si grande impétuosité qu’ils n’avaient pu aller plus loin. Dans
ce fleuve vit un animal très méchant nommé crocodile. Il est très fort, très
sauvage, très rapide et cause de grands dommages aux habitants et au
bétail. À cause de lui, il est dangereux de naviguer sur le Nil. C’est une
très grande bête, j’ai vu la peau d’un crocodile, dans laquelle un bœuf
aurait bien tenu à l’aise. Un ancien chevalier du Temple me raconta que
les Templiers prirent une fois un jeune crocodile et lui arrachèrent les
dents. Ils attachèrent à sa queue une pierre que dix hommes ne pouvaient
remuer et il la traîna seul jusqu’au chantier. Mais le crocodile est tué par
un petit ver que le suit haineusement partout où il va, de sorte que le cro-
codile l’avale avec sa nourriture et il le tue en lui perforant le cœur.
Il y a beaucoup d’autres animaux dangereux dans le Nil.
[XXXIV. Les ressources de l’Égypte. XXXV-XXXVI. Le Sinaï et le désert.
XXXVII. Hébron, Bethléem. XXXVIU-XL. Jérusalem. XLI. Jéricho, Sodome
et Gomorrhe. XLII. Le Jourdain. XLIII. Judée, Samarie, Galilée. XLIV-XLV.
Damas et Beyrouth.]
1. On identifiait le Nil avec le Gyon, un des quatre fleuves du Paradis terrestre. Et l’on
croyait que le bois d’aloès, réputé pour ses vertus curatives, tombait dans le Nil des branches
des arbres du Paradis terrestre, ce qui explique l’exigence du sultan.
Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem 1
Nompar de Caumont
xv e siècle
INTRODUCTION
La traduction du Voyage de Nompar de Caumont s’appuie sur la trans-
cription par Édouard de La Grange du manuscrit français conservé au
British Muséum (fonds Egerton, manuscrit 890), qu’il publia en 1858. Ce
manuscrit, intitulé Le Livre Caumont , contient trois textes différents : la
très brève relation d’un pèlerinage de l’auteur à Saint-Jacques-de-
Compostelle, puis son voyage outre-mer, et enfin un texte moral et poéti-
que qu’il rédigea pour ses enfants : Les Dits et Enseignements. La publi-
cation du marquis de La Grange demeure à ce jour la seule édition
complète du voyage à Jérusalem de Nompar de Caumont. Une édition
plus récente mais partielle a été publiée à Oxford en 1975 par Peter
S. Noble dans le cadre d’une étude linguistique. Cette relation de pèleri-
nage est rédigée en langue vulgaire, où se mêlent au français du proven-
çal, des idiomes du Béarn et du jargon franco-anglais.
Le voyageur qui part pour la Terre sainte en 1 4 1 9 est issu d’une branche
cadette des Caumont. Les armes de cette très ancienne maison de la Gasco-
gne, qu’il porte au Saint-Sépulcre, avaient appartenu à la branche aînée,
éteinte antérieurement. La famille de Caumont comptait plusieurs croisés,
et avait adopté comme ancêtre un Normand, Richard de Caumont, que
célèbre La Chanson d’Antioche , consacrée à la première croisade. Nous
sommes en réalité assez mal renseignés sur la vie de notre pèlerin. Si plu-
sieurs documents citent le nom de Nompar de Caumont, de fréquentes
homonymies empêchent d’établir avec certitude qu’il s’agit du voyageur
qui se rendit à Jérusalem. Que peut-on avancer ? Notre auteur précise dans
les Dits et Enseignements qu’il était âgé de vingt-cinq ans le 1 er mai 1416,
ce qui le fait naître vers 1391. Il sera élevé à la cour du comte de Foix,
indique-t-il dans son récit, sans doute comme écuyer. Caumont, le fief
familial, étaitsituésur la Garonnedans l’actuelle commune dumêmenom,
I . Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Béatrice Dansette.
1058
PÈLERINAGES EN ORIENT
en amont de Marmande. Les terres qu’il avait héritées de son père, Guil-
laume-Raimond, se trouvaient non seulement en Agenais, mais aussi en
Périgord, dans la Guyenne anglaise et dans le Bazadais. Elles relevaient
donc, soit du roi de France, soit du roi d’Angleterre. Les années 1420
furent une des périodes les plus troublées de la guerre franco-anglaise
durant laquelle les hommes et les terres changèrent souvent de maîtres. Il
en fut ainsi du père du pèlerin, qui avait suivi le parti anglais et dut se sou-
mettre, pour un temps du moins, au roi de France. En 1405, en effet, il fut
fait prisonnier par le beau-père de Charles d’Orléans, Bernard d’Arma-
gnac, qui guerroyait dans le Sud-Ouest pour le compte du roi Charles VI.
Selon une des principales chroniques de l’abbaye royale de Saint-Denis,
celle de Michel Pintoin, dix-huit places fortes appartenant au seigneur de
Caumont passèrent alors aux mains du roi de France. Mais nous ne savons
pas avec certitude quel parti, français ou anglais, a adopté son fils Nompar,
à la veille de son voyage en Terre sainte.
Le 27 février 1419, celui-ci s’apprête à partir pour Jérusalem non seule-
ment, nous dit-il, pour gagner son salut, mais également pour accomplir
le vœu de son père, mort à cette date avant d’avoir pu le réaliser. Nompar
est alors marié et déjà père de plusieurs enfants, dont l’aîné s’appelle aussi
Nompar. Certains actes établis entre 1427 et 1447 peuvent ainsi concerner
le père ou le fils, en particulier des lettres du roi Charles VII faisant état
de la confiscation des biens d’un Nompar de Caumont, du parti anglais,
au profit de son frère Brandélis, partisan du roi de France. Dans ce cas, il
pourrait s’agir du fils aîné du pèlerin. A ce jour, nous n’avons connais-
sance d’aucun document apportant quelque certitude sur la suite et la fin
de l’existence de notre voyageur. Cependant, sa relation de voyage
apporte des précisions concernant deux de ses proches. Tout d’abord son
« bel oncle » Arnaud de Caumont, à qui il laisse en partant la charge de
protéger sa femme et ses enfants. C’est probablement cet Arnaud « bas-
tard de Caumont », ainsi nommé dans le testament de Nompar de
Caumont, le grand-père du pèlerin. Ce testament, daté du 5 août 1400,
léguait à Arnaud de Caumont cent vingt francs de rente (B.n. mss. fonds
Périgord, vol. 126, fol. 129). Notre auteur cite ensuite le comte de Foix,
Jean de Grailly, son cousin, à qui il laisse la gestion de ses biens durant
son absence. Maître du Béarn et du comté de Foix, celui-ci fut un des
seigneurs les plus puissants du royaume, officiellement fidèle au roi de
France malgré quelques volte-face politiques.
A travers son récit, Caumont apparaît déchiré par les divisions qui résul-
tent de la guerre franco-anglaise, et qu’il évoque longuement dans son pro-
logue. En effet, il quitte la France à la veille d’un épisode lourd de
conséquences : le 10 septembre 1419, les partisans du Dauphin vont assas-
siner le duc de Bourgogne, Jean sans Peur. Quelques mois plus tard, le
« honteux traité de Troyes » du 21 mai 1420 consacrera la naissance de
« trois France », la France anglaise, la France des Bourguignons pro-
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1059
anglaise, et celle du dauphin Charles, futur Charles VII. La tourmente de
la guerre civile s’était ajoutée à l’invasion anglaise, opposant aux Bourgui-
gnons les partisans du roi de France, les Armagnacs, à un moment où le
pouvoir royal était très affaibli par le rapprochement des crises de folie du
roi, Charles VI. La Gascogne avait connu au début du siècle un calme
relatif par rapport à d’autres régions de France très éprouvées, mais les
années 1 4 1 5- 1 420 la plongèrent dans la guerre. Nompar l 'évoque avec une
grande tristesse, d’autant que s’y ajoutèrent les ravages des routiers et des
nobles de second rang, devenus chefs de bandes. Le témoignage personnel
qu’il nous laisse sur les malheurs de son temps est très évocateur.
La relation du Voyage d 'outre-mer commence par une sorte de table des
matières, peu fréquente dans les récits de voyage, et qui divise le Livre
Caumont en onze chapitres. En premier lieu sont consignés les ordres, ins-
tructions et conventions que le pèlerin laisse à ses écuyers, à ses amis, à
ses vassaux, clercs ou laïcs. Ce sont de longues recommandations, révéla-
trices de la mentalité chevaleresque qui perdure à cette époque, si vivantes
qu’elles nous laissent imaginer parfaitement le déroulement de ses adieux.
Il fait preuve d’une grande maîtrise de la rhétorique dans son discours qui
s’achève par sa devise : « Ferm Caumont ! » (Sois fort Caumont !).
Il rapporte ensuite le contrat passé avec les écuyers et serviteurs qui
l’accompagnent à Jérusalem, en précisant les obligations réciproques des
contractants. Sept écuyers demeurant sur ses terres se portèrent garants
de ce contrat.
Suit un long prologue, qui est à la fois l’expression de ses sentiments
religieux et une sorte de méditation mystique sur les conditions de l’exis-
tence et le salut de l’homme, entrecoupé de citations bibliques, mais
faisant aussi référence à une culture profane, poésie lyrique ou fabliaux.
Le récit se poursuit avec la description du voyage lui-même à partir du
château de Caumont, par Agen, Toulouse et Castelnaudary dans l’idée de
gagner Venise afin de s’y embarquer pour la Terre sainte. Mais à Saint-
Martin-Lalande, Nompar de Caumont rencontre son cousin, le comte de
Foix, qui lui conseille de s’embarquer à Barcelone plutôt que de traverser
le Languedoc où la guerre sévit. Suivant ces conseils, notre pèlerin
rebrousse chemin en sa compagnie, puis traverse les Pyrénées en plein
hiver. Arrivé à Barcelone le 21 mars 1419, il y séjourne jusqu’au 4 mai,
date à laquelle il s’embarque sur une nef en direction de Jaffa.
La description de sa traversée est précise et détaillée. La mer et ses
dangers sont longuement évoqués, d’autant que notre voyageur essuie de
fortes tempêtes. Après quelques mésaventures, il arrive en Crète, brève
escale semble-t-il, puis à Rhodes, où il rencontre un chevalier navarrais,
Sanche d’Echaux, qu’il emmène avec lui pour que celui-ci le sacre « che-
valier au Saint-Sépulcre ». Appartenant à une famille de la Basse-
Navarre, les Echaux étaient des fidèles du roi de Navarre, Charles III.
Sanche d’Echaux, seigneur de Harismendy d’Ossès, était entré dans
1060
PÈLERINAGES EN ORIENT
l’ordre des Hospitaliers en 1413, comme chevalier-frère en même temps
que son frère aîné, Jean. Nompar de Caumont est visiblement satisfait
d’obtenir ce noble parrainage pour son adoubement.
Puis, il décrit assez rapidement son pèlerinage à Jérusalem et dans les
environs. Si on compare cette partie aux autres divisions du récit, elle ne
présente que très peu de passages personnels, semblable en cela à la majo-
rité des récits de pèlerins qui recopient souvent de véritables guides,
comprenant les étapes à parcourir en Terre sainte.
En revanche, le chapitre consacré à la cérémonie de son adoubement
au Saint-Sépulcre, un des principaux objectifs de son pèlerinage, consti-
tue un document personnel tout à fait intéressant. Toutefois, l’existence
d’un « ordre chevaleresque du Saint-Sépulcre » tout au long du xv c siècle
n’est pas prouvée.
Après ce récit personnel, Nompar de Caumont introduit dans son texte
un abrégé de l’un de ces nombreux guides de pèlerinages aux Lieux
saints, que nous venons de mentionner, pour consigner dans son Livre
les indulgences que l’on pouvait gagner en Terre sainte. Les pèlerins se
procuraient en général ces guides à Venise, ou à Jérusalem auprès des
frères mineurs chargés de les accueillir et de les guider. Toutes les
grandes bibliothèques d’Europe en conservent des exemplaires, et cer-
tains de très petit format constituaient de véritables guides de poche.
Nompar intitule son abrégé Les Pérégrinations, indulgences et pardons
de la Terre sainte.
Notre auteur rapporte ensuite comment et pourquoi il fonda « l’ordre
de l’Écharpe d’azur». Cet ordre présentait des dispositions consistant
surtout à assurer une solidarité religieuse et matérielle entre ses membres,
c’est-à-dire Caumont et ses compagnons de voyage.
Les dernières divisions du texte relèvent du récit de voyage proprement
dit : Caumont quitte la Terre sainte pour gagner la Sicile et passe par
Chypre et Rhodes. Il cherche à renseigner son lecteur sur tout ce qu’il
découvre, lui livrant en même temps ses sentiments, ses impressions et
ses craintes. Les descriptions des tempêtes qu’il a subies constituent des
témoignages exceptionnels sur la mer, « ce lieu de la peur, de la mort et
de la démence », selon l’expression de Jean Delumeau.
Une fois arrivé en Sicile — il y séjourne du 14 novembre 1419 au
15 février 1420 — , Nompar de Caumont devient alors un simple
voyageur à la découverte de l’île. Il s’informe de son système de défense,
de la fabrication du sucre ou bien des monuments qu’il faut visiter.
Le texte s’achève avec le récit de la traversée qui le conduit à Barcelone
le 24 mars 1420, et celui de son retour à travers les Pyrénées, le sud du
comté de Poix, le Béarn et les Landes, jusqu’au château de Caumont en
Agenais, que notre pèlerin retrouve le 14 avril 1420, après plus d’un an de
voyage. La liste des cadeaux qu’il a rapportés pour sa femme et ses amis
clôt le récit.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1061
Les itinéraires terrestres et maritimes sont souvent très détaillés, et
contribuent à notre connaissance des trajets des voyageurs, même si
parfois, notamment en ce qui concerne les îles grecques, les noms sont
déformés.
Cette relation de voyage retient l’attention à divers titres, tout spéciale-
ment parce que son auteur se met en scène et dévoile sa personnalité. Son
désarroi est manifeste lorsqu’il évoque les troubles de la guerre de Cent
Ans, car ses valeurs sont remises en cause. Nompar de Caumont est fier
d’appartenir à l’élite féodale et chevaleresque de son époque. Mais celle-
ci connaît alors, du fait des transformations profondes de la société
médiévale, un recul de la prépondérance qu’elle y avait exercée jusque-
là. Une partie de la noblesse réagit en s’attachant à maintenir d’autant
plus les modes de vie chevaleresque qui la caractérisaient. En ce sens, les
ordres de chevalerie créés à la fin du Moyen Âge, prestigieux comme
celui de la Toison d’or fondé en 1429 par le duc de Bourgogne, ou bien
de moindre renom, voire sans notoriété aucune comme sans doute cet
ordre de l’Echarpe d’azur institué par Nompar de Caumont, furent le
reflet d’une réaction nobiliaire, confirmant l’attachement d’un groupe
social à son passé.
Au-delà de cette réaction sociale, le Voyage d’outre-mer de Nompar de
Caumont permet de comprendre la pensée et l’action d’un homme engagé
dans les conflits de son temps. L’auteur, parce qu’il ne cesse, tout au long
de son récit, de décrire sa vision du monde, de nous livrer ses réflexions
personnelles et ses angoisses, aurait pu écrire avant Montaigne : « Je suis
moi-même la matière de mon livre. » Le Livre Caumont constitue en effet
un exemple des racines individualistes de l’humanisme naissant.
Béatrice Dansette
BIBLIOGRAPHIE : Éditions du texte : Voyage d 'Outre-Mer en Jérusalem par le
seigneur de Caumont, publié par le marquis de La Grange, Paris, 1858, reprint Genf,
1975.
Le Voyage d ’Oultremer en J herusalem de Nompar, seigneur de Caumond , édité par
peter s. noble, « Society for the study of médiéval languages and literature », Basil
Blackwell, Oxford, 1975. (Edition partielle, mais reproduisant la majeure partie du
récit et qui suit le texte et la ponctuation de La Grange.)
Pour approfondir : autrandf , Charles VI, Paris, Fayard, 1986.
du fresne de beaucourt. Un voyage en Terre sainte au XV e siècle, Paris, 1 859.
Morgan m.r., « Le voyage d’outre-mer en Jherusalem de Nompar, seigneur de
Caumond, edited by Peter Noble », Medium Aevum, 1982, vol. LI, p. 123-124.
duffaut p„ Histoire de Mazères, Mazères, 1 992.
tucoo-chala p , Gaston Fébus, Pau, 1981.
chastel a., L 'Art italien, Paris, Flammarion, 1982.
delumeauj., La Peur en Occident, Paris, Fayard, 1978.
« FERM CAUMON^ »
Ceci est le livre de mon voyage à Jérusalem et au Jourdain. Moi, sei-
gneur de Caumont et de Castelnau, j ’y décris les royaumes, les principau-
tés, comtés et autres terres, en précisant les noms de pays, de lieux, les
distances aller et retour par terre et par mer, ainsi que le temps passé
depuis mon départ jusqu’à mon retour.
I. En premier lieu, il y a les instructions que j’ai laissées aux habitants
de mes terres.
II. Ensuite les conventions que j’ai établies avec les gentilshommes et
autres personnes qui m’accompagnèrent dans ce voyage.
III. Puis le voyage à Jérusalem.
IV. Le serment que font les chevaliers au Saint-Sépulcre.
V. Le voyage au désert de Jéricho et au fleuve Jourdain.
VI. Les pérégrinations, les indulgences et les pardons de peine et de
coulpe de la sainte Terre de Jérusalem.
VII. Ensuite, la devise que j’ai choisi de porter pendant mon voyage.
VIII. Le retour de Jérusalem.
IX. Les objets de prix que j’ai rapportés d’outre-mer.
X. Egalement, un autre voyage que je fis à Saint-Jacques et à Notre-
Dame du Linistère.
XI. Enfin, un recueil d’enseignements.
I
LES INSTRUCTIONS QUE J’AI LAISSÉES « FERM CAUMONT »
Voici les instructions que j’ai laissées en pairtant pour le saint passage
d’outre-mer en Jérusalem : moi, seigneur de Caumont, de Castelnau et de
Berbiguières, je veux faire savoir à vous tous qui demeurez sur mes terres
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1063
que jadis mon père, mon très vénérable seigneur — que Dieu l’absolve
par sa sainte pitié ! — , voulut entreprendre le saint voyage d’outre-mer à
Jérusalem, là où Jésus-Christ, notre Sauveur, subit volontairement sa
mort et sa Passion, pour nous pauvres pécheurs, afin de nous racheter des
peines de l’enfer dont nous étions menacés sans le sacrifice de son pré-
cieux corps. Étant donné que Dieu a rappelé mon père dans son royaume,
dans la gloire du paradis terrestre, il n’a pu réaliser son désir ; moi,
comme son vrai fils et héritier universel, autant à cause de sa grande piété
que de la mienne, pour le pardon de mes fautes et péchés commis envers
Dieu, mon Créateur, de grand cœur je prends le risque d’accomplir le
saint voyage d’outre-mer pour visiter le Saint-Sépulcre de Nctre-Sei-
gneur, avec son aide et celle de saint Georges.
C’est pourquoi je vous demande très affectueusement, à vous mes
chers vassaux, à vous mes bonnes gens qui vivez sur mes terres, religieux,
prêtres, gens d’Église ou tout autre, de prier notre Seigneur Jésus-Christ
avec une vraie dévotion pour qu’il veuille me donner pouvoir, grâce et
autorité, ainsi que mon corps le désire. Priez aussi Marie, sa douce Mère,
remplie de miséricorde et d’humilité, pour qu’elle soit mon avocate
auprès de son précieux Fils. Qu’Il me fasse la grâce par le mérite de sa
Passion, d’aller et de revenir sain et sauf auprès de vous, mes bons amis
et frères ! Qu’il m’accorde d’accomplir les œuvres nécessaires au salut de
mon corps et de mon âme !
Je veux vous dire un peu ce qu’éprouve mon cœur, et vous parler de
cette noble cause. C’est pour cette raison que je vous écris certaines
recommandations afin qu’en mon absence vous les gardiez en mémoire.
Que chacun de vous, pour l’amour de moi, prenne soin de les bien obser-
ver. En voici la liste.
Tout d’abord, étant donné que tous vous avez été de bons et fidèles
vassaux envers mon très vénéré père et seigneur, envers moi et tous mes
ancêtres, sans qu’il y ait un exemple du contraire, je confie à votre sagesse
et à votre loyauté ma très chère et très aimée amie, mon amour véritable,
ainsi que mes jeunes enfants. Je vous les recommande tous instamment,
mais affectueusement, de tout cœur. Prenez aussi soin de toutes mes
terres, places, châteaux et forteresses. Faites ce que la raison vous dicte,
car vous m’avez toujours donné des signes de véritable amour. Pendant
mon absence, agissez au nom de vos sentiments de telle sorte que je
puisse vous en remercier. Que l’on puisse dire de vous que vous mériterez
récompense, ainsi que j’espère le faire, s’il plaît à Dieu !
Mes véritables amis, vous savez combien le monde d’aujourd’hui est
plein de tribulations. Chaque fois que l’on croit être en paix et bonne tran-
quillité, des luttes et dissensions naissent dans le pays ', alors si envie,
1. Caumont évoque la guerre franco-anglaise ainsi que la guerre civile opposant Arma-
gnacs et Bourguignons, et dénonce en même temps les massacres perpétrés par les bandes
de routiers qui ravageaient la Gascogne.
1064
PELERINAGES EN ORIENT
mauvaises relations ou troubles survenaient lorsque je serai loin de mes
terres, ne vous hâtez pas de prendre une décision. Sans vous émouvoir,
prenez un bon avis, délibérez pour agir avec sagesse afin de ne provoquer
aucun trouble. Qu’au contraire, en suivant mes conseils de modération,
vous réagissiez selon Dieu, la raison et la vraie justice. Agissez toujours
ainsi, avec persévérance, mille et cent fois, pour qu’aucun mal n’arrive,
ni que l’on critique votre gouvernement. Quant à vous, frères religieux,
curés, vicaires, et prêtres qui habitez sur mes terres, je vous demande
humblement de tout cœur de bien vouloir réciter chacun, deux fois par
semaine, le Conjitemini Domino quoniam bonus [ « Avouez vos fautes à
Dieu, car il est bon » ], pour que notre Seigneur Jésus-Christ veuille me
garder et me protéger de tous les périls ou tentations du mauvais esprit,
sur terre et sur mer. Chaque dimanche, vous chanterez la messe, et au
cours du Saint Sacrifice, vous prierez Dieu pour moi dans le Memento.
Dans les prières habituelles récitées à l’église, vous rappellerez au bon
peuple de prier Notre-Seigneur pour moi, afin qu’il m’accorde de revenir
heureux et joyeux près de Lui.
Quant à vous, gentes femmes de ma terre, je prie très affectueusement
chacune d’entre vous qui me portez amour et dévouement, comme je
crois, de réciter à mon intention, jusqu’à mon retour, tous les samedis à
partir de mon départ, sept fois un Ave Maria, en souvenir et en l’honneur
des sept joies que la précieuse Vierge Marie eut de son très cher Fils. Si
vous ne pouvez le samedi, récitez-les le dimanche avec piété afin que, par
ces bonnes prières à la Vierge Notre-Dame — qu’il lui plaise de me
racheter, elle qui ne fit que porter l’Enfant ! — je puisse faire mon voyage
pour mon salut, sain et sauf.
Au cas où il arriverait que Notre-Seigneur me rappelle à Lui au cours
de ce saint voyage, attendu que nous sommes tous venus au monde de
nos mères pour mourir, pour passer avec notre âme d’un siècle plein de
peines et de tristesse à un monde étemel et sans fin, dans ce cas, je vous
demande avec insistance de recommander à Notre-Seigneur ma pauvre et
malheureuse âme. Priez tous et toutes Notre-Seigneur, pieusement, Lui
qui nous fit à son image, et nous rappelle à Lui quand II veut. Que par sa
sainte et miséricordieuse pitié, Il soit rempli de compassion pour mon
âme ! Qu’Il me permette de visiter avec un cœur plein de véritable dévo-
tion le saint Lieu où, pour nous les hommes, II subit sa mort et sa Passion
le vendredi saint, c’est-à-dire le Saint-Sépulcre où les bons et sages
Joseph d’Arimathie et Nicodème déposèrent son précieux corps, après en
avoir fait la demande à Pilate, le tyran ! Que par sa sainte Résurrection,
le jour de Pâques, Il veuille ressusciter mon corps et mon âme auprès des
anges, au paradis où règne une joie durable et sans fin ! Que mes prières
soient exaucées ! Que je puisse accomplir toute chose au bénéfice du salut
de vos âmes et pour le bien de vos personnes !
Aussi, mes bons et parfaits amis, si comme je l’ai dit Notre-Seigneur
LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM
1065
me rappelait à Lui, j’ai ordonné et institué, et institue à présent mon fils
aîné, Nompar de Caumont, mon véritable et universel héritier de toute ma
terre et de tous mes biens, comme il se doit raisonnablement en ligne
directe, selon Dieu et le monde. Je vous prie très affectueusement, au nom
de votre devoir et de votre honneur, de veiller à ce que mon fils et vérita-
ble héritier, Nompar — je suis certain que vous ne ferez pas le
contraire — , reçoive de bons, véritables et obéissants féaux, comme l’ont
été ceux de mon très vénérable père, les miens et ceux de mes prédéces-
seurs. Qu’il vous traite ainsi que doit le faire tout bon seigneur envers ses
vassaux. Je veux qu’il en soit ainsi.
Par conséquent, si Dieu décidait que je doive passer de vie à trépas,
qu’il agisse également de gré à gré avec mes autres enfants. Recevez-les
comme seigneurs et dames, sans aucune réticence, demeurez loyaux
envers eux, de par la volonté de Dieu.
Par ailleurs, si certains vous rapportaient qu’au cours de mon voyage
j’avais trépassé selon la volonté de Notre-Seigneur, ne les croyez pas trop
vite. Il se peut que d’aventure on vous dise des mensonges pour vous faire
de la peine, ou que des jongleurs cherchent à provoquer en vous tristesse
et mélancolie, alors qu’il n’en serait pas ainsi. Quels que soient les bruits
qui courent, ne les croyez pas si ce ne sont pas des gens dignes de foi, qui
puissent prouver ce qu’ils affirment. Et encore, attendez un an révolu
avant de croire quoi que ce soit. Ensuite, sachez que je remets complète-
ment ma femme, mes petits enfants et toutes mes terres à l’entier gouver-
nement de monseigneur le comte de Foix 1 qui m’a élevé. C’est en lui que
j’ai la plus parfaite confiance.
De plus, j’ai décidé de partager entre mon bel oncle Arnaud de
Caumont et mon très affectionné écuyer, Tozeux de Galardet, la protec-
tion sur place de ma très chère et très aimée amie, de mes enfants et de
vous autres, ainsi que la direction de toutes mes terres de Gascogne,
d’Agenais, du Périgord et du Bazadais. Ceux à qui je fais tout à fait
confiance étant donné leur loyauté, leur bonne discrétion et leur diligence
pour vous gouverner paisiblement et pacifiquement, ceux-là, je vous prie
de les croire et de leur être obéissants, lorsqu’ils vous conseilleront et
administreront.
1 . Caumont fut élevé à la cour de son cousin, Jean I" de Foix-Grailly, devenu par l’effet
du mariage de son père, Archambaud de Grailly, maître du comté de Foix et de la vicomté
de Béarn. Jean I er pratiqua d’abord un double jeu pendant la guerre franco-anglaise, mais
opta définitivement pour le roi Charles Vil en 1 425. S’il avait fait hommage au roi de France
pour le comté de Foix, concernant le Béarn, il appliqua la politique d’indépendance entre
les deux partis qui fut celle de Gaston Fébus au xiv c siècle, et que poursuivit son père,
Archambaud, en signant avec les souverains anglais et français le traité de Tarbes du 10 mai
1399 destiné à renforcer une politique traditionnelle de neutralité. Jean de Grailly se
comporta dans ses Etats comme un véritable souverain. Il exerça de hautes charges pour le
compte du roi Charles VII, comme celle de gouverneur du Languedoc, fort d’illusties allian-
ces, car il avait épousé la fille du roi de Navarre Charles III. C’est donc à l'un des grands
seigneurs du royaume que Caumont confie la gestion de ses biens au moment de son départ.
1066
PÈLERINAGES EN ORIENT
Secourez-les, aidez-les s’ils en ont besoin, comme s’il s’agissait de
notre propre personne. Vous prendrez parti pour eux, fidèles à ce que
vous me devez, contre quiconque leur voudrait du mal ou déplaisir, et
contre celui qui voudrait attenter à mon bien et à mon honneur, ou à celui
de ma mie et de mes enfants en l’éloignant de ma terre.
De la même manière, soyez favorables à ceux que j’ai chargés de la
garde de mes lieux, places, châteaux et forteresses, et en cas de nécessité,
favorables à leurs ordres. Surveillez ce qu’ils font faire pour conserver en
bon état les fortifications afin qu’il ne se produise pas de dégradation par
manque de réparation.
Je vous prie ensuite de maintenir entre vous tous bonne paix, amour,
concorde et vraie tranquillité. N’ayez pas de dispute, dissension ou débat
entre vous. Soyez bons, de fidèles amis, des frères, ainsi que vous devez
l’être, car tout le mal du monde provient des discordes et des disputes.
Mais si vous voulez formuler quelque réclamation, faites venir mes offi-
ciers pour qu’ils siègent dans ma cour qui vous sera ouverte pour vous
rendre droit, raison et loyale justice. Toutefois, si un grand débat ou que-
relle surgissait entre vous, et qu’il vous paraisse que mes officiers ne
soient pas compétents, faites savoir qu’il faut remettre le plaid 1 jusqu’à
mon retour. Par la grâce de Notre-Seigneur, sachez que je réconcilierai
les parties en bonne paix.
Sachez que j’éprouve une grande joie à savoir que vous tous acceptez
de bonne grâce que j’entreprenne ce saint voyage que je me propose de
faire. À cause de cette joie que je ressens, du grand amour que vous me
témoignez, de votre volonté de m’aider et me secourir largement, je vous
remercie de tout cœur. Plaise à Dieu le Père tout-puissant qu’il m’accorde
de vivre en bonne santé, que je puisse vous rendre récompense, ainsi que
j’en ai l’intention. Je vous demande affectueusement de me pardonner, si
j’ai agi envers vous d’une façon qui vous a déplu. Si vous avez eu envers
moi quelque tort, de même je vous pardonne de bon cœur et vraie foi. Que
Jésus-Christ, notre Sauveur, me pardonne mes péchés et mes défaillances,
comme II a pardonné à ceux qui le mirent en croix !
C’est pourquoi, mes bons, vrais et très chers amis, pour accomplir mon
voyage de dévotion, je prendrai la route à partir du 20 février 1418 de
l’Incarnation de Notre-Seigneur, s’il plaît à Dieu tout-puissant, à la très
précieuse Vierge, sa chère Mère, et au bon chevalier, monseigneur saint
Georges. Qu’il leur plaise de m’accorder d’aller sain et sauf, et de revenir
paisiblement pour mon honneur, le salut de mon âme, et en rémission de
mes péchés ! Que Jésus-Christ, en sa sainte grâce, veuille me les remettre
et pardonner ! Quand viendront mes derniers jours, qu’il m’accorde son
pardon comme à Marie-Madeleine, et me fasse la même réponse qu’au
bon larron alors qu’il était sur la Croix, quand il lui demanda : « Seigneur,
1. Cour de justice.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM
1067
souviens-toi de moi quant ton règne viendra », c’est-à-dire : « Dès main-
tenant, tu seras avec moi au paradis. » Tous et toutes, veuillez le prier, par
le mérite de sa sainte Passion, pour qu’à notre dernier moment, Il lui
plaise de dire cette sainte parole à moi comme à vous, pour que nous puis-
sions être à la sainte place des bons élus, à sa droite. Lorsque je serai dans
l’au-delà, je le prierai pour vous tous, et je lui dirai vos bienfaits pour
qu’il vous en tienne compte et vous préserve de tout mal.
Je vous demande de considérer ma très chère et très aimée épouse et
mes petits enfants innocents, comme s’ils étaient vôtres, tant qu’ils
vivront.
Vous tous et toutes, soyez recommandés à Dieu !
Maintenant, embrassons-nous, et que le Saint-Esprit soit avec vous et
me garde ! Qu’Il protège mon âme ! En témoignage, pour renforcer mes
volontés, j’ai signé de ma propre main : Ferm Caumont !
II
LES CONVENTIONS QUE J’ AI ÉTABLIES
Voici mot à mot les conventions et décisions passées d’un plein accord
entre moi le seigneur de Caumont, de Castelnau et de Berbiguières d’une
part, et mes écuyers Bertrand Chastel, Gonsalis de Bonelles et quelques
autres de ma compagnie d’autre part, concernant notre voyage au Saint-
Sépulcre d’outre-mer en Jérusalem :
Premièrement, mes écuyers et les autres m’ont promis et juré, promet-
tent et jurent sur les Évangiles de Notre-Seigneur, de me servir loyale-
ment, sans s’épargner de peine, que je sois en bonne santé ou malade, et
en toutes circonstances autant qu’ils le pourront ; ils ne m’abandonneront
jamais, ne me quitteront en aucune manière où que je veuille aller, pour
quelque raison que ce soit ou quelle qu’en soit l’occasion, avant que je
n’aie regagné ma terre, sauf dans le cas où je mourrais et où Dieu me
rappellerait à Lui.
Ensuite, si quelque dispute, discorde ou trouble surgissait entre eux
pendant le voyage, ils seront tenus de se pardonner et d’abandonner leur
erreur ou leur injustice.
Enfin, je leur ai promis, promets et jure d’être un bon compagnon, de
ne les abandonner en aucune circonstance, sauf la mort, ou une grande
infirmité qui risquerait d’annuler mon voyage. Dans ce cas seulement, je
les quitterai à ma grande douleur, mais en leur laissant les moyens de
regagner ma terre. Si ce cas se présentait à notre retour, ou que l’un des
deux soit malade, que Dieu me défende de les abandonner jusqu’à la
mort.
Ces choses susdites furent mises par écrit, promises et jugées, le
1068
PÈLERINAGES EN ORIENT
27 février 1418, jour de notre départ de Caumont pour accomplir ce
voyage.
Étaient présents comme témoins, Tozeux de Galardet, Naudonel
Gaubert, Guassion de la Causée, Archambauld de la Mote, Jehan de Lau-
riolme. Jehan de Taris, Clément de Salugnac, écuyers de ma terre.
Signé : Ferm Caumont !
LE VOYAGE À JÉRUSALEM
Le prologue ' du voyage
Il est chose notoire que notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ fit et créa le
ciel, la terre, les quatre éléments, le firmament et tout ce qui existe. Il
nous forma à sa ressemblance, et, comme chacun sait, à cause du péché
de notre premier père Adam qui désobéit en mangeant le fruit de la vie
[Lacunes du manuscrit] dans sa bonté, Il répandit son précieux sang pour
nous sur l’arbre de la vraie Croix, où II souffrit une cruelle et amère mort,
ce dont nous devons bien nous souvenir. Tous les jours, nous devrions
nous rappeler les peines, douleurs et angoisses qu’il a endurées volontai-
rement pour nous sauver. Que par notre foi, corps et âme, nous observions
ses commandements pour demeurer auprès de Lui.
A mon avis, sans aucun doute, si un seigneur venait jamais me sauver
ici-bas de la mort, jamais je ne viendrais à lui faire défaut, en ce qui
concerne les dix commandements. Ce ne serait que justice, puisque
Notre-Seigneur nous ayant préservé de la mort étemelle, nous ne devons
lui faire défaut en rien, ni un seul jour, ni une seule heure. Jamais nous ne
pourrons assez œuvrer pour Lui, et il nous faut prier sans cesse pour qu’il
nous accorde sa grâce et son amour, car nous en avons toujours besoin.
Ni bien, ni honneur ne nous sont, ou ne nous seront accordés, si ce n’est
par sa volonté. C’est pourquoi, nous nous devons de lui obéir, d’accom-
plir sa volonté, si nous voulons vivre dans sa gloire pour l’éternité.
1 . Ce prologue comporte un double discours : une analyse des malheurs du temps et une
méditation sur le salut chrétien. Nompar de Caumont dénonce le comportement de certains
nobles de secondrang, qui, profitant de la guerre, avaient pris la tête des compagnies d'écor-
cheurs et ravageaient le pays. Il stigmatise par ailleurs, avec force, ceux qui trahissent leur
serment de fidélité envers leur seigneur, « ces changeurs de maîtres qui vendent leur hon-
neur », pour de l’or et de l'argent. Caumont se fait le champion de la loyauté politique, mais
sans indiquer s'il suit le parti du roi d'Angleterre, Henri V, ou bien celui du roi Charles Vil ;
or il fait aussi référence à des fidélités, à des liens féodaux entre seigneurs que la guerre
avait pu remettre en cause. La propagande des deux partis était vive au début du xv' siècle :
de nombreux traités rédigés dans les milieux proches du pouvoir royal en France définirent
clairement la trahison et dénoncèrent l’intelligence avec l'ennemi, c’est-à-dire ['Anglais.
Qu’en fut-il pour Caumont, visiblement déchiré par ces problèmes, lui dont une partie des
terres relevaient du duc de Guyenne, donc du roi d’Angleterre ?
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1069
Chacun sait que ce monde n’est pas notre véritable demeure, mais qu’il
est le lieu de la mort et des peines, du travail et des tristesses. Nous devons
donc être diligents pour préserver notre vie, ne pas attendre des biens en
ce monde, ni chercher à remplir notre cœur de délices que notre siècle a
laissé échapper et que nous devrons laisser derrière nous, car nous ne
savons ni l’heure, ni quand nous serons emportés par la mort, parce que
chacun sera récompensé dans l’au-delà, n’en doutez pas, selon la part
qu’il aura accordée à Dieu. Aujourd’hui, nous existons, demain peut-être
nous n’existerons plus. Comme le dit la Sainte Écriture : Nullus tam fortis
cui pareant vincula mortis, c’est-à-dire « Personne n’est si fort que la
mort ne puisse avoir raison de lui ». D’expérience, vous pouvez voir un
être jeune, sain et fort, subitement devenir malade et tomber dans le lit de
la mort. Aussi, il me semble qu’il faut agir et se mettre en peine pour
mériter d’entrer dans le royaume céleste au moment où nous quitterons
ce siècle, misérables comme un roseau. Je n’ai pas de doute sur le fait que
si nous le voulons, nous y entrerons, à condition de nous garder de faire
le mal, car vous savez que nul n’y entre s’il n’a écarté de lui le mal et
choisi le bien. Qui ne se décide pas pour le bien, provoque sa damnation.
Ils pourront être plongés dans l’affliction, ceux à qui Notre-Seigneur dira
de sa propre bouche le jour du Jugement dernier : Ite maledicti in ignem
aeternum ! « Allez les maudits dans le feu étemel ! » J’ai souvent pensé
à cela avec tristesse, en évoquant le moment de la mort qui séparera le
corps de l’âme. Je ne sais quel chemin, mes très chers, il plaira à Dieu de
nous faire prendre. Si nous pensions au péril qui nous menace quand nous
voulons faire le mal, nous ne défaillerions pas, ni si souvent, ni si long-
temps. Mais on se rappelle bien peu cela, lorsqu’on constate que l’on ne
cesse de faire la guerre, de s’emparer de places fortes, d’incendier, de
violer des femmes, de détruire le peuple qui eut tant de prix pour Notre-
Seigneur, de tuer des hommes, de dépouiller les serviteurs de Dieu, les
églises et les temples de Notre-Seigneur, et je ne cite pas bien d’autres
violences.
J’ai entendu dire qu’au temps passé, les rois, les princes, les grands
seigneurs et les barons firent bâtir monastères et églises, alors qu’aujour-
d’hui au contraire, ils les détruisent et les abattent. Ce que l’ennemi a
conservé et s’est attribué, c’est pour l’utiliser à faire la guerre et soutenir
la discorde dans le pays, soulevant les uns contre les autres, sans respect
du droit et de la raison, péchant par leurs actes ou par ce qu’ils font faire
à d’autres. Ils montrent bien que l’amour de Dieu, des bonnes gens et de
leur prochain, leur importe peu. Ils ne se soucient guère de la parole de
l’Écriture : Tam re gibus quam princibus mors nulli miseretur, « La mort
n’épargne ni les rois, ni les princes, ni personne d’autre ». Ceux qui
veulent la guerre, devraient agir comme le loup qui, dans la fable, gravit
une haute montagne avec ses petits louveteaux qu’il avait bien nourris
pour leur montrer le pays environnant, et leur dit : « Regardez, mes fils,
1070
PELERINAGES EN ORIENT
je vous ai nourris autant que j’ai pu, mais maintenant, je suis si vieux que
je ne peux plus marcher ; vous, vous êtes assez grands et forts pour vous
en remettre à vous-mêmes. Cependant, je veux vous donner un conseil :
dans le pays où vous voudrez prendre votre proie, ne construisez pas votre
maison, votre habitation, si vous voulez vivre en paix, car vous ne pour-
riez avoir la longue vie que j’ai eue. Si j’avais fait le contraire, je n’aurais
pas tant vécu et ne vous aurais pas si bien nourris. »
Pour en revenir à mon propos, ceux qui ont maison et habitation dans
un pays, s’ils entendent y demeurer, ils doivent se garder de faire le mal
aux gens qui les entourent, tout particulièrement à leurs proches voisins.
Sinon, ils sont assurés de ne pas y rester. Nuits et jours doivent être pré-
servés, et j’ai souvent entendu dire qu’un mauvais voisinage procure de
mauvais matins. C’est pourquoi, je préfère avoir, au plus, cent livres de-
rente et être aimé du peuple et de mes proches, que d’en avoir mille el
d’être entouré de gens qui me veulent du mal. Car qui est aimé du peuple,
est aimé de Dieu. Croyez-vous que mon profit vaut une rente qui m’oblige
à être armé nuit et jour ? Je ne tiens pas à ce qu’une rente me conduise à
la mort ! Rien n’est plus beau que l’amour du peuple et de ses proches,
qui vous est donné par la grâce de Dieu ! C’est d’ailleurs le second
commandement de Notre-Seigneur : Dilige proximum timm sicut le
ipsum, c’est-à-dire « Aime ton prochain comme toi-même ». Qui appli-
quera ce commandement de Dieu, sera sauvé. On doit tant veiller à ne pas
faire de mal à son voisin, et réfléchir à ce qui est bien ou mal ! Si le mal
est fait, on s’en repent mais il n’est plus temps. Trop d’honneur n’est pas
sage, et nous n’y réfléchissons pas. Nous inclinons plutôt à faire le mal
qu’à faire le bien ! À peine quelqu’un a-t-il fait le mal, que le mal revient,
car rien ne se présente sous plus belle allure que la tromperie ! Qui se
tourne du côté d’où elle vient, y est entraîné, et c’est justice. Je vous dis
que celui qui prend une telle voie, n’entrera jamais au paradis. Si notre
cœur ne se tourne pas vers le bien, Notre-Seigneur nous envoie tempête,
mort, tribulations, malchances, pour le mal, les horribles péchés, la tyran-
nie qu’aujourd’hui nous exerçons à un tel point que j’en suis abasourdi.
Nous ne prenons pas à cœur d’appliquer la parole de l’Écriture : Fac bene
dum vivis, post mortem vivere si vis, « Fais le bien tant que tu vivras, si
tu veux vivre au-delà de la mort », c’est-à-dire si tu veux obtenir le
paradis. Mais nous ne pouvons nous le représenter. Nous osons agir
comme si Notre-Seigneur avait des yeux de cire et ne voyait goutte !
Alors qu’au contraire nous ne pouvons rien entreprendre, ou penser, sans
qu’il le sache et en ait pleine connaissance, car rien n’obscurcit son
regard. Pour cette raison nous devrions rendre notre vie meilleure, et faire
le bien tant que nous en avons le temps. L’on dit en général, qu’à celui
qui croit avoir le temps devant lui, le temps fait défaut. L’Écriture dit à
ce sujet : Non modo laeteris qui forsan cras morieris, « Ne te réjouis pas
trop d’être sain et bien portant, car demain tu peux mourir » ! Donc pour
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1071
cette raison, faisons le bien et écartons-nous du mal ! Le bon ange que
Dieu a laissé à notre droite est là pour nous conseiller de faire le bien,
tandis que l’ennemi est à notre gauche pour nous souffler le mal. Prenons
donc le meilleur chemin, soyons humble et courtois, ne faisons pas
comme Lucifer, le plus bel ange du paradis, qui à cause de son grand
orgueil fut précipité par Jésus-Christ dans l’abîme de l’enfer, où il est
le plus horrible diable qui soit. Voici une raison de ne pas manquer aux
commandements de Notre-Seigneur par orgueil, car ce qui lui déplaît le
plus, c’est l’orgueil. C’est le plus grave des péchés mortels, c’est celui
d’où proviennent tous les maux. Or, qui est en état de péché mortel meurt
et est damné. Plaise à Dieu de nous en préserver ! Mais un teigneux veut
que tout le monde lui ressemble, ainsi est l’Ennemi qui veut que nous
soyons tous damnés avec lui.
C’est pour cela que nous devons prendre le droit chemin en Notre-Sei-
gneur, et non pas suivre l’exemple de beaucoup en ce monde qui aban-
donnent leur seigneur pour de l’or et de l’argent, et suivent son ennemi.
Ils sont comme ceux qui abandonnent Dieu pour le diable, semblables à
la taupe qui change ses yeux pour son cou. Ces changeurs de maîtres
vendent leur honneur, qui est la plus belle chose que puisse avoir un
homme et qui vaut plus que tout. Ils le troquent contre de l’or et de l’ar-
gent, qui ne valent rien. Ceux qui trop embrassent, étreignent mal !
Nous devons faire le bien, rester en Dieu et le prier pour qu’il ait pitié
de nous, car Dieu est étemel. Repentons-nous et revenons à Lui, ainsi
qu’il l’a dit : Nolo mortem peccatoris, sed ut convertatur et vivat, « Je ne
veux pas la mort du pécheur, mais sa conversion et qu’il vive ». Celui qui
ne se convertira pas sera condamné à une mort durable en enfer. Nous
devons jeûner, faire le bien, distribuer des aumônes aux pauvres autant
que nous en avons la possibilité. Faisons ce que Notre-Seigneur a dit : Da
tua dum sunt, quia post mortem tua non sunt, quia dare non poteris
quando sepultus eris, ce qui veut dire : « Donne ce que tu as autant que
tu le peux, car après la mort rien ne t’appartiendra plus. » De cette façon
tu pourras acquérir l’amour de Notre-Seigneur qui est la plus précieuse
chose qui soit. Nous serons comme de bons marchands qui réalisent des
gains importants, si nous acquérons un héritage étemel. Beaucoup n’agis-
sent pas ainsi, et pour différentes raisons obtiennent l’enfer. L’on devrait
chercher à bâtir des églises, à réconforter les malheureux, à visiter les
malades, à penser à eux avant que de penser à nous, car c’est le comman-
dement de Notre-Seigneur qui dit : Cum sis in mensa primo de paupere
pensa..., « Quand tu seras à table, dînant ou soupant, avant toute chose,
pense aux pauvres, aimés de Dieu, et fais ce qu’il ordonne, tu iras tout
droit au paradis. »
C’est aussi une bonne et très honorable chose, de grand profit, que
d’aller visiter le saint Lieu où fut déposé Notre-Seigneur, après avoir été
crucifié pour nous. Ceux qui s’y rendent le font par bonne dévotion, et
1072
PELERINAGES EN ORIENT
celui qui le peut doit le faire. Mais tous ceux qui le peuvent ne le font pas.
Beaucoup de clercs s’y rendent, d’après ce que j’ai entendu dire. Toute-
fois, beaucoup n’entreprennent pas ce voyage, car il est lointain et trop
coûteux. Si certains ont de bonnes raisons de ne pas partir, je crains que
d’autres ne restent à cause de leur bien-être, car cette aventure ne leur
laisserait ni tranquillité ni repos. Mais il faut prendre un peu de peine, car
elle procurera en retour grand bien et profit. Si l’on veut obtenir un bien,
il faut mettre la main au panier, dit-on en français, car rien n’arrive sans
se donner de la peine. Pour cette raison, personne ne doit négliger d’agir
pour gagner son honneur et son salut. Sachez que les négliger est une des
pires taches qui puisse vous salir, hormis celle de la trahison. Jamais la
demeure de l’homme négligent ne sera pleine de biens, mais sa négli-
gence lui vaudra misère et pauvreté. Ceux qui sont diligents et prudents
dans leurs affaires, parce qu’ils sont sages, ne peuvent qu’obtenir des
biens.
Maintenant donc, on ne pourra dire que celui qui tient ce discours garde
ses intentions pour lui, puisque je livre le fond de ma pensée. Je voudrais
bien qu’il plaise à Dieu de m’accorder la grâce de savoir dire et convain-
cre ceux qui en auront besoin, de chercher à obtenir le bien : ce serait un
profit pour eux et un plaisir pour moi. Mais je vous dirai que mon inten-
tion n’est pas si grande. En conclusion, je ne sais combien de temps je
dois encore demeurer en ce monde, ce sera selon la volonté de Dieu ! J’ai
bien réfléchi à ce que je viens de vous dire. Bien que d’heure en heure,
nous allions chaque jour vers la mort, je vois que nous tardons à mettre
notre volonté à faire le bien. En vérité, je le veux, parce qu’il est évident
que nous en avons besoin. Je prie ceux et celles qui liront ce livre de bien
vouloir réciter un Pater noster pour mon âme, pour moi, Caumont, s’ils
en ont le désir. Que Dieu leur octroie le paradis ! Amen.
Le voyage d’outre-mer
Maintenant s’ensuivent l’itinéraire et le voyage d’outre-mer commen-
cés par la grâce de Notre-Seigneur et monseigneur saint Georges à
Caumont en Gascogne, le 27 février de l’année 1418 de l’Incarnation '.
Gascogne : En premier lieu, j’allai coucher à Port-Sainte-Marie qui est
à quatre lieues de Caumont.
Agenais : De Port-Sainte-Marie à la cité d’Agen : deux lieues. Je partis
d’Agen le l Er mars, premier jour du carême, et j’allai dîner à Moissac en
Quercy distant de sept lieues, puis coucher au-delà du Tarn devant Castel-
sarrasin, à Notre-Dame d’Alem, à une lieue.
I. Au Moyen Age, le changement d’année s’opérait en général à Pâques. Le comput
pascal fixait donc le premier jour de l’année entre mars et avril. Aussi la date avancée par
Caumont relève-t-elle de l’ancien style et non pas du nouveau style représenté par notre
calendrier grégorien, adopté en 1582. Nous sommes en fait le 27 février 1419, selon notre
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1073
Languedoc : De Notre-Dame d’Alem à Grisolles : cinq lieues. De Gri-
solles, je me rendis à Toulouse pour voir le saint suaire de Jésus-Christ
notre Seigneur : quatre lieues.
Lauragais : D’Avignonet à Castelnaudary : deux lieues. De Castelnau-
dary au lieu-dit Saint-Martin (Lalande) : une lieue. J’y rencontrai monsei-
gneur le comte de Foix qui s’était emparé de ce lieu après un combat'.
Mon intention était de me rendre à Venise pour prendre la mer, mais il
me conseilla de ne pas suivre cet itinéraire à cause de la guerre qui se
déroulait dans le pays. Aussi me repliai-je vers Barcelone en Catalogne,
et ce même jour, je me rendis avec lui dans la ville de Mazères à cinq
lieues, où se trouve un très beau château fort sur une rivière, bien entouré
de murailles avec des mâchicoulis et de grosses tours. A l’intérieur se
trouvaient de merveilleuses peintures de batailles entre chrétiens et Sarra-
sins, et des hommes et des femmes des deux côtés 2 .
Le comté de Foix : De Mazères à Pamiers : deux lieues. C’est une très
belle cité, riche, et où se trouve un grand château fort.
De Pamiers à Foix 3 : deux lieues. C’est une cité souveraine, très forti-
fiée, et située en hauteur sur le roc, sans aucun chemin pour y accéder,
dominée par le château construit avec de solides murs et tours. A ses pieds
se trouve une grosse ville de mille feux, bien entourée de murailles, et la
rivière passe devant. On dit communément qu’il n’y a pas de place plus
fortifiée que cette ville et ce château.
De Foix à Tarascon : deux lieues. On passe par une place fortifiée
façon de compter, alors que pour Caumont c’est l’année 1418, puisque la fête de Pâques n’a
pas encore eu lieu.
1. Après avoir dépassé Castelnaudary, Caumont s’arrête à Saint-Martin-Lalande dans
l’Aude, dont le comte de Foix vient de s’emparer. Au profit de qui celui-ci a-t-il mené cette
opération militaire durant un des moments les plus critiques de la guerre franco-anglaise ?
Entre 1416 et 1424, Jean de Grailly, comte de Foix, opéra quelques volte-face politiques,
en partie pour des raisons familiales. En effet, son frère Archambaud de Grailly, contraire-
ment à lui, avait soutenu les Anglo-Bourguignons car il était le conseiller de Jean sans Peur,
duc de Bourgogne. Or, il mourut le 10 septembre 1419 à Montereau, assassiné par les
conseillers du dauphin Charles, futur Charles VIL en même temps que celui qu’il servait.
Au moment de sa rencontre avec Caumont, dès avant donc le meurtre du duc de Bourgogne,
si le comte de Foix n’avait pas ouvertement pris parti pour ce dernier, tout au moins jouait-
il un double jeu. Quoi qu’il en soit, lorsqu’il rencontre Caumont, il lui conseille, à cause de
la guerre, de ne pas s’embarquer dans un port languedocien, mais à Barcelone.
2. Le château de Mazères avait été construit vers 1365 par le comte de Foix, Gaston
Fébus. Il avait la forme d’un quadrilatère surplombant l’Hers et fui la résidence favorite de
Jean de Foix-Grailly entre 1412 et 1436, date de sa mort. Les « merveilleuses peintures de
bataille » dont parle Caumont ont sans doute disparu dans l’incendie qui ravagea le château
de Mazères en 1493. Seul le Livre Caumont semble avoir témoigné de l’existence de cette
décoration intérieure du château, à l’un des moments les plus prestigieux de la cour comtale.
3. Caumont exprime ses préoccupations militaires tout au long de son récit, car il ne
manque jamais de noter l’existence des châteaux et sites fortifiés qu’il rencontre au cours
de son voyage. Le château de Foix était une très solide place forte que Simon de Montfort
avait évité d’affronter au début du xiif siècle, lors de la croisade des Albigeois. Après la
réunion du Béarn et du comté de Foix en 1290, il fut encore habité par les comtes de Foix,
y compris Gaston Fébus, mais fut ensuite délaissé au profit du château de Mazères.
1074
PÈLERINAGES EN ORIENT
qu’on laisse à main gauche, appelée Montgailhard, située dans la monta-
gne, et en avançant, on en voit une autre à main droite, tout aussi en
hauteur, appelée Calemès, dont aucune machine de guerre ne peut venir
à bout, sauf à manquer de vivres.
De Tarascon à la ville d’Ax-en-Savartes (Ax-les-Thermes) : trois
lieues. En dehors de cette ville se trouve un château fortifié sur le roc, très
bien implanté.
D’Ax à l’hôpital de Sainte-Suzanne (L’Hospitalet) : deux lieues.
De l’hôpital au château de Carol : deux lieues. Entre les deux, il y a
une montagne appelée Puymorens longue d’une lieue et demie ; elle est
très enneigée et très périlleuse à franchir. Il ne m’arriva aucun mal, et s’il
plaît à Dieu, je ne changerai pas ma résolution de faire mon devoir tant
que je le pourrai. Car les grands malheurs, désordres et jalousies que j’ob-
serve dans ce pays, entre les uns et les autres, sont prêts à se développer
plutôt qu’à s’apaiser, ce qui me déplaît. Je veux éviter et fuir leurs incita-
tions, ainsi qu’une vie mauvaise et désordonnée. Je ne veux pas passer
mon temps à attendre les biens de ce monde, alors que je pense aux biens
spirituels. En pensant à la sainte Passion que Notre-Seigneur souffrit pour
le genre humain, et pour obtenir le pardon et la rémission des péchés que
j’ai commis envers mon Créateur et dont je me sens coupable, je lui
demande avec humilité d’avoir pitié de moi et de mon âme chétive, atten-
dant sa grâce et sa miséricorde. Que par son beau plaisir, Il veuille me les
accorder à la fin de mes jours ! J’ai entrepris avec l’aide de Dieu, de la
glorieuse Vierge Marie et de monseigneur saint Georges, d’accomplir le
saint passage d’outre-mer à Jérusalem, d’y soumettre mon cœur tout
entier, de visiter le Saint-Sépulcre de Jésus-Christ où fut déposé son pré-
cieux corps. Il peut arriver que d’autres aient la même intention que moi,
et veuillent faire le voyage le plus digne et le plus noble qui soit, mais
qu’ils y renoncent faute de savoir quel itinéraire suivre. Afin qu’aucun ne
puisse avoir l’excuse de délaisser un voyage si honorable et si profitable,
j’ai noté dans ce livre la route que j’ai suivie à l’aller et au retour pour
les en informer ; y sont consignés tous les royaumes, principautés, îles et
contrées, tous les noms de cités, villes, châteaux, divers lieux et places de
ce côté de la mer, comme au-delà, les lieux sont indiqués et les jours
depuis mon départ de Caumont, le lundi 27 février 1418. Que ce voyage
plaise à Dieu notre Seigneur, que par le mérite de sa sainte Passion, il soit
fait pour le salut de mon âme ! Que celle-ci reçoive les bienfaits de
l’Amour qu’il nous prodigua à notre naissance et qu’il veuille bien nous
les accorder le jour de notre fin !
Le pays de Cerdagne
De Carol à Puigcerda : une lieue.
De Puigcerda à la Bourgade de Das : une lieue.
De Das au lieu-dit de Bagua : trois lieues. On franchit une très grande et
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1075
haute montagne par le col d’Yau en montant une bonne lieue et on redes-
cend pendant une autre par un très mauvais col et un chemin périlleux.
Le comté de Catalogne
De Bagua à la ville de Bergua : trois lieues.
De Bergua à Casserras : une lieue.
De Casserras à Balsareny au lieu de San Pador : deux lieues.
De San Pador à la cité de Manrèse : une demi-lieue.
De Manrèse à Castel Galli : une lieue.
De Castel Galli à Notre-Dame de Montserrat (deux lieues) qui fait de
grands miracles ; c’est une chapelle très sainte et riche, édifiée de façon
étrange, dans le roc. Plus haut, dans les rochers, se trouve un château que
l’on ne peut atteindre que par un étroit chemin, des marches sont taillées
dans la paroi rocheuse, mais la montée est difficile et dangereuse. À ses
pieds est construite une abbaye où se trouve la chapelle en question. Tous
les moines du monastère chantèrent la grand-messe solennelle de Notre-
Dame avec les orgues.
De Montserrat à Collbeto : une lieue.
De Collbeto à Esparraguera : une lieue.
D’Esparraguera à la ville de Martorell : une lieue.
De Martorell à Molins de Rey : deux lieues. Entre ces deux endroits, il
y a une rivière appelée Lobregat que je franchis jusqu’au port du village
appelé Saint-Andrieu.
De Molins de Rey à Barcelone, port de mer : une lieue. J’y arrivai le
21 mars et restai dans la cité jusqu’au 4 mai 1419, jour où je pris la mer
par la grâce Notre-Seigneur, avec une nef dont les patrons étaient Ramon
Ferre et François Ferrier de la cité de Barcelone.
En mer
Après avoir quitté Barcelone, alors que nous étions en pleine mer,
n’apercevant que l’eau et le ciel, commença à se lever un vent si fort que
nous crûmes tous être poussés vers la terre de Berbérie. Mais Dieu, qui
ne voulait pas notre malheur, nous donna la grâce d’arriver au royaume
de Majorque, dans un port appelé Alcudia qui est à 200 miles de Barce-
lone, en comptant 5 milles pour une lieue. La ville est entourée par la mer,
excepté d’un côté, long de deux traits d’arbalète. On dit que dans toute
l’île, il y a comme seules bêtes sauvages des cerfs et des lapereaux.
Le royaume de Majorque. Après le retour du beau temps, je quittai le
port d’Alcudia, faisant route vers l’île de Minorque qui est à quarante
milles, puis vers le golfe du Lion où l’on ne trouve pas le fond. Nous
avons parcouru deux cent quatre-vingts milles sans voir la terre d’aucun
côté. Au sortir du golfe, à l’heure de midi, le 14 mai, plusieurs dauphins
1076
PELERINAGES EN ORIENT
vinrent près de la nef, et le patron leur jeta une lance à pointe de fer four-
chue retenue par une corde ; après avoir harponné l’un d’eux, on le hissa
dans une des deux nefs qui nous accompagnait. Or, pendant qu’on le par-
tageait pour en donner à l’autre bateau, un vent très fort endommagea
notre nef. Le choc fut si violent qu’il jeta le château de l’avant à l’arrière,
et emporta les chambres secrètes à la mer avec plusieurs tables : tout était
pêle-mêle, envahi par l’eau. Aussi, devant cet accident survenu en partie à
cause du poisson, les patrons furent-ils tout ébahis, et nous tous, accablés.
Certains se dévêtirent et sautèrent d’une nef à l’autre, épouvantés, criant
à haute voix, appelant Dieu et la Vierge Marie pour qu’ils nous prennent
en pitié, qu’ils nous aident et nous sauvent du péril où nous nous trou-
vions. Je ne crois pas vraiment que les bonnes prières que chacun faisait
au moment où nous risquions de périr noyés aient pu nous sauver, mais
Dieu seul. C’était une grande pitié de voir et d’entendre les cris et les
plaintes que poussaient les bonnes gens. Mais loué soit Dieu notre Sei-
gneur pour toujours qui dans sa bonté, et par pitié, nous a préservés et
gardés de ce grand péril ! Ensuite, après que Dieu nous eut accordé cette
grâce, en quittant le golfe du Lion, je passai devant l’île Saint-Pierre inha-
bitée, que nous avons longée pendant un mille.
Depuis cette île jusqu’à un grand rocher appelé Toro : vingt milles.
Il n’est habité par personne et il n’y a pas d’animaux, excepté quelques
oiseaux.
De Toro à vingt milles plus avant, je passai devant une grande monta-
gne au cap Teulada, et nous fumes pris par un vent fort qui nous força à
retourner en arrière, au port de Porto-Bota dans l’île du royaume de Sar-
daigne à dix milles du cap Teulada. Devant ce port, se trouve une île
appelée Palma di Soltz, assez grande, faisant vingt milles de tour et dix
de large, où il y a des chevaux, des juments, des moutons, cerfs et chiens
sauvages car ils naissent là à l’état naturel. À l’entrée de cette île, on
trouve un pont de pierre constitué de sept arches, large de quatre brasses
et long de cent brasses. On ne peut y pénétrer en bateau nulle part ailleurs.
Deux fois par an on y récolte du blé.
Le royaume de Sardaigne. Lorsqu’un bon vent se leva enfin, je quittai
Porto-Bota et revins en arrière au cap Teulada d’où j’atteignis le château
de Cagliari en parcourant neuf milles. Ce château est situé sur un rocher,
et à ses pieds se trouvent trois villes dressées en épi et bien protégées de
murailles. La première où j’ai logé s’appelle Napolle, l’autre à main
droite, Villeneuve, et celle qui est à main gauche, Estampaing. Châteaux
et villes appartiennent au roi d’Aragon '.
1. Alphonse V le Magnanime (1396-1458) était devenu roi d’Aragon et de Sicile en
1416, régnant sur un empire qui comprenait, outre l’Aragon, la Catalogne, les Baléares, la
Sardaigne, la Sicile et des comptoirs en Méditerranée. Il étendit son empire en régnant sur
Naples, et devint roi des Deux-Siciles en 1442, portant ainsi la puissance aragonaise à son
apogée.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1077
En partant du château de Cagliari, je passai devant l’église Sainte-
Marie de Carbonara qui était à neuf milles.
De Sainte-Marie de Carbonara à Trapani dans le royaume de Sicile,
cent quatre-vingts milles. On trouva une île appelée Marettimo, qui ne
renferme que des animaux sauvages.
Ensuite, on rencontre deux îles appelées l’une Yuissie 1 et l’autre Favi-
gnana, où se trouve un château appartenant au roi de Sicile. Ces deux îles
sont près l’une de l’autre ; Marettimo est à vingt milles d’elles deux.
Après on rencontre l’île de Pantelleone, habitée par des Sarrasins, mais
il y a un château de chrétiens appartenant au roi de Sicile ; elle est à
soixante milles des îles d’ Yuissie et de Favignana.
Ladite île de Pantelleone est distante de soixante milles de la ville de
Marsala sur la côte de Sicile.
De Marsala à l’île de Mazara : quinze milles.
De Mazara à la cité de Sciacca : trente milles.
De Sciacca à la cité d’Agrigente : quarante milles.
D’Agrigente au château de Licata : trente milles.
De Licata au château de Terranova : trente milles.
De Terranova au cap de Ressequaram : quarante milles.
De Ressequaram au château de Chycle : quinze milles.
De Chycle au château de Pozallo : dix milles.
De Pozallo au cap Passera : trente milles. A quatre lieues de là, se
trouve une tour désertée, la tour de Marza, dans le port de Palo, qui abrite
une chapelle.
Du cap Passera à la ville de Cuille située sur une montagne, nous passâ-
mes à la tour de Bendique, tour de guet pour les Sarrasins.
Le royaume de Sicile. De cette tour à la cité de Syracuse en Sicile :
vingt milles. A l’entrée en arrivant par la mer, se trouve un très beau
château carré, à un jet de pierre hors de la cité, appelé Terminaig. Il est
flanqué à chaque angle d’une tour ronde, l’intérieur est entièrement voûté
de pierre sans ouvrage de bois et renferme une fontaine avec de l’eau bien
fraîche ; on y parvient après un très long escalier. L’enceinte a deux
grands bras à l’endroit le plus étroit. L’entrée est constituée d’une porte
en marbre. La mer l’entoure, sauf la partie orientée vers la cité. La ville
est entourée par la mer, à l’exception d’un côté long de la distance d’un
jet de flèche.
A deux jets de pierre de la cité, se trouve un autre château appelé Mar-
quet 2 , protégé par une muraille qui va jusqu’à la mer pour empêcher qui-
conque ou les animaux d’entrer ou de sortir. A ses pieds, se trouve une
porte par laquelle il faut passer, si l’on ne veut pas tomber dans la mer.
1 . Non identifiée.
2. Maniace.
1078
PÈLERINAGES EN ORIENT
La cité, entre les deux châteaux, est bien entourée de murailles, et,
construite sur le rocher, domine au loin.
En dehors de la cité, à deux traits d’arbalète, se trouve l’église Sainte-
Lucie ', avec une petite chapelle où l’on descend trente-deux marches
pour aller à l’endroit où la bienheureuse sainte habitait et faisait péni-
tence. Des mécréants avaient déposé là des serpents pour la dévorer, mais
ils ne lui firent aucun mal. Alors, ils la tuèrent à coups de dague. Enseveli
dans une cavité de la roche, son corps fut dérobé il y a soixante ans par
les Génois. En quittant Syracuse, à dix milles en mer, on voit le château
et la ville d’Augusta, chef-lieu de comté.
Le golfe de Crète. Ce golfe est long de sept cents milles : on passa
devant le royaume de Calabre, puis devant Céphalonie qui est une île de
la soie à quatre cents milles d’Augusta. De cette île jusqu’au comté de
Zante : quarante milles.
De Zante aux îles Strophadès : trente milles.
Des îles Strophadès à Modon situé dans la principauté de Morée : un
mille. Devant, se trouve l’île de Sapience qui est à trois milles de Modon.
De cette île de Sapience à Coron qui est dans le même pays : dix-huit
milles.
De Coron au cap Matapan : quatre-vingts milles ; là se situe le Port-
aux-Cailles (Portogallo) où s’arrêtent les cailles quand elles franchissent
la mer.
Du cap Matapan au cap Saint-Ange, dernier cap de la principauté de
Morée : soixante milles. Entre les deux, se trouvent le golfe de Laconie
et le château Rampano ; à proximité, il y a l’île Servi où Jésus-Christ
apparut en croix à saint Estassi 1 2 . Dans l’Antiquité, ce pays appartint au
roi Ménélas, époux de la belle reine de Grèce, Hélène, qui fut conduite
de force par Pâris à Troie.
Du cap Saint-Ange jusqu’à l’île de Cerigo : dix milles.
Elle fut appelée Cythère dans l’Antiquité. Dans cette île, se trouve le
temple de la ciéesse Vénus, où, dit-on, Hélène était venue faire un sacri-
fice et prier, quand Pâris l’enleva, comme je l’ai rappelé. Devant Cerigo,
il y a une petite île rocheuse dont le nom est Lou. A son sommet, on
trouve de l’eau fraîche et de nombreux animaux, moutons et chèvres
surtout. Près d’elle il y a trois autres rochers déserts, et on entre dans ce
qu’on appelle l’Archipel, c’est-à-dire l’endroit où la mer renferme beau-
coup d’îles, désertes ou peuplées, nommées les Cyclades dans l’Anti-
quité. Elles se trouvaient autrefois sous le commandement du roi des
Grecs, alors qu’aujourd’hui elles dépendent de divers seigneurs. L’ Archi-
1. D’origine noble, Lucie fut une vierge de Syracuse martyrisée au début de iv' siècle.
Son martyre est rapporté dans la Légende dorée de Jacques de Voragine, dominicain et
archevêque _de Gênes, qui rédigea à la fin du xm e siècle un des ouvrages les plus populaires
du Moyen Âge dont les martyrs chrétiens sont les héros.
2. Ce saint n’a pas été identifié.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1079
pel commence par trois îles, Tresmontanes, Meyanne et Mijour, devant
lesquelles je passai en allant à mon pèlerinage.
En quittant Cerigo, je trouvai l’île de Cerigotto à trente milles ; elle fut
de tout temps peuplée mais maintenant elle est déserte. On y rencontre
seulement des animaux sauvages, chevaux, ânes, moutons, chèvres, cerfs
et d’autres.
L 'île de Candie. En s’éloignant de Cerigotto, à trente milles on a touché
la grande île de Candie qui dépend de la seigneurie de Venise, et qui dans
l’Antiquité s’appelait la Crète. Ses anciens rois et seigneurs étaient alors
Saturne et Jupiter, Vénus et Junon, femme et sœur de Jupiter, que les
habitants tenaient pour des dieux. Le roi de cette île fut le juste et équita-
ble Minos, qui pour rendre la justice n’avait pas son pareil. De son
mariage naquit une étonnante et horrible bête, le Minotaure. Elle fut
enfermée dans une maison mystérieuse, le Labyrinthe, construit par
Dédale, un merveilleux architecte, qu’aujourd’hui beaucoup appellent
vulgairement la cité de Troie '. Dans cette maison, des jeunes Athéniens
étaient condamnés à être enfermés pour venger la mort d’Androgée, fils
du roi Minos, jusqu’à ce que le sort désigne le preux et vaillant Thésée,
fils d’Egée roi d’Athènes, pour être dévoré par le Minotaure. Mais Thésée
sur le conseil et avec l’aide d’Ariane, fille de Minos, tua le Minotaure,
échappant ainsi au péril du Labyrinthe.
Du cap de l’île de Candie jusqu’à la cité de Candie : cent milles. Dans
cette cité, on construit des nefs et des caraques en cyprès. A cent milles
en face, se trouve une île appelée Standia où habitent des ermites. Éloigné
de cinq milles de cette île, il y a un rocher en pleine mer, appelé Lou, où
demeure un ermite. A vingt milles en avant, est située une île appelée La
Plane qui est déserte.
De La Plane à l’île de Karpathos : cent milles. Elle est habitée et
dépend du grand maître de Rhodes 1 2 .
A soixante milles de Karpathos, je trouvai l’île Saint-Nicolas de Car-
chi 3 ; elle est peuplée, et sous l’autorité du grand maître. Dans cette île,
si on prie saint Nicolas, en labourant, aucun soc en fer ne peut se casser
ou s’user.
1. Tel dans le texte.
2. Rhodes fut un État souverain entre 1309 et 1522. Possession de l’ordre des Hospita-
liers qui assuraient une certaine sécurité dans l’Archipel en protégeant les bâtiments de
commerce et les navires de pèlerins contre les attaques éventuelles des Turcs. Philibert de
Naillac était alors le grand maître de l’Ordre, dont il restaura l’unité et l’autorité entre 1396
et 1421. Outre l’île de Rhodes, les Hospitaliers possédaient en Méditerranée orientale une
partie des Sporades, et depuis 1402 le château Saint-Pierre, sur la côte turque face à l’île de
K.os, qui était également une de leurs possessions, comme l’île de Castellorizzo (Château-
rouge) dont Caumont parle plus loin. L’« État » des Hospitaliers s’étend donc sur un ensem-
ble d’îles solidement fortifiées, car destinées à renforcer la sécurité de Rhodes.
3. Chalki.
1080
PÈLERINAGES EN ORIENT
Il y a dix milles entre l’île Saint-Nicolas et celle de Piscopia qui appar-
tient à la seigneurie de Rhodes.
De Piscopia à Servi : cinquante milles.
De Servi aux Échelles de Saint-Paul : cinq milles, ce sont des îles
désertes.
L 'Empire grec. De ces îles à Rhodes : trente milles. J’y arrivai le jour
de la Fête-Dieu. La cité est dans une grande île de l’Empire grec qui est
la dernière de l’Archipel. Son chef est celui des frères de Saint-Jean. Un
grand nombre de chevaliers y demeurent continuellement, ils font la
guerre aux Sarrasins, sur terre et sur mer. Cela me semble mieux, ainsi
qu’ils le disent, que de se faire la guerre entre chrétiens qui de bon cœur
se détruisent les uns les autres au lieu de lutter contre les mécréants.
Dans la cité se trouvait un jeune chevalier, bon et sage, d’un grand
lignage du royaume de Navarre, qui s’appelait Sanche d’Échaux, frère de
messire Jean d’Échaux, vicomte de Vaiguier. Comme j’avais besoin
d’être accompagné d’un chevalier pour me faire chevalier au Saint-Sépul-
cre, je le choisis dans ce but car je connaissais ses bonnes mœurs et sa
bonne réputation. Ce chevalier en éprouva une très grande joie. Il m’ac-
compagna à Jérusalem où il me fit chevalier devant le Saint-Sépulcre de
Notre-Seigneur, le samedi 8 juillet 1419'.
En quittant la cité de Rhodes, je passai devant les Sept-Caps en
Turquie, à soixante milles de Rhodes, où habitent ceux que l’on appelle
Turcs, qui sont contre la foi et la loi de Notre-Seigneur.
Plus loin, à soixante milles des Sept-Caps, je vis un château en Turquie
appartenant au grand maître de Rhodes, Château-Rouge.
À trente milles de là, il y a une île déserte, Cacono.
De Cacono à un mille de la côte turque, se trouve le cap de Chélidonia,
en face duquel on voit deux îles désertes, Saint-Pierre et Chélidonia, où
rien ne pousse si ce n’est des choux sauvages.
À cent soixante milles du cap Chélidonia, se trouve le cap de Saint-
Épiphane : premier cap de l’île de Chypre.
Du cap Saint-Épiphane à Paphos en Chypre, il y a trente milles. Cette
cité fut autrefois la principale du royaume, et les païens y consacrèrent un
grand temple à Vénus.
De Paphos au cap Gata : un mille ; là se trouve un monastère de moines
grecs, appelé le monastère des chats, car on en garde beaucoup pour
détruire les aspics.
À deux cent soixante milles du cap Gata, se trouve la cité de Jaffa en
1. Les pèlerins appartenant à la noblesse pouvaient être adoubés chevaliers au Saint-
Sépulcre. Certains adoubements furent sansdoute encouragés par les Hospitaliers. C’est en
effet un chevalier de cet ordre, Sanche d’Échaux, un noble de Navarre, que Nompar de
Caumont emmène avec lui à Jérusalem pour être son parrain au cours de l’adoubement.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1081
terre sarrasine, devant laquelle les deux nefs arrivèrent un peu avant midi,
le 28 juin.
La sainte Terre de Jérusalem
Attente à Jaffa. Dans cette cité, l’on dit que fut décidée la mort de notre
Seigneur Jésus-Christ. Elle fut conquise par les chrétiens, puis ensuite
détruite. À présent, il n’y a aucune habitation. Je restai devant la cité, dans
le bateau sans en sortir pendant deux jours, le temps que vinrent à moi un
des deux frères mineurs qui gardent le Saint-Sépulcre, et un des trois
consuls des chrétiens qui demeurent là-bas. Ils m’apportèrent un sauf-
conduit du sultan de Babylone 1 qui a cette terre sous son autorité de
mécréant. Enfin, je quittai le bateau et touchai terre à Jaffa le 1 er juillet.
Le lieutenant du sultan, plusieurs autres Sarrasins et mécréants avec lui,
m’accompagnèrent à Jérusalem.
Depuis Jaffa, saint Pierre l’apôtre allait pêcher en mer. Il habitait une
demeure en pierre ronde, comme une sorte de colombier mais sous terre.
Dans cette maison, Notre-Seigneur lui apparut, et saint Pierre ressuscita
une femme appelée Tabitha, servante des Apôtres. À côté, se trouve une
autre maison, en bois, plus petite, où demeurait saint Paul, et encore une
autre habitée par saint André. Dans tous ces lieux, il y a des pardons sem-
blables à ceux qui sont portés plus loin dans ce livre. Je restai toute la nuit
à Jaffa.
Jaffa-Ramleh-J érusalem, 2-6 juillet 1419. Le lendemain entre midi et
l’heure de none, je m’en allai vers la ville marchande de Ramleh située à
douze milles. On dit qu’y sont nés le glorieux monseigneur saint Georges
et saint Martial dont j’ai vénéré la précieuse tête en la cité de Limoges,
dans le duché de Guyenne. Dans cette terre de Jérusalem, l’on compte
trois milles pour une lieue.
Il y a deux milles de Ramleh à Lydda. Celle-ci est en ruines, ainsi que
la grande église, où saint Georges fut martyrisé et décapité par les
ennemis de la foi ; devant le grand autel, je fis dire la messe de monsei-
gneur saint Georges. Les Sarrasins ne marquaient guère de dévotion, et
j’étais dépité de leur attitude en face du précieux corps de Notre-Seigneur
qui nous a tous rachetés, car ces faux chiens n’en tenaient pas compte et
s’en moquaient bien ! Cette église de grand pardon est occupée en grande
partie par les Maures, et les Grecs détiennent seulement les deux autels.
En haut du clocher, il y a une petite salle ronde d’où les Maures appellent
dans leur langue leur Mahomet de La Mecque ; ces appels sont lancés
nuit et jour, à certaines heures, d’après leur mauvais cérémonial. En allant
I . C’est le sultan mamelouk d’Égypte, al Muayyad Shaykh ( 1412-1421), qui résidait au
Caire. Babylone était le nom du vieux Caire, c’est-à-dire Fustat. Situé sur la rive droite du
Nil, il renfermait la citadelle où se tenait la garde mamelouke.
1082
PÈLERINAGES EN ORIENT
à Lydda, près du chemin à main droite, on trouve un figuier appelé « fi-
guier de pharaon », qui porte ses fruits dans le corps de l’arbre.
Après la messe, je retournai à Ramleh où je restai quatre jours. Ensuite
je pris la route au milieu de la nuit à cause de la forte et redoutable chaleur
du pays qui provoqua en chemin la mort de beaucoup de personnes, et je
m’en allai directement à Jérusalem, situé à trente-cinq milles de Ramleh,
ainsi que j’en avais le grand désir.
Jérusalem
J’arrivai à Jérusalem le jeudi 6 juillet, à l’heure de none. Je fus logé en
un grand hôtel 1 situé devant l’église du Saint-Sépulcre. Puis, au milieu
de la nuit, les frères mineurs qui gardent le Saint-Sépulcre vinrent me
chercher. Ils me conduisirent avec beaucoup de lumières à travers la cité
de Jérusalem sur tous les Lieux saints que notre Seigneur Jésus-Christ
avait parcourus au milieu des faux Juifs qui le faisaient marcher si cruel-
lement.
Puis ils m’emmenèrent hors de la ville, dans le val de Josaphat où le
précieux corps de Notre-Dame fut déposé dans un saint sépulcre après sa
mort. Les anges la sortirent de ce tombeau et l’emmenèrent au ciel, en
passant par une haute fenêtre, du chœur de l’église. On descend vers son
sépulcre par quarante-neuf marches de pierre. Ce sont les Sarrasins qui
possèdent la clé de cette église, et il faut leur donner de l’argent si on veut
y entrer. Dans ce val de Josaphat, on dit que Notre-Seigneur viendra
rendre le Jugement. Qu’il Lui plaise d’être bon pour nous et pour tous les
fidèles chrétiens !
En quittant le val de Josaphat, j’allai au mont des Oliviers d’où Notre-
Seigneur monta au ciel en laissant l’empreinte de son pied dans une roche
visible dans une chapelle au milieu d’une église en forme de montagne
ronde. On y monte par dix-neuf marches de pierre, à condition de payer
si l’on veut entrer.
Du mont des Oliviers, j’allai à Galilée où les Apôtres furent envoyés
par l’Ange, et où Jésus-Christ leur apparut.
Ensuite, je me rendis au mont Sion où Notre-Seigneur se réunit avec
les Apôtres pour la Cène, puis je revins à Jérusalem.
Le premier jour de mon arrivée était un vendredi. Le père gardien de
l’ordre des frères mineurs, après cette visite des saints Lieux, vint me
chercher à l’heure de vêpres pour aller dans la sainte église du Saint-
Sépulcre de Notre-Seigneur.
Le Saint-Sépulcre. En arrivant devant l’église, je vis une grande place
pavée, presque remplie de Sarrasins. A la porte du Saint-Sépulcre, il y
1 . Il s’agit de l’Hôpital de Jérusalem. Desservi durant l’époque des croisades par les Hos-
pitaliers, il était situé au sud de la basilique du Saint-Sépulcre dans le quartier du Mouristan.
Les pèlerins y étaient toujours hébergés au xv e siècle.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1083
avait un officier qui montait la garde avec d’autres pour que personne n’y
entre sans avoir payé le tribut ; ils faisaient entrer les pèlerins les uns
après les autres en les comptant. Puis, ils fermèrent la porte avec de
bonnes clés. Je passai toute la nuit devant le Saint-Sépulcre, qui est en
contrebas de l’église, loin du chœur, entouré d’une chapelle ronde voûtée,
qui n’est pas grande. Cette nuit-là je me confessai.
IV
LE SERMENT QUE FONT LES CHEVALIERS AU SAINT-SÉPULCRE
Quand vint le lendemain, samedi 8 juillet 1419, j’entrai dans la cha-
pelle du Saint-Sépulcre pour entendre la messe de monseigneur saint
Georges sur l’autel du sépulcre de Notre-Seigneur. Une fois la messe
achevée, et ayant reçu Notre-Seigneur, le chevalier dont je vous ai parlé
me donna l’ordre de chevalerie 1 : je me ceignis, mis les éperons, et il me
frappa cinq coups en l’honneur des cinq plaies de Notre-Seigneur, et un
coup en l’honneur de monseigneur saint Georges. Puis, le religieux qui
avait chanté la messe, encore revêtu de ses habits, me remit en mains avec
le chevalier l’épée nue, tandis qu’à genoux je disais : « Je prends cette
épée en l’honneur de Dieu et de monseigneur saint Georges pour garder
et défendre la sainte Église contre les ennemis de la foi. » Alors, je la mis
dans le fourreau que j’avais ceint. Ils me firent promettre et jurer six
choses sur l’autel du Saint-Sépulcre, comme le font, selon l’usage, tous
ceux qui reçoivent l’ordre de chevalerie en ce lieu très digne et de tant de
prix.
Voici donc les promesses que font les chevaliers au Saint-Sépulcre de
Notre-Seigneur à Jérusalem, et que moi, Nompar, seigneur de Caumont,
de Castelnau, de Castelculier et de Berbiguières, j’ai prononcées pour le
plaisir de Dieu le 8 juillet 1419. On promet :
- en premier lieu, de garder et de défendre la sainte Église ;
- deuxièmement, d’aider de toute notre puissance à la conquête de la
Terre sainte ;
- troisièmement, de garder et de défendre son peuple, de faire ce qui
est juste ;
- quatrièmement, de garder saintement son mariage ;
- cinquièmement, de ne se trouver ni aux lieux ni aux places où se
commet une trahison ;
1 . Caumont décrit ici le cérémonial de son adoubement au Saint-Sépulcre. La pratique
de « prendre ordre de chevalerie », comme l’écrit notre pèlerin, est confirmée par d’autres
relations de voyage du xv e siècle. Mais nous ne possédons aucun statut d’un ordre chevale-
resque du Saint-Sépulcre. A l’évidence, il se différencie de l’ordre canonial du Saint-Sépul-
cre fondé après la première croisade, et qui fut supprimé en 1484.
1084
PÈLERINAGES EN ORIENT
- sixièmement, de défendre les veuves et les orphelins.
Après que notre Seigneur Dieu Jésus-Christ m’eut fait la grâce de dire
les choses susdites, je fis déployer dans l’église du Saint-Sépulcre une
bannière portant mes armes, un écu d’azur à trois léopards d’or, onglés
de gueules et couronnés d’or, qui fut déposée à côté des armes du roi
d’Angleterre
A l’heure de prime, les Sarrasins vinrent à la porte de l’église, et moi,
ayant accompli entièrement ce que j’avais désiré avec ardeur, je me diri-
geai vers la sortie. Mais les Sarrasins nous racontèrent qu’il fallait payer
autant que le jour précédent pour sortir. Après m’en être acquitté, je
retournai loger dans la ville et dîner.
Bethléem
La terre de Judée. Après le dîner, je quittai Jérusalem pour aller à Beth-
léem, qui est à dix milles. Là se trouve une belle église, sur le lieu où
naquit le Fils de Dieu de la Vierge Marie. J’assistai à la messe de la Nati-
vité. Devant l’autel se trouve la crèche du bœuf et de la mule, où Notre-
Dame cacha son cher enfant, Jésus-Christ, par crainte du roi Hérode qui
faisait tuer les Innocents. Un peu plus loin devant se trouve un petit autel
où j’ai écouté une autre messe de la Nativité. Je restai toute la journée et
toute la nuit à Bethléem.
Le lendemain, à une heure avancée, je partis et cheminai à travers les
montagnes de Judée où se trouve la maison de Zacharie. A cinq milles, à
main gauche, se trouve Caphamaüm où habitait le centurion, et où on
forgea les clous de Notre-Seigneur. Dans la maison de Zacharie, sainte
Élisabeth cacha son fils, saint Jean-Baptiste, quand les Juifs le cher-
chaient ; la roche où elle l’avait déposé s’était ouverte, et ainsi les Juifs
ne purent le découvrir. Dans cet endroit, il y a une chapelle, à l’endroit
où Notre-Dame composa le Magnificat. Des ermites y demeurent, et
chaque jour ils disent l’office selon leur règle. Près de la maison de
Zacharie, se trouve celle où naquit saint Jean-Baptiste.
Je retournai à Jérusalem, distant de quatre milles de ce lieu. A mi-
chemin, entre deux maisons, se trouve l’arbre dont on fit une partie de la
vraie Croix de Notre-Seigneur, à ce qu’on dit.
Cette nuit-là j’arrivai à Jérusalem et pénétrai une seconde fois dans le
Saint-Sépulcre. J’y restai toute la nuit, jusqu’au lendemain à l’heure de
prime.
Dans cette sainte église, il y a six sortes d’ordres :
- tout d’abord, les frères mineurs qui gardent le Sépulcre ;
I. En 1419, le roi d’Angleterre était Henri V de Lancastre, le vainqueur d’Azincourt.
L’existence des « armes du roi d’Angleterre » dans la basilique du Saint-Sépulcre conduit à
rappeler le pèlerinage qu’accomplit en 1392 le père de ce dernier, Henri, comte de Derby,
futur Henri IV d’Angleterre.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1085
- ensuite, les Grecs qui desservent le grand autel du chœur de l’église ;
- puis les Indiens qui ont une chapelle derrière le Saint-Sépulcre ;
- les Arméniens dans la chapelle du mont Calvaire où fut crucifié
Notre-Seigneur ;
- les chrétiens de la Ceinture, qui avec les Jacobites desservent quatre
chapelles situées sur la place, devant l’église.
Chacun dit l’office nuit et jour selon sa culture, et des usages nationaux
qui sont étranges.
Cette église du Saint-Sépulcre est vaste et belle, construite d’une
curieuse manière : il y a un beau clocher, assez haut, en pierre, mais sans
cloche car les Sarrasins n’en veulent pas ‘.
L a cité de Jérusalem est grande du côté du val de Josaphat, et une partie
de la cité s’étage en hauteur de l’autre côté. À l’intérieur de la ville, il y a
quatre longues rues principales, en rang, d’une longueur de deux traits
d’arc, toutes voûtées de belles pierres bien appareillées. Au sommet de la
ville du côté du mont Sion, se trouve le château du roi David 1 2 .
V
VOYAGE AU DÉSERT DE JÉRICHO ET AU JOURDAIN
Le désert de Jéricho
Après avoir visité le Saint-Sépulcre et les autres saints lieux de la cité
de Jérusalem et de ses environs, je fis mes préparatifs pour aller dans le
désert de Jéricho et sur les rives du fleuve Jourdain, car dans cette région
on ne trouve aucun vivre et très peu d’eau, et pour cette raison je fis
emmener des provisions. De plus, le pays est périlleux car on rencontre
de mauvaises gens qui y habitent et ne vivent que du pillage. C’est pour-
quoi, je fis en sorte d’être guidé par le neveu d’un de leurs seigneurs, qui
était accompagné de vingt personnes, pour l’aller et le retour. Je quittai
donc Jérusalem, et j’allai directement à Béthanie qui est à deux milles.
Elle est si détruite que peu de gens y habitent, mais il y a une église où se
trouve le tombeau de Lazare que Notre-Seigneur ressuscita quatre jours
après sa mort.
1. En effet, le clocher carré de la basilique du Saint-Sépulcre, édifié vers 1 160 par « le
maître Jourdain », avait perdu ses cloches depuis la conquête de Jérusalem par Saladin, qui,
en 1 187, les supprima. Un édit que les musulmans attribuaient au calife Omar avait interdit
dès le vu' siècle l’utilisation des cloches dans l’empire arabo-islamique, au prétexte qu’elles
auraient pu couvrir la voix du muezzin.
2. Les Francs avaient retenu le nom du roi David, fondateur d’une forteresse sur l’éperon
rocheux du mont Sion, pour l’attribuer à une tour datant du règne de l’empereur Hadrien
(117-138), qui fit reconstruire Jérusalem. Lorsqu'il cite ce « château David », Nompar parle
donc des fortifications romaines qui se trouvèrent mêlées à la construction du palais royal
des croisés, édifié sur l’antique citadelle de Jérusalem, au nord-ouest de la ville.
1086
PÈLERINAGES EN ORIENT
De cette cité, je m’en allai vers le désert de Jéricho distant de dix-hun
milles. Là se trouve la montagne de la Quarantaine où Notre-Seignein
jeûna dans une grotte. À la fin des quarante jours, Notre-Seignem
commença à ressentir la faim, et le diable vint à Lui pour Le tenter, sans
savoir avec certitude qui II était. Il lui apporta des pierres plein sa robe en
lui disant : Si filins Dei es, fac ut isti lapides panes fiant, c’est-à-dire « Si
tu es le fils de Dieu, fais que ces pierres soient changées en pain ». Notre
Seigneur lui répondit : Non in solo pane vivit homo sed omni verbo quod
procedit ex ore Dei, ce qui veut dire « L’homme ne vit pas seulement de
pain, mais de toute parole qui vient de la bouche de Dieu ». Alors le
diable prit Notre-Seigneur qui se laissa porter au sommet de la montagne
Il lui montra tous les royaumes de ce monde en lui disant qu’il en sérail
le seigneur s’il voulait l’adorer. Notre-Seigneur lui répondit : Umtm
solum Deum adorabis et illi soli servies, c’est-à-dire « Un seul Dieu tu
adoreras et lui seul serviras ». Après, le transportant sur un plus haut pie
rocheux, le diable lui dit : Si filius Dei es, mitte te deorsum quia scriptum
est in psalmista, angelis suis mandavit de te ut custodiant te in omnibus
viis tuis, in manibus portabunt te, ne forte offendas ad lapidem pedeni
tuum, c’est-à-dire « Si tu es le fils de Dieu, laisse-toi tomber en bas, car
il est écrit dans les Psaumes que Notre-Seigneur a ordonné à ses anges de
le protéger en toutes circonstances, et ils te porteront dans leurs mains
pour que tu ne te fasses pas mal à tes pieds ». Jésus-Christ répondit au
diable : Vade rétro, Satana, non temptabis dominum Deum tuum, ce qui
veut dire « Retire-toi, Satan, tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu ».
Alors le diable le laissa, et les anges vinrent le servir.
Après avoir vu le lieu du jeûne, je redescendis au pied de la montagne
dans le monastère Saint-Joachim où j’avais logé la nuit précédente.
Le fleuve Jourdain
De ce monastère, je m’en allai vers le fleuve Jourdain qui est à dix
milles. Premièrement, à un mille au-delà du fleuve, se trouve un lieu
appelé Saint-Jean. Là, fut construite une église à l’endroit où saint Jean-
Baptiste baptisa Notre-Seigneur. Toute personne qui se plonge dans le
fleuve, nous a-t-on dit, est lavée de tous ses péchés. C’est pour cette
raison, en son honneur et par respect, que je m’y baignai et m’y plongeai
entièrement, le 12 juillet 1 .
Près du fleuve, se trouve une mer où l’on sait que furent construites les
cités de Sodome et Gomorrhe, ainsi que trois autres : mais toutes tombè-
rent dans l’abîme à cause du péché de luxure. On l’appelle à présent la
1. La forte chaleur qui éprouvait les pèlerins ne pouvait manquer de rendre attrayant le
bain dans les eaux du Jourdain. Mais de tout temps, par piété, les fidèles s'y baignèrent en
souvenir du baptême du Christ, pratiquant l'ancien rite de l’immersion, qui était un rite de-
pénitence destiné à la conversion du pécheur, ce que souligne Nompar de Caumont.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1087
mer Morte. Le fleuve Jourdain y pénètre et la traverse sans se fondre dans
CCItc mer.
Vous devez savoir qu’en Arabie se trouvent des gens qu’on appelle les
Arabes. Ils sont vêtus de longues chemises qui tombent jusqu’à terre,
portent sur la tête un chapeau fait d’une toile entortillée, se déplacent à
pied, sauf ceux qui ont un cheval ou de méchantes bêtes comme ânes ou
petites mules. Ils ne portent aucune arme, excepté un bâton à bout de fer,
vont pieds nus, et sans éperons, ainsi habillés quand ils se préparent pour
la guerre.
Après ces saintes pérégrinations, je quittai cette contrée et regagnai
Jérusalem par le chemin que j’avais déjà pris. La chaleur était si forte que
je cheminai difficilement, et les pèlerins ne trouvaient ni à boire ni à
manger et, à cause de la chaleur, mouraient en route '.
Retour à Jérusalem
De retour à Jérusalem, cette nuit-là, j’entrai une nouvelle fois dans le
Saint-Sépulcre, comme tous les pèlerins qui étaient là et qui veillaient
deux ou trois nuits au moins. Quant à moi, j’y suis allé quatre fois, ce qui
était plus que de coutume, disaient les autres pèlerins.
Mais à chaque entrée et sortie, vous devez payer les Sarrasins. Aussi,
dans ce livre, ai-je mis dans l’ordre les pérégrinations 1 2 , pour que chacun
puisse mieux les voir et les entendre. Qu’il plaise à Notre-Seigneur que
j’aie racheté le salut de mon âme et transformé ma vie !
VI
LES PÉRÉGRINATIONS, INDULGENCES ET PARDONS
DE LA TERRE SAINTE
Suivent les pérégrinations, indulgences, et pardons de peine et de
coulpe de toute la Terre sainte, que j’ai rachetés par la grâce Notre-Sei-
gneur. Ces indulgences furent accordées par le pape saint Sylvestre 3 à la
demande de l’empereur Constantin et de sainte Hélène, sa mère. Je les ai
mises par écrit en la cité de Jérusalem, le 14 juillet 1419:
1 . Les décès sont évidemment difficiles à chiffrer, mais nous savons qu’ils étaient habi-
tuels au cours des pèlerinages : à Ramleh, Nompar a déjà relevé la mort de « beaucoup de
personnes ».
2. Nompar recopie ici la liste des indulgences qui étaient consignées dans les guides de
pèlerinage à Jérusalem.
3. Il s’agit du pape Sylvestre I" (314-335), dont le pontificat coïncida avec le règne de
Constantin, premier empereur romain à s’être converti au christianisme. Celui-ci fit édifier
de nombreuses églises sur les Lieux saints, en particulier à l’emplacement du Saint-
Sépulcre.
1088
PÈLERINAGES EN ORIENT
De Jaffa à Jérusalem
À Jaffa où saint Pierre ressuscita Tabitha, serviteur des Apôtres : sept
ans et sept quarantaines de vrai pardon ; là où saint Pierre pêchait, sept
ans et sept quarantaines d’indulgences.
Près de Ramleh, à main gauche, dans la cité de Lydda où monseigneur
saint Georges fut martyrisé et décapité, sept ans et sept quarantaines
d’indulgences.
À Ramleh, cité où naquit Joseph dont descend Notre-Seigneur le cruci-
fié : sept ans et sept quarantaines de pardon.
Au château d’Emmaüs, où les deux disciples reconnurent Jésus-Christ
à la fraction du pain, après sa Résurrection : sept ans et sept quarantaines
de pardon. Dans ce château, il y a le sépulcre de Cléophas, un des disci-
ples de Jésus-Christ, et celui de Samuel, le prophète : sept ans et sept
quarantaines de pardon.
Les pérégrinations devant l’église du Saint-Sépulcre
Devant l’église du Saint-Sépulcre, au milieu de la place, se trouve une
pierre qui indique l’endroit où Jésus-Christ se reposa lorsqu’il portait sa
croix : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Sur cette place, il y a quatre chapelles : la première est dédiée à ia
Vierge Marie et à saint Jean l’évangéliste, la deuxième, c’est la chapelle
des Anges, la troisième, celle de saint Jean-Baptiste, et la quatrième celle
de Marie-Madeleine ; dans chacune d’elles : sept ans et sept quarantaines
de pardon.
Les pérégrinations dans le Saint-Sépulcre
Je parlerai d’abord du mont Calvaire où Jésus-Christ fut crucifié,
répandit son sang, et mourut pour nous : indulgence plénière de peine et
de coulpe.
On trouve :
Devant la porte de la chapelle, la pierre sur laquelle fut déposé Jésus-
Christ après la descente de la Croix, et où il fut oint et enveloppé d’un
linceul par Joseph et Nicodème : pardon de peine et de coulpe.
Non loin, le sépulcre où fut déposé le Christ après fonction. Il y reposa
trois jours, et de là ressuscita glorieusement : indulgence plénière et vrai
pardon de peine et de coulpe.
Après le Saint-Sépulcre, une chapelle de la Vierge Marie où Jésus-
Christ apparut à sa mère après sa Résurrection : sept ans et sept quarantai-
nes de pardon.
Dans cette chapelle, à l’intérieur d’une sorte de fenêtre est conservée
une partie de la colonne qui témoigne des souffrances de Jésus-Christ
dans la maison de Pilate : sept ans et sept quarantaines de vrai pardon.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1089
Puis à main gauche, une autre niche où s’est trouvée longtemps la
moitié de la croix de Jésus-Christ ; sept ans et sept quarantaines de
pardon.
Toujours dans cette chapelle, au milieu, se trouve une pierre ronde où
lurent mises à l’épreuve les trois croix au moyen d’un mort qui ressuscita
en touchant la croix de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines de
pardon.
En sortant de la chapelle, aupiedde la marche, une pierre ronde à l’en-
droit où Jésus-Christ apparut à Marie-Madeleine partie à sa recherche,
sous l’aspect d’un jardinier : sept ans et sept quarantaines de pardon.
Puis à main gauche, une chapelle où fut emprisonné Jésus-Christ,
pendant qu’on préparait la croix, l’échelle, les clous et les autres instru-
ments pour la mort de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines de
pardon.
En tournant autour du chœur de l’église, la chapelle où les gardiens
divisèrent les vêtements du Christ : sept ans et sept quarantaines de
pardon.
En continuant, une chapelle où furent découverts la lance, les clous et
la couronne d’épines : vrai pardon de peine et de coulpe.
Tout près, il y a la chapelle Sainte-Hélène : sept ans et sept quarantai-
nes d’indulgences.
Puis, une chapelle où l’on trouve sous l’autel la colonne à laquelle fut
attaché le Christ, couronné d’épines : sept ans et sept quarantaines de
pardon.
Au milieu de l’église se trouve une pierre qui s’appelle le milieu du
monde : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Les pérégrinations à l’intérieur delà cité de Jérusalem
On trouve en premier lieu :
La maison du mauvais riche qui ne voulait pas même donner les
miettes de pain de sa table au pauvre Lazare : sept ans et sept quarantaines
de pardon.
Puis la maison de Pilate où Jésus fut tourmenté et condamné à mort :
vraie indulgence de peine et de coulpe.
Le lieu où Simon le Cyrénéen fut prié d’aider Jésus-Christ à porter sa
croix tandis qu’il se tournait vers les filles de Jérusalem en leur disant de
ne pas pleurer sur Lui, mais sur elles et leurs enfants : sept ans et sept
quarantaines d’indulgences.
Puis la maison d’Hérode où Jésus-Christ fut vêtu de blanc pour signi-
fier qu’il était fou : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
La maison de Joachim et d’Anne où naquit la Vierge Marie ; pardon
de peine et de coulpe.
La maison où se trouvait la Vierge Marie quand les Juifs conduisirent
1090
PELERINAGES EN ORIENT
son enfant chez Pilate et quand, le voyant arrêté, elle tomba en pâmoison,
comme morte ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
L’endroit où Jésus-Christ pardonna à Marie-Madeleine ses péchés ;
sept ans et sept quarantaines de pardon.
Près d’un arc, deux pierres blanches, sur lesquelles, dit-on, Jésus-Christ
se reposa lorsqu’il portait la croix : sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
Le temple où la Vierge Marie présenta Notre-Seigneur à Siméon qui
reçut l’enfant Jésus entre ses bras le jour de la Purification : pardon de
peine et de coulpe.
La porte Saint-Étienne près de laquelle le saint fut lapidé : sept ans el
sept quarantaines de pardon.
À droite, la Porte Dorée par laquelle, le jour des Rameaux, Jésus-Christ
entra dans Jérusalem ; il y a vrai pardon de peine et de coulpe.
Les pérégrinations du val de Josaphat
Puis, hors de la ville, près du ruisseau du Cédron, se trouve le lieu où
saint Étienne fut lapidé ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Le ruisseau du Cédron où poussa il y a longtemps l’arbre dont on fit la
croix de Jésus-Christ : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Au milieu du val de Josaphat, la sépulture de la Vierge Marie ; il y a
vrai pardon de peine et de coulpe.
Dans ce val, la nuit de sa Passion, Jésus-Christ sua sang et eau pour
notre rédemption : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Les pérégrinations du mont des Oliviers
Premièrement le jardin où Jésus-Christ fut arrêté : sept ans et sept qua-
rantaines d’indulgences.
Puis le lieu où saint Pierre coupa l’oreille de Malchus ; sept ans et sept
quarantaines d’indulgences.
Le lieu où les saints Pierre, Jacques et Jean se séparèrent des autres et
s’endormirent : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Un peu plus haut, le lieu où saint Thomas reçut la ceinture de la Vierge
Marie ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Au milieu du mont des Oliviers, l’endroit où Jésus-Christ, regardant la
cité de Jérusalem, se mit à pleurer : sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
Un peu plus haut, le lieu où la Vierge Marie reçut une palme de l’ange
qui lui révéla le jour de sa mort : sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
Un peu plus haut, à main gauche, Galilée où les Apôtres avaient été
envoyés par l’ange et où le Christ leur apparut : sept ans et sept quarantai-
nes d’indulgences.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM
1091
De l’autre côté à main droite, le mont des Oliviers d’où Jésus-Christ
monta aux cieux : pardon de peine et de coulpe.
En le quittant, se trouve le lieu où les Apôtres composèrent le Credo :
sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Au pied de la montagne, l’église Saint-Jacques-le-Mineur qui fit vœu
de ne boire ni manger jusqu’à la Résurrection de Jésus-Christ : sept ans
et sept quarantaines d’indulgences.
Après, la sépulture de Zacharie, le prophète : sept ans et sept quarantai-
nes d’indulgences.
Près de la vallée de Siloé, la fontaine où la Vierge Marie lavait les
langes de son enfant ; sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Après, la place où Isaïe, le prophète, fut scié en deux : sept ans et sept
quarantaines d’indulgences.
En gravissant le mont Sion, la maison où les Apôtres se réfugièrent
quand Jésus-Christ fut arrêté : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Un peu plus haut, le champ d’Haceldama acheté avec les trente deniers
qui servirent à vendre Jésus-Christ ; sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
Les pérégrinations du mont Sion
En arrivant, le lieu où les Juifs voulurent enlever le corps de la Vierge
Marie quand les Apôtres la transportèrent vers sa sépulture : sept ans et
sept quarantaines d’indulgences.
Après, l’église Saint-Sauveur qui fut jadis la maison de Caïphe où se
trouve la grande pierre qui avait été placée devant le tombeau de Jésus-
Christ : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
S’y trouve la prison où II fut enfermé pendant que Caïphe siégeait en
conseil avec les Juifs et examinait les faux témoins : sept ans et sept qua-
rantaines d’indulgences.
En quittant le mont Sion, se trouve le lieu où saint Jean disait la messe
pour la Vierge Marie, après la mort de Jésus-Christ : sept ans et sept qua-
rantaines d’indulgences.
Après, l’endroit où la Vierge Marie trépassa : pardon de peine et de
coulpe.
Puis le lieu où furent élus saint Matthias, à la place de Judas, et saint
Jacques le Mineur, évêque de Jérusalem : sept ans et sept quarantaines
d’indulgences.
Ensuite, deux pierres sur lesquelles Jésus-Christ prêchait à ses
Apôtres : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Derrière l’église, l’endroit où l’on chauffa de l’eau pour laver les pieds
des Apôtres et où fut rôti l’agneau pascal : sept ans et sept quarantaines
d’indulgences.
1092
PÈLERINAGES EN ORIENT
Sous l’église, les sépultures de David, de Salomon et de plusieurs
autres rois : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Dans l’église, le grand autel est situé à l’endroit où Jésus-Christ célébra
la Cène et où il sacra son précieux corps et le donna aux Apôtres : vrai
pardon de peine et de coulpe.
Après, le lieu où II lava les pieds à ses apôtres : sept ans et sept quaran-
taines d’indulgences.
Puis, hors de l’église se trouve le Cénacle où les Apôtres reçurent le
Saint-Esprit : il y a vraie indulgence de peine et de coulpe.
En descendant dans le couvent, la chapelle où Jésus-Christ apparut à
saint Thomas qui reçut la certitude de la Résurrection : sept ans et sept
quarantaines d’indulgences.
En allant vers le château David, l’église Saint-Jacques où l’apôtre fui
décapité : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Plus loin, l’endroit où Jésus-Christ apparut aux trois Marie, disant
Avete... : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Les pérégrinations de Bethléem
Sur la route, à deux milles, se trouve le lieu où l’étoile apparut aux trois
rois : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Tout près, la chapelle où est né le prophète Élie : sept ans et sept qua-
rantaines d’indulgences.
Dans l’église, l’endroit où est né Jésus-Christ : vraie indulgence de
peine et de coulpe.
Puis, la crèche où II fut déposé entre le bœuf et l’âne : pardon de peine
et de coulpe.
A main droite, la chapelle où Jésus-Christ fût circoncis le huitième jour
de sa nativité : vrai pardon de peine et de coulpe.
A main gauche, la chapelle où l’étoile disparut aux yeux des trois rois
et où ils préparèrent l’offrande qu’ils firent à Jésus-Christ : sept ans el
sept quarantaines d’indulgences.
En dehors de l’église, dans le cloître, l’école où saint Jérôme traduisit
la Bible : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Plus loin, la chapelle où furent déposés une partie des Innocents tués
par Hérode : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
En dehors de la cité, en allant vers la montagne de Judée se trouve la
sépulture de Rachel : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Les pérégrinations de la montagne de Judée
On trouve tout d’abord la maison de Zacharie où la Vierge Marie entra
pour saluer Elisabeth et composa le Magnificat : sept ans et sept quaran-
taines d’indulgences.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM
1093
Puis à l’entrée de la maison, dans une chapelle où sainte Élisabeth
cacha saint Jean par crainte d’Hérode qui faisait tuer les Innocents, la
pierre qui s’ouvrit pour le cacher : sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
En haut de la maison, le lieu où Zacharie écrivit à la naissance de Jean :
« Jean est son nom » et alors la parole lui fut rendue : sept ans et sept
quarantaines d’indulgences.
Les pérégrinations de Jéricho
Près de Jéricho, se trouve l’endroit où s’est assis l’aveugle à qui Jésus-
Christ rendit la vue : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
En se rendant dans le désert de Jéricho, à main gauche, il y a une grande
montagne où Jésus-Christ jeûna quarante jours et quarante nuits : vrai
pardon de peine et de coulpe.
Au sommet de cette montagne, le diable transporta Jésus-Christ pour
lui montrer tous les royaumes du monde : sept ans et sept quarantaines
d’indulgences.
Puis, se trouve la cité de Jéricho où il y a des serpents dont on extrait
la thériaque 1 : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
À main droite, le monastère de Saint-Jérôme : sept ans et sept quaran-
taines d’indulgences.
Les pérégrinations du fleuve Jourdain
Près du Jourdain, à un trait d’arbalète, se trouve l’église Saint-Jean-
Baptiste, où l’on dit que se tenait Jésus-Christ lorsque saint Jean dit trois
fois : « Voici l’Agneau de Dieu... » : sept ans et sept quarantaines d’indul-
gences.
Le fleuve Jourdain sépare la Judée et l’Arabie : il y a vrai pardon de
peine et de coulpe.
De l’autre côté du fleuve, c’est le lieu où saint Jean baptisa Jésus-
Christ. Là était la seconde Béthanie : sept ans et sept quarantaines d’in-
dulgences.
Après se trouve la mer Morte qui fut créée avec la pluie et le feu au
moment de la destruction de Sodome, Gomorrhe et d’autres cités : sept
ans et sept quarantaines d’indulgences.
1. La thériaque relevait d’une pharmacopée très ancienne, dont les vertus avaient été
célébrées par les poèmes de l’empereur Néron. Remède quasi universel depuis l'Antiquité
jusqu’au xix' siècle, il était utilisé pour soigner les maux les plus divers, du mal de mer aux
morsures de serpents. La remarque de Caumont confirme la présence d’un des nombreux
éléments de sa composition, qui varia selon l’époque et le lieu de fabrication, à savoir le
venin de serpent, utilisé comme antidote. Si la thériaque renfermait des substances animales,
les éléments végétaux étaient les plus nombreux, l’opium en particulier.
1094
PELERINAGES EN ORIENT
Au-delà de cette mer, la cité de Segor où Loth trouva refuge, échappam
aux cités en feu : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Près de cette cité, on voit la statue de sel en laquelle fut changée la
femme de Loth : sept ans et sept quarantaines d’indulgences.
Ici se terminent les pérégrinations, indulgences et pardons de la Terre-
sainte.
VII
LA DEVISE DE L’ÉCHARPE D’AZUR
QUE LE SEIGNEUR DE CAUMONT A CHOISIE À JÉRUSALEM
Moi, Nompar, seigneur de Caumont, de Castelnau, de Castelculier ei
de Berbiguières, je fais savoir que j’ai décidé de porter une devise sur
écharpe d’azur qui est la couleur de la loyauté. En souvenir et témoignage
de ma volonté de l’adopter, l’écharpe porte un blason blanc et une croix
vermeille pour garder en mémoire la Passion de Notre-Seigneur, et en
souvenir de monseigneur saint Georges — qu’il lui plaise de me conser
ver sa bonne aide ! — est écrit en haut du blason : « Ferm ».
Si Dieu rappelait à Lui l’un de ceux qui portent cette écharpe, les autres
feraient chanter pour son âme trois messes chacun, deux de requiem et
une de monseigneur saint Georges ; si c’est moi, vingt messes. En plus
de cela, j’ai décidé que si l’un des membres de l’écharpe perdait son héri-
tage et n’avait de quoi vivre, à sa demande, je lui donnerai de quoi tenir
son rang '.
VIII
LE RETOUR DE JÉRUSALEM
Le 17 juillet, je quittai la sainte cité de Jérusalem pour la terre chré-
tienne et mon pays.
De Jérusalem à Ramleh : trente-cinq milles. J’y demeurai jusqu’au 20
du même mois. Puis, de Ramleh, je partis pour Jaffa : douze milles. Là,
les nefs qui m’avaient transporté m’attendaient, et j’embarquai le jour de
I . Nompar de Caumont fonda donc à Jérusalem un ordre dont la marque distinctive était
un ruban d’azur portant sa devise, « Ferm », et un écu dont le champ était blanc, charge
d’une croix vermeille en souvenir de la Passion du Christ et de saint Georges. Cette fonda
tion, comme dans le cas des confréries, prévoyait des secours mutuels pour ses membres
des messes en cas de décès, et de la part de Caumont une aide destinée à celui qui viendrait
à perdre son héritage, afin qu’il « puisse tenir son rang ». Ceci souligne bien les difficultés
que rencontrait la noblesse devant la diminution de ses revenus, à cause de la guerre, mats
surtout du fait des transformations économiques et sociales. Le marchand et l’homme d’al
faires comptaient de plus en plus dans la société féodale.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1095
mon arrivée. Le lendemain nous avons appareillé pour le royaume de
Chypre et gagné le port de Famagouste, distant de quatre cents milles. La
cité est édifiée au bord de la mer, et il s’y trouve une très belle église.
Dans ce pays on compte en lieues.
Le royaume de Chypre
De Famagouste, par voie de terre, j’allai vers le roi de Chypre qui
demeure à douze lieues dans une grande cité, appelée Nicosie. En quittant
Famagouste à quatre lieues, sur le chemin, je passai devant un château
édifié depuis peu de temps par le roi de Chypre sur un terre-plein, appelé
Château-Franc, qui me semblait bien construit et bien fortifié. Depuis ce
château, sans avoir compté, je parcourus environ quatre lieues jusqu’à
l’Hôpital 1 de Rhodes qui s’appelle Mora, où je couchai cette nuit-là. De
Mora à Nicosie où résidait le roi : quatre lieues. Le roi 2 me fit grande fête
et bonne chère. J’étais logé dans un grand hôtel des chevaliers de Saint-
Jean de Rhodes, qui est une commanderie où se trouve une chapelle. On
y montre de belles reliques : le bras de monseigneur saint Georges, la tête
de sainte Anne, mère de Notre-Dame, le corps entier de sainte Euphémie,
ainsi que le fer de lance avec lequel monseigneur saint Georges avait tué
le dragon ; il y avait encore d’autres reliques.
Après un séjour de deux ou trois jours avec le roi, je repartis par le
même chemin vers la cité de Famagouste où attendaient les nefs. Vous
devez savoir que ce pays est vraiment très chaud, au point que les gens
hésitent à y chevaucher le jour plutôt que la nuit, tant est grande l’ardeur
du soleil. Les gens étrangers à ce pays ne peuvent y demeurer longtemps
en bonne santé.
Dans ce pays, les raisins sont en général noirs, mais les vins sont tous
blancs.
Je pris la mer à Famagouste, longeant la côte de Chypre jusqu’au cap
Saint-André d’où il y a soixante-dix milles. De ce cap à la ville de Carpa-
sia : vingt-cinq milles. De Carpasia au château de Cantara : trente milles,
de là au château de Laonda, autrement dit Buffavent : trente milles, de
Buffavent au château et à la ville de Cérines (Kyrénia) : dix milles, c’est
un port de mer indépendant de Chypre. La cité fut jadis construite par le
magnanime Achille, roi de Thessalie. De Cérines au château de Saint-
Hilarion : cinq milles.
Ensuite, nous laissâmes le royaume de Chypre pour pénétrer en pays
1. Les Hospitaliers possédaient des commanderies à Chypre. La commanderie, cellule
de base de l’ordre, était un domaine rural comprenant le logis conventuel du commandeur
et des frères, l’église et les bâtiments hospitaliers pour les voyageurs et les pèlerins.
2. En 1420, le roi de Chypre était Janus de Lusignan, qui avait épousé Charlotte de
Bourbon, fille de Jean II de Bourbon-Vendôme. La famille Lusignan était originaire du
Poitou et régna sur Chypre de 1 192 à 1489, date à laquelle Pile passa aux mains des Véni-
tiens.
1096
PÈLERINAGES EN ORIENT
turc qui auparavant s’appelait l’Arménie, mais à présent, ces mécréants
de Turcs y sont !
Le pays turc appelé jadis l’Arménie 1
Premièrement, la cité de Tarse près de laquelle se trouve la grande cité
d’Antioche qui est loin du cap Saint-André, à cent milles. Aujourd’hui
Tarse appartient au roi de Chypre.
Devant, se trouve une île appelée Colquos, où demeurait le mouton à
la toison d’or enlevé par Jason, roi de Thessalie. Depuis Tarse jusqu’au
château de Curco : un mille ; en face, se trouve une île à une distance de
soixante milles, qui s’appelle Échelle provençale et semble être peuplée.
De cette Échelle au château et à la ville de Sachim : cent milles. De
Sachim au château d’Hastilimurre : quinze milles. D’Hastilimurre au
château et à la ville de la petite Antioche : trente milles. De la petite
Antioche à la ville de Candeloro : quarante milles ; elle appartient au
grand karamaniy 2 , maître des Turcs dont les troupes la contrôlent.
Devant Candeloro 3 , le jour de saint Laurent, nous rencontrâmes au
point du jour une galère armée de Turcs qui revenaient d’Alexandrie et
de Damiette, chargée de marchandises, estimées, à ce qu’on disait, à plus
de 60 000 ducats ; on pensait qu’elle devait contenir plus ou moins deux
cent vingt combattants. A sa vue, chacun prit les armes, et nous allâmes
droit vers eux, pensant les combattre. Ils firent mine de venir contre nous,
mais aussitôt que nous nous fumes approchés d’eux prêts à combattre, ils
virèrent de bord et s’enfuirent vers le port de Candeloro qui leur apparte-
nait. Notre nef les suivit pour les empêcher d’y arriver, mais ils avaient
l’avantage d’avoir deux voiles et quatre-vingts rameurs qui accéléraient
bien ensemble le navire. Comme nous étions devant eux, ils prirent un
autre chemin, et nous les avons poursuivis. Mais le vent nous fit défaut
au moment le plus crucial, et nous n’avons pu continuer. C’est ainsi que
nous échappèrent ces mécréants de Turcs, ce dont nous étions bien cour-
roucés ! Cette poursuite avait duré du point du jour jusqu’à l’heure de
none environ.
1. En Cilicie, au xn' siècle, avait été fondé le royaume de Petite Arménie dont la cou-
ronne passa en 1342 à la maison des Lusignan. Le dernier roi d’Arménie, Léon VI, en fut
chassé en 1375 par les Mamelouks du Caire, qui établirent leur souveraineté sur la région.
Caumont localise la légende de la Toison d'or, près de Tarse, au château de Korykos, édifié
au xii" siècle par les souverains arméniens. Certains pèlerins localisèrent la légende des
Argonautes, originaire du sud du Caucase, à Rhodes.
2. C'est-à-dire l'émir turc du Karaman, dont le territoire en 1419 ne faisait pas encore
partie de l’Empire ottoman. En revanche, le sultan mamelouk du Caire étendait sa suzerai-
neté sur la région et il venait de soutenir une guerre contre le Karaman qui cherchait à s'af-
franchir de cette tutelle.
3. L’itinéraire des pèlerins permet de supposer qu’il s’agit du port turc d’Alanya à l’est
d’Antalya.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM
1097
Puis de Candeloro à la cité de Satalie 1 : quatre-vingt-dix milles. Cette
cité appartient à Creissi 2 , empereur ou roi de Turquie; elle est située
devant un grand golfe qui porte son nom, Satalie. Jadis, les navires qui y
passaient périssaient, jusqu’à ce que sainte Hélène, mère de Constantin,
y jetât un des clous qui servit à crucifier Notre-Seigneur. Puis de Satalie,
au château de Fer et d’Au 3 : deux cents milles ; il est situé en pays turc,
mais il appartient au grand maître de Rhodes, au grand dam des Turcs.
L ’île de Rhodes
Du château de Fer et d’Au jusqu’à Rhodes : vingt-cinq milles. Je fus
de retour à Rhodes le 25 août et j’y demeurai deux mois. La cité de
Rhodes est située dans une grande île remplie de tous les biens ; elle
possède de belles forteresses bien défendues, autrement que par des
Grecs, et qui sont nécessaires à cause de la Turquie qui se trouve en face
de l’île, séparée seulement d’elle par un petit bras de mer. La mer bat le
pied des murs de la cité, et les navires gagnent tout droit le port qui est à
l’abri d’une grande digue construite avec de gros blocs de maçonnerie ;
elle est crénelée au bord et fait suite au mur de la cité, pénétrant dans la
mer sur une longueur de quatre traits d’arc au moins. Tout au long, ont
été construits seize moulins à vent 4 , tous sur un rang, qui nuit et jour,
hiver comme été, moulent le grain. On les voit tous en activité et puis,
tout à coup, ils s’arrêtent.
Un jour à Rhodes, je me levai de bon matin pour gagner une haute
montagne à cinq milles de la cité, que l’on appelle le puits de Philerme
où jadis fut construite la cité de Rhodes, et que l’on appelait en ce temps
Colosse. C’est là que Paul 5 rédigea ses Épîtres. C’est un endroit bien
situé, mais entièrement détruit à l’exception d’un château, près du chemin
en arrivant. L’autre côté de la montagne n’a rien, excepté une chapelle
bien dévote à Notre-Dame qui y fait de grands miracles. Pour cette raison,
1. Antalya. Le voyageur arabe Ibn Battutah y débarqua en 1333. Il décrivit dans sa rela-
tion de voyage l’activité du port et ses relations permanentes avec Alexandrie, tout comme
le souligne Caumont. La galère turque chargée de marchandises n’a pas manqué d’exciter la
convoitise du patron de la nef des pèlerins puisqu’il tenta, mais sans succès, de l’arraisonner.
2. Personnage non identifié.
3. La distance de deux cents milles, avancée par Caumont, entre Satalie et ce château de
Fer et d’Au, ne permet guère de localiser cette possession des Hospitaliers à Bodmm, c’est-
à-dire au château Saint-Pierre, édifié sur le site d’Halicamasse, qui pourtar.. se rapporte
parfaitement à son propos, mais que le copiste a pu mal transcrire.
4. En arrivant au port de Rhodes, les pèlerins apercevaient d’abord une longue jetée sur
laquelle tournaient des moulins à vent. Ils étaient destinés à moudre non seulement le blé
de l’île, mais aussi celui qui provenait des îles du Dodécanèse, de la Crète ou de Chypre.
Le pèlerin allemand Bernard de Breydenbach en fit faire de célèbres reproductions au cours
de son pèlerinage de 1483.
5. Caumont commet une confusion, qui est assez fréquente, entre l’appellation antique
de l’île à cause du Colosse d’Apollon à Rhodes, et la cité de Colosses (Kolossaï) située en
Asie Mineure qu’évangélisa saint Paul.
1098
PELERINAGES EN ORIENT
je voulus y aller pour entendre la messe, Après quoi, je revins à Rhodes
le jour même.
Près de la cité de Rhodes, il y a une petite chapelle à l’endroit où fui
trouvée la tête de saint Jean-Baptiste, qui à présent est à Rome. Dieu fil
un miracle dans ce lieu en faisant jaillir une source à laquelle chacun boil
volontiers s’il se rend ici. Dans la chapelle, on obtient de grands pardons.
Je m’y trouvai au moment de la fête de la décollation de saint Jean : j’y
fis chanter la messe. Cette chapelle est tenue par les Grecs.
De l’autre côté de la cité, il y a une église appelée Saint-Antoine avec-
pardon de peine et de coulpe trois fois par semaine, c’est-à-dire le lundi,
mercredi et vendredi. J’y suis allé plusieurs fois, et j’ai fait dire des
messes. A l’intérieur du château de la cité, il y a un bel hôtel destiné à
recevoir les malades *. Tous ceux qui finissent là leur vie sont absous de
peine et de coulpe, après confession et pénitence. Cette grâce a été
octroyée par les Saints-Pères de Rome. Pour cette raison, plusieurs grands
seigneurs et d’autres s’y font transporter quand ils sont malades. Ils y ont
le service des messes, y sont bien soignés par les médecins, ils ont de
bons lits et de bonnes viandes aux frais de l’Hôpital de Rhodes. Tous ceux
qui pénètrent pour visiter les malades dans cet hôtel, qu’on appelle infir-
merie, obtiennent aussi certains jours d’indulgences.
Dans cette cité de Rhodes, à l’une des extrémités de la ville, sur un cap,
se trouve un grand château fortifié 1 2 , bien flanqué de tours et de murailles
tout autour. A l’intérieur, dans une chapelle se trouve une des épines de
la couronne de Notre-Seigneur ; elle fleurit le jour du vendredi saint à
l’heure où Notre-Seigneur a subi la Passion. On dit que les autres épines
ne fleurissent pas, excepté celles qui ont touché la tête de Jésus-Christ.
Cette épine n’est montrée qu’une fois par an, le vendredi saint, et chacun
peut la voir. Je n’y étais pas à ce moment-là, mais j’ai désiré la voir par
dévotion. Aussi le lieutenant du grand maître de Rhodes et les frères che-
valiers me la montrèrent secrètement. Ils me dirent que pareille faveur
n’avait été faite à quiconque, et qu’ils ne contrevenaient à leur coutume
que pour l’amour de moi, pour me faire plaisir et honneur. Je les en ai
grandement remerciés. Cette épine était enfermée dans une belle châsse
d’or. Ensuite ils me montrèrent le bras de madame sainte Catherine ainsi
que d’autres reliques que je vénérai en souvenir de la Passion de Notre
Seigneur.
1. L'Hôpital dont il est question est l’hôpital primitif de Rhodes situé dans l’enceinte du
château. La construction d’un second hôpital fut entreprise vers 1440, sous le magistère de
Jean de Lastic. Les préceptes de l’hospitalité avaient été codifiés au moment de la fondation
de l’ordre.
2. Caumont décrit ici le palais des grands maîtres, qui se dressait sur la principale hauteur
de la ville sous la forme d’un quadrilatère d’environ cent mètres de côté. Il comprenait la
chapelle privée du grand maître où se trouvait une des épines de la couronne du Christ qui
fleurissait le vendredi saint selon la légende ; l’église Saint-Jean-Baptiste, dans la ville, ren
fermait aussi une autre « sainte Épine » mais qui n’avait pas la même célébrité.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1099
Le 20 septembre, je pris la mer pour revenir dans ma terre au bon pays
de Gascogne, et je fis route en longeant la côte de Turquie jusqu’au cap
appelé les Échelles de Saint-Paul à trente milles de Rhodes. Après ce cap
se trouve une île appelée Simi ; entre eux il y a peu de mer. Il y a le cap
de Crio, dernier cap turc à quarante milles de Simi.
Du cap Crio jusqu’à une île qui appartient à l’Hôpital de Rhodes,
appelée Lango 1 : dix milles. C’est une île bien peuplée et qui renferme
des biens en abondance. De Lango à l’île déserte de Viro : quinze milles.
À partir de Viro, je passai entre deux îles, l’une à main gauche appelée
Piscopia, et l’autre à main droite, Nitzere, distantes l’une de l’autre de
quarante milles, et à cinq milles de Viro. Toutes deux sont habitées, et
dépendent de la seigneurie de Rhodes.
Après ces îles, on trouve deux autres îles désertes, Caloquirane et
Quirane, à cinq milles en avant à main gauche. Puis, on rencontre deux
petits rochers appelés les Coffres où il n’y a rien, situés à vingt milles des
îles susdites. A quinze milles des Coffres, se trouve une île assez grande,
Stampalie 2 , où il y a un château élevé sur un rocher au bord de la mer.
De Stampalie à une île appelée Pipi : dix milles ; là, croît la graine
d’écarlate. Elle appartient au seigneur duc de Naxos 3 . De cette île à celle
de Namphi 4 : quinze milles; elle appartient au duc de Naxos qui y
possède un château, et produit du coton. De Namphi à l’île de Morgo :
trente milles ; sur la côte, au bord de la mer se trouve un monastère de
moines grecs. Cette île est à douze milles du duché de Naxos. De Morgo
à l’île de Nio : vingt milles ; on y voit un château dans la montagne qui
appartient au duc susnommé. De Nio à l’île de Santorin 5 : vingt milles ;
elle dépend de la seigneurie de Naxos, elle est grande, bien peuplée et
renferme beaucoup d’animaux ; l’on y recueille du coton à foison. Il y a
trois châteaux. De Santorin vers deux petites îles désertes, proches l’une
de l’autre : dix milles ; on les nomme Christianes ; jusqu’à l’île déserte
de Sicandron : trente milles.
De Sicandron à Policandron, île déserte : quinze milles.
De Policandron à l’île déserte de Polino : dix milles.
De Polino à l’île habitée de Milos : vingt milles.
De Milos à l’île de Panaye : dix milles ; il n’y a aucune habitation, rien
que des ânes sauvages ; jusqu’à une île déserte appelée Serphino : cinq
milles.
De Serphino à Intimil, île déserte : quinze milles.
1. Cos.
2. Astypalia.
3. Ce titre fut conféré au vénitien Marco Sanudo au lendemain de la quatrième croisade
( 1204). L’île de Naxos, la plus grande des Cyclades, resta entre les mains de familles véni-
tiennes, les Sanudo, puis les Crispi, jusqu’au xvi' siècle.
4. Anafi.
5. Théra.
1 1 00 PÈLERINAGES EN ORIENT
D’Intimil à Ormouyl, île déserte : djx milles.
D’Ormouyl à Nuye, île déserte : cinq milles.
De Nuye à Falconayre, île déserte : trente milles.
De Falconayre à Caram, île déserte : vingt milles.
De Caram au cap Saint-Ange : quinze milles ; c’est un cap en terre
ferme, et en haut de la montagne se trouve un ermitage.
Du cap Saint-Ange à l’île de Cythère : vingt milles ; elle est habitée, et
très en hauteur, on voit un château sur le roc.
De Cythère à l’île déserte de Servo : dix milles.
De Servo à Matapan en terre ferme : soixante milles.
De Matapan au cap Mania, aussi en terre ferme : dix milles ; on voit
deux châteaux sur ce cap. De là, jusqu’à l’île déserte de Venetico où habi-
tent quatre ermites seuls dans une église perchée sur un sommet : soixante
milles.
De Venetico à Coron : dix milles ; c’est une bonne ville dans le pays
de Morée, mais ce sont les Vénitiens qui la possèdent.
De Coron au cap Gallo : dix milles.
De ce cap jusqu’à Cabre : dix milles ; personne n’y habite, excepté des
pasteurs qui vont garder leurs troupeaux.
De Cabre à l’île déserte de Sapience : cinq milles ; personne n’y habite,
excepté des ermites au pied de la montagne dans une église appelée
Sainte-Marie-de-Sapience, et des sentinelles sur une haute colline pour
surveiller les navires qui s’approchent ; ils font alors des signaux à la cité
de Modon, située à deux milles devant l’île de Sapience. J’arrivai à
Modon en Morée.
La principauté de Morée
De Modon au port de Navarin 1 : dix milles. Dans ce port, un jour se
produisit un miracle. Au moment où une nef passait chargée d’huile, une
forte tempête risqua de la fracasser contre la côte rocheuse et monta-
gneuse, et nul ne pouvait le lui éviter, sinon Dieu. Le patron et les passa-
gers, voyant qu’ils allaient tous périr, firent vœux et promesses à Dieu et
à la Vierge Marie : s’ils pouvaient en réchapper, ils utiliseraient toutes
leurs marchandises à construire une église pour prier Dieu chaque jour.
Après que ce vœu fut prononcé, par un miracle de Notre-Seigneur le
Tout-Puissant, et de la Bienheureuse Vierge Marie, alors que le bateau
allait se jeter dessus, cette roche s’ouvrit en deux, et il passa sain et sauf
par cette ouverture ; tous échappèrent ainsi au danger et n’eurent aucun
mal. Une fois à terre, le patron et les autres n’oublièrent pas leur vœu, ni
la grande grâce de Notre-Seigneur, et ils vendirent toutes leurs marchan-
I. Pilos.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1101
dises pour construire une église à proximité de cet endroit, sur une haute
colline, qui s’appelle Sainte-Marie-de-Pitié.
Après ce port et le château de Navarin situé dans la montagne, on entre
dans un grand golfe, le golfe de Crète, qui dure quatre cent quatre-vingts
milles sans voir terre. Quand j’y fus entré, un vent contraire fit retourner
notre nef à Modon, que j’avais dépassée de quarante milles. Alors, j’abor-
dai au port et y demeurai quatre jours, attendant le bon vent. C’est une
cité en terre ferme, au pied de laquelle la mer vient se jeter sur un côté ;
elle est bien entourée de murs et appartient aux Génois '. Là, on m’a dit
qu’il y avait une église renfermant le corps de saint Léon qui pendant sa
vie fut sabotier. En revenant du Saint-Sépulcre, il fut frappé de maladie
au retour sur le bateau, et en mourut. Alors on le jeta à la mer dans une
caisse. Elle le rejeta à terre près de la cité de Modon, où des hommes,
l’ayant découverte, cherchèrent à voir son contenu. A la vue d’un homme
mort, ils allèrent l’enterrer dans une fosse. Mais chaque nuit, au-dessus
de cette fosse, on voyait trois flammes allumées miraculeusement par
Dieu. Une nuit, l’évêque de la cité eut une vision : dans ce lieu reposait
le corps d’un saint qu’il fallait déterrer et honorer comme il se doit. Le
lendemain, après s’être levé, l’évêque révéla la chose, et ordonna qu’on
se rendît là-bas en grande procession avec d’autres évêques, des chape-
lains et plusieurs personnes.
Une fois arrivé, on le déterra et le transporta sur une charrue tirée par
des bœufs pour le conduire dans la ville. A proximité de la cité, on ne
pouvait plus avancer, et on décida de le laisser là et d’y construire une
église. Il y demeure depuis quatre-vingts ans, à ce qu’on dit, et fait de
grands miracles par la grâce de Notre-Seigneur. Quand le pays est en
guerre, les habitants savent que le malheur doit arriver, et de peur de le
perdre, ils vont le chercher pour le rapporter dans la cité. Ils n’entrepren-
nent rien sans le déplacer. Je suis allé dans cette église pour voir le corps
de ce saint que détiennent les Grecs derrière le grand autel du chœur de
l’église. Je le vis dans une caisse ferrée, entier, ainsi qu’il lui plut. Je
revins par un autre chemin, où il y a un logis ouvert, appelé Saint-Georges
de Tribulleye. Il y a une chapelle desservie par les Grecs. De là, je rega-
gnai la cité de Modon.
Je repartis et parcourus à nouveau le trajet que j’avais emprunté lorsque
le vent me repoussa du golfe de Crète jusqu’à Modon. Devant l’île déserte
de Prédent, qui est à l’entrée du golfe de Crète et à quinze milles du port
de Navarin, alors que je voulais me rendre directement au royaume de
Sicile, à Syracuse, où j’étais déjà passé à l’aller, je subis dans ce golfe de
Crète deux malheureux et périlleux coups du destin.
1. Caumont commet une confusion : ce ne sont pas les Génois qui possédaient Modon,
mais les Vénitiens. Modon était un des ports les plus importants de l’empire colonial de
Venise.
1 102
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les tempêtes
La première se produisit le samedi 7 octobre, vers l’heure de prime,
alors que j’étais loin en mer, presque à la moitié du golfe de Crète, et
qu’on ne voyait la terre de nulle part. L’obscurité arriva soudainement,
avec un fort vent. Peu après, très haut dans les airs, il y eut un fracas si
grand, si épouvantable, qu’aucune bombarde ou canon au monde n’aurait
assez de puissance pour faire autant de bruit. Le ciel et la terre semblaient
s’être rencontrés au moment où, dans un immense cri, quelque chose que
l’on ne put identifier s’abattit sur notre navire. Il porta un tel coup au
grand mât auquel étaient fixées les voiles, que celui-ci prit feu, se brisa
en plusieurs morceaux qui endommagèrent à leur tour le château, dont
une partie se retrouva sous le mât en question, et l’autre, jetée à la mer.
Cela provoqua un immense effroi. Plus de vingt-huit personnes tombèrent
à l’eau, il y eut neuf blessés et un mort que l’on jeta à la mer. Puis cette
chose pénétra au plus profond de l’intérieur du bateau et détacha une
grande ancre de fer de son amarre. Pourtant, nous redoutions beaucoup
qu’elle ait traversé le navire de part en part ! Toutes les personnes du
bateau étaient très effrayées, fort stupéfaites et découragées. Il y avait
bien de quoi ! Ce grand accident, cette épouvantable chose, était arrivé si
soudainement que personne ne pouvait dire à quoi cela ressemblait. Cer-
tains disaient qu’ils avaient vu une chose noire chargée de feu et de
flammes s’abattre sur nous, et que c’était la foudre. D’autres présumaient
que c’était le péché infernal qui nous avait mis à mal ainsi. Nous pensions
tous périr noyés et ne pas pouvoir sauver notre vie. Si d’autres avaient pu
voir dans quel état nous étions, ils n’auraient pas pensé autrement. C’était
grande pitié de voir et d’entendre les cris et les gémissements que pous-
saient toutes les bonnes gens comme s’ils voyaient la mort devant eux !
Prévoyant le moment où la nef allait sombrer au fond de la mer, ils
s’étaient dévêtus et s’étaient emparés des planches qu’ils avaient pu
trouver, en se donnant les meilleurs conseils pour prolonger leur vie en
mer. Bien qu’en mauvaise posture, tous s’étaient confessés l’un à l’autre,
ainsi que tout bon chrétien doit le faire absolument à l’approche de la
mort. Nous en étions à cette heure-là !
Personne ne pensait plus à soi, croyait ne plus jamais voir la terre
puisque le mât du navire était en pièces et que le feu avait pris à l’intérieur
du bateau. Nous ne pouvions avoir aucune aide, nous étions au milieu de
la grande mer où l’on ne voit que le ciel et l’eau, et nous n’apercevions
aucun navire pour nous secourir. Nous errions çà et là dans la mer, perdus,
avec une grande peur, et attendant dans l’affolement la miséricorde de
Dieu notre Seigneur. Chacun, de tout son cœur, se recommandait sans
cesse à Lui ainsi qu’à la Bienheureuse Vierge Marie, sa chère Mère,
pleine de pitié. Chacun leur demandait de nous faire la grâce de nous
sauver la vie et de nous permettre d’arriver à quelque bon port. Après ces
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1103
vœux, Dieu et la Vierge Marie nous donnèrent un changement de temps,
toute cette obscurité et ce grand vent cessèrent brusquement. Par la vertu
de Dieu, tout se transforma en un beau soleil, ce qu’on lui avait réclamé
avec force.
Alors, le mât du navire, qui n’était pas complètement abattu, fut
ramené par les marins et attaché avec de grandes planches ; on a combattu
le feu, et on est arrivé à l’éteindre avec de l’eau, de l’huile d’olive et du
vinaigre. Comprenant que par ce miracle, Dieu ne voulait pas notre perte,
nous avons été tout à fait réconfortés et nous nous sommes mis à le louer,
lui rendant grâce de nous avoir préservés de la mort. Il était impossible
d’y échapper, à moins que par miséricorde II n’eût pitié de nous quand
nous lui avons adressé la prière de nous préserver de ce malheur. Ainsi,
nous avons échappé à ce péril, et nous nous sommes éloignés du Levant
en nous dirigeant vers la cité de Syracuse où je voulais me rendre.
Le samedi suivant, nous avions parcouru une telle distance que nous
étions en vue de Syracuse, et je pensai que nous en étions à dix milles
environ. Je comptais donc y être pour le dîner, le lendemain 15 octobre.
Mais au milieu de la nuit le vent commença à souffler très fort. Au lever
du jour, nous eûmes une si grande tempête qu’elle nous poussa jusqu’au
royaume de Calabre, puis jusqu’à la cité de Catane, et de Catane vers
Messine en Sicile. Nous subissions un vent si violent et une si mauvaise
fortune que le patron et les marins n’ont pu aborder dans aucun de ces
ports. Nous allions çà et là en mer, à la merci du vent et à pleines voiles
car nous n’avions pu les descendre à cause de la soudaineté et de la force
du vent qui s’était levé en pleine nuit. La mer était si haute que les ondes
entraient dans le navire et se brassaient tellement, d’un côté puis de
l’autre, qu’aucun homme ne pouvait se tenir ni sur ses pieds ni assis, sauf
à être bien attaché au bord du navire, ou ailleurs dans les chambres, mais
bien lié.
Ni coffre, ni table, ni quoi que ce fût, ne restait en place, tout circulait
dans le navire entre les gens, tant il était ballotté, excepté ce qui était fixé.
Nous pensions chavirer d’un côté, puis de l’autre, car la voile du grand
mât touchait la mer, et faisait tant incliner le bateau que l’eau y pénétrait ;
nous pensions que la mer allait s’y engouffrer tout entière, car le mât était
brisé à l’avant, comme je l’ai expliqué précédemment; nous pensions
qu’il achèverait de se briser et, tombant à la mer, entraînerait le navire
avec lui.
Ce vent redoutable, terriblement mauvais, et violent, comme je n’en
avais jamais vu, nous poussa vers un grand rocher. Alors, les marins et
tous les autres, craignant de périr si la nef se brisait, commencèrent à se
dévêtir, à se déchausser, croyant que c’en était fait de nous. Il ne faut pas
me demander si je fus réconforté par leur comportement ! Je me confessai
rapidement et recommandai mon âme à Dieu et à la Vierge Marie, priant
qu’en leur miséricorde, ils eussent pitié et merci. Que vous dirais-je ? Le
1104
PELERINAGES EN ORIENT
fait est que dans cette situation, je ne tenais pltis compte de mon corps,
car si auparavant nous avions été en grand danger de mort, à présent nous
l’étions autant, même davantage. Tout le monde s’était attaché très forte-
ment à des planches ou à des mâts, et s’était confessé comme précédem-
ment parce qu’on voyait la mort de face. Il n’est pas besoin de demander
si nous fîmes des vœux et des promesses à Dieu et aux saints !
Et personne ne pensait plus jamais en faire ! Mais Dieu et la Vierge,
qui ne nous avaient pas abandonnés, nous firent grâce au moment où nous
étions à un trait de pierre du rocher, pensant le heurter en plein travers :
le vent violent laissa sa place à un autre, qui souffla brusquement et
emporta le navire loin de ce rocher montagneux. Nous avions bien besoin
d’un secours rapide, sans cela le bateau allait se briser contre les rochers !
La nef erra sur la mer à la merci de la tempête qui dura de samedi dans
la nuit jusqu’au dimanche toute la journée, sans arrêt. À grand-peine, à
l’approche de mardi, j’arrivai dans la cité de Syracuse. J’y demeurai
presque un mois, jusqu’à ce que le mât et le navire eussent été réparés
Devant ma bonne fortune, j’adressai à Notre-Seigneur l’oraison qui suit.
L ’ oraison
Dieu tout-puissant, mon Créateur, mon souverain Seigneur, Toi qui as
formé mon âme à ta ressemblance, et m’as racheté avec ton précieux sang
que Tu as voulu répandre pour moi, et pour toute la nature humaine, afin
de nous arracher à la mort et à la damnation perpétuelle, je goûte ma très
grande fortune 1 !
Je la vois clairement quand je pense aux horribles tourments et aux
grands périls que je connaissais dans ce bateau, au milieu d’une mer indi-
gnée qui voulait me noyer et me faire périr. Entre la vie et la mort, sans
aucun remède ni moyen pour lui échapper, j’attendais ta miséricorde,
espérant l’obtenir comme il se doit, car j’y place toute ma confiance et
mon recours. C’est pour cela, mon Dieu Sauveur, que je crois très ferme-
ment, et sans aucun doute, que Tu m’as impliqué dans ce monde pour Te
servir. Sachant que je T’ai coûté un tel prix, je T’adresse humblement ma
prière et Te supplie pieusement en ta magnificence, de me prendre, moi
ta petite créature, en pitié et protection, car si je suis sorti de ce péril, et
si je n’ai pas fini mes jours dans cette mer qui me voulait du mal 2 , donne -
1 . Caumont reprend ici un des thèmes les plus répandus de la littérature médiévale, celui
de la bonne ou mauvaise fortune. Les auteurs du Moyen Âge réutilisèrent ce concept déjà
largement diffusé dans l’Antiquité par les stoïciens, mais en le christianisant. Ils introduisi-
rent le thème du destin, I e fatum, intimement lié au sens du salut chrétien. Le pèlerin traduit
ici, en évoquant sa bonne et sa mauvaise fortune, le sentiment que l’homme a de son destin,
sentiment qui allait s’exprimer avec tant de force au moment de la Réforme, au siècle
suivant.
2. La mer est personnalisée comme une force du mal, et la plupart des voyageurs la
redoutaient comme telle. Caumont n’a pas exorcisé son angoisse, et la prière qu’il a rédigée
doit être ajoutée à la liste de celles qui nous ont été conservées concernant ia mer, prière
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 105
moi la force de me défaire et de me préserver de cette terrible angoisse,
de ces frayeurs que je ressens encore, et dont Toi seul peux me délivrer.
Mon Créateur, que ferai-je si Tu ne m’accordes pas ta grâce et ta
bonté ? Qu’il Te plaise en ton humilité de le faire, et d’ouvrir tes yeux de
miséricorde sur moi ! Par ta toute-puissance et compassion, délivre-moi
rapidement de cette grande pénitence que je connais ! Vrai Dieu, Jésus-
Christ, je sais bien que j’ai failli envers Toi de diverses manières, que je
suis un vil pécheur en comparaison de ce que Tu m’as donné, mais ne
regarde pas mes fautes et mes mauvaises actions, innombrables, car je ne
peux être puni à la mesure de mes manques, et j’ai besoin de ta miséri-
corde et de ta protection. Donne-moi le temps et la durée pour me conver-
tir 1 , améliorer ma vie afin que je puisse agir à l’avenir de la façon qui
plaise et soit agréable à ta divine Majesté ! Qu’elle me rende digne d’ob-
tenir ta grâce bénie et ton amour que je désire ardemment ! Beau sire
Dieu, vois comme je suis désemparé, je ne sais que faire, je suis tout
éperdu, si Tu ne m’aides, ne me soutiens, ne me défends contre cette mau-
vaise fortune qui s’acharne sur moi, et à laquelle je ne peux échapper sans
ton aide. Sans Toi, je ne peux vivre, n’avoir nul bien, et je sais avec certi-
tude que si Tu m’abandonnes, la mort viendra me reprendre. C’est pour-
quoi je Te prie de ne pas m’abandonner, ni maintenant, ni jamais ! Fais-
moi vivre longtemps pour Te louer, Te glorifier ! Que je puisse Te rendre
grâce pour les grands biens et honneurs que Tu m’as donnés en ce monde,
que je puisse faire le bien, distribuer des aumômes pour accomplir tes
bons commandements ! Vrai Dieu du paradis dans lequel j’ai ferme espé-
rance et place mon réconfort, aie pitié de moi, ta pauvre créature, et
écoute ma prière ! Je Te prie à mains jointes, par le mérite de ta sainte
Passion, de ne pas dire non à ma prière, car Tu sais que je T’appartiens
corps et âme ! À présentée Te le confirme et me donne à Toi à jamais.
Autre départ
Quand le navire fut radoubé et son mât bien réparé, je repris la mer à
Syracuse pour faire route vers le royaume de Sardaigne. À quarante
milles en pleine mer, près du cap Passera un vent se leva et nous fit repar-
tir en arrière vers cette cité, mais il ne dura pas, et nous continuâmes vers
Messine qui était à cent milles. Nous avons longé la côte de Sicile et nous
avons vu deux châteaux au bord de la mer qui paraissaient bien fortifiés,
l’un s’appelait le Môle, et l’autre Taormina ; à dix milles plus bas, il y en
«Pour éloigner la tempête», par exemple. Dans le vocabulaire maritime, l’expression
« Fortune de mer » est encore employée aujourd’hui.
1. Le salut du pécheur est défini ici non seulement comme le salut par la foi, mais aussi
par les « œuvres », à une époque où le désarroi des chrétiens face au schisme de l'Église
avait à peine pris fin, à la suite des décisions des Pères du concile de Constance qui rétabli-
rent l’unité de la papauté en élisant en 1418 le pape Martin V.
1106
PELERINAGES EN ORIENT
avait encore un autre nommé Scaletta. De l’autre côté dans le royaume de
Calabre, sur la côte nous avons vu un château appelé Pintadol, après la
bonne ville de Réjol au bord de la mer. Ces deux royaumes de Sicile et
de Calabre sont face à face, à peine séparés par un bras de mer, mais la
Calabre est en terre ferme alors que la Sicile est une très grande île. Je
croyais passer entre ces deux royaumes en un instant à l’endroit que les
marins nomment Bocca di Faro, mais à l’entrée un vent contraire nous
surprit et nous força à retourner en arrière. Nous avons erré çà et là, espé-
rant passer le détroit, mais nous demeurâmes ainsi huit jours sans pouvoir
le franchir. Le vent nous repoussa en arrière jusqu’au cap Passero où nous
nous étions trouvés au départ. Enfin, nous eûmes un bon vent pour repren-
dre notre route, si bon que c’était merveille, et que nous dépassâmes ce
cap de deux cents milles. Mais durant notre parcours, un vendredi, vers
le milieu de la nuit du 10 octobre, un vent si fort se leva qu’on put diffici-
lement baisser les voiles. Il pleuvait, tombait de la grêle, et la nuit était si
obscure que sur le bateau nous pouvions à peine nous voir les uns et les
autres. Le patron et les marins avaient du mal à diriger le navire à cause
de ce mauvais temps et de cette grande obscurité de la nuit. Nous avions
tant à faire à cause de ce grand péril qui ne nous rendait pas quittes de la
mort ! Tout de suite nous eûmes recours à Dieu notre Seigneur, le prianl
en sa pitié d’améliorer le temps et de sauver nos vies. Nous avons appelé
à haute voix les saints et les saintes du paradis, chacun en ordre, l’un après
l’autre. Devant cela, Notre-Seigneur nous envoya un glorieux saint que
les marins invoquent facilement, qui s’appelle monseigneur saint Elme '.
Il apparut dans la flamme que les marins entretiennent dans le château
arrière de la nef pour observer quelle est la direction du vent. Puis il se
dirigea vers le château du mât 1 2 . Cette nuit-là, nous avons subi deux fois
la tempête, et à chaque fois il revint, ressemblant à une torche allumée el
jetant une grande splendeur. Par sa grâce, je le vis bien distinctement à
chacune de ses venues, ainsi que d’autres sur le bateau, ce qui réconforta
chacun. Subitement cette mauvaise fortune nous quitta, et la nuit obscure
devint une nuit si claire que l’on pouvait voir au loin la mer apaisée. Mais
nous avions le vent contre nous, et il nous repoussa vers la Sicile jusqu’au
cap et port de Palo 3 , où nous jetâmes les ancres à grand-peine à cause du
vent et de la marée.
Devant tous ces orages, de plus en plus périlleux et épouvantables, qui
revenaient plus souvent que je n’y comptais, et considérant que le
mauvais temps de l’hiver dans lequel nous entrions était contre-indiqué
1 . Saint Elme ou Érasme fut évêque de Formiae en Campanie et martyrisé selon la tradi-
tion vers 303. Patron en effet des marins, on a donné son nom aux aigrettes de feu qui
apparaissent parfois en mer à l’extrémité des mâts, ce qui explique l’interprétation de
Caumont sur l’apparition de ce saint.
2. Il s’agit de la hune.
3. Porto Palo.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 107
pour prendre la mer, car les orages étaient plus près d’augmenter que de
diminuer, considérant aussi l’interdiction du Saint-Père de Rome de partir
en mer certains mois de l’année, je réunis mes écuyers et serviteurs pour
tenir conseil. Évoquant les grands périls que j’ai décrits, il leur sembla
que je ne devais prendre la mer ni avec ce navire ni avec quelque autre.
Ils arrivèrent à la conclusion que la meilleure façon de sauvegarder ma
personne était de rester en Sicile à présent et d’y attendre la venue du bon
temps. Il fallait donc laisser passer l’hiver et ses tempêtes, puis au prin-
temps reprendre la mer pour accomplir mon voyage en sûreté avec la
grâce de Dieu. Je fis alors venir le patron du navire dans ma chambre, et
lui parlai de tout cela. Il me confirma que de nombreux périls pouvaient
survenir et me conseilla, comme mes écuyers, de rester ici. J’ai toujours
entendu dire que l’on doit suivre les bons conseils !
Ce que me disait le patron me parut le meilleur pour moi parce qu’il
connaissait bien les choses de la mer. Suivant tous ces bons conseils pour
éviter un malheur, je restai en Sicile au port de Palo, le 14 novembre.
Dans ce port et ses environs, il n’y a aucune habitation, sauf un château à
dix-sept milles, appelé Spacafomo. J’y envoyai chercher des chevaux.
Puis, je montai à cheval et me dirigeai vers ce château. J’avais l’intention
de gagner la cité de Palerme, port de mer, où les navires vont et viennent
sans cesse.
Le royaume de Sicile
De Spacafomo, j’atteignis le château et la ville de Modica, qui est à dix
milles. C’est le centre d’un comté, et une place forte avec un vaste
château, fait pour recevoir des gens d’armes en grand nombre. De Modica
à la ville et au château de Raguse 1 : quatre milles ; c’est une très grande
ville en contrebas d’une haute montagne, et qui me paraît bien fortifiée.
De Raguse à Chiaramonte : sept milles. De Chiaramonte à la ville de Cal-
tagirone : dix-huit milles. De Caltagirone à la ville et au château de
Chatce : douze milles. De Chatce à la ville de Calatassibeta 2 : douze
milles ; à côté du chemin à main gauche, se trouve un lac qui fait douze
milles de tour et on dit que jadis se trouvait là une cité nommée Castroy.
Une nuit, à cause des péchés des habitants envers Notre-Seigneur, la ville
fut détruite et sombra dans l’abîme, dans une vallée entourée de collines.
Elle dominait par sa hauteur, et maintenant ce sont les collines oui la sur-
plombent. Ce lac n’a aucun poisson et si l’on en jette, ils n’y peuvent
1 . Les pèlerins repoussés par la tempête jusqu’au cap Passera passent donc devant
Raguse, fortifiée jadis par les Normands, puis par les Aragonais, car la Sicile était posses-
sion de la couronne d’Aragon. Les pèlerins à partir de cette cité gagnent, en traversant l’île
du sud vers le nord, Caltagirone, Caltanissetta, « centre géométrique de la Sicile », enfin
Termini et Palerme. Durant ce long trajet, une fois de plus, l’homme de guerre qu’est
Caumont décrit très soigneusement les fortifications des sites et des villes.
2. Caltanissetta.
1108
PELERINAGES EN ORIENT
vivre. De même, le lin que l’on y apporte pour le préparer avant de le
travailler ne vaut rien après. Cette ville de Calatassibeta est située sur une
colline. À sa droite, sur une haute montagne se trouve une grande ville,
Castro Giovanni avec deux châteaux. Un des chefs de la ville réside
dans l’un d’eux, très bien fortifié de toutes parts. Le site présente l’avan-
tage de n’avoir aucun autre accès à l’éperon de la montagne que l’entrée
de la ville qui est défendue par une grosse tour construite sur le roc. Ce
château s’appelle le château des Lombards, le roi de Sicile y fit un long
siège. Nul ne peut le prendre de force.
De la ville de Calatassibeta a une grande ville nommée Polissi 2 3 , vingt-
quatre milles.
Cette ville est située en hauteur sur une montagne et à l’entrée, le
chemin d’accès du château n’est pas trop raide. La ville n’est pas entourée
de murs, car l’avantage du site est suffisant. De Polissi au château et à la
ville de Termini : vingt-quatre milles ; c’est une place très fortifiée,
construite sur la hauteur, tout entourée de murailles. Le château est assez
grand, la ville est en partie au pied du rocher, et en partie ville ouverte sur
la côte au bord de la mer. En se rendant là, on passe devant deux châteaux
forts, situés l’un près de l’autre, et on les laisse à main gauche ; le premier
que l’on rencontre s’appelle Calatavuture, et l’autre Sclafani, qui est le
lieu principal du comté, et tous deux ont un seigneur. Du chemin, on voit
dans la mer un volcan dont une grande partie crache nuit et jour de la
fumée, et quelquefois de grandes flammes en projetant des pierres. Si on
s’approche de son côté, on entend de grands bruits et l’on dit que c’est
une des bouches de l’enfer. Les nefs qui vont en mer dans cette direction
s’éloignent vite de cette montagne pour fuir cette tourmente. On n’ose
jeter aucune ancre à proximité qui n’ait une croix, sinon ces mauvaises
choses les enlèveraient, mettant le navire et ses occupants en perdition.
Palerme
De Termini, je longeai la côte jusqu’à la cité de Palerme.
Après avoir chevauché pendant douze milles, je trouvai à main droite,
au bord de la mer, un beau château, appelé Sollento. De ce château
jusqu’à Palerme, on compte douze autres milles.
Dans cette cité, à l’intérieur du palais se trouve une très grande et belle
chapelle, la chapelle Saint-Pierre, que fit construire l’empereur Frédéric 1
1. Enna.
2. Polizzi.
3. La chapelle palatine de Palerme, qui fut la capitale des rois normands, ne fut pas
construite par l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, mais par le roi normand Roger II de
Sicile ( 1 130-1 154). Consacrée en 1 143, cette chapelle est un témoignage exemplaire de Fan
arabo-normand. Mais le souvenir de l’empereur allemand, également roi de Sicile, demeu
rait très vif à Palerme dont il avait fait sa résidence favorite, sa cour étant devenue un des
plus grands foyers culturels de son temps.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1 109
On dit que c’est une des plus belles qui existent au monde. À l’intérieur,
on voit des mosaïques faites de petites pierres saupoudrées d’or fin, trois
absides voûtées, deux rangs de piliers en marbre entre lesquels il y en a
deux autres en jaspe, qui est une pierre précieuse. Devant le chœur, il y a
dans le mur une grande pierre carrée, si claire que de toute la chapelle ont
peut la voir ; elle est transparente comme un miroir et aucune pointe de
dague ne peut l’érafler : devant moi, on s’y est essayé. Dans ce même
palais, se trouve une autre chapelle dont on dit qu’elle fut aussi belle, mais
elle est laissée à l’abandon.
Dans la ville, il y a la chapelle de l’Amiral 1 qui est décorée de ces
mêmes sortes de pierres habilement assemblées, mais l’ensemble est
moins bien. Par ailleurs, l’église de l’archevêque de la ville est très belle 2 ,
vaste et longue, et l’empereur Frédéric qui fit construire toutes ces chapel-
les y est enterré avec sa femme, l’impératrice. Ils reposent dans des sépul-
tures faites de pierres étranges, seulement en deux morceaux, une pour le
dessus, une pour le dessous ; elles sont si claires que l’on peut s’y voir.
On en trouve six de cette sorte, soutenues par de sobres piliers de marbre,
hauts d’une demi-brasse.
Dans la cité, j’étais logé au château du roi, au bord de la mer. La ville
est située dans une belle plaine côtière, elle est grande, entourée de colli-
nes et de montagnes, protégée par des murs bien épais. On dit que c’est
la meilleure ville du royaume. Elle produit du sucre à profusion.
En me rendant à Palerme, je rencontrai à mi-chemin un chevalier du
Béarn, dont le nom était Arnaud de Sainte-Colombe 3 , qui allait aussi dans
cette cité. Il éprouva une grande joie en me rencontrant, car il connaissait
bien mon nom. En effet, il avait été élevé sur la terre de monseigneur mon
père, à Caumont. Que Dieu l’absolve ! Nous avançâmes en parlant en
chemin de mon voyage à Jérusalem et il me demanda comment j’avais
supporté le voyage, quel temps j’avais eu. Je lui répondis que j’étais resté
en bonne santé, Dieu merci ! Mais quant au temps, qu’il m’avait été très
contraire, en mer. Je lui ai raconté toutes les mésaventures que j’avais
supportées, et que mes écuyers, comme le patron du navire, m’avaient
conseillé de passer l’hiver en Sicile jusqu’à l’arrivée du bon temps. Nous
sommes allés coucher pour la nuit à Termini. A la tombée du soir, un peu
avant souper, le chevalier me pria de lui faire un présent. Je lui répondis
1. C’est l’église Sainte-Marie-de-l’Amiral, surnommée la Martorana, qui fut fondée peu
avant 1 143 par l’amiral du roi Roger de Sicile, Georges d’Antioche.
2. La cathédrale de Palerme fut construite à partir de 1184 par l’archevêque Gualtiero
Offamili à l’emplacement d’une ancienne mosquée. On y voit toujours, malgré les remanie-
ments ultérieurs, les tombes de Roger II de Sicile, de l’empereur Frédéric II et de l’impéra-
trice Constance d’Altavilla, morte en 1 198.
3. Arnaud de Saint-Colombe, entré au service d’Alphonse V d’Aragon, appartenait à une
famille du Béarn dont les terres étaient situées dans le val d’Ossau. Caumont nous apprend
que ce chevalier fut élevé sur les terres de son père ; on sait ainsi que les Caumont et les
Sainte-Colombe se trouvèrent à différents titres dans le réseau de clientèle du comte de Foix.
1110
PÈLERINAGES EN ORIENT
que si je pouvais faire quelque chose, je le ferais bien volontiers. Il me
pria alors instamment de venir dans sa demeure et d’y rester autant qu'il
me plairait, car ce serait pour lui un grand plaisir et un grand honneur. Je
le remerciai de son bon vouloir et je lui dis que je ne savais pas encore ce
que je devais faire, mais que je retiendrais ce qu’il m’avait proposé et que
j’en parlerais à mes écuyers. Mais, en partant, il voulut que je suive sa
volonté, et je fis ainsi.
Le lendemain matin, nous avons poursuivi notre chemin vers Palerme.
où nous sommes restés huit jours.
Lazenello
Puis nous sommes repartis ensemble, le 1 er décembre, pour dormir à
Termini afin de nous rendre directement à son hôtel. Après avoir passé la
nuit à Termini, je partis le lendemain matin après dîner, avec le chevalier
Après avoir chevauché dix-neuf milles, je passai devant le château et la
ville de Golisano 1 situés à main gauche au bord du chemin ; Golisano esi
la tête du comté. Il n’y avait que cinq milles entre le château et l’hôtel du
chevalier appelé Lazenello, où j’arrivai le 2 décembre.
C’est un château fort, avec une ville à ses pieds qui compte quatre cents
feux. Il est construit sur un rocher, et il est surplombé en partie par la
montagne. On pourrait penser qu’il peut être endommagé de là-haut, mais
ce n’est pas possible, même une arbalète de tour peut à peine atteindre le
pied du rocher où est construit le château. La hauteur de la montagne est
telle qu’elle est beaucoup plus haute qu’il n’y paraît. Ce château est en
pleine montagne, là où pousse de la réglisse. Le roi de Sicile l’a donné à
ce chevalier pour bons et agréables services rendus dans le pays en guerre.
Depuis ce château, on voit deux places fortes, l’une appelée Poleno el
l’autre Santo Mauro, toutes deux au même seigneur. Par ailleurs, le
château a une belle vue, et une importante réserve de chasse pour le pays
De nombreuses fois, je suis allé chasser et m’ébattre pour passer mon
temps de la meilleure façon possible.
Mais comme je ne pouvais rester sans réfléchir, je pensais à ma très
chère et bonne amie, ma loyale compagne, que j’aime tant. Depuis que je
m’étais éloigné, combien de fois ai-je désiré la voir ! Le grand amour que
je lui portais me faisait souvent penser à elle durant le jour. La nuit, en
dormant, je la voyais, et j ’en éprouvais un si grand plaisir que je ne voulais
pas me réveiller. Ma joie et mon bonheur étaient alors si grands ! Mais à
mon réveil, je me trouvais dans la peine, empli de douleur, ma joie
envolée, j’étais étouffé par les soupirs. Tout ce que j’avais vu était
contraireà la réalité ! Hélas, comme mapeineétaitprofondecarmondésii
de me rapprocher d’elle ne pouvait se réaliser ! Je n’aurais pourtant pas
1. Collisano.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM
1111
ménagé ma peine pour la rejoindre, à cheval ou même à pied. Mais tout
était inutile, puisque j’étais ici dans cette île entourée par la mer, à la merci
de Dieu, et du vent qui comptait désormais pour moi davantage qu’un
château rempli d’or. Aussi restai-je là en soupirant, priant Dieu de me faire
grâce de m’envoyer, très vite, le vent nécessaire à mon retour, afin de
pouvoir me rendre, sain et sauf, là où demeure ma très chère et bonne amie.
Au moment où j’avais quitté Palerme pour le château de Lazenello,
j’avais donné des ordres au capitaine du port pourqu’il me fasse prévenir,
là où j’étais, de la venue d’un navire à Palerme, dès le mois de janvier. A
la fin de ce mois, une grosse nef en provenance de Naples arriva au port,
et elle devait se rendre à Barcelone, en Catalogne. A son arrivée, le capi-
taine en question alla parler au patron, qui s’appelait Michel Buguere,
pour lui dire où je voulais me rendre et lui demander de m’attendre. Le
patron en fut d’accord, et le capitaine me le fit savoir, comme cela avait
été convenu.
Le mauvais hiver était passé, et le bon temps du printemps arrivait,
apportant la douceur. J’eus une grande joie de ces nouvelles, et je quittai
le château où j’avais séjourné pendant les mois de décembre, janvier et
jusqu’au 10 février, pour regagner la cité de Palerme.
Je repris Le même chemin qu’à l’aller, et passai la nuit à Termini. Le
lendemain matin, après la messe, j’allai dîner à un hôtel près de l’église
Saint-Michel qui est à mi-chemin. Après ce dîner, je remontai à cheval et
poursuivis ma route jusqu’à Palerme, où j’arrivai dans la nuit. J’ordonnai
alors d’acheter les provisions dont j’aurais besoin à bord de la nef.
Monreale
Le lendemain de mon arrivée à Palerme, après dîner, je montai à cheval
en direction de Monreale, qui est à cinq milles de là, au pied d’une grande
montagne, parce que j’avais entendu dire que l’église de l’archevêque est
une des plus belles qui existent au monde, renfermant des ouvrages d’art,
étranges et remarquables. Comme je voulais voir si ce que l’on disait était
exact, je me rendis directement dans cette ville, à l’église Sainte-Marie ',
ainsi qu’on l’appelle. Je trouvai les portes fermées. Mais je vis un moine
de l’endroit qui, en me voyant, m’ouvrit la porte fermée à clé. En y péné-
trant, j’allai tout droit vers le chœur de l’église où se trouvait le grand
autel. Ayant achevé mon oraison, je fis le tour de l’église pour la regarder
et voir comment elle était construite. Elle me parut très belle, très riche-
ment parée, mais de manière étrange. Très vaste à l’intérieur, son pour-
tour était orné de grandes plaques de marbre, d’une lance environ de long
et de cinq paumes de large. Elles étaient habilement disposées la tête en
1 . La cathédrale de Monreale, siège épiscopal, fut construite sous Guillaume II en 1 1 74,
à proximité d’un monastère de bénédictins. Le « Duomo » est une des plus belles manifesta-
tions de l’art normand en Sicile.
1112
PÈLERINAGES EN ORIENT
haut, formant des rangées. Dans le chœur, on voit de belles pierres, certai-
nes étranges car elles luisent et l’on peut y voir au travers, d’autres en
porphyre, vert, blanc et violet. Dans une petite chapelle, se trouvent dix
piliers ronds en porphyre violet. En bas du chœur, il y a deux rangées de
hauts piliers ronds en marbre. Les murs sont décorés de petites pierres en
forme de dé, la plupart recouvertes d’or fin, tandis que d’autres sont de
différentes couleurs, et elles sont appelées mosaïques.
Dans toute l’église, elles illustrent des épisodes de la vie de Notre-Sei-
gneur, de Notre-Dame, des saints et saintes du paradis, de façon somp-
tueuse, et c’est un habile travail. Le sol de l’église est pavé de petites
pierres carrées de diverses couleurs, et de pierres en porphyre, rondes et
carrées. Ce pavement richement ouvragé est très beau à voir. Le haut de
l’église n’est pas voûté, mais fait de grands chevrons peints bien décorés
On trouve la sépulture d’un roi qui s’appelait Guillaume jadis roi de
Sicile et de Naples. Sa tombe est très riche, faite d’étranges pierres : une-
grande dalle de porphyre violet, avec au-dessus la même pierre si bien
ajustée qu’on ne peut voir comment. Cette sépulture est surélevée par des
piliers, et entourée de six colonnes rondes en porphyre qui supportent une
dalle également en porphyre, mais blanc, la recouvrant comme le toit
d’une chapelle. Devant elle se trouve une autre tombe, celle du fils de ce
roi, nommé aussi Guillaume, qui fit construire cette église. Son tombeau
n’est pas aussi beau ni aussi richement décoré que le précédent. En
mourant il a dit, à ce qu’on rapporte, que de tels honneurs sont vaine
gloire en ce monde, et qu’il n’en aurait cure après sa disparition. Toute-
fois, les moines du lieu ont construit ce tombeau en sa mémoire. De
l’autre côté, se trouve une sépulture où fut déposé Saint Louis 1 2 , roi de
Lrance, mort en Berbérie, d’après ce que m’a dit le moine qui m’a ouvert
la porte de l’église. C’était au moment où il avait attaqué un roi sarrasin
devant Tunis, où il mourut de maladie. Son corps fut transporté et déposé
dans cette église. Le roi de Lrance qui régnait à ce moment-là demanda à
Guillaume de Sicile de lui envoyer le corps de Saint Louis en échange
d’une des épines de Notre-Seigneur et d’un linge de Notre-Dame. Le roi
Guillaume le lui envoya, excepté les entrailles, qui demeurèrent comme
1. En effet, du côté droit du transept sont situées les tombes de souverains de Sicile.
Guillaume I", surnommé le Mauvais ( i 1 54- 1 1 66), et Guillaume II le Bon, son fils ( 1 1 66
1189).
2. La façon dont le moine de Monreale rapporte à Caumont la fin de la seconde croisade
de Saint Louis est tout à fait erronée puisque Guillaume le Mauvais, roi de Sicile, vécut au
xif siècle et le sultan hafside de Tunis, contemporain de Saint Louis, au xm‘ siècle. Si toute
fois les faits historiques sont faussement attribués, l'histoire du moine renferme une part de-
vérité : selon le chroniqueur arabe Maqrizi, le sultan de Tunis, assiégé par Saint Louis, lii
remettre au roi de France 80 000 dinars d’or pour qu’il levât le siège. Charles d’Anjou, frère
de Saint Louis, était alors roi de Sicile et de Naples depuis 1266. Il se rendit à Tunis après
la mort du roi, et négocia effectivement le départ des croisés et la levée du siège de la capi
taie hafside, en retirant bénéfice pour son royaume de Sicile. Les restes de Saint Louis furent
bien rapportés en France à travers la Sicile avant d’arriver à Saint-Denis.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM
1113
reliques dans cette sépulture. Je demandai au moine comment il avait été
conduit ici après le siège de Tunis. Il me répondit qu’à la mort du roi,
toute sa nation demeura auprès du roi Guillaume, le père de celui qui
construisit l’église, car le roi de Tunis qui était attaqué lui donna une
somme d’or pour lever le siège et s’en aller avec sa troupe. Il le fit, et
pour cette raison on l’appelle Guillaume le Mauvais, alors que son fils
fut appelé Guillaume le Bon parce qu’il fit construire cette église. Il fit
transporter les corps de son père et de Saint Louis de France pour les
ensevelir dans l’église qui n’était pas achevée. Les portes de l’église sont
en bois recouvertes de métal travaillé et de belles statues sculptées.
Devant l’entrée de l’église, se trouve un espace assez grand, gracieux,
et recouvert d’un plafond de bois soutenu par huit piliers de marbre, bien
hauts, dont les entablements sont assemblés côte à côte. Le pavement est
omé de belles pierres violettes, en porphyre et en marbre. Tout proche, un
cloître carré de soixante-trois pas de côté porte à trois de ses angles des
griffons d’où jaillit de l’eau fraîche, nuit et jour, mais au dernier angle situé
près de la porte du cloître, à main droite, il y en a deux, un grand, et un
autre sur un pilier de porphyre vert. Tout autour du cloître, il y a des colon-
nettes par paires, l’une en marbre bien sculptée, l’autre décorée de nota-
tions de musique avec ces petites pierres dorées, et les chapiteaux sont
entrelacés de différentes manières. Le cloître est voûté seulement sur une
partie, l’autre a un plafond de bois, car il n’a pas été achevé. À l’angle du
cloître où se trouvent les deux griffons de la fontaine, il y a la porte du
réfectoire. Il est vaste et beau, et au milieu est située une fontaine ronde en
marbre, d’où l’eau jaillit et s’écoule à l’extérieur par des conduits. L’église
et le monastère m’ont paru former une très belle et puissante construction,
édifiée de façon remarquable, mais depuis si longtemps qu’elle s’abîme.
C’est une grande perte de la laisser ainsi tomber en ruine, car c’est un
ouvrage d’art.
Je demandai au moine quand l’ensemble avait été construit. Il me
répondit que cela devait faire environ deux cent soixante ans selon l’usage
de dater le début de la construction de l’abbaye, entreprise par deux
abbés, dont l’un était archevêque, comme cela était le cas à présent. Je lui
demandai aussi s’il pouvait me procurer un livre sur cette église pour
savoir ce qu’avait coûté sa construction. Il me répondit qu’on ne trouve-
rait rien d’écrit à ce sujet, mais que l’importance de l’édifice et le grand
nombre de pierres rares utilisées en grande quantité et apportées de Troie 1
et de Constantinople, faisaient qu’il était difficile d’en estimer le coût car
c’était très rare de trouver un ensemble aussi somptueux.
En haut de la montagne, se trouve le château de Monreale, et en face
de la cité, à peu de distance, l’abbaye de Loparto. Après avoir visité cette
remarquable église, je regagnai Palerme, et rencontrai en chemin Amaud-
1. Tel dans le texte.
1114
PÈLERINAGES EN ORIENT
Guilhem de Sainte-Colombe, gascon et fils de l’honorable chevalier en
compagnie duquel Je m’étais longuement trouvé en Sicile ainsi que je l’ai
expliqué. Il vint à ma rencontre alors qu’il chassait au faucon, et je chassai
avec lui. Mais nous ne prîmes qu’un seul oiseau, appelé francolin, qui
ressemble à une perdrix : on lâche un faucon pour la capturer. Ensuite
nous sommes retournés à Palerme.
Palerme
Vous devez savoir, ainsi que je l’ai dit, qu’à Palerme on produit du
sucre en grande quantité, et je voulus savoir de quelle manière. Aussi le
chevalier me conduisit en un hôtel où l’on fabriquait le sucre. Celui-a
pousse dans des champs, qui ressemblent à des chènevières, car il a l’as-
pect des tiges du chanvre mais avec une sorte de moelle à l’intérieur. Il
pousse deux fois par an à ce qu’on m’a dit. Après avoir cueilli ces tiges,
on les coupe en petits morceaux, on les met dans un treuil en pierre donl
la roue est tournée par un cheval, ainsi qu’on le fait dans notre pays pour
l’huile. Quand c’est bien moulu et broyé, on verse le tout dans un treuil
en bois pour être encore pilé et en faire sortir toute la substance. On lu
met alors dans de grands chaudrons disposés dans un four, où sont alla
mées de grandes pièces de bois, pour la faire fortement bouillir. Une fois
bien cuite, on la filtre à travers des manchons de toile, on la fait couler
dans des cornues de terre, et on la laisse refroidir jusqu’à ce qu’elle
prenne. Une fois durci, le sucre est fait, mais sa préparation est longue, el
me semble d’un grand prix.
En mer
Le jeudi suivant, 15 février, je pris la mer à midi avec le navire qui étail
arrivé du royaume de Naples. C’était un beau bateau, vaste, dont le patron
était catalan et s’appelait Michel Boquere, il repartait pour Barcelone
Nous avons pris la route de Cagliari, dans le royaume de Sardaigne.
Après vingt et un milles, nous avons vu arriver une nef, on ne savail
d’où. Il y avait la guerre entre les Catalans et les Génois qui avaient rompu
la trêve ', si bien que le patron de notre nef et les autres crurent que ce
bateau était génois, et que c’était donc un ennemi, venu sans doute du port
de Palerme d’où nous étions partis. Le patron envoya une barque pleine de
gens vers eux pour savoir s’ils étaient génois ; de même, ils nous
envoyèrent l’écrivain de leur navire, ce que nous ne savions pas. Avant le
retour de notre barque, un vent contraire fit virer de bord notre bateau dans
la direction d’où nous venions, si bien que les deux nefs suivirent le même
chemin. L’autre bateau crut passer devant nous, mais nous nous retrouvâ-
I . En 1420, la Corse fut attaquée par le roi Alphonse V en représailles d’un coup de main
des Génois en Sardaigne, qui était une possession aragonaise.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1115
mes au même endroit, et je ne sais s’il voulut partir en nous voyant prendre
la même route que lui, mais nous étions si proches de lui que les châteaux
avant des deux navires s’entrechoquèrent et se brisèrent, ainsi que la
mâture, ce qui transperça la grande voile de trous de la taille d’une grosse
pipe. Notre navire porta un tel coup à l’autre qu’il lui arracha son château
avant et mit en pièces son mât, dont les morceaux volèrent à la mer. En
voyant ce qui arrivait, nous avons tous cru qu’il s’agissait de Génois qui
voulaient nous attaquer, et nous lançâmes vers eux des flèches et des
lances à un tel point que personne ne restait à découvert, et que le nombre
des traits les empêchait de se regrouper ou de faire quoi que ce fût pour se
défendre. Puis les navires s’éloignèrent un peu l’un de l’autre, et notre
bateau refit un tour pour revenir vers eux. Nous leur avons crié d’abaisser
leurs voiles.
Craignant un autre choc, ils les rentrèrent, car notre nef était plus puis-
sante et mieux équipée. Arrivés face à eux, ils nous montrèrent une ban-
nière de Sicile, disant qu’ils étaient des nôtres, en appelant à Dieu et à
notre pitié car leur bateau était endommagé, et la mer s’y engouffrait en
plusieurs endroits. Ils criaient que nous voulions leur perte. Comme je me
trouvais près du patron, je lui dis de cesser les attaques. Encore une, et
ils auraient été en péril, et nous devions avoir pitié d’eux puisqu’ils le
demandaient. Ainsi fut fait, faute de quoi ils auraient péri en mer. Nous
leur avons alors demandé pour quelle raison ils avaient voulu nous atta-
quer puisque nous étions bien plus forts qu’eux. Ils nous répondirent
qu’ils ne l’avaient pas voulu, mais que le vent les avait dirigés contre leur
volonté. Ensuite, notre barque revint à nous avec l’écrivain de leur nef ;
on lui demanda s’il s’agissait de Génois ou de Siciliens comme ils le pré-
tendaient. Il répondit qu’ils étaient bien siciliens, et venaient d’Alexan-
drie où ils avaient chargé des épices, puis étaient passés par Candie pour
acheter cent quatre-vingts pipes de vin de Malvoisie destinées à Palerme.
I.e vent contraire était si violent que nous avons dû retourner vers
l’alerme. Le lendemain, nous sommes arrivés dans un port appelé Saint-
Georges où il y a une église entre la cité et la montagne, nommée le mont
l’ellegrino. Le patron me dit que je pouvais gagner la ville, car il fallait
attendre un bon vent, et qu’il m’enverrait chercher quand la nef serait
réparée. Il me fit amener la barque pour me conduire à terre, et je retour-
nai donc dans la ville d’où j’étais parti le jour précédent.
Détours involontaires vers la Berbérie
J’attendis quatre jours dans cette cité et regagnai la nef le lundi 19 de
ce mois, pour reprendre notre route à la grâce de Dieu. Après soixante
milles, je trouvai une île déserte appelée Ostegue, puis trois îles alignées
l’une devant l’autre : Yuissie, Favignana et Marettimo. On laisse ces trois
îles à main gauche pour aller en Sardaigne. Nous avions si bien avancé
1 1 16
PÈLERINAGES EN ORIENT
que la Sardaigne était en vue et que nous pensions y arriver le lendemain
A la tombée de la nuit, qui était très obscure car il n’y avait pas de lune
les marins, craignant de heurter les côtes, revinrent en haute mer. Une fois
au large, la nef fut emportée si loin par le vent que le lendemain on ne
voyait plus terre. Alors que nous pensions avoir achevé notre parcours,
nous avons été tout étonnés de constater que nous étions bien loin de la
côte que nous avions vue le jour précédent. Nous avons erré çà et là en
mer, à la recherche de l’île sans savoir quel port atteindre, tournant sui
nous-mêmes. Le soir venu, les marins montèrent en haut du mât sur la
hune pour voir si on apercevait la terre. Nous étions près des côtes de
Berbérie et de Tunis où demeure un roi sarrasin à moins de vingt milles '
Tous, nous avons été complètement stupéfaits de voir que nous étions
près de ces rivages. Le vent avait cessé, et c’était le calme, si bien que
nous ne pouvions aller ni en avant ni en arrière. Devant cette situation,
chacun commença à donner son opinion ; l’un disait : « Si nous nous
sommes trompés de chemin, c’est parce que les marins ont pris trop au
large de notre route » ; l’autre : « La trop grande obscurité de la nuit nous
a empêchés de nous diriger » ; un autre : « Il aurait fallu attendre la lune
avant d’embarquer » ; un autre encore : « Tant que cette femme restera
allongée près de la barre de la nef, nous ne pourrons aller de l’avant » ;
ou bien : « Il doit y avoir quelque maléfice là-dessous qui nous empêche
d’avancer». Enfin, quelqu’un ajouta qu’il y avait près de Cagliari une-
église dédiée à Sainte-Marie-Débonnaire qui accomplissait de grands
miracles, et que nous devrions donner de l’argent pour faire brûler un
beau cierge devant son image afin qu’elle nous prenne en pitié et nous
fasse la grâce de retrouver notre chemin. On vint me parler de la chose. Je
répondis que tout ce qui était en l’honneur et révérence de Notre-Dame ne
pouvait être que bien. Ils me dirent alors ce qu’ils avaient donné, j’en fus
content, et je fis en sorte qu’on ait le cierge, et les autres continuèrent. Aus-
sitôt que ce fut fait, nous nous sommes mis à genoux et avons chanté le
Salve Regina ; en arrivant à Ostende nous avons dit chacun Or a pro nobis
sancta Dei Genitrix (« Priez pour nous, sainte Mère de Dieu »), et nous
avons achevé notre prière. Après cela nous avons attendu toute la nuit,
espérant un bon vent pour arriver le lendemain dans un pays connu. Au
leverdujour, on ne voyaitque le ciel et la mer, et nous étions plus loin que-
jamais de toute terre. Nous n’étions pas du tout heureux, et il y avait de
quoi, car la Berbérie était devant nous, et il y avait toujours des corsaires
en mer. De plus, notre navire n’avait plus assez de vivres, car au moment
du dernier ravitaillement, nous pensions atteindre prochainement Cagliari
Nous n’avions plus de bûches et nous faisions du feu avec des cordes qui
étaient aussi grosses que le bras d’un homme ; il restait peu d’eau fraîche,
le bateau était bien pouvu de vin grec, quelque cent soixante-dix pipes,
mais il n’y avait plus de provisions. Les gens étaient découragés, redoutant
que quelque malheur ne survînt pendant la nuit, comme de heurter des
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1117
rochers, car nous ne connaissions pas cette mer. « Hélas ! disaient-ils, si
nous avons été détournés de notre chemin ainsi, cela s’ appelle de l 'enchan-
tement ! » Ils sont venus me demander si cela se pouvait. Je leur répondis :
« Je ne sais si c’est la volonté de Dieu, mais voilà ce que je pense ; l’autre
soir nous avons commencé le Salve Regina , et nous ne l’avons pas achevé
avec O clemens, o pia, o dulcis Virgo Maria , c’est pourquoi je voudrais
que nous le récitions en entier. Une fois récité, je place mon espérance en
Dieu et la Vierge Marie pour nous envoyer un bon vent. » Les uns approu-
vèrent, les autres se mirent à rire. « Riez, leur dis-je, mais vous avez peu
prié, il me semble donc que vous serez peu aidés. »
Les choses en restèrent là pendant deux jours, sans un vent suffisant
pour nous pousser, car notre nef était un grand navire ayant besoin d’un
bon vent. Au bout de deux jours, ils revinrent vers moi, et me dirent :
« Vous nous avez dit que nous ne pourrions partir d’ici si nous n’ache-
vions pas le Salve Regina. » Je leur répondis : « Je vous l’ai bien dit et ce
n’est pas une tromperie. Plus vous tarderez à le réciter, plus vous vous
en repentirez, mais il faut que vous commenciez tout de suite. » Ils me
répondirent : «Nous voulons bien. » C’était mardi soir, et nous étions
déjà depuis quinze jours en mer. Nous nous sommes alors tous mis à
genoux pour réciter le Salve Regina , qui cette fois-ci fut terminé. « Priez,
leur dis-je, prions pour que Notre-Seigneur nous aide, ayons foi en Notre-
Dame, espérons qu’elle nous aidera ! »
Au point du jour, un petit vent frisquet se leva et nous poussa vers la
Sardaigne. Nous avons continué notre route toute la journée. Le lende-
main, alors qu’il faisait à peine clair, le guet de notre nef aperçut un
bateau. J’étais déjà levé, sorti de ma chambre et près de lui à ce moment
là.
Chacun monta sur le pont du navire pour le voir. On ordonna de mettre
une barque à la mer pour voir de qui il s’agissait. Cela fut fait tout de
suite. Une fois près du navire, les occupants de notre barque y montèrent.
Ils apprirent que le bateau était sicilien ; parti de Trapani, il avait erré en
mer pendant cinq jours, comme nous l’avions fait, et comme nous, il
voulait se rendre en Sardaigne. Nous éprouvions une grande joie d’avoir
trouvé de la compagnie et d’avoir des nouvelles, car nous ne savions quel
chemin nous restait à parcourir. On nous dit que nous étions bien à trente
milles de Sainte-Marie-Débonnaire, qui elle aussi était à trente milles de
Cagliari où nous voulions tous nous rendre. Ces nouvelles noua réconfor-
tèrent, car nous pensions être beaucoup plus éloignés et nous redoutions
des difficultés si la situation se prolongeait. Mais notre joie fut de courte
durée quand nous avons su qu’il nous restait néanmoins cent vingt-cinq
milles à parcourir. Heureusement, toute la journée nous avons eu un vent
si fort que nous avons dépassé l’autre navire, le perdant de vue. Nous ne
nous sommes pas aperçus que nous arrivions au port de Cagliari un peu
avant le milieu de la nuit, le 1 er mars.
1 1 18
PÈLERINAGES EN ORIENT
Fin delà traversée
Le lendemain, en mettant pied à terre, sans me reposer en ville, je pris
le chemin de Sainte-Marie-Débonnaire avec plusieurs autres personnes
du navire. Là, j’entendis la messe dans la chapelle. Le lendemain, on y
apporta le cierge que nous avions offert à Notre-Dame avec mes armes
dessus, il pesait trente-huit livres. Nous remerciâmes Notre-Dame de la
grâce qu’elle nous avait faite. En contrebas de l’église, dans un endroit
qui s’avance dans la mer, se trouve une église appelée Saint-Elie, à deux
milles de Cagliari.
Je demeurai huit jours à Cagliari, et j’en partis le 9 mars à l’heure de
tierce. Nous avons rencontré en mer le bateau que nous avions déjà vu ;
il n’avait pu rentrer au port à cause d’une grande tempête, je crois. Nous
avons continué notre route jusqu’au cap Teulada, distant de soixante
milles de Cagliari.
De Teulada au port de Porto-Bota : dix milles ; devant ce port se trouve
une île appelée Palma di Soltz à huit milles, j’en ai parlé en détail au début.
Au-delà, à cinq milles en mer, un îlot appelé le Vedel. À dix milles de
Vaca, il y a une grande île rocheuse, ronde, appelée le Toro, et je passai
entre l’une et l’autre. Le Toro est une belle île où se trouve un château qui
paraissait solide et bien fortifié à condition qu’il ait du ravitaillement. De
Toro à l’île Saint-Pierre : vingt milles ; elle est assez grande mais inha-
bitée.
Ensuite, en s’en éloignant, on entre dans le golfe du Lion, long de deux
cent quatre-vingts milles, et au bout se trouve l’île de Minorque. Là, à
flanc de montagne, il y a une église appelée Sainte-Marie-de-Touron de
Minorque. Plus haut, sur une colline, se trouve le château bien fortifié de
Foumel. Minorque a cent milles de tour.
De Minorque au royaume de Majorque : soixante milles. Il a deux cents
milles de tour.
De Majorque à la cité de Barcelone : deux cents milles. J’y suis arrivé
le 14 mars 1419, et j’en repartis le 24 mars.
IX
RETOUR À CAUMONT
Je pris la direction de Molins de Rey, distante de deux lieues. À la
moitié du chemin, à main gauche, il y a une place forte très en hauteur,
appelée Comella.
De Molins de Rey à la ville de Martorell : deux lieues ; à mi-chemin,
je pris une barque pour franchir la rivière Lobregat.
De Martorell à Saint-Pierre de Breze : une lieue.
De Saint-Pierre de Breze à Esparraguera : une demi-lieue.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER A JERUSALEM
1119
D’Esparraguera à Collbeto, où est bien situé un petit château : une
tlcmi-lieue.
De Collbeto à Notre-Dame de Montserrat : une lieue ; j’y arrivai le jour
de Notre-Dame de mars où l’on compte 1420.
De Montserrat au château Gualhin : deux lieues.
De Gualhin à Manrèse : une lieue.
De Manrèse à Tarruella : une lieue.
De Tarruella au château de Caslus : une demi-lieue.
De Caslus au lieu-dit de Suria : une demi-lieue.
Le comté de Cardone
De Suria à Cardone, capitale du comté : deux lieues ; il y a un château
fort en haut d’une montagne de sel à laquelle s’approvisionne toute la
Catalogne.
De Cardone à Salsona : deux lieues.
De Salsona au château de Cambrils : trois lieues ; il est très fortifié, et à
pic sur un rocher, de tous les côtés, sauf sur un petit chemin, en surplomb.
De Cambril à Perlas : une lieue. À main droite, il y a un château sur un
éperon rocheux, appelé Livian. En quittant Perlas, on entre dans la
vicomté de Castelbo.
La vicomté de Castelbo
En quittant Perlas, on passe au pied d’un château appelé Canelles, puis
près d’un autre, la Roquete, et encore devant Pigols, et Narygo, tous très
fortifiés.
Ensuite, on passe par la ville d’Organya, d’où jusqu’à Sentis il y a deux
lieues. De là à Asfa : une demi-lieue. Quittant Asfa, on passe par le
château de Montferrer. Ensuite, se trouve le beau château de Ciutat, avec
à ses pieds la cité de Seo de Urgel, distante d’Asfa de seulement une
demi-lieue.
Le val d’Andorre
En quittant le Seo de Urgel, on pénètre dans le val d’Andorre où l’on
trouve tout d’abord le château de la Bastide, puis Saint Jolyau 1 et
Andorre. Après un pont de pierre, on trouve une fontaine d’eau chaude,
ensuite un logis appelé Encamp, ensuite un autre, Canillo, distant d’Urgel
de quatre lieues.
De Canillo à l’hôpital Sainte-Suzanne 2 : trois lieues. Là, on franchit un
long col enneigé, et la montée, comme la descente, est rude et dangereuse.
1. SantJulia.
2. L'Hospitalet.
1 120
PÈLERINAGES EN ORIENT
De cet hôpital à Mérens : une lieue.
De Mérens à Ax-en-Savartes : une lieue, avant de pénétrer dans la ville
En dehors, à main droite, il y a un château très fortifié et c’est l’endroit
où l’on sort du val d’Andorre, et où l’on entre dans le comté de Foix.
Le comté de Foix
Depuis Ax à la ville de Tarascon : trois lieues. Dans cette ville, il y a
un château fort, ainsi qu’un autre à proximité, le château de Lordat, qui
est très fortifié.
De Tarascon à Foix : deux lieues. En chemin, on trouve deux places
fortes, situées toutes deux avantageusement, et la première à main droite
s’appelle Montgaillard.
De Foix à Cadarcet : une lieue.
De Cadarcet à la Bastide : une lieue.
De la Bastide à Castelnau : une lieue.
De Castelnau à Rimont : une lieue.
De Rimont à Fescure : une demi-lieue.
Le comté de Cominges
De Lescure à Montjoye : une demi-lieue.
De Montjoye à la cité de Saint-Fizier de Cosserons : une demi-lieue.
De Saint-Fizier à un château appelé Caumont : une lieue.
Au pied du château passe une rivière, appelée Salat, et au-delà, il y a
un autre château appelé Taurignan-Castel.
De Caumont au château de Prat Bon-Repaus : une lieue.
De Prat Bon-Repaus à Pointis : trois lieues.
De Pointis à Miramont, qui est bien fortifié : une lieue ; là j’ai franchi
la Garonne.
Le pays de Nebusayn 1
De Miramont jusqu’à une bonne ville appelée Saint-Gaudens, à main
gauche de la route, se trouve un lieu appelé Valentine. En continuant, à
main droite, se trouve un château qui s’appelle Villeneuve, distant de
Saint-Gaudens d’une demi-lieue.
De Villeneuve, où l’on entre dans le Fanguedoc, à Fannemezan : trois
lieues.
De Fannemezan à Toumay : deux lieues ; l’on y voit, à main gauche,
un château fort appelé Mauvezin.
De Toumay à la cité de Tarbes : deux lieues.
1. Nébouzan.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM 1121
Le comté de Bigorre
De Tarbes à Ybos : une demi-lieue.
D’Ybos à Ger : une demi-lieue.
Le pays de Béarn
Entre Ger et 1 e château de Pau : quatre lieues. C e château est pour beau-
coup de gens le plus beau du monde, construit de main d’homme sur un
beau talus, rehaussé d’une maçonnerie de pierres carrées. En bas, il y a
un moulin, grosse tour fortifiée, et le gave passe à ses pieds. Au sommet
de ce talus, on voit un beau jardin avec une fontaine. De là, on peut aller
au sommet de la tour du moulin par le pont-levis. Il y a un autre talus
construit de la même manière que celui du jardin, en surplomb et entouré
d’une muraille, mais moins haut. À l’intérieur se trouve la muraille du
château, bien haute aux quatre angles, avec des mâchicoulis et quatres
grosses tours. Elles sont bien construites et renferment de nombreuses
salles, chambres et chapelles. La place au milieu du château a un beau
pavement en pierre, et il a un jeu de paume. En haut de la place, il y a un
puits. Celui qui veut entrer dans le château doit franchir cinq portes de
fer. À mon avis, c’est le plus beau que j’ai jamais vu et le mieux achevé
à tous points de vue. Il a été construit par le comte de Foix, appelé Fébus '.
De Pau à la cité de Lescures : une lieue.
De Lescures à Lacq : trois lieues.
De Lacq à Orthez : deux lieues ; c’est une ville riche et puissante. Au
sommet de la ville, il y a un beau château fort 1 2 , entouré d’un beau fossé
en pierres taillées. A l’intérieur des murailles, la tour est belle et bien for-
tifiée. Au pied du château, tout autour se trouvent une grande prairie et
une forêt entourée d’une palissade où il y a des cerfs et des daims. A
l’intérieur du château, à l’entrée de la grande salle, il y a un joli porche
où sont sculptés mâles et femelles de ces animaux. J’ai fêté Pâques dans
ce château appartenant au comte de Foix.
La fête achevée, je quittai Orthez, et je suis allé dormir à deux lieues
dans un château et une ville appelés Sault de Navailles.
De Sault à Urgons : quatre lieues.
D’Urgons à Duhort : deux lieues.
1. Le comte de Foix, Gaston Fébus ( 1343-1391 ), fit reconstruire en 1388 le château sur
le gave de Pau, comme le rapporte Froissart dans ses chroniques.
2. Le château d’Orthez, où Caumont célébra le jour de Pâques, avait été la résidence favo-
rite de Gaston Fébus qui y reçut Froissart. Mais au moment du passage de Caumont, le comte
de Foix, Jean de Grailly, avait choisi comme résidence principale le château de Mazères.
m
1 122
PÈLERINAGES EN ORIENT
La vicomté de Marsan
De Duhort, je suis allé dîner dans une abbaye proche, Saint-Jean
Castel, d’où je me suis rendu à la ville de Cazères. J’ai continué vers le
château de Puyoô-le-Plan, et j’ai passé la nuit à Roquefort, à cinq lieues
de l’endroit d’où je venais. Dans cette ville se trouvent deux châteaux el
deux rivières, la Douze et l’Estampon.
De Roquefort, je suis allé au château Geleux pour entendre la messe el
y dîner.
Je suis arrivé à Caumont, distant de neuf lieues de Roquefort, le
14 avril 1420, ayant achevé mon voyage le huitième jour de Pâques. J’ai
accompli ce voyage en un an, un mois et quinze jours. Plaise à Dieu que
ce soit pour le salut de mon âme ! Amen.
L ’explicit du voyage d’outre-mer
Il s’appelle Jean, celui qui a écrit, et son nom est Ferriol 1 . Qu’il soil
béni !
X
VOICI LES OBJETS PRÉCIEUX QUE J'AI ACHETÉS À JÉRUSALEM
ET RAPPORTÉS DANS UN COFFRE DE CYPRÈS
Premièrement, un drap de damas rouge, et un drap d’or.
Ensuite, des pièces de camelot noir, de satin blanc, de toile fine, de
toile indienne rayée, de la toile blanche, et une pièce de soie blanche.
Un chapelet d’ivoire blanc.
Six chapelets de musc 2 noir.
Quatre chapelets avec de la calcédoine et du cristal.
Quatre ceintures de soie blanche.
Du fil d’or de la longueur du Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur, et de
celui de Notre-Dame.
Trois bourses de soie et de fils d’or.
Deux petits draps de soie et de fils d’or, faits pour recouvrir le ciboire
de Notre-Seigneur.
Ensuite, trente-trois anneaux d’argent qui ont touché le Saint-Sépulcre.
Douze croix d’argent doré, une en calcédoine entourée d’argent ; elles
ont toutes touché le Saint-Sépulcre et les autres saintes reliques.
1 . Le Livre Caumont fut très probablement dicté par Nompar de Caumont, qui prit des
notes au cours de son voyage ainsi que le laissent supposer certains passages de son récit,
à un certain Jean Ferriol. On trouve des Ferriol mentionnés à cette époque dans le comté
de Foix.
2. Il s’agit très probablement de noix de muscade.
LE VOYAGE D’OUTRE-MER À JÉRUSALEM
1 123
Une pierre précieuse à trois reflets, enchâssée dans de l’or avec une
perle qui a touché le Saint-Sépulcre de Notre-Seigneur.
Une pierre précieuse, bonne pour les yeux.
Cinq serpentines, efficaces contre le venin, trois de couleur jaune, une
de couleur perse et blanche, et une dernière toute blanche.
Puis une grosse croix dorée qui a touché le Saint-Sépulcre.
Six anneaux de calcédoine vermeil, qui sont bons pour arrêter le sang
et qui ont touché le Saint-Sépulcre.
Dix anneaux de serpentine : cinq verts, cinq bariolés de la même
couleur, tous ont touché le Saint-Sépulcre et les autres saintes reliques.
Des reliques 1 de la sainte terre de Jérusalem venant : du lieu où se
trouve la sainte colonne à laquelle le Christ fut attaché, battu et flagellé,
du mont Calvaire où Jésus-Christ fut crucifié, de la crèche où Notre-Sei-
gneur fut déposé entre le bœuf et l’âne, du lieu où fut trouvée la vraie
Croix, du tombeau où fut ensevelie madame sainte Catherine, de la Porte
Dorée par laquelle entra Jésus-Christ le jour des Rameaux à Jérusalem, et
un fragment d’os de saint Bamabé et des onze mille vierges.
Une bourse de damas noir, brodée de fils d’or.
Deux paires d’éperons dorés, dont une a touché le Saint-Sépulcre.
Quatre roses d’outre-mer qui ont touché le Saint-Sépulcre.
Six paires de gants de chamois, blancs.
Un chapelet en or, avec un fermoir d’or, un rubis et huit perles.
Cinq couteaux de Turquie.
Quinze chapelets de cyprès et de bois d’aloès.
Six bourses faites de fils d’or et de soie.
Des oiselets de Chypre pour parfumer les chambres 2 .
Trois coffres : un en cyprès et les deux autres peints où se trouvaient
les objets que j’ai cités.
Un autre petit coffre de cyprès où j’ai mis quatre écus de saint Georges,
portant ma devise brodée avec des fils d’argent et de soie.
Douze couteaux de Turquie.
Vingt et une bourses de soie.
Une ampoule remplie d’eau du Jourdain et contenant une palme.
Quatorze bourses de soie à fils d’or.
Je rapportai ces objets précieux pour les donner à ma femme, aux sei-
gneurs et dames de mon pays.
1. On connaît l'importance des reliques au Moyen Âge. Elles étaient le moyen de
prolonger le lien sacré que le pèlerin avait établi au cours de sa visite des Lieux saints, un
moyen également de conserver un contact avec des forces bénéfiques.
2. Les oiselets ou « auzelles » de Chypre sont mentionnés en 1412 dans les Comptes
du duc de Berry, qui en donnent la description : ce sont des petits oiseaux factices remplis
d’une poudre parfumée, que l’on perçait au fur et à mesure de l’usage pour parfumer les
chambres, ainsi que le note Caumont.
Journal de voyage à Jérusalem 1
Louis de Rochechouart
xv' siècle
INTRODUCTION
Au siècle dernier, un érudit, Camille Couderc, découvre par hasard sur
les quais de la Seine un manuscrit latin relatant le pèlerinage à Jérusalem
de Louis de Rochechouart en 1461, et le publie en 1893 avec une impor-
tante notice biographique. La traduction qui est présentée ici a été établie
à partir de cette édition. Malheureusement, le manuscrit est incomplet de
ses derniers feuillets.
Né vers 1433, l’auteur de cette relation est fils de Jean de Roche-
chouart, seigneur de Mortemart et de Vivonne, et de Jeanne de Torsy. Il
embrasse la carrière ecclésiatique, devient archidiacre d’Aunis, puis
évêque de Saintes en 1460, succédant dans cette charge à son oncle, Guy
de Rochechouart. La date de son décès n’est pas connue avec certitude,
mais Camille Couderc la situait au plus tard vers 1496.
C’est donc un jeune évêque, âgé d’environ vingt-huit ans, qui part pour
Jérusalem très peu de temps après son élection à l’évêché de Saintes.
Nous le connaissons également par des arrêts des parlements de Paris
et de Bordeaux, rendus à la suite d’interminables procès contre le chapitre
de Saintes qui l’avait pourtant élu, puis contre son neveu, Pierre de
Rochechouart. Dès son retour de Terre sainte, notre évêque s’attaque en
effet aux divers privilèges des chanoines. Sans les énumérer ici, précisons
que ces privilèges tenaient surtout au système bénéficiai et concernaient
donc les revenus attachés à une charge ecclésiatique. Les conflits entre
évêque et chapitre n’étaient pas rares. Dans le cas présent, les raisons qui
firent agir l’évêque de Saintes ne sont pas très bien connues, mais on peut
songer à l’action d’un évêque à l’esprit réformateur. Au xv e siècle, la
réforme de l’Église, dont on débattait depuis quelques décennies, deve-
nait urgente. Toujours est-il que notre évêque tenta d’amoindrir les privi-
lèges de son chapitre, qui adressa alors des requêtes aux parlements de
1 . Texte intégra] traduit du latin, présenté et annoté par Béatrice Dansette.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1125
Bordeaux et de Paris. Les procès se succédèrent jusqu’en 1485. Mais ni
la justice civile, ni la justice ecclésiastique ne donnèrent gain de cause à
Louis de Rochechouart, qui refusa de se soumettre aux arrêts des parle-
ments. Le roi Louis XI et le pape Sixte IV durent alors intervenir en per-
sonne. Le pugnace évêque fut emprisonné à Paris, et son évêché lui fut
retiré en 1485.
Mais peu après sa libération, l’affaire rebondit, car il fallait pourvoir
l’évêché de Saintes, donc trouver un nouvel évêque. Un conseiller au par-
lement de Paris, Claude de Chauvreux, fabriqua un faux par lequel Louis
de Rochechouart lui donnait procuration pour la résignation (renoncia-
tion) de l’évêché de Saintes en faveur de son neveu, Pierre de Roche-
chouart. Celui-ci, semble-t-il, n’avait pas pris part aux ma ; ’iinations du
faussaire qui cherchait à obtenir une rémunération substan. Ile pour son
action.
On fit passer Louis de Rochechouart pour fou, mais il engagea un
procès contre son neveu en l’accusant de l’avoir spolié de son bénéfice
épiscopal. Ce procès se prolongea jusqu’en 1495, année probable de sa
mort. L’existence de notre pèlerin fut donc marquée par de graves diffi-
cultés pendant plus de trente ans.
Toutefois, l’existence de celui qui fut un des clercs importants du
royaume de France ne se résume pas à ces contentieux. Son journal de
voyage et d’autres documents nous le font connaître comme un homme
curieux, rigoureux et de grande culture étant donné la qualité de ses infor-
mations. Un des arrêts du parlement de Paris indique que sa bibliothèque
comportait deux cents livres, dont on ignore malheureusement les titres,
livres sans doute manuscrits, car l’imprimerie était encore peu dévelop-
pée. Son récit fait référence à Homère, Virgile, Fortunat, poète latin du
vi c siècle, à Bède le Vénérable, moine anglais du vin c siècle dont les écrits
encyclopédiques furent lus tout au long du Moyen Âge, à Jacques de
Vitry, évêque d’ Acre au début du xm e siècle qui rédigea une Histoire de
l'Orient. L’auteur nous apprend qu’il a lu des ouvrages sur la Terre sainte
pour s’informer avant son départ, et qu’il a poursuivi ses lectures à la
bibliothèque du couvent des Franciscains, à Jérusalem.
Nous savons par ailleurs que l’homme fut un grand lettré dont la répu-
tation s’étendait bien au-delà de Saintes. Par son journal de voyage, nous
apprenons qu’il avait pour ami le curé de l’église Sainte-Opportune à Poi-
tiers, Pierre Mamoris, maître de l’université. Celui-ci, à la demande de
Louis de Rochechouart, avait écrit un traité contre les sorciers, et le lui
avait dédié. Dans le prologue de ce traité, il faisait l’éloge de son évêque,
insistant sur sa grande culture comme sur sa piété, et soulignant qu’il
avait accompli un pèlerinage à Jérusalem.
Cette réputation de l’évêque de Saintes est confirmée par un des grands
humanistes du xv e siècle, Robert Gaguin, juriste, historien et philologue,
professeur en Sorbonne. Dans trois de ses lettres, il lui témoigne son
1 126
PÈLERINAGES EN ORIENT
estime, et il sollicite son avis sur certains de ses écrits. Ainsi que l’a noté
Camille Couderc, « nous voilà loin du plaideur obstiné et malheureux... ».
La lecture de son récit de voyage confirme cette opinion, et souligne la
diversité de sa culture : culture religieuse bien entendu, car il connaît bien
la Bible et ses commentateurs, tel Nicolas de Lyre auquel il se réfère et
qui était un des exégètes les plus appréciés de ses contemporains ; mais
aussi culture profane, dont témoigne sa familiarité avec les auteurs de
l’Antiquité, avec les chansons de geste ou les recherches érudites de son
temps, comme celles concernant l’étymologie. Sa culture est déjà celle
d’un humaniste.
Mais notre auteur est d’abord un pèlerin de son temps, en ce sens que
sa piété est très christocentrique, à l’égal de celle de ses contemporains.
Il semble peu soucieux en revanche de gagner les indulgences attachées
aux Lieux saints, car il ne les mentionne pas une seule fois. Son journal
porte témoignage d’une recherche spirituelle aux sources du christia-
nisme, du désir de vénérer les Lieux saints, et souligne le besoin du
concret et du tangible qu’éprouve tout pèlerin de son époque, ce qui est
manifeste à la lecture de sa description du Saint-Sépulcre, par exemple.
Sa piété est une illustration des sentiments religieux des hommes du
xv e siècle, non seulement rationnelle, mais aussi affective pour ce que
nous pouvons en saisir, toute tournée vers l’humanité du Christ dont il
retrouvait les traces en Terre sainte.
Tout au long de ses déplacements, Rochechouart fut un voyageur
curieux et observateur. En se rendant à Jérusalem, la plupart des pèlerins
découvrent les problèmes politiques de l 'Orient méditerranéen que se par-
tageaient au premier chef Turcs et Mamelouks. Dès le début de son récit,
lorsqu’il longe les côtes grecques en particulier, Rochechouart souligne
l’expansion des Turcs ottomans dans les Balkans. En effet, le sultan turc
Mehmed II, le conquérant de Constantinople en 1453, venait de s’empa-
rer de la majeure partie de la Morée (Péloponnèse) et de la Serbie dont il
convoitait les mines d’argent de Novo Brdo. Il était de plus devenu le
maître des côtes anatoliennes, élargissant ainsi les frontières asiatiques de
l’Empire ottoman.
Quant à Venise, Rochechouart souligne bien sa puissance maritime.
Elle assurait sans grande concurrence le transport des pèlerins en Terre
sainte. Son empire colonial, la Romanie vénitienne, constituait un réseau
de communications entre des relais économiques, depuis 1 ’ Istrie et le long
de la côte adriatique jusqu’à la Grèce et ses îles, qu’elle administrait plus
ou moins directement. Ses colonies, que Rochechouart prend soin de
relever, nécessitaient un contrôle permanent, des efforts d’organisation et
une puissance navale dont les pèlerins bénéficiaient. Cependant, sa puis-
sance était limitée par celle du sultan turc à qui elle versait un tribut. Si
elle avait renouvelé en 1454 un traité de paix avec Mehmed II, celui-ci
est à la veille d’entreprendre une guerre contre elle (1462-1470), guerre
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM — INTRODUCTION 1 127
qui lui fera perdre l’Eubée, île grecque de la mer Égée, mais lui laissera
l’essentiel de ses possessions pour quelques décennies encore.
Ensuite, les pèlerins découvrent Rhodes. Les Hospitaliers sont maîtres
de l’île depuis 1 3 1 0 et se refusent à payer un tribut aux Turcs. Ordre mili-
taire, chassé de la Terre sainte en 1291 par les Mamelouks, qui s’étaient
emparés à cette date des États latins d’Orient, les chevaliers de Saint-
Jean-de-Jérusalem restent en lutte contre l’Islam. Rhodes est un État sou-
verain qui prolongera la présence des Occidentaux dans cette région de la
Méditerranée jusqu’en 1522, date de la conquête de l’île par les Turcs.
Quant aux Lieux saints, ils se situent tous dans le plus puissant empire
musulman, celui des Mamelouks, maîtres du sultanat du Caire. Le centre
de gravité de cet empire est l’Égypte, et le sultan est considéré comme le
protecteur du calife et des lieux saints de l’Islam. Depuis le xm e siècle, la
dynastie mamelouke avait autorité et pouvoir sur un empire s’étendant de
l’Asie Mineure au désert libyen, mais sa frontière septentrionale vers le
Karaman est de plus en plus menacée par les Turcs ottomans. Les émirs
mamelouks, qui représentaient les cadres militaires et administratifs de
l’empire, élisaient l’un d’entre eux comme sultan, ce qui entraînait des
luttes perpétuelles. Bien qu’exposé aux révolutions de palais, le sultanat
du Caire reste au xv e siècle une grande puissance politique et économi-
que, contrôlant encore le trafic des épices en provenance de l’océan
Indien, à travers la mer Rouge et aux points d’aboutissement des routes
caravanières. Lorsque Louis de Rochechouart pénétre dans l’empire des
Mamelouks, les émirs se font la guerre pour régler la succession du sultan
al-Achraf Aynâl, décédé depuis le 26 février 1461, et il en décrit les
conséquences sur le voyage des pèlerins. Sa relation de pèlerinage attire
l’attention du lecteur sur les différentes forces politiques qui rivalisent
entre elles dans l’Orient méditerranéen.
Le journal de voyage s’articule autour de deux principaux moments :
la traversée du pèlerin de Venise jusqu’à Jaffa, et son séjour à Jérusalem.
Parti de Paris le 9 avril 1461, Louis de Rochechouart ne décrit pas son
trajet vers Venise. Curieusement, il reste muet sur cette ville où tant de
pèlerins séjournent pour la visiter. En revanche, il détaille sa traversée,
mêlant souvenirs érudits et légendes mythologiques, remarques d’actua-
lité et détails familiers : le mal de mer l’empêche parfois de tenir son
journal, nous dit-il. La partie consacrée au séjour en Terre sainte est mal-
heureusement incomplète. Après la relation du pèlerinage proprement dit,
l’auteur décrit les coutumes des musulmans, et à cet endroit du texte
s’achève la lecture, les dernières pages du manuscrit ayant été perdues.
Néanmoins, la majeure partie du texte a été sauvegardée. Le bouillant
évêque de Saintes nous a laissé des informations parfaitement concordan-
tes avec celles des autres voyageurs du xv e siècle. Il confirme le rôle
essentiel de Venise dans le transport des pèlerins vers Jérusalem, leur
prise en charge matérielle et spirituelle par les franciscains, la pratique
1128
PÈLERINAGES EN ORIENT
du chemin de croix à Jérusalem, et la localisation des principaux épisodes
évangéliques.
Son récit est surtout le témoignage d’un esprit observateur et curieux.
Si certaines informations lui échappent légitimement, comme celles
concernant les ruines du palais de Cnossos qu’il attribue à Dédale, son
journal de voyage figure en bonne place parmi ceux qui sont susceptibles
de retenir notre attention.
Béatrice Dansette
BIBLIOGRAPHIE : Édition du texte : couderc c., « Journal de voyage à Jérusalem
de Louis de Rochechouart », Revue de l'Orient latin, Paris, 1893, t. l,p. 1-107.
Pour approfondir : clkrmont-ganneau ch., « Le pèlerinage de Louis de Roche-
chouart », Recueil d’archéologie orientale, Paris, 1905, t. VII, p. 125-141.
Sous la direction de mayeurj m„ pietrich., vauchez a., vénardm., Histoire du chris-
tianisme, Paris, Desclée-Fayard, 1990, t. VI.
Sous la direction de mantran r , Histoire de I Empire ottoman, Paris, Fayard, 1 989.
ducellier a., doumerc B., imhaus B., miceli J. de. Les Chemins de l 'exil, bouleverse-
ment Je l’Est européen et migrations vers l 'ouest à latin du Moyen Age, Paris, Armand
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ayalon D„ Studies of the Mamluks of Egypt (1250-1517), Variorum Reprints,
Londres, 1977.
I
DE VENISE À JAFFA
PARENZO, POLA, ZARA, CANDIE, RHODES
25 mai-25 juin 1461
L’année 1461 de l’enfantement de la Vierge, le 9 avril, sous le pontifi-
cat romain de Pie II ', sous le règne de Charles VII de France, moi, Louis
de Rochechouart, je partis du pays des Parisiens vers Venise pour gagner
la Terre sainte en bateau. Là, je trouvai un navire, c’est-à-dire une galère
prête à appareiller, et appartenant au noble vénitien Andrea Contarini,
avec qui j’établis un bon contrat. Puis je pris la mer, ainsi que je vais le
raconter longuement dans ce récit.
Nous avons quitté Venise le lendemain matin après le jour solennel de
la Fête-Dieu, mais nousavons seulement parcouru un mille dans la journée
en mer Adriatique. Le 25 mai, le vent que nous attendions s’est levé, on
l 'appelle communémentpojjaj?/ en italien, c’est à mon avis zéphyr en latin.
Nous avons jeté l’ancre le mardi, attendant l’arrivée du patron qui vint au
milieu de la nuit. Le mercredi, nous avons attendu toute la journée jus-
qu’au coucher du soleil pour avoir un bon vent, le zéphyr dont il a été ques-
tion. Nous avons navigué toute la nuit, longeant les montagnes de 1 ’lstrie,
que nous avons vues de près à notre gauche, tandis qu’à notre droite se
trouvait la Marche d’Ancône. A partir de là, nous n’avons plus aperçu la
terre, la navigation fut facile, et la mer si paisible qu’aucun des pèlerins ne
fut malade. Le jeudi, avançant selon nos vœux sur une mer calme, non pas
avec la bora proprement dite mais avec un vent semblable qui soufflait,
nous avons vu à notre gauche les montagnes de 1 ’lstrie, et à droite, sans
fin, la Marche d’Ancône appartenant au pontife romain.
La province d’I strie. Le vendredi matin, nous sommes arrivés au port
de Parenzo 1 2 . Le patron envoya une barque vers la cité pour chercher de
1. Pie II, le célèbre humaniste Enea Silvio Piccolomini, fut pape de 1458 à 1464. L’une
des grandes idées de son pontificat fut l’organisation d’une croisade contre les Turcs, mais
elle connut un total insuccès.
2. Porec.
1130
PÈLERINAGES EN ORIENT
l’eau douce et du poisson frais : l’on y trouve le meilleur. La ville esl
distante de Venise de cent milles.
Dans une île se trouve un monastère élevé en l’honneur de saint
Nicolas ou saint André. Je gagnai la terre en barque pour visiter Parenzo,
cité d’Istrie de l’empire de Venise. C’est une petite cité où habitent seule-
ment des pêcheurs qui nous vendirent d’excellents poissons que nous
avons apportés sur notre navire. Nous avons attendu au large de Parenzo
jusqu’au milieu de la nuit pour larguer les amarres, et, par la grâce de
Dieu, un fort bon vent s’est levé.
Le samedi, au lever du soleil, on voyait toujours l’Istrie sur notre
gauche, et assez proche la cité de Rovigno 1 qui est sous la domination
des Vénitiens. Là se trouve le corps de la vierge sainte Euphémie. Sur
notre droite, nous ne voyions pas la terre ferme, mais une large mer au-
delà de la Marche d’Ancône. Ce jour fut très ensoleillé, la mer calme el
tranquille. De loin, nous voyions sur notre gauche plusieurs places fortes,
des cités et des tours, toutes en Istrie, appartenant aux Vénitiens, el
notamment Pola, une très belle cité. Au loin de très hautes tours apparu-
rent, construites par Roland tandis que Charlemagne 2 se rendait en Grèce
et qu’il entreprenait là même de nombreux combats. Mais à mon avis,
bon nombre d’entre eux se déroulèrent en Italie ; cependant, le souvenir
de notre Roland reste attaché à l’Istrie.
Près de Pola, des amphithéâtres sont visibles ; ils étaient à l’honneur
dans l’Antiquité, très appréciés des païens. Ce jour-là, nous avons mangé
de très bons poissons et notre patron nous entretint aimablement.
L’Esclavonie 3 ou Dalmatie. Le dimanche de l’octave de la Pentecôte
où l’on célébrait la fête de la Trinité, nous avons navigué tranquillement.
Je me levai vers la cinquième heure et contemplai la mer de tous côtés. A
notre droite, je n’ai pas vu la terre ferme bien qu’on m’ait dit que la
Marche d’Ancône était proche ; à notre gauche nous avons vu la Dalmatie
ou Esclavonie et nous sommes entrés dans le golfe de Quamero. Ce golfe
se situe là où on laisse 1 ’ Istrie au nord et où commence la Dalmatie ; il esl
très dangereux en cas de tempête, mais grâce à Dieu nous avons eu une
mer très calme et très paisible. Sur notre gauche, il y avait plusieurs îles de
Dalmatie dont la première est appelée Nya, une autre en italien Sansego el
une autre Saint-Pierre en Hyène. Nous avons vogué vers le sud avec un
vent du midi soufflant régulièrement.
1. Rovinj.
2. La localisation des thèmes épiques delà Chanson de Roland en Istrie s'appuie sur une
réalité historique, car à la fin du vin' siècle elle fut une des marches de l'empire carolingien.
3. La galère pèlerine longe la côte dalmate que l’auteur appelle indifféremment Esclavo-
nie, Sclavonie ou Dalmatie. Il s’agit donc des régions de la Croatie s'étendant de Rijéka
(Fiume) à Rotor.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1131
Le lundi 1 er juin fut un jour très ensoleillé ; naviguant calmement et
tranquillement le long d’innombrables îles de Sclavonie, nous sommes
arrivés vers la huitième heure entre deux petites îles. Là, la mer devient
plus étroite, c’est pourquoi à notre droite, presque à un mille, nous pou-
vions toucher terre. Toute la Dalmatie appartient à Venise. À notre
gauche, nous voyions continuellement les très hautes montagnes de Dal-
matie au pied desquelles se trouve une infinité d’îles dont l’une, appelée
Cerva, est très peuplée ; il y a de nombreux et fertiles pâturages. Nous
aurions pu avancer vers le large et ne pas circuler entre ces îles, mais nous
avons laissé de côté cet itinéraire car nous allions à Zara ', où nous
sommes arrivés à l’heure des vêpres. Par la grâce de Dieu, selon nos
vœux, nous avions eu un bon vent, le zéphyr, pour naviguer entre ces
îles ; nous les vîmes de près à notre gauche, mais encore plus proches à
notre droite, à proximité de Zara. À droite, se trouve le château Saint-
Michel, poste de garde de la mer Adriatique contre les pirates ; à gauche,
au pied de la montagne, se trouve la cité de Nona.
Mardi , nous nous sommes reposés au port de Zara et nous sommes des-
cendus à terre le matin pour la célébration des offices. Nous nous sommes
d’abord dirigés vers l’église Saint-Siméon qui est très majestueuse. Là,
nous avons vu le corps du glorieux prophète qui reçut le Christ au T emple ;
il est intact, à l’exception du pouce droit que la reine de Hongrie préleva.
Une grande controverse s’éleva entre les pèlerins au sujet du nom de la
cité ; mais nous avons appris par les habitants que nous avons rencontrés
qu’elle était bien appelée Zara, ce qui signifie en dalmate courant « temple
des dieux », parce qu’ils l’ont protégée depuis l’Antiquité, Vénus la pre-
mière, dont la statue fut érigée au sommet d’une colonne ; elle s’y trouve
encore. Nous sommes allés à l’église de l’archevêque qui s’appelle Sainte-
Anastasie et renferme son corps. J’ai trouvé une inscription qui disait :
« archevêque de Zara », alors j’ai noté son nom. La cité de Zara est une
petite ville, entourée de murailles de pierres, protégée par la mer depuis le
nord jusqu’à l’est, dans une contrée très fertile en céréales, vin et huile.
Toutes les provisions sont ici bon marché. La métropole de l’Esclavonie
appartient à Venise, elle était autrefois au roi de Hongrie. Une des plus
grandes maladies qui soit y sévissait, car de très nombreux lépreux se trou-
vaient au milieu d’hommes en bonne santé. Je crois que cette maladie est
très répandue ici à cause des vins qui sont très forts.
Le mercredi 3 juin , au lever du soleil, nous avons quitté le port de Zara
et navigué quelque temps entre des îles appelées Lépreuses, parce que la
mer est très étroite à cet endroit. On voyait le fond de la mer, mais il est
très dangereux d’y naviguer par temps de tempête.
1. Zara, métropole de l'Esclavonie fut en effet longuement disputée par la Hongrie et
Venise, qui en prit définitivement possession en 1409.
■
1 132
PELERINAGES EN ORIENT
Le 4 juin , jour de la fête du Corps du Christ, nous naviguions toujours
entre les îles dalmates. On voyait beaucoup de petites montagnes à droite
et à gauche, car la mer était très étroite. Nous avons peu navigué le matin,
faute de vent, mais vers midi environ un bon vent nous permit de naviguer
toute la journée. Dieu soit loué !
Le 5 juin, nous avons été poussés dans notre course par un vif zéphyr
À droite, nous avons dépassé une petite île appelée Lissa où poussent en
grand nombre les meilleurs raisins. Nous avons vu de ce côté six ou huit
îles très petites. Vers notre gauche se trouvait la cité de Lésina apparte-
nant aux Vénitiens comme l’île de Curzola renfermant une cité du même
nom ; toutes sont en Esclavonie, c’est-à-dire en Dalmatie. Il y avait aussi
sur notre droite l’île de Meleda.
Le 6 juin nous sommes entrés dans le port de Raguse '. C’est la métro-
pole de la Dalmatie, une cité petite, mais très belle, parée d’or, d’argent,
de plomb et d’étain. On dit que c’est l’antique Épidaure où naquit Escu
lape, dont nous avons vu l’épitaphe sur un tombeau.
Le 7 juin, naviguant toujours entre les montagnes dalmates, nous avons
laissé l’Apulie 1 2 sur notre droite sans pouvoir l’apercevoir à cause de la
largeur de la mer. À cet endroit, je fus très malade, c’est pourquoi j’ai peu
écrit. Dieu soit loué !
La province d’Albanie, le 8 juin. Laissant à notre gauche la Dalmatie,
la Hongrie et au-delà l’Illyrie, nous avons longé l’Albanie, dont nous
avons vu les très hautes montagnes, mais nous avons peu avancé car lè-
vent du nord-ouest soufflait. Par la grâce de Dieu nous étions tous en
bonne santé, alors que la veille nous étions anéantis à cause d’un venl
contraire. Louons Dieu ! Autour de l’heure de vêpres, arriva un vent fort
qui provoqua un grand changement de temps : l’horizon s’illumina de-
nombreux éclairs, et nous avons subi une mer déchaînée, plongés toute la
nuit dans la tempête.
Le 9 juin, la mer nous fut toujours hostile, et j’étais très malade, ce que-
montre mon journal, tandis que nous naviguions entre l’Albanie et l’Apulie
Le royaume de Grèce. Ce grand mal de mer me laissa épuisé presque-
toute une journée, mais le 10 juin je repris mes esprits. Après avoir inter-
rogé ceux qui avaient connaissance de la situation, les nouvelles étaient
1 . La république de Raguse (Dubrovnik) était en théorie une cité maritime indépendante,
mais en fait sous suzeraineté vénitienne, puis turque, car elle versait un tribut au sultan. Sa
prospérité provenait du contrôle qu’elle exerçait sur les mines d’or et d’argent de la Serbie ci
de la Bosnie. La légende d’Esculape se localisait à Epidaure, site grec de Raguse-la-VieilIc
2. Les Pouilles.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1 133
que nous avions navigué entre l’Albanie et la Sicile 1 . À notre gauche,
nous avons laissé Durazzo 2 , grande cité d’Albanie appartenant aux Véni-
tiens. C’était déjà une grande ville sous l’empereur Constantin. Nous
avons aperçu Valona qui appartient aux Turcs. A partir de là, nous avons
quitté le golfe des Vénitiens et nous avons longé la Grèce. A droite et à
gauche, il y avait d’innombrables îles qui portent des noms grecs sur les-
quels je passe. Vers l’heure du couchant, nous avons pénétré dans une
mer plus large qui ne s’appelle plus Adriatique mais Ionienne. A notre
gauche, la terre était fertile, pleine de céréales, de vignes, d’oliviers et
d’orangers doux : tout était déjà coupé et mûr. Il y avait les vestiges d’une
cité antique qui fut détruite par un dragon qui habitait dans de très hautes
collines. Il en reste quelques édifices anciens, et l’on appelle cet endroit
le rocher du Dragon. Aujourd’hui, une chapelle y a été construite en
l’honneur de la très glorieuse Vierge Marie. Là se trouve la frontière de
la latinité et commence la langue grecque, vulgaire et littéraire. A notre
droite, il y avait un nombre infini de forts sous la domination des Turcs
qui en ont pris possession depuis peu 3 , tandis qu’à notre gauche, ce sont
les possessions des Vénitiens. Nous avons vu également une cité qui s’ap-
pelle Buthrote d’après Virgile 4 .
Le 1 1 juin, nous sommes passés devant Corcyre, c’est-à-dire Corfou en
français, mais sans nous y arrêter à cause de la peste qui y sévissait. L’île
de Corcyre est une île grecque, métropole de la province du même nom
qui appartient aux Vénitiens. Il y a deux châteaux très fortifiés, perchés
dans la montagne, dont Virgile dit qu’Enée y monta. En ce temps, l’île
des Phéaciens appartenait aux Albains ; elle est longue de cent cinquante
milles, appelée Kerkyra en grec mais Corcyre en latin. Nous avons
navigué toute la journée dans la mer Ionienne qui est très vaste. A notre
droite et à notre gauche, nous avons vu la terre ferme, de très nombreuses
îles, fertiles en blé, vigne et beaucoup d’autres choses.
Le 12 juin, un vent chaud, contraire, se leva, que les Italiens appellent
sirocco ; nous n’avons pas avancé, ou très peu, et tous pour ainsi dire,
mais seulement les pèlerins, nous avons été malades.
Le 13 juin à l’aurore, grâce à un bon vent que les Italiens appellent
mistral , nous avons navigué vite et bien. A notre gauche, laissant Céphalo-
nie et Ithaque, l’île d’Ulysse, nous sommes passés devant Zante. Devant
1 . Tel dans le texte.
2. Durrës.
3. Mehmed II avait récemment agrandi l’Empire turc en s’emparant d’une partie de
l’Albanie, malgré la résistance de Georges Castriote dit Scanderbeg, et de la Morée (Pélo-
ponnèse) en 1460. Venise conservait, à la suite d’accords avec la Porte, ses possessions
de Modon et Coron.
4. L’auteur se réfère au livre III de l 'Enéide, dans lequel Virgile décrit le moment où
les Troyens abordent la cité de Buthrotum, en Épire.
1134
PELERINAGES EN ORIENT
nous, se trouvaient les îles Strophades que l’on appelle communément
Strivoli, où résident de nombreux moines grecs, appelés caloyers 1 dans
leur langue. Ils desservent une église, fortifiée car chaque jour ils subissent
les assauts des Turcs et des Sarrasins venant de Berbérie. À notre droite,
nous avons vu la terre ferme, et Ton dit que de l’autre côté se trouve la
Sicile, et au-delà, la Sardaigne. À notre gauche, à l’heure de vêpres, nous
avons quitté la Morée, province de la Grèce, apercevant les très hautes
montagnes d’Arcadie, et un très bon vent nous poussa vers une haute mon-
tagne, appelée Sapientia. Là commence l’Achaïe. Un peu plus loin, se
trouve la petite cité de Patras, où fut crucifié le bienheureux André.
Le 14 juin, nous sommes passés devant Méthoni, ville d’Achaïe que
Ton nomme Modon en français. C’est le poil réservé aux navigateurs qui
font escale, surtout les Vénitiens car il leur appartient. Mais à cause de la
peste, nous ne nous y sommes pas arrêtés et nous avons navigué toute la
nuit. Le lendemain matin, nous avons vu de très nombreux rochers près
de Méthoni sur notre gauche. Cette région est appelée impropremenl
Morée, mais il s’agit du Péloponnèse que les Turcs ont envahi. Dépassant
ensuite la ville de Coron, à notre droite, il y avait non pas la terre ferme,
mais seulement la vaste mer Ionienne.
Le 15 juin, à main gauche, nous avons laissé l’île de Delphes que les
Italiens appellent Cerigo. On y trouve les vestiges d’un temple dans
lequel séjourna Apollon quand Hélène fut enlevée par Pâris. L’île appar-
tient aux Vénitiens et est appelée en grec Kythéria, les Italiens la
nomment Cythère. Près de Cythère, nous avons vu d’autres îlots, dont
l’un nommé Ovo, parce qu’il surgissait de la mer semblable à un œuf.
Toute la journée, grâce à Dieu, nous avons eu une mer calme, alors qu’il
semblait que nous aurions dû avoir un vent contraire. Au coucher du
soleil, nous avons laissé sur notre gauche la route qui conduit à Constanti-
nople et une chapelle, dite des Saints-Anges, qui se trouve dans Tune des
nombreuses îles appartenant aux Vénitiens, comme Nègrepont, appelée
Euripe, du nom d’un philosophe, ainsi que Napoli de Romanie et le fort
Loreo. Vers ces régions se trouve THellespont 2 que les Italiens appellent
le district de Gallipoli.
[La CrèteJ Le 16 juin, quittant la mer Ionienne, nous avons navigué en
pleine mer Egée. A notre droite, nous avons vu 1 ’île de Crète vers laquelle
notre navire se dirigea en direction de la cité de Candie 3 , qui nous apparut
au loin. Nous nous sommes éloignés d’innombrables îles grecques, pos-
sessions des Vénitiens.
1. «Caloyer» est écrit en grec par l’auteur. Ce mot désigne un moine grec.
2. Nauplie, pour Romanie ; les Dardanelles, pour l’Hetlcspont.
3. Hérakléion.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1 135
Le 17 juin, vers midi, nous sommes arrivés à la cité de Candie, métro-
pole de l’île de Crète. Nous ne sommes pas descendus tout de suite à terre,
restant au port à cause de la peste qui sévissait. Le lendemain, beaucoup
de pèlerins, presque tous, descendirent vers la cité. Elle est très belle, bien
entourée de murailles, les maisons sont magnifiques et toutes construites
en pierre. Il y a de nombreuses églises grecques et latines. Cette cité est
célèbre à beaucoup d’égards, et surtout pour son vin de Malvoisie, terri-
blement fort, que l’on coupe à peine d’eau. Des marchands viennent de
toutes les parties du monde pour acheter ce vin. L’île de Crète est fertile
et produit en abondance des biens comme le bois de cyprès avec lequel
on fabrique des plafonds, des écritoires et toutes sortes de coffrets. J’ai
même vu tous les meubles d’une maison joliment confectionnés avec ce
bois fin. Dans l’île, il y a beaucoup de fruits, très savoureux. Près de la
ville de Candie, se trouvent le labyrinthe du Minotaure et la demeure de
Dédale. Nous avons interrogé les habitants, qui nous racontèrent qu’il
était facile d’y entrer avec des lanternes, mais qu’il se passait là des
choses singulières. Nous sommes restés deux jours au port de Candie.
Le 19 juin, nous avons quitté la Crète et navigué en mer Égée entre les
îles grecques, laissant les Cyclades sur notre gauche. Nous allions quitter
la Turquie quand, à l’heure de vêpres, survint un navire de pirates qui
nous pourchassa cinq heures durant. Mais, par la grâce de Dieu, il ne put
nous atteindre car le Seigneur nous envoya un bon vent, et nous avons
navigué heureusement vers Rhodes.
/ Rhodes / Le 20 juin. Autour de la huitième heure, à notre droite, nous
avons aperçu l’église de la Bienheureuse Marie de Palerme, autrement dit
Philerma. À notre gauche, se trouvaient la Turquie, Lango et le château
Saint-Pierre 1 qui sont possessions des chevaliers de Rhodes. Nous avons
abordé à Rhodes vers midi, et nous sommes descendus tous à terre,
accueillis avec bienveillance par les frères, chacun dans sa langue.
Le 21 juin, nous nous sommes dirigés vers l’église Saint-Jean pour
entendre la grand-messe. Là, nous avons vu de très précieuses reliques :
tout d’abord une épine de la couronne du Seigneur, conservée dans une
châsse de cristal qui permet de bien la voir. Les frères nous rapportèrent
que chaque année, le jour de la Parascève 2 , elle reverdissait et fleurissait
bien visiblement. Au sujet de cette épine, on rapporte que c’est celle qui
s’enfonça le plus profondément dans la tête du Sauveur, pénétrant jus-
qu’au cerveau. En outre, nous avons vu une croix suspendue qui fut
1 . Le mont Filérimos, pour Philerma ; Cos, pour Lango ; Halicamasse-Bodrum, pour le
château Saint-Pierre.
2. Le vendredi saint. Les Hospitaliers avaient ramené de Terre sainte de nombreuses reli-
ques, donnant lieu à un florilège de légendes. La cathédrale Saint-Jean-Baptiste et la cha-
pelle du grand maître conservaient chacune à Rhodes une épine de la couronne du Christ.
1 136
PÈLERINAGES EN ORIENT
confectionnée par la bienheureuse Hélène avec le bassin dans lequel le
Christ lava les pieds des Apôtres. Cette croix a transversalement deux
bras. Au-dessus de la sainte Croix, il y avait un très grand parchemin.
Nous avons également vu un des trente deniers pour lesquels le Sauveur
du monde fut vendu. Ce denier est entièrement en argent en forme de
ducat, mais plus épais, et à mon avis en le comparant à la monnaie de
France, il vaut bien six blancs 1 ; d’un côté il porte l’image de César et de
l’autre une fleur de lis. Nous avons vu une quantité de reliques que je ne
citerai pas dans ce livre.
Nous avons visité la ville de Rhodes qui est assez belle mais petite. Il
y a un énorme château, imprenable, où se trouve l’archevêque de Colos-
se 2 , mais les Rhodiens disent « de Rhodes ». Dans cette île il y a des fruits
en grande abondance, et des vins très forts : on n’en trouve pas de sembla-
ble ailleurs, et nous en avons acheté un tonneau pour la France.
Le 22 juin , au lever du soleil, notre navire navigua entre la Turquie el
la Berbérie, mais nous n’avons pas vu la terre ferme sur notre droite,
tandis qu’à gauche nous avons aperçu les très hautes montagnes de
Turquie.
Le 23 juin, nous avons navigué sans interruption, et vers midi nous
sommes passés devant Château-Rouge 3 , qui jadis appartenait à la sei-
gneurie de Rhodes, mais maintenant est entre les mains des Catalans.
Laissant à gauche la cité de Catane, qui a été engloutie par les flots, nous
sommes entrés dans le golfe de Satalie où les eaux bouillonnent et tourbil-
lonnent très fortement à cause de la profondeur de la baie. Nous avons
franchi ce golfe avec un bon vent. Il est appelé golfe de Satalie à cause
de la proximité de la ville de Satalie 4 .
Le 24 juin, jour où l’on célèbre la fête de saint Jean-Baptiste le Précur-
seur, nous avons dépassé l’île de Chypre 5 et Paphos, nous dirigeant vers
Jaffa avec un bon vent régulier ; en quittant le golfe de Satalie, nous avons
pénétré dans la haute mer à laquelle on donne des noms bien singuliers
selon sa bonne ou mauvaise fortune. A notre droite, il y avait la mer
Océane que certains appellent la Méditerranée, et je crois que c’est un
meilleur nom.
1. En France, les blancs désignaient en général des monnaies d'argent, blancs au soleil
et petits blancs.
2. Rhodes, place avancée de la chrétienté en Méditerranée orientale, appartenait à l’ordre
militaire des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem, c’est-à-dire les Hospitaliers. Chassés
de la Terre sainte en 1291 au moment de la chute des États latins d'Orient, ils s’installèrcnl
à Rhodes en 1309. L’évêque de Rhodes en 1461 était Jean Morelli et, comme tous ses prédé-
cesseurs, il portait le titre d'évêque de Colosse.
3. Castellorizo.
4. Antalya.
5. Chypre appartenait depuis le xih siècle à une dynastie franque, originaire du Poitou,
les Lusignan, qui régnèrent sur l’île jusqu’en 1489. Mais depuis 1426 Chypre était sous la
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1 137
Le 25 juin, nous avons toujours navigué vers Jaffa sans voir ni à notre
droite ni à notre gauche la terre ferme, car nous étions en plein océan, ou
Méditerranée, bien qu’à notre gauche se trouvât l’île de Chypre. Nous
avons laissé l’Europe derrière nous et l’Afrique à notre gauche 1 , nous
dirigeant vers l’Asie.
II
DE JAFFA À JÉRUSALEM
26 juin-3 juillet 1461
Le 26 juin au milieu de la nuit, nous avons aperçu la Terre sainte, et
peu après, la tour de Joppé, appelée communément Jaffa. Le patron
envoya deux personnes à terre qui se rendirent à Ramleh auprès de l’émir
du sultan pour demander les sauf-conduits. Il écrivit une lettre au père
gardien des frères mineurs pour obtenir des ânes et autres choses néces-
saires. A propos de la situation de la Terre sainte et de la région, nom-
breux sont ceux qui ont écrit et parlé sur ce sujet avec discernement, et
nous avons notamment les écrits du très vénérable Bède 2 , bien qu’à son
époque je ne croie pas que Joppé fût en ruine puisqu’elle a été fondée par
les chrétiens. Elle a été détruite par le sultan ou par Godefroy de Bouil-
lon 3 . Deux petites tours seulement subsistent qui ressemblent à un
pigeonnier sur une colline dominant la Méditerranée. Nous avons dû
attendre au port. Sur notre droite, il y avait un petit îlot rocheux où le
prince des Apôtres, le bienheureux Pierre, pêchait. Le patron nous rap-
porta que l’on y voyait la trace du pied de l’apôtre. A notre gauche appa-
raissaient des rochers, et l’on disait qu’ Andromède 4 avait été ligotée à
l’un d’eux. Au pied de Jaffa se trouvent de nombreuses grottes rocheuses
d’où furent extraites les pierres avec lesquelles on construisit la cité.
Aujourd’hui, elles abritent les pèlerins.
Le 27 juin, toujours au port, nous attendions des nouvelles des envoyés
de notre patron. Nous étions las et épuisés par les flots, car la Méditerra-
née est toujours agitée et hostile, et parce que notre galère avait été très
secouée. Cependant, pour nous consoler nous avions la vue de la Terre
sainte sous nos yeux. Les Sarrasins nous vendirent de très bons fruits, très
suzeraineté du sultanat du Caire, et connaissait une guerre de succession au trône depuis
1460.
1. Tel dans le texte.
2. Bède le Vénérable (674-735) fut un moine anglais, auteur de nombreux ouvrages
parmi les plus lus du Moyen Âge, en particulier une description des Lieux saints, qui était
un abrégé du récit de pèlerinage à Jérusalem de l’évêque français Arculphe.
3. Élu roi de Jérusalem, le 27 juillet 1099, à l’issue de la première croisade et de la prise
de Jérusalem, Godefroy de Bouillon prit seulement le titre d’avoué du Saint-Sépulcre.
4. Au large de Jaffa, les légendes mythologiques comme celle de Persée et Andromède
voisinaient avec les traditions évangéliques se rapportant à l’apôtre Pierre.
1 138
PÈLERINAGES EN ORIENT
frais, des prunes, des figues, des melons que nous prenions en quantité
pendant tout ce temps, pour nous rafraîchir. J’ai regardé le lever du soleil
et j’ai constaté que Jaffa n’était pas dans l’axe du soleil levant, mais entre
l’orient et le sud, plus proche cependant de l’orient. Ce jour-là, notre
pêcheur captura de bons poissons près de l’endroit où pêchait le bienheu
reux Pierre.
I Jaffa j Le jour des apôtres Pierre et Paul, nous nous sommes enlm
rendus au port de Jaffa où nous fûmes dénombrés selon l’habitude
comme du bétail, avant d’aller dans des grottes creusées à la main et dont
la cité de Jaffa est pourvue depuis longtemps. Il y a de très nombreuses
grottes côte à côte ; on dit qu’elles servaient d’entrepôts aux marchands
dans l’Antiquité. Aussitôt à terre, nous fûmes tous comptés par un Sarni
sin qui se disait scribe du sultan. Il y avait également le grand truchement
du sultan qui servait d’interprète, et dont le nom était Callilus, c’est-;i
dire Kalil. Celui-ci n’avait pas bien appris l’italien, mais il avait avec lui
deux ou trois brigands qui connaissaient l’italien et l’allemand : l’un s’ap
pelait Abdelcade, ce qui signifie au service de Dieu, l’autre Mahomet. Ils
étaient côte à côte sur des ânes, attendant la répartition des pèlerins
Pendant cette répartition, une dispute s’éleva entre les âniers qui voulaicm
obtenir des pèlerins. Le nom de mon ânier était Abplasis ; il me donna
une bonne mule sur laquelle je grimpai. Il en fut de même pour les autres
pèlerins, et nous formâmes plus ou moins un cortège. Puis nous avons
dirigé nos pas vers Ramleh. Nous avons vu tout d’abord les ruines de
la cité de Jaffa, autrefois défendue par une forte et longue enceinte qui
l’entourait très largement. Elle fut construite par Godefroy de Bouillon,
mais Saladin 1 la détruisit. En avançant, nous vîmes la terre des Philistins
où elle se situe. C’est une région plate, faite pour produire, remplie de
melons, citrons et concombres. L’eau est rare, il y a des puits profonds où
l’on puise de l’eau en faisant travailler avec habileté des chameaux. Nous
vîmes plusieurs églises détruites, et nous passâmes par un endroit appelé
Jasur. Jadis il y eut de belles églises élevées en l’honneur de la Bienheu
reuse Marie. En nous approchant de Ramleh, nous avons vu des terres
abondantes et fertiles en vin et fruits, regorgeant de tous les produits de
la terre. Nous avons laissé l’Égypte, Le Caire et Alexandrie, Acre, Naza
reth, le mont Carmel, le mont Thabor et plusieurs lieux très saints aux
quels il sera fait référence plus avant.
/ Ramleh ] Près de Ramleh, à environ un demi-mille, nous sommes des
cendus des ânes et avons pénétré à pied dans la ville. Nous avons été
1 . Saladin fut le grand sultan ayyubide d’Égypte ( 1 171-1 192) qui s’empara de Jérusalem
le 2 octobre 1187.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1139
envoyés à l’Hôpital 1 qui était desservi par les frères mineurs pour rece-
voir les pèlerins ; il est très adapté à cela, construit selon la mode orientale
sans côté. Il ne ressemble à rien de ce qu’on trouve en Occident où toutes
les maisons sont couvertes de tuiles, alors qu’ici elles sont recouvertes de
terre compacte. Dans cet hôpital, il y a une citerne pour recueillir l’eau de
pluie, car il ne pleut que très rarement en Judée. À Ramleh, des Sarrasins
vinrent pour notre approvisionnement ainsi que des chrétiens de la Cein-
ture, qui nous apportèrent tout ce qui est nécessaire comme pommes
douces, prunes, amandes et du bon raisin noir, mais nous ne trouvâmes
pas de vin. Ils nous vendirent en outre des nattes de jonc parce qu’il n’y
avait pas de lits, étant donné que la coutume orientale est de dormir par
terre. Nous nous sommes reposés toute la nuit.
Le matin, le père gardien de l’ordre des frères mineurs célébra la messe
à l’aurore dans un autre portique puisque à l’hôpital il n’y avait pas
d’église. Au moment de l’offertoire, le père gardien nous fit de nombreu-
ses recommandations. Tout d’abord, il a absous ceux qui étaient entrés en
Terre sainte sans licence pontificale, ensuite il nous a exhortés à l’amour
fraternel et à l’abandon de toute haine ; en troisième lieu, concernant les
périls rencontrés habituellement par les pèlerins, il allait de soi que nous
devions nous déplacer tous ensemble en prenant garde à nos bourses, et
que nous devions cacher notre vin, parce que les Sarrasins l’apprécient
beaucoup ; quatrièmement, nous devions distribuer des faveurs en
échange des injures qui nous seraient faites, et encore beaucoup d’autres
indications qui ne sont pas rapportées dans ce livre. Une fois la messe
achevée, nous quittâmes l’Hôpital et la cité, remontant sur nos ânes en
dehors des portes de la ville.
[Lydda] Nous sommes arrivés à Lydda par une route droite et plane
bordée d’arbres à fruits. Nous nous sommes rendus, à travers le pays des
Philistins, à l’église Saint-Georges, où nous avons vu la pierre sur laquelle
on lui trancha la tête. Autrefois l’église était très belle et d’une construc-
tion majestueuse, mais maintenant elle est en ruine. Les Grecs la desser-
vent et une mosquée de Sarrasins lui est contiguë. Depuis l’église Saint-
Georges, nous avons repris la route de Ramleh toute la journée.
Le jour suivant, I" juillet, nous nous sommes reposés à Ramleh. Nous
n’avons pu aller à Jérusalem à cause de la guerre des Sarrasins, qui rendait
1 . Les frères mineurs étaient établis à Ramleh depuis 1 290. Ils avaient reçu en 1403 l’Hô-
pital fondé par les Hospitaliers à l’emplacement d'un ancien caravansérail. Ramleh était un
centre de commerce important au xv e siècle, et représentait la première et véritable halte des
pèlerins en Terre sainte. Le père gardien qui les accueillait prononçait toujours, au cours de
la première messe, un sermon accompagné de recommandations bien nécessaires aux pèle-
rins, en général totalement ignorants des mœurs et des coutumes locales. Il donnait en outre
une absolution collective à ceux qui s’étaient rendus aux Lieux saints sans autorisation pon-
tificale, l’obligation de se la procurer étant largement tombée en désuétude.
1 140 PÈLERINAGES EN ORIENT
les routes peu sûres. À ce sujet, il faut savoir qu’au moment où nous
accomplissions notre pèlerinage en Terre sainte, le sultan, mort depuis
quarante jours, était enterré. De nombreux Sarrasins voulaient élire sultan
son fils contre la coutume du pays, pratiquée par des seigneurs, anciens
chrétiens convertis que l’on appelle Mamelouks, ce qui en syrien veut
dire « armé ». Au sujet de l’insurrection des Mamelouks ', qui sont les
maîtres de toute cette terre, ils voulaient que l’un d’entre eux fût élu
sultan, et le seigneur de Damas était le premier à mettre ses droits en
avant. La région était remplie de gens en armes, et beaucoup d’Arabes
les redoutaient. Nous avons attendu toute la nuit. Ce jour-là, les enfants
sarrasins nous apportèrent des branches d’épines semblables à celles dont
fut faite la couronne du Christ. Ce ne sont pas des joncs marins comme
ceux qui annoncent un mauvais automne, mais ce sont des branches épi-
neuses comme celles des buissons du pays, de couleur blanche, sembla-
bles à celles que nous avons vues à Rhodes.
Le 2 juillet, vers cinq heures du matin, nous avons quitté Ramleh précé-
dés de notre truchement et guide, Kalilo, et nous allâmes jusqu’au centre
de la ville que nous n’avions pu voir précédemment parce qu’il nous avait
toujours été interdit. C’est une belle ville, possession du sultan. Il y a une
église grecque, et les chrétiens de la Ceinture, payant le tribut, y sont
nombreux. Cette ville, située dans le pays des Philistins, regorge de fruits
et des biens de la terre. En arrivant aux portes de la ville, nous avons
trouvé nos âniers qui nous attendaient pour nous faire monter sur nos
ânes, et nous nous sommes dirigés vers Jérusalem. Passant à travers le
pays des Philistins où il y avait des champs remplis de melons, de citrouil-
les, de concombres, de mûriers et de nombreux produits de la terre. Nous
avons dépassé Béthumbe 1 2 , ancien château des Philistins. Là commence
une région de montagnes et de collines. A partir de Béthumbe, nous avons
marché à travers les monts sur une route difficile et pierreuse vers le
bourg d’Emmaüs où les disciples reconnurent le Seigneur à la fraction du
pain. Il y a une église en ruine où fut enseveli Cléophas. Le château fui
démoli, il n’en reste que des ruines, dont on vient de parler. A partir
d’Emmaüs, la route pour se rendre à Ramatha est très resserrée entre les
montagnes et difficile, située entre les monts d’Éphraïm. Joseph d’Arima-
thie est né à Ramatha, ainsi que le dit de Lyre 3 . Là se trouve le tombeau
de Samuel, et jusqu’à ce jour, les Sarrasins appellent cet endroit Saint-
1. Le pouvoir du sultan, malgré les tentatives de quelques-uns, n’était pas un pouvoir
héréditaire. Celui-ci était choisi parmi les Mamelouks, devenus la classe militaire diri
geante. À l’origine, ils formaient la garde personnelle des sultans ayyubides, constituée
d’esclaves turcs. Si les émirs mamelouks élisaient les sultans, ils les renversaient tout aussi
facilement.
2. Ce lieu n’a pas été identifié.
3. Nicolas de Lyre fut un exégète franciscain (1270-1340) qui composa un commentaire
complet de la Bible, très célèbre au Moyen Âge.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1 141
Samuel, comme il est écrit au livre II des Rois, chapitre xx. Le bourg
d’Emmaüs est distant de six milles de Jérusalem. Après le Déluge, l’arche
de Noé reposa plusieurs années dans cette cité d’Arimathie. Le père
gardien nous montra depuis cet endroit le mont des Oliviers.
III
VISITE DE JÉRUSALEM ET DE SES ENVIRONS
4-18 juillet 1461
Avançant entre les montagnes, sur une route difficile, nous montions
vers Jérusalem, laissant à notre droite l 'Égypte et à notre gauche Samarie.
Ayant hâte d’arriver à Jérusalem, à une distance d’un demi-mille à peu
près, nous sommes descendus à terre pour voir la sainte Jérusalem. Nous
sommes entrés dans la sainte Cité précédés du patron, du gardien, du tru-
chement et des interprètes. Je n’ai pas pu savoir le nom de la porte par
laquelle nous sommes entrés. Après avoir pénétré dans la sainte Cité, on
nous conduisit en premier lieu devant les portes closes du Saint-Sépulcre.
C’est une très belle église, ressemblant à une cathédrale, construite en
pierre, et avec beaucoup de marbre. Elle a un très beau clocher à gauche,
semblable à une tour. Cette église a vraiment un bel aspect extérieur. Le
portail est sculpté, et j’ai pu seulement reconnaître deux tableaux : pre-
mièrement, Marie-Madeleine baisant les pieds du Seigneur, et ensuite
l’image du Christ marchant avec des palmes vers la sainte Cité. Ce portail
est double, fermé par une partie supérieure et inférieure, que nous appe-
lons communément chez nous « crapaud ». La partie supérieure, fermée
par un volet de bois, est marquée aux armes du sultan. Devant la porte, se
trouve une place peu large, longue, où il n’y a rien à signaler, si ce n’est
un pavement de marbre au milieu duquel est insérée une dalle où le Christ
Jésus se reposa alors qu’il portait la Croix. Après cela, nous fûmes
conduits à l’Hôpital des pèlerins, qui n’est pas celui de jadis destiné aux
pèlerins, mais un hôpital récent acquis par les frères mineurs, médiocre-
ment adapté à la venue des pèlerins, mais pas au point de celui de Ramleh,
sans eau, ni citerne.
/ La Voie douloureuse] Le 4 juillet. Les frères mineurs sont venus au
point du jour pour nous faire accomplir les pérégrinations de a sainte
Cité, précédés tout d’abord de frère Laurent de Sicile, de l’ordre des frères
mineurs, du patron, d’un truchement, et nous fûmes guidés de place en
place '.
1. Il s’agit des stations du chemin de croix dont la pratique s’est développée à Jérusalem
dès le xiv' siècle, sous l’influence des frères mineurs. Le « chemin rectiligne » que suivent
les pèlerins représente la Voie douloureuse. Ces pérégrinations se déroulent selon un ordre
bien établi au xv e siècle : maison de Véronique, maison du mauvais riche, Trivion, lieu de
1 142
PÈLERINAGES EN ORIENT
Nous sommes passés d’abord devant la maison de Véronique qui tendit
au Christ marchant vers son sacrifice un voile de lin sur lequel la sueur
imprégna sa très sainte Face. Ce linge est maintenant honoré à Rome. À
partir de cet endroit, nous avançâmes un tout petit peu jusqu’à la demeure
du riche qui refusa quelques miettes à Lazare. Ensuite nous gagnâmes un
carrefour où les Juifs réquisitionnèrent Simon. De là, toujours en avan-
çant pas à pas vers une autre voie toute droite où la Bienheureuse Vierge
Marie rencontra le Christ conduit au sacrifice, se trouve une église en
ruine appelée Sainte-Marie-du-Spasme. Toujours sur ce chemin rectili-
gne, se trouvent deux petits arcs érigés par la bienheureuse Hélène dans
lesquels sont enchâssées deux pierres de marbre blanc : l’une en souvenir
de l’endroit où s’assit Pilate, l’autre en souvenir de la condamnation du
Christ. De là, assez proche à droite, se trouve la maison où la Bienheu-
reuse Vierge est née, et où elle apprit à lire.
Puis de là nous sommes allés à la maison de Pilate où le Christ fut,
injustement et à la hâte, condamné au supplice de la croix. Aujourd’hui
cette maison paraît bien pauvrement construite, et je ne sais si elle était
ainsi autrefois, cependant elle est suffisante pour un juge. De là, à main
gauche, dans un endroit en hauteur, sur une éminence, se trouve la maison
d’Hérode, qui à présent est encore couverte de marbre noir et blanc, et
paraît bien, à première vue, ressembler à la demeure d’un roi ; quoi
qu’elle fût, elle est très belle, peu longue mais haute comme un arc. À
proximité, se trouve la maison de Simon le lépreux où le Christ remit à
Marie-Madeleine ses péchés. De là, nous fûmes conduits le long de cette
voie droite à la piscine probatique qui est contiguë au temple de Salomon,
et à côté de la porte Saint-Étienne, ainsi appelée parce qu’à cet endroit le
saint marcha vers son martyre. Cette piscine probatique montre des ruines
anciennes, et l’endroit se présente comme une large fosse. L’été il n’y a
pas d’eau, mais l’hiver, je crois qu’il doit y avoir l’arrivée des eaux.
[Val de Josaphat/ Nous sommes donc sortis par la porte Saint-Étienne,
et nous avons trouvé des chameaux en quantité chargés de marchandises
diverses, bois, herbes et autres choses nécessaires aux habitants. Nous
sommes descendus dans le val de Josaphat, jusqu’à l’endroit où saint
Étienne fut lapidé. La terre est nue, et rien ne distingue cet endroit si on
ne connaît pas le passé. En descendant au fond du val de Josaphat, nous
la Pâmoison de la Vierge, maison de Pilate, maison d’Hérode et porte Saint-Étienne. Cet
itinéraire à stations comportait des indulgences que ne mentionne pas notre auteur, car elles
figuraient dans les guides destinés aux pèlerins. En raison des rapports difficiles avec la
population locale, cette « marche à la suite du Christ » s’accomplissait du Calvaire au Pré
toire, au heu de suivre les stations dans l’ordre chronologique du Prétoire au Calvaire, tel
que le reproduira le chemin de croix en Occident à partir du xvi e siècle. Par cette pratique
de piété née à Jérusalem, les Franciscains voulurent inciter les pèlerins à méditer « méthodi-
quement » la vie du Christ.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1 143
sommes arrivés au tombeau de la Bienheureuse et très glorieuse Vierge
Marie. On descend quinze marches sous terre au pied du mont des Oli-
viers, à l’orient et à l’ouest depuis le mont Sion. Nous y descendîmes tous,
et priâmes avec humilité, tenant des chandelles dans nos mains parce que
l’endroit est très petit et très obscur. Le tombeau de la Vierge est en
marbre et, dans ce lieu étroit, il y a un seul autel. Quoique la chapelle soit
entièrement souterraine, elle est assez longue mais peu large, et à mon
avis, l’escalier qui y conduit est la plus belle partie de cette très sainte
église. Les Sarrasins eux-mêmes vénèrent ce très saint sépulcre avec une
très grande dévotion.
En sortant de cette très sainte église, nous contemplâmes un peu la
vallée de Josaphat et le torrent du Cédron. Notons que ce torrent est à
sec ; c’est seulement en hiver ou lorsqu’il pleut que les eaux pluviales
descendent du mont Sion et du mont des Oliviers, mais en été aucune eau
souterraine ne s’en écoule ; il reste seulement quelques flaques d’eau. Il
y a un pont, car la vallée est profonde, resserrée et assez étroite. Dans
cette vallée, se situe le domaine de Gethsémani où il y avait dix ou douze
maisons dont une seule reste aujourd’hui. Au-delà de Gethsémani, se
trouve le tombeau d’Absalon ', très digne d’intérêt. Mais selon Bède,
auquel je me suis référé, c’est la tombe du roi de Josaphat dont la vallée
porte le nom, parce qu’Absalon est mort au-delà du Jourdain. Des blocs
de pierre ont été disposés en tas au-dessus des morts, et les frères disent
les avoir vus.
[Le mont des Oliviers J Quittant la vallée de Josaphat, nous sommes
montés au mont des Oliviers, et on nous montra d’abord le lieu où le
Christ pria son Père, en disant : « Père, si c’est possible... » C’est une
grotte peu vaste, étroite et profonde. Je crois que les pierres tombales dis-
posées tout autour, comme à Gethsémani, en ont été extraites. De là, nous
sommes allés dans le jardin où se tint le Christ avec ses disciples quand
Il fut arrêté par les Juifs. Ce jardin n’est pas cultivé aujourd’hui, il est
entouré d’un muret de pierres sèches, semblable à ceux des autres jardins
voisins. C’est le lieu où le Christ alla vers les Juifs en disant : « Qui cher-
chez-vous ? » De là, à environ quatre pas, se trouve l’endroit où Pierre
sortit son épée et trancha l’oreille de Malchus ; je crois que ce lieu est
semblable à ce qu’il était quand cet événement se déroula. Là se trouve
le mur qui empêcha Malchus de fuir et d’éviter l’épée de Pierre puisqu’il
y était adossé. Ce mur a un aspect très ancien, et il pouvait se présenter
de la sorte du temps du Christ, ainsi que l’église qui a été édifiée à cet
endroit. Puis nous sommes allés vers le lieu où le Christ ordonna aux dis-
ciples de demeurer et de prier. Les Apôtres restèrent donc là, au-dessus
1 . La vallée de Josaphat renferme plusieurs tombeaux juifs, dont, selon la tradition, celui
d’Absalon, le fils ingrat de David.
1 144
PÈLERINAGES EN ORIENT
d’un immense rocher enfoncé dans la terre, et s’endormirent parce que
leurs paupières s’alourdissaient de sommeil.
Nous avons gravi encore le mont des Oliviers, où restent de très vieux
oliviers, et les frères mineurs disent qu’à leur avis, ce sont des arbres qui
datent du temps du Christ. De là, nous sommes allés dans un endroit sacré
où l’on croit que la Vierge Marie donna sa ceinture à saint Thomas avant
de s’élever au ciel. Là se trouve l’endroit où le Christ pleura sur la cité,
en disant : « Si vous saviez... » Assez près de là, on dit que se trouve le
lieu où les anges vinrent avec des palmes arracher la Vierge aux troubles
de ce monde. Là les pèlerins reçoivent des palmes, comme c’est l’usage.
Alors, nous montâmes au sommet du mont des Oliviers, et nous vîmes
une citadelle en face de nous : c’est bien sûr celle de Jérusalem. Nous
eûmes une longue explication au sujet de la cité antique et moderne. Droit
devant nous, se tenait le temple de Salomon qui, dans l’Antiquité, était
d’une étonnante grandeur ; aujourd’hui, il est divisé en trois mosquées,
c’est pourquoi ma voix en tremble, et je ne peux tenir ma plume pour en
parler plus longuement. Que les chrétiens regardent et pleurent quand ils
s’en approcheront !
En regardant depuis le mont des Oliviers en direction du Temple, se
trouve Bethléem où Jacob vit une échelle dans les cieux. L’emplacement
du Temple est petit, et aujourd’hui il y a une mosquée de Sarrasins avec
une seule coupole selon l’habitude. Les frères nous dirent de regarder les
lampes du temple de Salomon, parce qu’on ne pouvait pas s’en approcher
de plus près. Nous vîmes la Porte Dorée par laquelle le Christ entra à
Jérusalem le jour des Rameaux et des Palmes. Elle est dite « dorée » parce
qu’elle est faite en cuivre. J’en ai vu de grands morceaux arrachés ; en
effet, quand les pèlerins le peuvent, ils s’en servent comme présents.
Aujourd’hui, cette porte est close, obstruée par des pierres et du ciment.
Les Sarrasins disent que si on l’ouvrait, il y aurait des déprédations et
qu’elle serait détruite.
En montant au sommet d’une colline, les frères nous montrèrent, à
droite, l’endroit que l’on appelle Galilée. Je ne sais comment, mais les
frères mineurs disent que toutes les indulgences qui étaient en Galilée 1
ont été transférées ici afin de ménager la peine des pèlerins. Là, il y a une
ouverture fermée par un rocher, par laquelle on descend sous terre. A
notre droite, se trouve une très sainte et très vénérable église où le Christ
monta aux cieux. Au milieu de l’église, une chapelle renferme une pierre
qui porte visiblement les traces très saintes du pied du Sauveur, qui nous
les laissa en montant au ciel, à la droite du Père. Là, les pèlerins prièrent
avec une très grande vénération ; les Sarrasins vénèrent aussi ce lieu, et
1 . Il ne s’agit pas de la Galilée, mais d’une colline sur le mont des Oliviers où les Apôtres
virent le Christ après sa Résurrection. Les pèlerins se trouvent dans la basilique de l’As-
cension.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1 145
ils se prosternèrent ici. Il faut noter que Bède dit que les traces de pas du
Christ sont dans la terre meuble, et que même si la terre est cultivée, les
marques de pas réapparaissent toujours. Celles que nous avons vues
étaient tracées dans la roche dure. Dans cet endroit, on officie rarement,
mais pour fêter le jour de l’Ascension, les chrétiens se rassemblent tous
dans ce lieu très sacré. Latins, Arméniens, Grecs et Indiens. Près de ce
très saint lieu, à peu près à dix pas, se trouve une chapelle où repose sainte
Pélagie.
De là, nous sommes allés à l’endroit où les Apôtres composèrent le
Symbole '. C’est maintenant un champ, bien que seuls quelques restes
d’une chapelle soient visibles, gardés par un Sarrasin.
En descendant le mont des Oliviers, du côté de Jérusalem, se trouve le
lieu où le Christ fit le « Notre Père ». Cependant, frère Laurent me dit
qu’à son avis cette prière fut faite près du mont Thabor.
Ensuite, nous sommes allés là où la Bienheureuse Vierge Marie, après
l’Ascension de son Fils notre Seigneur, vint se reposer seule et s’asseoir
après la visite des Lieux saints. Il y a là un petit rocher que nous sommes
allés vénérer.
En descendant dans le val de Josaphat, nous sommes passés devant le
village de Gethsémani et le tombeau d’Absalon au milieu de la vallée.
Nous nous sommes rendus à l’endroit où l’on dit que Jacques le Mineur
demeura trois jours après la Passion du Christ sans manger ni boire
jusqu’à ce qu’il apprenne la Résurrection. Le Christ ressuscité lui apparut,
disant : « Lève-toi, Jacques, parce que le Fils de l’homme est ressuscité. »
Dans ce lieu, se trouvent les tombes de Zacharie, de Baruch, creusées
dans la paroi rocheuse.
[Le mont Sionj Puis, de là, nous avons gravi le mont Sion 1 2 où se trou-
vent une petite église et le couvent des frères mineurs. Dès que cela fut
possible, les frères mineurs célébrèrent une grand-messe. Une fois
achevée, nous fîmes une procession en direction du grand autel, situé à
l’endroit où le Christ célébra la dernière Cène avec ses frères et ses disci-
ples. Il y a là une peinture reproduisant la Cène. A droite, se trouve le lieu
où le Christ lava les pieds des disciples ; il y a un autel et une peinture
figurant la scène.
En sortant de l’église, nous sommes allés vers l’endroit où se
tenaient les Apôtres quand l’Esprit saint descendit sur eux. Le duc
1 . Le Symbole de la foi ou Credo.
2. Les frères mineurs s’installèrent sur le mont Sion, au lieu du Cénacle, dès 1230 sous
le pontificat de Grégoire IX. Mais c’est seulement en 1309, par un firman du sultan
mamelouk, qu’ils reçurent le droit d’y résider officiellement, à la suite de négociations
diplomatiques engagées entre le roi de Naples, Robert d’Anjou, et le sultan du Caire pour
l’achat de terrains en leur faveur.
1146
PÈLERINAGES EN ORIENT
de Bourgogne 1 a commencé ici à édifier une très belle et remarquable
chapelle, que l’on appelle chapelle du Saint-Esprit, mais il y a plus
de cinq ans, et les infidèles et perfides Sarrasins l’ont pillée et détruite
de fond en comble.
De là, nous sommes descendus dans le petit cloître du couvent. Il y a
une petite chapelle à l’endroit où le Christ apparat à Thomas de Didyme.
Ces lieux saints sont dans l’église des frères mineurs. Plus avant, se
trouve une maison avec un grand pavement, là où le Christ envoya ses
disciples en leur disant : « Allez dans la ville vers une certaine... » Cette
maison était grande à l’époque du Christ, située au sommet du mont Sion.
Les Anciens disent que, dans l’Antiquité, se trouvait à cet emplacement
le château de David qui renfermait l’arche d’alliance. Dans l’église, nous
sommes allés à l’endroit où fut rôti l’agneau pascal. Ce lieu est aujour-
d’hui contre le mur de l’église à droite, et dans l’Antiquité il était dans la
maison, de plus on voit une pierre dont on dit qu’elle servit à rôtir
l’agneau. Puis nous avons gagné un endroit proche où fût enterré le bien-
heureux Etienne. Assez près de là, se trouve une pierre où s’assit le Christ
quand II prêchait à ses apôtres au moment de quitter ce monde pour
rejoindre le Père, et après avoir mangé l’agneau de la Pâque. Il y a là une
autre pierre où se tenait la Mère du Christ.
De là, on se rend, en direction de Jérusalem, à l’endroit où la Vierge
Marie demeura quatre ans après la Passion de son Fils. Tout près, se
trouve le lieu où le sort désigna Matthias 2 . Quatre pas plus loin, toujours
vers Jérusalem, se trouve l’endroit où, dit-on, Jean l’Evangéliste célébra
la messe pour la Vierge Marie. Ce lieu est situé entre le mont Sion et la
maison de Caïphe où se fit la division des disciples et des Apôtres.
Depuis le couvent des frères au mont Sion jusqu’à la maison de Caïphe,
il y a vingt-cinq pas. Ce sont les Arméniens catholiques qui gardent cette
maison. Une chapelle s’y trouve avec un grand autel fait d’une pierre
digne de respect qui y fut déposée ; de très grande dimension, cette pierre
a dû inquiéter les saintes femmes qui ont dit : « Qui roulera pour nous la
pierre en arrière... » Moi, je crois, c’est mon avis, que vingt-cinq femmes
n’auraient pas pu la rouler. Cette pierre est brute, rugueuse, faite d’une
roche dure. Les Arméniens ne permettent pas que l’on en prenne des mor-
ceaux, pour ne pas la diminuer, et les frères ne pourront jamais en avoir,
à ce qu’ils nous ont dit.
Assez près, à main droite, se trouve un grand autel dans un endroit res-
serré. C’est le lieu que l’on appelle la prison du Christ, où il demeura
1. Le duc de Bourgogne, Philippe le Bon, s’intéressa à divers titres à l’Orient : projets
de croisade, traités, envoi d’ambassadeurs, voire d’espions, comme Bertrandon de la Bro-
quière. Il distribua en outre de larges aumônes aux frères mineurs. En 1460, la population
musulmane venait en effet de détruire cette chapelle du Saint-Esprit consacrée au souvenir
de la Pentecôte et édifiée grâce à ses dons.
2. L’apôtre qui remplaça Judas.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1 147
toute une nuit, attendant d’être conduit auprès de Pilate au lever du jour.
Là, en outre, se trouve la colonne de marbre où, dit-on. Il fut attaché ;
cette chapelle est appelée chapelle du Saint-Sauveur.
Ensuite nous avons quitté la maison de Caïphe, descendant le mont
Sion vers la vallée de Josaphat jusqu’à l’endroit où les Juifs voulurent
enlever le corps de la Vierge qui venait de mourir, comme beaucoup le
racontent. Je ne sais si c’est vrai.
De là, nous fûmes conduits vers la maison d’Anne, et nous quittâmes
la route qui conduit à la ville par la porte de Saturne 1 . Il y a dans la maison
d’Anne une chapelle gardée par les Arméniens, appelée chapelle des
Saints-Anges.
Puis, nous fûmes conduits où Pierre pleura amèrement. Cet endroit est
circulaire parce que dans l’Antiquité une chapelle ronde y fut édifiée,
dont il reste à peine quelques ruines aujourd’hui. Et, en regardant vers la
sainte Cité, on nous montra une porte par laquelle, dit-on, la Vierge entra
au Temple pour y présenter l’enfant Jésus. Nous avons vu ce lieu de l’ex-
térieur de la cité, parce que le Temple aujourd’hui est contigu au mur
d’enceinte de la ville.
Le même jour, à l’heure de vêpres, on nous conduisit au très Saint-
Sépulcre du Seigneur. En venant du mont Sion, vers la sainte Cité, on
trouve d’abord l’église de Saint-Jacques-le-Majeur, qu’Hérode fit décapi-
ter. Là se trouve une très sainte église qui est gardée par des Arméniens
en très grand nombre. Ensuite, sur une route toute droite, on voit le lieu
où le Christ apparut aux trois femmes.
/ Basilique du Saint-Sépulcre, la procession] Nous nous sommes
rendus devant les portes du Saint-Sépulcre. Nous avons été comptés un à
un, introduits, puis enfermés pour toute la nuit. Le père gardien nous ras-
sembla dans la chapelle de la Bienheureuse Marie et nous fit un sermon.
Il nous exposa les raisons de la sainteté des lieux. Nous les visitâmes avec
des larmes et un cœur meurtri. Les frères organisèrent la procession, et
nous avançâmes en suivant un ordre 2 . On nous montra d’abord les lieux
saints qui sont dans la chapelle de la Bienheureuse Marie : le lieu où l’on
croit pieusement que le Christ ressuscité apparut à la Vierge, sa mère ; en
son honneur fut édifiée cette chapelle. A main droite de cette chapelle, il
y a une arcade dans laquelle se trouve une partie de la colonne de la fla-
1. Ce lieu n'a pas été identifié.
2. La procession des pèlerins à l’intérieur de la basilique du Saint-Sépulcre était
conduite par les Mineurs selon un ordre bien établi au xv e siècle, destiné à rappeler la
Passion du Christ et sa Résurrection : chapelle de l’Apparition du Christ à sa Mère, cha-
pelle de la Sainte-Croix, chapelle de Marie-Madeleine, prison du Christ, chapelle de la
Division des vêtements, chapelle de l’Invention de la Croix, église Sainte-Hélène, chapelle
des Impropères ou du couronnement d’épines, le Golgotha, lieu de la Crucifixion, le lieu
de la Pierre de l’Onction, et enfin le tombeau du Christ. Le chemin de croix s’achevait
donc au Saint-Sépulcre, terme de la Passion.
1148
PÈLERINAGES EN ORIENT
gellation provenant de la maison de Pilate. Cette colonne est en marbre,
de couleur rougeâtre, pas très importante comme grosseur. J’en ai vu une
autre à Rome dans l’église Sainte-Praxède, mais qui n’avait pas si parfaite
allure, bien que celle-ci soit plus frêle et de couleur plus claire. Je ne sais
à quoi est due leur différence.
À main droite, il y a un autel avec une arcade appelée l’Exaltation de
la sainte Croix parce qu’il y a là une partie de la Croix que laissa en héri
tage la bienheureuse Hélène. Devant l’autel central, sur le sol de la cha
pelle, il y a une dalle de marbre insérée dans le pavement, sur laquelle fut
faite l’expérience d’Hélène à la recherche des trois croix, celle du Christ
et celles des deux larrons : au cours de ces recherches, on déposa une
croix au-dessus d’une fosse et aussitôt elle se redressa.
De là, nous avons marché directement vers une chapelle située à l’en-
droit où le Christ apparut à Madeleine en jardinier : une pierre de marbre-
ronde s’y trouve, insérée dans le pavement de l’église.
Toujours en procession, à main gauche, nous sommes allés à l’endroit
appelé la prison du Christ. Dans l’Antiquité, il pouvait y avoir une
caverne, dans laquelle les Juifs laissèrent le Christ pendant qu’ ils faisaient
creuser l’emplacement de la Croix ; aujourd’hui c’est une petite chapelle.
Plus loin, nous avons vu la chapelle où les vêtements du Christ furent
partagés. Avançant toujours en procession, en arrière du chœur, nous
sommes arrivés à l’endroit où la bienheureuse Hélène trouva la Croix
cet endroit est sous terre, nous avons descendu un escalier de quarante
marches, d’égale hauteur, et, avec les dernières, cela faisait environ cin-
quante marches. Cet endroit a un dallage de marbre, la voûte est faite d’un
roc très solide, qui dut être très dur à creuser. Les Géorgiens gardent ce
lieu transformé en chapelle en l’honneur de la bienheureuse Hélène ; elle
est au milieu de l’église. En procession, de l’autre côté derrière le chœur,
nous avançâmes vers une chapelle où, sous un autel, se trouve une
colonne ronde à laquelle le Christ fut attaché quand on le couronna
d’épines.
Puis, à droite du chœur, se trouve le mont Calvaire où l’on gravit vingt
marches. C’est le lieu choisi de toute éternité, où le Christ, sauveur du
monde, en paya le prix. Il y a une ouverture ronde par laquelle on enfonça
jusqu’à deux pieds le bois du Salut. Une pierre reste qui se brisa pendant
la Passion du Seigneur. Dans ce lieu, les pèlerins répandirent des larmes
et se mirent en adoration. Nous ne pouvons pas expliquer par une simple
description la très grande sainteté de ce lieu, cependant, en souvenir de
toi, Pierre Mamoris ', je vais décrire le lieu du Calvaire. Le Calvaire, dans
le second Evangile, était à proximité de la ville dans l’Antiquité, mais
maintenant il se trouve à l’intérieur de la ville qui fut édifiée par Hadrien
I . Pierre Mamoris, curé de Sainte-Opportune à Poitiers, auteur d’un traité des maléfices,
à qui Louis de Rochechouart s'adresse plusieurs fois dans son récit.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1149
Aélien 1 , sur l’emplacement du Saint-Sépulcre. Là donc, fut construite
une chapelle admirable et exceptionnelle entièrement revêtue de plaques
de marbre, et le sol est dallé de pierres en damier de couleurs différentes.
La voûte est toute dorée et porte de somptueuses peintures 2 , semblables
à celles des églises vénitiennes. Elles ont été beaucoup plus remarquables
et plus riches, mais aujourd’hui, ces maudits infidèles ne permettent à
quiconque de les restaurer et les laissent tomber en ruine : les peintures
deviennent sombres, les parois noircissent, de telle sorte qu’il est à peine
possible de discerner les vestiges de ces anciennes peintures. J’ai fait,
quant à moi, un grand éclairage en allumant des chandelles afin de savoir
ce qu’elles représentaient. J’y ai d’abord trouvé le témoignage de la pro-
phétie de la Passion du Christ, quand David dit : « La mort l’enleva... »
J’ai lu ensuite de la même manière Daniel disant : « Le Christ sera mis à
mort... » D’autres peintures consacrées aux prophètes restaient, qui
étaient vraiment sombres et que je n’ai pu identifier. Dans cette chapelle
dont nous parlons, se trouvent trois autels dans l’ordre suivant : le
premier, entre deux autels, marque l’endroit où fut plantée la Croix dans
le roc ; un des deux autels, avec une chapelle à l’arrière, est gardé par les
Arméniens, et le troisième, à l’angle, est desservi par les Latins, c’est-
à-dire les frères mineurs qui y célèbrent l'office quand ils le veulent. Bède
dit, je crois, que le Calvaire est au centre du monde, et il composa ces
vers : « Voici le lieu que nous appelons nombril du monde, et que les
Juifs nomment, dans leur patrie, Golgotha. » D’autres disent que ces vers
que j’ai cités sont ceux de Fortunat, évêque de Poitiers.
Ensuite, en descendant le mont Calvaire, et en laissant le chœur à
notre droite, nous sommes allés directement devant la grande porte.
C’est le lieu où Joseph d’Arimathie, avec l’aide d’autres saintes
personnes, déposa le corps du Christ de la Croix pour l’envelopper
dans des linges fins et le parfumer d’aromates. Ce lieu est plat, mais
il y a sur le sol une pierre 3 sur laquelle toutes ces tâches ont été
accomplies. Quatre ou cinq lampes brûlent sans cesse dans ce lieu
gardé par les chrétiens syriens.
De là, nous sommes allés à l’entrée du chœur, où, en face, se trouve le
Saint-Sépulcre du Seigneur ; nous y fûmes conduits tandis que les frères
chantaient : « J’ai organisé le repas pascal... », et arrivant au verset « le
Christ s’élève dans la gloire », ils dirent : « Le vainqueur des enfers revint
dans ce tombeau... », au moment où nous nous y introduisions l’un après
l’autre, car ce lieu est étroit. Si je voulais décrire ce lieu, je le tenterais en
vain, puisqu’il faut surtout le voir plutôt que de se fier à ce que l’on
1. En 70, le futur empereur Titus termina victorieusement la guerre contre les Juifs
révoltés. Il rasa alors Jérusalem, édifiant à la place la cité romaine d’Aelia Capitolina.
2. Il s’agit de mosaïques.
3. Il s’agit de la Pierre de l’Onction.
1150
PÈLERINAGES EN ORIENT
entend, ou à ce qui est écrit. Je décrirai cependant rapidement ce que je
pourrai.
Ce saint lieu du Saint-Sépulcre, où l’auteur de toute vie, le Christ notre
Seigneur, a enduré des funérailles, est recouvert de marbres variés toul
autour des murs, carrés selon l’habitude, bien que l’endroit soit deux fois
plus long que large ; un mur est édifié à l’intérieur. La première porte
d’entrée est de bonnes hauteur et grandeur, ce qui permet à un homme
grand d’entrer facilement sans se courber. Une fois entré, se présente à
vous en premier une pierre sur laquelle les anges étaient assis quand ils
annoncèrent aux femmes que le Seigneur était ressuscité. Cette pierre esi
cassée, et il faudrait deux hommes pour la soulever. Dans ce lieu, dix
hommes peuvent se tenir debout sans être serrés : là se trouve le monu
ment qui rappelle le souvenir du Christ. L’entrée de ce très saint monu-
ment est carrée, basse et souterraine, et un homme ne peut s’y introduire
sans se courber et fléchir les genoux. Une fois entré, on atteint le Saint-
Sépulcre à l’avant, à hauteur d’estomac, tandis qu’au fond, le mur est à
hauteur des épaules. Cet endroit est tellement étroit que seulement trois
hommes peuvent s’y tenir côte à côte, et pas davantage.
Lorsque la messe y est célébrée, les assistants sont hors du monu-
ment. Ce lieu fut creusé dans le roc, il est semblable aux monuments
funéraires que les Juifs avaient coutume d’y tailler. Nous en avons
vu plusieurs de ce type près d’Haceldama, où se trouvent des tombes
juives désertes. À mon avis, dans le Saint-Sépulcre, le fond rocheux
de la tombe est d’un seul bloc. Cependant il y avait une concavité
assez petite, profonde de deux doigts, afin qu’un corps soit séparé
de l’autre. Notez qu’il y avait la place pour deux corps, sans qu’ils
soient serrés, mais pas davantage, sauf en disposant un corps au-
dessus de l’autre. Alors, dans ce cas, on pouvait en déposer dix ou
douze, comme le firent les anciens frères, dont on dit : « Dans le
monument de ses pères... » Tous les tombeaux juifs que nous avons
vus près d’Haceldama sont construits ainsi. En effet, ils sont taillés
dans le roc, à la façon des petites sépultures. Tel fut et est le sépulcre
du Seigneur. Il faut vraiment savoir que cette partie de ce très saini
lieu où reposa le corps du divin Seigneur, notre Christ, est ornée
aujourd’hui d’une table de marbre, à la façon d’un sépulcre rectangu-
laire long de sept pieds trois pouces, et d’une hauteur de trois pieds
et demi, et érigée en autel, bien que trop bas. La couleur du marbre
est blanche, et je crois que c’est ainsi que le fit faire et déposer la
bienheureuse Hélène dans ce lieu, où reposa pendant quarante heures
l’Hostie, salut du monde. En outre, le toit de cette crypte est celui
d’une voûte en longueur.
Maintenant, retournons à notre description de l’église. La première
église au moment de sa construction, comme il se doit, fut très belle el
très ornée par sainte Hélène, puis couverte par les rois latins de riches
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1151
peintures à la mode vénitienne, comme en témoignent les vestiges qui
subsistent. Le chœur est très vénérable. Il y a une rotonde à l’est, dont j’ai
fait reproduire dans ce livre l’aspect par l’architecte qui nous accompagna
dans notre pèlerinage pour que comprenne celui qui en est capable. Je ne
décris pas sa longueur et sa largeur parce qu’elle est presque ronde de
toutes parts.
En arrière du chœur, à main droite, il y a quatre ou six tombes de rois
latins, dont on ignore le nom faute d’épitaphes. Sous le mont Calvaire, à
main droite, se trouve le tombeau de Godefroy de Bouillon avec cette
inscription : « Ici repose l’illustre duc Godefroy de Bouillon qui rendit
toute la Terre sainte au culte chrétien, que son âme repose auprès du
Christ. » Notez que Godefroy ne voulut pas être couronné roi à cause du
couronnement de notre Seigneur Jésus-Christ.
À droite, juste à l’opposé, se trouve le tombeau de son frère, Baudouin,
avec une inscription en vers : « Le roi Baudouin, le second Judas Macca-
bée, espoir de la patrie, soutien de l’Eglise... 1 ».
IV
LES CHRÉTIENS QUI SONT À JÉRUSALEM
C’est maintenant le moment de décrire les différentes sortes de chré-
tiens qui sont au Saint-Sépulcre, elles sont au nombre de neuf. Les Latins
tout d’abord, les Grecs, les Arméniens, les Jacobites, les Gorgiens ou
Géorgiens, les Syriens, les Indiens — que l’on appelle d’une autre façon
également, Abyssins-Maronites — , les Nestoriens et les chrétiens de la
Ceinture.
On appelle Latins les frères mineurs de Jérusalem qui résident sur le
mont Sion ; trois d’entre eux assurent une présence dans l’église du Saint-
Sépulcre, et récitent les heures de la Bienheureuse Marie dont ils desser-
vent la chapelle. Ils ont deux ou trois pièces attenantes à l’église. En
arrière de la chapelle de la Bienheureuse Marie se trouve une bonne
citerne et tout ce qui est nécessaire pour les usages quotidiens. Ils ont, de
plus, la garde du très Saint-Sépulcre 2 et de l’autel du Calvaire. Il faut
savoir que jadis des chanoines réguliers desservaient l’église du Saint-
Sépulcre et le mont des Oliviers. Mais dans la vallée de Josaphat,
c’étaient des moines noirs.
1 . Épitaphes gravées sur les tombeaux des premiers souverains de Jérusalem, Godefroy
de Bouillon et son frère Baudoin I er , roi de 1 100 à 1118.
2. A partir du xiv' siècle, les frères mineurs furent les seuls religieux latins à demeurer à
Jérusalem, ayant obtenu la « garde » du Saint-Sépulcre. L’idéal de saint François, qu’ils
propagèrent en Orient, fut celui de l’idéal missionnaire destiné à supplanter l’idée de croi-
sade. Saint François avait lui-même agi en ce sens durant la croisade proclamée par Inno-
cent III, lorsqu’il se trouva à Damiette en 1218, et qu’il tenta de convaincre les croisés de
signer la paix, tout en affrontant le sultan Melek el-Kamel pour le convertir.
1 152
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les Grecs 1 possèdent de nombreuses maisons dans la sainte Cité. Ils
desservent le chœur du Saint-Sépulcre. C’est dans le chœur que, de nos
jours, les pèlerins dorment quand ils sont enfermés dans l’église. Quand
nous arrivâmes, les Grecs ne nous permirent pas d’y dormir, et ils projetè-
rent de l’eau à l’endroit où nous devions nous reposer. Alors le père
gardien alla se plaindre, et les Sarrasins mirent en prison le malfaiteur.
Les Grecs disent que les Latins ne sont pas dignes de célébrer la messe à
leur autel, ils nous appellent chiens, et ils éprouvent une grande haine à
l’encontre des frères mineurs. Les mêmes s’enfoncent dans leur erreur de
jour en jour au sujet de la procession du Saint-Esprit, du Père et du Fils ;
ils célèbrent la messe avec du pain au levain, et ils ne croient pas que le
pontife de Rome soit le vicaire du Christ.
Les Arméniens 2 diffèrent peu des Latins, mais entre eux et les Grecs,
il y a une haine implacable. Comme les Grecs, ils mangent de la viande
seulement deux fois par an, le vendredi. Ce sont nos très chers amis. Ils
nous ont baisé les mains et ils nous respectent beaucoup. Leur habit est
presque semblable à celui des Grecs. Ils ont un évêque ou un patriarche
qui réside dans une maison proche de celle qu’ils habitent à Jérusalem
Ils possèdent des terres et des biens. Des pèlerins sont venus d’Arménie
par voie de terre, durant le carême. L’année précédente, on nous a dil
qu’il en était venu quatre cents, qui étaient restés quarante jours à Jérusa-
lem. Au sujet de leur foi, il faut savoir qu’ils ne célèbrent pas la Nativité
du Christ, mais qu’ils jeûnent pendant la Nativité, et célèbrent la fête le
jour de l’Épiphanie. Pour le reste, ils sont assez proches de nous. Ils ont
leur propre alphabet. Les Arméniens desservent le Calvaire, l’église
Saint-Jacques-le-Majeur, et la maison de Caïphe où se trouve une pierre
déposée dans un monument.
On appelle Géorgiens 3 ceux qui fêtent saint Georges, mais Georges
l’Hérétique dont ils suivent l’erreur : ils entretiennent une barbe et une
chevelure immenses, portent de très grands bonnets, aussi bien les laïcs
que les clercs, mais les laïcs les ont carrés et les clercs ronds. Ils célèbrent
1. Les Grecs, c’est-à-dire les chrétiens schismatiques de rite byzantin. En dépit de l'éta-
blissement de l'Acte d’union au concile de Florence en 1439 pour mettre fin au schisme
entre les Latins et les Grecs, ceux-ci n’acceptèrent pas l'union avec Rome. Les Grecs ortho-
doxes formaient une Église héritière du siège de Constantinople. La question de la proces-
sion du Saint-Esprit, c’est-à-dire de sa filiation, était un point de désaccord séculaire avec-
la théologie latine.
2. Les Arméniens, en 1461, étaient divisés en Arméniens catholiques ayant prêté serment
de fidélité au pape au concile de Florence, tout en gardant leur rite et leur langue, « nos
très chers amis » souligne l’auteur, et Arméniens monophysites, hérétiques, souvent appelés
Grégoriens. Les Arméniens formaient une Église héritière du siège d'Antioche.
3. Les Géorgiens étaient de rite byzantin et avaient conservé leur langue. Leur Église
était héritière du siège de Constantinople, ce qui fait dire à l’auteur qu’ils « imitent les
Grecs ».
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM 1153
le Saint Sacrifice avec du pain au levain, et imitent les Grecs presque en
tous points. Cependant, ils ont leur propre alphabet. Ils desservent un
autel sous le mont Calvaire, et le lieu de l’Invention de la Croix.
Les Jacobites du nom de Jacob l’Hérétique, ont été pervertis par
l’hérésie de Nestorius. Ils ont un alphabet proche de celui de la
Chaldée, et desservent une chapelle contiguë à l’arrière du Saint-
Sépulcre. Ils sont circoncis ; ils ne se confessent pas. Au lieu de se
confesser, ils se placent en arrière de l’autel, brûlent de l’encens et
disent que les péchés s’échappent avec la fumée ! Ils se voilent la
tcte pour l’office et sont pieds nus.
Les Nestoriens 2 3 sont des hérétiques qui ont suivi Nestorius. Ils affir-
ment que le Christ ne fut pas un homme. Ils ont l’alphabet chaldéen, ils
desservent la chapelle Sainte-Marie-Madeleine-de-1 'Apparition, située à
main droite en sortant de la chapelle de la Bienheureuse Marie que desser-
vent les frères. Ils font le signe de la croix avec un doigt.
Les Syriens 3 sont improprement appelés ainsi parce que le « y » pro-
noncé vient du « u », comme « cupressus » pour « cyprès ». Ils sont origi-
naires du pays des Sarrasins ; entre leur culte et celui des Jacobites, il y a
peu de différence. Leur alphabet et leur langue contiennent des mots
arabes ou syriens, surtout en langue vulgaire. Dans leur foi, ils sont
proches des jacobites. Ils entretiennent une barbe, mais ils la taillent. Ils
desservent un autel plus loin derrière le Saint-Sépulcre, ainsi que le lieu
où le Christ fut oint.
Les Indiens 4 , ou Orientaux du royaume du Prêtre Jean, observent le rite
de la circoncision, célèbrent la messe avec du pain levé, ont beaucoup de
croyances communes avec les Jacobites, chantent les offices, tiennent une
crosse dans leurs mains, font le tour du chœur en hululant comme les
loups, quand ils chantent le Christe eleison ou Y Alléluia. Ils font beau-
coup d’abstinences, ne mangent pas le jour du Seigneur avant la Cène, et
ils ne se confessent pas.
1. Ce sont les Syriens monophysites qui prirent le nom de Jacques Baradaï, ancien
évêque d’Édesse au vi e siècle. Leur Église de rite syrien est héritière du siège d’Antioche,
et leur langue est à la fois le syrien et l’arabe. L’auteur les différencie avec raison des
Syriens melkites, chrétiens restés fidèles à la foi orthodoxe en Syrie et en Égypte, et parlant
l’arabe en majorité.
2. Les Nestoriens forment une Église hérétique, héritière du siège d’Antioche en Syrie
et Mésopotamie orientale, issue de l’hérésie de Nestorius, patriarche de Constantinople au
v 1 ' siècle. Son enseignement concernant le rapport de la divinité et de ('humanité en Jésus-
Christ fit scandale, et sa doctrine fut condamnée en 431, au concile d’Éphèse.
3. Il s’agit des Syriens melkites.
4. C’est-à-dire les Éthiopiens, dont le rite en langue gheez caractérise leur Église. La
célèbre légende du royaume du Prêtre Jean n’était plus localisée en Inde à la fin du Moyen
Age, mais en Éthiopie, christianisée depuis le vi e siècle.
1 154
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les chrétiens de la Ceinture'. Tous sont grecs, mais ils portent les
mêmes vêtements que les Sarrasins, excepté la couleur puisque les Sarra-
sins ont des vêtements blancs, alors que ceux de ces chrétiens sont de
couleur perse ou bleu azur. Il y a une grande controverse au sujet de la
signification de cette ceinture. Certains disent que c’est la ceinture remise
par la Vierge au bienheureux Thomas quand elle monta au ciel, et conver-
tit les chrétiens à la foi. Ceci est faux, parce que Thomas prêcha en Inde
La meilleure explication de cette appellation « de la Ceinture » est que,
selon l’habitude des Sarrasins dont ils imitent la tenue excepté la couleur,
ils portent leur costume sans ceinture, mais également qu’ils se ceignenl
les reins pour marcher. Ce que nous avons vu est confirmé par ce que
nous ont dit les frères.
Les Maronites 1 2 , c’est-à-dire les Maronites chrétiens, habitent à côté du
Liban proche de Damas, Beyrouth et Tripoli. On les dit maronites comme
disciples de l’hérétique Marone qui affirmait qu’il y a dans le Christ une
seule volonté, mais ils ont été convertis par les frères mineurs et aujour-
d’hui ils sont en tous points, dit-on, en accord avec les Latins pour célé-
brer la messe. Leur seule différence est leur langue syrienne. Les
Maronites ont un grand respect pour notre seigneur le pape, ils ont écril
il y a quelques années à Sa Sainteté. Ils jeûnent les quarante jours, mais
ne mangent pas de poisson. Ils ont un chef qu’ils appellent Machademum.
qui paie un tribut au sultan. Ce chef possède cinquante fermes et cin-
quante mille habitants près des montagnes du Liban, dans la province de
Phénécie. Les frères nous ont dit que souvent ils les avaient interrogés au
sujet de la venue des chrétiens pour savoir s’ils viendraient récupérer la
Terre sainte, ce qu’ils espéraient ardemment. Secrètement, ils veuleni
anéantir les Sarrasins. On interrogea les frères mineurs pour savoir si
c’était un péché de la part de leurs prêtres de ne pas faire vœu de chasteté.
Ils ont un patriarche qui ordonne leurs prêtres.
Beaucoup des différences que j’ai décrites entre les chrétiens attachés
au Saint-Sépulcre n’ont pu être détaillées une à une, car nous étions trop
pris par les offices et les saintes pérégrinations.
1 . Cette appellation a donné lieu à diverses interprétations : l’auteur rapporte une des
plus fréquentes. Il faut remarquer que ces chrétiens étaient très souvent des intermédiaires
entre les voyageurs et les autorités iocales.
2. Les Maronites forment une Église héritière du siège d’Antioche. Originaires du Liban,
ils tirent leur nom de saint Maron, ascète syrien ami de saint Jean Chrysostome. Ses disci-
ples fondèrent à sa mort un monastère dans la vallée de I ’Oronte. Par la suite, les moines du
monastère, refusant de prendre parti entre Jacobites et Melkites, se réfugièrent dans les
hautes vallées du Nord-Liban. Il faut distinguer Jean Maron, dont parle l’auteur, propagateur
au vu' siècle de l’hérésie monothélite selon une certaine tradition, de saint Maron. Des mis-
sions franciscaines furent envoyées auprès des Maronites dès 1445, mais leur rattachemenl
à Rome ne fut définitif qu’au xvi' siècle.
JOURNAL DE VOYAGE À JÉRUSALEM
1 155
V
VISITE DES ENVIRONS DE JÉRUSALEM. BETHLÉEM, BÉTHANIE
6-9 juillet 1461
Maintenant, je prends la plume pour décrire la suite de notre itinéraire.
Voici qui est fait. Nous sortîmes de la basilique du Saint-Sépulcre à peu
près à huit heures. On nous conduisit à l’Hôpital, alors que je croyais aller
au mont Sion, et qu’après le déjeuner nous irions au mont de la Quaran-
taine et au Jourdain. Nous ne le pûmes à cause des Arabes qui occupaient
les chemins, et nous attendîmes toute la journée sans rien faire.
Le 5 juillet au matin, nous espérions allerau Jourdain, mais nous n’osâ-
mes pas à cause de la guerre qui sévissait entre l’Arabie et le sultan, dont
j'ai déjà parlé ; alors, on nous conduisit ce jour-là au Saint-Sépulcre, à
l’heure des vêpres.
Le 6 juillet après midi, nous sommes sortis de la sainte Cité avec un
interprète, et on nous conduisit dans les montagnes de Judée à travers un
chemin détourné et à l’écart. Nous avons vu tout d’abord une église
grecque, que l’on appelle Sainte -Croix, parce qu’à son emplacement,
raconte-t-on, poussa un des bois de la sainte Croix, ou qu’on l’y a trouvé.
Cette église est assez belle et desservie par des Géorgiens. De là, nous
avons gagné l’endroit où est né le Baptiste, précurseur du Christ ; c’était
dans l’Antiquité la maison de Zacharie, mais ce n’était pas sa demeure
principale qui se trouve plus haut dans la montagne 1 ; toutefois, Zacharie
pouvait avoir deux maisons, c’est l’opinion générale. Autrefois fut
construite là une maison assez belle, mais les Sarrasins en ont fait une
maison de commerce, et ils y font reposer les boeufs et les ânes.
Puis nous nous dirigeâmes vers l’endroit où Élisabeth alla directement
trouver la Vierge Marie en lui disant : « Voici venir à moi la mère de mon
Seigneur. » Là, se trouve une très belle fontaine d’eau douce, celui qui en
boit peut en donner le témoignage.
En montant, nous nous sommes dirigés vers la maison de Zacharie qui
est plus modeste que l’autre, mais fut belle dans l’Antiquité, d’après les
vestiges qui en restent. Dans la partie basse, se trouve l’endroit où la
Vierge Marie composa le Magnificat ; en montant vingt marches, se
trouve la chambre de Zacharie et l’endroit où il prophétisa en disant :
« Béni soit le Seigneur, Dieu d’Israël. » Là, se trouvent les ruines d’une
très belle chapelle, et il y a un grand autel, à la droite duquel se trouve
une assez grande fenêtre : on dit que là se cacha saint Jean par crainte
d’Hérode. Cette maison est gardée par les Arméniens.
En se dirigeant vers Bethléem, à droite, se trouve le mont Abakuk d’où
1. Aïn-Karem.
■
1156
PÈLERINAGES EN ORIENT
il fut enlevé, et la maison du prophète Élie Puis nous avons pris la route
qui conduit à Bethléem, route pierreuse et difficile entre les montagnes.
Toutefois, nous avons vu de la vigne, bien que cette terre soit surtoul
réservée à la culture des céréales. Il faut noter que nous avions laissé de
côté la route de Bethléem, mais que depuis la maison de Zacharie nous
avions retrouvé notre chemin. On trouva ensuite, à droite, le tombeau de
Rachel, femme de Jacob, qui, alors qu’elle engendrait Benjamin, mourut
et fut enterrée dans un tombeau ordinaire. Ce tombeau est tout à fail
commun, érigé sur une hauteur. Les habitants l’appellent encore aujour-
d’hui le tombeau de Rachel.
/ Bethléem / Nous sommes allés ensuite à Bethléem, cité de David, qui
est en contrebas des montagnes de Jérusalem, distant de quinze milles.
Mais nous avons parcouru une route plus longue parce que nous sommes
allés dans les montagnes de Judée. Nous ne pouvons pas dire grand-chose
à propos de cette très sainte cité, parce qu’elle est tout en ruine et qu’il y
a peu d’habitants. Tous les murs sont détruits, si bien qu’aucune ville ne
semble avoir existé ; il y a seulement quelques vestiges. On nous condui-
sit à l’église qui, dans l’Antiquité, fut une cathédrale consacrée à la
Vierge, recouverte de marbre sur les murs et le sol. La toiture est faite
d’un amas de poutres qui jadis a servi à sa construction, et cette armature
s’est détériorée avec le temps, surtout au-dessus du chœur. Les Sarrasins
ne permettent pas de la réparer ou de la reconstruire, et c’est un miracle
de la part de Celui qui est né là, que les restes tiennent debout. Ce fut une
très remarquable église, d’un grand coût, ressemblant par sa construction
à l’église Saint-Gatien de Tours, à l’exception de sa nef qui n’a pas de
voûte en pierre mais en bois. Toutes les parois de cette église sont peintes
de très somptueuses peintures semblables à celles des églises vénitiennes
Bien qu’elles soient assombries, il reste de précieux vestiges ; sont repré-
sentées les cités de Judée et la généalogie du Sauveur en alphabet latin cl
grec. À l’intérieur, il y a cinquante colonnes de marbre, et je n’en ai
jamais vu autant dans une petite église. Sur l’autel principal avait été
peinte l’image de la Vierge Marie, elle fut arrachée de la paroi par la
force ; à droite il y a Abraham, et à gauche, David. Au-dessus du chœur,
se trouve une épitaphe, pas exactement une épitaphe mais un texte pour
expliquer à quel moment et par quel empereur fut construite l’église.
Voici les vers : « Le roi Amaury, rempart de l’ennemi, ... Manuel, puis-
sant empereur, l’évêque Raoul : . »
Nous sommes restés dans l’église de Bethléem environ une heure, cl
1 . Le prophète Élie, défenseur du monothéisme face au roi d’Israël Achab et de sa femme
Jézabel. Son souvenir était surtout localisé au mont Carmel.
2. Il s’agit d’un texte évoquant le roi de Jérusalem, Amaury I" ( 1 163-1 174), l’empereui
de Byzance, Manuel I" Comnène (1143-11 80), et un évêque de Bethléem, Raoul.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1157
les frères mineurs, qui desservent cette très sainte église, firent une pro-
cession solennelle et nous montrèrent les très saints lieux. Nous sommes
allés d’abord dans le cloître. Il y avait eu là, nous dit-on, la grotte où saint
Jérôme passa sa vie à interpréter les trois langues. Ce lieu est à environ
vingt-cinq marches sous terre. À proximité, se trouve un autre tombeau,
de je ne sais qui, et j’ai pensé que ce devait être celui de Paule ou d’Eusto-
chie 1 . Les frères m’ont dit que non, et qu’il appartenait à un ancien
monastère de moniales, et qu’elles y étaient enterrées.
Basilique de la Nativité. De là, nous avons pénétré dans l’église 2 , nous
dirigeant vers la partie sud. À cet endroit se trouve l’autel où le Christ fut
circoncis. Puis nous sommes allés au lieu où, dit-on, l’étoile disparut aux
yeux des mages qui la suivirent jusqu’à l’endroit où se trouvait l’Enfant.
Hors du chœur, dans la partie gauche, se trouve un autel à l’endroit où
les Rois mages déposèrent leurs présents, s’arrêtant l’un derrière l’autre
pour les offrir au Seigneur.
De là, nous sommes descendus sous le chœur, dans la partie gauche,
pour aller dans la très sainte chapelle où le Christ est né de la Vierge, et
où II fut déposé dans l’étable, qui est en arrière du lieu de la Nativité, à
droite mais en oblique. Les Sarrasins vénèrent ce lieu avec un très grand
respect.
Personnellement, j’en ai vu un faire ses oraisons, mais je ne sais pas ce
qu’il disait, ni s’il s’adressait à Dieu ou à Mahomet. Les frères nous ont
dit qu’à leur avis, il s’adressait à Dieu le Père ; cet endroit est un de ceux
que vénèrent les Sarrasins. La chapelle et ses parois sont revêtues de très
beaux marbres, ainsi que le pavement. Elle renferme des restes de pein-
ture à la mode vénitienne, mais plus belles ; seulement il n’en reste que
des parties. On voit d’un côté une peinture intacte, mais très assombrie.
A gauche, dans la partie inférieure, se trouve l’endroit où fùrent jetés les
corps des Innocents.
Le 7 juillet, nous avons quitté Bethléem, et on nous montra non loin de
la sortie le lieu où les anges annoncèrent aux bergers la Nativité. Nous
n’avons pas vu ce lieu, si ce n’est à un mille parce qu’il est assez loin de
Bethléem. Les frères nous dirent que c’était une grotte où se reposaient
les bergers. Dans l’Antiquité se trouvait là le monastère de Paule et
d’Eustochie, dont il reste quelques vestiges.
1 . Saint Jérôme se retira à Bethléem, où, accompagné de sainte Paule, une patricienne
romaine, il propagea l’idéal monastique, et élabora pendant une trentaine d’années une
œuvre immense. Sainte Paule y fonda en 386 un monastère, et sa fille Eustochie l’y
rejoignit.
2. La basilique de la Nativité fut édifiée par l’empereur Constantin sur une des nombreu-
ses grottes naturelles de Palestine. Remaniée en 526, elle échappa, contrairement au Saint-
Sépulcre, aux destructions du xi' siècle et fut seulement transformée et redécorée pendant les
croisades. Les frères mineurs desservirent l’église après cette période. Ainsi que le souligne
l’auteur, la toiture s’effondrait au moment de son pèlerinage. Ceci est confirmé par une bulle
1158
PÈLERINAGES EN ORIENT
En avançant plus loin, se trouve le lieu où David vit Goliath, et qu’on
appela Beth Golie. Beth, parce que c’est le nom de famille ; Goliath hahi
tait là et non à Bétulie qui est proche de la Jordanie, région égalemcm
habitée par les Philistins.
Nous avons cheminé des deux côtés en nous suivant et nous sommes
arrivés par le chemin de droite qui conduit à Jérusalem. Nous avons
trouvé les restes d’un canal qui allait de Jérusalem à Bethléem. Il était très
visible, car Bethléem est en contrebas de Jérusalem. Le frère Laurent nous
a dit que lui-même avait suivi son tracé du commencement jusqu’à la fin.
et qu’il avait vu en hiver les eaux s’écouler dans le temple de Salomon,
descendant par le canal souterrain de Bethléem à Jérusalem ; au-delà de
Bethléem, il y a des bassins et des aqueducs dans un endroit situé en
hauteur et rempli d’eau, qui traverse Bethléem et se dirige vers Jérusalem
En allant à Jérusalem, nous trouvâmes Gion, heu où les prêtres tinrem
conseil pour comploter contre Jésus. Depuis ce moment jusqu’à aujotir
d’hui, on l’appelle la maison du Mauvais Conseil. On dit que là, l’étoile
attendit les mages quand ils entrèrent dans la ville à la recherche d’Hé
rode. Dans l’Antiquité, il y eut construction d’une église en l’honneur de
saint Cyprien. On dit aussi que c’est le heu où Salomon fût oint roi.
Le septième jour, on nous conduisit pour la seconde fois à 1 ’ intérieur
du Saint-Sépulcre.
/Val de JosaphatJ Le 8 juillet au matin, on nous emmena accomplii
d’autres péréginations à travers la sainte Cité, que nous n’avions pas
encore faites, en premier heu vers le champ appelé Haceldama, c’est
à-dire le Champ du Sang, situé sur le méridien de la Sainte Cité au sud ;
il mesure en longueur ni plus ni moins de vingt-quatre pas, et environ une
dizaine en largeur. Depuis l’Antiquité, ce champ fût un heu de sépulture
des pèlerins, et il reste d’importants vestiges. Beaucoup présentent des
ouvertures carrées, et jusqu’à aujourd’hui des Arméniens y étaient enter-
rés. Dans les excavations vides, l’on pouvait faire reposer de nombreux
corps. Alentour, ici et là, on trouve de nombreuses sépultures juives, et je
crois que l’une des raisons pour lesquelles ce champ fût utilisé, c’est parce
que le cimetière juif lui est contigu.
De là, nous sommes descendus dans la vallée de Siloé qui est proche
de la vallée de Josaphat ; un pont les sépare près du village de Gethsémani
et du tombeau d’Absalon. Dans notre descente, nous avons vu beaucoup
de cavernes et de grottes, dans lesquelles, dit-on, se rendaient les Apôtres,
après avoir fùi et abandonné le Seigneur, ce qui est très vraisemblable.
De là, nous sommes allés au heu où fut scié Isaïe 1 ; aujourd’hui s’y
du pape Nicolas V (1447-1455) qui autorisa Philippe le Bon à la restaurer. Les Franciscains
entreprirent les travaux vers 1465.
I. Le prophète Isaïe annonça la venue du Christ dans de nombreuses prophéties. La Bible
ne rapporte pas ce supplice, dont l’histoire appartient à la tradition juive.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1159
trouve un arbre entouré d’un mur de toutes parts. Puis, nous allâmes à la
piscine de Siloé : c’est une grande fontaine carrée dans laquelle on peut
sc plonger, c’est pourquoi on l’appelle piscine. Dans toute la cité de Jéru-
salem et ses environs, il n’y a pas d’eau courante, excepté en cet endroit.
Tout autour se trouvent de nombreux portiques. C’est un endroit assez
vaste dans lequel on descend par quarante marches. De nombreux Sarra-
sins viennent y prendre de l’eau fraîche.
[Béthanie] Le 9 juillet. À la deuxième heure après midi, nous sommes
allés à Béthanie. En quittant le mont Sion, avec nos ânes, nous sommes
descendus dans la vallée de Siloé. Nous avons pris un chemin qui montait
vers Béthanie, laissant le mont des Oliviers sur la gauche. Ce n’est pas
la voie que le Christ emprunta le jour des Palmes, puisqu’il arriva par
Hethphagé, chemin direct depuis le mont des Oliviers, que nous laissâmes
ù notre gauche. À droite, nous avons dépassé d’assez près le lieu où Judas
sc pendit au sommet d’une colline qui domine Siloé. Il y avait là un arbre
qui s’est desséché, et qui en quelques années se déracina. Il y a beaucoup
d'arbres de la même espèce dans cette région, que l’on appelle « carou-
biers ». Ils portent des fruits assez agréables à consommer.
De là, nous sommes allés à Béthanie, qui est tout à fait abandonnée,
l’on y voit à peine quelques ruines. Aujourd’hui, il y a seulement quarante
maisons habitées. C’est une colline isolée de toutes parts. Puis nous avons
continué vers la maison de Simon le Lépreux, qui est inhabitée, et nous
sommes allés voir le tombeau de Lazare, qui est en marbre. Je crois
cependant qu’il n’était pas ainsi quand Lazare ressuscita, mais qu’il fut
construit par les Latins. Le tombeau n’est pas vraiment au milieu de
l’église. Le chevet de l’église est à l’emplacement du lieu où le Christ se
tenait quand II dit : « Lazare, sors de ta tombe. »
En sortant de l’église de Lazare, nous avons vu la maison de Marthe,
OÙ fut hébergé notre Seigneur Jésus-Christ. C’est une maison inhabitée.
De là, nous sommes allés à l’endroit où se trouve un grand rocher sur
lequel s’est assis Jésus quand Marthe lui dit : « Seigneur, si tu avais été
là, mon frère ne serait pas mort. » Là, le Christ fit une halte quand II des-
cendit de Jérusalem à Béthanie. Tous les pèlerins prirent un morceau de
ce rocher. Nous allâmes ensuite de Béthanie à Bethphagé.
VI
AUTRES LIEUX DE PÈLERINAGE EN PALESTINE
Après avoir vu ces lieux, nous avons gravi une petite colline d’où les
frères mineurs nous montrèrent la mer Morte, le Jourdain, le mont de la
Quarantaine. Je n’ai pu me rendre surces très saints lieux, mais je me suis
renseigné sur eux tous. Les pèlerins visitent un lieu appelé Champ rouge
1160
PÈLERINAGES EN ORIENT
ou Terre rouge, sur la route qui va de Bethphagé à Béthanie, car c’est la
maison que Joachim habita quand il fut expulsé du Temple à cause de la
stérilité de sa femme. On l’appelle Terre rouge, car les collines soin
rouges, et c’est là que l’Ange annonça la nativité de la Vierge Marie. Ce
lieu est distant de quinze milles, et la maison où dorment les pèlerins esi
un château en ruine.
On chemine parmi les montagnes le long d’une route indirecte et diffi
cile qui se trouve à quinze milles de Terre rouge vers le mont de la Qua
rantaine où jeûna le Christ. Il y a une grotte. Au pied de la montagne, se
trouve un bois ou une forêt, et près de là, la source très douce de Mara
qu’Élisée adoucit en lui retirant son sel. Ce mont est d’un accès difficile
c’est pourquoi les pèlerins le gravissent avec beaucoup de peine. Il y a un
autre mont très haut où le diable transporta le Christ et lui montra tous les
royaumes du monde.
De là, on descend à Jéricho, qui est habitée par les Arabes. C’est une
région très chaude, et l’on y trouve des raisins mûrs dès le début du mois
de juin, comme me l’a dit frère Laurent. On fait naître ici avec art les
poussins : les œufs sont déposés dans du fùmieroù ils naissent en nombre
incalculable, et sont ensuite vendus selon leur taille, mais à faible prix, cl
en les mesurant à l’aide d’un demi-cercle. C’est aussi le lieu où le Chrisi
rendit la vue à l’aveugle assis au bord du chemin, et où se situe la maison
de Zachée qui, après avoir reçu le baptême, fut appelé Sylvain.
De l’autre côté, en allant vers le Jourdain, à main droite existe un
monastère dans une vaste solitude où habita saint Jérôme. De là, on va au
monastère Saint-Jean-Baptiste, distant d’un mille du Jourdain, monastère
édifié en l’honneur de Jean-Baptiste ; ce sont les Grecs qui l’habitent.
On se rend ensuite au Jourdain où le Christ fut baptisé par Jean. Ce
fleuve descend des montagnes du Liban, au pied desquelles coulent deux
torrents, Jor et Dan, qui réunis dans le même lit forment le Jourdain. Il
s’écoule toujours impétueusement, et son cours est rapide et violent. 1 1 esi
enserré entre les roches, large comme un jet de pierre. Il coule vers la mei
Morte qui est proche pour y disparaître. Un pont franchit le Jourdain que
l’on emprunte pour aller à Damas, on l’appelle le pont de Jacob. De
l’autre côté du Jourdain se trouve une église construite à l’endroit où Jean
baptisait. Ce n’est pas le désert de saint Jean, qui est près de la vallée
d’Hébron, mais c’est un désert où Marie l 'Égyptienne fit pénitence-
pendant trente ans. Les frères disent qu’ils ont vu des lions dans ce désen
de part et d’autre du Jourdain.
[La mer Morte J On dit que le Jourdain s’engouffre dans la mer Morte
où Dieu engloutit Sodome. Beaucoup s’étonnent que cette mer ne soit pas
faite d’eau douce à cause des eaux du Jourdain qui s’y jettent, mais les
décisions de Dieu l’emportent. On peut dire qu’il y a une telle quantité de
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1161
bitume 1 et de poix qu’elle ne pourra jamais être de l’eau douce. Les frères
m’ont dit que si une goutte d’eau de la mer Morte tombe sur du pain, elle
fait une tache comme une olive. Frère Laurent m’a dit en avoir posé une
goutte sur sa langue, et que pendant deux heures il en avait conservé de
l’amertume. On l’appelle mer Morte parce que rien n’y vit, ni poisson, ni
oiseau. On retire de la mer Morte de la poix et du sel ; on ramène sur le
bord de la mer la poix qu’elle rejette, à l’aide d’un cheval ou d’un bœuf.
Cette poix est très recherchée, principalement par ceux qui ont du vin, car
ils l’utilisent pour en enduire le bois des vignes afin que les fourmis ou
les limaces ne puissent atteindre le raisin.
En vérité, maître Pierre Mamoris, tu as pratiqué cela selon la théorie de
Palladius avec de la graisse de porc, et de la cendre. Le sel provient de la
mer Morte naturellement, et il est consommé à Jérusalem et couramment
dans toute la Syrie, il est blanc et bon.
À côté de cette mer, à peu près à quatre milles, croissent des arbres qui
portent de grosses prunes ; elles ont un jus putride, de couleur cendrée,
quand on les retire de l’arbre pour les servir telles quelles, pleines de ce
jus. La mer Morte peut avoir vingt-cinq milles de large, et environ cent de
long ! En deçà, se trouvent les montagnes d’Arabie, au-delà de la Syrie.
Voilà les habituelles pérégrinations accomplies par les pèlerins aujour-
d’hui quand ils viennent de Jaffa et qu’ils veulent visiter Nazareth, le mont
Thabor et le mont Carmel. Ils doivent descendre à Acre, puisque les Sarra-
sins ne veulent pas conduire les ânes à Nazareth. C’est pourquoi la foule
de pèlerins ne peut y accéder ; mais à dix ou douze personnes, ils peuvent
s’y rendre avec plus de facilité car on trouve ce nombre d’ânes, mais non
pas pour cent ou deux cents pèlerins. Il faut noter que, tandis que les pèle-
rins descendent à Jaffa, le patron envoie la galère à Acre pour les marchan-
dises 2 . En effet, là on trouve la soie en abondance, et en attendant les
pèlerins, on fait des achats, restant 'à-bas une dizaine de jours, puis on
revient à Jaffa chercher les pèlerins. Cela se passa ainsi cette année.
Acre est à soixante milles de Jaffa. C’est un très beau port, très bien
protégé, d’après ce que disent les marins. On lit dans les Gestes de Bau-
douin et de son frère Godefroy de Bouillon que cette contrée fut conquise
par les armes afin que les pèlerins puissent y accéder. Deux frères sont à
l’origine des noms de cette terre, à savoir Ptolémée qui a donné Ptolé-
maïs, et Accon, Acre. Elle est située entre la Syrie et la Phénicie, entre la
mer et les montagnes, là où s’écoule le fleuve Belo. Depuis Acre, on se
rend à Nazareth, qui en est distante de vingt milles. C’est le lieu où s’est
annoncé le salut du monde, et où un ange fût envoyé à la Vierge.
1 . Cette remarque est juste, car la mer Morte comprend des masses bitumeuses qui flot-
tent à la surface. Son goût détestable provient du chlorure de magnésium qu'elle contient.
2. Il s’agit de l’ancienne Saint-Jean-d’Acre perdue par les croisés en 1291. Cette remar-
que de l'auteur apporte la confirmation de l’habitude qu’avaient les patrons d’utiliser les
galères pèlerines pour faire du commerce, ce que Venise avait interdit dans sa législation.
1162
PÈLERINAGES EN ORIENT
À six milles de là, se trouve le mont Thabor, isolé au milieu d’une
plaine, car il n’y a pas d’autres montagnes alentour. Il y a une grotte ronde
où le Christ fut transfiguré.
Près de Nazareth, les armées des rois de Juda, dans l’Antiquité, se ras-
semblaient là à cause de l’étendue des plaines et de l’abondance des
sources. Jadis, à Nazareth, une église fut construite, d’une étonnante gran-
deur et très belle. De grandes colonnes de marbre reposent à terre aujour-
d’hui. Il y a une grotte où priait la Vierge Marie quand l’Ange vint la
saluer où l’on célèbre la messe. Ce lieu est desservi par de pieuses
femmes grecques, d’après ce que m’a dit frère Laurent.
De Nazareth à Jérusalem, non loin, on laisse les monts Gelboé. Dans
la plaine de Galilée, il y a de petites collines au nombre de sept. J’ai inter-
rogé les frères pour savoir s’il y avait de la pluie, et ils me dirent que
sur les monts de Gelboé, il n’y avait ni pluie ni rosée. On dit que c’esl
l’interprétation de David.
Entre Jaffa et Acre, se trouve le mont Carmel, à une distance de trente
milles de Nazareth. Sur ce mont, séjournèrent Élie et Elisée. Il faut remar-
quer que le sommet du mont Carmel surplombe la mer ; il est double, à
quatre milles d’Acre. Il y a un autre Carmel au-delà du Jourdain, à côté
d’un vaste désert sans aucune habitation, ni aucun habitant de Moab et où
se rendit David s’enfuyant de la vue de Saül.
Il y a beaucoup d’autres saintes pérégrinations dans la vallée d’Hébron,
que les pèlerins ne peuvent accomplir parce qu’elles sont trop éloignées
de la route habituelle, reliant Gaza à Jérusalem. Hébron aujourd’hui esl
une aussi grande ville que Jérusalem, et à l’extérieur se trouve le champ
de Damas où fut créé Adam. Ce champ, d’après ce que m’a dit frère
Laurent, a une terre noire. Tout autour poussent des arbres qui produisent
de bonnes prunes.
De là, à peu près à un mille, se trouve la vallée de Mambré où habita
Abraham, et où il vit trois anges. C’est le lieu où lui fut annoncée la nais-
sance d’Isaac, et où Sara fut rabrouée. A Hébron, il y a une grotte double
où furent enterrés Abraham et d’autres patriarches. Frère Laurent m’a dit
qu’aujourd’hui les Sarrasins ont transformé ce lieu en mosquée, et que la
grotte des Patriarches est toute couverte d’or et d’argent, car les Sarrasins
ont une grande vénération pour ce lieu et s’y rendent en pèlerinage,
comme nous à Jérusalem. Nous y avons vu deux ou trois pèlerinages
quand nous y étions, car ils célèbrent leur Pâque.
Au-delà d’Hébron, à quinze milles, se trouve le désert de saint Jean-
Baptiste. Entre les montagnes, il y a des petits arbres au feuillage peu
touffu, qui produisent des fruits que l’on vend aux pèlerins le dimanche.
Là se trouve une église construite en l’honneur de saint Jean. A côté, il y
a une source où il baptisait, avant de se retirer dans le désert du Jourdain :
il y passa le reste de sa vie, y demeurant vingt-cinq ans, et se nourrissant
de miel et de sauterelles. J’ai trouvé au mont Sion, dans un livre de l’évê-
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1163
que d’Acre ce qui suit : dans le désert de saint Jean, poussent des tiges
qui ont un jus très sucré, et dont on tire le sucre. Les frères disaient que
Jean mangeait les feuilles de leurs arbres. Jean se nourrissait également
de sauterelles et d’herbes, et de choses diverses. Ceci, je l’ai appris au
mont Sion.
VII
SITUATION DE JÉRUSALEM
Maintenant, je reviens à la sainte cité de Jérusalem où nous séjournâ-
mes, ainsi que dans les environs, quatorze jours. Quand j’en eus le loisir,
j’interrogeai les frères sur la situation de la ville et les coutumes de la
région. Il faut noter en premier lieu que ceux qui ont écrit sur la très sainte
cité sont nombreux, parmi eux, Bède, qui écrivit sur le saint voyage.
L’évêque d’Acre, contemporain de Godefroy de Bouillon 1 2 , fit une des-
cription de toute la Syrie, que j’ai lue au couvent du mont Sion. Mais
aujourd’hui, tout est bouleversé : le nom des lieux a changé et les édifices
sont en ruine. Toutefois, la région est toujours là, et par la volonté du
Très-Haut, qu’il daigne prendre en considération le cœur des fidèles qui
exposent leurs forces pour reconquérir ces Lieux très saints d’un glaive
vengeur. L’accès en est très facile, les gens ne sont pas armés, et cette
terre est remplie de chrétiens qui se cachent, mais que nous avons recon-
nus à travers leur langue et leurs mœurs. En l’occurrence, je me retiens
de décrire la situation de Jérusalem, car cela a été écrit précédemment, et
aucun historiographe n’a négligé de dire ce qu’il fallait. Cependant j’ai
pris soin de mettre par écrit le témoignage de ce que j’ai vu de mes
propres yeux, car les hommes y accordent davantage de crédit qu’à ce
qu’on leur raconte.
La ville de Jérusalem, ainsi qu’en a témoigné l’évêque d’Acre, est pos-
session des patriarches, ville des prophètes, entourée de toutes parts de
montagnes, sise dans une partie de la Syrie appelée Palestine et province
de Judée où coulent le lait et le miel. Les frères ont dit que là se trouvent
en abondance le lait, le blé, l’huile et le meilleur vin. A l’orient de Jérusa-
lem, se trouve le mont des Oliviers, au couchant les monts d’Éphraïm, au
nord la Samarie, au sud le mont Sion. Jérusalem ne bénéficie pas directe-
ment de l’eau des fleuves, elle n’a pas non plus de sources, excenté celle
de Siloé qui est au pied du mont Sion et traverse la vallée de Josaphat, et
donne tantôt des eaux en grande abondance, tantôt très peu. Sur ce sujet,
on en a dit assez. Il y a une autre fontaine, celle de la Vierge, dont les
1. Jacques de Vitry fut évêque d’Acre en 1214. Auteur d’une Hisloria orientalis qui va
de 622 à 1218, cet ouvrage servit de référence à Louis de Rochechouart, puisqu'il nous fait
savoir qu’il l’a lu à la bibliothèque du couvent franciscain du mont Sion.
2. La référence à Godefroy de Bouillon semble être une erreur du copiste.
1164
PELERINAGES EN ORIENT
eaux sont peu abondantes. Dans la ville de Jérusalem et dans les environs,
il y a des citernes pour recueillir les eaux de pluie, ce qui est suffisant tanl
pour les hommes que pour les animaux. Les moineaux y boivent avec une-
grande difficulté, car il leur faut descendre au fond de la citerne, sinon ils
ne peuvent boire. Mais maître Stéphane Tallivelli leur donne de l’eau à
sa fenêtre, et c’est là que se rassemblent tous les moineaux de la ville.
La cité de Jérusalem n’a pas de moulin, à cause du manque d’eau, et
on ne peut pas non plus utiliser des moulins à vent comme chez nous.
Mais ils ont des moulins près de leurs habitations qu’ils font tourner avec
des chevaux, ainsi en ont les frères du mont Sion.
Les portes de Jérusalem ne sont plus telles aujourd’hui que les a décri-
tes Bède, à l’exception de la porte Saint-Étienne, que les Sarrasins appel-
lent Hesbeofel ', et la porte de la vallée parce qu’elle conduit à la vallée
de Josaphat.
VIII
LES HABITANTS DE LA PALESTINE
J’ai décidé de décrire maintenant les mœurs des infidèles qui occupeni
la Terre sainte.
Commençons par les Sarrasins. Ils se disent descendants de Sara, cl
c’est faux, les Italiens les appellent communément Maures. Je n’ai pu en
savoir l’origine, si ce n’est ce que m’a dit frère Laurent, à savoir qu’on
les appelle en latin Amorrhéens, d’autres disent Mosseroumy, ce qui veut
dire « du Sauveur ». Il y a une différence entre les Sarrasins, et on les
appelle soit Druses, soit Raphati, soit Raranduli, soit Arabes 1 2 .
Les Druses habitent entre Acre et Beyrouth. Ils ne croient pas en
Mahomet mais en l’Évangile, et ne mangent pas la viande de porc ; on les
appelle Sarrasins, mais cependant ils tuent les Sarrasins. Ils ont une reli-
gion secrète sur laquelle ils ne veulent pas s’étendre. Ils boivent du vin
ouvertement. Ils sont environ cinquante mille, et se comportent comme
des chrétiens, adorant la Croix en secret.
Les Raphati habitent à côté du Liban, ne croient pas aux disciples de
Mahomet, mais en Mahomet seul. Ils sont hostiles aux Sarrasins et ne
mangent pas dans de la vaisselle.
Les Raranduli. Les Raranduli sont sarrasins, et réputés pour leurs senti-
ments religieux auprès des Sarrasins. Ils vivent dans les mosquées en sol i -
1. Ce nom n’a pu être identifié.
2. La transcription des noms arabes est sans doute peu fiable et se prête à diverses inter
prétations.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1165
taires, vêtus de peaux de bêtes avec par-dessus un vêtement de mille
couleurs ; contrairement à la coutume de leur patrie, ils rasent leur barbe
et ne portent rien sur la tête ; seulement quelques-uns portent un bonnet,
et ils sont couverts de plumes d’autruche, comme cela est habituel pour
les fous ; ils ont la réputation comme eux d’être saints. Ils vont et viennent
comme des victimes, en demandant l’aumône, brandissant des flûtes et
des tambourins et chantant les louanges de Mahomet. Ils portent à même
la peau des chaînes de fer et des anneaux à leur prépuce ; frère Laurent
m’a dit que l’un d’entre eux avait arraché son membre viril pour conser-
ver sa chasteté ; ils ne sont pas hostiles aux chrétiens. Quand ils marchent
à travers la cité, ils s’élèvent jusqu’au troisième ciel, ou font des gesticu-
lations, vociférant comme s’ils voyaient le diable.
Les Arabes 1 habitent de part et d’autre du Jourdain, et vivent comme
des bêtes sauvages. Ils ont, en guise de maison, des tentes qu’ils transpor-
tent. Ils n’ont aucune attache ni aucune crainte. Ils vivent de rapine, de
lait de chamelle et de viande, sont couverts de vêtements l’été, ne boivent
du vin d’aucune sorte, et sont les ennemis des Sarrasins : quand nous
étions à Jérusalem, ils en tuèrent soixante devant les portes de la cité.
Nous les avons vus sur des brancards. Entre Arabes, il y a des différences,
et on prend parti pour les uns ou pour les autres qui portent un turban
blanc ou rougeâtre. Tous vivent selon la loi de Mahomet.
Les Sarrasins 2 qui habitent en Syrie, en Égypte, en Berbérie et jus-
qu’en Asie Mineure sont des gens bestiaux. Ils suivent la loi de Mahomet
et le Coran. Cependant, contrairement à leur loi, ils boivent du vin, j’en
ai vu plusieurs le faire ; quand ils n’ont pas de vin, ils font bouillir des
raisins qu’ils ont en grande abondance, et avec lesquels ils font un assez
bon vin. Les Sarrasins disent que Jésus-Christ a été conçu par Dieu, et
qu’il est né du flanc de la Vierge, car ils disent qu’il est indigne de Dieu de
naître par les voies naturelles. Les Sarrasins disent que Marie fut toujours
vierge. Ils ont de la haine pour les Juifs. Ils ne croient pas que Jésus soit
mort, mais Simon de Cyrène à sa place, et affirment qu’il est monté aux
cieux, vivant et glorieux. C’est pourquoi ils adorent le mont des Oliviers.
Les Sarrasins vénèrent quatre lieux saints, d’après ce que m’a dit frère
Laurent : d’abord le lieu de la Nativité, en second Nazareth, troisième-
ment Béthanie, quatrièmement le tombeau de la Vierge ; on en ajoute un
cinquième en général, le mont des Oliviers. Les Sarrasins montrent une
grande ferveur religieuse dans leurs mosquées, ils ont des prédicateurs
qui prêchent tête nue. Les Sarrasins chantent des psaumes traduits dans
leur langue, ainsi les cinq livres de Moïse et les quatre Évangiles, mais ils
1. Bédouins du désert.
2. Il ne s’agit pas seulement des Arabes, mais de tous les musulmans vivant dans l'Em-
pire mamelouk.
1 166
PÈLERINAGES EN ORIENT
disent que nous avons faussé les textes qui rapportent la Passion du Christ
à laquelle ils ne croient pas, car ils n’admettent de l’Évangile que ce qui
est contenu dans le Coran. Les Sarrasins s’acquittent du dixième de leurs
biens. Ils construisent des mosquées, des hôpitaux pour recevoir leurs
voyageurs ; ainsi entre Jérusalem et Le Caire, où il y en a beaucoup,
d’après ce que m’ont dit maître Stéphane Tallivelli et frère Laurent le
Sicilien.
Les Sarrasins ne portent pas de pantalons parce qu’ils se lavent souvent
la nature, et en cela ils sont semblables aux Juifs : « Soyez lavés et pro-
pres. » Les femmes, en revanche, portent des pantalons avec par-dessus
d’amples vêtements ; quand elles veulent satisfaire un besoin naturel, je
les ai vues procéder à la façon des marins puisque leur pantalon descend
jusqu’à leurs pieds.
Les Sarrasins ne crachent pas dans les églises ou dans leurs mosquées ;
par révérence, jamais ils n’y parlent, et ils s’y déplacent pieds nus. Cepen-
dant, ils y dorment et y mangent quand ils voyagent. Pendant que nous
étions à Jérusalem, les Sarrasins jeûnaient selon leur coutume, et ils
appellent ce jeûne le ramadan. Ils célèbrent le jeûne selon les lunes, ils
ont douze mois lunaires, et au treizième commence le jeûne. Cette année,
ils ont commencé leur jeune le 8 juin, jour de la première lune; on l’ap-
pelle première, quand elle commence à apparaître, et non seconde, selon
l’habitude de l’Église. Pour l’année en cours, ils terminèrent le jeûne le
28 juin, qui fût la première lune après les autres. C’est pourquoi, pour
calculer les jeûnes, ils reculent toujours de onze ou douze jours. Quand
ils jeûnent, ils ne mangent rien jusqu’à l’apparition d’une étoile dans le
ciel, comme je l’ai vu ; mais pendant toute la nuit, ils mangent et forni-
quent. Ils mangent de la viande et du poisson en même temps. Les Sarra-
sins mangent tous les jours de la viande, ils pêchent peu de poisson, sauf
à Jaffa où ils attrapent de nombreux petits poissons, mais à Jérusalem on
en trouve rarement.
Les Sarrasins ne célèbrent pas de fêtes, excepté le vendredi, jour de
leurs oraisons au temple, et leur fête de la Pâque. Beaucoup durant leur
travail font leurs prières : les uns se tournent vers le soleil 1 s’ils sont dans
les champs, les autres se tiennent sur des tapis, dans la position des sar-
cleurs, pour réciter leurs racontars ; ils font apporter le tapis par des
esclaves.
Les Sarrasins ne parlent jamais en urinant, et s’ils le font, c’est une
grande injure ; quand ils urinent, ils s’accroupissent comme les femmes,
et d’après leur religion, ils s’essuient la nature sur une pierre, et font beau-
coup d’autres choses honteuses.
Les Sarrasins disent que c’est faire grande offense à quelqu’un que de
1 . L’auteur fait allusion à la Qibla, c’est-à-dire à la direction de La Mecque, vers laquelle
se tourne tout musulman pour prier cinq fois par jour.
JOURNAL DE VOYAGE A JERUSALEM
1167
le frapper avec un pied chaussé. Quand ils s’assoient, ils enlèvent leurs
chaussures, j’en ai vu plusieurs le faire.
Les Sarrasins ont cinq grandes règles dans leur religion 1 : aller à La
Mecque, tous observent communément ce précepte et s’y rendent après
leur quarantaine en grande foule ; ils appellent cela dans leur langue Kar-
navam, et ils font une grande fête avant de se mettre en route.
[Le manuscrit conservé se termine ici.]
1 . Cette observation concerne les cinq piliers de l’Islam, c’est-à-dire les cinq obligations
auxquelles chaque musulman doit se soumettre.
Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï'
Fin xv' siècle
INTRODUCTION
Le texte dont la traduction est présentée ici appartient à un manuscrit
français, sans doute une copie de la fin du xv e siècle ou du début du xvi',
conservé à la bibliothèque municipale de Rennes, qui fut transcrit par nos
soins et édité pour la première fois en 1979.
C’est le récit anonyme d’un pèlerinage à Jérusalem et au mont Sinaï
dont il manque le début et la fin, qui n’ont pas été recopiés. Néanmoins,
le texte comporte des indications permettant de le dater et de cerner la
personnalité de son auteur. Celui-ci nous apprend en premier lieu qu’il
est français et navigue à bord d’une galère vénitienne, la Contarina. Il
cite au nombre des passagers un pèlerin allemand, Conrad Grünemberg,
dont on sait par sa relation de voyage, conservée intégralement, qu’il se
rendit en Terre sainte en 1486. Bien plus, notre pèlerin français rapporte
qu’il part visiter le mont Sinaï en compagnie d’un certain Georges Leng-
herand qui accomplit également son pèlerinage en 1486. Ce dernier fut
« mayeur », c’est-à-dire chef des échevins, de la ville de Mons en
Hainaut, alors aux Pays-Bas, puis conseiller ordinaire de son souverain,
Philippe le Beau (1478-1506). À son tour, il rédigea une relation de son
voyage qui permet de compléter celle de l’Anonyme français, dont on
peut donc dater avec certitude le pèlerinage de la même année.
L’étude comparée de ces trois récits permet de supposer que l’Ano-
nyme est vraisemblablement un clerc saintongeais, Guy de Toureste.
Quelques éléments inclinent à le penser, mais pour que cette hypothèse
soit totalement vérifiée, il faudrait retrouver le manuscrit original. Nous
continuerons donc de le désigner comme « l’Anonyme de Rennes ».
On peut établir avec profit une comparaison entre les différents récits
du pèlerinage de 1486, ce qui permet souvent d’en mieux comprendre le
déroulement.
1 . Texte intégral traduit du moyen français, présenté et annoté par Béatrice Dansette.
RECIT ANONYME... — INTRODUCTION
1169
Lorsque l’Anonyme de Rennes quitte la France, celle-ci est dirigée par
Anne et Pierre de Beaujeu, régents du royaume pendant la minorité du roi
Charles VIII (1483-1498). Il s’embarque à Venise dans les derniers jours
de mai 1486. Deux galères appareillent ensemble pour la Terre sainte,
celle d’Agostino Contarini, qu’il emprunte, et celle d’un autre patron
vénitien, Piero Lando, à bord de laquelle navigua Georges Lengherand.
Venise conserve le monopole du transport des pèlerins, et détient encore
la majeure partie de son empire, malgré l’expansion des Turcs en Médi-
terranée. En 1479, elle avait dû signer un traité de paix avec le sultan
Mehmed II (Mahomet II), qui lui avait fait perdre des possessions en
Albanie et en Grèce, l’obligeant en outre à s’acquitter d’un lourd tribut.
Il lui fallait de plus en plus compter avec les Turcs, car le nouveau sultan
Bayézid II (Bajazet) poursuivait depuis 1481 cette politique de conquête
en Europe et en Asie, qui cependant n’empêchait pas les pèlerins de se
rendre en Terre sainte.
Nos deux galères ne naviguent pas de conserve. Mais les patrons en
général se retrouvent aux principales escales, où ils ménagent leurs inté-
rêts commerciaux malgré les interdictions de l’État vénitien. Après avoir
longé l’Istrie dans les premiers jours de juin, puis dépassé Zara et Sebe-
nico (Sibenik) en Croatie, l’île de Curzola (Korcula), Raguse (Dubrov-
nik), Corfou, Modon et Coron dans le Péloponnèse, la Contarina aborde
la Crète le 7 juillet, Rhodes le 12, et Chypre le 19 du même mois. Après
cette longue traversée, les pèlerins arrivent au large de Jaffa, seulement
le 28 juillet. Mais ils sont empêchés de débarquer rapidement, car les for-
malités auxquelles doivent souscrire obligatoirement les patrons traînent
en longueur. L’attente des pèlerins se prolonge donc au large du port, et
enfin, le 8 août 1486, ils peuvent descendre à terre.
Le récit de l’Anonyme débute au moment où ils sont tous rassemblés
dans les grottes de Jaffa, attendant dans de pénibles conditions, et après
une navigation éprouvante, de partir pour Jérusalem. Outre les autorités
locales musulmanes et des guides, les frères mineurs accueillaient les
pèlerins en Terre sainte. Dans ce rôle, l’Anonyme cite un « frère pèle-
rin ». Selon la tradition franciscaine, ce nom était porté par un frère
mineur en souvenir de Peregrinus de Falerone, étudiant converti par saint
François. Il avait en vain recherché le martyre en Terre sainte, et se
dévoua alors à la cause des pèlerins sous le nom de « frère pèlerin », fonc-
tion conservée après lui.
Le trajet de Jaffa à Jérusalem se déroula du 8 au 13 août, avec une
halte habituelle au couvent des frères mineurs de Ramleh. Les pèlerins
séjournent dans la ville sainte du 1 3 au 17 août. Les Français sont logés
dans l’ancien Hôpital des chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem. On les
installa probablement dans ce qui fut la grande salle d’armes des Hospita-
liers, lieu très inconfortable, souligne l’Anonyme, car ils étaient entourés
de musulmans peu accueillants.
1170
PÈLERINAGES EN ORIENT
Ensuite, les frères mineurs les conduisent le long de la « Voie doulou-
reuse », et à l’intérieur du Saint-Sépulcre, où ils passent, selon l’habitude,
leur première nuit de dévotion.
Entre le 17 et le 22 août, ils visitent Bethléem et le Jourdain. De retour
à Jérusalem le 23 août, la plupart ont alors achevé leur pèlerinage en Terre
sainte et s’apprêtent à regagner l’Europe, en particulier le chevalier alle-
mand, Conrad Grünemberg, qui avait voyagé sur la Conlarina avec
l’Anonyme de Rennes. Georges Lengherand, au contraire, poursuit son
pèlerinage vers le Sinaï avec celui-ci.
Comment évaluer le nombre de pèlerins qui prolongeaient ainsi leurs
pérégrinations, dans des conditions beaucoup plus difficiles et coûteu-
ses ? Compte tenu de leur capacité, les deux galères avaient probablement
transporté chacune deux cents pèlerins au minimum. Or, seuls dix-sepl
d’entre eux partent pour le Sinaï et l’Égypte, dont le duc Jean de Bavière
qui, malade à Gaza, doit quitter le petit groupe de pèlerins avec ses
compagnons, décédant quelques jours plus tard. En outre, évitant de peu
la mort, deux autres pèlerins regagnent à leur tour la Flandre. Au total,
douze voyageurs seulement parviennent alors au Caire après avoir visité
le monastère Sainte-Catherine du Sinaï.
Moins de vingt pèlerins sont donc demeurés à Jérusalem le 23 août.
Jusqu’au 13 septembre, ils se préparent à la traversée des déserts. Les
Français sont logés chez un chrétien de la Ceinture, nommé Gazelles,
auquel plusieurs voyageurs eurent recours à la fin du xv c siècle, tout en
se plaignant de sa malhonnêteté. Mais celui-ci est sans doute un intermé-
diaire nécessaire entre les habitants et les pèlerins qui devaient se procurer
des objets et des provisions indispensables pour le périlleux voyage du
Sinaï.
Le 14 septembre 1486, le groupe quitte Jérusalem. Après une halte à
Bethléem, les pèlerins arrivent à Gaza le 19 septembre. Ils sont contraints
par leurs guides d’y séjourner jusqu’au 3 octobre, car ceux-ci veulent
faire une partie du chemin avec une caravane de marchands qui emprun-
tent leur itinéraire. Ils traversent alors les déserts de la presqu’île du Sinaï
jusqu’au monastère de Sainte-Catherine, entre le 3 et le 16 octobre.
Dès le lendemain de leur arrivée, sans prendre de repos, les pèlerins
repartent pour gravir les deux montagnes sacrées du mont Moïse (djebel
Mousa) et de Sainte-Catherine (djebel Katerin), où la tradition chrétienne
localisait les souvenirs de la révélation biblique de Dieu à Moïse.
Leur séjour au couvent de Sainte-Catherine dure peu de temps, comme
de coutume : du lundi 1 6 octobre au vendredi 20 au matin. La petite cara-
vane prend ensuite la direction de l’Égypte en longeant la côte du golfe
de Suez, et atteint Le Caire le 30 octobre, après avoir visité le célèbre
jardin du Baume, propriété du sultan.
Nous savons peu de choses du retour de l’Anonyme. En comparant son
récit avec celui de Georges Lengherand, on peut supposer qu’il se rend
RECIT ANONYME... — INTRODUCTION
1 171
avec lui à Rhodes à bord de la même caravelle. Abordant P île le 9 décem-
bre, les deux pèlerins prennent une direction différente, alors que la saison
devient peu favorable à la navigation. Lengherand regagne directement
Venise où il arrive le 4 janvier 1487, tandis que l’Anonyme de Rennes se
rend à Chio, l’île du mastic, sans que l’on en connaisse la raison. A cet
endroit s’interrompt le texte manuscrit.
Ce récit mérite l’attention du lecteur soucieux de comprendre l’intérêt
que les hommes du xv e siècle portaient à l’Orient et à la Terre sainte.
Notre pèlerin anonyme exprime bien la piété de son temps. Il a tout
d’abord le souci d’une certaine « comptabilité de l’au-delà », car il relève
avec soin les indulgences attachées aux Lieux saints. Mais surtout,
comme bon nombre de ses contemporains, il se livre à une méditation
affective de la vie du Christ, en particulier à Jérusalem en accomplissant
le parcours du « chemin de croix ». Intéressantes dans le contexte des ten-
tatives d’union de la papauté avec les Églises orientales, surtout depuis le
concile de Florence en 1439, les préoccupations religieuses de notre
pèlerin semblent d’abord tournées vers les chrétiens orientaux, dont il
relève les principales distinctions. Ses lectures religieuses sont des textes
bibliques bien entendu, mais aussi les Evangiles apocryphes , la Légende
dorée de Jacques de Voragine ou les écrits de saint Jérôme. Il sait expli-
quer par exemple, comme le ferait un clerc instruit de son époque, l’allé-
gorie mystique du buisson ardent au Sinaï, symbole de la maternité
virginale de Marie.
Il faut par ailleurs remarquer ses dons manifestes d’observation, sa
curiosité d’esprit, en particulier lorsqu’il décrit la procession d’un « fou
sacré » chez les musulmans, ou bien leurs rites funéraires ou le ramadan.
Il raconte de façon vivante les péripéties de son voyage, ses difficultés
avec les populations locales et ses perpétuelles disputes avec les guides.
Autant de descriptions saisies sur le vif, car notre auteur s’informe des
croyances et des coutumes des musulmans, observe leurs mosquées, leurs
rites, leurs gestes, et s’en indigne parfois, comme le montre l’anecdote de
la chamelle de Mahomet.
On le voit également attentif à ses compagnons, à leurs épreuves ou à
leurs maux, ainsi lorsqu’en compagnie de Georges Lengherand il va, pour
un pèlerin allemand malade, chercher de l’eau qui venait à manquer dans
le désert.
Esprit observateur, curieux, l’Anonyme aime aussi le merveilleux et se
laisse séduire par les légendes de l’Orient : il décrit avec une certaine
naïveté l’existence de « pierres d’aimant » qui seraient au fond de la mer
Rouge et provoqueraient le naufrage des navires en leur arrachant leurs
clous, ou bien la légende de la montagne de diamants qui appartient aux
contes des Mille et Une Nuits.
Notre pèlerin sait donc nous faire revivre son voyage en consignant
dans son récit des descriptions et des informations de qualité, ainsi que
1172
PÈLERINAGES EN ORIENT
des remarques très personnelles, ce qui est peu fréquent, et cela suffirait
à retenir notre attention. Mais sa relation de voyage en Terre sainte a le
mérite, en outre, de s’ajouter à celles de Georges Lengherand et de
Conrad Grünemberg, ce qui contribue, du fait de possibles recoupements
d’informations concernant le voyage de 1486, à étendre notre connais-
sance de ce qu’on peut appeler « un pèlerinage organisé » au xv e siècle.
Béatrice Dansette
BIBLIOGRAPHIE : Manuscrit : Voyage en Terre sainte, au mont Sinaï et au
couvent de Sainte-Catherine , manuscrit 15937 de la bibliothèque de Rennes, n° 261
(157) dans le Catalogue général des bibliothèques de France , t. XXIV, Paris, 1 894.
Édition du manuscrit : dansette b., « Relation inédite d’un pèlerinage effectué en
1486 », Archivum Franciscanum Historicum , n° 72, 1979, p. 106-133 et 330-428.
Pour approfondir : morin e., « Notice sur un manuscrit de la bibliothèque publique
de Rennes », Mémoires de la Société archéologique du département d'Ille-et-Vilaine.
1861, Rennes, 1862, p. 216-232.
Voyage de Georges de Lengherand à Venise, Rome, Jérusalem, au mont Sinaï et Le
Caire, I4S5-I4S6, traduit par le marquis de Godefroy de méniLglaise, Mons, 1861.
pannier L , Les Lapidaires français du Moyen Age des xiF , xi/T et xV siècles , Paris.
1882.
lane-pool s„ A History ofEgvpt in the Middle Ages, Londres, 1 848.
lewis p.s , La France à ta fin du Moyen Age, Paris, Hachette, 1977.
assfalg J., kruger p , Dictionnaire de 1 Orient ancien, Tumhout, Brépols, 1991.
I
ARRIVÉE À JAFFA
8 août 1486
Tous ceux de notre galère, la Contarina, ont été conduits dans une
grotte, tandis que les autres pèlerins le furent dans une autre ; nous dûmes
payer deux marques 1 pour avoir un plein poing de paille. Puis, il nous
fallut dîner sur un sol jonché d’ordures, et manger des mets que les
Maures nous apportèrent déjà cuits. Nous passâmes ainsi deux nuits, mal-
traités, et complètement entre leurs mains : aucun de nous ne pouvait se
lever la nuit, même pour aller pisser, sans payer l’un de ces ribauds qui
nous gardait. Plusieurs pèlerins furent battus, notamment un chevalier
allemand bien âgé, qui par la suite s’en est mal trouvé. Par des ouvertures
de la grotte, d’autres Maures nous lancèrent de grosses pierres. Grâce à
Dieu, personne ne fut blessé, bien qu’elles tombassent près de nous. Il en
tomba une près de moi, assez grosse pour assommer un bœuf.
II
JAFFA-JÉRUSALEM
10-13 août 1486
Nous avons attendu ainsi jusqu’au jeudi matin la venue de deux frères
cordeliers. L’un d’eux, nommé frère pèlerin, nous dit que nos ânes étaient
prêts, que chacun de nous devait monter sur le sien, après avoir reçu un
billet écrit, et que nous nous gardions de donner quelque argent à nos
âniers, car quarante-trois médines 2 par personne leur avaient été remis
1. Marque, marquet ou sequin sont les différents noms d'une même monnaie d’argent
vénitienne, utilisée dans l’Orient méditerranéen, et contenant environ quatre grammes
d’argent.
2. Le médine était une subdivision du dirhem, monnaie d’argent qui circulait dans l’em-
pire mamelouk.
1174
PÈLERINAGES EN ORIENT
pour toutes les courtoisies Les patrons et les Cordeliers agissaient ainsi
à l’encontre des pèlerins, car ils étaient tenus de leur louer des ânes. Cer-
tains répondirent qu’ils n’en feraient rien, car leur guide les maltraiterait.
On s’en aperçut après, quand certains ne voulurent pas leur donner cour-
toisie, ainsi que cela avait été interdit : ils furent jetés à terre, et forcés de
cheminer à pied. Nous sommes donc montés sur nos ânes, après qu’on
nous eut remis par écrit le nom de notre ânier pour pouvoir l’appeler, ou
nous plaindre de lui s’il nous faisait autre chose que du bien. Alors nous
leur avons donné des courtoisies, chacun selon son vouloir.
A Ramleh. Nous avons chevauché sur nos ânes par la chaleur pendant
au moins quatre milles jusqu’à un village appelé Malle Case, où femmes
et enfants firent fuir les pèlerins à coups de pierres, en frappèrent et jetè-
rent certains à terre. À partir de là, nous avons avancé pendant onze milles
jusqu’à Ramleh par une chaleur inimaginable. Dès que nous y sommes
arrivés, un chevalier allemand, messire Thibaud Habsepert 1 2 , qui avait été
battu à Jaffa, ainsi qu’un autre gentilhomme allemand moururent étouffés
par la forte chaleur du jour dont ils avaient souffert. Pareillement, l’abbc
de Saint-Méen 3 en Bretagne fut si malade qu’il n’y avait plus d’espoir
pour sa vie ; furent également en grand danger de mort un gentilhomme
de Tournai, Nicolas de Saint-Génois 4 , maître Jean d’Acquilla 5 , maître
des Quinze- Vingts, et bien d’autres.
L 'Hôpital duduede Bourgogne. Nousavonsétélogésdansune maison
appartenant aux frères Cordeliers du mont Sion, avec des chambres selon
la coutume du pays, assez honnêtes. Cette maison fut édifiée à Ramleh
par le bon duc Philippe de Bourgogne 6 pour accueillir et loger les pèlerins
1. Les courtoisies sont des gratifications payées en sus. L’expression, qu’on retrouvera
souvent dans le texte, « payer devoirs et courtoisies » signifie le paiement de surtaxes arbi-
traires.
2. Thibaut de Iiaspberg, chevalier allemand, s’était embarqué sur la Contarina avec
l’Anonyme et Conrad Grünemberg, qui mentionne également sa mort.
3. L’abbé de Saint-Méen était Robert de Coëtlogon, fils d’Olivier de Coëtlogon, premier
président de la chambre des comptes de Bretagne. L'abbaye bénédictine de Saint-Méen était
située près de Rennes.
4. Nicolas de Saint-Génois, bourgeois de la ville de Tournai, était parti avec son frère
Amoul pour Jérusalem. Il fut cinq fois prévôt de Tournai.
5. Jean d’Acquilla, nommé aussi Jean de l’Aigle, fut le premier laïc à diriger l’hospice
des Quinze-Vingts fondé pour les aveugles par Saint Louis. C’était un chevalier renommé
pour sa piété, qui avait fondé avec sa femme, Louise, des hôpitaux pour les pèlerins, en
particulier, face au gué du Mont-Saint-Michel.
6. Philippe le Bon devint duc de Bourgogne après le meurtre de son père, Jean sans Peur,
le 10 septembre 1419. Après avoir longtemps soutenu les Anglais contre le dauphin Charles
il abandonna l’alliance anglaise et mit fin à la guerre civile en signant la paix d’Arras en
1435. 11 conçut des projets de croisade sans lendemain, mais s’intéressa de très près a
l’Orient pendant de longues années. Il y envoya tout à la fois des ambassadeurs et des
espions, tout en pratiquant une politique de larges aumônes en faveur des pèlerins et des
frères mineurs de Terre sainte, contribuant à la restauration de certains lieux saints.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1175
qui passeraient par là à l’avenir. Depuis Jaffa jusqu’à Ramleh, nous avons
traversé tout au long de ce jour un bon et beau pays pour les labours. Le
soir, nous avons couché sur des nattes de jonc que nous avions louées.
Le lendemain, nous apprenions que les patrons et les Cordeliers avaient
décidé de nous conduire à Jérusalem sans passer comme de coutume par
Lydda où saint Georges fut décapité. Ils faisaient cela pour éviter de payer
le tribut qu’ils devaient verser pour nous à cet endroit. Alors, nous
allâmes leur dire que nous voulions nous y rendre, car ils étaient obligés
de nous conduire sur les lieux habituellement visités par les pèlerins. Mais
ils prétextèrent qu’ils devaient suivre les ordres du gouverneur et seigneur
de Jérusalem, et qu’ils ne pouvaient décider de nous y emmener.
Le vendredi matin, le vicaire 1 chanta la messe, fit un petit sermon en
latin, puis il le prononça en italien et le fit traduire en allemand. Il encou-
ragea tous les pèlerins à supporter, en l’honneur du voyage et de la
Passion du Christ, toutes les injures et tous les maux que leur feraient
subir les Maures et infidèles. À la fin de son sermon, en tant que vicaire
par l’autorité qu’il détenait de Notre Saint-Père le pape, il donna l’absolu-
tion à tous ceux qui étaient excommuniés pour être entrés en Terre sainte
sans autorisation pontificale.
Lydda, samedi 12 août. Le lendemain, nous avons vu le lieu où saint
Georges eut la tête tranchée ; il devait y avoir une belle et grande église,
à en juger par les ruines. Elle fut construite autrefois par sainte Hélène,
puis détruite par les Maures. Là, au plaisir de Dieu, nous gagnâmes sept
ans et sept quarantaines de pardon. Ce jour-là, de bonne heure nous
retournâmes à Ramleh. J’y vis un Maure qui prit par la force des offrandes
que les pèlerins avaient distribuées à plusieurs chrétiens de la Ceinture,
qui furent battus. Bien près de Ramleh, à environ un trait d’arbalète, se
trouve Geth, d’où Goliath était natif ; à présent sa maison est transformée
en mosquée, qui est le lieu de prière des Maures.
Route de Ramleh à Jérusalem. Le soir, nous avons quitté Ramleh, et
nous sommes arrivés de nuit pour dormir en un lieu appelé la Citerne
distant de quatorze milles de Ramleh où nous nous sommes couchés sous
les oliviers. En chemin, nous avions rencontré un grand rassemblement
d’Arabes 2 qui avaient dressé leurs tentes dans les champs ; ils avaient
avec eux leurs nombreuses familles et leurs chameaux. Ils ne vivent que
de rapine, mais ne nous firent aucun mal, se moquèrent seulement de nous
pour obtenir du patron des courtoisies. Ils ont coutume d’aller ainsi de
pays en pays, j’en reparlerai plus longuement. Cette nuit-là, les âniers
1 . C’est-à-dire le père gardien.
2. Ce sont des Bédouins dont les conditions d’existence étaient rendues plus difficiles
par la guerre qui sévissait entre les Mamelouks et les Ottomans en I486.
1 176
PÈLERINAGES EN ORIENT
maures ou sarrasins dérobèrent aux pèlerins ce qu’ils purent ; l’un d’eux
voulut m’ôter de force mon bissac, ce que je ne pus souffrir, nous tirâmes
longuement chacun sur ma poche, et comme je ne voulais pas la lui
laisser, il me prit par une jambe pour me jeter à terre sur un tas de pierres
Je fis un si beau saut que dix jours après je m’en ressentais encore.
Le samedi, au point du jour, nous montâmes sur nos ânes. Sur la route
de Jérusalem, nous passâmes par Emmaüs. Il y a une église, aujourd’hui
détruite, sur le lieu où les deux pèlerins reconnurent Dieu à la fraction du
pain, alors qu’ils parlaient de sa résurrection. Le sépulcre de Cléophas,
l’un des deux pèlerins, s’y trouve. Il y a sept ans et sept quarantaines de
pardon, seulement en passant et saluant ce lieu. À partir de là nous avons
suivi la route empruntée par Dieu après sa glorieuse Résurrection, dont II
parla avec les deux pèlerins. Vous pensez bien qu’il y eut beaucoup de
belles paroles entre eux ! Et là, à côté d’un grand chemin, à main gauche,
nous avons vu Ramatha à environ neuf heures du matin ; on dit que
l’arche de Noé s’y trouva pendant plusieurs années.
III
SÉJOUR À JÉRUSALEM
13 août-13 septembre
Dimanche 13 août. Le lendemain 13 août, joyeusement et en louanl
Dieu, nous sommes entrés dans la sainte cité de Jérusalem. Assez loin de-
là cité, nous avons mis pied à terre, et nous nous sommes rendus à la porte
de l’église du Saint-Sépulcre. On nous montra et nous fit embrasser une-
pierre, au milieu d’une grand-place devant l’église, sur laquelle Notre
Seigneur se reposa un peu en regardant le mont Calvaire, lieu où II devait
être crucifié pour notre rédemption. Puis nous sommes allés à l’Hôpital,
titre porté par les frères de Rhodes de l’ordre de monseigneur saint Jean
de Jérusalem qui autrefois le desservaient, avant d’en être chassés. Nous
y avons logé, dans un endroit qui ressemble à une vaste grange avec des
piliers de pierre, plein de poussière et de mauvaises odeurs. Les frères
Cordeliers hébergèrent plusieurs Italiens au mont Sion, la plupart des
Allemands se logèrent en ville dans plusieurs maisons, tandis que nous
autres. Français, nous sommes restés à l’Hôpital, car nous avions peur,
comme je l’ai expliqué 1 plus avant. Nous avons supporté les bruits intem
I. Le récit de Georges Lengherand permet de comprendre le sens de cette allusion : le
frère du sultan turc, Bayézid IL le prince Djem, à l’issue d’une guerre de succession, se
réfugia à Rhodes, alors qu’auparavant il était allé au Caire. Le grand maître de l’Hôpital, le
français Pierre d’Aubusson, avait refusé au sultan Mamelouk, Kâytbay, de lui remettre
Djem. Il l’envoya en France dans une commanderie de l’ordre, à Bourganeuf, où de fait il
resta prisonnier entre 1 482 et 1 488. Le prince turc fut u n enjeu diplomatique entre Le Caire
la Porte, le pape Alexandre VI et le roi de France Charles VIII.
RÉCIT ANONYME D'UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 1 77
pestifs des Maures ; ils enlevaient leur vin et leur viande à certains pèle-
rins, se moquaient de certains autres, et criaient si fort qu’on ne pouvait
ni dormir, ni se reposer. Nous sommes restés là, prenant patience, sur des
nattes de jonc que nous avions achetées, puis les Cordeliers nous firent
remettre des tapis de velours et des oreillers de cuir que monseigneur le
grand maître de Rhodes leur avait envoyés pour l’usage des pèlerins.
Lundi 14 août. Le lundi matin, lendemain de notre arrivée, deux frères
du mont Sion vinrent à l’Hôpital, et l’un d’eux chanta la messe devant les
pèlerins. Puis, nous allâmes tous ensemble avec le patron de l 'autre galée,
nommé messire Bernard ', et trois frères, visiter les lieux et faire les péré-
grinations qui s’ensuivent.
La Voie douloureuse
La maison de Véronique. On nous conduisit en premier lieu devant la
maison de sainte Véronique qui, alors que les Juifs conduisaient Jésus-
Christ au Calvaire pour le crucifier, lui tendit un linge pour s’essuyer car
il était plein de sueur et de crachats que les faux Juifs lui avaient jetés au
visage, à tel point qu’on ne le reconnaissait plus. Quand II s’essuya, sa
Face y demeura empreinte. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
La maison du mauvais riche. Nous sommes passés devant la maison du
mauvais riche qui refusa de donner à un pauvre les quelques miettes de pain
qui tombaient sous sa table ; il est, ainsi le croit-on, enseveli aux enfers.
Le Trivion. De là, nous nous sommes rendus à un carrefour appelé le
Trivion parce que trois rues y aboutissent ; à cet endroit, les Juifs voyant
Notre-Seigneur si las, à cause des souffrances et du martyre qu’il avait
endurés toute la nuit, qu’il ne pouvait plus porter la croix qu’on lui avait
mise sur ses épaules, et redoutant qu’il mourût avant d’arriver au lieu où
honteusement ils voulaient le crucifier, contraignirent Simon de Cyrène à
porter la croix pendant le reste du chemin. Là également, Dieu dit aux
femmes qu’il vit pleurer de pitié : « Ne pleurez pas sur moi, pleurez plutôt
sur vous-mêmes... » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Lieu de la Pâmoison de Notre-Dame. En tournant à main droite, à
environ un demi-jet de pierre, se trouve une grosse pierre à l’endroit que
l’on appelle Notre-Dame du Spasme car c’est le lieu où la glorieuse
Vierge Marie s’évanouit, et tomba à terre, à cause de l’incommensurable
douleur qu’elle ressentit en voyant Jésus, son enfant béni, porter sa croix
et maltraité par les Juifs. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Arc de l'Ecce Homo. A environ deux jets de pierre de là, se trouve un
arc de pierre qui enjambe la rue et forme une sorte de porte sous laquelle
1. Il s’agit bien de la galère de Georges Lengherand dont le patron était Pierre Lando ;
le « patron » dont parle l’Anonyme est son second, Bernard Bousledon.
1 178
PÈLERINAGES EN ORIENT
on passe. Au sommet de l’arc, sainte Hélène fit sceller deux grosses pier-
res ; sur l’une Dieu était assis quand II fut condamné à mort, et sur l’autre
se tenait Pilate quand il prononça sa maudite sentence. Il y a sept ans et
sept quarantaines de pardon.
L’école de Notre-Dame — La maison d’Hérode. Assez près de là, à
main droite, se trouve l’école de Notre-Dame, et au bout d’une ruelle, à
main droite, il y a la maison d’Hérode qui a été reconstruite. Au coin de
la ruelle, dans la grand-rue sur notre chemin, nous vîmes la maison de
Pilate où Dieu fut jugé et condamné à mort. C’est une église, mais nous
n’y entrâmes point, car des Maures y demeuraient, qui ne l’auraient pas
accepté. En la saluant, il y a plénière rémission.
Le temple de Salomon. Puis, à main droite, nous passâmes par une autre
ruelle où l’on franchit une porte pour se rendre au temple de Salomon ;
de là, on voit le Temple, mais personne n’oserait s’en approcher sans
risquer sa vie ; on se recueille là, et il y a plénière rémission.
L’église Sainte-Anne. Près de là, à main droite, se trouve l’école où
Notre-Dame apprit son psautier et ses Heures. Puis, encore à droite, on
nous montra une grande porte qui est à l’entrée de l’église Sainte-Anne
que sainte Hélène fit construire. C’était anciennement la maison de
Joachim où naquit la Bienheureuse Vierge Marie. De même, ici nous ne
sommes pas entrés parce que les Maures l’ont transformée en mosquée,
ni non plus dans la piscine où les malades étaient guéris. Mais après le
départ des pèlerins de Jérusalem, nous y allâmes, j’en parlerai plus loin ;
en saluant seulement le lieu, on gagne plénière rémission.
Pérégrinations hors de Jérusalem — La porte Saint-Etienne. Puis,
nous sommes sortis de la ville en passant par la même porte que saint
Étienne, conduit hors de Jérusalem pour être lapidé. A partir de là, en
descendant vers la vallée de Josaphat, à mi-chemin, on nous montra un
rocher où saint Étienne se tenait au moment de sa lapidation. Un peu plus
haut, sur un autre roc, était assis Saül, qui par la suite fut appelé Paul,
alors qu’il gardait les vêtements de ceux qui lapidaient saint Étienne. Il y
a là sept ans et sept quarantaines de pardon.
La vallée de Josaphat. Nous sommes descendus au fond de la vallée el
nous sommes passés sur un pont de pierre qui remplaçait Une planche
avec laquelle fût faite la croix de Notre-Seigneur ; en dessous, passe le
torrent du Cédron, qui alors était à sec à cause de la grande sécheresse,
mais en hiver il y a de l’eau en assez grande abondance. La reine de Saba
ne voulut pas emprunter cette planche de bois quand elle se rendit à Jéru-
salem pour voir le Temple, prophétisant que ce serait le bois du Salut.
Ainsi que le disent les Écritures, c’est la vallée du Jugement qui doit être
rendu après la résurrection de la chair ; là, plusieurs pèlerins, pour signi-
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1179
fier la force de leur foi en la résurrection, jetèrent des pierres comme si
déjà ils voulaient choisir leur place ; il y a plénière rémission...
Le sépulcre de Notre-Dame. Au-delà de ce torrent, à main gauche, se
trouve l’église Notre-Dame où les Apôtres l’ensevelirent dévotement ;
ensuite, de ce lieu elle monta aux cieux glorieusement. Au milieu de
l’église, qui est sous terre, en descendant au moins quarante marches, se
trouve le sépulcre de Notre-Dame recouvert d’une grande dalle de marbre
blanc ; on y accède par une petite porte, et on sort par une autre. Là, il y
a plénière indulgence.
La grotte de l 'Agonie de Notre-Seigneur. En partant de là, nous prîmes
une petite ruelle à main gauche en direction du lieu où Notre-Seigneur,
après la Cène au mont Sion, pria Dieu, son Père, en disant par trois fois :
« Seigneur, si cela est possible, que ce calice s’éloigne de moi, cepen-
dant... » Sa grande souffrance le fit suer sang et eau. L’endroit ressemble
à une grotte dans laquelle on entre par une ouverture de la hauteur d’un
homme à peu près. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
La Porte Dorée. Puis nous sommes passés à nouveau devant l’église
Notre-Dame pour gravir le mont des Oliviers. On nous montra la Porte
Dorée qui jadis était une des portes de la ville et par laquelle Dieu entra
à Jérusalem le jour de Pâques fleuries : « Béni soit celui qui vient... » A
présent elle est murée, et les chrétiens n’osent s’en approcher parce que
les Maures y ont fait un de leurs cimetières ; mais en la saluant pieuse-
ment, il y a plénière indulgence.
Un peu plus haut, à un jet de pierre, nous sommes arrivés au lieu où
Judas vint embrasser Notre-Seigneur pour le trahir et le livrer aux Juifs.
Là, il y a rémission plénière. Près de là, à sept ou huit pas, se trouve l’en-
droit où saint Pierre coupa l’oreille de Malchus ; il y a sept ans et sept
quarantaines de pardon.
Saint Thomas. A environ deux jets et demi de pierre de là, se trouve
l’endroit où saint Thomas vit Notre-Dame emportée aux cieux par les
anges. Afin qu’il pût en témoigner, il reçut sa ceinture. Entre les deux
endroits, à mi-chemin se trouve le lieu où Dieu priait tandis que dor-
maient les Apôtres. On y gagne sept ans et sept quarantaines de pardon.
Le souvenir du « Dominus flevit ». En montant toujours, nous trouvâ-
mes un gros rocher sur lequel Dieu était assis quand II pleura sur la cité
de Jérusalem, disant en la contemplant : « Si tu savais... » Il y a sept ans
et sept quarantaines de pardon.
Au sommet du mont après un assez long chemin, l’un derrière l’autre,
empruntant une voie étroite sur une partie du trajet, car nous redoutions
les bastonnades des Maures qui gardaient leurs jardins, nous sommes
arrivés en Galilée, où apparut Notre-Seigneur à onze de ses apôtres après
■
1180
PÈLERINAGES EN ORIENT
sa Résurrection. Il avait demandé aux Marie de les rassembler là, disant
« Dites aux disciples et à Pierre... » À cet endroit, sainte Hélène lil
construire autrefois une église, mais depuis deux ans les Maures en onl
détruit les fondements, et ils font édifier une tour pour faire le guet. Il y a
plénière rémission...
Nous avons repris le même chemin étroit, jusqu’au coin d’une muraille
située à l’endroit où l’ange révéla à Notre-Seigneur l’heure de sa mon
bénie, lui disant qu’à son trépas II serait préservé de la vision des diables
L 'église de l 'Ascension. Poursuivant notre chemin au sommet du monl
des Oliviers, nous sommes allés dans une église quasiment ronde présen
tant au centre une sorte de tour voûtée au milieu de laquelle est situé l’en-
droit d’où Dieu quitta ce monde pour monter glorieusement aux cieux ; il
y a encore là une pierre portant en profondeur la trace du pied droit de
Notre-Seigneur. Là le patron paya tout pour les pèlerins, car les Maures
ont la clé et, sans leur autorisation, on ne peut y entrer. Il y a plénière
rémission...
Assez près, se trouve une petite église gardée par les Maures, à l’en-
droit où sainte Pélagie fit pénitence. Devant cette chapelle, au milieu du
grand chemin par lequel nous sommes descendus, se trouve un rocher où
Dieu souvent s’asseyait pour prêcher à ses apôtres ; là fut fait le Sermon :
« Heureux les doux... » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Le souvenir du Credo. Puis nous nous sommes dirigés vers les ruines
de l’église Saint-Marc où les Apôtres composèrent le Credo. Il y a aussi
sept ans et sept quarantaines de pardon.
Ensuite, nous descendîmes le mont des Oliviers jusqu’à l’endroit où
Notre-Seigneur apprit à ses apôtres et disciples à prier Dieu en composanl
le « Notre Père ». Il ne reste qu’une muraille le long d’un grand chemin,
et l’on gagne sept ans et sept quarantaines de pardon. Plus bas dans le
chemin, nous vîmes un rocher sur lequel Notre-Dame avait l’habitude de
se reposer lorsqu’elle venait visiter les saints lieux. Il y a sept ans et sepl
quarantaines de pardon. Au pied de la montagne, nous passâmes devant
la sépulture d’Absalon.
La grotte de saint Jacques le Mineur. Puis, sur le grand chemin à main
gauche, nous nous sommes dirigés vers l’église de Saint-Jacques-le
Mineur, à présent quasiment détruite. Il y a une petite caverne où saint
Jacques demeura trois jours et trois nuits par crainte des Juifs, sans boire
ni manger, jusqu’à ce que Dieu lui apparût le jour de sa Résurrection. Il
fut enterré là après sa mort, ainsi que Zacharias, le prophète, fils de
Baratie. Il y a plénière rémission.
De là, nous voulions aller visiter la vallée de Siloé ; mais le soleil était
tellement chaud et fort que les Cordeliers nous dirent qu’il valait mieux
retourner au mont Sion, qu’ils nous montreraient en montant ce qu’il y
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1181
avait, et que nous irions un autre jour. Nous repartîmes donc, en passant
devant la sépulture d’ Absalon.
En gravissant le mont Sion, les cordeliers nous montrèrent, outre la
vallée et l’église Saint-Jacques, la maison de Judas et le lieu où il se
pendit après qu’il eut vendu et trahi Notre-Seigneur, mais l’arbre a
disparu car il est mort. On nous montra aussi une fontaine où Notre-Dame
lavait très souvent les langes de Notre-Seigneur, le lieu où le prophète
Isaïe fut scié en deux et enseveli ; à cet endroit se trouve une fontaine
appelée Natatoria Siloé, où Dieu envoya l’aveugle qui retrouva la
lumière.
On nous montra encore le lieu où se cachèrent les Apôtres qui s’enfui-
rent au moment où Dieu fût arrêté au jardin des Oliviers, puis le champ
appelé Archidémac, acheté avec les trente deniers rendus par Judas qui
les avait obtenus pour avoir trahi Notre-Seigneur. Partout, il y a sept ans
et sept quarantaines de pardon.
Le lieu du « Mauvais Conseil ». De la même façon, on nous montra au
fond de ladite vallée, vers le champ d’Archidémac, le mur d’une maison
que l’on appelle le château de Mauconseil. C’est là que les Juifs ont
décidé de l’arrestation de Notre-Seigneur, et que Judas alla leur dire :
« Que voulez-vous me donner ? » C’est aussi à cet endroit que Notre-Sei-
gneur discuta avec les Juifs, prêtres de la Loi, à l’âge de douze ans, alors
que Joseph et Notre-Dame le croyant perdu le cherchaient avec inquié-
tude. Nous fîmes nos prières à cet endroit, car les Maures ne veulent pas
laisser pénétrer les chrétiens, mais en visitant le lieu de l’extérieur, on
gagne plénière rémission.
La Pierre angulaire. Au coin de l’ancienne muraille de la ville se
trouve la pierre dont David dit : « La pierre qu’avaient rejetée les bâtis-
seurs... » C’est une grosse pierre mal taillée. En montant, nous trouvâmes
en chemin le lieu où saint Pierre pleura amèrement après avoir renié Dieu
dans la maison de Caïphe ; on y gagne sept ans et sept quarantaines de
pardon.
Le lieu oit les Juifs se disputèrent le corps de Notre-Dame. Toujours
en montant, nous sommes arrivés à un carrefour où aboutissent un chemin
venant de la ville, et un autre venant du mont Sion ; il y a une pierre à
l’endroit où les Juifs voulurent enlever aux Apôtres le corps de la Vierge
Marie tandis qu’ils la transportaient après son trépas dans la vallée de
Josaphat pour l’ensevelir ; lesdits Juifs devinrent aveugles. Puis sur la
prière de saint Pierre, par miracle, la vue leur fut rendue. De même, il y a
sept ans et sept quarantaines de pardon.
Le soir du lundi 14 août. La chaleur était très forte, et nous attendîmes
le lendemain pour visiter les autres lieux, ainsi que le mont Sion, bien
qu’il fût proche. Or, le jour où les pèlerins le visitent, ils doivent y dîner.
1182
PÈLERINAGES EN ORIENT
selon la coutume, grâce à une fondation du bon duc Philippe de Bourgo-
gne qui en permet le paiement annuel aux Cordeliers du mont Sion encore
aujourd’hui. Nous étions le jour de la vigile de l’Assomption de Notre-
Dame, et il n’y avait pas assez de vivres ; pour cette raison, on remit ce
dîner au lendemain. Ainsi, tous les pèlerins retournèrent à l’Hôpital, y
compris les Français, mais en vérité on leur donna un mauvais conseil,
car il n’y avait personne pour les protéger, et les Maures leur causaieni
beaucoup d’ennuis. Je dis cela, pour avertir ceux qui voyageront, d’en
parler aux patrons avant de partir afin d’être gardés à l’Hôpital, car on
reçoit peu d’aide.
Vêpres au val de Josaphat dans l'église Notre-Dame. Après dîner,
nous allâmes tous entendre les vêpres en l’église Notre-Dame, dans la
vallée de Josaphat. Se trouvaient là toutes les sortes de chrétiens qui soin
à Jérusalem ; il y en a neuf, tous hérétiques, ainsi que je l’expliquerai pai
la suite. Les Cordeliers chantèrent les vêpres, belles et solennelles, ainsi
que les autres, chacun selon sa cérémonie. Les pèlerins demeurèrent toute
la nuit dans l’église pour entendre la messe le matin, mais la plupart s’en
allèrent car l’église était malodorante et humide. Pour ma part, je dus
partir, car je fus pris d’une fièvre qui dura toute la nuit et d’une étonnante
douleur de gorge, à tel point que le lendemain je ne pus retourner entendre
la messe, ainsi que le firent les autres. Après l’avoir entendue, tous revin
rent au mont Sion pour faire les voyages que nous avions délaissés le soii
précédent.
Mardi 15 août. Je les rejoignis, et les Cordeliers nous conduisirent en
l’église Saint-Michel desservie par les chrétiens arméniens. C’était autre
fois la maison d’Anne, où Dieu fut conduit après son arrestation au jardin
des Oliviers. Là, Dieu répondit à Anne qui l’interrogeait sur sa doctrine
et les Juifs le frappèrent et lui donnèrent des soufflets en disant : « C’est
ainsi que tu réponds au grand prêtre ?» Il y a sept ans et sept quarantaines
de pardon.
La maison de Caïphe. De là, nous allâmes au coin de la maison de
Caïphe, où Dieu fût conduit après avoir été frappé chez Anne, et nous
vîmes l’endroit où saint Pierre, après avoir renié Dieu trois fois, se souvint
de la parole que Dieu lui avait dite : « Cette nuit même, avant que le coq
ne chante, tu m’auras renié trois fois », et il alla pleurer amèrement à l’en-
droit dont j’ai parlé où il y a sept ans et sept quarantaines de pardon. À
l’autre angle de la maison, qui est assez grande, se trouve un endroit où
saint Jean, voyant le mauvais traitement que les Juifs infligeaient à Dieu,
courut dire à Notre-Dame la douloureuse nouvelle ; elle accourut immé-
diatement dans ce lieu où elle resta toute la nuit jusqu’à ce que Notre
Seigneur sortît de la maison de Caïphe et fiât conduit chez Pilate ; il y a
sept ans et sept quarantaines de pardon.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1183
À l’intérieur de la maison, au milieu de la cour, nous vîmes l’endroit
où saint Pierre se chauffait près du feu quand il renia Dieu.
Puis, nous entrâmes dans l’église Saint-Sauveur, aujourd’hui détruite,
où Dieu fut conduit devant Caïphe, fut couvert de crachats et injurié,
comme chacun sait. Dans cette église, une pierre qui scellait le sépulcre
de Notre-Seigneur sert d’autel ; elle a neuf paumes de long, quatre de
large, et une coudée d’épaisseur environ. Au coin de l’autel, se trouve la
prison où Dieu fut conduit, fut couvert de crachats, et détenu une grande
partie de la nuit jusqu’à sa comparution devant Pilate ; il n’y a ni fenêtre,
ni clarté, pas la moindre, et deux ou trois personnes bien serrées peuvent
y tenir. Il y a plénière rémission.
En quittant, l’église, à main gauche, se trouve dans le mur une pierre
sur laquelle Dieu s’assit devant Pilate quand doucement et avec pitié II
regarda Pierre après son reniement. Assez près de la maison, il y a une
autre pierre où saint Jean l’Évangéliste avait l’habitude, après l’Ascen-
sion de Notre-Seigneur, de chanter chaque jour la messe devant Notre-
Dame. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
La demeure de Notre-Dame. Assez près de là, se trouve une autre
pierre à l’endroit où Notre-Dame après l’Ascension de Notre-Seigneur
demeura dix-sept ans, et rendit son âme à Dieu, glorieusement. Il y a plé-
nière rémission.
Lieu de la division des Apôtres. En se dirigeant vers l’église du mont
Sion, se trouve le lieu où saint Matthias fut reçu au nombre des Apôtres.
A partir de là, à main gauche, à environ un petit jet de pierre, fut faite la
division des Apôtres, auxquels il fut dit : « Allez, proclamez... » Près de
là, à main gauche en revenant vers l’église, se trouve l’endroit où furent
découverts les corps de saint Étienne et de saint Abibon.
Lieu où fut rôti l'agneau pascal. A main droite, à l’angle de l’église
des frères, se trouve l’endroit où fut rôti l’agneau pascal, le jour de la
Cène de Notre-Seigneur.
Le sépulcre de David. En tournant vers la porte de l’église, à une lon-
gueur d’elle, nous vîmes le sépulcre de David où les chrétiens n’entrent
pas ; aussi n’y a-t-il nul pardon. Au-delà de cette sépulture, il y a deux
pierres distantes de quatre à cinq pas l’une de l’autre : sur l’une Dieu
s’asseyait lorsqu’il prêchait à ses apôtres et disciples, et sur l’autre Notre-
Dame l’écoutait.
Puis nous fut montré le lieu où Notre-Dame avait son oratoire ; elle y
priait Dieu très souvent. Tous ces lieux susdits ont sept ans et sept quaran-
taines de pardon.
L 'église du mont Sion. Montant huit ou dix marches, nous entrâmes
dans l’église du mont Sion desservie par les religieux de l’observance de
■
1184
PÈLERINAGES EN ORIENT
l’ordre de saint François, qui commencèrent à chanter la grand-messe. Le
vicaire qui l’avait chantée fit un sermon dans lequel il expliqua la sainteté
du lieu. Il convia les pèlerins à dîner après la procession qui se déroula
pour visiter les lieux saints de la façon suivante : on chanta l’hymne
P ange lingua gloriosi, on s’inclina devant la Cène avec ses disciples et
apôtres ; là fut mangé l’agneau pascal, et fut institué le très digne sacre-
ment de l’autel. Il y a indulgence plénière.
La chapelle du lavement des pieds. Puis, nous allâmes à côté du grand
autel, à main droite, dans une chapelle dont l’autel est situé sur le lieu où
Dieu lava les pieds aux Apôtres. Il y a sept ans et sept quarantaines de
pardon.
Lieu de la Pentecôte. Nous sortîmes ensuite de l’église, par la porte
d’entrée, la croix en tête de notre procession. Nous pénétrâmes dans une
cour à la façon d’une terrasse en montant environ vingt marches. Nous
trouvâmes une muraille de pierres sèches, construite jadis par les Maures
pour empêcher qu’on avance jusqu’à l’endroit où les Apôtres reçurent
l’Esprit-Saint et furent illuminés de sa grâce le jour de la Pentecôte, car
près de là, sous terre, se trouve le tombeau de David dont ils disent que
nous ne sommes pas dignes de fouler ie sol ; devant ce mur on chanta
l’hymne Veni, creator Spiritus... Il y a plénière rémission de tous péchés.
La chapelle Saint-Thomas. De là, nous descendîmes dans la cour et
passâmes par un petit dortoir réservé aux frères, puis nous gagnâmes le
cloître où se trouve la chapelle Saint-Thomas. Dieu apparut en ce lieu à
ses apôtres après sa Résurrection, les portes étant fermées. Saint Thomas,
qui ne voulait pas croire en la Résurrection, mit son doigt dans le côté de
Notre-Seigneur. Il y a rémission de tous péchés. Nous achevâmes ainsi la
visite des saints lieux du mont Sion, puis nous y dînâmes tous, grâce au
bon duc Philippe de Bourgogne, comme je l’ai expliqué.
A l’intérieur du Saint-Sépulcre
Nuit du 15 au 16 août. Après le dîner, chacun regagna son logis jus-
qu’aux vêpres. Ensuite, on nous conduisit à l’église du Saint-Sépulcre où
arrivèrent les Mamelouks et le seigneur de Jérusalem pour ouvrir les
portes de l’église dont il garde toujours la clé. Que Dieu, par pitié, la leur
veuille ôter et remettre entre les mains des chrétiens 1 !
En nous comptant, ils nous firent entrer dans l’église, et nous enfermèrent
avec les Cordeliers et les chrétiens de huit sectes, dont je parlerai ensuite ;
ordinairement, on les enferme ainsi que les Cordeliers, et on leur donne leur
nourriture à travers des ouvertures de la grande porte de l’église.
1. L’espoir de reconquérir la Terre sainte alimentait encore au xv e siècle de chimériques
projets de croisade, comme ceux du roi de France Charles VIII.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1185
Une fois à l’intérieur, les frères nous conduisirent immédiatement dans
la chapelle de Notre-Dame, nous remettant un cierge allumé entre les
mains. Un des frères nous fit un beau sermon, nous recommandant de
purifier nos consciences. Puis, tous en procession, la croix devant, nous
avons commencé la visite des lieux saints à l’intérieur de l’église.
Chapelle de l 'Apparition. L’autel de la chapelle Notre-Dame se trouve
à l’endroit où se tenait la Vierge Marie quand Dieu lui apparut après sa
Résurrection.
Morceau de la colonne de la flagellation. On nous montra ensuite deux
niches à côté de l’autel : l’une d’elles, à main droite, renferme une partie
de colonne, de deux pieds de long environ et de la taille d’un homme
moyen ; elle est en pierre, et Dieu y fut lié et battu dans la maison de
Pilate ; dans la niche de gauche, reposa longtemps la moitié de la digne
et véritable Croix de Notre-Seigneur qu’y déposa sainte Hélène après
l’Invention de la Croix ; elle donna l’autre moitié à son fils Constantin,
ainsi que le rapporte la légende ; à présent, il n’en reste dans cette niche
qu’une petite partie enfermée avec d’autres reliques. Au milieu du pave-
ment de la chapelle, il y a un morceau de marbre rond qui marque l’en-
droit de la résurrection miraculeuse d’un mort, qui permit de distinguer
la croix de Notre-Seigneur de celles des deux larrons. Il y a sept ans et
sept quarantaines de pardon.
Autel de sainte Madeleine. Nous sommes sortis de la chapelle en pro-
cession, et nous avons vu deux morceaux de colonne de marbre à une
distance de cinq pas l’un de l’autre : sur l’un d’eux Dieu était assis, lors-
qu’il apparut en jardinier après sa Résurrection à Marie-Madeleine : elle
vint à lui pour lui demander s’il n’avait point vu Dieu, lui disant : « Si
vous l’avez trouvé, dites-moi... » Puis, elle reconnut Dieu ressuscité. Pour
les deux lieux, il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Prison de Notre-Seigneur. Nous allâmes ensuite à main gauche, dans
une chapelle voûtée, obscure, dans laquelle Dieu fut conduit pour un
moment sur le chemin du mont Calvaire où on allait le crucifier, tandis
que les Juifs préparaient la croix, les clous et ce qu’il fallait pour le mettre
à mort. Il y a aussi sept ans et sept quarantaines de pardon.
Chapelle de la Division des vêtements. De là, allant toujours à main
gauche, nous trouvâmes une petite chapelle à l’emplacement de la divi-
sion des vêtements de Notre-Seigneur ; sa tunique sans couture fut tirée
au sort. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Chapelle Sainte-Hélène. Au bout de l’église, derrière le grand autel,
nous descendîmes trente-neuf marches, atteignant une chapelle basse où
demeura sainte Hélène après l’Invention de la Croix et sa recherche des
1186
PÈLERINAGES EN ORIENT
véritables lieux saints de la Passion de Notre-Seigneur, tandis qu’elle
faisait faire une construction somptueuse. Il y a plénière indulgence.
Lieu de l 'Invention de la Croix. Puis nous descendîmes encore plus bas
onze grandes marches, jusque dans une sorte de grotte en partie taillée
dans le roc, où grâce aux recherches de sainte Hélène fut trouvée la vraie
Croix. Dans le même lieu on trouva la couronne d’épines de Notre-Sei-
gneur, les clous et l’éponge que les Juifs lui avaient tendue, et qui furent
préservés de la destruction par la volonté de Dieu. Il y a plénière rémis-
sion de tous péchés.
Chapelle des Impropères. Nous remontâmes par la chapelle Sainte-
Hélène en haut de l’église, et nous trouvâmes à main gauche une chapelle
dont l’autel recouvre une colonne un peu plus grande que celle dont j’ai
déjà parlé, à laquelle Dieu fut attaché quand on lui mit une couronne
d’épines. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Autel du Calvaire. Puis nous montâmes une marche à côté du grand
autel de l’église et pénétrâmes par seize autres marches de pierre dans
une chapelle desservie par les Cordeliers du mont Sion. Tous les pèlerins
reçurent là Dieu notre Créateur.
On appelle l’ensemble le mont Calvaire, mais c’est en entrant à main
gauche qu’est le lieu proprement dit où notre Sauveur et Rédempteur Jésus-
Christ fut mis en croix. Il ne faut pas demander si le lieu est saint, car quand
on voit le lieu où Dieu paya le prix de la rédemption humaine, il n’est de
cœur, si dur soit-il, qui ne s’attendrisse, il n’est de jambe qui ne tremble de
peur. On voit aussi dans ce monument le roc qui s’ouvrit le jour de la
Passion et se fendit plus que de merveille. Il y a rémission de tous péchés.
Pierre de l’Onction. Puis nous nous dirigeâmes vers la grande porte de
l’église ; entre elle et le chœur, est situé le très digne lieu où Dieu à la
descente de la croix fut remis entre les bras de la Vierge Marie, sa glo-
rieuse mère ; se trouvaient là les pieuses Marie, Joseph, Nicodème, et
d’autres pieuses personnes. Le Christ fut oint et enseveli à cet endroit.
Avec grande douleur et compassion, ils le transportèrent pour l’ensevelir
dans le Saint-Sépulcre. De même, il y a plénière rémission.
L 'édicule du Saint-Sépulcre. Une fois notre oraison achevée, ainsi que
nous l'avions fait vers les autres lieux, nous partîmes en procession
jusqu’à la grande porte du chœur vers le très digne et dévot Sépulcre dans
lequel on déposa Notre-Seigneur après sa mort, et d’où II ressuscita glo
rieusement le troisième jour. Après avoir récité plusieurs belles antiennes
et oraisons, on nous ouvrit le Saint-Sépulcre, et tous, l’un après l’autre,
nous y pénétrâmes et l’embrassâmes. On y entre par un petit lieu voûlé
comportant cinq petites fenêtres barrées ; au milieu se trouve une petite
pierre carrée sur laquelle était assis l’ange qui apparut aux Marie, leur
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1187
disant : « Il est ressuscité. Il n’est pas ici... » De ce lieu étroit, parune petite
porte devant laquelle une grosse pierre fermait le monument, on pénètre
dans un autre lieu étroit, sans clarté, à l’exception de celle des lampes qui
brûlent. On ne peut y faire entrer que trois personnes, et bien serrées. Il y a
là une belle dalle de marbre creusée à l’avant de la même façon que celle
d’une autre tombe. Le très précieux corps de notre Sauveur et Rédempteur
Jésus-Christ y fut déposé et étendu ; on y chante la messe.
Nous demeurâmes toute la nuit enfermés dans l’église, faisant çà et là
nos voyages à travers les saints lieux, chacun selon sa dévotion. .
Mercredi 16 août. Retour à l’Hôpital. Le lendemain matin, vers huit
heures, les Maures et les Mamelouks ouvrirent les portes de l’église, nous
firent sortir, et chacun regagna son logis. Seuls demeurèrent à l’intérieur
des chrétiens de neuf sectes, comme je l’ai dit, deux par secte. À leur
sujet, je veux dire ce que j’ai appris concernant leurs coutumes et leur foi.
Il s’agit des Cordeliers, des Grecs, des Arméniens, des Géorgiens, des
Syriens, des Basins autrement dits Indiens, des Jacobites, des Nestoriens,
et des Maronites.
IV
LES DIFFÉRENTES SORTES DE CHRÉTIENS
Les Cordeliers '. Je parlerai d’abord des Cordeliers qui sont des chré-
tiens latins, obéissant au Saint-Siège apostolique et à l’Église de Rome,
gardant et observant la vraie foi de Jésus-Christ. Dans l’église, ils sont les
maîtres du Saint-Sépulcre, desservent la chapelle où Dieu apparut à la
Vierge Marie, la moitié du mont Calvaire à côté de l’endroit où flit plantée
la croix. Près de la chapelle Notre-Dame, ils ont des chambres, un logis,
et une citerne d’eau, ce que les autres chrétiens n’ont point.
Les Grecs 1 2 . Ils forment la deuxième sorte de chrétiens de l’église du
Saint-Sépulcre. Ils sont, d’après ce que j’ai entendu, depuis toujours,
inventeurs d’hérésies. Autrefois, ils exerçaient le plus grand pouvoir tem-
1 . Les Cordeliers ou frères mineurs de l’ordre de saint François furent les seuls chrétiens
latins à demeurer à Jérusalem après la chute des États latins en 1291. Depuis le début du
xiv' siècle, les Franciscains avaient obtenu le droit d’officier au Saint-Sépulcre, à la grotte
de Bethléem et au tombeau de la Vierge, sans préjudice des droits acquis dans ces lieux
par les autres chrétiens.
2. On constate ici que l’opposition séculaire entre Grecs orthodoxes et Latins catholi-
ques est toujours très vive malgré l’union proclamée au concile de Florence, le 6 juillet
1439. Le concile avait en théorie résolu la question de la réunion des deux Églises grecque
et latine, mais l’empereur Jean Vil Paléologue ne réussit pas à l'imposer à son peuple.
L’auteur emploie le mot pappas , qui est le mot grec désignant familièrement le prêtre
orthodoxe, et dans l'église primitive il était réservé à l’évêque. 11 fait ici allusion au
premier concile œcuménique de Nicée, réuni en 325 pour condamner l’arianisme. Saint
Athanase, évêque d’Alexandrie, y joua un rôle de premier plan.
1 188
PÈLERINAGES EN ORIENT
porel et spirituel parmi les autres nations. Mais Dieu qui humilie les
orgueilleux, ainsi qu’il lui a plu dans sa divine sagesse, les a tellement
punis qu’aujourd’hui ils sont comme esclaves ou tributaires, soit des
Vénitiens, soit des Turcs, ou bien du sultan, et sont quasiment dans la
pauvreté comme les Juifs.
Revenons aux hérésies qu’ils professent depuis longtemps : ils affir-
ment tout d’abord que le Saint-Esprit ne procède point du Fils mais seule-
ment de Dieu le Père ; ils disent ensuite que le pape de Rome n’est ni le
chef de l’Église, ni celui de l’Église catholique en laquelle ils ne veulent
pas croire.
Ils ont un patriarche dans la plupart des lieux où je suis allé, à Rhodes
et dans l’île de Chio ; ailleurs, selon le lieu, ils ont un protopappas admis
par les Turcs ou le sultan, qui ordonne les prêtres appelés pappaï. Ainsi
leur Église repose sur ces prêtres ou pappaï qui sont mariés à des filles
vierges.
Troisièmement, ils disent qu’il n’existe pas de purgatoire, et que les
âmes des morts ne peuvent éprouver aucune joie au paradis jusqu’à la
résurrection de la chair.
Le jeudi saint, ils consacrent toutes les hosties dont ils font usage pour
la communion des malades tout au long de l’année, et ils affirment
qu’elles ont plus de vertu et d’efficacité que celles qui sont consacrées
dans l’année.
De plus, chaque année, ils excommunient le pape avec l’ensemble des
catholiques qu’ils tiennent pour chiens damnés, disant que seule leur foi
est valable, et que la nôtre est fausse. Ils professent d’autres hérésies
énormes, et quand ils peuvent convertir un chrétien latin à leur foi, ils le
rebaptisent, en particulier les jeunes enfants qu’ils peuvent avoir contre
les Latins.
Ils disent encore que c’est licite de vendre leur prélature et d’autres
choses saintes ; ils agissent ainsi, car les Turcs confirment le patriarche
qui les paie le plus.
Quant au mariage, ils disent qu’on peut le rompre pour trois raisons,
qu’on peut faire séparation de lit et se remarier : à cause de la lèpre, d’un
adultère et de la parenté. Ils disent aussi qu’une simple fornication n’est
pas un péché mortel, mais que le sacrement de dernière onction ne peut
l’effacer.
Avant de chanter la messe, ils bénissent le pain qui est un gros pain de
froment levé, ils le coupent en deux carrés. L’un est consacré comme
hostie, l’autre mis sur la patène est considéré comme relique du corps de
la Vierge Marie, ce qui est une horreur. Ils bénissent le reste du pain el
après la messe le prêtre le met lui-même dans la bouche des gens. Ils n’au-
torisent aucun prêtre latin à célébrer la messe à leur autel, soit à Rhodes
soit ailleurs, car tous croient que c’est un péché que d’accepter le sacre-
ment des Latins, la messe ou un autre.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1189
Ils ont d’autres hérésies, et toutes furent condamnées au saint concile,
contraints à chanter le Credo qu’Athanase composa en grec où est conte-
nue toute la croyance de l’Église catholique, et le psaume « Celui qui veut
être sauvé ».
Il faut dire que malgré leurs erreurs, ils font de grandes et austères abs-
tinences, ils ont notamment quatre carêmes.
Les Grecs possèdent dans le Saint-Sépulcre le grand autel du chœur, et
beaucoup de pieux et saints lieux à travers la Syrie et l’Égypte.
Les Arméniens Ils représentent la troisième sorte de chrétiens et sont
venus du quartier d’Antioche. Ils élisent un évêque parmi eux qu’ils
nomment catholicos. Ils manifestent un grand respect envers le pape et le
Siège de Rome. Ils célèbrent la messe avec du pain rond et non levé
comme les Latins, et ils sont plus près de notre foi que les Maronites ;
toutefois, ils sont hérétiques en plusieurs points.
En premier lieu, ils disent qu’on ne doit pas célébrer le corps de Jésus-
Christ le jour de sa Nativité, mais que l’on doit jeûner, car, disent-ils, on
rompt le jeûne en célébrant la messe. C’est pour cette raison qu’ils ne
célèbrent la messe que le dimanche pendant le carême ; quand ils consa-
crent le pain et le vin en corps et sang du Seigneur dans le calice, ils n’y
mettent point d’eau. Ils célèbrent la messe en langue vulgaire, si bien que
les femmes et le peuple comprennent.
Ils ne croient pas à l’existence du purgatoire, ni que Dieu eut deux
natures, mais ils croient qu’il possède seulement la nature divine. Ils ne
veulent jeûner en aucune de nos fêtes, ni à celle des Quatre-Temps. Mais
ils jeûnent avec tant d’obstination et d’austérité qu’ils affirment que c’est
un plus grand péché de manger avec de l’huile et de boire du vin pendant
leurs abstinences que de forniquer.
Ils font communier les enfants à peine âgé de deux mois.
De Pâques à la Pentecôte, le vendredi comme les autres jours, ils
mangent de la viande.
En sortant du Saint-Sépulcre, dans l’église, ils desservent une chapelle
voûtée ; ils détenaient jadis le mont Calvaire, mais plus maintenant. Hors
de la ville, ils possèdent la maison de Caïphe qui est devenue l’église
Saint-Sauveur où se trouve la pierre qui fut roulée devant le tombeau du
Christ, comme je l’ai dit. Ils possèdent aussi la maison Saint-Ange, qui
fut la maison d’Anne, et l’église Saint-Jacques-le-Majeur où il fût déca-
pité. Le tout est situé entre la ville et le mont Sion.
I . Les Arméniens étaient divisés en Arméniens catholiques, qui avaient accepté l’union
avec Rome depuis 1441, et Arméniens schismatiques, appartenant au groupe des Églises
monophysites. Le monophysisme était une doctrine affirmant l’existence d’une seule nature,
divine, dans le Christ.
1190
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les Géorgiens Ils sont la quatrième sorte de chrétiens venus de l’Orient,
dits Géorgiens car saint Georges est leur patron. Ils sont aux confins de la
Perse et de la Syrie ; courageux, ils sont très redoutés de leurs voisins.
Ils officient comme les Grecs. Les prêtres portent une tonsure ronde et
les clercs lettrés l’ont en carré. Une fois par an, ils se rendent très nom-
breux en procession au Saint-Sépulcre, sans payer aucun tribut au sultan
ni aux Maures, entrant à Jérusalem et dans la basilique la bannière
déployée. Les Maures les craignent.
Leurs femmes les accompagnent toujours, même à la bataille, armées
d’arcs et de flèches comme les hommes. Au commencement d’un
combat, elles se mettent à l’avant pour donner courage aux hommes.
Il y a entre eux et les chrétiens arméniens une mortelle inimitié.
Ils ont les mêmes croyances que les Grecs. Ils possèdent au Saint-
Sépulcre le mont du Calvaire, qu’ils ont enlevé de force aux Arméniens
et où Notre-Seigneur fut mis en croix, ainsi que le bas du Calvaire appelé
Golgotha où à présent il y a une chapelle dans laquelle fut enterré Gode-
froy de Bouillon ; on dit qu’à cet endroit, après le Déluge, on trouva la
tête d’Adam. De même, ils ont entre les monts de Judée et Jérusalem
l’église Sainte-Croix, à l’emplacement d’un des arbres dont le bois servit
à faire la croix de Notre-Seigneur.
Les Syriens 2 3 . La cinquième sorte de chrétiens sont les Syriens qui vien-
nent de la Syrie et sont aussi appelés chrétiens de la Ceinture : leur foi
leur vient de la ceinture de Notre-Dame donnée à saint Thomas. Ils sont
en accord avec les croyances et les cérémonies des Grecs, et dans leur
langue ordinaire parlent la langue des Maures. En Terre sainte, ils sont en
plus grand nombre que les autres car ils sont du pays. Dans le Saint-
Sépulcre, ils ont leur chapelle tout au bout de l’église sous la voûte der-
rière le Saint-Sépulcre, et ainsi ils possèdent le lieu où Notre-Seigneur fut
oint et enseveli après sa mort.
Les Indiens 1 ’. La sixième sorte de chrétiens s’appelle Basins, autrement
dit Indiens, car ils sont originaires de l’Inde de la terre du Prêtre Jean,
grand seigneur, qui a vingt-deux royaumes sous son autorité. Il a le très
1. Les Géorgiens, originaires du Caucase, retiennent l’attention des voyageurs à cause
de leurs traditions nationales. L’auteur décrit ici sans doute à la fois le clergé demeurant à
Jérusalem et le pèlerinage annuel des Géorgiens, qui étaient très attachés aux Lieux saints.
Ayant adopté le rite byzantin, on ne sait à quelle date ils ont rompu avec Rome ; sans doute
au xiii' siècle.
2. Les Syriens, que l’on appelle aujourd’hui les melkites, sont assimilés aux chrétiens de
la Ceinture par l’Anonyme. Cette interprétation, qui est fréquente, s’ajoute à celles déjà
nombreuses concernant ces chrétiens dont la communauté est mal définie.
3. Indiens pour Abyssins, c’est-à-dire Éthiopiens. L’Église éthiopienne suivait le rite
copte, mais utilisait son idiome national, le gheez, dans lequel furent traduits les Livres
saints. La légende du Prêtre Jean puisa en partie son origine dans les initiatives missionnai-
res du pape Alexandre III ( 1 1 59-1 1 81 ). Ce royaume fut localisé pendant longtemps en Inde.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1191
grand désir, à ce qu’on dit, de partager la foi des Latins. Il fait toujours
porter devant lui une croix de bois, et, quand il combat, une autre en or,
richement ornée de pierreries. Dans son royaume, se trouve le corps de
saint Thomas qui reçoit de tout le pays grands honneurs et respect. Faute
d’avoir reçu la doctrine des Latins, ils sont tombés dans plusieurs héré-
sies. Ils sont circoncis comme les Maures. Ils consacrent avec du pain
levé, comme les Grecs, et donnent à leurs petits enfants le « corps du Sei-
gneur ». Ils font habituellement de si grandes et austères pénitences que
c’est stupéfiant et difficile à croire. De même les gens d’ Église sont si
éprouvés par leurs mortifications que certains ne veulent pas manger et
se laissent mourir de faim, croyant ainsi être sauvés et avoir grande gloire.
Je crois, d’après ce que j’ai entendu dire, qu’on compte parmi eux plu-
sieurs gens de bien qui facilement seraient amenés à la vraie foi en Jésus-
Christ selon l’Église de Rome, s’ils avaient des prédicateurs latins. J’ai
entendu dire qu’un grand seigneur de l’Inde s’était rendu il y a trois ans
sur l’ordre du Prêtre Jean au Saint-Sépulcre afin de rechercher quelle était
la meilleure foi parmi les chrétiens de Jérusalem. Celui-ci finalement
reconnut, c’est évident, que la foi des Latins était la meilleure et la plus
parfaite, et négocia avec le gardien du mont Sion pour faire parvenir à
Rome une demande au pape afin qu’il lui envoie des prédicateurs avec
lesquels il parte en Inde. Il donna l’assurance que ceux-ci seraient bien
reçus, et que chacun serait contraint de croire leur enseignement. Des
messagers allèrent à Rome et Notre Saint-Père le pape envoya certains
docteurs. Je ne sais depuis ce qui est arrivé. Dieu par sa grâce veuille y
pourvoir ! Ces Indiens ont une chapelle dans l’église du Saint-Sépulcre,
sous la voûte, à droite en sortant, ainsi que la chapelle renfermant la
colonne à laquelle le Christ fut attaché quand on le couronna d’épines.
Les Jacobites 1 . La septième sorte de chrétiens est représentée par les
Jacobites, ainsi nommés à cause de Jacques, le patriarche d’Alexandrie.
Ils sont entre l’Orient et la Médie, répandus dans une grande partie de
l’Asie jusqu’à l’Inde, et l’Égypte. Ces chrétiens ne se confessent pas à un
prêtre mais seulement à Dieu, et ils jettent de l’encens dans le feu, disant
qu’ainsi leurs péchés sont pardonnés avec la fumée.
Ils affirment que Jésus-Christ ne possédait qu’une nature divine. Ils se
baptisent avec un fer chaud. Ils font le signe de la croix au front, à l’esto-
mac et au bras. Certains parlent le chaldéen, d’autres l’arabe, et les autres
Mais, à la fin du Moyen Âge, ce mythe, lié aux richesses de l’Orient comme aux projets de
croisade, s’était déplacé en Éthiopie. Il fut entretenu du fait de missions franciscaines
conduites dans le cadre des missions pontificales en Orient pour la réunion des Églises chré-
tiennes avec Rome.
2. Les Jacobites sont souvent différenciés au xv' siècle des Syriens, auxquels on doit
cependant les assimiler. Leur communauté était issue de l’Église monophysite fondée au
vi' siècle par Jacques Baradaï, évêque d’Édesse et non d’Alexandrie comme l’écrit l’auteur
de façon erronée. Leur langue, en revanche, est bien l’arabe, mais aussi le syriaque.
1192
PÈLERINAGES EN ORIENT
la langue de la contrée dans laquelle ils se trouvent. Autrefois, ils ont été
condamnés au concile de Chalcédoine. Ils possèdent un emplacement à
l’arrière du Saint-Sépulcre.
Les Nestoriens Ils forment la huitième sorte de chrétiens hérétiques
de Constantinople. Ils habitent principalement en Tartarie et Judée
majeure. Ils utilisent le chaldéen dans leurs cérémonies et célèbrent la
messe avec du pain levé. Ils disent que Jésus-Christ n’était pas fils de
la Vierge Marie comme Dieu, mais seulement comme homme. Ils furent
condamnés au concile d’Éphèse. Ils ont un emplacement à côté du Saint-
Sépulcre, assez proche de l’endroit de l’apparition de Dieu à Madeleine.
Les Maronites 1 2 . La neuvième sorte de chrétiens s’appelle Maronites, à
cause de Maron qui fut un bon serviteur de Dieu. Ils habitent en Liban,
province de Phénicie. Ce sont de grands clercs, experts, et courageux au
combat. Ils ont un patriarche envoyé par le pape. Ils utilisent le chaldéen
pour leurs cérémonies. À l’époque de Maron, ils obéissaient à l’Église de
Rome, puis ils s’en séparèrent. Leur patriarche Jérémie fut condamné au
concile qui se tint à Rome en l’église Saint-Jean-de-Latran à l’époque du
pape Innocent. Condamnés aussi au concile de Constantinople, ils persis-
tèrent dans leurs erreurs. Mais au temps du pape Paul le second, ils furent
convertis par la prédication de frère Gazon, français de l’ordre de saint
François. Ils persévèrent toujours dans la vraie foi catholique et restent
soumis à Rome. Dans l’église du Saint-Sépulcre, ils tiennent la chapelle
de madame sainte Hélène.
Quand on se trouve dans cette église, c’est une chose merveilleuse que
d’entendre chaque nation et sorte de chrétiens faire à toute heure leurs
cérémonies en chantant, chacun sur divers tons, ce qui donne un grand
bruit stupéfiant. Ils font de très longues cérémonies et solennelles avec
beaucoup d’encens. Que Dieu par sa sainte grâce les veuille tous ramener
à la vraie foi catholique véritable.
Dans la ville de Jérusalem, se trouvent d’autres infidèles, comme les
Sarrasins, et les Juifs dont je parlerai à un autre endroit, car ils ne sont pas
à compter au nombre des chrétiens et ils n’honorent pas l’église du Saint-
Sépulcre. Maintenant, je parle à nouveau de notre voyage : le mercredi
1 6 août, chacun regagna son logis.
1 . Les Nestoriens pratiquaient en effet le rite chaldéen. Leur communauté prit naissance
avec l’hérésie de Nestorius, patriarche de Constantinople au v c siècle, qui fut condamné au
concile d’Éphèse en 43 1 .
2. Les Maronites devaient leur origine au monastère de Saint-Maron en Syrie dans la
vallée de l’Oronte. Au vin' siècle, leur communauté et leurs fidèles se sont réfugiés dans les
hautes vallées du Liban à la suite des conquêtes arabes en Syrie. Leur union avec Rome fut
le résultat de missions franciscaines, auxquelles prit part le frère Gryphon, dont l’auteur
écorche le nom dans son récit. Ce Flamand franciscain fut un des plus grands missionnaires
de son temps, chargé par le pape Paul II en 1470 de l'union des chrétiens orientaux avec
Rome.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1193
V
SUITE DE LA VISITE DES LIEUX SAINTS
Le jeudi suivant, au matin, on nous conduisit à l’endroit où Dieu
apparut aux Marie, situé à proximité du château de David sur la route du
mont Sion. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Eglise Saint-Jacques-le-Majeur. Nous avons continué notre chemin
vers l’église Saint-Jacques que tiennent les Arméniens ; à l’intérieur se
trouve une chapelle où saint Jacques fut décapité. Il y a sept ans et sept
quarantaines de pardon.
Le mont Sion. Puis, nous sommes allés au mont Sion entendre la messe.
Aussitôt après, les patrons firent appeler tous les pèlerins pour leur expli-
quer que, bien qu’il fût d’usage de les emmener au Jourdain, ils ne pour-
raient les y conduire, car messire Augustin, c’est-à-dire notre patron,
beaucoup plus accoutumé au pays que l’autre patron dont c’était le premier
voyage, était très gravement malade. Ils considéraient que le temps était
extraordinairement chaud, et qu’il y aurait des malades, et peut-être même
des morts comme à Ramleh. De plus, il y avait, disaient-ils, quatre à cinq
cents Arabes sur le chemin qui pourraient voler les pèlerins ; ils voulaient
les en avertir, afin de décider ensemble si l’on partait ou non. Les pèlerins
discutèrent entre eux : il leur sembla que les patrons avaient dit tout cela
pour les empêcher d’y aller, et pour être quittes de leurs devoirs et des
courtoisies qu’ils devaient payer en chemin. Ils dirent donc aux patrons
qu’ils voulaient se rendre au Jourdain. Ceux-ci n’en furent pas très joyeux,
et chaque année ils ont l’habitude de faire de telles inventions auxquelles
les pèlerins doivent prendre garde. Ils nous dirent que puisqu’il en était
ainsi, on irait d’abord à Bethléem, puis au fleuve Jourdain.
VI
BETHLÉEM
17-18 août
Départ pour Bethléem. Le jeudi soir, nous montâmes sur nos ânes pour
aller à Bethléem, distant de Jérusalem de cinq milles. En chemin, à
environ deux milles de Jérusalem, nous vîmes le lieu où l’étoile apparut
pour la seconde fois aux trois rois qui allaient adorer Notre-Seigneur, et
où ils passèrent la nuit après avoir quitté Hérode. Un peu plus loin, nous
trouvâmes l’endroit où naquit le prophète Élie, et où l’ange prit Habacuc
par les cheveux pour le transporter auprès de Daniel dans la fosse aux
lions. De l’autre côté du chemin, nous trouvâmes la maison de Jacob, et
1194
PÈLERINAGES EN ORIENT
assez près de Bethléem le sépulcre de Rachel, femme de Jacob. Dans les
environs, il y a un champ où chaque année poussent des épis semblables
au froment, mais qui portent à la place des petites pierres.
L’église de la Nativité. Le soir après le coucher du soleil, nous
entrâmes dans l’église Notre-Dame-de-Bethléem, et on nous donna aussi-
tôt un beau logis à l’intérieur du cloître. Ensuite, un cierge allumé à la
main, nous allâmes tous en procession, la croix devant, chantant antiennes
et hymnes pour visiter les lieux qui suivent : nous fîmes d’abord une
station devant une porte du cloître qui mène en bas à la chapelle où se
trouve la sépulture de monseigneur saint Jérôme, mais pour éviter de se
hâter nous n’y descendîmes qu’après la procession. Nous allâmes dans
une chapelle hors du chœur, à main droite, dont l’autel se trouve sur le
lieu de la circoncision de notre Seigneur Jésus-Christ. Il y a plénière
rémission.
Puis nous nous sommes dirigés à main gauche, de l’autre côté au bout
de l’église, vers un autel situé à l’endroit où les trois rois préparèrent leurs
présents pour adorer notre Seigneur Jésus-Christ. Il y a sept ans et sept
quarantaines de pardon.
De là, nous descendîmes environ quinze marches, dans une chapelle
basse sans clarté, excepté celle des lampes qui brûlent près du grand autel.
À l’entrée, à main gauche, nous vîmes le lieu où Jésus-Christ, notre
Rédempteur, naquit, et où à présent se trouve un autel de marbre où les
prêtres célèbrent la messe. Il y a plénière rémission.
Un peu plus bas, à cinq pas, en descendant trois petites marches, nous
vîmes l’endroit où Dieu, après sa naissance, fut déposé dans la crèche 1
entre les animaux qui mangeaient là : c’est sous le roc, car Notre-Dame
et Joseph s’étaient logés très pauvrement à cause de la grande foule qu’il
y avait à Bethléem, ainsi que chacun sait. Depuis, ce lieu fût construit et
orné par sainte Hélène, on ne peut dire à quel point il est sacré. Dans la
crèche comme au lieu de la Nativité, il y a plénière indulgence.
Au fond de la chapelle, qui est longue de douze pas environ, est marqué
l’emplacement où les trois rois perdirent de vue l’étoile. Ainsi s’acheva
la procession.
Puis, nous allâmes tous voir la sépulture de saint Jérôme, dans une cha-
pelle située au bas de vingt-cinq marches, où saint Jérôme demeura plu-
sieurs années, y composant une partie de ses livres.
1. L’encadrement de la foi des fidèles parles frères mineurs, à Bethléem comme à Jérusa-
lem, est le résultat d’une volonté pédagogique d'une partie de l’ordre, conforme à la tradition
de la mystique franciscaine, de donner à la piété des pèlerins une orientation plus intérieure
en les faisant méditer sur les différents aspects de l’humanité du Christ. Le thème de la crèche,
en particulier, fut illustré par saint François lui-même, qui célébra Noël en 1 223 à Greccio en
participant à une crèche vivante. La basilique de la Nativité à Bethléem, édifiée par l’empereur
Constantin puis remaniée en 526, restait au xv' siècle l’unique témoignage architectural de
l'èrejustinienne, et à ce titre le plus ancien des Lieux saints.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1195
Ensuite, par un chemin secret inconnu des Maures, les frères nous
conduisirent dans une grotte remplie de recoins où furent déposés très
longtemps les corps des Innocents qu’Hérode fit tuer.
Nous passâmes toute la nuit à écouter des messes et accomplir nos
dévotions dans cette église très somptueusement construite, et dont les
murs sont recouverts de plaques de marbre.
Vendredi 18 août. Le lendemain, en partant, on nous montra l’endroit
où l’ange apparut aux bergers, leur disant : « Gloire à Dieu... » À présent,
il y a une petite église.
Maison de Zacharie. Ensuite, nous gravîmes les monts de Judée dis-
tants de Bethléem de cinq milles environ, et nous arrivâmes d’assez
bonne heure près d’une chapelle sans toit qui passe pour être la maison
de Zacharie qui écrivit en parlant de saint Jean : « Jean est son nom. »
Après avoir recouvré la parole, il y composa « Béni sois-tu. Dieu d’Is-
raël ». Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Nous descendîmes par une marche étroite dans une autre chapelle
basse à l’endroit où la Vierge Marie rendit visite à sainte Élisabeth, et où
ensemble elles composèrent le Magnificat. Il y a sept ans et sept quaran-
taines de pardon.
Dans cette même chapelle, se trouve une niche où l’on dit que saint
Jean enfant fut caché, de crainte que les Juifs ne le missent à mort.
Maison de saint Siméon. Nous allâmes assez près de là, vers la maison
de saint Siméon le Juste, qui, au Temple, reçut Dieu entre ses bras. Il y a
sept ans et sept quarantaines de pardon.
Aïn-Karem. Plus loin, nous passâmes devant une fontaine où saint Phi-
lippe baptisa l’eunuque.
Lieu delà naissance de saint Jean. À deux traits d’arc de là, nous entrâ-
mes dans une église que les Maures avaient transformée en étable, y
mettant des animaux. A côté du grand autel, à main gauche, se trouve
une chapelle carrée à l’intérieur, où naquit saint Jean l’Évangéliste. Il y a
plénière rémission.
L 'église Sainte-Croix des Géorgiens. Aussitôt après, nous revînmes en
arrière, en parcourant trois milles, vers l’église Sainte-Croix aux mains
des Géorgiens, qui fut fondée à l’endroit où poussa l’un des arbres dont
le bois servit à faire la sainte Croix de notre Sauveur Jésus-Christ. Il y
a plénière indulgence. Nous y vîmes une des mains de madame sainte
Barbe.
Nous dînâmes ensuite légèrement.
Deuxième nuit au Saint-Sépulcre, du vendredi 18 au samedi 19 août.
Nous fûmes de retour à Jérusalem de bonne heure et, après souper, les
1196
PELERINAGES EN ORIENT
Maures firent entrer tous les pèlerins dans l’église du Saint-Sépulcre où
nous fûmes enfermés toute la nuit. Nous fîmes nos dévotions çà et là
comme l’autre fois, et au matin les Maures revinrent ouvrir les portes
pou; nous faire sortir.
VII
JÉRICHO, LE JOURDAIN, BÉTHANIE
18-22 août
Dimanche 20 août. Le jour suivant, nos patrons firent amener nos ânes
au mont Sion au coucher du soleil, et nous les chevauchâmes pour nous
rendre au Jourdain. Nous avons parcouru, ce jour-là, environ sept milles
jusqu’à une fontaine, où nous nous sommes reposés, mais bien peu.
Quand la lune se leva, nous remontâmes sur nos ânes, cheminant toute la
nuit jusqu’au point du jour. Nous parvînmes à l’endroit où Dieu donna la
lumière à l’aveugle, sur le chemin de Jéricho, quand celui-ci lui cria :
« Fils de David, aie pitié de moi... »
Après avoir descendu une vallée bien droite, nous vîmes à main droite
le lieu où le bon Joachim s’enfuit quand on le chassa du Temple, demeu-
rant là plusieurs jours à cause de la honte qu’il éprouvait de ne pas avoir
de descendance. Ce lieu est appelé Terre rouge.
Lundi 21 août, Jéricho. Maison de Zachée. À deux milles de là, se
trouve Jéricho où nous arrivâmes de bon matin. On nous montra la
maison de Zachée où Dieu se logea quand II descendit à Jéricho. Après
le lever du soleil, plus loin, nous trouvâmes le désert où demeurait saint
Jean quand il baptisa Dieu dans le fleuve Jourdain.
Le Jourdain. Nous nous dirigeâmes alors vers le fleuve, et un des Cor-
deliers récita des oraisons, puis certains pèlerins se déshabillèrent et se
baignèrent tout nus, et parmi eux le seigneur de La Guerche '. A la sortie
de son bain, il se sentit moins las qu’il n’était en y entrant, étant donné la
fatigue qu’il avait éprouvée, et il se sentit plus frais ainsi qu’il me le dit
comme à toute la compagnie.
Le reste des pèlerins se lava le visage et les mains par dévotion, car
c’est le lieu où Dieu fut baptisé, et il y a plénière indulgence.
Le Jourdain est large comme la rivière d’Oese ou de Boutonne 1 2 , son
eau est trouble et peu courante, boueuse quand on y pénètre, assez pro-
1 . Il s’agit de François de Toumemine, un important seigneur du duché de Bretagne, qui
prit part en 1484 à une révolte contre le trésorier du duc de Bretagne François II, Pierre
Landais.
2. La Boutonne est un affluent de la Charente qui naît près de Chcf-Boutonne, baigne
Dampierre, Saint-Jean-d’Angély et Tonnay-Boutonne. La mention de cette rivière par Fau-
teur étaye l’hypothèse de ses liens avec la Saintonge.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1197
fonde au milieu, et sablonneuse ; ses rives sont rocheuses, parsemées de
souches d’arbres. Non loin, il se jette dans la mer Morte que l’on distin-
guait clairement, là où furent englouties les cinq cités, Sodome,
Gomorrhe...
Nous ne sommes pas allés au-delà du fleuve Jourdain, mais on y trouve
non loin le désert où sainte Marie l’Égyptienne fit pénitence, et l’endroit
où la femme de Loth fut changée en statue de sel ; on voit aussi dans cette
partie le mont Nébo que gravit Moïse quand Dieu lui montra la Terre
promise dans laquelle il n’entra point, ainsi que cela est dit dans la Bible,
et où il mourut. Toujours dans cette direction, se trouve la cité deSabacoù
se rendit Jacob en quittant le Jourdain. À main gauche, nous vîmes d’assez
près le monastère où saint Jérôme demeura un long temps, et fit pénitence ;
il est appelé « solitude immense » ; c’est le lieu dont on a écrit : « Resté
auprès d’Eustochie dans l’immense solitude du désert... »
Lundi 21 août, mont de la Quarantaine, fontaine d'Elisée. Nous
sommes revenus par le désert Saint-Jean et par Jéricho. À environ dix
heures du matin, nous arrivâmes au lieu dit la Quarantaine, distant de huit
milles du Jourdain. Nous descendîmes, et nous nous repûmes de l’eau
d’une fontaine, jadis très salée, mais saint Elisée la bénit et y jeta du sel,
ce qui la transforma aussitôt en eau douce et bonne à boire, comme nous
l’avons connue.
Nous gravîmes ensuite péniblement une montagne haute et dangereuse
en bien des endroits, jusqu ’à une chapelle taillée dans le roc où Dieu jeûna
la sainte Quarantaine ; c’est un lieu de piété et de solitude où il y a plé-
nière indulgence.
Encore plus en haut, se trouve l’endroit où le diable transporta Dieu
pour le tenter, mais II lui dit : « Arrière, Satan, tu ne tenteras pas ton
Dieu. » Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Château-Rouge. Une fois tous descendus et rassemblés, nous montâ-
mes sur nos ânes, et fîmes si bien que nous retournâmes dormir à quinze
milles de là, dans une sorte de cour entourée de murs qu’on appelle
Château-Rouge. En chemin, nous avions rencontré des Maures et des Sar-
rasins qui voulaient obtenir des courtoisies des pèlerins ; certains pèlerins
se trouvant très en arrière furent sollicités par eux ; comme ils passèrent
outre, ils reçurent de bonnes bastonnades et des pierres, notamment le
seigneur de La Guerche, et je sais bien que si je ne le disais, il ne s’en
vanterait pas.
Béthanie : mardi 22 août. Le lendemain matin, après être tous montés
sur nos ânes, nous voulions partir, mais les Maures et les Mamelouks qui
nous conduisaient voulurent avoir des courtoisies avant notre départ. Ils
firent rentrer prestement ceux qui étaient déjà sortis, dont mon compa-
gnon qui reçut un bon coup de pierre dans le côté, et s’il eût osé, il s’en
1198
PÈLERINAGES EN ORIENT
serait plaint encore huit jours après. Finalement, les patrons nous fireni
ressortir un peu après le lever du soleil.
Nous arrivâmes à Béthanie qui est distante de Château-Rouge d’envi-
ron six milles ; nous allâmes dans la maison de Marie-Madeleine qui fui
pardonnée de tous ses péchés. Il y a sept ans et sept quarantaines de-
pardon.
Assez près de là, comme à un trait d’arc, nous trouvâmes une maison
ou un château tout détruit, où Dieu très souvent se retirait, logeant auprès
de Marie et de sa sœur Marthe, à laquelle II dit : « Marthe, Marthe, tu
t’inquiètes et t’embarrasses de beaucoup de choses. » Il y a sept ans cl
sept quarantaines de pardon.
À un autre trait d’arc environ, nous vîmes une grosse pierre sur laquelle
Dieu se reposa en venant de Galilée ; Il s’y reposait quand sainte Marthe
vint Lui dire en pleurant : « Seigneur, si tu avais été là, mon frère ne sérail
pas mort. » De même, il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Nous fûmes conduits ensuite à l’endroit où Dieu ressuscita le lépreux ;
là se trouvait son sépulcre bien paré de marbre, et à présent il y a une
église, mais elle ne contient pas d’autel, on trouve seulement au fond une
sorte de chaire sur laquelle Dieu était assis lorsqu’il ressuscita le lépreux,
disant : « Lazare, sors 1 !» Il y a plénière indulgence. Les Maures soin
maîtres de ce lieu, et il faut que les patrons payent pour y entrer.
De là, nous allâmes dans la maison de Simon le Lépreux où la bienheu
reuse Madeleine répandit son parfum sur Notre-Seigneur et Lui inonda
les pieds de ses larmes ; ses péchés lui furent tous remis et pardonnés. Il
y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
VIII
ATTENTE À JÉRUSALEM
22 août- 1 3 septembre
Arrivée le mardi 22 août. Ensuite nous sommes revenus à Jérusalem cl
le lendemain, pour la troisième fois, nous sommes entrés dans l’église du
Saint-Sépulcre pour y dormir.
Durant cette nuit, furent faits chevaliers au Saint-Sépulcre par un che
valier allemand 2 portant l’habit de saint François, messire René de Cha-
1 . L'auteur commet ici une confusion entre les deux épisodes évangéliques : voir respec
tivement Mt vm, 2 et Jn xi, 43-44.
2. Le problème de la continuité d'un ordre de chevalerie appelé ordre du Saint-Sépulcre
est assez complexe. Plusieurs témoignages du xv' siècle mentionnent comme fondateur d'un
ordre du Saint-Sépulcre vers 1480 Jean de Poméranie, chevalier prussien entré dans l’ordre
de saint François. Ayant créé une milice spirituelle destinée à défendre les Lieux saints, il
sacrait chevaliers des pèlerins au Saint-Sépulcre. Cependant, on ne peut être certain qu'il
existe une continuité avec les traditions antérieures concernant un ordre du Saint-Sépulcre
à Jérusalem.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1 199
teaubriand, seigneur du Lyon d’Angers, messire Alain de Villiers,
seigneur de la Frète, messire Nicolas de Saint-Génois, de Tournai, et plu-
sieurs autres, dont beaucoup de gens de bien d’Allemagne.
Le lendemain, nous sommes sortis de l’église, et certains pèlerins qui
n’avaient pas visité la vallée de Siloé ou autre lieu firent leurs dévotions.
Ce jour-là, puis le lendemain, les pèlerins pensaient s’en aller, puisque,
grâce à Dieu, tous leurs voyages étaient accomplis, mais les patrons, cher-
chant leur profit, achetaient des draps de soie et autres marchandises, et
différaient leur départ autant qu’ils le pouvaient '. Ils prétextèrent que leur
guide ne voulait pas abandonner un fou que les Maures appellent « saint
homme », ainsi que je l’expliquerai plus loin.
Puis, pour occuper les pèlerins, certains voulurent les faire coucher au
Saint-Sépulcre, même les frères du mont Sion, mais les pèlerins furent
avertis que les patrons ne voulaient pas y entrer. Or, s’ils n’y pénétraient
pas avec eux, ils auraient été fortement rançonnés. C’était bien vrai, car
on nous le confirma ensuite, et pour cette raison, ils n’y entrèrent point.
Noms des pèlerins en partance pour le Sinaï. Pendant ce temps, moi qui
désirais me rendre à Sainte-Catherine du mont Sinaï, en compagnie du duc
de Bavière et de sept autres Allemands, de monseigneur de La Guerche,
de messire Nicolas de Saint-Génois et de son frère, de Georges Lenghe-
rand 1 2 du pays de Picardie avec deux Hollandais, nous fîmes un contrat et
conclûmes un marché avec un Maure nommé Amet, à présent interprète à
Jérusalem. A le voir, il nous semblait être un homme honnête selon sa reli-
gion, et beaucoup nous le conseillèrent, mais il nous fit de nombreux
larcins. Nous décidâmes avec lui qu’il nous conduirait de Jérusalem à
Sainte-Catherine du Sinaï, puis de là jusqu’à Matarea près du Caire ; pour
chaque voyage, il devait nous fournir un bon âne pour chevaucher et un
chameau pour porter les bagages et les vivres ; il devait nous accompagner
en personne, payant pour nous tributs, devoirs et courtoisies quels qu’ils
fussent, et dans n’importe quel lieu, jusqu’à Matarea. Pour cela, nous
étions tenus de lui payer vingt-cinq ducats par tête, sans autre chose.
Dimanche 27 août. Le dimanche vingt-septième jour d’août, la plupart
des pèlerins quittèrent Jérusalem pour regagner Jaffa, et retrouver les
galées. Au nom de Dieu, ils prirent la route pour retrouver chacun leur
pays ; nous prîmes congé d’eux et nous leur donnâmes par écrit des nou-
velles pour nos parents et amis.
1. La raison de ce retard est l’existence d’une foire annuelle à Jérusalem qui attirait de
nombreux marchands dès la fin du mois d’août.
2. Le pèlerinage d’outre-mer le plus répandu, Jérusalem et ses environs, s’achevait donc,
et la majorité des pèlerins allait regagner Jaffa pour réembarquer vers l’Europe. Seuls dix-
scpt pèlerins des deux galères s’apprêtaient à accomplir un long périple vers le Sinaï et
l’Égypte. Les différents récits du pèlerinage de 1486 en donnent la liste. Ainsi est confirmée
la présence de Georges Lengherand, dont la personnalité a été évoquée précédemment.
1200
PÈLERINAGES EN ORIENT
Changement de logis pour les Français. Nous autres. Français, nous
avons été logés tous ensemble dans la maison d’un chrétien de la Ceinture
nommé Gazelles ', procureur des religieux du mont Sion. Nous avons
préparé là nos provisions de chair de bœuf et de mouton, confitures
ustensiles de cuisine, paillasse de coton pour dormir dans le désert, atten
dant pour préparer le reste de nos provisions, comme biscuits et volailles
nous avions apporté suffisamment de vin. Tandis que notre interprète rae
compagnait les pèlerins vers les galères, nous nous tenions prêts, car nous
espérions partir dès son retour. Mais, il ne fut pas proche, et cela ne nous
arrangea pas. Nous avons dû séjourner là jusqu’au 13 septembre. Tous
les jours pendant ce temps, nous allions au mont Sion.
Incident avec F oulcardin. Le jour de la vigile de la nativité de Notre-
Dame, le gardien des Cordeliers nous rassembla pour nous expliquer, eu
présence d’un Maure nommé Foulcardin 2 3 que de tout temps, il avait le
droit de prélever, à l’arrivée à Jaffa, la somme de cinq ducats sur chaque
galère pèlerine. Cette année, il en était arrivé deux, il demandait donc dix
ducats qui ne lui avaient pas été payés étant donné qu’il se trouvait au
Caire sur ordre du suitan, et il voulait que les pèlerins qui étaient encore
là les lui payassent. Nous lui répondîmes qu’à notre avis, nous ne lui
devions rien, et qu’il ne pouvait pas s’en prendre à nous, puisque dans le
contrat que nous avions passé avec nos patrons, c’était eux qui devaieni
régler tous les devoirs et courtoisies. S’il n’avait pas été payé, lui seul
était responsable de ne pas en avoir fait la demande aux patrons avant lem
départ. Nous ajoutâmes que nous étions en si petit nombre que nous ne
pouvions pas payer pour tous les pèlerins qui étaient partis, et que si
quelque chose lui était dû, il devait s’en prendre aux patrons des galères,
et non pas à nous ; nous n’avions pas l’intention de lui payer quoi que ce
fût, et il convenait qu’il attendît l’année à venir le retour des patrons, aux
quels il pourrait s’en prendre.
Mais lui, qui était sarrasin, homme sans foi ni raison, ne fut pas satisfaii
de ces paroles, et jura par son mariage, ce qui est leur grand serment, de
nous mettre dans un lieu d’où nous ne pourrions partir si nous ne le
payions pas. Pendant qu’il sortait, pour éviter sa fureur et sa menace, le
plus secrètement et rapidement que nous pûmes, nous regagnâmes notre
logis. Nous y restâmes jusqu’au lendemain matin. Alors, nous décidâmes
avec les frères du mont Sion et notre truchement 1 Amet, d’entrer le soir
1. Ce chrétien de la Ceinture est mentionné sous ce nom dans plusieurs récits de la fin
du xv" siècle : il semble avoir été un intermédiaire entre les pèlerins et la population locale
pour leur approvisionnement.
2. Foulcardin ou Fakhr ed-Din et son fils, Khalil, sont mentionnés dans les écrits de frère
Suriano, supérieur du couvent du mont Sion, comme « protecteurs » des pèlerins, charges
par le sultan Kâytbây de veiller au bon déroulement de leur pèlerinage. L’anecdote rappoi
tée par fauteur montre bien qu’ils ne se privaient pas de rançonner les voyageurs.
3. Porte-parole, interprète.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1201
tlans l’église du Saint-Sépulcre. Nous passâmes la nuit à grande aise et en
nous reposant, car nous étions en petit nombre. Nous avons pu faire nos
dévotions à loisir.
Piscine probatique. Le lendemain, jour de la nativité de Notre-Dame,
nous allâmes en compagnie des frères du mont Sion et des interprètes qui
nous guidaient, voir la « piscine probatique », c’est-à-dire une sorte de
petit lac où se tenaient jadis toutes sortes de malades et d’infirmes. Un
certain jour, un ange descendit du ciel et vint remuer l’eau. Depuis lors,
le malade qui pouvait s’y jeter le premier était guéri sur l’heure, quelle
que fût sa maladie. On peut lire à propos de ce lieu qu’il y avait parmi les
malades un homme si impotent que, depuis trente-huit ans, il n’avait
jamais pu se jeter le premier dans le lac jusqu’à l’arrivée de Notre-Sei-
gneur. Dieu lui demanda pourquoi il n’avait pas été guéri comme les
autres : il dit que c’était à cause de son impotence ; alors, par miracle, il
fut promptement guéri. À présent, il n’y a plus d’eau, et l’endroit est
rempli d’ordures. Il y a sept ans et sept quarantaines de pardon.
Eglise Sainte-Anne. De cet endroit, nous allâmes non loin en l’église
de madame sainte Anne que madame sainte Hélène fonda avec un
couvent de nonnes. Mais maintenant, les Maures l’ont transformée en
mosquée. Nous y pénétrâmes avec leur permission, moyennant un médine
par tête. Près d’une clôture, à l’endroit de l’ancienne grande église, à
l’emplacement de la maison du bon Joachim et de sainte Anne, père et
mère de Notre-Dame, nous descendîmes dans un lieu en contrebas, sorte
de chambre obscure, sans clarté ; au fond, à un angle, nous vîmes l’en-
droit où naquit la glorieuse Vierge Marie. Il y a plénière rémission. Les
autres pèlerins n’avaient pu s’y rendre, car les Maures les en avaient
empêchés, mais seulement en saluant le lieu, on gagne le pardon comme
je viens de le dire.
Ensuite, nous regagnâmes notre logis, conduits par nos truchements
vers une voie couverte et secrète, et à un endroit, ils nous montrèrent bien
près et clairement le temple de Salomon : entre autres choses, nous vîmes
bien à notre aise une grande place, pavée de larges carreaux, située devant
l’entrée du Temple, la plus belle qu’on puisse voir.
Coutumes musulmanes
Anecdote du fou sacré. Peu après, nous avons rencontré une grande
procession de Maures à pied et à cheval, criant et hurlant comme des
chiens enragés. Parmi eux se trouvait un grand vieillard, maure ou sarra-
sin, fou de naissance, courant les rues et dont on disait qu’il était un saint
homme 1 . Il était vêtu d’une pelisse blanche, chacun lui baisait les mains
1. Les pèlerins assistent à une procession en l’honneur d’un fou. C’était une fréquente
manifestation du culte populaire des saints chez les musulmans. Le fou était pour eux un
■
1202
PÈLERINAGES EN ORIENT
et les pieds, et il y avait une telle bousculade qu’on ne pouvait pas l’appro
cher. On portait quatre bâtons de laiton doré, au bout desquels il y avau
une sorte de cercle, ainsi qu’il est d’usage d’en porter devant les grands
seigneurs ; de même, on portait devant lui quatre bannières avec des
calices peints ', représentant les armes du sultan. Ils allaient tous ainsi à
traveis la ville, chantant selon la religion de leur Mahomet, comme nous
le ferions dans la Sainte Église de Dieu devant quelque sainte relique. En
général, c’est leur croyance de considérer les fous ou les idiots comme de-
vrais saints, et ils les honorent durant toute leur vie, comme les chrétiens
le feraient envers le corps d’un saint. Ils disent aussi que la première
maison dans laquelle ils pénètrent le matin est bénie et sanctifiée, et duranl
la journée, on va voir avec grand respect ceux qui y demeurent. Nous
avons vu de nombreux autres fous, auxquels on fait tant de sottes choses,
comme de les oindre de graisse et d’huile, que ce serait naïf d’en parler.
Dimanche 3 septembre I486. Le dimanche suivant, mon compagnon
et moi, nous nous rendîmes aux vêpres, au mont Sion. Nous y trouvâmes
encore Foulcardin qui réclamait ses ducats. Il nous reposa la même ques-
tion, et nous lui fimes la réponse de l’autre fois. 11 n’en fut pas satisfait
Après nous avoir attendu à la sortie de la chambre où nous étions venus
rendre visite au duc Jean de Bavière qui était malade, il s’approcha de
nous avec d’assez bonnes façons comme s’il n’était pas fâché. Il vint près
de mon compagnon en feignant de vouloir regarder une bouteille qui
pendait à sa ceinture remplie de l’eau du mont Sion, et sans rien dire, il
le frappa sur la joue bien fort, des quatre doigts et du pouce. Surces entre
faites arrivèrent les frères, des Maures et des chrétiens de la Ceinture qui
lui demandèrent pourquoi il l’avait frappé ; il répondit que c’était parce
qu’il ne l’avait pas salué ! Nous sommes partis ainsi, mon compagnon
chargé de son soufflet.
Peu après notre départ, Foulcardin se rendit dans la chambre du duc de
Bavière, bien malade, et il voulut l’emmener prisonnier, mais les Corde-
liers l’en dissuadèrent à force de prières. Ils nous demandèrent ensuite de
rester dans notre logis sans sortir, car Foulcardin avait projeté de s’empa-
rer de nous. Le lendemain soir, nos interprètes prirent un arrangemenl
avec les autres, disant qu’ils attendraient l’année suivante l’arrivée des
patrons pour se faire payer.
Nous pensions partir le lendemain pour faire notre voyage de Sainte-
Catherine, mais survint une autre querelle avec notre hôte, le chrétien de
être inspiré, mais ces traditions, produit des exigences religieuses populaires, étaient sans
rapport avec l’exercice officiel de la religion islamique.
1 . La scène à laquelle assistent les pèlerins est un simulacre de la procession solennelle
du sultan. Durant cette procession, les emblèmes du pouvoir étaient reproduits sur des ban
nières. Lorsque l’auteur voit des sortes de « calices », il peut s’agir des insignes du sultan
régnant, Kâytbây, ou de ceux de l’émir de Syrie Ezbek.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1203
la Ceinture, nommé Gazelles, qui se disait officier du sultan et de son
conseil. À cause de sa fonction, il avait le droit, nous dit-il, d’imposer à
tout pèlerin partant à Sainte-Catherine de se fournir en vin chez lui, sinon
il fallait lui payer, par privilège du vin, deux ducats par tête. Ce n’était
pas vrai, toutefois les Cordeliers du mont Sion, dont il est le procureur et
ami, nous dirent que c’était l’usage, et que les pèlerins des années précé-
dentes les lui avaient payés. Ils ajoutèrent que si les Maures ne reçoivent
pas les tributs qui leur sont dus, ils en tirent les conséquences et se font
toujours payer par la suite. Nous retardâmes notre paiement, mais notre
truchement, qui était le plus grand ami de Gazelles, nous déclara qu’il ne
partirait pas tant que nous ne serions pas en règle avec lui. Voyant que
notre voyage était retardé, et comme les Cordeliers nous affirmaient que
les autres pèlerins avaient payé, nous fûmes contents de nous entendre
avec lui pour un ducat par tête ; alors notre truchement nous promit de
partir le mercredi suivant, 1 3 septembre, ce que nous fîmes.
IX
JÉRUSALEM, GAZA, LE SINAÏ
13 septembre- 16 octobre
Mercredi 13 septembre. Environ cinq heures après dîner, nous avons
fait charger nos vivres et tout ce qui nous était nécessaire sur les chevaux
fournis par notre guide. Nous sommes montés sur nos ânes et avons
couché à Bethléem. Il y avait des Maures et des Arabes en grand nombre.
Des frères Cordeliers vinrent à la porte au-devant de nous pour nous dire
que si nous transportions du vin, nous devions l’envoyer par un autre
chemin, sinon les Sarrasins nous l’enlèveraient et le boiraient. Aussitôt,
notre guide le fit porter sur les chameaux qui étaient encore à l’arrière en
leur faisant prendre un autre chemin ; ainsi notre vin fut-il sauvé des
Arabes, mais les chameliers, qui étaient maures, en burent leur saoûl toute
la nuit et goûtèrent largement de nos vivres.
Les musulmans. Nous avons été logés pour la nuit chez les Cordeliers,
mais nous sommes allés faire nos dévotions à grande peine dans l’église
de la Nativité de Notre-Seigneur, à cause des Maures et des Arabes. En
effet, c’était pitoyable de les entendre toute la nuit, car ils ne cessèrent de
boire et de manger, étant donné que c’était leur carême qui dure toute la
lune de septembre ; pendant cette période, ils ne mangent jamais le jour,
seulement dès que le soleil est couché, ils mangent toute la nuit et autant
que bon leur semble, n’importe quels viande ou poisson, mais ils ne
doivent jamais boire de vin selon la religion de Mahomet.
Durant l’année, ils ne font pas d’autres abstinences, excepté un carême
semblable les dix premiers jours de novembre, qu’ils appellent « carême
■
1204
PÈLERINAGES EN ORIENT
du mouton », en souvenir de l’histoire d’Abraham qu’ils empruntenl
à l’Ancien Testament : sur l’ordre de Dieu, Abraham voulut sacrifier
son fils Isaac, mais Dieu, voyant son obéissance, ne le permit pas,
et lui envoya par un ange un mouton, qu’il sacrifia, ainsi qu’il est dil
dans la Bible. Donc, en mémoire d’Abraham pour lequel ils ont grand
respect et qu’ils honorent fort, ils jeûnent les dix premiers jours de
novembre, ne mangeant que la nuit comme je l’ai expliqué, et le onzième-
jour ils tuent des moutons. Ce jour-là, on voit tuer tant de moutons que
c’est étonnant ; ils ne les mangent point mais les donnent à Dieu pendanl
leur carême. Durant ce temps, plus qu’à aucun autre moment, dans toutes
leurs mosquées, qui sont comme des églises autour d’une tour, sorte de
clocher, ils font brûler la nuit des lampes en grand nombre ; de nombreu
ses fois, jour et nuit et au soleil levant, un Maure monte en haut de la tom
des mosquées qui sont largement répandues dans leurs villes, pour crier
en leur langue mauresque avec une horrible voix beaucoup de choses que
nous ne pouvons pas comprendre. Mais toutefois, nous avons appris qu’il
criait de louer Dieu et son prophète Mahomet, de croître et de se multi
plier
Ils n’ont point de cloches, et les Cordeliers doivent user de timbres de-
bois à la place de cloches.
Mahomet. Ces Maures et Sarrasins, ces infidèles, suivent la religion de
Mahomet, qui fut un homme diabolique, plein d’hérésies, et ennemi de-
toute vérité. Il est né en Arabie en l’an de l’Incarnation 6 1 2 1 2 ; il fit un
livre appelé le Coran, plein de faussetés et d’hérésies, en lequel croienl
les Maures et les Sarrasins, comme les chrétiens en l’Évangile.
Doctrine. Pour mieux m’indigner de leur folie, je me suis enquis au
plus près de leurs hérésies et folles croyances pour les mettre par écnl
avec justesse et les garder en mémoire.
Ils croient bien en Dieu, qu’ils appellent Dieu le Grand, mais ils nienl
la Trinité, car ils disent que Dieu ne peut avoir de fils puisqu’il n’eul
jamais de femme. Ils confessent que Jésus-Christ fut un bon et juste pro-
phète et que tous les hommes ont connu le péché par Satan, excepté Jésus
Christ et sa Mère. Mais ils disent une chose folle : que si Dieu avait un
fils, tout le monde serait en péril et en querelle, car le Fils pourrait déso
béir au Père, et chacun prendrait parti, ce qui provoquerait de grands
maux. D’autre part, Mahomet dit que Jésus-Christ lui-même s’accusa,
disant qu’il n’était pas Fils de Dieu, mais qu’il était bien né de la Vierge
1. Les informations que nous donne l’Anonyme sont justes dans l’ensemble : il décru
une veillée du mois de ramadan, qui commença le 31 août I486 et prit fin le 29 septembre
2. L’auteur a visiblement cherché à se renseigner sur les musulmans et la « doctrine » de
Mahomet. En ce qui concerne la date de la naissance du Prophète, que l’on situe sans cem
tude vers 570, il commet une erreur : 612 serait l’année de la première révélation divine a
Mahomet.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1205
Marie pour laquelle ils ont grand respect. Ils disent aussi que Jésus-Christ
ne mourut point, qu’il ne fut pas crucifié par les Juifs, mais un autre qui
lui ressemblait, et que Dieu le fit monter à Lui. À la fin du monde, Il
reviendra tuer l’Antéchrist, et lui-même se tuera.
Mahomet, par sa fausse religion, leur promet quand ils seront au
paradis qu’ils boiront et mangeront à satiété. Ils croient que la béatitude
consiste à boire, manger, s’abandonner à la luxure et à tous les plaisirs,
comme les robes précieuses, et à toutes les sensualités auxquelles le corps
peut se livrer comme la sodomie, qui est détestable. Ils disent que celui
qui ne donne pas au corps ce qu’il demande est homicide de lui-même.
Ils ont beaucoup d’autres erreurs auxquelles ils croient fermement, et leur
manière de vivre est la plus grande horreur du monde : en dehors de la
luxure, dont ils n’ont aucune conscience puisqu’ils la tiennent pour une
vertu, ils montrent leur nature sans honte comme des chiens, pissent en
s’accroupissant comme des femmes et, quand ils ont terminé, s’essuient
la nature sur une pierre.
Les femmes. Elles portent beau, restent dans leur maison bien oisives
et ne pensent qu’à faire étalage de leurs habits. Quand elles vont en ville,
elles sont si couvertes qu’on ne les reconnaît pas ; chez elles, elles sont
toujours très richement parées.
Les prières et les rites. Pour leurs oraisons, les Maures et Sarrasins font
de grandes cérémonies : quand ils veulent prier Dieu, tout d’abord ils se
lavent le visage, les mains, les bras jusqu’au coude, les pieds et les jambes
jusqu’aux genoux, cela leur sert de confession, et ils pensent par ce
moyen obtenir le pardon de leurs péchés. Ensuite, ils se lèvent, étendent
les bras, puis les serrent en s’accroupissant pour baiser la terre très
souvent en marmonnant je ne sais quelles paroles. Ils recommencent ainsi
plusieurs fois, certains plus d’un grand quart d’heure ou une demi-heure ;
peu leur importe l’endroit où ils prient, mais très souvent, et je crois par
hypocrisie, ils font leurs oraisons devant les gens, sur les chemins, et le
visage toujours dirigé vers le soleil levant. Leur gouvernement et leur
police sont étranges, ainsi que je l’expliquerai plus loin.
De Bethléem à Gaza. Revenons au jeudi deux heures après minuit à
Bethléem. Nous voulions monter alors sur nos ânes pour partir en évitant
la chaleur du jour, mais les Maures qui se trouvaient dans l’église nous
empêchèrent de sortir pendant un long moment jusqu’à ce que notre inter-
prète vienne nous dire qu’ils l’avaient rançonné de huit ducats.
Vendredi 15 septembre, arrivée à Gaza. Nous sommes partis ensuite,
et vers sept heures du matin, nous sommes arrivés près d’un village
appelé Beth Zachara, distant de huit milles de Bethléem. Là et en chemin,
notre interprète Amet ne cessa de nous emprunter de l’argent bien plus
que prévu dans notre contrat ; sa réputation d’homme respectable fit que
i
1206
PÈLERINAGES EN ORIENT
chacun lui en donnait, croyant que c’était nécessaire. À quinze milles de
Gaza, arriva un autre interprète de la ville, et on nous mena dormir dans
une masure close d’assez basses murailles, sans toit, donc il n’y avait pas
d’ombre, et nous ne pouvions guère nous protéger de la chaleur. Nos cha
meaux et nos vivres auraient dû arriver le soir, mais ils ne nous parvinrent
que le lendemain vers midi. On nous en avait pris et dérobé très large
ment, notre truchement ne savait ni où ni quand ! Nous sûmes alors que
c’était un misérable voleur, car pendant que nous étions dans notre
masure, lui et l’autre truchement de Gaza nous tinrent à leur merci et dans
une telle crainte que nous n’osions partir pour aller acheter ce qui nous
était nécessaire comme vivres ; de plus, ils ne permettaient à personne
d’entrer pour nous en apporter, et il fallait que nous passions par eux, si
bien que ce qui valait un médine nous en coûtait trois. Mais nous n’osions
rien dire de peur d’aggraver nos ennuis.
Attente de dix-sept jours. Nous ne devions que passer à Gaza, mais
nous y sommes restés dix-sept jours, ce qui nous coûtait quantité de bis-
cuits et autres choses. Il faut aussi savoir qu’il y avait un Mamelouk
parlant français, qui nous valut beaucoup de maux et d’opprobre, cl
voulut nous rançonner.
Mardi 19 septembre, maison de Samson. Nous sommes allés le
mardi 19 septembre voir la maison de Samson ; il la détruisit par déses-
poir, à cause de la trahison de Dalila et des Philistins, tuant tous ceux qui
s’y trouvaient et lui-même en la faisant s’écrouler, ainsi que le rapporte
l’histoire. On voit encore un gros pilier dans une muraille, semblable à
l’un de ceux qu’il brisa pour faire choir la maison.
Ce jour-là, notre truchement dut payer pour nous tributs, devoirs cl
courtoisies, et nous fûmes contraints par le seigneur de la ville, ou celui
qui feignait de l’être, de payer un demi-ducat chacun, pour louer la
masure où nous étions, alors qu’elle ne valait pas deux médines pour une
année.
Episode de l'ouvrage d’or. Ce même jour, l’interprète nous conduisil
devant un Maure qui nous expliqua que le seigneur de Gaza voulait faire
fabriquer un ouvrage d’or ; il lui fallait avoir pour cela des ducats véni-
tiens ', aussi voulait-il que nous lui en remettions dix chacun, et il nous les
changerait en médines. Par crainte, nous lui en donnâmes tous, et certains
allèrent jusqu’à seize ducats. Il ne voulut nous donner que vingt-six
médines, alors que cela en valait vingt-sept, ce qui nous faisait perdre
1. Les ducats vénitiens ou les écus d’or de Florence servaient de monnaie de référence
pour le commerce méditerranéen. A la fin du xv' siècle, le bon aloi des monnaies égyptien
nés (dinars, dirhems) était très compromis. Les pèlerins qui transportaient de la « bonne-
monnaie » étaient l’objet de fréquentes exactions.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1207
environ huit blancs par pièce. Or la plupart des médines étaient faux et
nous ne pûmes nous en défaire.
Mais cela ne leur suffit point ; le mercredi suivant, nos interprètes,
jeunes et vieux, vinrent à nous pour nous dire que le seigneur de Gaza
nous demandait de lui envoyer un baril de notre vin ; nous leur répondî-
mes qu’ils devaient nous acquitter de toute courtoisie. Ils répliquèrent que
si nous ne le leur remettions pas rapidement, nos biens seraient détruits ;
il voulait notre vin parce qu’il venait de Venise, et qu’il n’y en avait pas
d’autre en ville ; le seigneur nous faisait la promesse de nous en récom-
penser. Nous abandonnâmes donc notre vin, mais les paillards mentaient,
car ils le donnèrent au seigneur à nos dépens, puisque jamais il ne nous
le paya.
Le jeudi suivant, des jeunes Maures nous apportèrent de l’eau pour un
demi-médine le petit seau ; alors nos truchements les en empêchèrent
pour nous la vendre eux-mêmes un médine, ce qui fait vingt deniers.
Vendredi 22 septembre, nouveau prix du voyage. Le vendredi matin,
vers l’heure du dîner, arrivèrent les Arabes et les chameaux qui devaient
nous conduire à Sainte-Catherine. Aussitôt, Amet, notre truchement,
continua de bien nous traiter ! Il nous déclara qu’il ne viendrait pas avec
nous mais qu’il nous laisserait Califf, le vieux truchement, pour nous
guider avec les Arabes auxquels il avait marchandé les chameaux. Nous
lui répondîmes que nous n’avions pas passé de contrat avec Califf, mais
avec lui-même pour vingt-cinq ducats chacun et qu’il devait s’acquitter
de ce pour quoi nous l’avions payé, et que s’il ne venait pas, ce Califf
nous rançonnerait car nous savions que c’était un terrible larron, et qu’il
nous soutirerait indûment de l’argent. Toutefois, nous ne sûmes que faire
ni que dire tandis qu’il laissait plusieurs larrons nous voler. Il nous aban-
donna entre les mains du vieux voleur Califf.
Mardi 26 septembre. Le mardi, Amet repartit avec le duc de Bavière et
son serviteur, qui étaient venus jusqu’à Gaza pour aller à Sainte-Catheri-
ne ; celui-ci fut si malade à la suite des mauvais traitements que nous
eûmes en ce lieu, qu’il en mourut. Ont également quitté Gaza messire
Nicolas de Saint-Génois et son frère Amoul, que son frère ne voulait pas
abandonner parce qu’il était malade. Ils voulaient repartir tous les quatre
ensemble, et Amet les rançonna de vingt-sept ducats pour les conduire
seulement à Jérusalem. Nous n’étions plus que douze pour nous rendre à
Sainte-Catherine. Quand nous vîmes qu’ Amet allait partir et nous laisser
entre les mains de Califf, nous avons dit à ce dernier de nous prendre en
charge à condition seulement de respecter le pacte que nous avions passé
avec Amet. Et ce fieffé menteur, qui comme tous les menteurs promettent
et ne tiennent rien, nous jura qu’il ferait si bien que nous n’aurions qu’à
le louer.
Nous sommes donc restés entre ses mains et celles de vieux diables
1208
PÈLERINAGES EN ORIENT
d’Arabes avec lesquels Amet avait conclu de nous accompagner. Tous,
chaque jour, nous promettaient de partir, mais ils n’en faisaient rien ! Ils
attendaient toujours la fin de leur carême, qui dure toute la lune de sep-
tembre, comme je l’ai dit.
Vendredi 29 septembre. Le culte des morts, les femmes. Le jour de
Saint-Michel était un vendredi, qui est Tune de leurs grandes fêtes,
comme Pâques pour les chrétiens. Nous vîmes ce jour-là, et déjà la veille,
les femmes se rendre dans les cimetières sur la tombe de leurs parents et
amis : elles poussaient des cris et des gémissements étonnants, et qui ne
duraient pas qu’un peu ! Elles semblaient défaillir, mais les larmes ne jail-
lissaient pas de leurs yeux. D’autres femmes crièrent toute la nuit dans
leur maison, appelant ceux qui venaient de disparaître dans Tannée et
disant en langue mauresque, ainsi qu’on nous Ta rapporté : « Pourquoi
n’es-tu pas ici, mon ami ou mon amie ? Viens manger les viandes que j’ai
fait préparer ! Viens voir mes habits de fête ! Que t’ai-je fait ? Pourquoi
m’as-tu laissée ? »
Elles criaient toutes ces choses continuellement, et si haut, que toute
nuit semblait disparue de la ville '.
Les hommes. Un repas funéraire. Les hommes vont dans les mosquées
appeler Mahomet à leur aide, ils l’appellent à haute voix et de plus en
plus fort. Ce jour-là, ils se parent de leurs meilleurs habits, apportent
beaucoup de viandes, et ne cessent de boire et de manger, comme des
pourceaux. Lorsqu’ils enterrent un Maure, quelque peu homme public, ils
disposent devant sa tombe une nappe chargée de viandes. Ses amis
mangent devant lui et lui laissent les restes, car ils croient qu’il doit
manger. En effet, Mahomet dans son Coran dit que le trépassé doit boire
et manger. Si le lendemain ils ne trouvent plus rien — ce qui se produit
maintes fois car les souffreteux ou les bêtes mangent les restes — , ils
pensent que le mort est au paradis.
Dimanche D' octobre I486. Le jour de Saint-Michel, les Arabes étaient
venus pour nous guider avec seulement une partie de leurs chameaux. Ils
prenaient bonne contenance comme pour partir. Le dimanche 1 er octobre,
le truchement Califf, toujours prêt à nous voler, nous dit qu’un Arabe lui
avait appris que notre chemin n’était pas sûr à cause d’une troupe d’Ara-
bes qui s’y trouvaient et tuaient tout le monde. Mais il ajouta que le lende-
main une grande caravane de chameaux devait partir de Gaza dans notre
direction, et que ce serait bon de partir en grande compagnie. Nous étions
sûrs qu’il mentait, et nous lui répondîmes que nous ne voulions plus retai -
1. Le culte des morts chez les musulmans comportait des rites d’origine préislamiquc
comme celui des lamentations. L’Islam a combattu ces coutumes telles que le rituel des
pleureuses ou le repas funéraire que l’auteur mentionne peu après, mais la loi islamique fui
impuissante à réformer entièrement les usages païens traditionnels.
RÉCIT ANONYME D'UN VOYAGE À JÉRUSALEM.. 1209
der notre départ. Comme il ne trouvait plus d’excuse pour nous retenir, il
fit jeter hors de notre masure tous nos bagages, et les fit porter dans un
champ en dehors de la ville. Il nous retint de force, jusqu’à ce que chacun
de nous lui remît deux médines, or nous lui avions déjà donné un demi-
ducat auparavant et devions être quittes ; mais par personnes interposées
il nous volait. Arrivés dans le champ en question, on nous dit que les
chameliers ne voulaient pas charger nos bagages car ils n’avaient pas
assez de chameaux. Nous répondîmes qu’on devait, comme convenu,
nous fournir un chameau par personne pour transporter nos affaires, et
qu’il ne serait pas trop chargé. Califf comprit qu’il n’obtiendrait plus rien
par la raison, alors, plein de mauvaises intentions, il nous demanda quatre
ducats pour avoir un chameau, sinon nous retournerions dans notre
masure. Pour abréger notre voyage et nos ennuis, nous fûmes contraints
de les lui donner.
Deux nuits sous la pluie. Nous avons passé toute la nuit dans ce champ,
attendant les chameaux avec vent, éclairs et tonnerre. Il plut très fort sur
nous, et c’en était stupéfiant, car il n’y avait pas eu de pluie dans le pays
depuis huit mois. Il ne pleut que durant trois ou quatre mois de l’année, à
savoir novembre, décembre et janvier. Nous sommes restés là, encore
toute la journée et la nuit suivante. Ledit Califf s’amusait de nous, nous
promettant d’heure en heure de partir, nous volant tellement que nous
décidâmes d’aller nous plaindre au seigneur de la ville.
Nous sommes partis avec l’interprète du lieu pour nous conduire à lui.
Mais il participait aux larcins dont nous étions victimes, et il nous condui-
sit auprès d’un seigneur qui était prévenu, et dont nous ne pûmes avoir
raison. Je savais bien qu’il nous trompait ! Ce n’était pas lui, car aupara-
vant j’étais allé porter le contrat que nous avions passé avec notre truche-
ment au seigneur de Gaza qui l’avait demandé, en compagnie d’un
Allemand. Nous y avons rencontré un méchant teigneux. Nous avons été
si mal traités à Gaza que je conseille aux pèlerins de ne jamais s’y rendre,
et de la dépasser si possible.
Toutefois, nous avons trouvé moyen de parler au seigneur en question,
qui ne savait rien de ce que nous firent subir les truchements, et les punit,
nous a-t-on dit. Alors, on nous fit partir promptement.
Gaza-le Sinaï, 3-16 octobre. Le mardi 3 octobre, vers neuf heures du
matin, nous sommes montés sur nos ânes. Arrivés à Carsa, distant de
Gaza de douze milles, nous avons mis pied à terre pour nous alimenter
près de ce village de cinq ou six maisons en pisé. Nous nous sommes assis
sous des arbres que les uns appellent « jumels », et les autres « figuiers
de pharaon » ; ils portent des petites figues le long de la branche là où i!
n’y a pas de feuilles. Le truchement de Gaza, qui nous accompagnait bien
qu’il ne le voulût point, nous demanda à chacun un demi-ducat pour nous
avoir accompagnés. Nous lui répondîmes que notre truchement devait
1210
PÈLERINAGES EN ORIENT
tout payer car nous ne l’avions pas fait venir nous-mêmes, et qu’il n’au-
rait rien. Mais ce traître de Califf nous dit de le payer, sinon il partirait
chercher des Mamelouks pour nous y obliger, et qu’ils nous empêche-
raient de nous plaindre au seigneur du lieu, comme nous l’avions fait à
Gaza. Il nous rançonna encore d’un ducat et demi.
Mercredi 4 octobre. Nous autres. Français, considérant que nous subi-
rions tous les jours de semblables pilleries, nous avons cherché à nous
allier des Arabes qui nous accompagnaient, et nous leur avons demandé
s’ils voulaient nous conduire avec diligence en dix jours à Sainte-Cathe-
rine pour deux ducats, et en leur donnant à boire et à manger à satiété. Ils
nous promirent de n’en point parler à Califf, et d’agir comme nous le
voulions. Une heure avant le lever du jour, alors que nous pensions partir,
ces Arabes avaient renvoyé deux de leurs chameaux. Ils nous dirent qu’ils
s’étaient échappés, et feignirent d’en louer d’autres au village, pensant
que nous allions les payer. Mais nous ne voulûmes pas, et à la fin, ils en
trouvèrent.
Greniers à blé. Nous avons chevauché jusqu’à midi par un bon pays
de labours, et il semble qu’autrefois il y ait eu une grande prospérité, car
à travers champs, vous pouvez voir de nombreux greniers à blé Puis, ce
fut la fin du pays fertile, et nous trouvâmes le commencement du désert.
Le désert, jeudi 5 octobre. A partir de là 1 2 , nous avons vu plusieurs
bêtes qu’ils appellent moutons sauvages ; leurs corps est rayé comme un
daim, mais de couleur plus blanche, et leurs cornes semblables à celles
d’une chèvre, ainsi qu’une très grande autruche. Nous avons chevauché
à travers des bruyères en touffes mais très clairsemées de-ci de-là, dans
lesquelles il y a des rats gros comme une moitié de lapin, et en si grand
nombre que c’est étonnant ; ils sont tout blancs, et tellement nombreux
dans les champs qu’ils les transforment en clapiers. Ce jour-là, nous
avons parcouru trente-six milles, et le soir nous avons dormi dans une
combe à l’écart du grand chemin, par crainte des Arabes. Le lendemain
5 octobre, nous sommes partis avant le jour.
Rencontre de Bédouins. Nous avançâmes toute la matinée à travers le
même pays de landes et de sables durs puis mous, jusqu’à une autre
combe entre des montagnes de sable, distante de trente milles de notre
point de départ. Nous nous sommes arrêtés pour manger et dormir, et
1 . Ces « greniers à blé » sont des silos à grains qui existaient dans tout l’empire mame-
louk. On les appelait aussi « greniers du sultan », car les maîtres de l’Égypte avaient le souci
permanent de contrôler les réserves de céréales. Ils étaient construits près de moulins et
d’entrepôts appartenant au sultan. La région de Gaza était une riche région agricole.
2. En quittant Gaza, les pèlerins s’engagent dans le désert de Tîh, empruntant la route
nord-sud du Sinaï, qui croise à Kalaat-en-Nakl, grand centre caravanier, la route est-ouest
reliant Suez à Eïlat.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1211
nous avons aperçu des perdrix aussi grosses que des dindes, noires
comme je n ’en ai jamais vu. Ce jour-là, sur le chemin, sept Arabes vinrent
au-devant de nous, l’un à cheval, les autres à pied, chacun ayant en main
un solide javelot. Ils nous demandèrent des courtoisies, et nous leur avons
donné deux ou trois pains biscuités pour qu’ils s’en aillent.
Ces Arabes 1 sont ainsi appelés car ils viennent d’Arabie, pays des
déserts dont j’ai parlé. Ils sont parmi les plus misérables au monde, car
ils sont sans habitation ; ils demeurent dans les montagnes et les déserts
où ne pousse aucun fruit. Ils vont et viennent sans cesse, espérant toujours
rencontrer une caravane ou une troupe de gens qui pourraient leur donner
du pain et auxquels ils pourraient dérober quelque chose. Ils mangent si
peu que c’en est étonnant : pour six jours, ils se contenteront d’un seul
pain qu’un chrétien mangerait en un repas. Ils sont presque tout nus,
n’ayant sur eux qu’une chemise ou un vêtement léger ; la plupart vont nu-
pieds, certains ont une semelle de cuir attachée au gros orteil et à la jambe
par une cordelette. Ils vont ainsi par les montagnes et les rochers, leur
lance au poing, munis d’un petit bouclier, courant comme des lévriers, un
chapeau rouge sans bord sur la tête et une serviette tout autour 2 . Ils ne
reconnaissent aucun seigneur ni maître quel qu’il soit, et ne payent nul
devoir à quiconque. S’ils font le mal ou volent quelque chose, c’est une
nécessité d’en prendre son parti, car on ne saurait à qui s’en plaindre, ni
où les poursuivre. Leur foi est celle des Maures et des Sarrasins, mais ils
disent de plus qu’ils peuvent voler sans pécher n’importe où, car
Mahomet qui vivait en Arabie le permit expressément. Ils ne vivent que
d’herbe et de racines.
Caravane du Caire. Le soir, à l’endroit où nous nous étions arrêtés,
entre deux montagnes, arriva une caravane d’au moins cent cinquante
chameaux, avec des Maures et des Arabes qui apportaient du blé au Caire.
Ils se mirent près de nous et nous regardèrent boire et manger, ce qui ne
nous rassurait pas trop, mais ils ne nous firent aucun mal.
Vendredi 6 octobre. Provision d'eau. Nous sommes partis le lende-
main, deux heures avant le lever du jour, quittant la caravane et chevau-
chant sans route ni chemin tracé, entre des montagnes de sable. Vers midi,
nous sommes arrivés près d’une fontaine appelée el Marzabé dont l’eau
était salée ; nous n’en avions pas trouvé depuis Carsa, mais un peu plus
haut, il y en avait une meilleure, nommée Seille, où nous avons envoyé
nos guides et âniers remplir les peaux de chèvres qui nous servaient à
1. Il s’agit des Bédouins qui inquiètent souvent les voyageurs. Il y eut recrudescence du
pillage bédouin à la fin du xv' siècle dans l’empire. C’est la raison pour laquelle les guides
des pèlerins voulaient voyager pendant une partie de leur trajet avec les caravanes de musul-
mans. T rop habitués à ce que les guides leur extorquent de l’argent, les pèlerins ne voulurent
pas les croire.
2. Il s’agit à l’évidence du keffieh.
1212
PÈLERINAGES EN ORIENT
transporter l’eau, ainsi que les pots en terre que chacun de nous avait sus-
pendus au bât de son âne pour que nous puissions boire de l’eau qui ne
sente pas la chèvre. Les Arabes et âniers abreuvèrent les chameaux et les
ânes qui n’avaient pas bu depuis deux jours.
La chamelle de Mahomet. Au moment de partir, lorsque les Arabes
chargeaient leurs chameaux, j’en vis un qui mit la main sous la queue
d’une chamelle, et ensuite baisa sa main. Je lui demandai pour quelle
raison il avait fait cela. Il me répondit que c’était en l’honneur de
Mahomet, qui un jour, lorsqu’il était en route, vit une belle fille à qui il
demanda de venir en sa compagnie ; mais celle-ci ne voulut point ; aussi-
tôt embrasé de luxure, de façon infâme et détestable, il connut une cha-
melle. En racontant cela, ces traîtres, ribauds et infidèles, louèrent
Mahomet, disant qu’il avait montré une grande humilité en connaissant
ainsi une si vile bête. Nous poursuivîmes notre route le reste du jour à
travers une contrée toute de sable, sans aucune bosse.
Samedi 7 octobre. Le lendemain, nous avons parcouru au moins trente
milles, sans mettre pied à terre, dans une plaine située entre deux monta-
gnes de sable noir, qui semblait être brûlée par la grande chaleur du soleil.
Ce jour-là, environ deux heures après midi, nous avons trouvé un grand
tas de pierres servant de signal pour guider ceux qui traversent ce pays.
A cet endroit, nous avons pénétré dans le grand désert où nous n’avons
trouvé que du sable et de gros cailloux de feu. Le soir, nous avons dormi
entre deux montagnes de sable fin construites autrefois par le vent. Cette
nuit-là, tandis que mon compagnon faisait le guet ainsi que chaque nuit
par peur des Arabes, il vit un âne zébré ; on dit qu’il y en a beaucoup à
cet endroit.
Dimanche 8 octobre. Nous sommes partis dimanche, avant le lever du
jour, à travers le même pays, avançant jusqu’à environ huit heures du
matin. Nous sommes arrivés à une fontaine puante et très malsaine, mais
il fallut prendre de l’eau, car depuis le vendredi précédent nous n’en
avions pas trouvé. Nous avons passé cette eau à travers un linge pour
emplir nos pots. Lorsque les chameliers et les guides eurent abreuvé leurs
ânes, nous sommes remontés à cheval. Le lendemain, nous avons avancé
tout le jour à travers le désert sans mettre pied à terre, dormant peu la nuit,
sans trouver ni eau ni broussaille.
Mardi 10 octobre, manque d’eau. Le mardi suivant, nous avons avancé
jusqu’à midi, pensant trouver une fontaine. A cette heure-là, un Alle-
mand, le comte de Vert d’Aubert, fut très malade à cause de la forte
chaleur et il dut descendre de sa monture. Notre eau puante nous man-
quait, car nous en avions besoin ; en effet, c’est un grand danger de boire
du vin sans eau, alors nous avons mélangé à notre vin de l’eau boueuse
que nous avons trouvée dans une petite lisière de bruyères où nous avons
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1213
vu deux lièvres. Nous avons traversé ensuite 1 e grand chemin qui va du
Caire à Bellet et jusqu’à La Mecque, dont je parlerai ensuite '.
Mercredi 11 octobre. Ledit comte un peu reposé, le mercredi suivant,
nous avons cheminé jusqu’à midi, mais il fut à nouveau malade, et pour
l’amour de lui, nous nous sommes arrêtés. Mais nous n’avions pas d’eau,
et nous n’osions pas boire de vin à cause de la grande chaleur. Alors,
mon campagnon et moi sommes allés à six milles de là vers la fontaine
Megemardus à côté du grand chemin, accompagnés de trois Arabes pour
nous guider. Cette eau était verte, pleine de boue, laide et épaisse, mais
elle sentait moins mauvais que la dernière que nous avions trouvée. Mon
compagnon et moi avons dîné là avec les vivres que nous avions apportés,
à bon profit, car il y avait trois jours que nous n’avions guère bu, endurant
une grande soif. Nous sommes revenus alors vers notre groupe par une
chaleur étonnante. Nous étions les bienvenus en apportant de l’eau !
Jeudi 12 octobre. Nous chevauchâmes toute la nuit jusqu’au lever du
soleil, jeudi matin, où nous arrivâmes à une fontaine nommée Hierca. Là
les Arabes et les guides firent boire les bêtes qui n’avaient pas bu depuis
dimanche, et ils emplirent les peaux de chèvre. Nous avons dormi en
attendant les chameaux, et sommes demeurés là tout le jour et jusqu’au
lendemain vendredi.
Vendredi 13 octobre, une dispute. Ce jour-là, onze Arabes vinrent vers
nous en courant, munis de javelots et de boucliers. Aussitôt, nous leur
avons envoyé notre interprète Califf ; ils lui dirent qu’ils voulaient des
courtoisies. Nous leur avons donné du biscuit en quantité, mais ils ne
furent pas contents car ils voulaient de l’argent. Alors nous dîmes à notre
truchement qu’il était tenu de nous laisser quittes, et que si bon lui sem-
blait, il leur en donnât. Mais il nous répondit qu’il n’en avait pas. Alors,
un pèlerin allemand, qui ne comprenait que sa langue, tira son épée et
voulut se ruer sur les Arabes. Aussitôt, six autres survinrent si bien qu’ils
se trouvèrent dix-sept. Nous mîmes la main à l’épée croyant qu’il y aurait
une grande querelle, et nous dîmes à Califf que s’il ne les payait pas, il
serait le premier attaqué en cas de querelle. Alors il trouva la façon
d’avoir de l’argent et les renvoya.
Le restant du jour nous chevauchâmes par un étrange pays que nous
n’avions pas encore vu, fait de montagnes et de vallées rocheuses ; ce
n’était pas la route habituelle empruntée par les pèlerins 1 2 , car nous la lais-
sions bien loin à main droite.
1 . Les pèlerins dépassent la route caravanière reliant Le Caire au port de Tôr (Al-Tûr)
sur le golfe de Suez.
2. Cette indication laisse supposer que les douze pèlerins prennent un sentier plus direct,
mais abrupt, pour gagner le monastère de Sainte-Catherine du Sinaï : laissant la route cara-
vanière de l’oued Ech-Cheikh, ils s’engagent probablement sur le sentier pentu de l’oued
Sahab.
1214
PÈLERINAGES EN ORIENT
Samedi 14 octobre. Le samedi suivant, nous franchîmes une montagne
appelée Abacorba, qui est grande et haute à merveille, pleine de rochers
et pénible à descendre. Les Arabes nous dirent qu’il y avait beaucoup de
gros serpents, mais nous n’en vîmes aucun. Au bas de la montagne, nous
arrivâmes dans une combe large de quarante-cinq à cinquante pieds. Les
pentes hautes et droites, faites de sable blanc dur comme du roc, étaient
comme une croûte fendue en plusieurs endroits, et très souvent de grands
lopins s’en détachaient, pesant bien cinquante pipes, comme nous en
eûmes l’expérience. Il y faisait un temps moite et malsain. Nous traversâ-
mes cette combe pendant au moins deux milles, et au bout nous pénétrâ-
mes dans une plaine d’où l’on commençait à voir le mont Sinaï. Chacun
avec dévotion remercia Dieu et le loua de son mieux. Nous nous arrêtâ-
mes pour manger et dormir.
Le soir survint une dispute entre l’Allemand dont j’ai parlé et un des
Arabes qui nous conduisait, pour une bien petite affaire. Il voulut le battre
tellement que les autres Arabes voulurent nous abandonner là, et ils l’eus-
sent fait si nous autres Français nous n’étions intervenus.
Dimanche 15 octobre. Le lendemain dimanche, nous chevauchâmes à
travers une plaine de sable fin, puis nous gravîmes de hautes montagnes
si près l’une de l’autre que le soleil y pénètre difficilement s’il n’est pas
bien haut. Il y avait tant de chemins que nos Arabes s’écartèrent de la
bonne route, et que nous dûmes retourner en arrière. Nos guides mon-
taient de sommet en sommet pour retrouver notre chemin, mais rien n’y
faisait car ils ne savaient plus où l’on se trouvait. Enfin, ils rencontrèrent
un autre Arabe qui nous guida tout le reste de la journée jusqu’à la fon-
taine Hasquedar. C’était une eau bien meilleure que celle que nous avions
trouvée jusque-là, mais non courante, d’ailleurs nous n’en avions jamais
vu à travers le désert. Enfin, nous en avons bu à satiété, appréciant la
fraîcheur de l’eau avant de dormir.
Lundi 16 octobre. Le lendemain, lundi du mois d’octobre, nous nous
sommes avancés à travers un assez beau pays, plat et plein de bruyères, en
rencontrant beaucoup de lièvres et de moutons sauvages. Et nous avons
retrouvé ces montagnes aux rochers étonnants. Entre deux monts se trou-
vait un roc d’une hauteur de huit pieds environ où l’on dit que Moïse s’est
assis quand il marcha avec les enfants d’Israël vers le Sinaï. La pierre
s’inclina sous ses fesses, ainsi qu’on peut le voir ; c’est vrai, ce n’est pas
une fable. Les Maures et les Arabes qui nous accompagnaient marquèrent
là un grand respect et embrassèrent la pierre.
Nous avons encore avancé pendant huit milles environ, toujours entre
de hautes montagnes de roc, mais en trouvant aussi des vallées avec de
beaux chemins de sable.
1215
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
X
LE MONT SINAÏ
1 6-20 octobre
En s’approchant du mont Sinaï et du monastère Notre-Dame du
Buisson où se trouvent des moines grecs pour desservir l’église, des
Arabes vinrent au-devant de nous, descendant de toutes parts de la monta-
gne. Mais ce n’était pas pour nous demander quelque chose ou nous faire
du mal, car ils venaient du monastère et de ses environs pour nous y
conduire. Un peu avant, nous vîmes leurs maisons qui ressemblaient à de
petits enclos à pourceaux.
Mont Horeb. Nous étions passés au pied du mont Horeb, où les enfants
d’Israël adorèrent le veau d’or ; le laissant à main droite, nous vîmes aus-
sitôt le monastère situé dans une vallée entre deux montagnes, c’est-à-
dire entre le mont Sinaï vers le midi appelé aussi le mont Horeb, et une
autre montagne au nord. Avant d’entrer, nous trouvâmes un grand jardin
clos de pierres sèches planté de beaucoup d’arbres, comme des oliviers
ou des amandiers. L p s moines y font pousser des herbes dont ils profitent
peu, car les Arabes les mangent.
Entrée au monastère. A cet endroit fut forgé le veau que les enfants
d’Israël adorèrent, ainsi que nous le dirent les moines par la suite. Nous
descendîmes devant la porte du monastère pour déposer nos bagages et
nos vivres à l’intérieur. La porte d’entrée est petite, bardée de fer ; il y a
beaucoup de petites chambres pour loger les moines.
L ’ église Sainte-Catherine. Le monastère est carré ', clos de pierres de
taille, et au centre se trouve l’église Notre-Dame du Buisson qui a en vis-
à-vis une mosquée, ce qui fait pitié, mais il faut endurer cela, sinon les
Arabes mettraient tout à terre. Tout autour de l’église se trouvent les
petites chambres des moines et des moulins à bras pour moudre leur
farine. Ils nous logèrent dans deux petites chambres tout en haut du
monastère où se trouve une chapelle de sainte Catherine. Les pèlerins qui
ont apporté leurs ornements peuvent dire la messe, car les moines ne
peuvent souffrir qu’on chante autrement qu’en grec dans l’église Notre-
Dame du Buisson. Ensuite, nous nous sommes rendus dans l’église, en
1 . Le couvent, construit au vi e siècle, était situé sur le versant nord du djebel Mousa à
1518 mètres d’altitude. Les moines grecs qui s’y étaient installés à l’origine vivaient selon
la règle de saint Basile. La réputation du couvent, à proximité des lieux consacrés par la
Révélation de Dieu à Moïse, reposait sur des reliques de sainte Catherine, dont le cuite est
attesté au Sinaï à partir du IX e siècle. Cette martyre d’Alexandrie du iv e siècle était l’objet
d’un culte très répandu dans toute la chrétienté. Le monastère, ainsi que le souligne l’auteur,
renfermait une mosquée, car des musulmans y avaient acquis un très ancien droit de rési-
dence, contre divers services rendus aux moines et aux pèlerins.
1216
PELERINAGES EN ORIENT
descendant onze marches ; il y a des marches des deux côtés de la grande
porte. À l’intérieur, à côté du grand autel, à main droite, contre le dernier
pilier vers l'orient se trouve une petite châsse de marbre blanc où repose,
d’après ce que nous dirent les moines, le coips sacré de madame sainte
Catherine ; là nous avons prié.
Du même côté, nous avons pénétré dans une chapelle carrée, dédiée à
saint Jean-Baptiste, où il y a sept ans et sept quarantaines de pardon ; on
nous avait fait enlever nos souliers auparavant ; à l’emplacement de
l’autel se trouve le lieu du buisson dans lequel Moïse vit le feu qui ne
brûlait pas, symbole de la virginité de Notre-Dame, ainsi qu’il est écrit :
« Le buisson que Moïse vit brûler sans se consumer. » Il faut se déchaus-
ser ici, puisque Moïse en reçut l’ordre de Dieu pour s’en approcher, et
parce que la chapelle est sur ce saint lieu ; elle est belle et sacrée, et il y a
rémission plénière de tous les péchés.
Nous sommes revenus par la nef dans laquelle étaient suspendues de
très nombreuses lampes ; il y a douze piliers, six de chaque côté, et chacun
d’eux porte un tableau peint qui illustre une fête pour chaque mois de leur
année qui commence au mois de septembre, et sous les tableaux se trouve
une croix de plomb avec des reliques, disent-ils. L’église est belle, non
voûtée, et recouverte de plomb. Enfin, le soir de notre arrivée, sans justifi-
cation, notre truchement nous rançonna encore de huit médines. Ainsi se
déroula la quatorzième journée depuis notre départ de Gaza, sans les trois
pèlerins qui repartirent pour Jérusalem ; quatorze jours à travers les
déserts, par une forte chaleur, bien que ce fût le mois d’octobre, si forte
que même en été, en France, je n’en ai jamais vu ; mais les nuits sont fraî-
ches, et il y a tellement de rosée le matin qu’il semble avoir plu.
Mardi 17 octobre, le mont Sinaï. Le lendemain, dix-septième jour du
mois, au point du jour, nous avons pris des vivres pour deux jours, chacun
de nous ayant un bâton en main que nous avaient donné les moines, en
nous disant que c’était le même bois que celui du bâton de Moïse. En
compagnie d’un moine parlant italien et d’un Arabe, nous sommes partis
faire nos voyages au mont Sinaï.
En sortant du monastère, nous avons gravi la montagne, et trouvé après
un bon moment une source sortant du roc. Plus haut, à environ un quart
du chemin, il y a une petite chapelle en l’honneur de Notre-Dame, en
souvenir d’un miracle qui se déroula à cet endroit : les religieux du
monastère étaient en très grand nombre et disposaient de trop peu de
nourriture pour vivre ; de plus, il y avait au monastère tant de poux et de
punaises que la plupart avaient décidé de s’en aller. Un jour, alors que
tous allaient visiter les saints lieux dans la montagne et gagner les pardons
en allant servir Dieu, et à la recherche d’un lieu où ils pourraient manger,
à l’endroit de la chapelle, ils virent Notre-Dame en habit de jeune fille
assise sur un rocher ; elle leur demanda où ils allaient. Ils lui expliquèrent
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1217
quelle était leur intention. Elle leur dit de gagner leurs pardons dans la
montagne, mais de repasser par le monastère avant de s’en aller. Ils firent
ainsi après trois jours passés dans la montagne. Ils trouvèrent à l’entrée
du monastère trois cents chameaux chargés de blé, de vin, de pois, de
fèves et d’autres provisions. Ils demandèrent alors aux marchands qui les
avait fait venir ; ceux-ci dirent avoir rencontré en chemin une dame et un
seigneur qui avaient acheté ces vivres pour les provisions des moines.
Aussitôt, ils eurent en mémoire la dame qu’ils avaient vue dans la monta-
gne. Alors, remerciant Dieu et Notre-Dame, ils firent rentrer les vivres à
l’intérieur. Un des marchands passa devant l’église, vit une image peinte
de Notre-Dame et de Moïse et dit que c’était eux qui les avaient envoyés
là. Depuis, la vermine disparut du monastère. Les moines disent qu’un
pouilleux, s’il demeure au monastère, devient net en trois jours.
La chapelle d’EIie. En montant plus haut, resserrées entre deux monts
nous trouvâmes deux portes de pierre voûtées, assez loin l’une de l’autre,
avec une fontaine entre elles ; au-dessus se trouve une chapelle où Elie fit
pénitence. Là se trouve un moine, plutôt un ermite. Ensuite, nous vîmes
une grosse pierre sur laquelle saint Élie, prophète, vit un ange assis, alors
qu’il allait visiter le lieu où Moïse reçut la Loi. L’ange lui révéla de s’en
retourner et de faire pénitence. Le moine nous dit qu’autrefois pas un
pèlerin ne passait par là sans que sa barbe ou sa robe ne brûlât, mais sans
lui faire de mal. Je ne sais ce qu’il en est.
Encore plus haut, nous trouvâmes un rocher à l’endroit où Dieu donna
à Moïse les Tables de la Loi ; effrayé par la grande lumière autour de
Dieu, il se cacha sous ce rocher, bien à l’étroit, mais la pierre s’affaissa
sous son poids et lui fit de la place, comme il y en a l’apparence, car
elle semble porter la trace de ses épaules et de ses fesses. Il y a plénière
rémission.
Chapelle de saint Moïse. Aussitôt au-dessus, se trouve la chapelle de
saint Moïse que desservent les moines, en face d’une mosquée devant
laquelle on voit une fosse où Moïse jeûna quarante jours et quarante nuits,
pour être digne de recevoir la loi de Dieu. Nous avions atteint là le point
le plus haut de la montagne, et nous étions très las, car nous avions monté
sept mille marches depuis le bas. Nous dînâmes devant l’église et redes-
cendîmes de la montagne par un autre chemin, très mauvais et pénible.
Les Quarante Martyrs. En bas, nous trouvâmes l’église dite des Qua-
rante-Saints, car quarante martyrs furent enterrés entre cette montagne et
celle où madame sainte Catherine fut emportée par les anges. Dix moines
demeurent dans cette église et dans une maison close de murs, qui avait
brûlé il y a deux mois à cause d’un vieux moine chargé de la garder.
Devant se trouve un jardin planté, sur au moins deux jets d’arc, de grena-
diers, d’orangers, d’oliviers, d’amandiers et de figuiers. Les moines font
1218
PELERINAGES EN ORIENT
pousser des herbes pour leurs provisions, et tout au long de ce jardin coule
une belle eau vive. Tout au fond, se trouve une pauvre petite chapelle où
l’on dit que saint Offic mourut après une longue pénitence. Nous restâmes
dans cette maison jusqu’à la fin de la journée à cause de la grande cha-
leur ; plusieurs Arabes y pénétrèrent pour demander du pain, ils voulurent
battre notre moine, qui serait parti si nous ne l’avions retenu par nos
prières.
Mercredi 18 octobre. Le lendemain 1 8 octobre, au moins quatre heures
avant le jour, nous partîmes avec notre moine et trois Arabes que nous
retrouvâmes couchés dans le jardin dont j’ai parlé. Nous commençâmes
à gravir le mont Sinaï. Il faut noter qu’il y a deux montagnes, celle-ci et
celle où Moïse reçut la Loi, mais on dit « le » Sinaï car elles se joignent
et sont très proches l’une de l’autre.
Nous sommes montés assez longtemps jusqu’à une source belle et
claire sortant du rocher, nous reposant souvent à cause de la grande
chaleur et de ce long chemin très difficile. Cette montagne est sans
comparaison bien pire que l’autre, car il n’y a pas de marches : elle est
droite et raide, et deux fois plus haute que celle où Moïse reçut la Loi.
Après avoir gravi les trois parties, jusqu’au sommet, nos guides ont lancé
des traits d’arc enflammés pour effrayer et écarter les lions et les léopards
qui se trouvent dans ces montagnes et mangent souvent ânes et bêtes,
ainsi que les femmes et les enfants des Arabes qui demeurent là sans habi-
tation ni maison.
Sommet où fut déposée sainte Catherine. Enfin à l’aube, bien fatigués,
nous sommes arrivés au sommet de la montagne. Nous avons vu le rocher
sur lequel les anges déposèrent le corps de madame sainte Catherine, qui
rendit son âme à Alexandrie après avoir subi glorieusement le martyre.
Elle demeura là trois cent soixante ans, sans que personne n’en sache rien
car nul ne prenait la peine de monter si haut. Mais une révélation divine
permit de la trouver, et on la transporta à Notre-Dame du Buisson où à
présent elle repose, je raconterai comment plus tard. On voit ici comment
le roc s’amollit sous son corps, l’endroit de sa tête, de son échine et de
ses jambes. Il y a rémission de tous péchés.
De cet endroit, on voit la mer Rouge et le désert où saint Antoine fit
pénitence. C’est un lieu très étrange, difficile à imaginer. Après nos dévo-
tions, vers sept ou huit heures du matin, nous commençâmes à redescen-
dre par le même chemin qu’à la montée. A dix heures un quart, nous
fûmes en bas et allâmes dîner et nous rafraîchir là où nous avions dormi.
Retour au monastère. Puis nous sommes montés sur nos ânes, et nous
sommes revenus au monastère par un autre chemin. En route on nous
montra une grande pierre que Moïse frappa de son bâton et d’où sortit de
l’eau en douze points. Les trous sont encore bien clairement visibles mais
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1219
rien n’en jaillit. Nous vîmes en chemin des petites églises où se tiennent
des moines solitaires comme des ermites.
Jeudi 19 octobre. Le jeudi suivant de bon matin, on nous montra la
châsse de madame sainte Catherine dans laquelle nous vîmes sa tête et ses
deux mains ; à l’une, il y avait un anneau d’or avec une pierre rouge ; on
voyait aussi l’os d’une épaule et d’autres os des jambes. Son corps n’était
pas tout entier. On dit que lorsqu’on célèbre la messe dans l’église, il sort
de son corps une liqueur. Il est vrai que l’intérieur de cette châsse est très
moite et gras, comme si de l’huile avait été répandue, mais si ses osse-
ments rendent manne ou liqueur, je n’ai rien aperçu ; on dit que depuis que
le corps a été divisé, et les reliques dispersées de-ci, de-là, il n’en produit
plus comme auparavant. Les reliques sont pauvrement enchâssées, car
cette châsse est seulement en marbre blanc, mais les moines disent, et je le
crois, que si elle était plus ornée les Arabes la pilleraient.
Nous avions achevé nos dévotions, et gagné les pardons qui donnent
plénière rémission, au plaisir de Dieu. Ainsi prit fin ce voyage avec l’aide
de Dieu.
XI
LE SINAÏ-LE CAIRE
20-30 octobre
Fontaine Aquedar. Le lendemain, vendredi vingtième jour du mois,
nous sommes partis, poursuivant notre chemin jusqu’à la fontaine
d’ Aquedar.
Le samedi 21 octobre, nous avons traversé une combe où il y avait plu-
sieurs arbres nommés en langue mauresque szaemaic, plus épineux que
de l’aubépine, avec des épines longues, blanches et raides, pointues à
merveille. On dit que la couronne du Christ fut faite avec la même sorte
d’épines, et je le crois bien, car j’ai vu les mêmes à Rhodes. Ailleurs, ces
mêmes arbres produisent de la gomme arabique, que nos Arabes cueil-
laient et mangeaient fréquemment car ils disaient qu’elle leur rafraîchis-
sait l’haleine.
Nous avons parcouru un bon chemin, car nous avions promis à nos
Arabes deux ducats s’ils nous conduisaient à Matarea 1 avec diligence en
huit jours. Nous étions partis deux heures avant le lever du soleil, et nous
chevauchâmes toute la journée sans mettre pied à terre jusqu’au soleil
couchant. Malgré la grande chaleur, il en fut ainsi tous les autres jours, et
nous nous arrêtions seulement pour prendre de l’eau.
1. Matarea, ou Matariah, est une grande oasis située près des ruines d’Héliopolis, au
1220
PELERINAGES EN ORIENT
Dimanche 22 octobre. À l’heure du dîner environ, nous sommes passés
devant la fontaine Mouliart qui se trouve au moins à un mille à l’écart de-
là route ; les Arabes voulurent faire boire les bêtes, mais ils trouvèrent la
mare tarie. Il fallut chevaucher jusqu’à minuit pour arriver à la fontaine
Dacre, qui se trouvait au moins à quatre milles en dehors de notre chemin
Les Arabes abreuvèrent alors les bêtes et rapportèrent de l’eau puante que
nous n’aurions pu boire.
Lundi 23 octobre. Heureusement, le lendemain nous atteignîmes la
fontaine Gharondel, qui est la plus belle et la meilleure que nous ayons
trouvée dans le désert. Là, nous fîmes cuire de la viande pour deux jours,
car on nous dit qu’à partir de là nous n’allions plus trouver de landes. Les
jours précédents, nous avions avancé par une plaine entre deux monta-
gnes, où il y avait de nombreuses traces de bêtes sauvages, dont certaines
avaient le pied étonnamment grand. Nous pensions, comme les Arabes cl
notre interprète, que c’étaient des lions, mais personne ne les vit, excepté
Georges Lengherand qui chevauchait un peu à l’arrière : il dit en avoir
aperçu un sur la croupe d’une montagne.
Mardi 24 octobre, la mer Rouge. Puis, nous commençâmes à longer la
mer Rouge à main gauche. Le mardi soir, nous nous arrêtâmes pour nous
reposer, après un chemin de quatre milles. Mon compagnon et moi, avec
le seigneur de La Guerche et un Allemand, nous allâmes tout nus nous
baigner, ce qui nous rafraîchit fort, car ce jour-là et les précédents il avaii
fait très chaud.
On parle de mer Rouge, mais l’eau est semblable à celle des autres
mers, toutefois le sable et les pierres qui sont au fond sont plus rouges
qu’ailleurs ; la marée se produit deux fois par jour comme au Ponant, cl
cette mer est remplie de poissons. Sur la grève, nous trouvâmes les plus
étranges coquillages du monde ; certains sont apportés à Naples et en
Catalogne pour fabriquer du fard blanc.
Mercredi 25 octobre. Le lendemain matin, notre truchement conduisit
les pèlerins à un autre endroit pour voir la mer. De là nous allâmes cher-
cher de l’eau à la fontaine de Moïse, que certains Maures appellent
Hoyon, les autres Golemos. Nous y puisâmes de l’eau trouble et salée,
toutefois elle est vive et assez bonne, en comparaison des autres. Moïse
fit jaillir cette source après avoir franchi la mer Rouge, en frappant la terre
de son bâton, pour donner à boire aux enfants d’Israël. En face, la met
Rouge n’est large que de cinq ou six milles à cet endroit.
Mer Rouge. Il y a un port appelé Suez, et un autre, le port de la Tout,
qui est à deux journées de Sainte-Catherine ; on y apporte par barques des
marchandises. Il faut savoir que de ce port de la Tour jusqu’aux Indes, il
faut naviguer avec des bateaux sans fer ni clou, à cause de la calamite.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 22 1
c’est-à-dire la pierre d’aimant 1 . Car on dit que cette mer renferme de
nombreux petits rochers qui grâce au fer pourraient les attirer au fond et
les feraient périr. Aussi, aucun navire ne pénètre en mer Rouge, excepté
ceux qui sont assemblés et chevillés de bois. Les voiles sont faites de
jonc, comme les nattes, et sont appelées esturiers. Depuis le port de la
Tour jusqu’à Suez, il y a un canal, ou un détroit de mer, et les petites
barques cloutées avec du fer peuvent y naviguer, car il n’y a point
d’aimant.
Près de là, nous vîmes l’endroit où Moïse traversa la mer Rouge avec
les enfants d’Israël quand Pharaon les persécuta. L’endroit que franchit
Moïse est une merveille, car sur cent ou cent vingt pas l’eau ne bouge
pas : il n’y a ni vague ni marée, elle coule seulement doucement et paisi-
blement dans le canal.
Jeudi 26 octobre, la fontaine du Sultan. Le soir, nous perdîmes de vue
la mer Rouge et le lendemain nous arrivâmes près de la fontaine Age-
noust, autrement dite fontaine du Sultan. Il y a une grande citerne, très
large et extraordinairement profonde, entourée d’un mur ; à l’intérieur se
trouve un petit logis où demeure deux mois par an, c’est-à-dire juillet et
août, un envoyé du sultan avec un chameau pour puiser l’eau de la citerne
et la faire couler dans des conduits qui passent sous le mur vers quatre
réservoirs d’eau, situés à l’extérieur de l’enclos. Ils servent à abreuver les
chameaux des caravanes, qui chaque année se rendent à La Mecque, en
nombreuse compagnie, et au port de la Tour. Il y avait à peine quatre jours
que cinq mille chameaux s’étaient arrêtés là avec huit mille personnes qui
se rendaient à La Mecque pour la fête du mouton, dont j’ai déjà parlé, le
onzième jour de novembre.
La Mecque. Leur fameuse Mecque est, à vrai dire, la maison qu’Abra-
ham fit construire près de l’endroit où il voulait sacrifier à Dieu son fils
Isaac. Une immense foule se déplace pour cette fête, fait étonnant ! A la
grande caravane du Caire s’ajoutent celles de Damas, du désert Saint-
Antoine, des Turcs et ceux qui viennent de tous les pays où règne la reli-
gion de Mahomet. Ceux qui ne peuvent pas s’y rendre, étant donné que
cela coûte de l’argent de traverser les déserts pendant quarante jours, vont
à Jérusalem au temple de Salomon. La Mecque est située près d’une ville
1. Tôr, ou Al-Tûr, était le port de commerce des épices et marchandises en prt /enance
d'Extrême-Orient, commerce contrôlé par les Mamelouks. Cela explique l’importance du
trafic caravanier Tôr-Le Caire. Les marchandises transitaient par l’océan Indien jusqu’à
Djeddah et Al-Tûr. L’auteur rapporte ici un vieux mythe concernant les dangers de la navi-
gation en mer Rouge dus aux « pierres d’aymant ». Il est rapporté dans les lapidaires du
Moyen Age, qui se référaient eux-mêmes à des passages de Y Histoire naturelle de Pline
l’Ancien : les fonds de la mer Rouge étaient censés renfermer des pierres attirant à elles les
clous des navires s’ils en étaient pourvus. Alors ils étaient disjoints et sombraient dans la
mer. De naïves gravures illustraient cette légende dont les fondements reposaient sur les
perturbations magnétiques que l’on peut toujours observer en mer Rouge.
1222
PÈLERINAGES EN ORIENT
appelée Bellet où les Indiens apportent de nombreuses marchandises
par la mer Rouge. Au-delà, à douze journées de désert, se trouve Médine
où Mahomet fut enterré ; elle a reçu la foudre il y a quatre ans, et elle a
brûlé. Beaucoup s’y rendent.
Commerce avec les Indes. Au retour, les chameaux reviennent chargés
des marchandises que les Indiens ont apportées au port de Bellet, des
épices, des toiles et des pierreries. Celles-ci proviennent en effet des mon-
tagnes de l’Inde, ainsi qu’on nous l’a dit, à savoir les rubis balais 1 2 , les
émeraudes et les turquoises, extraits des rochers mais jamais de sous la
terre : il faut donc utiliser un ciseau pour les retirer du roc. Les diamants
sont tirés d’une montagne très haute, droite et inaccessible, qu’aucun
homme ne peut gravir, et où les oiseaux peuvent à peine voler. A la saison
de fonte des neiges, l’eau jaillit de façon si étonnante qu’elle brise et mine
le roc, faisant descendre les diamants. Les seigneurs qui possèdent la
montagne les font ramasser et vendre.
Ensuite, depuis la fontaine du Sultan, nous reprîmes la route.
Vendredi 27 octobre. Nous avons chevauché tout le jour sans trouver
ni arbustes ni arbres jusqu’au vendredi suivant où nous sommes arrivés
dans un endroit appelé Matemoury. Là, grâce à Dieu, nous avons achevé
la traversée des déserts. Nous avions vu une autruche parmi les champs.
Nous avions mis seulement huit jours de Sainte-Catherine à la sortie du
désert, alors que d’habitude il en faut dix ou douze. Mais les deux ducats
que nous avions promis à nos Arabes en surplus nous permirent de faire
diligence.
Matemoury est un très beau lieu où le sultan a fait construire une
maison le long d’un étang, dans laquelle il se rend à l’époque de la crue
du Nil. Dans les environs et jusqu’à Matarea, pendant cinq milles, se trou-
vent les plus beaux jardins du monde, entourés de murets de terre, plantés
de palmiers et de cèdres, de telle sorte qu’il y a toujours de l’ombre. Ils
ne sont pas plantés près de l’eau afin que les faucons du sultan qui vont
voler vers la rivière soient toujours vus des fauconniers qui doivent les
récupérer.
Le soir, nous avons marché le long de cet étang. Nous avons été logés
à Matarea dans une maison appartenant au sultan où se trouvait une salle
basse, sans toit à la façon du pays ; dans un mur il y avait une niche de
marbre où Notre-Dame se cacha pour fuir la fureur d’Hérode et cacha
notre Seigneur Jésus-Christ sur le chemin de l’Égypte. Devant brûle une
lampe qu’entretiennent assez honnêtement des Maures pour l’honneur de
Notre-Dame qu’ils respectent un peu ; aussi les chrétiens leur donnent-ils
1. Il s'agit sans doute du port de Djeddah, le port de la mer Rouge le plus important pom
le commerce en provenance de l’océan Indien.
2. Ces rubis étaient importés des régions montagneuses de l’Afghanistan actuel.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM... 1 223
de la monnaie. Au pied du mur où est creusée cette niche il y a une fon-
taine qui coule à quatre ou cinq pas de là, et dont on dit qu’elle jaillit
miraculeusement au moment où Notre-Dame manqua d’eau pour son
enfant, notre Seigneur Jésus-Christ.
Dimanche 29 octobre. Le lendemain, un Mamelouk castillan que nous
envoya le grand truchement en apprenant notre venue, comme c’est la
coutume, nous emmena aussitôt voir le jardin du baume 1 et nous payâmes
six médines par tête. À l’entrée, nous vîmes un gros figuier devant lequel
les Maures entretiennent une lampe, car on dit que la Vierge Marie s’y
cacha avec Jésus-Christ par crainte des gens d’Hérode ; le figuier s’ouvrit
par le milieu ; il se rouvrit lorsqu’elle voulut sortir. Puis nous pénétrâmes
dans un autre jardin où nous vîmes le baume : c’est un arbre à petites
feuilles qui vont par cinq, et le bois est de la couleur de l’érable. Entre la
première écorce et le bois se trouve une grosse écorce, verte et tendre, où
se trouve le baume. On retire une feuille et on incise l’arbre à cet endroit,
alors aussitôt en sort le baume. Il est clair et épais comme l’huile. Notre -
Seigneur perdit ses langes près de la fontaine dont j’ai parlé et les épar-
pilla dans le jardin, les frotta contre le bois de l’arbre qui alors n’embau-
mait pas, mais qui prit son odeur à ce moment-là et sa vertu. Le baume
ne peut provenir d’aucun autre endroit au monde. Le jardin contient
environ un joumau 2 de terre, et il est arrosé par la fontaine dont il a été
question.
Lundi 30 octobre, arrivée au Caire. Le lendemain, au point du jour,
nous avons pris de nouveaux chameliers et d’autres ânes pour porter nos
vivres et nous rendre au Caire, distant de cinq milles.
Nous sommes arrivés du côté des sépultures des Maures ; elles sont
très nombreuses à cet endroit, si vastes que sont enterrés au moins cinq
ou six mille morts du pays. Nous avons vu en particulier la sépulture que
le sultan fit construire pour lui 3 ; elle est grande comme deux journaux
de terre, ou presque, et close de murs, car c’est leur coutume de toujours
faire des jardins. Il y en a d’autres aussi belles.
1 . Les pèlerins ont abordé l’oasis de Matarea à Test, où se trouvait une résidence d’été
du sultan et le très célèbre jardin du baume. Les baumiers ou balsamiers étaient la propriété
exclusive du sultan qui s’en réservait l’exploitation. Ce baume était une sorte de myrrhe
employée surtout en Occident dans les eaux baptismales et les saintes huiles. Les pèlerins
vénéraient à Matarea le souvenir de plusieurs épisodes de la vie du Christ, comme la fuite
en Égypte, consignés dans les Évangiles apocryphes.
2. Le journau est une ancienne mesure de superficie équivalant à la quantité de terrain
qu’un homme pouvait labourer en un jour.
3. Les pèlerins arrivent au Caire du côté de la « ville des morts », le Miçr, où s’élèvent
de belles mosquées funéraires, en particulier celle du sultan régnant, Kâytbây, remarquée
par l’auteur. Cette mosquée, dont la construction débuta en 1474, est un des chefs-d’œuvre
de l'architecture mamelouke du xv' siècle, encore visible aujourd’hui.
1224
PÈLERINAGES EN ORIENT
XII
LE RETOUR
située dans l’île de Langoul 1 2 qui appartient à la religion de
Rhodes. Dans l’île demeurent vingt-cinq frères pour la défendre contre
les corsaires turcs qui se trouvent en face. Nous voulions aller au château
Saint-Pierre 3 puisque nous en étions bien près. On le voyait nettement.
Mais notre patron n’accepta pas, craignant que le vent ne tombe.
Alors, nous fîmes voile en passant par le golfe des Chaumes et devanl
une île où il y avait un château appartenant aux Turcs que les frères de la
religion de Rhodes ont détruit.
Le vendredi dix-neuvième jour du mois, nous arrivâmes au port de
Syon 4 appartenant aux Génois 5 . Nous y descendîmes, et vîmes une ville
close de solides murailles qui, bien qu’elle fût voisine des Turcs, était très
puissante.
C’est une île fertile, qui regorge de biens. De crainte d’avoir la guerre,
les Génois payent chaque année un tribut aux Turcs, entre vingt-cinq el
trente mille ducats, dit-on.
Là, les femmes sont très richement habillées, mais plus lourdement que
je ne l’ai vu ailleurs, et elles parent bien leur coiffure.
Dans cette île de Syon, le mastic croît dans des arbres de la taille des
pruniers. On distille le mastic comme la gomme à partir d’arbres très
nombreux. Personne n’oserait en prendre une seule goutte sans risquer la
pendaison. Elle est recueillie au profit de la seigneurie, ce qui lui procure
énormément d’argent, car il n’en pousse pas dans tout le Levant. Cette
ville de Syon est la plus commerçante qui soit au Levant, car elle esl
proche de Constantinople ; en face d’elle, en Turquie, se trouve une autre
ville appelée Terrangue, d’où lui parviennent de grandes quantités de
coton et d’autres marchandises. Dans cette ville poussent aussi des arbres
qui produisent la térébenthine.
1 . Lacune du manuscrit.
2. C'est-à-dire l’île de Cos, toujours possession des Hospitaliers malgré la progression
des conquêtes turques en Méditerranée orientale. Rhodes avait subi le 28 juillet 1480 un
assaut des Ottomans. Le grand maître de l’ordre, Pierre d’Aubusson, avait soutenu le siège
de Rhodes jusqu’à sa victoire contre le sultan Mehmed II. L’île resta pour quelque temps
encore, jusqu'en 1522, aux mains des Hospitaliers.
3. Bodrum-Halicamasse.
4. Chio.
5. L’île de Chio, possession des Génois de 1346 à 1566, était un important centre de
commerce en Orient, carrefour de routes maritimes bien reliées aux ports européens. Sa
réputation provenait de la production du mastic, gomme résineuse fournie par le ientisque,
qui fit sa fortune. Comme Venise, Gênes payait un tribut au sultan turc.
RÉCIT ANONYME D’UN VOYAGE À JÉRUSALEM...
1225
Dans les villages de File, on rencontre de grands troupeaux de perdrix
familières, que les jeunes filles et les enfants gardent dans les champs,
puis on les ramène le soir à la maison, comme on le fait avec les oies.
C’est là que mourut Jacques Cœur ', argentier du feu roi Charles — que
Dieu l’absolve ! — , il fut enterré chez les Cordeliers, au bout [... 1 2 ]
1 . Jacques Cœur, le grand argentier du roi Charles VII, homme politique et homme d’af-
faires, avait constitué un vaste réseau de relations commerciales du nord de l’Europe jusqu’à
l’Orient. Disgracié et arrêté en 145 1 , il s’évada et se réfugia auprès du pape Nicolas V qui
projetait une croisade contre les Turcs. Après la mort du pontife, ce projet fut repris par le
pape Calixte III, qui réunit une flotte en 1456, dont il confia le commandement à Jacques
Cœur. Partie d’Ostie, la flotte mouilla à Chio à l’approche de l’hiver. Déjà malade lorsqu’il
y aborda, c’est dans cette île que mourut Jacques Cœur, peu de temps après son arrivée. Il
fut effectivement enterré dans l’église du couvent des frères mineurs.
2. Lacune du manuscrit.
Traité sur le passage en Terre sainte '
Emmanuel Piloti
xv' siècle
INTRODUCTION
L’unique manuscrit qui nous a conservé le Traité d’Emmanuel Piloti
sur le Passage en Terre sainte provient de la cour de Philippe le Bon.
L’ouvrage devrait plus exactement s’intituler Traité d'Emmanuel Piloti
sur l’Egypte et les moyens de conquérir lu Terre sainte 1 2 3 . On le verra par
la structure même du récit, parcours complexe dans lequel Emmanuel
Piloti engage son lecteur.
Le Traité nous intéresse à plusieurs titres : Philippe le Bon n’avait pas
oublié ce qu’on appelait à l’époque la « déconfiture de Nicopolis » et la
défaite de Jean sans Peur ; ses projets de croisade alimentèrent la vie
diplomatique et les manifestations festives de sa cour. On pourra aisément
s’en souvenir en relisant les chroniques des Splendeurs de la cour de
Bourgogne 3 : la noblesse bourguignonne, lors de la fête de Lille en
février 1454, avait prononcé les Vœux du Faisan par lesquels elle s’enga-
geait à partir en croisade 4 . Ainsi la politique orientale de Philippe l’inci-
tait-elle à rassembler des documents, des récits de voyage transmis par
des observateurs tels que Bertrandon de la Broquière ou Guillebert de
Lannoy. D’autre part, le duc alimentait de ses rêves de conquêtes orienta-
les un bon nombre des productions littéraires de sa cour. À la cour de
Bourgogne les ambassades affluaient, et par suite les demandes d’hom-
mes et d’argent pour le combat. La chrétienté tout entière était sollicitée
et la chute de Constantinople en mai 1453 avait permis au duc d’accueillir
des réfugiés byzantins. Dans ce contexte la fête du Faisan fut l’ occasion
1 . Traduit du moyen français, présenté et annoté par Danielle Régnier-Bohler.
2. C’est l’avis de l’éditeur de l’œuvre, P. H. Dopp, Paris et Louvain, 1958.
3. Dans la collection « Bouquins», Robert Laffont, 1995, en particulier les parties qui
concernent « L’imaginaire chevaleresque ».
4. Olivier de La Marche a décrit cette fête des Vœux du Faisan. Voir la traduction et
l’introduction qu’en donne Colette Beaune dans Splendeurs delà cour de Bourgogne , éd.
cit., p. 1191 et suivantes.
1228
PÈLERINAGES EN ORIENT
de jouer le grand spectacle d’un départ en croisade, qui demeura sans
suite. S’annoncer chef de croisade, pour Philippe, comme pour son fils
Charles le Téméraire, permettait à la fois de lutter pour une cause sainte
et de montrer la puissance de la maison de Bourgogne en Occident.
Pour ce qui concerne Emmanuel Piloti, dont la rédaction du Traité
débute en 1420, il nous intéresse par son témoignage des intentions de
croisade turque, très visibles dès lors qu’on se penche sur l’inventaire de
la bibliothèque du duc Philippe. Il s’agit de la « Section d’outre-mer » qui
contient de nombreux manuscrits sur les croisades et l’Orient. Du fonds
des bibliothèques de Jean sans Peur et de Philippe le Hardi, Philippe avait
reçu La Conqueste de Constantinople de Villehardouin, sa Continuation
par Henri de Valenciennes, les Chroniques d’Emoult et de Bernard le
Trésorier, la Fleur des histoires d’Orient du prince Hayton, le récit de
Marco Polo ainsi qu’un manuscrit de Jean de Mandeville. Pour sa part, le
duc Philippe acquit la Vie de Saint Louis , de Joinville, et commanda à
Bertrandon de la Broquière une traduction de VAdvis sur la conqueste de
la Grèce et de la Terre sainte de Jean Torzelo ( 1 439). Parmi les ambassa-
deurs les plus connus, Ghillebert de Lannoy voyagea en Syrie et en
Egypte. Quant à Bertrandon de la Broquière, il se rendit en Palestine, en
Syrie et en Asie Mineure, en passant par Constantinople, Andrinople et
la Serbie.
Dans ce contexte, la relation de voyage d’Emmanuel Piloti est un docu-
ment de prix. Sur le vif, il put observer l’Egypte, sa richesse et ses forces
armées. « Son traité donne tous les renseignements utiles pour une expé-
dition contre Alexandrie, clef du Caire et de la Terre sainte '. » L’intérêt
de l’ouvrage est non seulement le fait qu’il laisse apparaître dans la
longue durée les désirs de reconquête, mais plus précisément qu’il relève
d’un genre bien établi par les chroniques antérieures, ici remarquable-
ment illustré par la plume de l’auteur : le discours testimonial. On est
frappé par le registre d’une expérience personnelle dont fait état le Traité.
L’auteur s’est bien écarté de l’usage de la compilation : il a tout, ou
presque, observé lui-même, même les détails qui concernent les assauts
possibles, l’approvisionnement de l’armée et son débarquement. Piloti
possède l’œil d’un homme de guerre et la sagesse d’un diplomate. S’il
s’agit du même espace que celui qu’ont parcouru bon nombre de pèlerins,
c’est pourtant une autre voix qui se fait entendre : celle d’un grand mar-
chand à la fois occidental et levantin.
Le Traité est un témoignage irremplaçable sur le commerce en Orient :
Emmanuel Piloti a laissé un document vivace sur cet aspect des relations
avec l’Occident. Son destinataire est le pape, auquel il suggère instam-
ment de subventionner l’expédition, mais le Saint-Siège n’était pas en
période faste. Piloti s’adresse alors aux grands de la chrétienté, à ceux de
I. Voir l'édition de P. H. Dopp, en particulier son Introduction, pages vi à XLVin.
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE — INTRODUCTION 1229
« toutes nations crestiennes », aux princes des nations qui pratiquent le
commerce, la Bourgogne, Venise, l’ensemble du bassin méditerranéen.
Prendre Jérusalem, c’est occuper Alexandrie, et donc favoriser le
commerce de l’Égypte et du monde oriental avec les terres chrétiennes.
Or dans ce domaine Pi loti est une voix extrêmement crédible, car il
connaît à la fois les marchands d’Orient et les souverains locaux. Né en
Crète vers 1371 ', il connaît remarquablement l’Orient, et particulière-
ment le pays auquel il s’attache. Comme il décrit Le Caire, la Citadelle,
les prisonniers de Nicopolis, il devait se trouver en Égypte en 1396. C’est
en tout cas d’une longue activité commerciale qu’il rend compte ici : sur
plus de quarante années, il en a passé vingt-deux en Égypte, séjour entre-
coupé de voyages au Moyen-Orient, à Salonique, à Damas, à Venise.
Quant au Traité qui a fait partie de la bibliothèque importante de Phi-
lippe le Bon, il y eut d’abord une version en vénitien, probablement tra-
duite par l’auteur lui-même. Celui-ci, pour mieux se faire entendre, l’a
peut-être envoyée au grand-duc d’Occident. La rédaction même de l’ou-
vrage commence en 1420 et se termine lorsque Piloti se retire définitive-
ment à Florence, après 1438. L’œil du voyageur est particulièrement
attentif à la terre du Levant, à ses ressources, aux produits des lieux et
aux richesses. En outre, Piloti est l’homme de la sociabilité et de la tolé-
rance. 11 fait état de nombreux entretiens au cours desquels il échange
avec les Sarrasins des propos sur la religion. Piloti n’hésite pas à émettre
des opinions sur la cour du Saint-Siège. Il tente avec vivacité de convain-
cre le pape de la nécessité de s’emparer d’Alexandrie. Eugène IV, que
Piloti a bien connu, était malheureusement occupé par le grand schisme,
et notre auteur n’est pas parvenu à son but. Ses rapports avec les sultans
semblent avoir été excellents, en particulier avec le sultan Faradj qui le
reçut en audience. Piloti lui rendit des services, et il rapporte du sultan de
très belles paroles au chapitre cxxx du Traité. Quant au regard porté sur
l’Égypte, il révèle que ce pays fut aimé d’une véritable affection. Piloti
voudrait le voir soumis à la chrétienté, car il souhaite y finir sa vie et
prévoir sa sépulture à Saint-Serge dans le Vieux Caire.
La structure du Traité peut déconcerter le lecteur : il y a — P. H. Dopp
le soulignait — des digressions et des redites, mais le but en reste toujours
très clair : il faut prendre Alexandrie, la chrétienté en tirera de « grands
profits matériels et moraux 1 2 ». L’énonciation testimoniale s’y fait d’une
manière conforme à la tradition. Le préambule fait état du peu de savoir
de l’auteur, qui néanmoins adresse au pape et aux souverains chrétiens un
appel véhément pour la croisade. Il donne des conseils pour la préparation
d’une telle entreprise en rappelant les croisades anciennes, menées par
1 . L’île appartenait alors à Venise.
2. P.H. Dopp parle à juste titre d'un « long plaidoyer pour la prise d'Alexandrie » (Intro-
duction, p. XXVI).
1230
PÈLERINAGES EN ORIENT
des figures illustres, Godefroy de Bouillon et Louis IX. Puis il s’attache
aux conditions de la conquête d’Alexandrie. Hélas ! La chrétienté appa-
raît divisée alors que les Sarrasins sont unis. Ce qui nuit à l’entreprise
devrait être surmonté en vue de l’unité de la chrétienté, rassemblée en un
mouvement unique de croisade qui saurait éviter ce qui dans le passé n’a
mené qu’à des issues regrettables. Il s’agit à la foisde la construction d’un
projet et d’un bilan.
L’unique manuscrit du Traité sur le passage en Terre sainte est mutilé
de quelques feuillets '. Son trajet linguistique ne manque pas d’intérêt,
puisque l’original aurait été composé en italien vénitien, ou « dans cette
lingua franco à base d’italien, mais mêlée d’éléments pris à des idiomes
divers, qui servait communément au commerce dans les ports du
Levant 1 2 ». La syntaxe, souvent italianisante, est flottante pour les yeux
d’un lecteur familier des textes littéraires, et dans quelques cas il a fallu
adapter le texte pour le rendre intelligible. Nombre de pages sonl
empreintes de solennité, car Piloti se livre à un plaidoyer qui repose sur
les constats du passé et invoque les raisons objectives de l’heure présente.
Emmanuel Piloti est un témoin partie prenante : l’homme du négoce
évoque l’abondance de la terre et l’ingéniosité des hommes, et il rêve d’un
libre échange sur terre et sur mer. Très frappante est l’attention portée aux
modes de vie en terre égyptienne : crues du Nil, irrigation, production
agricole, modalités d’un négoce que l’on souhaite libre et fructueux, sur
lequel cependant pèsent les taxes des sultans. Très généralement, Piloti
est ouvert aux mœurs des habitants, à l’étrangeté des coutumes, à la
culture de l’Autre. Il sait noter des traits de comportements, l’absence
d’esprit belliqueux par exemple. Rapportant la légende de Mahomet et du
caloyer, il parle d’un fondateur qui n’est pas barbare, mais intéressé par
la discussion et la confrontation, ouvert aux conseils, victime malheu-
reuse des machinations d’hommes du pouvoir. Sur l’esprit de tolérance,
il suffit de rapporter ces lignes du chapitre xxix : « Je me trouvais avec
quelques Sarrasins qui étaient mes amis, et auxquels je disais : “Vous
entendez que la religion de Mahomet aura bientôt une fin, mais à quelle
religion vous attachez-vous ?” — Et ils répondirent : “A une religion
pacifique et bonne” 3 . »
Voilà donc une physionomie individualisée par l’expérience et le don
1. Ce n'est pas une œuvre inachevée que nous propose E. Piloti : « Les feuillets man
quants ont dû se perdre parce qu'ils étaient volants et ne formaient pas un cahier complet »
(P. H. Dopp, Introduction, p. vi).
2. /</., Introduction, p. xxxiv.
3. Il s’agit là d'un passage où l'auteur évoque les prédictions sur la fin de l'Islam. Et il
poursuit en s'adressant au pape : « ... je vous signale que les Sarrasins ont plus mauvaise
opinion des Juifs et les méprisent ainsi que leur religion, plus que nous ne faisons nous
mêmes. Et ils estiment fort notre propre religion et espèrent la retrouver. »
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE — INTRODUCTION 1231
d’observation. C’est en tout premier lieu l’activité intense du commerce
qui intéresse Piloti, la diversité des produits qui circulent entre l’Orient et
l’Occident, la nécessité d’accorder à ce commerce toute la liberté néces-
saire. Pour la reprise de la croisade, c’est une raison de plus, et très impor-
tante, que Piloti ne cesse d’invoquer dans son livre. Le commerce, la
séduction du profit, suggèrent une façon d’instaurer entre les hommes le
dialogue. La liberté du négoce dans l’espace méditerranéen pourrait
rejoindre cette cause sainte qui anime les désirs d’une expédition nouvelle
en Orient. Celle-ci, on l’aura compris, passe par la conquête d’Alexan-
drie, la « bouche » et la « clef » de l’Égypte, et l’étape nécessaire vers
Jérusalem, pour le plus grand bien des âmes des chrétiens. Le Traité
conjoint les espoirs de la chrétienté et une perception intelligente des acti-
vités des hommes dans un espace propice à l’accomplissement d’un idéal,
ainsi qu’aux prospérités plus concrètes. On saura gré à Emmanuel Piloti
de donner, en ce Moyen Âge de la première moitié du xv e siècle, deux
visions des choses, qui ne sont pas, et de loin, antagonistes.
Pour l’ensemble de notre volume consacré à Outre-mer , il n’était pas
utile de traduire l’intégralité du Traité sur le passage en Terre sainte. On
a souhaité en dégager l’esprit par des passages significatifs, tout en livrant
la structure de l’ouvrage. Les passages qui n’ont pas été retenus pour la
traduction sont indiqués par un résumé qui en donne les arguments, le
contenu et la situation, par chapitre ou groupes de chapitres. Les rubriques
des chapitres sont fidèles, par leur emplacement, à celles qu’a proposées
l’éditeur du texte d’Emmanuel Piloti, P. H. Dopp. Pour leur contenu, elles
sont parfois développées. Les notes données pour expliquer le texte qu’il
transcrivait ont été précieuses, tant pour leur précision historique que pour
l’attachement aux détails de la vie matérielle qui intéressent le grand
commerçant du Levant. Le lecteur trouvera ici des chapitres tirés essen-
tiellement de la première et seconde parties 1 . Si la troisième embrasse des
sujets plus éparpillés, les deux premières sont extrêmement révélatrices
de la conscience d’un homme de bonne foi lorsqu’il entend convaincre
les « seigneurs chrétiens », et pour commencer le pape, de la nécessité de
reprendre la Terre sainte.
Danielle Régnier-Bohler
BIBLIOGRAPHIE : Traité et 'Emmanuel Piloti sur te passage en Terre sainte (1420),
publié par Pierre-Herman Dopp, Louvain et Paris, Publications de l’université Lova-
nium de Léopoldville 4, 1958.
1. De ce que l’éditeur du texte considérait comme des « parties ».
Emmanuel Piloti débute son Traité par la très habituelle clause d’humi-
lité : si la « matière » est « grande », la « réputation de I ’aucteur » est « peti-
te ». C 'est seulement « pour abréviation » qu 'il rappellera la croisade de
Godefroy de Bouillon et le rôle de Pierre l’Ermite. L 'auteur affirme que sa
« science », c ’est-à-dire son savoir, est authentifiée par le fait qu 'il la
possède « par veue propre et pratique personnelle par dessus les dis pays dès
que eulx. XXV. ans jusque je eu passé .LX. ans » ; ce sont presque cinquante
ans de « longue veue » et « longue pratique », d'observation et d’expérience,
qui l 'autorisent à parler.
[I-XH. Il s’agit en tout premier lieu d'un appel au pape en faveur d’une
croisade. Emmanuel Piloti s 'adresse à Eugène IV, élu en 1431, mort en 1447,
« l’un des premiers papes humanistes 1 ». S'il a tenté d’introduire des réfor-
mes des ordres religieux, s 'il s 'est soucié du clergé de Rome, il a affronté le
grand schisme. Or, Emmanuel Piloti rappelle au pape que Dieu fait naître
dans son cœur et sa « pensée » l’ardent désir de ne pas faillir à la tâche :
Dieu souhaite en effet voir les Lieux saints arrachés des mains des païens,
revenir enfin aux mains des chrétiens afin que soit cultivé « l’honneur de
Dieu en cette Terre sainte selon la manière qui est due », et que vengeance
soit tirée des païens, ennemis de Dieu. Ceux-ci, ajoute Emmanuel Piloti, en
ne reconnaissant pas la religion authentique, ont commis et commettent sans
cesse d 'innombrables fautes à l 'égard de Dieu, et en particulier à l 'égard du
Sépulcre du Fils de Dieu. Emmanuel Piloti demande donc au pape d'accor-
der toute sa vigilance au temps présent. Cette supplique s 'adresse également
à tous les grands princes et seigneurs du monde.]
De même que Dieu monta dans la barque de saint Pierre sur le lac de
Tibériade pour faire cesser la tempête, ainsi faut-il que la croix de Jésus-
Christ prenne place sur les navires et qu’elle conquière Jérusalem avec
1. Note de l’éditeur, op. cit., p. 5.
1234
PÈLERINAGES EN ORIENT
l’armée des chrétiens ; il faut que tous aillent adorer ce lieu sacré, voir et
entendre la sainte messe en ce lieu sacré du Saint-Sépulcre, dans le triom-
phe et bannières déployées sans crainte des païens. Il faut que le Levant
soit soumis à la sainte foi, comme il l’a été dans le passé : ce fut le premier
lieu où fut vénérée la religion de Jésus-Christ. Et en agissant de la sorte,
vous [le pape] travaillerez pour Dieu, pour la rédemption de votre âme,
pour la rédemption de nombre de chrétiens, pour l’honneur de toute la
chrétienté, pour accroître votre renommée et votre gloire tant que vous
serez en ce monde, de sorte que jamais rien ne nous manquera, et vous
aurez ainsi tout accompli. Et je prie Dieu de vous aider, de vous apporter
son aide ainsi qu’à tous les autres grands princes et autres seigneurs qui
sont de fidèles chrétiens, qui vous suivront dans cette entreprise louable
et excellente '.
[Emmanuel Pilori évoque alors les causes qui ont ébranlé la cohésion de
la chrétienté. Il s’agit d’abord du grand schisme d'Occident : l’auteur parle
des difficultés rencontrées par Sigismond de Luxembourg, qui, élu empereur
d 'Allemagne et couronné à Aix-la-Chapelle, ne put se faire couronner comme
roi des Romains par Eugène IV qu’à l’âge de soixante-cinq ans à Rome.
Sigismond nourrissait l’espoir de lancer une croisade contre les Turcs qui
menaçaient d 'envahir son royaume de Hongrie. Il participa à la croisade de
1396, mais on sait quelle en fut l’issue à Nicopolis. Sigismond lui-même
échappa à grand-peine à la défaite.
Cette guerre avait pour objet la suzeraineté sur des villes de l'Istrie
appartenant à l 'Empire. Les conflits qui opposaient les Vénitiens à l 'em-
pereur d’Allemagne, « les dissensions et les guerres entre l’illustre empe-
reur et la seigneurie sérénissime de Venise », nuirent à la cohésion de la
chrétienté. La troisième cause enfin que déplore Emmanuel Piloti
concerne les conflits entre le duc de Bourgogne et le roi de France 1 2 ], qui
sont les premiers et principaux seigneurs et chefs des chrétiens, et cette
division a suscité de grands malheurs et a dangereusement menacé la
chrétienté. Ces faits regrettables furent l’objet de la vigilance de Votre
Sainteté, qui envoya légats et ambassades à ces princes de sorte que pour
finir, avec l’aide du Saint-Esprit, ils se réconcilièrent et conclurent une
paix honorable. Cet accord et cette paix ont apporté un grand réconfort
aux chrétiens, ils leur ont donné l’espoir d’être soutenus dans leurs prépa-
ratifs et ils ont permis la dispersion des païens.
[Emmanuel Piloti émet alors le vœu que les grands chefs de la chrétienté
maintiennent entre eux l’esprit de paix. En apaisant les querelles entre les
chrétiens, le pape pourrait réunir toutes les forces de la chrétienté pour la
délivrance de Jérusalem.]
1. Édition citée, p. 7.
2. Il s’agit des inimitiés entre le duc Philippe et Charles VII et les Armagnacs. Philippe
leur reprochait le meurtre de Jean sans Peur, son père. La réconciliation eut lieu avec Charles
au traité d’Arras, en septembre 1435.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1235
Comme dans le passé vous avez recherché cette fin, qu’il vous plaise
d’en faire de même pour l’heure présente et pour l’avenir, de sorte qu’il
en vienne tant de biens que ces chrétiens bénis puissent s’engager à faire
leur devoir, pour l’honneur de Dieu, contre les païens et tirer des mains
de ces barbares païens la sainte ville de Jérusalem, le lieu saint de Dieu
en ce monde ; si elle demeurait entre les mains des païens, comme elle
l’est actuellement, les cœurs de tous les fidèles chrétiens devraient en être
affligés jour et nuit pour le respect dû à Jésus-Christ '.
[Il est vrai que les seigneurs qui participeront à la croisade doivent remplir
des conditions. La croisade concerne la vie spirituelle : il faut donc que
chacun mesure avec prudence les moyens dont il dispose et sache s 'ils seront
suffisants pour l'ampleur de l’entreprise. Les conditions énumérées par
E. Piloti concernent les vertus des Miroirs du Prince, cette fois mises au
service d'une cause immédiate et précise ; il faut s’entourer d'« hommes
pourvus de sagesse, de prudence et d’expérience du monde ». La seconde
condition est de rassembler suffisamment d’or : il en faudra beaucoup. La
troisième, que le peuple des princes témoigne du zèle pour la cause de leur
gloire et de leur réputation. La quatrième, que les princes obéissent à l 'Em-
pereur. Il faudra observer deux choses : « L’entreprise doit rester secrète, car
le secret la favorise. La rendre publique lui serait nuisible » ; il faut en outre
que le seigneur jouisse d ' une grande estime, car s 'il a besoin d 'aide, il l 'aura
plus vite des seigneurs qui le respectent.
Si ces conditions sont observées, elles peuvent laisser espérer celle qui
assure le succès, c 'est -à-dire l 'unité du commandement : il faut que des « na-
cions » diverses s 'assemblent pour constituer une force importante et impo-
sante. La vertu d 'obéissance est ici louée et souhaitée, et c 'est bien un chef
unique qu 'il faut à cette noble entreprise.
Emmanuel Piloti rappelle brièvement, en en tirant la leçon, les deux croi-
sades passées qui se sont terminées par un échec ou dont les conquêtes n 'ont
pas été durables. « Ainsi je veux prouver à tous ceux qui possèdent intelli-
gence et expérience que ceci est vrai, et je le prouverai par une expérience
solide et par de bonnes raisons. » L 'expérience des événements passés, exami-
nés avec soin, permet de mieux comprendre les choses du présent. Ainsi la
croisade de Godefroy de Bouillon, « illustre chrétien et homme de sainte
mémoire ». n 'a pas entamé la puissance du sultan du Caire. Saint Louis a
échoué en Egypte, car il ne s 'était pas auparavant emparé d’Alexandrie et la
saison n 'était pas favorable.]
[XIII-XIV. L 'auteur, pour convaincre de la nécessité de prendre Alexan-
drie, décrira Le Caire et l’Egypte : Le Caire est la résidence principale du
sultan. Cette description précise est nécessaire pour éclairer les moyens de
les conquérir.]
I . Édition citée, p. 10 et 11.
1236
PÈLERINAGES EN ORIENT
XV
IMPORTANCE DU CAIRE. SA POPULATION. LE NIL. LE DÉSERT
La cité du Caire est la plus grande cité du monde, parmi celles que
l’on connaît. Sa circonférence est de dix-sept milles ; il y vit un nombre
incalculable de gens, si bien qu’il n’y a pas assez de demeures dans la
ville, et qu’ils couchent actuellement dans les nues, sans toit. Leur nombre
ne peut se compter. Que chacun sache qu’il y a là une population nom-
breuse. Cette cité est située dans le pays d’Égypte, sur le rivage du fleuve
appelé le Nil, dont on dit qu’il prend sa source au Paradis terrestre '. Les
habitants y vivent d’eau et de produits de la moisson, de poissons et de
fruits, comme je vous l’ai déjà dit auparavant et je compléterai mon
propos. Dans aucun écrit on ne trouve que cette ville ait jamais été
vaincue, ni entièrement ni en partie, ce qui est dû à la position forte du
lieu où elle est assise. D’abord, la cité donne sur le fleuve, dont le cours
suit la même direction que le vent appelé sirocco , et elle descend dans le
sens opposé au vent que l’on appelle vent de Noroît. La ville est placée
du côté oriental du fleuve, et de ce côté personne ne peut lui nuire, quel
que soit le nombre des hommes qu’on y mettrait. Du côté du levant, on
passe par des terres labourées que peuvent recouvrir les eaux du fleuve.
Si l’on dépasse ces étendues de terre, commence le désert où l’on ne
trouve que du sable ; il n’y a ni eau ni herbe, ni arbre ni habitations. Pour
le traverser, il faut plusieurs journées, et il touche aux confins de la
Syrie 1 2 . Le désert entoure la ville.
Puisque la moitié de cette ville du Caire est en position forte, il ne peut
y passer beaucoup de monde, car on manquerait de vivres et d’eau. Èt si
l’on voulait attaquer avec peu de gens, l’armée de la ville opposerait de
la résistance. Pour cette raison — c’est ce qui est arrivé dans le temps
passé — , personne ne peut lui nuire du côté du levant, ce serait impossi-
ble. Et je vais vous le prouver par un fait réel : quand le grand Tartare
Tamerlan descendit de Tartarie vers l’année 1400, avec six cent mille
hommes, et qu’il conquit toute la Perse, tout l’empire de Tartarie, toute la
Turquie, et puis toute la Syrie, en accomplissant des exploits étonnants,
il voulut conquérir Le Caire, après avoir pris la Syrie. Il voulut s’informer
des conditions du parcours et s’y rendre les yeux bien avertis comme font
les seigneurs pourvus de sagesse. Après avoir entendu la description des
lieux, comme je l’ai fait plus haut, il se rendit clairement compte qu’il ne
lui serait pas possible de passer cet immense désert du côté du Caire, et
qu’il n’avait pas assez de forces armées pour une telle conquête. En
1 . Le Nil était avec le Gange, le Tigre et l’Euphrate, l’un des fleuves du Paradis.
2. Par Syrie il faut entendre la Syrie actuelle et la Palestine.
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1237
apprenant ces nouvelles, il renonça à l’entreprise et s’en retourna. Ainsi
du côté du levant la ville est imprenable.
Du côté de l’occident il en est de même, à cause du fleuve qui est si
large que l’on s’imaginerait une mer, ce qui vaut des fossés et des murs.
Pour cette raison, la ville est également inexpugnable du côté occidental.
Par cette situation on sait qu’elle peut résister, et l’on ne peut lui causer
aucun tort par voie de terre, ni du côté du levant ni du côté de l’occident.
Ainsi elle s’est maintenue si longtemps et elle se maintiendra, si Dieu
n’ouvre les yeux aux chrétiens sur la voie que je vous indiquerai, et par
les manières et moyens que je rappellerai avec la grâce du Saint-Esprit.
XVI
PROSPÉRITÉ DU CAIRE : LA FERTILITÉ DU SOL ET LE COMMERCE
Cette ville est la plus prospère du monde, pour tous les aspects dont on
peut parler. Sa prospérité tient à deux raisons principales : d’abord à cause
du pays qui est très fertile jusqu’à l’entrée du désert du côté du levant,
comme je l’ai dit plus haut. Mais du côté d’occident il n’y a nul désert :
cette terre peut être inondée d’eau, elle est féconde et remarquablement
fertile pour la quantité et la qualité de ce qu’elle produit, comme je le
dirai dans ce livre. De ces conditions du pays provient une grande part de
sa prospérité. Le reste vient des activités remarquables et bénéfiques pour
la vie des hommes, activités très profitables à la richesse, comme je le
dirai ensuite. Nous commencerons par parler des choses qui poussent
dans le pays, produits courants et nécessaires à la vie. Puis nous parlerons
de l’autre cause de la prospérité.
XVII
PRODUITS DU SOL
D’abord le froment et toutes les céréales poussent en très grandes quan-
tités ; ensuite il y pousse des légumes, c’est-à-dire des fèves, des haricots,
des lentilles et toutes autres sortes de légumes en grande abondance, si
bien que, malgré le grand nombre des gens qui y demeurent, tons vivent
dans l’abondance et sans pénurie. En de nombreuses occasions, la Syrie
a manqué de blé et a reçu de l’aide apportée par le pays dont je parle, qui
lui a fourni par voie maritime des céréales et des légumes. Que chacun
évalue avec bon sens : les habitants sont nombreux, et malgré tout ils
vivent dans l’abondance. En outre ils peuvent secourir d’autres pays !
Ainsi peut-on conclure, et sans se tromper, que le pays est fertile. Et pour
parler des aliments que l’on mange en période de carême, outre ce dont
1238
PELERINAGES EN ORIENT
j’ai parlé plus haut — pour être bref et faire connaître les conditions du
pays, et également parce que plus loin, et plus en détail, j’en parlerai dans
ce Traité — , ils ont du poisson frais, pêché dans le fleuve en très grande
abondance ; des fruits, et pour commencer des raisins qui donnent du vin ;
quant à la consommation d’autres fruits, ils en ont peu, et ils les mangent
avant leur maturité, à cause du nombre élevé de la population. Ils n’ont
point d’huile, il faut qu’ils en reçoivent de la région d’occident, et partiel-
lement aussi de Syrie, car la Syrie en produit en grandes quantités.
XVIII
AUTRES APPROVISIONNEMENTS
Parmi les produits comestibles, comme les viandes de toutes sortes, ils
en ont en grande quantité : bœufs, buffles, brebis, chèvres et autres sortes
d’animaux. Ils ont une grande quantité de volailles et en font commerce,
et ceci se déroule d’une manière étonnante, comme je le raconterai en un
autre chapitre de ce Traité. Ils ont du gibier. Pour toutes les autres denrées
nécessaires, il faut qu’elles soient importées par le port de la ville
d’Alexandrie, laquelle peut incontestablement être considérée comme
l’entrée et l’issue du Caire et de toute l’Égypte ; sans la ville d’Alexan-
drie, Le Caire ainsi que l’Égypte entière ne pourraient subsister, comme
je le montrerai par la suite très clairement.
XIX
CLIMAT SAIN DU CAIRE. VERTU DE L’EAU DU NIL. FORTE NATALITÉ.
LES MAUX D’YEUX. CARACTÈRE PACIFIQUE DES HABITANTS.
Outre ce qui est nécessaire à la vie, chacun constate que la ville du
Caire jouit du climat le plus agréable au monde, le plus bénéfique à la vie
des hommes. Il est tempéré, si bien que jamais il n’y fait froid. Il ne fait
jamais trop chaud, et tout particulièrement les habitants connaissent les
produits susceptibles de rafraîchir, dont ils usent sans cesse au temps de
la chaleur qu’ils supportent ainsi aisément : il s’agit d’eaux médicinales,
de sirops de sucre et d’autres préparations, les plus profitables qui soient
au monde. Comme ils ont chez eux les maîtres les plus compétents qui
soient, avec ces remèdes-là ils restent frais et dispos, et la chaleur ne les
accable pas. Enfin ils ont l’eau du fleuve qui est la plus précieuse du
monde : tous ceux qui se trouvent là peuvent en boire autant qu’ils
veulent, à toute heure, et jamais elle ne leur nuira, si l’on observe les
usages du pays. L’eau doit se puiser dans le fleuve : on la verse dans un
grand récipient de terre, fermé et placé en un endroit où elle puisse
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1239
reposer durant vingt-quatre heures. Elle est trouble lorsqu’on la puise,
mais quand elle a reposé quelque temps, elle devient tout à fait limpide.
Lorsqu’elle est limpide, on peut la boire, et elle est étonnamment bonne,
comme je l’ai dit. Elle a sur l’homme les effets suivants : elle permet une
très bonne digestion, de sorte qu’on est toujours en appétit, plusieurs fois
par jour, et la digestion se fait bien ; elle permet d’éviter les maux d’esto-
mac, les calculs à la vessie, la goutte et ces maux terribles et mortels qui
accablent le reste du monde. Tous sont en bonne santé. Et si des habitants
de pays étrangers sont frappés de ces maux, ils sont guéris s’ils séjournent
en ces lieux un an au moins. C’est la vérité : le climat et l’eau sont excel-
lents, et ceci est prouvé par le fait que ces gens sont prolifiques. Il suffit
de considérer la natalité, chacun comprendra que je dis vrai. Une seule
maladie se trouve dans ce pays, et aucune autre : elle survient par accident
et non par la faute du climat. Il s’agit d’une maladie des yeux, causée par
la poussière abondante soulevée dans toute la ville par le grand nombre
des gens qui vont et viennent, ainsi que par le commerce actif qui s’y fait.
Pour cette maladie ils ont des remèdes puissants, parce qu’ils sont très
compétents et pleins d’expérience. En outre, le climat a encore un défaut,
c’est que les hommes du pays ne sont pas animés d’humeurs belliqueu-
ses : ils sont paisibles et veulent vivre dans la tranquillité. Ce sont des
hommes d’une grande sagesse et d’un esprit très délié, mais ils ne
connaissent aucunement l’exercice des armes. Voici les effets du climat
et de ces eaux, pour parler bref.
XX
SECOND FACTEUR DE PROSPÉRITÉ : LE COMMERCE.
PREMIÈREMENT PAR VOIE DE TERRE
La seconde raison de la prospérité de la ville est l’afflux de gens pour
le commerce auquel tout le monde s’adonne au Caire, par voie maritime
et par voie de terre. D’abord les marchands en grand nombre, venant de
la Perse qui se trouve du côté de l’Empire byzantin, transportent des mar-
chandises de grande qualité et de grande valeur, qu’ils apportent au
Caire ; de là ils se rendent en Inde Majeure et Mineure situées dans le
sens inverse du vent du sud et du sirocco. Les habitants de la Perse,
connaissant l’important négoce et le profit que l’on peut espérer, fréquen-
tent de nombreux marchands du Caire. Et à leur tour, les gens de l’Inde
viennent en nombre avec des épices de toutes sortes, qui valent autant
qu’une très grande quantité d’or. Ils apportent le tout au Caire, ensuite se
rendent dans toute la Perse et l’Occident, et ils rapportent des marchandi-
ses pour eux-mêmes, si bien que ces gens de l’Inde en tirent grand profit.
Et il serait encore plus grand pour toutes les nations qui se rendent en ces
lieux si le sultan les traitait bien : mais il faut dire que la moitié de leurs
1240
PÈLERINAGES EN ORIENT
marchandises est revendiquée par le sultan et ses fonctionnaires, qui sou
mettent tous ceux qui arrivent à des taxes exorbitantes. Comme cette ville
jouit de la position forte que l’on sait, les marchands ne peuvent faire
autrement que d’y aller et de subir les taxes que réclament le sultan cl
tous ses fonctionnaires. C’est de là que provient une grande partie de
l’immense et inestimable trésor en la possession du sultan et des siens
ainsi qu’entre les mains d’une grande partie des habitants de la ville,
c’est-à-dire les gens importants.
La situation de la ville est étonnante, à cause de tous ceux qui y vien
nent, de Perse et d’Inde, deux nobles parties du monde, et je vous assure
qu’une grande partie du pays du Levant y afflue pour les raisons dont j’ai
parlé. Mais ce n’est pas toujours le cas, car une partie des gens du Levanl
se rend à Damas, ville principale de la Syrie. Voilà pour ce qui concerne
le commerce par voie de terre. Les bénéfices de ce commerce — c’est-à-
dire ceux qui sont licites et honnêtes, tels que les droits de douane ordinai-
res — appartiennent au sultan ; outre les taxes dont on a parlé, ces droits
de douane rapportent des trésors innombrables chaque année. Les habi
tants de la ville, pour effectuer leurs achats et pour vendre des marchanda
ses, en tirent grand profit. Et de même les métiers et les industries qui
profitent de ce commerce. Enfin les serviteurs et les porteurs, les
animaux, les embarcations sur le fleuve, les logements, et tout ce qui
concerne les habitants de cette ville, tous en retirent grand profit. Une
grande partie des richesses de cette ville provient de ce commerce par
voie de terre, le reste provient de la mer, comme je vais en parler plus
précisément maintenant.
XXI
DEUXIÈMEMENT : LE COMMERCE MARITIME
L’autre activité menée au Caire est due aux deux mers qui se rejoignenl
en ce lieu, entre lesquelles se situe la ville du Caire, c’est-à-dire la mer
d’Orient et la mer d’Occident. [Suivent les détails géographiques sur la
situation de ces deux mers.]
La mer du Levant pénètre dans les terres comme dans un golfe, jusqu’à
un lieu nommé La Mecque, qui se trouve entre les mains du sultan ; c’est
là que parviennent la plupart des épices, et c’est là qu’on en fait le charge
ment. Ces marchands qui vont chercher les épices de La Mecque appor-
tent d’Occident des marchandises de toutes sortes vers Alexandrie, pour
en pourvoir les pays dont il a été question. Ces biens sont apportés généra-
lement par les caravanes de La Mecque, on les vend et on échange, on
achète les épices et d’autres marchandises, ce qui est la source d’un grand
profit. C’est ce que font les gens du Levant qui apportent les épices et
emportent les marchandises d’Occident vers le Levant. De la sorte. Le
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1241
Caire, ville située entre ces deux mers, permet au monde de se nourrir et
île satisfaire aux nécessités : l’Occident reçoit les marchandises du
Levant, et le Levant reçoit les marchandises d’Occident. La Perse et
l'Inde s’approvisionnent par cette voie. Ce commerce est une activité
remarquable et surprenante : je crois qu’il n’en est pas de semblable au
monde. La ville s’enrichit, car la bonne substance se trouve là.
[XXII -XXV. L 'auteur reprend en détail la description du Caire et du pays
d'Egypte. Il s'attache aux différentes classes de la population, dont la pre-
mière est le peuple égyptien. Ses maîtres sont le calife et le sultan. Il évoque
alors des faits contemporains : la révolte de mamelouks contre le sultan
Earadj, la mort de ce sultan.]
XXVI
LA RELIGION MUSULMANE. LOI PUNISSANT LES NÉGATEURS.
DISCUSSIONS RELIGIEUSES DE L’AUTEUR AVEC DES MUSULMANS
À propos de sa religion, Mahomet dit : « Comme la religion que je
vous enseigne est vraie et bonne et souveraine par-dessus toutes les autres
religions, et parce que Dieu sera juge de tous, et afin qu’elle ne soit ni
contestée ni mise en doute, j’ordonne qu’elle ne puisse être discutée.
Celui qui voudra discuter sera aussitôt fendu de la tête aux pieds. » Et
ainsi, si quelqu’un se met à discuter de leur religion, ils le font couper en
deux.
Quand leur prêcheur 1 monte en chaire dans leurs mosquées, il pro-
nonce d’abord ces phrases, puis tire l’épée hors du fourreau et la tient nue
devant lui, jusqu’à ce qu’il ait terminé de prêcher.
Comme j’ai longuement fréquenté les païens, au Caire et en d’autres
lieux, quand je me trouvais dans l’intimité avec quelques Sarrasins que je
connaissais bien, et comme je voyais que leur cœur était pur et dénué de
malice, je me faisais hardi et leur demandais si leur religion ne parlait pas
des enseignements pour l’âme. Ils répondaient que non : il s’agissait des
plaisirs du corps.
« Pour cette raison elle peut être considérée comme une religion de
buffles et de chameaux et d’autres animaux. Mahomet vous a transmis
une religion fermée et mise sous clé, car il veut qu’elle ne soit pas connue.
Et je considère qu’elle n’est point authentique, elle est très mauvaise et
elle mène à la damnation des âmes. »
Et donc, seigneurs chrétiens, je puis affirmer en vérité qu’un grand
nombre d’entre eux ont toujours consenti à reconnaître que je disais vrai ;
1. Il s’agit de l’imâm qui monte en chaire le vendredi : il tient à la main une épée de bois
signifiant la défense de la doctrine de Mahomet.
1242
PELERINAGES EN ORIENT
mais les chrétiens ont le tort de ne pas permettre de discuter de religion,
et de considérer que la leur est la meilleure et qu’il faut que tous y adhè-
rent. Pour cette raison, prions Dieu que l’armée des chrétiens prenne des
dispositions telles que l’on puisse confronter la religion chrétienne à celle
des païens.
XXVII
SYMPATHIE DE MAHOMET POUR LES CHRÉTIENS.
LÉGENDE DE MAHOMET ET DU CALOYER :
ORIGINE DE L’INTERDICTION DU VIN
Mahomet, disent-ils, a déclaré dans le livre de la religion : « Les chré-
tiens sont des gens respectables, et ils ont toujours été nos amis ; et ainsi
je vous les recommande beaucoup, et je veux que leurs églises ne soient
point touchées afin qu’ils puissent en profiter et n’aient pas à édifier
d’églises neuves. » Ce qui est fait
Les habitants qui peuplaient la région de la Syrie à La Mecque étaienl
tous païens, et la moitié d’entre eux croyaient au feu, l’autre moitié à
l’eau. Mahomet, le grand chef des Bédouins, sortit de La Mecque avec-
douze conseillers, et, accompagné d’un grand nombre d’hommes, il alla
conquérir ces gens avec grand succès. Près de lui il y avait un caloyer 1 2 ,
c’est-à-dire une sorte de vieux moine chrétien qu’il aimait comme son
père. Il dormait toujours dans sa tente à ses côtés — et les douze conseil-
lers dormaient au-dehors de la tente — parce que Mahomet prenail
conseil auprès de ce moine, tous les jours, pour savoir quelle religion il
devait enseigner au peuple dont il se rendait maître. Le moine lui parlaii
toujours de la religion chrétienne. Les conseillers s’y opposaient el
disaient de la religion chrétienne qu’elle était mauvaise, sévère et difficile
à observer. De sorte que tous les jours il y avait des différends entre les
conseillers et le moine, parce que Mahomet tenait fermement à ce que lui
disait le moine. Le temps passait et les conseillers étaient fort irrités de
1. Piloti ne sait visiblement pas que le Coran ne mentionne pas les églises : le calife
Omar, lors de la conquête de l’Égypte, donne l’ordre aux chrétiens de ne construire aucun
édifice religieux, et de relever les bâtiments en ruines. (Note de l’éditeur, op. cil., p. 39.1
2. Les caloyers sont des moines grecs de l’ordre de saint Basile. La légende date du
vin' siècle en Arabie, elle se répand en Mésopotamie, en Syrie, à Byzance puis en Europe
elle fait état d’un moine jacobite ou nestorien. Le point de départ, estime l’éditeur d’Ém
manuel Piloti, aurait pu être l’idée d’une influence chrétienne sur l’enseignement de
Mahomet. Pourtant, la légende du meurtre du moine par Mahomet ne semble pas s’être
réellement répandue dans la culture médiévale. D’après Guillaume de Tripoli, qui se trouve
à Saint-Jean-d’Acre en 1273 et qui se sert de sources arabes, le moine, nommé Bahayni,
était reclus dans un monastère sur la route de La Mecque au Sinaï. Il aurait fait l’éducation
du jeune Mahomet, qui, après avoir déjà acquis beaucoup de notoriété, revenait voir son
maître. Les compagnons de Mahomet, mécontents, décidèrent de se débarrasser du moine
La légende de l’origine de l’interdiction du vin est donc connue sous cette forme an
xm e siècle. Voir également le récit du dominicain Riccoldo da Montecroce, mort en 132(1
qui connaissait le Coran et voyagea en Palestine : il fait une allusion à cette légende.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1243
voir qu’un moine s’opposait à l’opinion de ceux qui se considéraient
comme des autorités auprès de Mahomet. Si bien qu’un jour Mahomet se
rendit à la taverne où il s’enivra. Quand il fut bien ivre, il alla dormir
dans sa tente, le moine à ses côtés. Alors, durant la nuit, les conseillers se
concertèrent et décidèrent de tuer le moine. L’un des douze conseillers
entra dans la tente, prit l’épée de Mahomet, la tira du fourreau et alla vers
l’endroit où dormait le moine ; il lui coupa la tête. Puis il remit l’épée
toute sanglante dans le fourreau. Le matin, quand Mahomet se leva et vit
le moine mort à ses côtés, il en fut très accablé et voulut absolument
savoir la vérité et trouver le meurtrier. Alors les douze conseillers lui
dirent : « Seigneur, vous avez passé hier toute la journée à la taverne.
Vous avez bu plus que de coutume, et puis vous êtes allé dormir. Vers le
milieu de la nuit, vous vous êtes levé, en proie à une grande agitation.
Vousavez tiré votre épée du fourreau en la brandissant de tous côtés dans
la tente. Nous avons craint que vous ne tuiez l’un d’entre nous, et nous
n’avons pas osé nous approcher de vous. Allez prendre votre épée, sei-
gneur, et vous la trouverez toute sanglante encore, comme nous venons
de vous le dire. »
Mahomet prit son épée, la tira du fourreau et la vit ensanglantée. Il
crut donc qu’il était vrai qu’il avait tué le moine. Aussitôt il prononça la
promesse de ne plus jamais boire de vin, ni lui ni les autres païens. Et ainsi
ils s’en gardent par peur, mais non par dévotion : là où ils en trouvent, ils
s’y noient. Seigneurs, depuis la mort du moine, il n’y eut aucun autre pour
se souvenir de la religion chrétienne. Et de cette manière les douze
conseillers accomplirent leur funeste projet. Cette religion bestiale se
répandit, devenant l’ennemie de la sainte religion de Jésus-Christ. Cela
est dû à la défaillance des seigneurs chrétiens, et tout d’abord du pape de
Rome, de l’Empereur et des autres seigneurs de la chrétienté.
fXXVIII-XXX. Il s 'agit là des démarches que l’auteur dit avoir effectuées
en faveur des chrétiens et des juifs en 1411 . Il rapporte également les prédic-
tions astrologiques sur la fin de l’Islam '. Il parle de la révérence en laquelle
les musulmans tiennent la foi chrétienne. Enfin il rapporte une anecdote rela-
tive à l 'auteur sur le châtiment d'un blasphémateur 1 2 . Il relate la destruction
de l’église Sainte-Marie-de-Maghatas sur l’ordre du sultan Barsbey, en
1438, en fin la mort de ce sultan.]
1. Il a été impossible de trouver les sources des prédictions qui annoncent cette fin de
l’Islam. Elles semblent se servir d’un fonds de traditions connues au xm' siècle. Voir
Guillaume de Tripoli à la fin du xm' siècle, le dominicain Guillaume Adam en 1332
affirmant que les Sarrasins croient à une prédiction suivant laquelle leur secte doit être
anéantie par un prince de France. Cf. édition citée, p. 47, note.
2. « Une fois un Sarrasin blasphémait notre religion chrétienne : j’allai trouver l’émir,
pour exposer ma plainte de ce qu’il tenait de mauvais propos sur Jésus-Christ, mon pro-
phète, le fils béni de sainte Marie. Alors ce Sarrasin fut pris, et on lui donna tant de coups
1244
PELERINAGES EN ORIENT
XXXI
LE RAMADAN.
LOI CONTRE L’USAGE DE LA CHAIR DE PORC ET DU VIN
Le carême durant lequel les païens jeûnent commence le premier jour
de la lune et dure jusqu’à la pleine lune, et jusqu’au moment où ils voient
la nouvelle lune, laquelle dure près de trente jours. Et ils commencent à
manger lorsqu’ils aperçoivent la première étoile, et ils ont le droit de
manger jusqu’à l’aube ; puis ils jeûnent jusqu’à la nuit, au moment où
paraît la première étoile. Durant toute la journée, ils ne peuvent ni manger
ni boire, et si l’un d’eux a mangé ou bu, la religion prévoit qu’on lui
donnera quatre-vingts coups de bâton sur la chair nue et qu’il sera mené
tout nu à travers la ville. Leur repas de carême est aussi abondant que
d’ordinaire ; leur carême s’appelle le Ramadan. Il a lieu une fois dans
l’année.
Mahomet ordonna que celui qui mangerait de la viande de porc ou
boirait du vin serait frappé de quatre-vingts coups de bâton sur la chair
nue et serait mené dans la ville, car ils n’ont d’autre pénitence que les
coups de bâton.
XXXII
L’AUTEUR CONDAMNE LA FOI MAHOMÉTANE.
LA MENACE TURQUE SUR L’EUROPE
Seigneurs chrétiens, la religion de Mahomet ne parle ni d’amour ni de
charité ni de foi, car elle ne repose aucunement sur le bien de l’âme, elle
ne s’occupe que du corps. C’est une religion bestiale. Elle n’est observée
que par peur de l’épée et des coups de bâton, et pour cette raison il est
interdit de la discuter. Mais cette religion bestiale prospère, se diffuse,
attaque la chrétienté et veut la soumettre. Voyez l’empire de Constantino-
ple où tout est converti et soumis à la puissance du Grand Turc. [...] Tous,
avec leurs hommes et leurs armes, vont attaquant la chrétienté, de sorte
qu’il n’y a plus de chrétiens dans la nation des Byzantins. Et déjà on a
commencé à assaillir la religion catholique, comme cela s’est passé en
Hongrie et dans une partie d’Allemagne, où les gens sont pris et traînés
comme des troupeaux de bêtes. On les emporte, on les fait devenir turcs
ou païens.
de bâton qu’il resta pour ainsi dire mort. Et c’est ainsi qu’ils [les Sarrasins] honorent notre
très sainte religion », édition citée, p. 48.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1245
[XXXIII-XXXVII. L 'auteur s 'attache ici à la deuxième classe delà popula-
tion : les mamelouks, à la façon dont les mamelouks furent achetés à leur
éducation, à leur carrière. Emmanuel Piloti parle également de la troisième
classe de la population, les Bédouins 1 2 .]
XXXVIII
IMPORTANCE DES BÉDOUINS ET D’ALEXANDRIE
POUR LA VIE DE L’ÉGYPTE
La domination des Bédouins sur le pays commence au Caire et va
jusqu’à Alexandrie. Cette cité d’Alexandrie se maintient et vit par le
passage des Bédouins : tout d’abord pour les farines et céréales, les oies,
les volailles et toutes sortes de viande de boucherie, bœufs, moutons, et
toutes autres sortes de denrées. Les Bédouins font vivre cette ville. Et
quand ils sont en guerre et que les chemins sont coupés, la cité d’Alexan-
drie est en grande détresse [...]. Les Bédouins alors ravagent tout ce qui
pousse au pays. C’est qu’ils transportent toutes les choses qui leur sont
nécessaires, sans lesquelles ils ne peuvent vivre. Ces biens, ce sont
d’abord les draps de laine, puis les tissages de Barbarie pour se vêtir, et
ensuite, pour leur consommation, l’huile, le miel, le savon, les noix, les
noisettes, les amandes, les châtaignes, les raisins secs, beaucoup de petits
raisins, l’argent d’orfèvrerie et de nombreux autres produits nécessaires à
leur pays ; ce sont des biens qu’ils achètent, et ils donnent en échange des
produits apportés de leur pays, qui ne pourraient se vendre autrement.
Ainsi il n’est pas possible et d’aucune manière que le pays des Bédouins
puisse vivre sans la ville d’Alexandrie, ni la ville d’Alexandrie sans le
pays des Bédouins.
XXXIX
SYMPATHIE DES BÉDOUINS POUR LES CHRÉTIENS D’OCCIDENT.
LEURS MAUVAISES DISPOSITIONS À L’ÉGARD DU SULTAN
La nation des Bédouins est plus proche que nulle autre nation païenne
de ce que veulent les chrétiens. Souvent nous étions en train de nous
entretenir au sujet des mauvais traitements que leur inflige le sultan,
1 . « En Turquie, et à la cour du Grand Turc, qui se trouve à Andrinople, il y a d’impor-
tants négociants païens, qui ne font autre commerce que d’acheter des petits esclaves,
garçons et filles, à l’intention du sultan, pour les conduire au Caire » (chapitre xxxiv). Les
plus prisés, dit Piloti en indiquant leur prix, sont les Tartares, puis les Tcherkesses, puis les
Byzantins, les Albanais, les Slavons, les Serbes. Le sultan envoie aussi ses serviteurs à
Caffa, porte de Crimée, où l’on demande aux esclaves s’ils veulent être chrétiens ou païens.
Ceux qui disent vouloir être chrétiens sont gardés sur place. Ceux qui disent vouloir être
païens sont conduits au Caire, auprès des autres, et ils prennent la religion de Mahomet.
2. Le texte dit « les Arabes » : il s’agit des Bédouins d’Égypte.
1246
PELERINAGES EN ORIENT
comme aux marchands chrétiens 1 . Et ils disaient : «Où est la grande
armée des chrétiens d’Occident, et pourquoi ne veulent-ils pas attaquer la
ville d’Alexandrie et libérer tous ces gens des mains du mauvais sultan 2 ?
Et pourquoi ne se rendent-ils pas maîtres d’une si noble ville, la tête et la
clé du Caire et du reste du pays ? » [...] Et les Bédouins rapportaient les
propos de leurs grands maîtres : « Si nous remettions nos femmes et nos
enfants entre vos mains, pour votre sûreté au sein de cette ville, nous vou-
drions vivre et mourir avec vous comme il est juste de le faire, car nous
ne pouvons plus supporter les cruautés exercées contre nous. » Et pour
cette raison, seigneurs chrétiens, ne doutez pas que si les chrétiens étaient
maîtres de la ville d’Alexandrie, en peu de temps les Bédouins seraient à
leurs côtés pour précipiter l’anéantissement du sultan, car les seigneurs
du Caire ont l’habitude de leur donner des coups de bâton sur la chair nue
pour tirer des ducats de la main du peuple du pays, et il leur est interdit
de monter des chevaux, ils n’ont droit qu’aux ânes 3 .
XL
LA CRUE ANNUELLE DU NIL
Au pays d’Égypte, il ne pleut jamais, et les habitants placent leur espoir
et leur vie en la crue du Nil, laquelle a lieu une fois l’an. Elle commence
le quinzième jour de juin et elle croît. Au milieu du fleuve, au Caire 4 , est
plantée une haute colonne de marbre, de couleur sanguine ou violette,
semée de signes 5 . Et tous les matins de nombreuses personnes vont à
cheval, en ordre et les bannières sur l’épaule, pour observer de combien
de marques l’eau est montée durant la nuit. Ces gens-là, à cheval avec
leurs bannières, parcourent la ville en criant : « Le fleuve a augmenté
cette nuit de tant de marques ! » Ces cris doivent apporter au peuple joie
et réconfort. Ainsi, du premier jour d’août au 8 de ce mois, la rivière
atteint sa crue la plus forte. Et le peuple est assuré que cette année-là
l’abondance régnera.
Autrefois on avait creusé au Caire un fossé dans la terre ; la bouche de
1 . Musulmans et chrétiens, dès lors qu'ils étaient marchands en Égypte, étaient, semblc-
t-il, très mécontents du sultan Barsbey qui entravait la liberté du commerce sur les terres sc
trouvant sous sa domination. Cf. édition citée, p. 59, note 2.
2. Ainsi, ce sont tous les marchands d’Égypte, aussi bien musulmans que chrétiens, qui
se plaignent du sultan Barsbey, décrit comme mauvais et rapace.
3. Il s’agit d’une ordonnance de 850 qui concernait le costume des juifs et des chrétiens :
ils étaient obligés de porter la ceinture, il leur était interdit de monter à cheval. Ils ne pou-
vaient chevaucher que des mulets ou des ânes. Ce sont là prétextes à amendes, estime l’édi-
teur d’Emmanuel Piloti.
4. « Babilone » dans le texte ancien : ce nom désigne le Vieux Caire.
5. Il s’agit du nilomètre, décrit par de nombreux voyageurs. Cette colonne fut édifiée en
715.
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1247
ce fossé est fermée de terre pressée à la main Ce jour-là se déroulent
une grande fête et un cortège triomphal de barques et de galères sur le
fleuve. Le sultan chevauche vers la bouche du fossé fermée par la terre :
il descend de sa monture et avec une houe d’or par trois fois frappe la
terre qui recouvre le fossé 1 2 , puis il remonte à cheval. Alors arrive un très
grand nombre de gens avec des houes et ils enlèvent la terre de la bouche
du fossé. Aussitôt l’eau vive pénètre dans la ville et les hautes demeures
de tous les côtés. De nombreuses barques y naviguent. Il y a des chants
et des manifestations de joie.
Il est vrai qu’il arrive parfois, mais le fait est rare, que la crue n’ait pas
lieu au signe accoutumé, et on ne peut semer. Dans ce cas les vivres sont
chers et rares, beaucoup de gens meurent. Et s’il n’y avait des céréales de
l’an précédent, et sans les secours que les chrétiens leur apportent par
chargements de navires, céréales, farines, bestiaux, pois et fèves, il en
mourrait beaucoup plus, car une grande famine les accablerait. Durant les
vingt-deux ans où j’ai fréquenté ce pays, ce fait n’est arrivé qu’une seule
fois : et chaque jour j’ai vu un grand nombre de gens mourir de faim.
XLI
IRRIGATION DU PAYS
Quand le fleuve a atteint le signal le plus élevé et que la crue est à son
comble, à quelque vingt-sept milles du Caire, le fleuve se divise en deux
bras. L’un va vers Damiette 3 , l’autre vers la bouche de Rosette. Entre ces
deux bras se trouve l’île de Gharbîya 4 , qui est le principal secours du
Caire. C’est de là que proviennent tous ses vivres, ou du moins une
grande partie.
Quand le fleuve a atteint son niveau le plus élevé, aussitôt les gardes
font dresser sur les rives des tentes rondes très nombreuses. Chacune est
destinée à dix mamelouks dont la charge est de faire ouvrir les bouches
des fossés et de laisser courir les eaux au milieu des champs. Elles se
répandent et couvrent tout le pays, qui alors ressemble à une large mer.
Les villages en émergent, qui ressemblent vraiment à des îles. Et quand
le pays est recouvert par les eaux, les mamelouks sont prévenus au moyen
de feux, la nuit, et ils font refermer les bouches qu’auparavant ils avaient
fait ouvrir. Ils le font d’abord du côté de l’Occident, du côté de la Barba-
1. Il s'agit d’un canal qui aboutissait au Nil en face de Pile de Roda.
2. Le « fossoir » est une sorte de houe qui était encore en usage en Égypte il y a quelques
dizaines d'années. C’est par de telles solennités que le barrage du canal est ouvert.
3. Port sur une bouche du Nil.
4. La Gharbîya est une province de la Basse-Égypte, comprise entre les deux branches
de Rosette et de Damiette.
1248
PELERINAGES EN ORIENT
rie puis ils en font de même de l’autre côté du fleuve, vers la Syrie, du
côté du levant. Les eaux ainsi répandues sur le pays, on utilise des barques
pour aller d’un village à l’autre. Avec le temps, les eaux baissent, et la
terre, gorgée d’eau, est prête à être travaillée. Les paysans se mettent alors
à semer, et ils font comme il leur plaît. Durant l’été, ils moissonnent et
récoltent bien vingt à vingt-cinq fois plus qu’ils n’ont semé. Ils n’ont
d’autre eau que celle du fleuve ; durant l’hiver, il y a de grandes rosées,
mais seulement la nuit. Pendant la journée, durant l’été, le climat est
agréable.
Tous ceux qui veulent construire une demeure au village prennent
autant de terre qu’il leur faut dans le fossé, pour édifier une fondation
haute de deux quartiers 1 2 , et sur cette fondation ils construisent la maison.
Chaque village a ainsi un fossé plus grand que la place d’une ville. DuranI
l’époque où les eaux se répandent sur la région, les fossés s’emplissent
de cette eau dont se servent tous les villages et les animaux. Au bout de
l’année, ces fossés restent pleins ou diminuent. Dans tout le pays
d’Égypte on ne trouve point d’eau douce, sinon celle du fleuve, et celle
du puits de Matariya qui se trouve à trois milles du Caire, où naît le
baume, comme le dit l’histoire du pays, et comme on le peut lire dans ce
livre.
XLII
SITUATION D'ALEXANDRIE.
SON APPROVISIONNEMENT EN EAU DOUCE
V
Mes seigneurs, la ville d’Alexandrie est édifiée à trente-cinq milles du
fleuve, et elle se trouve en lieu sec. Et celui qui l’édifia le fit dans l’espoir
de permettre au secours d’arriver par la voie du fleuve ; il décida que dans
la campagne, du fleuve jusqu’aux murs d’Alexandrie, on creuserait la
terre à la force des bras, et il fit creuser un canal assez large pour que les
bateaux, petits et grands, puissent aller du fleuve à Alexandrie, et retour-
ner au fleuve chargés de toutes les marchandises souhaitables. Du fleuve
jusqu’à Alexandrie on compte trente-cinq milles.
La ville d’Alexandrie est en lieu sec, et il n’y a que des puits d’eau
salée. Mais chaque demeure se trouve construite sur une crypte dans
laquelle se trouve une citerne qui s’emplit d’eau. Ainsi tous les ans, lors
de la crue, grâce au fossé creusé à la force des bras comme il est dit plus
haut — ce fossé s’appelle Caliz 3 — par lequel les eaux parviennent jus-
1 . « Barbarie » : les pays barbaresques.
2. Il s’agit d’une unité de mesure, probablement le quart de l’aune.
3. « Caliz » vient du mot arabe khalîg , c’est-à-dire « canal ». Des canalisations souterrai
nés mènent l’eau du khalîg vers des puits où les habitants venaient la prendre pour les citer
nés des maisons particulières. Ghillebert de Lannoy, qui passa par Alexandrie en 1422, parle
avec précision de cette alimentation en eau par conduits souterrains.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1249
qu’auprès des murs d’Alexandrie, il y a un passage où se trouve une
bouche pourvue de baguettes de fer et les eaux entrent par les conduits
jusqu’aux puits de la ville. Par la vertu des eaux nouvelles, ceux-ci se
remplissent d’eau douce, de la qualité des eaux du fleuve. Je vous dis que
dans toutes les maisons il y a une citerne 1 2 , et au bout de la maison il y a
des puits dont on tire de l’eau à l’aide de seaux, grâce aux bras des innom-
brables paysans du pays. Les citernes de la ville se remplissent de la
manière que j’ai décrite. Voici comment la ville d’Alexandrie s’est main-
tenue et se maintient toujours. Et si elle tombe au pouvoir des chrétiens,
elle se pourvoira d’eau par de nombreuses autres façons, parce que Dieu
le Tout-Puissant y veillera par Sa grâce et Sa miséricorde.
Dans la ville d’Alexandrie il y a dix citernes de la grandeur d'une
grande place, dans des cryptes et sur des colonnes, lesquelles sont
nommées citernes du sultan, et celles-ci se remplissent et restent remplies
comme réserves, par crainte d’un événement défavorable qui pourrait sur-
venir du fait des chrétiens d’Occident. Au bout d’un certain temps, on les
vide, et on les remplit à nouveau. Ces citernes, si Dieu le veut, seront là
pour servir la chrétienté.
[XLIll-XLV. Emmanuel Piloti mentionne alors les moyens de chauffage et
le bois de construction, les légumes et les fruits. Il s 'attarde sur ce grenier de
l 'Egypte qu 'est l île de Gharbîya.]
[...] Cette île, par son étendue, est la plus féconde du monde, très dense
en habitants. Elle a au moins quatre cents villages de cent, deux cents,
trois cents et quatre cents feux chacun. Sur cette île habitent des gens de
toutes les nations païennes. Et toutes sortes de gens y viennent avec leur
famille, des marchands qui vont et viennent, et également des marchands
francs d’Occident, pour vendre et pour acheter : ils vont et viennent. Sur
cette île poussent le sucre, le coton, le lin en grande quantité. Il y pousse
aussi du sésame, dont on fait une grande quantité d’huile, du riz, du blé,
des pois et fèves en très grande abondance. Le lieu abonde en toutes sortes
d’animaux, chevaux, bœufs, de chameaux, brebis, chèvres et toutes autres
bêtes de boucherie ; on y trouve des oies et des gélinottes en grandes
quantités. L’on y fait beaucoup de fromage de buffle et de brebis, que
l’on apporte au Caire. Il y pousse aussi beaucoup de fruits : des pêches,
des coings, des grenades, des figues, des pommes de Paradis 3 , des
1. Une bouche grillagée.
2. Les voyageurs étaient apparemment très frappés par ces citernes qui étaient l'une des
curiosités de la ville : ils sont nombreux à en parler (voir édition citée, p. 55).
3. Il s’agit de bananes : pour ce fruit, le dominicain Félix Faber, qui voyagea en ces lieux
à la fin du siècle, dit que c’est le fruit d'un arbre comparé à l’arbre de la science du bien et
du mal au Paradis. Tous les Orientaux le pensent, chrétiens. Sarrasins et juifs.
1250
PÈLERINAGES EN ORIENT
amandes, des courges, des concombres, des oranges, des citrons. Et tous
ces fruits se mangent avant leur maturité, à cause du grand nombre des
gens qui se trouvent là. Et elle est pourvue de toutes sortes de légumes,
en grandes quantités et à très petit prix.
Cette île est fertile comme une fontaine ruisselant de toutes les grâces
de Dieu : c’est elle qui assure la vie du Caire. Elle n’a pas besoin de l’aide
des autres pays. Et on dit que si cette île n’était pas en la dépendance du
Caire, Le Caire ne pourrait subsister, et il faudrait trouver un accord avec
ceux qui seraient seigneurs de cette île [...].
[XL V I-XL V II. L ' auteur décrit l’industrie du poisson au lac Borollos ainsi
que l’irrigation de la Gharbîya.J
XLVIII
MATARÎYA. LE PUITS DE LA VIERGE.
LE JARDIN DES BAUMIERS. RÉCOLTE ET COCTION DU BAUME
Au pays d’Egypte on ne trouve point d’eau douce, sinon celle du Nil,
et auprès du Caire, à trois milles dans la direction de Jérusalem, là où sc
trouve un jardin qu’on appelle la Matarîya ', avec un puits d’un marbre
blanc comme s’il venait d’être taillé. Il est rempli d’eau douce, et c’est en
ce lieu que Notre-Dame lava les langes de notre Seigneur Jésus-Christ \
Là où elle les étendit pousse le baumier 1 2 3 , tout proche ; ce sont de petits
arbres semblables à une petite vigne, sortant de terre d’un peu plus d’un
demi-bras, dont les feuilles sont vertes comme la vigne.
Le baumier verdit et fleurit au mois d’août, et sa feuille est large
comme l’ongle d’un homme. Et au mois d’août et de septembre, quelques
chrétiens enlèvent les feuilles, de sorte que les branches de ces feuilles
distillent une sueur. Les jardiniers chrétiens pressent ces branches de leurs
mains et récoltent cette sueur, qu’ils mettent aussitôt en des flacons de
1. Il s’agit d’un lieu qui se trouve près de l’emplacement de l’Héliopolis ancienne. C’ctaii
l’une des curiosités de l’Égypte : le jardin de baumiers, source miraculeuse vénérée par les
musulmans comme par les chrétiens. La légende disait que la Sainte Famille y avait fait
halte pendant la fuite en Égypte. Les pèlerins s’y arrêtaient sur leur parcours vers le mont
Sinaï. Voir ci-dessus les récits de pèlerinage de Symon Semeonis et de Ludolf de Sudheim
On n’oubliera pas Jean de Ghistele ( 148 1-1485) et Félix Faber ( 1480, 1483-84). Piloti s’ins
crit donc dans une belle tradition. En revanche, aucun autre auteur n’a parlé du marbre dont
le puits serait fait.
2. Il s’agit d’une légende apocryphe.
3. La tradition du baumier appartient à la longue durée. Voir Jean-Pierre Albert, Odeurs
de sainteté. La Mythologie chrétienne des aromates. Paris, Éditions de l’École des hautes
études en sciences sociales, 1990, p. 35 à 129. Ce jardin merveilleux fut saccagé en 1497
par un mamelouk insurgé. Les Turcs remirent le jardin en état et firent chercher des rejetons
de baumiers dans les environs de La Mecque. (Voir édition citée, p. 74-79.)
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1251
verre, jour après jour, tout au long du mois de septembre, de façon à en
emplir plusieurs flacons. Ce baume est de couleur verte. Les flacons sont
aussitôt apportés au sultan, et alors arrivent le patriarche jacobite 1 — natif
de l’Inde, laquelle est soumise au Prêtre Jean 2 — et le patriarche de
Constantinople qui est natif du Caire. Ceci se passe en la présence du
sultan, du calife, de leurs quatre dignitaires 3 et d’hommes versés en la
religion de Mahomet, ainsi que de leurchef d’armée. La scène se déroule
dans le palais du sultan. Alors on prend le baume pour le mettre sur le feu
et on le fait un peu bouillir. Et pendant cette cuisson, le calife et ses digni-
taires d’un côté disent leur office et leurs prières, et de l’autre côté les
deux patriarches chrétiens disent leurs offices selon la religion chrétienne.
Au terme de cette cuisson, la couleur verte est devenue rouge sombre. Et
les patriarches chrétiens sont là parce que les païens croient fermement
que cette opération importante se fait grâce au pouvoir de la religion chré-
tienne. De ce baume on donne six « ralts 4 » au patriarche d’Inde, celui de
Constantinople en reçoit quatre ; le reste revient au sultan.
[XL1X. Il y est question de la richesse des patriarches du Caire.]
L
DÉVOTION DES SARRASINS À LA SOURCE DE MATARÎYA
Je me suis trouvé plusieurs fois dans ce jardin et j’ai vu des Sarrasins
qui se déshabillaient et se lavaient de l’eau de ce puits avec grande dévo-
tion. Je leur disais : « Pourquoi vous lavez-vous à ce puits qui appartient
à la religion chrétienne ? » Ils répondaient : « Ce sont des miracles de
sainte Marie, et nous, païens, nous révérons ses miracles. » Je m’entrete-
nais avec eux de la sorte.
Dans ce jardin il y a une chapelle de sainte Marie en forme de grotte,
et à côté un grand sycomore 5 .
1 . Le patriarche jacobite, ou copte, est également patriarche d’Abyssinie.
2. Il s’agit du négus d’Abyssinie.
3. Qui sont dits « prélas » dans le texte : les dignitaires malikite, hanafite, shafiite et han-
balite représentent les quatre sectes orthodoxes de l’Islam (édition citée, p. 81).
4. Rotolli : le mot « ralt », ou « ritl », est encore en usage en Egypte, et il désigne un
poids de 449 grammes. Mais à l’époque, le poids semble plutôt désigner deux à trois livres.
(Note de l’éditeur dans son glossaire, édition citée.)
5. Lequel, d’après la légende, abrita la Sainte Vierge. Les pèlerins en ont souvent parlé.
1252
PELERINAGES EN ORIENT
LI
LÉGENDE CONCERNANT LA POSSESSION DU JARDIN DE BAUME
Grâce aux informations que de nombreuses personnes m’ont données
au Caire, j’ ai su qu’autrefois le jardin se trouvait entre les mains des chré-
tiens et qu’un sultan le leur enleva pour le placer entre les mains des Sar-
rasins. De telle sorte que tous ceux qui allaient passer du temps dans ce
jardin, une intervention de Dieu les frappait de mort subite afin que le
jardin revînt entre les mains des chrétiens. Et ce sera le cas jusqu’à ce que
Dieu permette que les seigneurs chrétiens aillent le conquérir et lui rendre
l’honneur qui lui revient et y édifier des églises comme lieux de dévotion
pour la chrétienté.
LII
DIVERSES PRÉPARATIONS DE BAUME
Quand les arbres de cette petite vigne où pousse le baume sont en fleur,
on taille les bouts des branches, on les prépare avec du sucre ; cette prépa-
ration porte le nom de « sirop de baume 1 », lequel est très utile pour la
santé, comme les médecins le disent et le prouvent. Mais après que ces
arbres ont perdu leurs feuilles, comme la vigne, et qu’ils sèchent et
perdent leur verdure, les branches sèches sont coupées et on les recueille
pour en faire des bottes. On leur donne le nom de lignum balsamum ; on
les transporte à Alexandrie en bateau, puis en Occident. Les apothicaires
achètent ce bois, qui leur est utile pour leurs préparations.
LUI
LE CIMETIÈRE DU CAIRE
À la distance d’un mille du Caire, il est une ville qui n’a point de murs
Elle est de la grandeur de Venise, ses maisons sont basses, d’autres sonl
hautes 2 . Dans cette ville sont ensevelis tous ceux qui meurent au Caire
Chaque Sarrasin, chaque habitant du bourg a une demeure dans cette
ville. Dans la maison basse ils ensevelissent leurs morts. Dans la maison
haute tous les vendredis les seigneurs distribuent des aumônes aux pau-
vres 3 . Ces jours-là sont pour eux des jours de fête où ils récitent leurs
1 . C’est une préparation médicinale sucrée, élaborée à partir de la sève des rameaux.
2. Les maisons basses sont les tombes où le défunt est placé, la tête tournée vers La
Mecque. Les maisons hautes sont les demeures où les parents des défunts se réunissent lors
de certaines fêtes, à proximité des tombes.
3. Ces maisons hautes sont en effet construites par les familles riches.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1253
prières bestiales et ils mangent beaucoup. Ce jour-là, tous les pauvres du
Caire s’y rendent pour avoir de la nourriture, et également de l’argent. La
coutume des Sarrasins est telle — et pour commencer au Caire, à Alexan-
drie et à Damas ainsi que dans tous les autres pays païens — qu’on ne
peut ensevelir un corps dans aucune ville habitée.
[LIV-LV. Emmanuel Piloti parle ici, en négociant et en connaisseur, du lin
de Haute-Egypte, des manufactures de soie et de toile à Alexandrie, et de leur
décadence.]
LVI
DÉPEUPLEMENT D’ALEXANDRIE
À cause du mauvais exercice du pouvoir par les seigneurs du Caire en
ce pays, Alexandrie, qui est pourtant la bouche et la clé de leur condition,
est dépeuplée et abandonnée, bien qu’elle soit une belle ville remplie de
belles demeures et qu’il s’y trouve de belles œuvres de marbre. Mais
comme ses citoyens l’ont quittée et abandonnée, j’ai vu, lorsque j’y étais,
que pour l’une de ces demeures valant trois ou quatre mille ducats, on ne
donnerait pas quatre cents ducats à l’heure présente. Et ceux qui les achè-
tent maintenant ne les achètent pour nulle autre raison que d’enlever les
beaux objets en marbre et autres œuvres qui s’y trouvent, qu’ils transpor-
tent par mer, sur une germe ', pour les placer dans les maisons du Caire.
Ainsi Alexandrie peut se dire dépeuplée et abandonnée par les païens.
Elle le restera jusqu’à ce que les chrétiens viennent la conquérir, y demeu-
rer et lui rendre sa condition première. Que le béni Jésus-Christ vous en
donne la grâce !
LVII
PRODUITS NATURELS DES ENVIRONS D’ALEXANDRIE
La ville d’Alexandrie est environnée de jardins, dans lesquels se trou-
vent de nobles habitations et de beaux palais. Et il y pousse toutes sortes
de fruits, qui se mangent avant leur maturité : figues, grenades, raisins 1 2 ,
ainsi que des pastèques. Quasiment tout au long de l’année, on trouve des
fruits frais en grande quantité, si bien que jamais on n’en manque, tels
des citrons à l’écorce fine en abondance ; il n’en est pas de meilleurs au
monde, on n’en a nulle part de plus grandes quantités. Et tous les ans on
les met dans de grands récipients, avec un brouet, et l’on en fait plus de
1 . Barque du Nil à fond plat.
2. Le texte dit « raisins annelins », c’est-à-dire « raisins d’Arménie », mais P. H. Dopp
pense qu’il s’agit d’une « sorte de raisins d’Égypte ».
1254
PÈLERINAGES EN ORIENT
cent cinquante tonneaux — parfois plus, parfois moins — qu’on envoie
pour une part à Venise, pour une autre à Constantinople, et parfois en
Flandre.
Cette ville d’Alexandrie abonde tant en citrons qu’il en reste une
grande quantité dans les jardins, car ils ne peuvent être vendus. Les
citrons mis en brouet vaudront trois ou quatre ducats le tonneau. Dans les
jardins d’Alexandrie pousse le canafistolle ', appelé « cassia », qui ne se
trouve en aucune autre région d’Orient, et qui est transporté à Venise et
vers les autres pays d’Occident. Ce canastifolle provient des jardins qui
appartiennent au sultan, et les fonctionnaires du sultan le vendent à
Alexandrie. Dans la campagne du Delta poussent des câpres de trois
sortes, qui sont les meilleures que l’on puisse trouver. Les Bédouins
d’Égypte les cueillent, ainsi que les villageois, au mois de mars. Ils en
font des bottes à Alexandrie et les vendent sans peine, et on les transporte
à Venise, à Constantinople, en Occident, et parfois en Flandre.
L VII I
LE COMMERCE DES POULES AU CAIRE. LES FOURS À COUVER 1 2
Entre le Vieux Caire et la ville du Caire 3 on a construit six fours, de la
forme des fours dans lesquels nous cuisons la vaisselle et les pots de terre.
Et sur l’étage percé de trous où nous posons ces objets, on place environ
soixante à quatre-vingt mille œufs, les plus frais que l’on puisse trouver
dans tout le pays. Les gens les recouvrent de fiente d’étable. Le lieu où
nous allumons le feu, c’est-à-dire le fond de ce four, est rempli de fientes
d’animaux. L’entrée de ce four est fermée par une petite porte de fer qui
a un petit trou : ils y placent un pieu, et constamment, jour et nuit, ils
remuent cette fiente sans jamais prendre de repos, ni nuit ni jour. Il y a
des gens expérimentés assignés à cette tâche.
Cette fiente produit une si grande chaleur qu’elle passe dans le four par
les trous où sont posés les œufs. Ils s’échauffent de telle sorte qu’en
douze, treize, quinze ou dix-sept jours, toutes les coquilles des œufs se
brisent ; à l’intérieur se trouvent les poussins. Alors les gens crient partout
à haute voix : « Le four à couver est fait et sera déchargé demain. Tous
ceux qui veulent acheter des poussins à nourrir, qu’ils viennent, ils en
auront autant qu’ils voudront, pour le prix habituel ! » Et les nouvelles
vont si loin que beaucoup d’hommes et femmes viennent en acheter, par
1 . Appelé ainsi par Piloti à cause des « gousses en tonne de cannes suspendues aux bran-
ches », voir édition citée, p. 93.
2. Cette curiosité de voyageurs a été mentionnée par de nombreux récits.
3. Le Vieux Caire est appelé dans le texte « Babilone », et Caire désigne la ville bâtie au
nord de « Babilone » par les Fatimides au x' siècle.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1255
mesures, comme chez nous un plein setier. Ils les remplissent sans
compter, puis les emportent chez eux et les élèvent. Grâce à ces fours le
pays a beaucoup de volailles et s’ils faisaient comme nous faisons chez
nous, ils en tireraient bon prix.
Au Caire l’on vend les gélinottes de la manière suivante : un homme
fait aller devant lui trois ou quatre mille gélinottes, comme nous faisons
avec les oies de notre côté ', et il les vend en passant dans les rues. De la
même manière, ceux qui ont acheté les poussins nés dans les fours sorti-
ront devant leur porte et diront au gardien du troupeau de gélinottes :
« Veux-tu acheter quatre ou cinq cents poussins ? » Aussitôt le gardien
va les voir, et s’ils se mettent d’accord, celui qui élève les poussins les
poussera hors de la maison vers le troupeau des gélinottes. Ainsi le
gardien vend et achète. Les rues peuvent être pleines de monde, à pied et
à cheval, et il peut arriver que tout d’un coup il y ait une multitude de
gens et de bestiaux, et voici que le troupeau de gélinottes se disperse si
bien qu’on les perd de vue. Mais le gardien du troupeau ne bouge pas du
lieu jusqu’à ce que la presse soit passée : il aperçoit ses gélinottes d’un
côté, qui reviennent toutes au milieu de la rue où elles se trouvaient aupa-
ravant, de sorte qu’il n’en perdra aucune, ce qui est un beau spectacle 1 2 .
Quant à moi, pour mon plaisir, je suis allé voir souvent ces gélinottes
lorsqu’elles passaient en troupeaux.
LIX
FERTILITÉ DE L’ÉGYPTE QUI A SOUVENT APPROVISIONNÉ LA SYRIE
LORS DE DISETTES DANS CE PAYS
IMPORTANCE VITALE DU PORT D’ALEXANDRIE À CE POINT DE VUE
Les conditions du Caire, pour ce qui concerne l’alimentation, montrent
que le pays d’Égypte est plantureux et fécond, d’abord en céréales et
légumes de toutes sortes, en animaux de boucherie de toutes sortes,
volailles et oies, et en toutes sortes de denrées dont on a parlé plus haut,
en si grande quantité que les habitants peuvent continuellement apporter
de l’aide à ceux qui en ont besoin, au-dehors de leur pays. Souvent les
habitants de Syrie ont reçu d’eux des céréales ainsi que d’autres denrées.
Pour cela il faut passer par Alexandrie. C’est pourquoi, si la ville
d’Alexandrie échappait au sultan, il serait nécessaire de négocier avec les
chrétiens, si ceux-ci étaient maîtres d’Alexandrie.
1. Au temps d’Emmanuel Piloti, le commerce des oies se faisait encore comme dans
l’ancienne Rome : des troupeaux immenses partaient de Gaule à pied vers Rome. Pline en
fait mention.
2. Voir aussi ci-dessus le récit du pèlerinage de Ludolph de Sudheim.
1256
PELERINAGES EN ORIENT
[LX-LXVIII. Emmanuel Piloti parle de La Mecque sous la suzeraineté du
sultan d’Égypte, des démêlés du sultan du Caire avec le prince d'Aden, de la
caravane du Caire à La Mecque, de la durée du voyage et de la foire de La
Mecque, du transport des marchandises de La Mecque au Caire. L 'auteur
s ' attache au commerce de l 'Occident avec l 'Égypte et la Syrie, en énumérant
les produits importés d’Orient ; il souligne l’importance de ce commerce
pour l’Occident, enfin l'importance de la place du Caire dans les relations
de l'Égypte avec la Syrie et avec l'Inde. A Alexandrie, des droits exorbitants
sont prélevés sur les marchandises par le sultan Barsbey.]
[LXIX'. L’auteur adresse une apostrophe au pape, à l'empereur et aux
seigneurs chrétiens.]
LXX
IL SUFFIRAIT DE PEU DE FORCES POUR CONQUÉRIR LE CAIRE
Jusqu’ici nous avons exposé les circonstances et la position du sultan
au Caire, en parlant également de ses conditions matérielles et de sa reli-
gion bestiale. Désormais nous exposerons les raisons multiples et véridi-
ques qui pourront réconforter tous les vrais chrétiens. Et dans ce but, au
nom de Dieu, nous commencerons par dire comment une petite armée de
seigneurs chrétiens pourrait conquérir Le Caire, qui tient en sa domina-
tion Jérusalem et le reste de la Syrie.
LXXI
IMPORTANCE DU CAIRE, RÉSULTANT DE SA SITUATION GÉOGRAPHIQUE
Seigneurs chrétiens, ce livre explique comment la ville du Caire est
construite entre deux mers, et comment la jonction des deux mers permet
l’entrée des épices, qui grâce à l’accès au port d’Alexandrie se répandent
par la voie maritime, par les chargements de navires et de galères qui se
rendent dans tout l’Occident et les pays chrétiens. De toutes les parties
d’Occident arrivent toutes sortes de marchandises et d’une très grande
valeur, et également beaucoup de ducats d’or, et tout ceci passe par la
bouche et le port d’Alexandrie, qui commande l’entrée et la sortie. Ces
richesses parviennent au Caire et diffusent dans tout le pays. S’il n’en
était pas ainsi. Le Caire n’aurait ni puissance ni renommée en ce monde,
et serait un lieu dépeuplé et aride comme l’est le reste de l’Egypte.
I . Ici commence ce que P. H. Dopp, dans son Introduction, p. xxvut, considérait comme
« deuxième partie » du Traité, à savoir le « Discours circonstancié pour la conquête
d’Alexandrie ».
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1257
LXXII
ALEXANDRIE, BOUCHE NÉCESSAIRE À LA VIE DE L’ÉGYPTE
Seigneurs chrétiens. Le Caire, avec tout l’intérieur du pays d’Égypte,
peut se comparer à la forme, à la manière et à l’apparence d’une créature
qui vit par la bouche. Si vous lui obstruez la bouche, cette créature étouf-
fera et perdra la vie. Et ainsi, seigneurs chrétiens. Le Caire peut lui être
comparé : la ville d’Alexandrie est la bouche même qui fournit les ali-
ments et la vie au Caire ainsi qu’au reste du pays. Et si on obstrue la
bouche qui sert à importer et à exporter dans et hors de la ville d’Alexan-
drie, qui diffuse dans le pays d’Égypte et qui exporte et charge sur les
navires vers les pays du Ponant, Le Caire ne pourrait résister pour rien au
monde et serait à peu près comme une personne emprisonnée, et bien vite
le lieu serait aride et sec. Bien vite, si cela leur était possible, les gens
chercheraient un accord selon les termes de celui qui serait maître de la
ville d’Alexandrie, afin que les marchandises entrent et sortent du pays
de la manière accoutumée, et afin que la population nombreuse de
l’Égypte puisse subsister.
LXXIII
ON NE POURRA CONQUÉRIR ET GARDER LES LIEUX SAINTS
QU’EN S’EMPARANT DU CAIRE, TÊTE DU MONDE MUSULMAN
Seigneurs chrétiens, lorsqu’on veut affronter ses ennemis, il faut les
frapper droit sur la tête, et non sur les membres. Car si la tête reste en bon
état, on peut toujours guérir les blessures des autres membres. Si les
choses du passé peuvent éclairer celles de l’avenir, on dit que Jérusalem
et la ville d’Acre et tous les autres lieux de Syrie furent au pouvoir des
chrétiens '. Mais le sultan du Caire, avec la grande armée qu’il avait
emmenée du Caire, alla conquérir Jérusalem et le reste du pays se trou-
vant sous la domination chrétienne, et il causa beaucoup de tort aux chré-
tiens. Ainsi, seigneurs chrétiens, l’armée des chrétiens doit avoir pour but
de conquérir Le Caire, qui est la tête sur laquelle doit tomber le coup,
ce qui permettra aussitôt de s’emparer de tout le reste du corps et sans
résistance.
1 ._ Jérusalem, reprise aux croisés par Saladin, fut rendue à Frédéric II en 1229, et annexée
à l’Égypte par le sultan Al-Saleh Ayûb. Acre, conquise par Baudouin I", retombée aux
mains de Saladin en 1 197, reprise en 1191 par Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion,
devient la capitale du royaume latin sous le nom de Saint-Jean-d’ Acre. Elle tombe définiti-
vement, cent ans plus tard, aux mains du sultan d’Égypte.
1258
PELERINAGES EN ORIENT
LXXIV
L’AUTEUR EST BON JUGE DE LA SITUATION, CAR IL CONNAÎT LE PAYS
Seigneurs chrétiens, pour en arriver à la justification de ce livre et au
véritable moyen de conquérir Jérusalem, je réponds et dis que le juge qui
entend l’une des parties et n’entend pas l’autre n’est pas un bon juge. Le
juge qui entend l’une et l’autre des parties, ce juge-là est un bon et juste
juge, et il saura formuler de bons jugements.
De même, celui qui a l’expérience de la condition des païens au Levant
et n’aurait pas connu la situation des chrétiens en Occident ne pourrai!
savoir ce qui convient à l’armée des chrétiens allant affronter celle des
païens. Mais celui qui a bien connu la situation des païens au Levant, et
également celle des chrétiens en Occident, celui-là est bon juge et peut
émettre de vrais jugements concernant l’arrnée des chrétiens qui doit
affronter celle des païens.
Et donc je réponds que dès le temps de ma jeunesse ’, alors que je
n’avais pas vingt-cinq ans, jusqu’au temps de ma vieillesse, à l’âge de
soixante-dix ans, j’ai fréquenté le Levant et j’ai connu la situation des
païens, et j’ai connu également l’Occident, la situation et les forces des
chrétiens. Et j’ai toujours prié Dieu qu’il me veuille apprendre comment
conseiller l’armée des chrétiens, et ce savoir Dieu me l’a dispensé. Mais
on ne peut voir ni faire autre chose que ce que j’exposerai ci-après — que
ce soit au nom de Dieu et du Saint-Esprit, sans lesquels aucun bien ne
peut s’accomplir — à savoir la conquête de la ville d’Alexandrie, qui sera
le commencement, le moyen et la fin pour parvenir à la conquête de Jéru-
salem avec la certitude de la garder jusqu’à la fin du monde. Ce sera éga-
lement le début d’une conversion des païens qui pourront ainsi être guidés
vers le respect de la sainte religion de Dieu Jésus-Christ.
LXXV
MOYENS DE CONQUÉRIR ALEXANDRIE :
ARMER SECRÈTEMENT UNE FLOTTE. NÉCESSITÉ DU SECRET,
ILLUSTRÉE PAR LA LÉGENDE DE BARBEROUSSE AU CAIRE
Seigneurs chrétiens, si l’on veut s’emparer de la ville d’Alexandrie, il
est nécessaire de passer pai i’écoie de ceux qui se nomment marins, sei-
gneurs et maîtres de la mer, et de voir comment ils peuvent, par leur
compétence et secrètement, aborder et conquérir la ville, car ils le savent
et ont le pouvoir de le faire. Cette conquête sera la résurrection de la chré-
1 . A pueritia , dit le texte.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1259
tienté, et de cette conquête viendra un grand bien pour les chrétiens. Et
pour cette raison, tous les seigneurs chrétiens devraient souhaiter être de
ceux qui mèneront à bien cette conquête, pour la gloire de Dieu et la
renommée étemelle en ce monde.
C’est la raison pour laquelle il est nécessaire, pour tout dessein des
chrétiens, que les choses se passent secrètement. Et je vous en donnerai
un bel exemple : il s’agit de l’empereur Barberousse qui s’en alla jusqu’au
Caire, déguisé sous l’apparence d’un homme pauvre pour n’être pas
reconnu, afin d’acquérir une bonne et parfaite information sur le pays,
avec l’intention d’ordonner à son retour les préparatifs pour la conquête
de Jérusalem, pour le bien et la protection de la religion chrétienne.
11 arriva que le pape, ou l’un de ses prélats, écrivit au sultan une lettre
pour lui révéler comment l’empereur s’était rendu dans son pays, et pis
encore, on lui fit savoir comment la personne de l’empereur était dégui-
sée, de sorte que le sultan usa de ruse et s’empara de lui. Le sultan le
menaça de mort, et pour l’affliger plus encore, lui montra la lettre qui lui
avait été envoyée par le pape de Rome. Ils eurent ensemble beaucoup
d’entretiens et pour finir se concertèrent. Pour susciter des divisions entre
les chrétiens et provoquer une effusion de sang, et pour que l’empereur
eût la possibilité de se venger de ce qui lui avait été fait, le sultan le laissa
partir. Quand le pape apprit la décision de l’empereur, il s’enfuit de Rome
et fut ensuite retrouvé à Venise, dans un monastère de la Charité, où il
exerçait les fonctions de cuisinier. Quand il fut reconnu, la seigneurie de
Venise le reçut, et on lui rendit tous les honneurs qu’il méritait.
À cette époque, l’empereur rassembla une grande flotte de galères pour
affronter les Vénitiens et prendre le pape. La seigneurie de Venise en fit
de même et rassembla beaucoup de galères, qui sortirent de Venise pour
affronter l’armée de l’empereur. L’affrontement eut lieu, le combat fut
étonnant. La victoire, pour finir, revint aux Vénitiens ; ils prirent le fils de
l’empereur, qui était capitaine de l’armée. Ainsi l’empereur vint à Venise
et se réconcilia avec le pape. La seigneurie de Venise reçut de grands hon-
neurs du pape. Cette histoire est peinte dans la salle neuve de Venise, et
c’est une œuvre très belle à voir qui représente le déroulement de ces faits 1 .
Ainsi, seigneurs chrétiens, le seigneur et messager de Dieu qui voudra
se lancer dans une telle entreprise doit y réfléchir, s’entourer de bons
conseillers, et mener les choses aussi secrètement que possible, jusqu’au
moment où il plaira à Dieu que l’assaut soit mené. Puis on fera sonner
toutes les cloches de la chrétienté et on organisera de grandes processions
I . Les luttes de l’empereur Frédéric Barberousse et de la République de Venise, alliée
du pape Alexandre III, avaient été peintes par Gentile. Emmanuel Piloti a pu voir ces fres-
ques dans la salle du Grand Conseil au palais des Doges (édition citée, p. 120, note
détaillée).
1260
PÈLERINAGES EN ORIENT
pour l’honneur de Dieu. C’est la voie qu’il faut prendre pour préserver la
chrétienté.
LXXVI
MESURES DE DÉFENSE AUXQUELLES IL FAUT S’ATTENDRE
DE LA PART DU SULTAN, SI LE SECRET N’EST PAS BIEN GARDÉ
Seigneur chrétiens, si par hasard et par malheur il arrivait que le sultan,
par quelque révélation de chrétiens, vînt à connaître le projet, et si le
sultan venait à deviner que les chrétiens ont pour but de se lancer sur
Alexandrie, étant donné que cette terre est la clé de toute sa puissance, en
homme prudent et avisé, il ferait bien vite des plans. Je crois que le
premier serait de détruire et de raser les murs de cette ville, comme ils le
firent pour la ville d’Acre, pour cesser de craindre les chrétiens. Et s’il ne
leur semblait pas bon d’agir ainsi, le deuxième plan serait de faire de
grands préparatifs et de prévoir une très grande armée, la plus grande pos-
sible, dans la ville d’Alexandrie. Le sultan la renforcerait pour qu’elle pût
affronter toute l’armée des chrétiens. Si cela devait se produire, même si
l’armée des chrétiens voulait s’en emparer, elle ne pourrait le faire sans
grande effusion de sang chrétien, sans dépenser une fontaine d’or et sans
prendre le risque de gagner ou de perdre. Toutes ces circonstances
seraient pour la chrétienté une menace d’anéantissement. Ainsi il faut
avoir le conseil d’une personne expérimentée qui sache attaquer el
exercer le métier de larron pour enlever à l’autre ses affaires '.
LXXVII
DEUXIÈME CONDITION INDISPENSABLE AU SUCCÈS :
L’UNITÉ DU COMMANDEMENT ENTRE LES MAINS D’UNE SEULE NATION,
À LAQUELLE ON DONNERA LE GOUVERNEMENT D’ALEXANDRIE
APRÈS LA CONQUÊTE
Seigneurs chrétiens, la conquête d’Alexandrie exige qu’un grand puis-
sant, célèbre et aimé de tous les princes et seigneurs de la chrétienté, se
mette à agir comme messager de Dieu pour faire aboutir cette conquête.
Celle-ci doit être menée et mise en œuvre de façon secrète, et il importe
qu’elle ne soit menée que par une seule nation, soumise à l’obéissance el
aux ordres de ses chefs. Pour de nombreuses raisons tout à fait justifiées,
on voit que la ville d’Alexandrie est de telle nature que toutes les nations
des chrétiens et toutes les nations des païens ne peuvent subsister sans
elle. Ainsi, seigneurs chrétiens, en fuyant tout scandale et tout différend
I . Il s’agit vraisemblablement d’une expression ayant pour sens : « anticiper les plans de
l’autre ».
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1261
et en préservant la bonne et sainte intention, il faut que cette ville soit
laissée au pouvoir du grand seigneur qui l’aura conquise. Il importe que
tous soient en bon accord pour la préserver et la gouverner, comme la
ville et le bien du grand seigneur dont on a parlé, et tout ceci dans le
but de donner aux chrétiens et aux païens la possibilité de bien vivre et
longuement, en jouissant de cette ville, dans la paix, sous la domination
d’un seul seigneur. Si elle se trouvait sous la domination de plus d’un
seigneur, le scandale et le différend pourraient bien vite survenir, et la
terre serait perdue. C’est ce qui arriva pour la ville d’Acre : dans la
mesure où elle était entre les mains de plusieurs nations chrétiennes, elle
fut perdue deux fois à cause de leurs différends. La dernière fois que les
païens la prirent, ils décidèrent de la ravager et de la raser jusqu’à ses
fondations, comme elle se trouve jusqu’à l’heure présente. Il faut donc
prendre en compte les événements passés, lesquels nous expliquent les
choses à venir. Mais j’exprime ici l’espoir qu’il n’en sera pas ainsi
d’Alexandrie.
LXXVIII
PROSPÉRITÉ ASSURÉE D'ALEXANDRIE APRÈS LA CONQUÊTE
Si c’était la volonté de Dieu qu’Alexandrie tombât sous la domination
des chrétiens, elle pourrait s’organiser et accroître son renom. Et la raison
en est que lorsque Alexandrie sera devenue terre chrétienne, toutes les
nations chrétiennes s’y rendront pour vendre leurs marchandises et en
rapporter des épices, et elles seront en sécurité comme dans leur propre
demeure et ne seront pas sous la domination des païens. Si cet événement
juste et honorable devait s’accomplir, toutes les caravanes des épices sou-
haiteraient parvenir là où seraient les chrétiens acheteurs d’épices. Et
ainsi Damas serait abandonnée de tous les marchands chrétiens et des
païens et ne vaudrait plus grand-chose dans le domaine des marchandises.
De la sorte, Alexandrie, ville célèbre et noble, port de mer conquis par les
chrétiens, mériterait la renommée et la prospérité en ce monde, d’où il
résulterait qu’en cette ville les païens se convertiraient à la sainte foi du
Christ. Et autrefois à Famagouste, qui est au bout de l’île de Chypre, du
côté du levant — de Beyrouth et de Tripoli en Palestine, il y a une dis-
tance de cent soixante milles — , on pratiquait le commerce pour toute
la nation des chrétiens d’Occident. Ainsi toutes les caravanes chargées
d’épices arrivaient à Beyrouth et à Tripoli de Syrie, et de là, avec leurs
navires, les cotons et autres marchandises qui proviennent de Syrie, tout
cela était transporté sur leurs navires à Famagouste, pourvue d’une
enceinte et d’un port. Il y a là une place très grande, ainsi qu’une rue
longue avec des loges magnifiques de toutes les nations de chrétiens
d’Occident. La plus belle est celle des Pisans, et aujourd’hui encore, au
temps présent, elles sont en bon état.
1262
PÈLERINAGES EN ORIENT
[LXXIX-LXXXI. Les chrétiens d’Asie Mineure, Turquie et Petite Arménie
Décadence de F amagouste '. Interdiction prononcée anciennement par le
pape contre le commerce avec les Sarrasins 1 2 .J
LXXXII
MESURES QU’IL FAUDRAIT PRENDRE
POUR FAVORISER LA PROSPÉRITÉ D’ALEXANDRIE SOUS LES CHRÉTIENS :
RENOUVELER L’INTERDICTION DU TRAFIC DIRECT DES CHRÉTIENS
AVEC LES PORTS SARRASINS
Quand il plaira à Dieu qu’Alexandrie se trouve entre les mains d’un sei-
gneur chrétien, celui-ci devra tout de suite veiller à l’approvisionnemeni
qui se faisait à Famagouste, et encore plus soigneusement que cela n’était
le cas à Famagouste. Et la première chose serait que le pape de Rome pro-
nonçât l’excommunication expresse contre tous les chrétiens, lesquels,
pour une raison ou une autre, iraient en Terre sainte, afin qu’aucun d’entre
eux ne put apporter ni charger des épices de la Terre sainte — d’aucun lieu
ni d’aucune région, ni des mains de chrétiens ni de celles de païens — pour
les emporter en Occident, si ce n’est de la ville d’Alexandrie ; et la même
peine serait infligée à celui qui chargerait du coton et d’autres marchandi-
ses provenant des régions de Syrie. Cette mesure aurait pour effet que
toutes les nations païennes auraient l’occasion de prendre des dispositions
contre le sultan, afin d’avoir la voie assurée et libre vers la ville d’Alexan-
drie, et de pouvoir fréquenter les chrétiens, et en terre chrétienne, là où
régneraient le droit et la justice ; ils apprendraient ainsi à connaître la foi
chrétienne. Mais après que les seigneurs chrétiens auront fait connaissance
des habitants de l’Inde, et également des païens qui sont les seigneurs des
îles et des lieux qui produisent les épices, ils veilleront à mille bonnes dis-
positions afin de pouvoir venir à Alexandrie en toute sécurité et pour tou-
jours, avec leurs épices, comme s’ils étaient dans leur propre demeure ; et
je vous assure qu’ils ont sans cesse adressé et adressent à Dieu leur prière
pour qu’Alexandrie soit entre les mains des chrétiens.
1 . Les Génois prennent Famagouste et imposent au successeur de Pierre II de Lusignan,
Jacques I", de renoncer à tous les droits sur la ville. Gênes veut y concentrer tout le
commerce de l’île et fait fermer les autres ports de Chypre au commerce extérieur. Contrai-
rement aux attentes de Gênes, ceci ne servit pas Famagouste, qui fut abandonnée au profil
des ports de Beyrouth et d’Alexandrie, puisqu’à cette époque « les anciennes interdictions
de trafic avec les pays sarrasins tombaient en désuétude » (édition citée, p. 1 26).
2. Le pape fait excommunier les chrétiens qui se rendent en Terre sainte : il s’agit des
marchands, et la mesure ne touche pas, bien évidemment, les pèlerins. Cette mesure remonte
au concile de Latran (1 179) qui interdisait le commerce avec les Sarrasins. Cette défense
est renouvelée par les papes durant le xiif siècle. Elle s’étend alors à de nombreux produits :
le fer, le bois, les vivres, et également aux patrons de navires. En 1360, l’interdiction esl
levée par Urbain V, car le blocus de l’Égypte avait semblé tout à fait irréaliste. C’est ce qui
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1263
LXXXIII
ALLIANCE ASSURÉE DU PRÊTRE JEAN, NÉGUS D’ABYSSINIE
Le Prêtre Jean, seigneur de l’Inde, qui est un chrétien authentique et croit
en tous les sacrements de la sainte foi catholique ', à cause de cette victoire
dont Alexandrie sera l’objet, fera organiser de grandes processions à la
louange de Dieu ; par la suite, il apportera largement son aide à celui qui
sera le maître d’Alexandrie, et il donnera également de grandes sommes
d’or et d’argent afin que Le Caire et le Vieux Caire soient libérés des mains
des chiens et des païens, et que les chrétiens puissent s’établir honorable-
ment dans ce pays. Que Jésus-Christ veuille nous en accorder la grâce !
LXXXIV
LA MESURE PRÉCONISÉE SERA RENDUE EFFECTIVE
PAR UN CONTRÔLE NAVAL
Le seigneur d’Alexandrie devra disposer d’une petite flotte, et voici de
quoi elle sera faite : deux navires de haut bord 2 et deux ou trois galères
armées. Cette flotte aura à surveiller toute la côte de Palestine jusqu’en
Turquie, Adalia 3 et Candelore 4 , afin qu’aucun navire, aucun navire de
haut bord ni galère, appartenant à des chrétiens ou à des païens, ne puisse
naviguer dans ces eaux. Cette disposition causera la ruine de Syrie, car
ces gens ont l’habitude de fréquenter les marchands chrétiens, surtout à
Damas, mais également dans le reste du pays. Ainsi seront-ils contraints
d’examiner la voie et la manière de conclure un accord avec les chrétiens,
et ils se rebelleront et anéantiront le pouvoir de ce très mauvais sultan,
issu de bêtes, qui pratique une religion bestiale.
[LXXXV-CV. L’auteur revient sur la nécessité d'armer une flotte. Les
raisons qu 'il donne de s 'adresser aux Vénitiens 5 . Le commerce d 'Alexandrie
avec les pays étrangers, d'abord avec Tunis, Tripoli et la Barbarie. Les mar-
permet à Emmanuel Piloti de décrire Alexandrie comme un centre de commerce extrême-
ment actif.
1. Le négus d’Abyssinie est un copte monophysite d’Égypte. Quelques différences de
dogmes et de rites séparent ces coptes de l’Église de Rome.
2. Naves dans le texte signifie : navire de haut bord, à voiles, pour le commerce et pour
la guerre (glossaire de l’édition citée).
3. Sathalie : port situé sur la côte méridionale de l’Asie Mineure.
4. Candiloro : port surla côté méridionale de l’Asie Mineure, dans le golfe d’Alia (Alaya).
5. Cet avis est partagé par un personnage bien connu de la vie culturelle et politique à
la cour de Bourgogne, Jean de Wavrin, capitaine et gouverneur général des vaisseaux et
galères du duc Philippe le Bon. Voir l’édition citée, p. 132.
1264
PÈLERINAGES EN ORIENT
chandises de Syrie Les marchandises d'Asie Mineure 1 2 . Incident contempo
rain de l’auteur : une galère turque est capturée par un corsaire catalan
Marchandises de Turquie d’Europe 3 4 . Le commerce des esclaves à Caffa '
Marchandises de Flandre 5 6 . Marchandises de Séville, de Majorque, de Sicile,
de Catalogne, de Gènes, de Venise, d'Istrie, de Dalmatie, de Corfou, de
Morée b , de / ’Eubée, de l ’ile de Chio et de Palatia 7 , de Rhodes et des îles de
l’Archipel, de Chypre, de Crète.]
CV1
ALEXANDRIE EST LE MARCHÉ DE RENCONTRE
DE L’OCCIDENT ET DE L’ORIENT.
Saint-Père, depuis ce premier jour béni où arrivant de Florence je vins
m’incliner au pied de Votre Sainteté, mon but essentiel et premier — au
moyen d’une parole et d’écrits incessants, et jusqu’au jour présent — a
toujours été la conquête d’Alexandrie. C’est de là que viennent et c’est là
que se rendent les chrétiens des mers d’Occident, et elle apparaît comme-
une fontaine d’or et d’argent et de toutes les autres marchandises et tous
les biens nécessaires au pays d’Égypte.
Ce pays est quasiment désert, car il n’y pleut jamais. L’arrivée des
chrétiens à Alexandrie est l’occasion pour les marchands du pays d’Inde
d’arriver avec leurs navires chargés d’épices et d’autres biens de valeur,
joyaux, rubis, diamants, perles de prix et toutes autres choses précieuses
— et ceci par mer et par terre — , qui sont transportées à Alexandrie. Les
marchands atteignent là le but espéré, pour lequel ils ont quitté leurs
demeures, tout comme font les marchands chrétiens qui viennent des
mers d’Occident vers Alexandrie. Ils s’y trouvent tous rassemblés,
vendent et achètent comme ils ont toujours eu coutume de le faire. Mais
en vérité, si les chrétiens des mers d’Occident ne se mettaient pas en mou
vement et ne venaient pas à Alexandrie, les marchands de l’Inde n’au
raient pas de raison de se rendre à Alexandrie. Et comme il n’y aurait plus
1. Entre autres, le sucre : inconnu en Europe avant les croisades (on utilisait du miel),
les Arabes font connaître la culture de la canne à sucre en Espagne, en Sicile, et les croises
en furent témoins en Syrie.
2. Il s’agit de la Turquie d’Asie. Ces marchandises sont, entre autres : le safran très
prisé, la soie, la cire, le sésame, les tapis, la noix de galle (à propriétés astringentes), etc
3. Dite dans le texte « Grétie ».
4. En Crimée.
5. Il s’agit du commerce des draps de laine venus de Flandre et de Brabant. Les galées
véniciennes qui servaient Bruges étaient appelées « galées de Flandre ».
6. Dont Piloti dit qu’elle est tenue par les trois frères de l’empereur de Constantinople
Les Francs firent du Péloponnèse — échu aux Vénitiens après la quatrième croisade, lors
du partage de l’Empire byzantin la principauté de Morée. On retrouve ici l’activité de
Geoffroi de Villehardouin et de Guillaume de Champlitte. La Morée fut disputée entre les
Francs, les Catalans, les Vénitiens, les Génois et les Byzantins. Elle fut reconquise peu à
peu par les Paléologues.
7. Port d’Asie Mineure, près de l’emplacement de l’ancienne Milet.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1265
de mouvement de part et d’autre, le sultan du Caire n’aurait et ne pourrait
avoir ni de force ni de bien qui vaudrait un seul marc de Venise.
Comme la cité du Caire est édifiée entre deux mers, si ces deux mers
ne communiquaient pas. Le Caire ne vaudrait pas grand-chose et serait
comme un désert abandonné et dépeuplé. Mais le tort des chrétiens qui
se rendent en ces lieux — à savoir les chrétiens qui viennent des mers
d’Occident — , c’est de venir avec leur entourage et leur avoir comme bon
leur semble, et ils sont soumis au sultan qui fait d’eux et de leurs biens ce
qu’il lui plaît, en se moquant de la foi chrétienne et en causant de grands
torts à la chrétienté. Ainsi les droits de douane importants et les contrain-
tes qui pèsent sur le marché des épices font qu’elles coûtent le double de
ce qu’elles coûteraient. Et tout ceci se fait aux dépens des citoyens de
Flandre, d’Allemagne, de Hongrie, et de tous les autres pays chrétiens.
CVII
L'INTERDICTION PRONONCÉE ANCIENNEMENT PAR LE PAPE
CONTRE LE COMMERCE DES CHRÉTIENS AVEC ALEXANDRIE
NE SAURAIT TENIR.
IMPORTANCE VITALE DE CE COMMERCE POUR LES PAYS CHRÉTIENS
Saint-Père, j’apprends de la bouche de Votre Sainteté que vous ne
laissez aucun chrétien se rendre, en aucune manière, à Alexandrie. Si ce
qui est noté dans ce présent livre est vrai, cette mesure a beaucoup nui à
la chrétienté. Cependant, Saint-Père, à ceci je réponds qu’il n’est pas pos-
sible que les chrétiens obéissent à Votre Sainteté en ne se rendant pas à
Alexandrie et dans les autres parties de Terre sainte. La raison en est que
ces pays sont si féconds, et si bien pourvus par la nature, qu’ils sont très
utiles au peuple chrétien et qu’ils l’aident à vivre. Et ainsi, si les chrétiens
tombent dans ce péché, la faute n’en revient pas à eux, comme on pourrait
le dire, car Alexandrie, dès les temps antiques, était déjà sous la domina-
tion chrétienne. Et pour l’heure présente, elle attend de le redevenir.
CVIII
MAIS IL FAUT QU’ALEXANDRIE DEVIENNE CHRÉTIENNE.
L'OR DE LA PAPAUTÉ DEVRAIT ÊTRE UTILISÉ À CETTE FIN,
AU LIEU DE SERVIR À SOUTENIR
DES LUTTES FRATRICIDES CONTRE DES CHRÉTIENS
Saint-Père, voici dix ans que je ramène constamment à votre mémoire
la conquête de la ville d’Alexandrie, à l’aide des raisons que je consigne
dans ce livre. Cette conquête serait le début, le moyen et le but à atteindre
pour la conquête de Jérusalem, et pour en être maître jusqu’à la fin du
1266
PELERINAGES EN ORIENT
monde. Plus jamais les chrétiens n’auraient à traverser des terres païen-
nes, mais ils seraient en terre chrétienne et la ville d’Alexandrie serait aux
chrétiens. Ce serait le lieu où l’on trouverait toutes les nations chrétien-
nes, lesquelles ne peuvent vivre ni subsister, en particulier ceux qui onl
besoin de marchandises, sans cette ville et sans la grâce de Dieu. Cette
fois, on pourrait dire que la roue a tourné en faveur des chrétiens 1 .
Comme aucune nation païenne ne peut vivre sans la ville d’Alexandrie,
et comme tous sont contraints de se procurer les biens qui leur sont néces-
saires, ils viendraient à Alexandrie qui serait entre les mains des chrétiens,
tout comme par le passé les chrétiens se rendaient vers cette ville qui était
entre les mains des païens.
Et pour cette raison, Saint-Père, Votre Sainteté depuis sa jeunesse jus-
qu’au jour présent a toujours témoigné du désir de conquérir Jérusalem.
Pourtant, si depuis que vous êtes pape vous vous y étiez attaché, si vous
aviez mis de côté une somme d’or, c’est-à-dire chaque mois un peu d’or
dans une cassette, environ cinq mille ducats — ce qui aurait été une petite
réserve prise sur quelque bénéfice ecclésiastique — , vous auriez alimenté
le désir que Votre Sainteté éprouvait. En dix ans, vous vous seriez trouvé
en possession de deux cent mille ducats, lesquels auraient suffi à conqué-
rir Alexandrie, le Vieux Caire et Jérusalem, et en peu de temps. Il est
connu, par une information qui m’a été transmise, qu’en dix ans la
Chambre apostolique ainsi que les autres domaines de l’Etat temporel de
la chrétienté ont reçu plus de deux millions de ducats ; et jusqu’à présent
tous ont été jetés à la mer. Pourquoi ? Dans le passé les papes ont mis ces
sommes de côté, et Votre Sainteté a pris la même disposition. Et pourtan!
Dieu a ordonné la condition de la chrétienté de sorte que sur le plan tem-
porel il ne lui est rien resté, et tout ceci a été permis par Dieu. Pour la
raison suivante : les rentrées de l’Église de Rome, qui doivent se dépenser
dans la lutte contre les païens en secourant la foi chrétienne, sont dépen-
sées en hommes de guerre que l’on paie, pour ruiner la condition de la
chrétienté et créer la discorde entre les chrétiens, de sorte qu’ils sont
amenés à s’entretuer.
CIX
UNE PARTIE DES REVENUS DE L'ÉGLISE DE ROME
DEVRAIT ÊTRE AFFECTÉE À LA CROISADE
Saint-Père, l’empereur Constantin a doté l’Église de Rome d’une
richesse comparable à une fontaine d’or 2 , reçue par la Chambre apostoli-
que, sans compter les autres rentrées qu’elle reçoit au fil des jours. Et cette
1 . Il s’agit de la roue de Fortune, image allégorique bien connue de la culture médiévale.
2. Il s’agit de la fameuse donation de Constantin, qui a d’ailleurs été contestée. Le père
Dopp parle du caractère apocryphe du document, sur la foi duquel elle était établie (édition
citée, p. 162, note).
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1267
donation, l’empereur l’a faite dans l’espoir de fortifier l’établissement de
la religion chrétienne. Et qu’en est-il de cet accroissement ? Et que signi-
fie accroître et consolider la foi chrétienne ? La raison et l’intention de
cet empereur étaient qu’il faudrait prendre de ce grand trésor d’or que
reçoit la Chambre apostolique pour mener la guerre et entreprendre la
conquête des païens, pour les amener à se soumettre à l’authentique foi
chrétienne, afin que la foi païenne aille reculant, et que la foi chrétienne
demeure souveraine comme la lumière de la vérité. O seigneurs chrétiens,
la foi bestiale de Mahomet ordonne que l’armée des seigneurs païens
s’acharne avec constance à la ruine de la chrétienté et à la consolidation
de la foi païenne. C’est ce qu’ils font, et tous sont unis en une même
volonté pour la ruine de la chrétienté. Le pape de Rome fait tout le
contraire à l’égard des païens. Et l’avis général est que si la foi païenne
était dotée d’autant de bénéfices que ceux que reçoit l’Eglise de Rome
grâce à la foi chrétienne, les païens espéreraient tirer avantage de tels
bénéfices, et ils ne se lanceraient jamais contre les chrétiens. Au contraire,
ils garderaient la coutume de Rome, qui profite des bénéfices et ne se
lance jamais contre les païens.
[CX-CXIV. Il est traité d’une division idéale du monde, gouverné par des
conseillers pontificaux. De même qu 'elles ont des consuls à Alexandrie, les
nations d'Occident devraient en avoir à la cour de Rome. Ces consuls
seraient chargés des affaires de leurs nations à la cour de Rome. On cesserait
alors de se plaindre et de médire de Rome dans le monde. L auteur dit avoir
fréquemment entretenu le pape de ces propositions, mais regrette d’avoir
rencontré peu d’accueil dans l’entourage de la cour de Rome. L 'institution
des consuls à Rome sera le moyen de ramener toutes les nations chrétiennes
à l’obédience du Saint-Siège.]
CXV
ALEXANDRIE CONQUISE DEVIENDRAIT COMME UNE SECONDE ROME
ET UN FOYER DE CONVERSION DES SARRASINS
Saint-Père, moyennant la grâce de Dieu le Tout-Puissant, avec les
raisons bien fondées que j’ai consignées dans ce livre, et pour d’autres
multiples raisons, plus nombreuses qu’on ne pourrait dire, la conquête de
la ville d’Alexandrie doit permettre de relever la situation de la chrétienté
et de la glorifier dans un grand triomphe. Et cette ville sera appelée la
Rome nouvelle, comme s’appelait Constantinople. Dans cette ville se
tiendront ensuite les grandes discussions de la foi chrétienne contre celle
des païens, et au terme de tous ces débats, les païens éclairés par la
lumière de la vérité se convertiront et se soumettront à la sainte foi de
Jésus-Christ.
1268
PÈLERINAGES EN ORIENT
[CXVl-CXVlll. Emmanuel Piloti propose de prélever pour la conquête et
la conservation d’Alexandrie la moitié des redevances que les nations chré-
tiennes payent à Rome. C'est la révoltante administration temporelle de
l’Eglise qui provoque les guerres impies et ruineuses entre chrétiens. Pirate-
ries du roi de Chypre en Syrie et blocus d’Alexandrie en 1415. Représailles
du sultan qui ferme le Saint-Sépulcre. Descente de Barsbey à Chypre en
1426. Il faut donc prémunir le royaume de Chypre contre une nouvelle inva-
sion qui entraînerait son annexion.]
CXIX
LES FORCES QU’IL FAUDRAIT POUR ATTAQUER ALEXANDRIE.
LA ROUTE À SUIVRE
Pour conquérir la ville d’Alexandrie, on a besoin en premier lieu de dix
navires de sept tonneaux ; sur chaque navire, il faut deux cents arbalé-
triers et cent marins, ces derniers possédant leurs armes et arbalètes
comme les arbalétriers. Ensuite, vingt galères et dix petites galères, et
trente barques de la dimension des barques de peottes ', qui naviguent à
l’aide de huit rames. Chacune d’elles porterait quatre arbalétriers et deux
bombardelles 1 2 pour embarcations. Cette flotte, avec la proportion de trois
barques pour un navire, serait composée de trente barques, avec vingl
barques auprès des galères. Au moment où il en serait besoin, cette flotte
pourrait apparaître composée de cent vingt voiles 3 . La dernière escale de
cette armée sera le port de Palocacastro 4 , où se trouve le cap Sidero de
l’île de Crète, du côté de l’orient, et de là elle devra faire voile vers le cap
Salmone qui est proche, et de là, au nom du Saint-Esprit, prendre la mer
entre la Crète et l’Égypte. De là jusqu’au port d’Alexandrie il y a quatre
cent et un milles. Ce parcours se fera du 1" jusqu’au 10 septembre,
époque favorable pour traverser ces régions maritimes en quatre ou cinq
jours. Il faut garder à l’esprit qu’à la vue d’Alexandrie, les cent vingt
voiles devront se montrer toutes ensemble, afin de provoquer une plus
grande frayeur chez les habitants du pays. Cette nouvelle parviendra au
Caire, non qu’il y a cent vingt voiles : comme ils en ont l’habitude, ils
diront qu’il y en a plus de deux cents ! Et cette nouvelle provoquera une
grande confusion parmi les gens du sultan. Il s’en trouvera peu pour lui
obéir à ce moment, car tout le peuple dira que cette flotte arrive à cause
1. « Barques de piotti de Venise » : il s’agit de barques à fond plat, d’une dizaine de
mètres, utilisées à Venise pour le transport des marchandises. (Note de l’éditeur, op. cil.)
2. Petite pièce d’artillerie.
3. Dix naves, vingt galées et dix galiotes, et trente barques à huit rames, plus trente cha
loupes de naves, plus vingt chaloupes de galées : voici le compte que donne en effet le texte
édité par P. H. Dopp, p. 1 77, note.
4. Palaicastro, au nord-est de la Crète.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1269
des torts que le mauvais gouvernement du sultan a fait subir aux chré-
tiens. Et le peuple sera monté contre lui.
CXX
ON NE MANQUERA PAS D’EAU DOUCE À ALEXANDRIE
À Alexandrie, il pleut en hiver tout comme sur 1 ’île de Crète, à Rhodes
et à Chypre. Et les terrasses des demeures sont plates, et les eaux de pluie
coulent par un canal qui est prévu à cet effet et elles sont ainsi dirigées
vers les citernes. Chaque terrasse correspond à une demeure, et chaque
demeure a sa citerne. Les réserves sont mesurées, et ainsi l’eau se répand
dans les citernes. Ainsi avec quatre grosses galères on peut se rendre
jusqu’à la bouche du fleuve à Rosette ', car en deux journées elles revien-
dront avec mille tonneaux. Elles peuvent se décharger dans la ville
d’Alexandrie et les vider dans les citernes. Tout ceci montre bien qu’on
ne manquera pas d’eau. Mais je le dis pour ceux qui ne sont pas informés
et qui ne parlent que par ouï-dire — et non d’après leur propre expé-
rience — et qui penseraient qu’Alexandrie pourrait manquer d’eau.
Pour ce qui me concerne, je ne parle pas par ouï-dire, mais à cause de
ce que j’ai vu durant les nombreuses années que j’ai passées dans cette
ville d’Alexandrie. Et je me souviens qu’au mois de septembre, nous nous
en remettions à Dieu pour pouvoir travailler la terre, et grâce à la grande
crue du fleuve, tous les puits d’eau salée se remplissent d’eau douce, et
les citernes des demeures habitées sont pleines. Les autres demeures qui
ne sont pas habitées peuvent également se pourvoir, quelles que soient les
dispositions du sultan, sans qu’il puisse s’y opposer. Par ce moyen très
sûr on aura de l’eau pour dix ans. En peu de temps on pourra trouver un
accord avec les Bédouins, et ainsi les chrétiens seront maîtres du fleuve
et de toute la terre.
CXXI
MANIÈRE D’ABORDER LA PLAGE D’ALEXANDRIE
Pour la raison qu’au port d’Alexandrie navires et galères ne peuvent
aborder — il s’agit en effet d’une plage — , je rappelle que le lieu où
navires et galères peuvent aborder n’est pas très éloigné. Et comme les
préparatifs auront prévu dix galiotes, des chaloupes de navires et autres
embarcations, qui atteindront le nombre de quatre-vingt-dix, bien vite les
hommes d’armes avec tout ce qui leur sera nécessaire seront à terre ; tous
1. Rosette se trouve à l’une des bouches du Nil ; aujourd’hui, Rachid.
1270
PÈLERINAGES EN ORIENT
seront rapidement prêts pour l’assaut afin de conquérir les lieux. Sans
aucun doute, les gens du pays ne seront pas préparés à se défendre, et ils
abandonneront plutôt leur terre. Et même s’ils voulaient se défendre, ils
ne pourraient le faire contre de telles forces. De même, ils ne pourraient
recevoir aucune aide du Caire avant huit jours ou davantage.
/ CXXI /- CXXIII. Données topographiques pour l’attaque delà ville. Saison
la plus favorable à l ' entreprise '.]
CXXIV
CURIEUSES RECOMMANDATIONS DE L'AUTEUR
AU SUJET DES MOYENS DE PROPAGANDE CHRÉTIENNE APRÈS LA CONQUÊTE
Comme cette ville d’Alexandrie est l’objet d’une très importante entre-
prise, il faut se procurer de grandes cloches et les placer dans les tours et
clochers de leurs mosquées, pour rassurer les Sarrasins qui resteront,
après ce jour-là, dans les environs d’Alexandrie. Comme il y a à Alexan-
drie sept églises chrétiennes, il sera bon d’amener, avec l’armée, des
moines et serviteurs de Dieu qui puissent dire l’office dans ces églises. Et
il faudra organiser de grandes processions chaque jour à travers la ville,
pour rendre grâces à Dieu le Béni, pourtous les bienfaits dont II nous aura
comblés, et pour cette raison les Sarrasins ne manqueront pas de venir de
leur propre gré en ces lieux. Ils verront nos coutumes, et ainsi commence-
ront-ils à aimer les chrétiens.
CXXV
PROSPÉRITÉ ASSURÉE D’ALEXANDRIE APRÈS LA CONQUÊTE.
LES FAMILLES CHRÉTIENNES POURRONT S’Y ÉTABLIR
Seigneurs chrétiens, soyez assurés que lorsqu’il plaira à Dieu le Béni
qu’Alexandrie se trouve aux mains des chrétiens, en l’espace de deux ou
trois ans elle sera peuplée et habitée de toutes les nations chrétiennes.
Tous viendront avec leurs femmes et enfants, car la terre est féconde, et
toutes les nations chrétiennes et toutes les nations païennes peuvent
trouver là leur subsistance. Or on ne le pourrait sans cette cité. Au temps
où je vivais à Alexandrie, tous les jours chaque nation chrétienne adres-
sait de grandes prières à Dieu pour demander qu’Alexandrie tombât en la
domination des chrétiens. C’est pourquoi ces gens viendraient aussitôt,
1 . Il s’agit du mois de septembre, époque des crues, moment du grand commerce et de
l’abondance.
TRAITÉ SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE 127 1
amenant leurs femmes et enfants, et ils y habiteraient et finiraient leurs
jours dans cette ville. Aussitôt que le peuple d’Occident aura témoigné là
de tous ses efforts, ils auront plus grand désir de s’y rendre et de pouvoir
lutter contre les païens.
CXXVI
PROJET DE CONVERSION DES MAHOMÉTANS
ET DE SOUMISSION DE L'ÉGYPTE PAR LA DISCL'SSION OFFICIELLE 1
Dieu le Glorieux nous comble de bienfaits pour qu’Alexandrie soit
entre les mains des chrétiens, de sorte qu’il n’y a rien d’autre à faire que
de chanter à Dieu : Laudamus te, en le louant, et de faire jouer les ménes-
trels, résonner les trompettes, les harpes et les luths, et d’être dans la joie
et le réconfort. Il n’y aura rien d’autre à faire que de bien nous entendre
avec les Sarrasins, sans chercher avec eux de querelle, dans le but de pré-
server la paix de la terre. La première chose à accomplir sera de faire
envoyer par les Sarrasins eux-mêmes des ambassadeurs au sultan et à son
calife, comme si c’était leur pape — car Le Caire est la Rome des païens
et ce sont les guides de la religion païenne — et ces ambassadeurs leur
feront savoir que les chrétiens ne sont venus avec toute leur armée que
pour faire du bien aux païens, et pour les arracher à toutes les entraves et
aux tourments qu’ils ont subis.
Le but est le suivant : chacun sait que toutes les créatures nées dans le
monde croient en un seul Dieu, chrétiens et païens. Or le monde est
divisé, et nous croyons en deux religions. L’une d’entre elles est vraie et
sainte, et son but est la rédemption des âmes ; l’autre est perdue et
condamnée, elle ne peut que perdre les âmes.
Voici ce que l’on peut faire et dire au nom de Dieu : «Nous vous
demandons de votre côté d’envoyer dix de vos maîtres, et nous de notre
côté nous enverrons dix maîtres diplômés, versés en la foi chrétienne. Ces
deux groupes se rendront en des lieux qui auront été prévus et décidés, et
ils délibéreront et examineront comment déterminer quelle est la vraie
et sainte foi. Une fois celle-ci déterminée, que toute créature du monde
universel s’incline, croie et obéisse jusqu’à la fin du monde, de sorte que
tous croient en un seul Dieu et en une seule vraie et sainte foi, afin que
les âmes ne soient plus damnées à cause de la mauvaise religion qui a
régné dans le passé, et que toutes les créatures demeurent en la grâce de
Dieu le Tout-Puissant, et que tous puissent prendre la voie du Paradis !
Ce pays d’Égypte est vôtre : chacun sera seigneur de ses biens, dans la
paix, à ceci près que le pays sera gouverné par la nation dont la religion
aura été reconnue pour bonne. » Nous sommes persuadés que vous pren-
1. Emmanuel Piloti est à rapprocher ici de l’esprit de Raymond Lulle au xni* siècle :
écarter la force et conquérir la Palestine par la force de la persuasion.
1272
PÈLERINAGES EN ORIENT
drez cette décision, seigneurs chrétiens, et que vous mènerez l’entreprise
à bien. Ainsi nous espérons conquérir ce pays, par la force de l’épée que
Dieu nous a donnée, et nous le soumettrons, comme il nous semblera bon.
CXXVI1
LA PRISE D’ALEXANDRIE SERA UN GRAND PAS
VERS LA RÉALISATION DE CE PROJET
Seigneurs chrétiens, pour s’engager dans cette entreprise, il faut être
animé d’espoir : de nombreuses fois, nous avons eu des discussions avec
les Sarrasins, en leur disant que leur religion pouvait faire l’objet d’un
débat face à la nôtre. Ils ne cessent de donner le tort aux chrétiens, mais
si les chrétiens obtiennent le pouvoir à Alexandrie, sans aucun doute ils
attendront de voir comment les événements se dérouleront. Ainsi le plan
sera mené à terme, et il y aura des débats, afin que Dieu pourvoie au bien
des chrétiens. Si la ville du Caire, qui est la Rome des païens et qui s’ap-
pelle la Sainte Porte de la foi païenne, était convertie, et si elle acceptait
dans l’obéissance la foi chrétienne, les autres païens suivraient : la vérité
serait alors reconnue comme la lumière et la certitude pour toutes les créa-
tures.
CXXVII1
MODÉRATION À OBSERVER APRÈS LA CONQUÊTE.
LES MOULINS D’ALEXANDRIE
Il faut envisager qu’à l’arrivée de l’armée à Alexandrie, il sera difficile
d’éviter que la terre ne soit mise à sac pour ce qui concerne les épices
et autres marchandises et tout ce qui s’y trouvera ; assurément il faudra
ordonner qu’il ne soit fait aucun mal, qu’il ne soit causé aucun désagré-
ment aux Sarrasins, aussi bien hommes que femmes, et qu’on leur
accorde des marques d’honneur et de respect. C’est la façon de réconfor-
ter et de rassurer tous les gens du pays, elle adoucira leurs esprits et leurs
cœurs, et ils se mettront à éprouver amour et affection pour la qualité de
la chrétienté. Et je vous rappelle que le peuple d’Égypte est d’une nature
pure et sans malice ; les gens sont crédules, et c’est en toute pureté qu’ils
observent la foi bestiale de Mahomet, jusqu’à ce que Dieu leur fasse
connaître la lumière de la vérité.
Je vous rappelle que dans la ville d’Alexandrie il y a beaucoup de
moulins à blé, qui sont mis en mouvement par un cheval, et ainsi se fait
la mouture, bien que peu les utilisent. Pourtant si besoin est, il serait facile
de les mettre en route.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1273
CXXIX
LES MUSULMANS OBSERVENT PLUS FIDÈLEMENT LEUR RELIGION
QUE LES CHRÉTIENS ET MANIFESTENT PLUS DE CHARITÉ
[L ’ ensemble des chapitres qui suivent, considéré comme une « troi-
sième partie » du Traité, est très hétérogène : chaque chapitre est indiqué
par la rubrique du texte édité. On pourra se faire ainsi une idée des pro-
blèmes évoqués ainsi que de la structure même du Traité, dont les élé-
ments les plus importants ont été soulignés plus haut. Reste qu ’à travers
T éparpillement documentaire, Emmanuel Piloti complète, en une sorte
de polyphonie, ce qu 'il exposait plus posément dans les deux premiers
tiers de son Traité.]
cxxx
PLAINTE DU CONSUL DES VÉNITIENS AU SULTAN FARADJ VERS 1404
CONTRE DES ÉMIRS D’ALEXANDRIE. NOBLE RÉPONSE DU SULTAN
En l’an 1404, je me trouvais au Caire avec monseigneur Andrea Justi-
nian, consul des Vénitiens, qui avait longuement séjourné en Tartarie et
en parlait la langue. Comme il se trouvait en la présence du sultan, il prit
la parole :
« Seigneur sultan, votre pays vous vient de Dieu, comme pour tous les
païens, tous les chrétiens et toutes les créatures que Dieu a créées en ce
monde. Et nous les Vénitiens, dans nos demeures, nous sommes les
maîtres comme l’ont été nos prédécesseurs, tout comme vos émirs qui
sont devant vous. Et nous avons quitté Venise avec des navires et des
galères, avec des hommes et des marchandises, nous avons traversé les
périls de la mer et des corsaires, et nous sommes venus dans votre pays
pour vendre et acheter, comme Dieu le veut. Mais en votre terre
d’Alexandrie, nous sommes mal traités et pressurés par deux émirs et
trois fonctionnaires. Pourtant, nous supportons cela avec patience, et
aussi longtemps que nous le pourrons. Mais quand nous ne le pourrons
plus, nous quitterons votre pays. Plus tard, avec les forces de Dieu, nous
reviendrons dans votre pays et y pénétrerons. Alors nous serons reconnus
et appréciés ! »
Alors le sultan se tourna vers ses émirs et après s’être brièvement entre-
tenu avec eux, il vint trouver le consul :
«Ta réputation est celle d’un homme sage et plein d’expérience du
monde. Cette fois pourtant tu manques de sagesse, et tu te lamentes des
mauvais traitements de mes fonctionnaires. Voici ma réponse : si mes
fonctionnaires t’ont mal traité, tu aurais dûenvoyervers moi un messager,
et aussitôt et sans délai on t’aurait rendu justice. Ensuite tu dis que mon
1274
PÈLERINAGES EN ORIENT
pays dépend de Dieu, comme tous les païens et les chrétiens, et comme
toutes les autres créatures. Sur ce point je réponds que je ne puis et ne
veux autre chose, sinon que mon pays dépende de Dieu, qu’il s’agisse de
païens et de chrétiens et de toutes autres créatures. Tu dis qu’à cause des
mauvais traitements que t’ont infligés les fonctionnaires de mon pays, tu
veux t’en aller et partir, et qu’après quelque temps, avec les forces que
Dieu vous donnera, vous retournerez dans mon pays : sur ce point ultime
je réponds que je fais peu de cas de toute votre force, de celle des Véni-
tiens et de celle de toute la chrétienté, et elle m’importe autant qu’une
paire de souliers percés. Et parce que vous, chrétiens, vous êtes divisés
dans votre foi, je crois pour ma part en un seul Dieu du ciel et de la terre.
Vous avez deux papes, et la moitié des chrétiens croit en un pape, l’autre
moitié en l’autre. Votre pouvoir est divisé en deux, il ne peut rien contre
les païens. Comme nous, païens, croyons en un seul et vrai Dieu du ciel
et de la terre, nous avons un seul calife qui nous tient lieu de pape, à qui
tous les païens obéissent. C’est pourquoi Dieu nous a donné l’épée et la
force pour attaquer et détruire les chrétiens. » Sur cette réponse, nous
quittâmes le sultan Melequenasar, fils de Barquoquo.
[CXXX1-CXXXII. Vaine entreprise de Boucicaut contre Alexandrie en
1403'. Autres faits de Boucicaut dans le Levant. Sac de Beyrouth par les
Génois (1403). Bataille de Modon entre les flottes génoise et vénitienne.]
[CXXXII1. Tort que ces expéditions vaines font au prestige des nations
chrétiennes en Egypte.]
[CXXXIV. Qu 'il ne serait pourtant pas difficile de prendre Alexandrie.]
[CXXXV-CXXXVI. L 'auteur chargé par le conseil des marchands vénitiens
de négocier, pour le compte du sultan Faradj, le rachat de cent cinquante
1. Jean le Maingre, maréchal de Boucicaut, fait prisonnier à Azincourt, meurt en Angle-
terre. En 1401, il avait été nommé gouverneur de Gênes et en 1403 il fait partir une flotte-
génoise. Il veut se rendre à Chypre pour obliger le roi Janus de Lusignan à reconnaître les
droits de Gênes sur Famagouste. La vérité est que Boucicaut a le projet de se rendre .i
Alexandrie. Il demande à l’amiral vénitien une aide pour cette expédition contre l’Égypte
Boucicaut met le siège devant Candelore. Il apprend la paix de Nicosie avec Janus de Lusi
gnan. Janus lui promet son appui contre les Sarrasins. Les vents sont contraires : il gagne
alors la côte de Syrie pour poursuivre son expédition contre l’Égypte. Il arrive devant Bcv
routh où les Sarrasins ont été avertis par Venise. Ses hommes mettent la ville à sac, en
particulier les entrepôts vénitiens. D’où les représailles de Venise contre la flotte génoise
A Modon, les pertes génoises sont importantes, il s’agit bien d’une défaite.
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1275
prisonniers sarrasins vendus au duc de Naxos par un corsaire. Heureuse
issue de cette mission.]
[ CXXXVJI-CXXXVIII. Satisfaction du sultan. L 'auteur lui offre une ban-
nière à l ' effigie de saint Marc. Habiles déclarations de l 'auteur au sultan. Sa
récompense.]
[CXXXIX. Souhaits de l 'auteur pour la prise d’Alexandrie et du Caire. Les
églises du Vieux Caire'.]
[CXL. Guerre de Barsbev contre Kara Vuluk 2 sur les frontières de Syrie
en 1429. Lourdes pertes de mamelouks.]
[CXLI-CXLII. La perte de Saint-Jean-d'Acre, due aux désaccords des
nations chrétiennes, enseigne qu 'il faut confier Alexandrie, une fois conquise,
au gouvernement d'une seule nation l La même leçon doit être tirée de la
chute de Tripoli*.]
[CXLIII. L 'ordre des chevaliers de Rhodes est impuissant à protéger les
chrétiens du Levant et à contenir les Sarrasins 5 .]
[CXL/V. Funestes effets des rivalités passées entre Venise et Gênes.]
1 . Sainte-Marie de la Cave : nom de l'église copte du Vieux Caire, aujourd'hui Saint-
Serge.
2. Kara Yuluk, prince turcoman du Mouton blanc (c'était son enseigne), menaçait la
frontière de Syrie. Barsbey envoie contre lui une armée. Mais les mamelouks sont contraints
à la retraite, ils rentrent en Syrie, avec pour prisonnier le fils de Kara Yuluk, en 1429. La
disette et la peste empêchent Kara Yuluk de poursuivre son projet. Finalement, il y a trêve,
mais sans réel succès, car Kara Yuluk poursuit ses incursions en Syrie. Il se soumet en 1434.
(Voir P. H. Dopp pour le détail, édition citée, p. 2 1 1 .
3. Acre fut perdue deux fois, une fois au temps de Saladin en 1 187, l’autre fois en 1291
sous 1 e sultan Al-Ashraf Khalîl, fils de Kalaûn, qui rasa I a ville.
4. Emmanuel Piloti date, par erreur, la prise de Tripoli de 1 292 : elle eut lieu, en réalité,
en 1289 (26 avril).
5. En 1308, les chevaliers de l’ordre assiègent Rhodes, qui appartient à l’empereur de
Constantinople. Une fois installés dans l’ïle, les chevaliers de Saint-Jean prennent le nom
de chevaliers de Rhodes (plus tard, en 1530, ils prendront le nom de chevaliers de Malte,
d’après le siège nouveau que leur donne Charles Quint). Durant l’époque à laquelle s’atta-
che Piloti, l’ordre était déjà amolli « dans le luxe » (P.H. Dopp, op. cil., p. 216). Il était
divisé en huit corps représentant les nations de Provence, d’Auvergne, de France, d’Italie,
d’Aragon, d’Allemagne, de Castille et d’Angleterre. Chaque nation était commandée par un
« Pilier » et possédait dans son pays un certain nombre de prieurés et de commanderies. En
tout, il y a eu dix-neuf grands maîtres à Rhodes, entre 1 309 et 1422.
1276
PÈLERINAGES EN ORIENT
[CXL V. Alliance possible avec certains mamelouks.]
[CXL V I-CXL V II. Les divisions entre chrétiens ont voué à l’échec toutes
leurs entreprises contre les Sarrasins. Série d’exemples contemporains de
l 'auteur. A l ’ opposé des chrétiens, les princes musulmans s 'entendent. Pros-
périté des T lires.]
[L 'auteur prédit la chute de Constantinople] Seigneurs chrétiens, prenons
exemple sur les païens. Il y a trois grands seigneurs païens qui sont les plus
proches voisins de cette Italie renommée : le roi de Tunis et de Barbarie, le
sultan du Caire et de Jérusalem, et le Grand Turc, seigneur de la Turquie et
de la Grèce, depuis Constantinople jusqu’en Hongrie. Ces seigneurs sont
voisins, il n’y a entre eux ni guerre ni division, mais ils s’aiment comme des
frères. Ils sont unis par la même volonté de l’anéantissement de la chrétienté,
ce que montre bien leur grande prospérité. Comme le Grand Turc a conquis
l’empire de Constantinople et qu’il ne lui reste plus rien à conquérir en Orient
et en Occident, hormis la ville de Constantinople, il est libre de l’avoir quand
il lui plaira. Comme il est plein de sagesse et de prudence, il attend de s’affer-
mir dans le royaume de Hongrie ; puis, à la première occasion, il attaquera
Constantinople et assemblera tant de forces armées sur mer que l’armée des
chrétiens ne pourra pas lui résister.
[CXLVIII. Critique de la politique commerciale du sultan Barsbev, qui
paralyse le commerce égyptien.]
[CXL1X. Climat doux et population innombrable du Caire.]
[CXL-CXU. Le sultan ne peut armer de galères, faute de rames. C 'est avec
des germes du Nil qu 'il a pris Chypre. Les audiences du sultan. Sa justice.
Comparaison entre la cour du Caire et celle de Rome, tout à l’avantage de
la première.]
[CLII. Il n’y a qu’une voie pour conquérir Alexandrie : la voie de mer.
commandée par les Vénitiens ]
TRAITE SUR LE PASSAGE EN TERRE SAINTE
1277
[CLIIi Administration égoïste d'un émir du Caire, comparable à celle de
la cour de Rome : « ... et je mets sur le même plan Le Caire et la cour de
Rome... 1 »7
[CLIV. Dans le Levant, Damas rivalise de prospérité avec Alexandrie,
mais qu 'Alexandrie vienne à appartenir aux chrétiens, elle supplantera entiè-
rement Damas.]
[CLV. Plan d’un ouvrage de défense d'Alexandrie par le moyen de fossés
inondés 2 .]
[CLVl. Tribut payé anciennement par le sultan au négus d’Abyssinie 3 4 ./
[CL VIL Sort de deux cents croisés faits prisonniers à la bataille de Nicopo-
lis et devenus mamelouks au Caire.]
[CLVIII. Méfaits de corsaires catalans. Inten’entions diverses des sultans
Farad] et Al-Muaiyad.]
[CLIX. Ordre de marche des forces du sultan quand il va du Caire à Jéru-
salem. Préparation des points d 'eau i .]
[CLX. Les déserts garantissent l 'Égypte de toute attaque par voie de terre.
Elle n 'est vulnérable que du côté de la Méditerranée.]
1. Édition citée, p. 226.
2. Si le sultan voulait détourner les eaux du Nil qui enserrent Alexandrie, il ne pourrait
assécher les lagunes des côtes d’Égypte, que la mer remplit sans cesse. En construisant des
écluses, il serait facile de retenir les eaux de la mer et de maintenir l’inondation qui défend
la ville.
3. Il s'agit là d’une légende due à la rumeur tenace que le négus d’Abyssinie serait
capable, en temps de guerre, de détourner le cours du Nil, ce qui inquiétait beaucoup les
sultans. Voir ce qu’en dit Bertrandon de La Broquière dans le Voyage il’ outre-mer, p. 99 :
« S'il plaisait au Prestre Jehan, il ferait bien aler la rivyere autre part. Mais il la laisse pource
qu’il y amoult de Crestiens demourant sur la dite rivyere. »
4. Le sultan fait en effet préparer ces points d’eau, et de la manière suivante : Katiya,
agglomération importante sur le chemin de Suez, a une palmeraie importante et des puits
échelonnés le long de la route. Le sultan fait charger un grand nombre de chameaux d’outres
très larges, faites de cuir de bœuf, qu’on enfouissait dans le sol.
1278
PÈLERINAGES EN ORIENT
[CLXI Poussée de Tamerlan, qui détruit Damas (1401) et bat le sultan
ottoman à Ancyre'. Rapide reconstruction de Damas, rivale d’Alexandrie,
mais qui perdrait son rang si Alexandrie venait à appartenir aux chrétiens .J
[CLX11. L'auteur voit au Caire les ambassadeurs apportant au sultan
l’amitié de Tamerlan. S’il l’avait voulu, celui-ci aurait conquis l'Egypte :]
Il envoya cette ambassade avec de nombreux présents. Je me trouvai
au Caire à cette époque, et j’ai fréquenté ces ambassadeurs. Et, seigneurs
chrétiens, si Tamerlan s’était mis en mouvement de si loin avec une très
grande armée pour conquérir Damas...
[C’est sur ces termes que le manuscrit s 'arrête, des feuillets ayant été la
proie du temps.]
1 . Le sac de Damas par T amerlan se situe en 1401. Damas était l’ancien siège des califes
omeyades.
Table des matières
Préface, par Jean Subrenat VII
Introduction générale, par Danielle Régnier-Bohler XV
Note sur la présente édition XLV
Repères chronologiques LXVII
Cartes
Jérusalem (Ancienne ville) LIV
Itinéraire de Boldensele de Gaza au Caire - du Caire au Sinaï et du
Sinaï à Bersabée LVI
Guillaume de Boldensele en Palestine LVIII
Les premières croisades (xi e -xii L ' siècle) LX
Les croisades du xm c siècle LXII
La Méditerranée LXIV
Possessions féodales dans le royaume de Jérusalem au xn e siècle ... LXVI
Arbres généalogiques LXVI II
LITTÉRATURE ET CROISADE
Chansons de croisade 3
Le premier cycle de la croisade, par Micheline de Combarieu du Grès 14
La Chanson d’Antioche, [de Richard le Pèlerin et Graindor de Douai]
Introduction, par Micheline de Combarieu du Grès 25
La Chanson d’Antioche 27
La Conquête de Jérusalem, [de Richard le Pèlerin et Graindor
de Douai]
Introduction, par Jean Subrenat 171
La Conquête de Jérusalem 179
Le Bâtard de Bouillon
Introduction, par Jean Subrenat 353
Le Bâtard de Bouillon 357
1482
TABLE DES MATIÈRES
Saladin
Introduction, par Micheline de Combarieu du Grès 417
Saladin 421
CHRONIQUE ET POLITIQUE
Chronique , de Guillaume de Tyr
Introduction, par Monique Zemer 499
Chronique 507
La Conquête de Constantinople , de Robert de Clari
Introduction, par Jean Dufoumet 725
La Conquête de Constantinople 729
La Fleur des histoires de la terre d’ Orient, du prince Hayton
Introduction, par Christiane Deluz 803
La Fleur des histoires de la terre d’Orient 809
PÈLERINAGES EN ORIENT
Les relations du pèlerinage outre-mer : des origines à l’âge d’or,
par Béatrice Dansette 881
Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald
Introduction, par Christiane Deluz 893
Vie ou plutôt pèlerinage de saint Willibald 897
Itinéraire de Bernard, moine franc, de Bernard le Moine
Introduction, par Christiane Deluz 916
Itinéraire de Bernard, moine franc 919
Le Pèlerinage de Maître Thietmar, de Thietmar
Introduction, par Christiane Deluz 928
Le Pèlerinage de Maître Thietmar 93 1
Le Voyage de Svmon Semeonis d Irlande en Terre sainte,
de Symon Semeonis
Introduction, par Christiane Deluz 959
Le Voyage de Symon Semeonis d’Irlande en Terre sainte 964
Traité de l 'état delà Terre sainte, de Guillaume de Boldensele
Introduction, par Christiane Deluz 996
Traité de l’état de la Terre sainte 1001
Le Chemin de la Terre sainte, de Ludolph de Sudheim
Introduction, par Christiane Deluz 1029
Le Chemin de la Terre sainte 1032
Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem, de Nompar de Caumont
Introduction, par Béatrice Dansette 1057
Le Voyage d’outre-mer à Jérusalem 1062
TABLE DES MATIERES
1483
Journal de voyage à Jérusalem, de Louis de Rochechouart
Introduction, par Béatrice Dansette 1124
Journal de voyage à Jérusalem 1129
Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï
Introduction, par Béatrice Dansette 1168
Récit anonyme d’un voyage à Jérusalem et au mont Sinaï 1173
Traité sur le passage en Terre sainte, d’Emmanuel Piloti
Introduction, par Danielle Régnier-Bohler 1227
Traité sur le passage en Terre sainte 1233